‹ Hélène (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET G · texte numérisé non relu

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RDI PIIBBB-SARKAZIH, H* 14

Droit d« traduction nbtrvtf

SYDONIE.

Sur la côte occidentale de notre ancienne colonie de Saint-Domingue, entre Saint-Marc et les Gonaïves, Ton aperçoit, à deux lieues environ de la plage où les eaux tranquilles de l'Esterre se mêlent aux flots salés de l'Océan, une svelte colonne dont le lût décapité domine

â SYDONip.

une masse de décombres et semble un cénotaphe élevé à la mémoire de ceux qui habitèrent jadis ces lieux dévastés. Au delà de cette blanche aiguille qui se détache sur la verdure noirâtre des sassafras et des liiponiers sauvages, gisent les ruines d'une vaste habitation. La façade, en partie écroulée, est festonnée de lianes qui pendent et se balancent devant les fenêtres béantes , à travers lesquelles on aperçoit des pavés de marbre, des lambris ensevelis sous le feuillage des plantes rudérales , et Tarccau surbaissé d'une voûte qui s'ouvre à fleur de terre au fond du corps de logis principal. En avant de la colonne, qui seule est restée debout , sur l'emplacement du péristyle , on reconnaît la terrasse, bordée de tamarins, audessous de laquelle s'étendait autrefois un jardin dessiné dans le goût français, orné de cascades artificielles , et coupé par dos allées d'arbres indigènes taillés çomrne les tilleuls de Versailles. Sous les halliers qui couvrant aujourd'hui ce terrain. Ton retrouve encore quelques traces des ancienues cultures; les plantes d'Europe s'y sont propagées natiirell§U}epl; le

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lis royal, la tubéreuse embaumée , s'épanouissent à Tombre di; papou blanc , des ketmies dont la fleur gigantesque^ ressemble & un lambeau de pourpre, et Ton respire, en traversant ces lieux déserts , comme un parfum de la mère patrie, qui se mêle aux arômes violents de la ilore tropicale. L'Ësterre roule ses eaux indolentes au pied de ces sauvages bosquets, qu'elle inonde dans la saison des pluies , et Téternelle verdure de ses rives trace une ligne sinueuse et sombre à travers les savanes qui^ se déploient jusqu'à l'horizon. Au nord s'élèvent les montagnes du Cbaos, dont les pics inacc^s;sibles marqnaient naguère la frontière espagnole; sous ces masses calcinées et coupées de gorges profondes, l'on aperçoit le fort démantelé de la Crèle-àrPierrot et les cinaes ombreuses du niorpe de la Tranquillité. Ver^ l'ouest la plftine s'abaisse , par une pedte insensible , jusqu'au rivage, et les nappes bleues de l'Océan niiroilent au fond de ce paysjige solitaire , dont aucune expressioi^ ne pi^ut rendre le calme , la tnste§s6et la magniflcencë.

Ces champs silencieux, ces décombres for-

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niaient, avant les désastres de Saint-Domingue, le domaine d'une famille d'ancien s créoles dont rétablissement sur les bords de TEsterre remontait aux premiers temps de la colonie.

Contre l'usage des riches colons, les Kemadec ne dépensaient point leurs immenses revenus dans la métropole ; ils se contentaient de vivre en grands seigneurs sur leur habitation, et d'y perpétuer, de père en fils les fastueuses traditions de la société créole. Vers la fin du dernier siècle, cette opulente maison n'était plus représentée que par le baron de Kernadec, lequel n'avait qu'une fille, destinée à recueillir un jour une des plus grandes fortunes de la colonie.

A l'époque où s'accomplirent les événements que nous allons raconter, Mlle de Kemadec avait dix-sept ans. C'était une jeune fille d'un caractère simple et sincère, d'une âme tendre, d'un esprit naïf et réfléchi. Elle était vive et enjouée par accès, mais plus ordinairement sérieuse avec une nuance de mélancolie. Sa figure offrait le type rare et charmant de la grâce créole unie aux formes pures et dé veloppées des

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anciennes races. Elle tenait de sa mère, qui était Anglaise , une longue chevelure blonde , ifn teint éblouissant, des yeux bleus dont le regard était à la fois fier et timide, riant et rêveur. Sa mère était morte jeune ; elle ne l'avait point connue , et elle avait passé sa première enfance sur les genoux d'une belle négresse yolof , sa nourrice, et d'une deml-douzaiue de berceuses qui prévenaient, adoraient ses moindres caprices^ L'aveugle complaisance , la soumission sans bornes de ces femmes esclaves , auraient gâté peut-être un naturel moins heureux ; niais cette influence fut nulle pour Sydonie; elle demeura ce que Dieu l'avait faite, un être faible et charmant, une angélique créature qui, sûre de l'obéissance passive de tout ce qui l'environnait, ne commanda jamais d'une voix impérieuse ni d'un geste altier à ses humbles esclaves.

Plus tard, une gouvernante française fut appelée à diriger l'éducation de la jeune héritière. Mlle Benoit avait vécu à Paris dans le meilleur monde, elle avait été lectrice et demoiselle de compagnie d'une dame de la cour;

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à défaut d6 science et de talents , elle possédait un ton parfait, un esprit aisé , nattihel , et cette facilité d*humeur, cette aménité , qui rendent si agréables les relations ordinaires de la vie. Ce qu'elle pouvait enseîgnef surtout , ce qu'elle apprit à son élève, c'était l'art d'être aimable, c'était l'irrésistible séduction de la beauté unie à la distinction , à la tioblesse des maiiiêres et du langage.

Le baron de KernadeCi le jeutie l)êre de celte charmâifite fille, était un bomme airnable et élégant ; on aurait pu lui fepi-dcher péiii-être une sorte de frivolité, de paresse d'esprit qui le rendaient incapable d'application même pour les choses qui lui plaisaiettt le plus. Admirablement doué, comme pi^esque tous les créoles i il ne possédait aucune ihstruction, et la vivacité de son intelligence suppléait setileà ce défaut de connaissances acquises. Sa poéiliou de fortune, Thabitudé d'une autorité absolue , lui avaient doniié de la décisidti et tnéine une certaitte hàutéui* ; mais à travers cette dignité de maititien perçait une grande bonhomie. Il n'y avait d'ailleurs en lui rien de profond que

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son mûuv pôtii* Sa miè ; Il Taimôlt aVec tbUtea le^ faiblesses, toutëd les âflilîirations du père lé plus tendhë et le J^lUà érgùeilleUx. Dàris h crainte de lui dohtlër uhe mavàtré ^ li avait re^ ncmcé à se t'ertiarief ; et depuis que la gracieuse enfaht qui faisait ^on bonheur et sa joie était détenue uuë belle jeuuç fllle^ son unique ^1^6oeciipaliou était de lui choisir un mari» de tt-Duver Un homme diètie de posséder i?e

précieux tl-ésoi-j Tout Ce qu'il y atait de jeunes gens à marier dans rariâtocraiie coloniale tournait les yeux vers la belle héritière, plusieurs s'étaient présentée déjà; mais le baron avait secrètement formé d'autres pmjets et cherché ailleurs celui auquel 11 voulait donnei" la maiii de »a fille. *

Celle-ci ignoMt cependant ses intentions; comme toutes les jeimes personnes dont le ccBut est liBi^ et reSlstehce heureuse, elle Vivait insoueÎËfitë de ravértif , confiante étt sa destinée, etëé fëposônl sUt^ cetlx qui raimàiëhl du soin de son bonheur. Une fois seulement son père lui avait indirectement annoncé ses projets et avait sqndé vaguement ses dii§posl«

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lions : c'était nn soir à table ; contre Tordinaire, aucun convive étranger n'était assis à te ^mptueux couvert , et Ton soupait tout à fait «Il à* mille. Sydonie était seule en face du baron et de Mlle Benoit; et comme elle déclara en riant qu'elle allait, pour la symétrie^ faire mettre à sa droite Pallas, une petite guenon fort gentille qui se servait de la fourchette et se comportait en société comme une demoiselle bien élevée, k baron s'écria d'un ton moitié plaisant , moitié sérieux :

c C'est choquant , en effet, le triangle que BOUS formons autour de cette table ; il faut décidément qu'avant la fin de l'année qui va commencer nous ayons, en famille, un quatrième ccMivive ; qu'en dis-tu, Sydonie?

— Illoi, mon père ! je dis que rien ne presse , fi^ndit-elle du même ton; il sera toujours .temps de se décider; en attendant, Pallas va avoir l'honneur de souper avec nous. »

Le premier jour de cette année 1791 , qui fut si fatale à la colonie, un mouvement inaccou-

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ttimé régnait dès le matin dans Thabitation Kernadec. Les esclaves attachés au service intérieur allaient et venaient avec une activité joyeuse, comme des enfants que l'idée d*un plaisir, d'une récompense, réveille de leur nonchalance habituelle. 11 s'agissait d'une fête à laquelle ils prenaient tous part, car personne n'était oublié dans la distribution des étrennes. Les huit cents noirs d'atelier, dont les cases formaient un village près de la sucrerie, étaient déjà réunis en bel ordre sous les cocotiers qui ombrageaient l'espèce de placç où ils se divertissaient et dansaient le bamboula les jours de fête. Chaque escouade marchait sous les ordres d'un commandeur, lequel était aussi \m esclave, quoique le maître l'eût investi d'une certaine autorité. Le géreur, l'économe, l'ingénieur , et quelques autres blancs attachés à la sucrerie, attendaient sur la terrasse le moment de présenter leurs vœux et leurs compliments de nouvelle année à M. de Kernadec et à sa fille.

Le baron achevait de se faire coiffer par son valet de chambre français, tandis qu'un do-

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mestique noir déployait l'habit de taffetas brodé et la culotte courte qui , dans de Jottr solennel, devaient Remplacer le pantalon large et la simple veste de toile blanche.

Pendant que le baron terinitiait celte toilette de cérémonie, Mlle Benoit passa dans la chambre de son élève. Elle entra d*un pas furlif, en faisant signe aiix mulâtresses , qui attendaient le réveil de leur jeune maîtresse, de se retirer, et déposa sur la toilette un petit tableau qu*elle apportait mystérieusement; après Savoir arrangé de ^manière à frapper d'abord les regards de Sydonie, elle se ^ tourna vers le lit, et muhnura, en considérant à travers les rideaux de gaze cette tété d'ange qtii reposait encot'e mollement endormie :

t Que Dieu comble sa vie de toutes les prdspêHtés! que sa destihéé sdlt aussi heuretiâe que la mienne a été tHste et isolée jusqu*ati moment bû la Providence m'a âmenée ici ! »

jamais vœu plus fervent ne sortit ;d*un cœur

^^i^"«K^io«^^»*l'-il «^

plus dévoué et plus dihcèfe^ La tiéille fille 4 exilée ft Tautré e5ttr6tnité du tnotide , dans utie famille étrâ!lgër*e, 6'ètait attachée à son élève avec la lAldredëè idflute d*une àttie t|ue Tab* seiice et la mort ont pfivée de tous liés autres objets de son affection , et Mlle de ReiHadec avait véritablement rett*ouvê en elle les soins et Tamouf d'ùtie mèfe.

Bile s*approeha , écarla le léger rideau , et dit & dômi-Votjt *,

k Botijoui^j ma Sydonle! *>

La jeune flUe s^évéillà en souriatit , et tourna vei-s elle ëdU doiix vlfeagé ericoi-e âlangui pnr le sommeil.

« Mon coeur, je veux être la première à vous etilbt^assèi* atijôul*d'huî , dit Mlle Beriott ett la set*t*afit eontfè ^otl §ein. PUissé ràtmée ^tll commence être aussi serfelfle j ausisl heut'eufi^ que toutes les autres années que vous avez déjà

passées etr ce monde f «* Je. suis àûre qtie vo8 Vœut seront exau*

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ces , ma bonne amie , répondit Sydonie en lui passant ses bras autour du cou avec un geste caressant et naïf; avant de m'endormir j*ai bien prié Dieu pour vous, pour mon père, pour moi» et il nous enverra à tous beaucoup de bonheur.

— Je ne lui demande que celui de vivre et de mourir près de vous , ma chère enfant , dit Mlle Benoit en serrant entre ses mains pâles et amaigries par l'âge les mains charmantes d& Svdonie.

— Eh ! ma bonne amie , répliqua la jeune fille avec une gaieté mêlée 4*attendrissemefit, c'était inutile , puisqu'il ne peut pas vous manquer; moi, je n'ai pas songé à demander à Dieu ce bonheur-là : est-ce qu'il ne nous Ta pas accordé pour toujours! »

En parlant ainsi » elle avait machinalement tourné les yeux vers la toilette où Mlle Benott avait placé le tableau.

« Oh ! voilà mes étrennes ! s'écria-t-elle avec une joyeuse surprise. C'est le tableau auquel

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VOUS travailliez en cachette , ma bonne amie. Qu'il est joli ! que je suis contente !

Mlle Bénott apporta le cadre et le plaça sur le lit.

«Que c'est joli! répéta Sydonie avec une sorte de ravissement. Quelle heureuse idée d'avoir ainsi réuni nos portraits, tout ce que j'aime au monde, près de moi, dans ce bosquet où je me plais tant! Tenez, ma bonne amie, il faut que je vous embrasse aussi en peinture pour ce charmant cadeau du jour de l'an. »

Elle envoya en souriant un baiser à la figure de Mlle Benott qui s'était représentée dans un coin du tableau , et se reprit à le considérer avec admiration. C'était en effet un petit chefd'œuvre. Le baron ) en costume de planteur, était assis sous les ombrages du jardin et semblait écouter Sydonie, qui, penchée sur son épaule , lui montrait un bouquet de jasmin de Goa qu'elle venait de cueillir; le visage pâle,

H StDONlÊ.

doux el faflglié de Mlle Benoit , âppafàif^<^nit timidement defrièt'e ce gfou()e; au fonii Ton apercevait la façade de Tbabitation , la légère colonnade qui soutenait le péristyle , et dans le lointain , les cimes bleuâU'es des montagnes du Chaos.

« Cette peintufe , tous la conserverez toiljours, dioti enfant, dit Mlle Beiiolt avec tin attendrissement mélancolique; elle vous rappellera votre vieille dmie î chaqiie fois que tos yeux s'arrêteront sur ce tàbleali, vous songerez à celle qui vous aîtoa Uniquetnétit sur la tetrè; »

Cette vague allusion aux séparations douloufduseë (jue Ifes lois de la nAtitt^ë rendent inévitables frappa Sydonie; des hfïneé voilèrent son regard, et elle murhnira en fi|V puyant son front à Tépaulé de Mlle Betiotl :

i Oh 1 je suis triste à présent! »

— Alidtfs, c'est tiioi qui suis folle avec iîK's idéeë mélancoliques, s'édHa la bonne institutrice; est-ce qifîl est pmtijs d'être irisfc

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aujourd'hui ! Mon ange , vile, leTe«-voU8, tout le motide est déjà sur pied dans Thabltation ; venei dotitier et recevoir vos êtrennes.

— Mon père sera bien content quand il verra celles que j'ai déjà reçues, » dit Sydoftle en jetattt encore un tegard sur le cadre placé au pied du lit.

Les mulâtresses qui la servaient ehtrèrent

alors et commencèrent à rhabiller. L'indolente créole, renversée au dossier d€ son siêgo, se laissait vêtit* comme un enfant. L'une des mulâtresses releva ses longs cheveux sous un peigne d'écaillé , et y mêla des nœuds de rubatis; une autre lui chatissa des bas dotit le rrsenu ressemblait à une fine dentelle , et des souliers de taffetas qu'elle ne portait qu'une matinée; une troisième déploya sa robe de linon brodé ; toutes s'empressaient autour d'elle et sur un signe^ tm regard, prévenaient sa volonté.

C'était lin Ravissant tableau que Mlle Benoît aurait dû reproduire aussi sur la toile. Rfrn dans le Idxe, le confort de nos habitations

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