‹ Hélène (volume 2)Chapitre 17 sur 17 · Y0MIE · texte numérisé non relu

Y0MIE

L'embarcation aborda eependant au fond d*une petite critfue formée par nn bras de Pisterre, et qu'on appelait le lagon des Palmistes, parce que ces beaux arbres y croissaient en abondance. Un vieux hatlier, qui depuis quarante ans soignait le baras de Tiiabitation, y vivait construit son ajoupa ; c'était un nègre de la côte d'Or, tatoué au visage d'une façon bizarre ; l'âge n'avait pas diminué sa vigueur, •et sa tète était encore couverte d^ne laine noire et frisée.

« Bonjour, papa Vulcain, lui dit familièrement Mlle de Kernadec ; nous venons déjeuner chez vous, et j'entends qu'il ne nous en coûte pas moins de vingt escalins , entendezvous? »

Le vieux nègre fit claquer ses doigts en signe de satisfaction et sortit en courant.

« Monsieur le comte, dit Sydonie avec une douce gaieté, mon père oublie de vous faire les honneurs de céans; prenez la peine de

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VOUS asseoir à côté de Mlle Benoit sur ce tronc d'arbre : il n'y a pas d'autres sièges ici. »

En effet, Tameublement du hattier était tout à fait primitif; sa demeure n-étaît qu'un vaste hangar recouvert de feuilles de latanier, au centre duquel deux grosses pîerfes et un las de cendres marquaient la place du foyer. Des blocs de bois grossièrement équarris tenaient lieu de chaises, et un filet suspendu aux solives par des cordes d'agave servait de lit. Quelques calebasses et diverses coquilles, qui peut-être auraient été d'un grand prix aux yeux d'un naturaliste, composaient tous les ustensiles de ménage, dont la pauvreté ne ressemblait pas à la misère, car elle n'impliquait l'idée d'aucune privation. Le site était admirable. Les eaux du lagon baignaient d'un côté le petit espace circulaire et environné de palmistes, au centre duquel le hattier avait élevé son ajoupa. Un figuier marron avait poussé naturellement contre cette demeure rustique, et ses rameaux couverts de grandes fleurs roses cachaient une grande partie du toit. Plus loin que le

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rideau de palmistes qui bordait le lagon, s'étendaient des terres submergées où croissaient des forêts de mangliers, puis, encore au delà, la mer immense qui déroulait sa nappe azurée jusqu'à rhorizon.

M. de Boisgueydon, arrêté à rentrée de Tajoupa, contemplait ce paysage avec une admiration silencieuse ; il était dans cette situation de cœur et d'esprit où une sorte d*émotion se mêle à toutes nos impressions et les rend à la fois plus vives et plus concentrées. Mlle Benoit, voyant le comte Alphonse si absorbé dans ses pensées, lui dit en souriant :

c Votre curiosité ne se lasse pas, monsieur; tout ici vous frappe, tout est nouveau pour vous.

— Il est vrai, mademoiselle, répondit-il ; je n'avais jamais rien vu, rien éprouvé (le semblable, et mes propres impressions même me causent une sorte d'étonnement : jamais je n'ai senti l'existence avec tant de puissance ; jamais je ne me suis trouvé aussi heureux ! »

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SydoQÎe leva les yeux sur M. de Boisgueydon avec une naive satisfaction». et lui dit thnidement :

c Ainsi, dans notre lie à moitié sauvage,

vous ne regrettez ni le g^rand monde, ni la société de Paris, ni la vie que vous meniez en France? »

M. de Boisgueydon la regarda avec une expression tout à la fois tendre et sérieuse ; puis il dit d'un ton grave :

« Je ne sais, hélas ! quelle sera ma destinée ; mai^, s'il me Tallait retourner en France, si je me retrouvais un jour au milieu de ce monde brillant où j'ai vécu, seul, comme je l'étais autrefois, je me rappellerais avec un inexprimable regret le temps que j'aurais passé à Saint-Domingue ; et, dans les salons de Versailles, j'envierais le sort de l'esclave qui vit sous cet ajoupa, dans cet endroit charmant où j'aurais passé les meilleurs moments de ma vie. >

90 STIMHIIB.

Le Yieux hatUer avait allumé un grand feu sur la sarane, et on l*aperc6vrit de loin faisant en plein air les préparatifs du repas.

« C'est Vulcain qui est aujourd'hui notre cuisinier, dit le baron ; il va nous faire déjeuner à la mode des anciens flibustiers, et certain nement, mon cher comte, vous lui ferez compliment de ce régal. Allons, mes filles, ajouM-il en s'adressant aux mul&tresses, meltex vite le couvert. »

Les bancs des rameurs ajustés parallèlement et i^couverts de feuilles de bananier sèr* virent de taUe ; une pyramide de fruits encore attachés au rameau et entremêlés avec les pani* cules embaumées des palmistes remplaça le surtout d'orfèvrerie. Bientôt le hattier posa sur la nappe verte et lustrée un calalou avec des herbages et du poisson , un quartier de cabri boucané et une tortue cuite dans sa carapace et arrosée de jus d'orange aigre mêlé de piment. Ces mets indigènes étaient acconîpagnés

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de quelques bouteilles de vieux vin de France, auxquelles Ton goûta gaiement dans des tasses de noix de coco. ^

Cependant les heures de la matinée s'éeou* laient rapidement ; le soleil atteignait au zénith et embrasait Fàtmosphère. La brise de mer qui commençait à souffler tempérait à peine cette lourde chaleur, dont Tinfluencè jetait dans une sorte de somnolence tous les êtres animés. Les convives réunis autour de la table cédaient peu à peu à un mol accablement ; couchés à demi sur les brassées de feuilles fraîches dont le 8ol de rajoqpa était jonché, ils tombaient gra« duellement dans cette langueur des sens qui précède le sommeil. La conversation cessa en«tièrement ; dans ces moments d'uieffable repos» c'est une fatigue même de parler, quoique la pensée demeure nette et précise. Au bout d'une demi-heure, le baron et Mlle Benoît étaient tombés dans un léger assoupissement; mais Svdonie demeurait éveillée en foce du comte Alphonse, dont elle n'était séparée que parla largeur de la table.

Mlle de Kernadec, un peu embarrassée de

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celle espèce de lèle-à-lèle» appuya son front sur sa main el ferma ses blanches paupières : mais apparemment elles n'étaient pas aussi bien closes que pendanl le sommeil, car le regard du comte Alphonse pénétrait comme un amoureux rayon jusqu'au cœur de la jeune lilie qu'il contemplait avec une muette admiration.

Tandis que les blancs faisaient la sieste dans l'ajoupa du hattier, les nègres assis dehors à Tombre du figuier marron Tumaient leur cachimbo en achevant les vins de France.

Youna s'était éloigné sans prendre sa part du déjeuner, et avait été visiter le haras. Le vieux Vulcain, tout en continuant de trinquer avec les rameurs, tournait de temps en temps les yeux vers la savane , et disait entre ses dents :

€ Ce grand garçon» c'est le diable même!...

le voilà à cheval sur Typhon.... une bète enragée qui rue comme un poulain et mord comme un caïman.... Ah! Dieu! bon Dieu! il va se faire tuer!... »

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L'on eût dit en effet qu'Youoa, poussé par un sauyage instinct de courage, prenait plaisir à affronter le danger d'une chute qui aurait été mortelfe ; penché sur le cou du dieval qu'il montait h cru et dont il serrait les flancs entre ses genoux robustes, il galopait à travers les cardasses et les buissons de bayonde» dont les mille dards l'eussent couvert d'horribles bléssures s'il était tombé. Hais il semblait se faire un jeu de cette rude fatigue et de ce péril, et il continua son étrange promenade jusqu'au moment où le son rauque et prolongé du buccin retentit dans la savane. C'était le signal de rejoindre l'embarcation. Youna abandonna alors le cheval indompté, qui prit la fuite en hennissant, et il descendit en courant vers le rivage. Les promeneurs étaient déjà remontés dans l'embarcation.

En se remettant au gouvernail, Youna jeta les yeux sur le comte Alphonse qui venait de reprendre sa place à c6té de Mlle de Kernadec, et, le désignant aux rameurs, il leur dit à demivoix dans son patois créole, avec une expression bissarre d'orgueil et de défi :

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« Guetié petit blaac Fmnee si lala! il na pas capAb* moulé Typhoa comme Youna L.»

Le canot remonta lestement l'Esterre en suivant les sinuosités du rivage, qut, parfois échancré profondément , formait des l^aies tranquilles toutes couvertes de plantes aquatiques» ou bien de longues passes bordées dllots dont le terrain composé d*alluvions nourrissait une végétation paissante. L'aspect de cette nature riante et sauvage, la douceur de l'air, le silence et la tranquillité de ces solitudes, éveillaient dans rame de Sydonie des impressions inconnues ; pour la pi'emiëre fois elle sentait dans son cœur le vague pressentiment d'autres émotions « ett rêveuse, étonnée, eUe n'osait plus lever les yeux sur M. de Boiçguey* don, qui, absorbé lui-même dans ses sensations, la contemplait avec un secret ravissement.

Le soleil disparaissait dans les flots de la iner lorsque le canot aborda. Aussitôt Sydonie prit Mlle Benott par la main en lui disant :

« Venez vite» ma bonne amie; allons chan-

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ger de toilette. J'avais oublié de vous dire que nous avoiu du monde à fiouper ee «oir. 9

Kn faisant un signe dlntelUgence à son père, elle le laissa seul avec M. de Boisgueydon et emmena Tinstitutricei

Une heure plus tard, les appartesients étaient illuminés et Sydonie amenait triomphalemenl Mlle Benoit dans le salon. La bonne institutrice reconnut partout son chiffre entouré de guirlandes» et, lorsque Mlle de Kernadec s'avança en lui présentant un magnifique bouquet, elle se jeta tout attendrie dam les bras de la char*

mante jeune fiUe en s'écriant :

« C'est wjourd'hui ma fétel..4 je Tavais oublié I ma reine I et vous me donnez un bal!. «4 un bal à moi!.** fih bien^ je pré* tends l'ouvrir avec M* le baron*. .. et vous, ma t<mte belle! Allons ^ d(»ine2 la main à votre cavalier. >

Le comte Alphonae s'avança et conduisit Mlle de Kernadec à l'entrée du salon dont elle

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allait faire les honneurs. Les voitures coininençaient à arriver, tous les riches planteurs de la contrée se rendaient avec leurs familles à Tinvitation du baron; la fleur de Faristocratie était là , et certainement Ton n'eût {las rencontré , à cette époque , dans les salons de la noblesse de France , des femmes plus gracieuses et plus élégantes , des cavaliers d'un plus grand air.

La fête fut animée, brillante, magnifique.

Aux colonies , le goût de la danse est une pas* sion commune à toutes les castes ; les créoles , quelle que soit la nuance de leur épiderme , s*y livrent avec emportement , avec délice'. Le nègre danse le bamboula tmi que ses muscles vigoureux ont assez de puissance et d'élasticité pour le soutenir : il ne s'arrête que quand il tombe. La jeune fille blanche, élevée dans l'indolence, qui ne marche presque jamais, pour laquelle le plus léger travail est une fatigue , passe toute une nuit à mouvoir en cadence ses pieds d'enfant; une force factice anime son corps délicat et souple comme un roseau ; et lorsque les bougies pâlissent , lor&-

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que le premier rayon du jour pénètre dans la salle du bal, elle figure encore , vive , animée , infatigable, à la dernière contredanse.

Mlle de Kemadec dansait ainsi. Elle était ^ divinement belle cette nuit-là. Par une intention de simplicité , qui était à son insu une coquetterie raffinée, elle portait une robe de satin blanc des Indes , sans aucun ornement ; un seul rang de perles séparait sur son front les boucles de sa chevelure blonde, et elle avait attaché à son corset un bouquet de jasmin de Goa , dont la couleur , d'un rose pÂle , se confondait avec la suave blancheur de son teint. En la voyant dans cette parure , qui était presque celle d'une mariée, traverser le salon, conduite par le comte Alphonse, M. de Kernadec dit à l'oreille de Finstitutrice :

« Ne trouvez-vous pas que notre petite fêle ressemble à un bal de fiançailles î

— Je crois que, le jour où il vous plaii*a .

d'avoir un bal de noces , Sydonie ne fera aucune objection , répondit Mlle Benoît du même ton. Monsieur le baron , vous avez réussi : si je

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ne me trompe , le gendre de votrg choU est le mari selon son çoBm*. »

Comme elle achevait ces mots , elle vit derrière elle , h travers la jalousie baissée d*une fenêtre, le visage noir dTouna qui du dehorB regardait dans la salle du bal. Les traits de l'esclave avaient une expression qui la frappa , et elle murmura en s'éloignant :

« Quelle figure a cet homme ! on dirait qu'il voit encore devant lui la gueule ouverte du caïman. »

Dès le lendemain , le baron annonça qu'il voulait donner h M. de Boisgueydon le plaisir d'une partie de chasse dans les mornes. Il s'agissait d'aller , comme les anciens boucaniers » poursuivre , dans les sombres forêts qui couvraient le versant des Grands-Cahaux , les cabris et les bœufs sauvages dont la race avait été apportée des côtes d'Espagne par les premiers vaisseaux qui abordèrent au Nouveau-Monde.

Cette chasse n'était pas sans dapgers, et Sydo-

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nie ep voyait les préparatiËi avec une secrète inquiétude; au moment du départ, elle accompagna le$ chasseurs jusque 3ur le perron , devant lequel on avait amené les chevaux » et , considérant d'un œil alarmé la meute impatiente, les piqueurs Qègres armés de leurs longjs coutelas et prêts à n^archer en avant de cette petite expédition , elle dit en soupirant et en regardant le copite :

« Âh! mon père, je ne serai pas tranquille jusqu'à votre retour ! »

Les chasseurs et leur suite se mirent en marche , et Mlle de Kernadec , arrêtée au seuil de l'habitation , les suivit un moment des yeux puis-, toujours préoccupée d'une crainte vague, elle appela Youna. L'esclave assistait aussi au départ ; on eût dit qu'il se faisait une obligation d'être toujours h portée de recevoir les ordres de Sydonie et de pouvoir accourir sur un mot, sur un signe.

« Youno , lui dit-elle , la chasse est parfois

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dangereuse dans les mornes; suis ton msrftre; tu es le plus courageux , le plus brave de ses gens ; te sacbant près de lui , je serai sans inquiétude. ••• »

En entendant cette recommandation et cet éloge, Fesclave répondit d'un air triste et ravi :

c Oui , petite maîtresse , mon pied sera toujours dans son ombre et j'aurai ma mancette à la main. »

Il montra, en disant ces mots , la lame affilée qu'il portail à la ceinture , et qui était en effet une arme sûre , redoutable , dans la main d'un homme déterminé.

Toute la journée, les travailleurs occupés dans les pièces de cannes au pied des mornes entendirent les coups de fusil qui , répétés par les échos , ressemblaient au bruit du tonnerre. Dès que le soleil commença à baisser sur l'horizon , Mlle de Kemadec se rendit dans la galerie pour y attendre le retour des chasseurs.

Mais l'astre radieux se coucha dans les flots de

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la mer , la nuit sereine et sombre s'étendit sur la plaine» qu'ils n'étaient pas revenus encore. Sydonie, effrayée de ce retard, envoya des noirs munis de torches de bois-chandelle sur le chemin des mornes; elle sortit elle-même accompagnée de Mlle Benoit, suivie de ses mul&tresses , et gagna Fallée de palmistes par laquelle les chasseurs avaient passé le matin. Inquiète, saisie d'un funeste pressentiment, elle versait des larmes, et disait à Mlle Benoit qui tâchait de la rassurer.

<i Je suis certaine qu'un accident funeste est arrivé à mon père ou à M. de Boisgueydon..., Ah ! quelque chose me dit que je ne dois rien craindre pour mon père.... Youna était près de lui en cas de danger.... D'ailleurs il est accoutumé à chasser dans les mornes ; il connaît le péril , il sait l'éviter.... Mais le comte est exposé à des attaques dont il ne saura pas se défen- ' dre.... Il peut avoir succombé!... Mon Dieu !... s'il était mort!... »

Elle tremblait de tous ses membres et invo-

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quait le ciel tout éperdue. Mlle Benoit, ne pouvant obtenir qu'elle rentrât à Thabitation , la fit asseoir au bord de l'allée , et envoya prévenir le géreur , qui alla de son côté , avec une partie des noirs d'atelier , au-devant dû baron. Les nègres qui travaillaient du côté des mornes déclarèrent que jusque vers la tombée de la nuit ils avaient entendu des coups de fusil dans les gorges des Grands-Cahaux , mais qu'au moment où ils quittaient les pièces de cannes ce bruit avait cessé et la chasse semblait finie. Il était évident qu*un accident imprévu , et non une poursuite obstinée , attardait les chasseurs , et Mlle Benoît elle-même , tout en essayant de rassurer Mlle de Kernadec , commença à former les plus sinistres conjectures. Enfin , sur les onze heures du soir , Ton entendit dans le chemin qui descend des mornes , deux cavaliers arrivant à toute bride : c'étaient M. de Kernadec et lé comte de Boisgueydon. En apercevant , à la lueur des torches , un groupe arrêté dans l'allée , ils mirent pied à terre , et le baron prit sa fille dans ses bras en s'écriant :

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« Ma pauvre chère enfant!... j'ai craint un moment dé ne plus te revoir !... »

Elle le regarda avec une expression indicible de frayeur et de joie ; puis se tournant vers le comte , elle lui dit les larmes aux yeui :

te Vous non plus vous n'êtes pas blessé ?...

— Nous sommes sains et saufs l'un et l'autre, répondit le baron; mais c'est un miracle du ciel!....

— Youna vous a quittés? reprit Sydonie, s'apercevant qu'il arrivait seul avec le comte.

— Le pauvre Youna est mort peut-être en ce moment, dit M. de Kemadec d'une voix triste ; ma fille , il m'a sauvé la vie....

— Ah ! j'en avais le pressentiment ! » murmura Sydonie pénétrée d'une douloureuse émotion.

L'on rentra à l'habitation, et alors seulement Mlle de Kernadec s'aperçut que les vêtements de son père et ceux de M. de Boisgueydon étaient déchirés et couverts d'éclabdussures

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sanglantes ; ce deiiiier avait une des manches de sa veste de chasse emportée et le bras bandé avec wi mouchoir.

ic Vous avez reçu une blessure! s'écria Sydonie en pâlissant.

— Une blessure légère , répondit avec sangflroid M. de Boisgueydon ; je la sens à peine ; monsieur , ajouta«t-il en s'adressant au baron , veuillez me dire maintenant quelles sont ces bêtes féroces qui nous ont si rudement attaqués.

— Ce sont ces animaux carnassiers qui tiennent du loup et du chien sauvage et qu*on appelle des casques , répondit M. deKernadec; ils sont devenus fort rares et je n'en avais jamais rencontré. Nous avions chassé fort heureusement tout le jour , continua-t-il en s'adressant à Sydonie, et nous regagnions l'endroit où nous avions laissé- nos chevaux, lorsque les chiens s'arrêtèrent tout à coup en manifestant une grande inquiétude ; ils se couchaient à nos pieds malgré les cris des piqueurs et tremblaient de tous leurs membres. Nous

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étions alors à plus de deux lieues dans les mornes , au fond d*une gorge bordée de bois d'une grande hauteur et à travers laquelle les eaux avaient frayé un sentier étroit qui serpentait entre les halliers, de manière que souvent on ne voyait rien à deux pas devant et derrière soi. Tout à coup je vis dans l'ombre noire d'un hallier deux prunelles brillantes comme celles d'un chat. Le comte , qui marchait devant moi s'avança en levant le canon de son fusil; au même instant le casque s'élança sur lui , le saisit au bras qui tenait le fugil et le renversa.... Alors.... alors.... je n'ai plus rien vu. Racontez vous-même ce qui s'est passé, monsieur le comte....

— Alors j'ai pris le pistolet que j'avais h la ceinture , et , l'appuyant contre la gueule ouverte du casque , je lui ai fait sauter le crâne, dit tranquillement M. de Boisgueydon.

— Le casque fit en tombant un hurlement terrible, continua le baron; au même instant je vis la croupe d'une bête fauve qui bondissait dans le feuillage , et je sentis sur mon épaule

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un poids qui me fit lâcher mon fusil. Mais aussitôt Yôuna , qui était derrière moi , enfonça son couteau dans lé cou de l'animal , qui se précipita alors sur lui et le renversa dans le ravin.... Touna se remit sur ses genoux et plongea son couteau dans le ventre de la bête , que j'achevai d'un coup de fusil. C'était la femelle du casqué ; en entendant le cri du mâle blessé à mort , elle était venue à son secours. Elle expirait aussi , mais après avoir horriblement mordu le pauvre Youna, qui , couché près d'elle, perdait tout son sang. Nos piqueurs l'emportèrent à demi mort jusqu'à l'endroit où nous comptions retrouver nos chevaux ; mais ces animaux, ayant entendu les hurlements des casques, avaient rompu leurs longes et s'étaient échappés. Il a fallu plusieurs heures pour les chercher et les ramener. Nos gens étaient excédés de fatigue , nous les avons laissés en arrière ; ils ont fait un brancard sur lequel ils rapporteront le blessé , si toutefois il peut arriver jusqu'ici »

Lorsque le baron cessa de parier , Sydonîe ,

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qtd récoûtait debout près de lui , se mit à genbux, et dit en saisissatit ses mains ^ qu'elle mouilla de larmes :

« Mon père , promettez-moi que vous n'irez plus jamais chasser dans les mornes....

— jamais qu'avec ta permission , répondit le baron en serrant contre sa poitrine cette belle têteéplorée.

— Et vous aussi, monsieur, vous faites la même promesse? reprit-elle en se tournant vers le comte avec un mouvement naïf; si vous saviez combien j'ai pleuré ce

soir! »

M. de Boisgaeydon, fort ému , prit la main qti'elle avançait vers loi et la pressa de ses lèvres.

« Remets-toi , ma Sydonie ! dit le baron ; fu vois bien que nous sommes vivants et bien portants, pourquoi pleures-tu? Emmenez-la

dans sa chambre, mademoiselle Benoit, ajouta-

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t-il en se tournant Ters rinstitutrice , t&chez de la calmer. Nous avons besoin de repos aussi ; le comte soufire de sa blessure peut-être plus qu'il ne le dit. »

Le lendemain matin de bonne heure, Mlle de Kemadec , ayant été avertie qu'Youna avait été transporté à Tinfirmerie, s*y rendit aussitôt avec Mlle Benoît. L'infirmerie , était un grand corps de logis situé à l'écart , derrière les cases à nègres , et divisé en plusieurs salles. Au lieu de mettre Youna avec les autres malades , on l'avait déposé dans la pièce qu'occupait le chirurgien attaché à l'habitation. Le blessé était couché sur une espèce de lit de camp et ne donnait pas signe d'existence ; sa tète était rejetée en arrière , son regard fixe , son corps immobile et roide ; tout annonçait qu'il était frappé du mal redoutable qui, sous ces brûlantes latitudes, complique souvent les blessures même légères et les rend presque toujours mortelles. Le baron était déjà accouru près du malade et interrogeait le chirurgien avec anxiété, lorsque Sydonie entra.

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« Juste ciel ! dit-il, vous croyez que cet bomnie est perdu sans ressources ?

— Sa blessure n'est pas profonde , répondit le chirurgien; mais les premiers symptômes du tétanos se déclarent, et je n'ai pas grand espoir.. Ce n'est pas le premier noir que vous voyez succomber à cette maladie, monsieur le baron . vous savez qu'il n'y a pas de remède....

— Elle se guérit quelquefois par une violente commotion morale, dit vivement M. de Kernadcc : je vais essayer.. .. »

Il se rapprocha du malheureux et lui dit à haute voix :

« Youna , en récompense du dévouement que tu as montré hier, je t'affranchis; dès à présent tu n'es plus mon esclave , tu es libre.

— Tu es libre , Youna , répéta Mlle de Kernadec qui s'était rapprochée aussi ; allons , aie bon courage... et prends ceci , je le veux....»

Elle s'empara de la tasse qu'une négresse piésenlait en vain au malade, et, l'appuyant

ilO SYDONIE.

contre ses dents seitSés , elle essaya elle-même de le faire boire.

Touna fit un effort coiàme pour joindre les mains, ses traits s'ahuhèHtaf,' il' remua les lèvres, et un éclair de bonheur brilla dans son regard. Le chirurgien, qui Tôbiséi^Vâît attentivement , dit alors au baron :

« Je crois qu'il ne mourra pas : monsieur , vous lui avez véritablement sauvé la vie en lui donnant la liberté. »

■lav ■

Plu^ d'un mois s'étàît écoulé depuis ranrlvée de M. Boisgueydon. Il était établi à rliabitation Kemadec comme mi homîme qu'on ne laissera jamais repartir ; pourtant aucune proposition directe n'avait eu lieu , et le mot de mariage n'avait pas nième été prononcé. Le baron , à

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peu près certain des sentiments de sa fille , ne la consultait pas sur ses projets ; il la laissait s'abandonner sans inquiétude , sans prévision , au penchant qui Fentralnaitet dont elle ignorait encore le nom. Elle devinait sans doute les desseins de son père; mais, dans la chaste ignorance de son cœur , elle voyait dans M. de Boisgueydon non Thomme qu'elle aimait, mais celui que la volonté paternelle avait préféré : dans cette âme docile et tendre , le sentiment du devoir se confondait avec Famour. Le comte était dans la situation tout à la fois douce et pénible d'un homme dont la félicité est mêlée d'inquiètes espérances. Malgré les encouragements tacites que lui donnait le baron, il n'osait croire encore à son bonheur. Il était éperdument épris de Sydonie, et souvent il se demandait ce qu'il deviendrait s'il était abusé dans son secret espoir, si, au lieu du futur époux de sa fille, M. de Kernadec ne voyait en lui que le parent digne d'une cordiale hospitalité , si la belle Sydonie ne répondait que par une froide bienveillance, une faible amitié, à l'amour qu'elle lui avait inspiré. Lorsqu'il concevait ces

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aqpréhensions , il tombait dans d^amères tristesses que la présence même de Mlle de Kernadec ne pouvait dissiper , et qu'il expliquait par l'inquiétude où le jetait le silence de sa famille, dont il n'avait reçu aucune nouvelle depuis son arrivée à Saint-Domingue.

Un matin , de très-bonne heure , le comte Alphonse entra dans la chambre de M. de Rernadec, une lettre à la main , le visage triste et troublé.

< Vous. avez des nouvelles de France ! s'écria le baron.

— Oui, monsieur, répondit-il; de mauvaises nouvelles ; le parti républicain a aboli la noblesse , il abolira aussi la royauté. Mon père , consterné de la tournure que prennent les événements, a résigné ses emplois, il est rentré dans la vie privée. Mais il n'y a pas trouvé le repos ni la sécurité. Depuis mon départ il s'était retiré à Boisgueydon, pensant y vivre tranquille; mais les révolutionnaires ont pillé et incendié le ch&teau. Mon père a couru les plus grands dangers ; et maintenant , retiré chez un de ses

ii4 SY0ONIË.

anciens compagnons d'armes, il attendis moment d'aller rejoindre tant de bons gentilshommes passés à l'étranger. Hélas ! c'est un exil ! et peut-être mon devoir serait d'aller le partager.

— Monsieur le cdmte, dit spiontanèraentle baron de Kernadec , puisque votre père se décide à quitter la France, c'est ici qu'il doit tenir. Partez, allez le chercher, et, pour le décider à passer la mer , dites-lui qu'une famille qu'il peut considérer comme la sienne l'attend à Saint-Domingue, que vous y avez laissé un père et qu'il y trouvera une fille.

— Quoi ! monsieur , balbutia le comte avec une profonde émotion, vous me permettez d'espérer.... de prétendre à un si grand bonheur!...

— n y a longtemps que je vous destinais Sydonie, dit le baron attendri; quoiqu'une foule de prétendants se soient offerts , je vous l'ai gardée : rendez-la heureuse....

— Ah ! son bonheur est certain s'il dépend de moi ! s'écria le comte Alphonse ; mais, monsieur, elle ne connaît pajs vos intentions, je n'ai pas son aveu....

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— Allons la trouver , dit le baron en souriant.

— Oh ! monsieur, pas tout de suite... je tremble!... répondit le comte respirant à peine ; si elle démentait votre promesse , s'il fallait renoncer à Tespoir que vous me faites concevoir!

— Venez I s'écria le baron en l'entraînant; quand je vous dis que je réponds de son consentement. »

Le déjeuner était déjà servi dans la galerie ; Svdonie et Mlle Benoit attendaient.

a Ma fille , dit le baron en entrant, voilà notre hôte qui se dispose à nous faire ses adieux ; il s'en va en France chercher son père , M. le marquis de Boîsgueydon. Mon cher Alphonse , ajouta-t-il en s'adressant au comte, voulez-vous dire à quelle intention vous allez nous l'amener?

— Pour qu'il ait l'honneur [de vous demander mademoiselle votre fille en mariage, répondit en tremblant M. de Boisgueydon ?

— Eh bien ! ma fille , dit gaiement le baron ,

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que répondroDS-Dous alors à un bon vieux gentilhomme qui aura fait deux mille lieues pour demander ta main ? »

Sydonie se jeta tout -éperdue dans les bras du baron ; peut-être ce qui la touchait et la frappait le plus à ce moment , c'était cette idée d*une prochaine absence et le chagrin de voir partir le comte Alphonse ; elle pleurait et gardait le silence, si bien que M. de Kemadec un peu inquiet murmura :

« Est-il possible que tu hésites, mon enfant! Si tu voyais la physionomie de ce pauvre

comte!... »

Elle se retourna alors, lui tendit la main, cl dit avec un sourire mêlé de larmes :

« Vous serez de retour bientôt? »

Il y avait plusieurs navires en partance dans la rade du Cap, et il fut décidé que M. de Boisgueydon quitterait l'habitation le surlende-

SYDONIE. M 7

main, afin de s'embarquer sar le premier vaisseau qui mettrait à la voile. On pouvait compter sur des traversées de trente à quarante jours, et le comte devait selon toute apparence être de retour à Saint-Domingue vers le milieu de l'été.

Le soir qui précéda son départ, la famille demeura réunie plus tard que d'habitude dans le salon. Le baron et Mlle Benoît faisaient par contenance une partie de cartes ; Sydonie était assise un peu à l'écart, près d'une fenêtre, avec M. de Boisgueydon. Tous deux gardaient le silence, absorbés dans la douleur d'une si prochaine séparation. La jeune fille tourna les yeux vers la pendule, dont l'aiguille allait sonner l'heure de ces tristes adieux, et elle murmura en frissonnant :

« Minuit déjà I »

Le comte lui dit alors :

« Dans un moment nous serons séparés.

Demain je serai loin d'ici. Que deviendrai-je

alors!... quelle affreuse solitude i^utpur de moi ! je w viTrai que par iqes souvenir»....

Ah ! je voudrais pouvoir emporter, avec votre image, une partie de ce qui vous euviroQne, ce bouquet que vous aves gardé tqut le îpar, cet éventail, ce ruban qui touche votre bras, le parfum de vos cheveux ! . . .

— Ainsi^ murmura Sydonie en retenant ses larmes y vous seriez heureux d'avoir spps les yeux quelque ci^ose qui vous rappel&t à phaque instant d'une manière vive cq payp, cette inaison, ces personnes que vous regrettez? Yops seriez heureux d'emporter w tel souvenir?

— Ah! s'écria le comte, c'est donc voire portrait que vous voulez me doqner!...

Elle se leva sans lui répondre et- alla cher* cher le petit tableau que Mlle Benoit lui avait donné pour ses étrennes.

c Tenez , dit-elle , c'est la c^iose du monde qui a le plus de prix à mes yeux ; emportez-la, elle est à vous.

— Un moment viendra od. vpus reprendrez

SYDONIE. 119

ce don précieux, s'écria le comte; alors tout mon bonheur me sera rendu, aucun pouvoir humain, aucune nécessité, aucun devoir ne pourra plus m'éloigner de vous ! »

Au point du jour, M. de Boisgueydon se mit en route avec le baron, qui avait voulu l'accompagner jusqu'au Gap. Sydonie, cachée derrière les jalousies de sa chambre, les vit monter dans la chaise que le postillon nègre lança aussitôt au grand trot. Lorsque la légère voiture eut disparu au fond de l'avenue, la jeune fille se jeta tout en larmes dans les bras de Mlle Benoit, et s'écria saisie d'un, fatal pressentiment:

« C'en est fait, mon Dieu ! les heureux jours de ma vie sont passés!... tout mon bonheur s'en va avec lui !

Le jour même du départ de M. de Boisgueydon, à l'heure de la promenade, Youna se trouva sur le passage de Mlle de Kemadec ; c'était la première fois qu'il paraissait devant elle depuis qu'il était guéri de ses blessures. En le voyant elle s'arrêta et lui dit avec bouté :

Itt SYDONIE.

« Eh bien ! Youna, tu as quitté Tinfirmerie ; le voilà guéri tout à fait, n'est-ce pas?

— Oui, grâces au bon Dieu, c'est fini ; je n*âi plus de mal, répondit-il avec une expression de contentement qui ne lui était pas ordinaire. Maîtresse, si tous sortez en voiture aujourd'hui, je monterai sur le siège.

— Tu nV es plus obligé, dit Mlle de Kernadec en souriant; maintenant tu peux te reposer tout le long du jour, aller où bon te semble et foire ce qui te plaît ; tu es ton maître. «

Youna secoua la tète d'im air attristé et garda le silence.

« Mon père fa affranchi, continua Mlle de Kemadec ; il Ta dit au géreur, qui a dû faire les formalités nécessaires : n*as-tu pas reçu ta patente de liberté ?

— La Toicî, maîtresse, répondît-il en tirant un papier renfermé dans là poche de sa ja* quette.

-^ Mon brave Youna^ tu vois bien que tu

SYDONIE. 1513

ne nous appartiens plus, reprit Sydonie avec bienveillance ; c*est fini, je ne peux plus rien te commander; tu es ton mattre, te dis-je, tu es libre. *

— Je suis libre de vous rendre ma patente de liberté, répondit-il en tendant le papier à Sydonie; tenez, maîtresse, je n'en veux pas.... Je veux toujours vous obéir et vous servir.

— Je te garderai près de moi de grand cœur, dit Mlle de Kernadec, touchée de ce dévouement et de cette simplicité ; mais je ne veux pas reprendre ton titre d'affranchissement. C'est bien, c'est entendu, Youna, tu restes & mon service, et dès demain tu reprendras tes fonctions. Aujourd'hui tu peux te reposer encore; je ne. me promènerai pas en voiture. » '

Le départ du comte, l'absence momentanée de M . de Kernadec, avaient jeté Sydonie dans une extrême tristesse ; il s'était fait tout à coup autour d'elle une sorte de solitude et de silence qui l'accablaient d'une peine inconnue, d'une

i24 SYOONIE.

vague et continuelle souffrance* Le temps, qui naguère emportait si rapidement les belles heures de sa vie, se traînait maintenant d'un pied de plomb pendant ses longues journées et, comme toutes les âmes nouvellement éprouvées par la douleur, elle ne savait ni s*y soumettre ni s'en distraire ; inquiète, étonnée des mouvements de son propre cœur, elle disait ingénument à Mlle Benoit :

« Hélas! ma bonne amie, je ne me faisais point d'idée de l'attachement qu'on peut concevoir pour une personne que l'on connaît à peine, et de la douleur que cause son absence.... Par moments, je me reproche cette tristesse excessive. J'éprouve une sorte d'effroi de ce qui se passe dans mon âme!... Ah! si mon père m'ordonnait maintenant de ne plus songer à M. de Boisgueydon, que j'aurais de peine à lui obéir! Combien j'aurais été malheureuse s'il m'avait choisi un autre mari ! Je le sens à présent, ma bonne amie, il n'est pas toujours facile d'être une fille soumise et de faire son devoir! Et même quand tout vous

SYOONIE. ISS

sourit en ce monde, quand on a comme moi le père le plus tendre, et que l'avenir promet la plus heureuse destinée, on n*est pas à Fabri du chagrin ; car je me trouve bien malheureuse en ce moment et je pleure sans pouvoir me consoler. »

Quatre jours plus tard, un exprès venant du Cap apporta à Mlle de Kemadec des lettres de son père et de son fiancé. Le comte était au moment de s'embarquer, et il écrivait à Syde« nie des adieux mêlés de tristesse et d'espérance ; la pensée du retour tempérait la douleur du départ. M. de Kemadec annonçait à sa fille qu'après avoir conduit à bord le cher voyageur, il reprendrait immédiatement le chemin de l'habitation. D'après la date de ces lettres, le navire sur lequel s'était embarqué M. de Boisgueydon avait dû mettre à la voile ce jour-là même de grand matin, et le baron en route déjà devait probablement arriver la nuit suivante.

Après cette lecture, recommencée plus d'une fois et interrompue par des soupirs et des

iS6 STOOmS. ^

lannes» la pauvre Sydonie alla vers la feDëtre et munniira en regardant la mer :

< C'est là qu'il est maintenant, et peut-être bien loin déjà.... Peut-être en ce moment toume-t-il pour la dernière fois ses regards vers notre lie. Oh! triste, triste séparation !

— Mais votre père revient, dit Mlle Benoit en relisant la lettre du baron ; sans doute il sera ici ce soir. Ma SydoniCi nous veillerons pour l'attendre.

— Que cette journée va me paraître longue !

murmura la jeune fille.

— Tâchons de nous distraire un peu , mon cœur, reprit vivement l'institutrice : je vous propose d*aUer faire pne visite à ces bonnes petites demoiselles de Mibrail, qui n'ont pas pu venir à notre deniier bal.

— Nous irons si cela vous plaît ou vous parait convenable, ma bonne amie, » répondit Mlle de Kernadec d'un ton mélancolique.

Il était alors huit beures du matin, et Mlle Be*

SYDONIE. 127

noit décida qu*il fallait partir tout de suite : avec de bons chevaux Ton pouvait arriver à rbabitation Mibrail avant la grande chaleur du jour; le temps était favorable d'ailleurs; une légère brume répandue dans l'atmosphère afTaiblissait les rayons du soleil dont la lumière semblait plus pâle , et le vent qui soufflait par intervalles devait fraîchir encore, selon toute apparence, vers l'heure de midi, Mlle Benoît donna ses ordres , et un quart d'heure après la voiture s'avança au perron. C'était une espèce de cabriolet monté sur quatre roues et fermé par des ridelets de soie qui interceptaient le jour et ]a poussière, sans empêcher l'air, de circuler dans l'intérieur. Youna était sur le siège, et un grand nègre mozambique, faisant fonctions de valet de pied, se tenait à la portière. Mlle Benoit remarqua qu'au lieu de chevaux l'on avait attelé des mules, et elle en demanda la raison.

« C'est que nous allons traverser les Mornes, répondit Youna. La route est assez belle , mais elle longe des précipices. Les mules ont le pied

i2d SYDONIE.

plus sûr que les chevaux, eU en cas de mauvais temps, elles ne sont pas si effrayées.

— Il n'y a pas d'apparence d'orage , dit Mlle Benoit en regardant le ciel; le temps est magnifique. »

Youna hocha la tête et répondit :

H Les oiseaux de mer volent en troupe du côté des lagons ; le crabier se tient tranquille au bord de l'eau : peut-être que la journée ne s'achèvera pas comme elle commence. »

Sydonie , assise au fond du léger équipage , n'entendit pas l'observation d'Youna ; Mlle Benoit n'eut pas l'air d'y prendre garde, et Ton partit.

A vol d'oiseau , il n'y avait guère que deux lieues de l'habitation Kernadec à l'habitation Mihrail; mais les sinuosités du chemin triplaient la distance. Une fois qu'on avait quitté la plaine on entrait dans une route tracée à travers la chaîne de montagnes appelée lesPetits-Cahaux, et l'on parcourait un paysage solitaire où l'on

SYDONIE. 429

apercevait à peine quelques traces de culture. Des forêts vierges couvraient les collines de leur base à leur sommet , et formaient ainsi d'immenses cônes de verdure déchirés çà et là par des roches nues et calcinées.

L'habitation Mibrail, située au milieu des Mornes , sur un vaste plateau environné de bois, appartenait à une famille d'anciens créoles qui, comme les Kemadec , s'étaient établis dans l'Ile dès les premiers temps de la colonie. Mais leur fortune n'avait pas prospéré comme celle de leur voisin de la plaine : ils n'étaient pas riches et vivaient, en simples campagnards, du revenu borné de leur domaine. Une vingtaine de noirs cultivaient leurs caféières et leurs plantations de cotonniers, et quelques hattiers conduisaient jusque dans les savanes de la partie espagnole le nombreux bétail que deux fois l'année on allait vendre sur les marchés de la plaine. La grande case, construite en bois et recouverte d'un toit d'essente, était la même qu'éleva le premier possesseur du sol ; ceux qui l'habitaient avaient conservé dans toute leur siipplicité les mœurs des anciens colons; en ce

130 STDONIE.

moment, trois générations y avaient réunies sous l'autorité patriarcale de Taleul, un beau vieillard encore plein de vigueur et d'activité. Lorsque Sydonie arriva, les dames de la famille étaient réunies dans la galerie qui servait de salon et de salle à manger; l'aïeule et la iqère/assises dans leurs grands fauteuils d'acajou, surveillaient le travail d'une demi-douzaine de négresses qui cousaient assises par terre , et les deux demoiselles de Mibrail faisaient réciter le catéchisme à une troupe de négrillons aussi turbulents, aussi malins que les gamins de nos écoles primaires. En entendant une voiture , elles coururent sur l'esplanade qui s'étendait devant la case , et firent une exclamation de joie en reconnaissant Mlle de Kernadec et sa compagne; ces visites de bon voisinage étaient les seules distractions , les seuls plaisirs de leur solitude. Elles s'emparèrent de Sydonie et l'amenèrent dans la galerie, en lui faisant mille caresses. A l'aspect des nouvelles venues, les négrillons partirent de tous côtés comme un vol de corneilles , et allèrent s'abattre sur l'esplanade autour de la voiture, dont ils se prirent

$¥DONIE. 131

k considérer avec admiration les harnais élégants et là doublure de damas cramoisi.

Il n'y avait pas la moindre trace de luxe chez les Mibrail ; mais l'aisance et le bien-être se révélaient dans tous les détails de leur intérieur. L'ameublement de la galerie consistait seulement en une longue table de bois de cèdre et en quelques sièges commodes , quoique grossièrement façonnés. De vieilles gravures tirées de l'Ancien Testament ornaient les lambris, et de grosses nattes fabriquées par les négresses de l'habitation servaient de tapis ; mais les dames de Mibrail avaient des robes de toile des Indes d'une éblouissante blancheur , des souliers de soie qui tenaient à peine sur leurs pieds ans et cambrés , des madras de couleur noués autour de la tête, et .cette fraîche et simple toilette ne différait en rien de celle que portait ordinairement la fiUe du baron de Kemadec , la plus riche héritière du quartier de l'Ouest. Mme de Mibrail embrassa Sydonie, la fit asseoir à l'endroit de la galerie le plus exposé au courant d'air, comme l'on met chez nous les gens qu'on veut bien recevoir près de la cheminée ; puis

in SYDONIE.

elle fit apporter le café. Après ces premières formalités de la politesse créole, la conversation s'engagea.

« Nos messieurs seront bien désolés en rentrant ce soir, dit Taïeule; ils ne soupçonnaient pas que nous aurions une aussi aimable visite , et ils sont allés dans nos vieilles plantations de café du Morne-Noir chasser les pintades marronnes. Jésus ! c'est qu'il faut aller loin pour trouver le gibier maintenant; depuis que les gens de couleur prétendent aller de pair avec nous, il n'en est point qui ne se promène hardiment, le fusil au bras, jusque sur nos habitations. De mon temps cela ne se passait pas ainsi.

— Jusqu'ici le dommage est peu de chose , ma mère , dit Mme de Mibrail avec douceur ; nous n'avons pas trop à nous plaindre des petits propriétaires nos voisins.

— Plus tard, vous verrez! vous verrez!...

murmura la vieille dame en hochant la tête.

— Allons , ma bonne maman , ne nous attristons pas de tout cela ! s'écria l'une des jeunes

SYDONIE. 133

filles ayec l'Insouciante gaieté de son âge. Tant pis si les griffes , les marabouts , les mulâtres , les métis et toute cette race noirâtre chassent notre gibier , il nous restera bien toujours un quartier de cabri marron à mettre sur la table lorsque Mlle de Rernadec nous fera, comme aujourd'hui, le plaisir de venir dîner avec nous. »

Les deux demoiselles de Mibrail étaient de jeunes personnes mignonnes, fraîches et jolies, deux fleurs charmantes écloses dans un déserL L'aînée, une belle brune aux yeux doux et brillants, dit à Sydonie avec un soupir :

< Je sais que le bal auquel vous nous aviez invitées a été charmant; mais jugez si nous ail rions pu y danser de bon cœur : mon frère s'était embarqué la veille pour retourner au Mexique.

— Hélas ! dans quel chagrin vous deviez être alors ! dit Sydonie en lui serrant la main.

— Ma mère ne pouvait d'abord se consoler, reprit d'un ton plus bas Mlle de Mibrail ; main-

134 SYDONIE.

tenant, cela va mieux ; on s'accqutume à tout , même à Tabsence de ceux qu'on aime, surtout quand ils sont heureux ; mon Trère est retourné h Mexico pour se marier.

— Que Dieu le protège I que bientôt il soit de retour, après un heureux voyage I » ditSydonie en soupirant au souvenir de celui qui en ce moment voguait aussi sur la mer immense.

La température n*est jamais très-élévée sur les plateaux des Mornes , et les courants d'air étaient ménagés avec tant d'intelligence qu'on ne s'apercevait pas de la chaleur dans la galerie de l'habitation MibraiL Après le dtner, les dames restèrent assises autour de la table dans uif doux far-mente^ s'entretenant, à )a mode des créoles oisives, de tous les petits événements arrivés dans le pays. On était malheureusement à une époque où des faits insignifiants en apparence avaient leur importance. La vieille Mme de Mibrail raconta que, le soir précédent, l'on avait eu une espèce d'alerte sur l'habitation: les noirs d'atelier étaient sortis furtivement de leurs cases et avaient passé une partie de la

STDONK. 135

nuit dans les bois, où ils avaient caché une de leurs idoles.

« Ma mère, il vaut mieux paraître ignorer leur faute que de les en punir, dit Mme de Mibrail ; ce n*est pas la première fois que nos nègres vont adorer ainsi leur fétiche.

— Oui, depuis quelque temps Ton tolère cette abomination , répliqua vivement la vieille dame ; mais le ciel sait où cette indulgence va nous conduire! Mes enfants, je vous dis que le noir est l'ennemi du blanc, comme le diable est Fennemi de Dieu !

— Voilà ma bonne maman qui retombe dans ses idées sinistres , dit Tune des demoiselles de Mibrail à l'oreille de Sydonie ; nous ne savons comment la distraire des prévisions qui la tourmentent, depuis que les gens de couleur

ont fait connaître leurs prétentions et que quelques ateliers se sont révoltés dans le quartier

du nord.

— 11 faudra l'amener chez nous pour quelques jours, répondit Sydonie; là elle verra quelques blancs vivant en toute sécurité au mi-

436 SYDONIE.

lieu d'un millier de nègres. D'ailleurs , n'est-ce pas ainsi dans tout le quartier de l'ouest? Poorquoi nos esclaves se révolteraient-ils ? nous ne leur avons jamais fait de mal. »

Vers quatre , heures après midi, les aboiements des chiens qui gravissaient le plateau se firent entendre.

c Voilà nos chasseurs qui rentrent déjà ! »

dit Mme de Mibrail étonnée.

Les deux jeunes filles coururent au-devant de leur père e.t de leur aïeuL

« Vous voici de bien bonne heure, s'écria l'atnée : vous avez deviné que nous avions aujourd'hui charmante compagnie; Mlle de Kernadec et Mlle Benoît ont dtné avec nous.

— J'espère que nous les garderons jusqu'à demain ; car, selon toute apparence, nous aurons un orage dans la soirée, dit gaiement M. de Mibrail.

SYDONIE. 137

' — Quel bonheur ! Vous allez rester avec nous, ma chère Sydonie, s'écria la jeune fille.

— C'est impossible , répondit-elle; ma bonne Julie, il faut que je retourne ce soir à l'habitation, il le faut absolument. »

Le vieux Mibrail alla consulter le baromètre suspendu près de la fenêtre*

« Mademoiselle, dit-il, j'ai reconnu vers midi les premiers signes de l'orage : au lieu de continuer la chasse, nous avons rebroussé chemin ; le baromètre confirme mes observations ; l'orage n'éclatera peut-être qu'au coucher du soleil. Cependant il serait imprudent de vous mettre en route.

- — Mon père arrive cette nuit , dit vivement Sydonie; quel serait son étonnement , son inquiétude même , s'il ne me trouvait pas à l'habitation !

— En ce cas , mademoiselle , partez , partez sur-le-champ , reprit M. de Mibrail après avoir attentivement observé l'état du ciel. Vous arriverez probablement plus tôt que le mauvais

138 SYDONIE.

temps ; mais il faut que votre cocher ne ménage pas son attelage.

— C'est Youna qui nous conduit : je suis traqquiUe, » dit Mlle de Kernadec.

Les dames de Mibrail raccompagnèrent jusqu'à la voiture.

«Ma chère Sydonie, vous êtes légèrement vêtue, enveloppez-vous de ceci, dit Julie de Mibrail en déployant un grand carré de soie pourpre brodé de rosaces blanches qui se détachaient sur le fond comme, des fleurs d'argent.

•^ Quel magnifique tissu ! s'écria Mlle Benoit; c'est conune un manteau royal !

— Il n'y en a point de pareil dans toute l'tle, dit Mlle de Mibrail ; c'est mon frère qui me l'a apporté de Mexico. »

A ces mots , elle s'avança pour le jeter sur les épaules de Sydonie ; mais Youna , se détournait sur son siège , montra du doigt au fond de la voiture une mante que sa jeune

SYOONIE. i39

maîtresse mettait de coutume lorsqu'elle se hasardait à sortir les jours de mauv^us temps.

€ Merci , Youna , dit-elle avec surprise ; tu avais donc deviné que nous aurions peut-être de la pluie aujourd'hui ?

— Ce matin , le crabier se tenait tranquille entre les joncs , je l'ai dit » » murmura-t-il ^ et^ relevant la tète , il ajoutai : « Maltresse , sans perdre une minute , à présent il faut partir. »

La voiture descendit hardiment au grand trot le versant du morne , et Youna lança ses mules au galqp dans un chemin uni, mais bordé de précipices. Les deux femmes, effrayées de ce train désordonné , se serraient l'une contre l'autre sans proférer une parole. Pourtant le soleil brillait encore, quoique environ^é de vapeurs qui semblaient se condenser dans l'atmosphère; la brise était tout ^ fait tombée , et un silence profond régnait dans les airs. Vers l'est, un nuage noir flottait sur la croupe des montagnes de la partie espagnole et grandissait rapidement; bientôt ses flancs, d'un

140 SYDONIE.

bleu plombé , atteignirent les cimes plus rapprochées des Mornes , et en quelques moments une sorte de crépuscule blafard remplaça le jour. La voiture franchissait alors une rampe étroite qui tournait entre les Mornes. D'un côté s'élevait la crête chauve de ces masses granitiques , dont la base était ensevelie dans d'inextricables halliers qui s'étendaient jusqu'à la marge du chemin ; de l'autre s'ouvraient des gouffres , à demi masqués par des réseaux de verdure qui se balançaient entre les deux bords de la ravine , semblables à des ponts aériens. Le long de la route croissaient de hauts palmistes , dont le tronc droit et couronné d'un chapiteau de feuillage s'élançait du milieu des obscures ramées et dominait les plus grands arbres.

'Au point culminant de ce passage, Youna arrêta les mules et descendit de son siège.

Après avoir observé d'un œil attentif les nuages amoncelés , les profondeurs désertes du ciel et la nature immobile et muette , il se rapprocha de Mlle de Kemadec et lui dit avec une inquiétude contenue •

SYDONIE. 144

« Petite maîtresse, il n'y a pas un oiseau dans Tair; les bètes fauves se taisent et se cachent au fond des bois : Toilà le mauvais temps qui vient.

— L'orage meiiacé, répondit Sydonie en avançant la tète; mais il n'est pas encore tombé une goutte de pluie. Allons , mon brave Youna , nous sommes à moitié chemin , tu as un bon attelage , tu es un habile cocher : en avant.

— Maltresse , je suis sûr que mes mules raseront ces précipices sans broncher, répon- 'dit-il ; mais , par un temps comme celui-ci , il n'est pas prudent de courir.

— Cet homme a raison , dit Mlle Benoit ; le tonnerre va éclater, et nous l'attirerions sur nous peut-être. Au lieu de poursuivre notre route , cherchons un abri sous les arbres. >

^ Tout à coup un bruit sec et semblable au sifflement d'un boulet lui coupa la parole. La vibration de l'air agita les feuilles des arbres qui frémirent comme par un grand vent , et la montagne trembla jusque dans ses profondeurs

I4t STDONIE.

caverneuses. Youna s'était jeté à la tété des moles qui se cabraient et reculaient épôuTantèes. Mile Benoit, fort effrayée» fit descendre Sydonie et Tentraina sous un bouquet de pal* mistes au bord de la route. En ce moment la foudre éclata de nouveau , une raie de feu déchira les nuages et Ton entendit dans les airs un coup sec suivi d'une détonation comparable à celle d'une ligne d'artillerie.

« Le tonnerre est tombé ici ! i murmura Youna, aveuglé par les éclairs et frappé d'une sorte de commotion qui l'^ranla dé la plante des pieds à la racine des cheveux.

Aussitôt il chercha des yeux Mlle de Kemadec : elle était assise au bord de la route , le visage appuyé sur ses mains ; Mlle Benoit était derrière elle; droite comme le tronc d'un palmiste , la tète baissée sur la poitrine et les bras pendants. Pendant quelques minutes , les élé* méats semblèrent se confondre dans un impé^ tùeux tourbillon qui menaçait de détruire tous les êtres animés ; puis un mugissement sourd

STBONIË. 143

annonça que la nuée crevait , et la pluie commença à tomber.

Alors Youna remit le soin de contenir l'attelage ou nègre mozambique , lequel , frappé de terreur, s'était accroupi sous la voiture ; ensuit^ il alla vers Mlle de Kernadec en s'écriant :

c( Rassurez - vous , maîtresse; cette grosse pluie empêchera le tonnerre de tomber. »

Au même instant il s'aperçut que le déshabillé de Mlle Benoit était brCdé sur le côté du haut en bas , comme si l'on eût promené sur elle un tison enflammé. Il la regarda au visage; elle avait les yeux fixes et ouverts , la bouche légèrement contractée. Il l'appela ; elle ne répondit pas. Il la toucha légèrement au bras ; elle tomba comme un corps inerte privé de son point d'appui par une faible secousse. La malheureuse institutrice était morte frappée par la foudre qu'avait attirée sur elle la flèche élevée du palmiste. Youna se pencha vers Mlle de Kernadec , et , n'osant la toucher , il l'appela d'une voix tremblante.

i44 SYDONIE.

« J'ai peur!.«. mon Dieu, j'ai peur! s'écria la jeune fille éperdue en se couvrant le visage pour ne pas voir la lueur sinistre des éclairs.

— Oui t maîtresse , fermez les yeux et restez là tranquille , » dit Youna.

Et , avec une singulière présence d'esprit, il imposa silence d'un geste au nègre épojavanté; puis , soulevant le corps de Tinstitutrice , îl le cacha non loin de là sous les halliers. Il attendit encore quelques moments, ensuite il se rapprocha de Mlle de Kemadec , qui n'avait fait aucun mouvement , et il lui dit :

« Venez , maîtresse ; il faut essayer de traverser la ravine avant que les grosses eaux barrent le passage. »

Elle se releva en appelant Mlle Benoit, et, ne l'apercevant pas à ses côtés, elle s'écria :

« Ma bonne amie !... où êtes-vous?

SYDOIflE. 445

— Elle a marché devant, petite maîtresse, répondit Yomia ; nous la retrouverons.

— Que dis -tu?... Mlle Benott s'est éloignée sans me parler ? Elle m*a laissée seule et s*est mise en marche à travers cette tempête effroyable! s'écria Sydonie avec un étonnement qui domina pendant quelques instants ses angoisses et sa terreur.

— Oui , [maltresse , elle s'en est allée , » répondit Youna.

Mlle de Kemadec regarda autour d'elle avec une expression de doute , de stupéfaction ; ensuite elle s'écria :

« Allons , allons la rejoindre ! »

Elle s'élança dans la voiture, qui aussitôt partit rapidement et l'emporta tout éperdue.

Lorsque Youna fut ainsi parvenu à l'éloigner de l'endroit funeste où un si grand malheur était arrivé à ses côtés , sans qu'elle s'en fût doutée , il arrêta la voilure et apprit à Mlle de Kemadec cet étrange et terrible événement.

146 SYDOMIfi.

D'abord elle ne voulut pas le croire i et lui commanda de retourner sur ses pas; mais bientôt » succombant à son saisissement et à sa douleur , elle éprouva une sorte de défaillance et demeura renversée au fond de la voiture dans une complète immobilité. Youna profita de l'anéantissement où elle était plongée, et, lançant son attelage avec une hardiesse in* croyable , il descendit à fond de train le versant dangereux des Mornes. L'ouragan itâit dans toute sa furie, le tonnerre ne cessait de gronder et la pluie tombait à torrents. Il fallait l'adresse et le sang-^froid d* Youna pour passer dans les terrains déjà inondés et traverser la plaine. Il y parvint ; avant la nuit close , Mlle de Kernadec arrivait à Thabitatiou» Ses mulâtresses l'emportèrent tout éplorée dans sa chambre et la mirent au lit ^ tandis ({ue le ^éreur , averti du triste événement , envoyait un exprès au-devant du baron pour le prévenir et hâter son retour.

Mlle de Kernadec pasâa la nuit dans Une sorte de délire. La tempête continuait et ses bruits formidables la faisaient fnssoilner et

SYBONIË. 147

trembler. Elle appelait en pleurant Mlle Benoit; puis elle se levait et se traînait jusqu'à la fenêtre ; les yeUx tournés Vers là mer , ijul se confondait avec le ciel libir ^ et dont elle croyait ^fendre les yâguèâ irritées , elle priait Dieu pour les to^âgeurs , pour les j[)auirres naufragés près de périr dans eette tourmehte. Il lui semblait qu'un navire eu détresse tirdit 'des coups de cation pt-èâ du rivdge, et qu'elle voyait sur les flots des lueurs vacil-* lantes.

Le jour parut eiifln et éclaira un ministre tableau; La t)lule atait eesâé , niais les vents soufflaiëtit par rafàleâ de tôtis les pbints du cottipas ; la ttiet était hbrHblè , et les vagues jetaieiit leur écume blanche bien avant dans les terres basses qui bordaient l'émbôUfehure de l'Esterte. A cet aspect , la malheureuse Sydcfnie leva les mains au ciel eti i^'ëeriant t

«Mon Dieu! j'avais vébU ti'ôp hëUreUàejuè^ qu'ici !..; Vous m'avez putie de liiôn boiiheur... Vous m'avez tout ôté peut-être datts ce jour funeste !;.. »

ikS SYDONIE.

Le baron arriva dans la matinée. Sa douleur, sans être aussi violente que celle de sa fille , fut extrême. II éprouvait aussi de vives inquiétudes pour M. de Boisgueydon ; le navire sur lequel il s'était embarqué avait dû courir de grands dangers s*il n'avait pas gagné la haute mer avant l'ouragan; la moindre faute dans sa manœuvre avait pu causer sa perte, et il fallait attendre dans de cruelles anxiétés des nouvelles qui pouvaient tarder trois ou quatre mois.

Le même jour , «ix nègres conduits par Youna, allèrent chercher dans les Mornes le corps de la pauvre institutrice ; elle fut inhumée dans le cimetière de l'habitation , au fond d'une vallée solitaire où reposaient déjà plusieurs générations de roattres et d'esclaves , car les Kemadec avaient voulu qu'une même sépulture les réunit dans cet enclos funèbre. La triste cérémonie se fit à l'insu de Sydonie , et ce ne fut que longtemps après qu'elle apprit où étaient les restes mortels d'une personne qui lui avait été si chère.

Le temps, qui apaise les plus vives douleurs» calma les regrets de Sydonie. Quoiqu'elle n'eût aucune nouvelle de M. de Boisgueydon, les mortelles inquiétudes qu'elle avait conçues d'abord s'aifaiblirent aussi, et il ne resta plus enfin dans son âme qu'une tristesse mêlée de

150 SYDONIE.

mélancoliques espérances. Quatre mois s'étaient écoulés depuis le départ du comte, et le moment approchait où l'on pouvait attendre son retour. Mlle de Kernadec commençait à ressentir l'espèce de félicité que donne la seule espérance d'un événement longtemps souhaité ; mais ce bonheur était mêlé de passagères angoisses. Bien que l'on n'eût mentionné aucun sinistre causé par l'ouragan, elle n'était pas complètement rassurée, et elle frissonnait lorsqu'en sa présence on parlait d'un naufrage.

Les événements qui s'accomplissaient d'ailleurs dans la colonie la tenaient dans une certaine inquiétude. Tout était tranquille encore dans l'ouest ; mais la lutte entre les blancs et les hommes de couleur avait commencé dans le quartier du nord et il s'en était suivi de grands désordres : les esclaves en avaient profité pour se révolter, et plusif^urs habitations avalent été incendiées.

Une lettre de H. de Boîsgueydon arriva enfin : elle était datée de Southampton. Lp comte avait appris, en arrivant en France, que son père s'était réfugié en Angleterre : il était allé le

SYDONIE. 151

rejoindre immédiatement, et tous deux se disposaient à s'embarquer pour la Jamaïque, d*où il leur serait facile de passer à Saint-Domingue. Ce parti était plus sûr, et surtout plus prompt, attendu la difficulté de trouver un navire faisant voile directement pour un des ports de la colonie française. A cette nouvelle, -Sydonie éprouva une sorte de réaction morale : son Ame, longtemps comprimée par là douleur, sembla renaître à toutes les espérances, à la sérénité, ai| bonheur de son existence première ; il lui sembla qu'elle allait encore être heureuse ; après avoir lu la lettre de M. de Boisgueydon, elle la serra contre son cœur, et murmura en levant au ciel ses yeux baignés de larmes d-attendrissement et de joie :

€ Mon Dieu ! mes mauvais jours sont passés. .. . mon bonheur revient avec lui ! ... »

Trois semaines environ s'écoulèrent. Tout était tranquille sur l'habitation Kernadec et aux environs ; pourtant le [baron éprouvait des inquiétudes sur la situation générale de la colonie.

J52 SYDONIE.

De nouvelles insurrections avaient éclaté dans le quartier du nord: les nègres révoltés incendiaient les habitations et tuaient, avec des cruautés inouïes, les blancs qui tombaient entre leurs mains ; la plaine du Gap était dévastée, et Ton craignait de nouveaux malheurs. La grande Asseny)lée coloniale avait eu recours à l'étranger dans cette situation extrême. Ne pouvant être secourue à temps parla métropole qu'elle accusait d'ailleurs de ces désastres , elle s'était adressée à lordEffingham, gouverneur de la Jamaïque-, et avait invoqué le protectorat de l'Angleterre.

Un soir, vers la fin d'août, le baron et sa fille veillaient seuls dans la galerie ; la journée avait été bi*ûlante et l'atmosphère était encore remplie d'une lourde chaleur ; la brise de mer était si faible, qu'elle n'agitait pas le feuillage léger des tamarins, et que son doux murmure s'éteignait sur le rivage. Mlle de Kernadec, nonchalamment renversée dans son fauteuil et les yeux fermés à demi , était tombée dans une vague rêverie. Le corps affaibli, la poitrine oppressée par cette température énervante , elle

SYDONIE. 153

avait dénoué ses longs cheveux , dont le poids la fatiguait, et une de ces brunes suivantes , les soulevant à deux mains, séparait lentement entre ses doigts cuivrés ces magnifiques tresses couleur d'or ; une autre mulâtresse, assise aux genoux de Sydonie, agitait un grand éventail de plume emmanché d'un bambou , et répandait sur le visage moite de la belle créole de passagères bouffées de fraîcheur. Le baron, assis à quelques pas de sa ûlle , fumait* sa longue pipe chargée de macouba.

«Mon père, lui dit tout à coup Sydonie, avez-vous eu des lettres ce soir?

— Oui , mon enfant, répondit-il ; mais il n'y a rien de nouveau. Les ateliers se battent toujours contre la milice dans la plaine du Gap. Sur la demande de l'Assemblée coloniale , le lord £ffing;ham a expédié des armes. L'on dit aussi qu'il a envoyé un vaisseau de cinquante canons en croisière de ce côté de l'Ile.

— Pourquoi donc? Nous sommes bien tranquilles ici, » observa Sydonie; et, après un silence, elle ajouta timidement :

154 STDONIB.

« n me seaiblait que vous auriez pu recevoir quelque lettre de la Jamaïque ?

— Ce n'est pas une lettre que j'attends, c'es( M. de Boi$çue;don lui-même, répondit le baron en souriant.

— C'est Yrai ; tous avez bien raison , mon père, dit vivement Sydonie : h Qlioi bon écrire quand on peut venir?...»

£Ue se releva à ces mots et s'acoouda sur la fenêtre en regardant dehors.

cjésuç! s'écria-t-elle, qup c'est étrange!

Voyez, mon père , voyez cette clarté qui brille là*bas dans le ciel : on dirait la fumée d'ime fournaise. »

£n effet, une lueur rouge&tre apparaissait à rhorizou, tantôt vive et brillante, tantôt subitement obscurcie par un nuage qui se dissipait promptement dans les airs, lia crête des Mornes se découpait en noir ^ur ce foud luipineux, et tout le reste du paysage était plongé dans une obscurité profonde.

SYDONIE. i 8S

« Il y a certainement un incendie là-bas derrière les Mornes, dans la direction de l'habitation Mibrail I dit M. de Kemadec.

— Il faut envoyer au secours, » s'écria Sydonie avec une douloureuse émotion.

Presque au même instant le géreur, M. Pantin, entr£^ dans la galerie, le visage pâle et bouleversé.

« Monsieur le baron , dit-il , une troupe de

nègres révoltés descend des Mornes Ils ont

mis le feu à l'habitation Mibrail et commis les atrocités les plus exécrables. En ce moment , ils sont déjà dans la plaine. Certainement nous allons être attaqués. »

Le baron se leva avec le geste d'un homme de cœur qui se trouve tout à coup en face d'un péril imprévu, extrême, et qui sent que le salut de tout ce qui l'environne dépend de sa résolution et de son courage.

« Monsieur Pantin, dit-il d'une voix brève,

IS6 SYDONIE.

retournez àFatelier, réveillez les commandeurs et que personne ne bouge, si ce n'est par mon ordre, sous peine de la vie. Faites fermer les portes de la sucrerie ; qu*on apporte ici toutes les armes, que tous les employés se réunissent autour de moi. »

Gomme M. Fantin sortait pour exécuter les ordres du baron, il rencontra Youna à la porte de la galerie.

« Tu viens du dehors? lui dit-il.

— J'ai été jusqu'à la lisière du verger, répondit Youna. Malgré l'obscurité de la nuit, j'ai reconnu une troupe de gens qni s'avancent dans le plus grand silence de l'autre côté de l'Esterre.

— Il faut couper la corde du bac ! s'écria le géreur.

— C'est déjà fait, dit Youna ; la barque est en

dérive.

— N'importe, malgré les caïmans, ils passeront à la nage, murmura M. Pantin; et, s'ils

SYDONIE. 157

ont des intelligences dans l'atelier, nous sommes perdus ! »

Mlle de Kemadec ne proférait pas une parole, ne versait pas une larme ; elle se tenait près de son père, une main appuyée sur son bras , les yeux fixés sur lui dans l'attitude d'une impassible résignation. En voyant Youna, elle lui fit signe d'approcher et lui dit :

« Cette nuit , entends-tu , pendant toute cette nuit , tu te tiendras près de mon père.

— Youna , fais fermer exactement partout , ajouta le baron; dès que M. Fantin et les autres employés seront ici , qu'on barricade la grande porte , que tous les gens de service s'enferment avec moi ; nous avons des fusils, des balles , de la poudre de chasse, et nous saurons bien nous défendre ! »

Dès que Youna fut sorti , le baron prenant entre ses mains la tète de sa fille , lui dit en la baisant au front :

158 STDONIB.

« Va Sydonic » mon trésor » il faut que je te cache pendant que nous allons repousser 43es misérables à coups de fusil. Tu aurais grand'peur si tu restais ici.

— Mon père , je w vous quitte p«^ , s'écrit Sydonie eu étreigqaut }e baron avec l'énergie d'une résolution désespérée ; si vous êtes eu danger, je veux rester près de vous,..-

— Enfant! est-ce qije j'ai quelque chose à craindre ; * moi ? interrompit M. de Kernadec ; regarde ces murailles , ces épais contre-vents. Nous sommes ici comme dans un fort , à l'abri d'un rempart que cette négraille ne pourra pas démolir.

— Mais le feu ! le feu î interrompit Sydonie ; ils ont brûlé l'habitation Mibrail !

— Une maison de planches! répliqua le baron avec une tranquillité affectée; ma Sydonie, je te le répète, il n'y a point de danger; ta présence à mes côtés est inutile, elle m'inquiéterait; je vais te conduire dans un endroit où tu n'entendras pas les coups de fUàl. Je t'en supplie , viens avec moi , viens, ma fille! »

SYDONIE. 159

Il rentratna avec une sorte d'autorité dans sa chambre à coucher et referma la porte derrière lui. Cette chambre , très-vaste , était située au centre de rhabitation , dont les divisions inférieures étaient formées par d'épaisses murailles. Le baron ouvrit une porte cintrée masquée par les lambris , et, descendant deux marches, ^ il éclaira avec le (lambeau qu'il tenait à la main une petite pièce où il n'y avait pas d'autres meubles qu'une lour4e table , une chaise et un coffre-fort.

a Ma fille , feprit le baron , tu m'as quelquefois demandé où je mettais tout l'argent que m'apporte M. Fantin, c'est ici. Ce réduit n'est connu que de moi seul ; tu vas y demeurer une heure ou deux.... Je te laisse cette lumière. Reste, mon enfant; reste là, tranquille , je le veux....»

Il la serra contre sa poitrine et sortit précipitamment en refprmânt la porte. Ensuite il alla ouvrir à Youna qui revenait prendre ses ordres ; et , lui montrant la porte secrète, il lui dit :

i 60 SYDONIE.

c Ha fille est là.... quoi qu'il arrive , je te la confie. Allons ! allons la défendre ! »

Les esclaves du service intérieur étaient armés déjà ; c'étaient pour la plupart des nègres créoles^ nés sur l'habitation , et dont la fidélité n'était pas suspecte. Les femmes avaient d'abord cherché leur jeune maîtresse ; ensuite , saisies ^ d'épouvante, elles se réfugièrent dans sa chambre, où elles se mirent à prier Dieu.

H. de Kernadec et tous les blancs de l'habitation étaient réunis dans la galerie et dans le grand salon où quelques mois auparavant dansaient les joyeux quadrilles. Debout derrière les fenêtres, ils observaient par les lucarnes pratiquées dans les solides contre-vents ce qui se passait au dehors. Tout paraissait tranquille; un silence lugubre régnait dans la campagne ; seulement les chiens enfermés dans le chenil

aboyaient avec fureur. Tout à coup la flamme brilla dans l'obscurité , et sa clarté sinistre fut le signal de l'attaque. Une troupe de noirs s'avança vers la terrasse ea poussant d'affreux hurlements.

SYDONIE. 461

< Us ont mis le feu à la sucrerie, s*écria le géreur, la flamme monte.... Âh! voilà nos nègres qui ont quitté les cases !...

— Certainement , ils ont déjà égorgé leur commandeur, et nous allons avoir affaire à toute cette légion de diables , dit froidement Youna.

— Tu crois que les révoltés entraîneront l'atelier? s'écria le baron.

— A présent j'en suis certain, répondit Youna; voilà l'incendie qui gagne, et les nègres des cases jettent des brassées de cannes sèches pour augmenter le feu. »

Les révoltés s'avançaient en désordre. L'un d'eux tenait une espèce de drapeau dont l'on reconnaissait à la lueur des flammes la forme et la nuance. C'était un grand carré de soie rouge semé de rosaces d'un blanc d'argent et attaché à l'extrémité d'un bambou par un lien informe, quelque chose de semblable à une longue chevelure de femme dont les ondes noires flottaient sur les plis du drapeau couleur de sang. Youna reconnut l'écharpe de

i6t STQONIE.

MUô de Mibrail , et les tresses Joyeuses dont

rextrémité balayait le sol lorsque le hideux Africain, qui tenait le bamboq, abaissait ce sinistre étendard.

• « Oh ! murmura-t-il les dents serrées , ils ont tué la jeune demoiselle ! »

Le baron l'entendit , et , tournant la tète , il lui dit avep une expression singulière :

« C'est son père qui aurait dû la tuer , pour qu'elle ne tombât pas entre leurs mains I »

Alors, appuyant le canon de son fusil à la lucarne , il ajusta le nègre qui portait le fatal drapeau et retendit roide mort. A ce signal , les honunes postésf aux autres fenêtres firent feu tous à la fois, sur cette multitude , qui recula avec d%brribles cris , laissant le sol de la terrasse couvert de morts et de blessés. Ils étaient cinquante nègres contre un blanc.

Pourtant l'avantage des armes et de la position rendait la défense possible. Cette horde féroce

SYDONIE. 163

aurait été reppu§5ée, si un funeste hasard ne lui eût fourni le wpyeii d'attaquer la porte que IjBurs arabes n'îiuraient pu ébranler. Des bois de charpente t^yaient été apportés ce jour-là mèm^ pour des répt^rations; les nègres roulèrent une énorme poutre surla terrasse, et s'en servirent comme d'un bélier pour enfoncer la porte. Tandis que les uns faisaient jouer cette espèce de machine , les autres apportaient des planches et s'en couvraient de manière h arré* ter les balles, qui tombaient amorties ^r les assaillants. Bientôt les ventaux de cèdre se disloquèrent, et la porte tomba. Alors il n'y eut plus de lutte ni de défense : les blancs furent égorgés sans avoir le temps de recommander leur àpae à Dieu.

Le barqn était à l'entrée de la galerie; il avait jeté son fusil et tenait son épée à la main ; msds avant d'avoir fait un mouvement il avait reçu dix blessures mortelles. U s'affaissa , perdant tout son sang , et roula sur les degrés du perron , en murmurant le nom de sa âUe.

Youna était près (]e lui ; il le vit mourir.

Les nègres allumèrent de grands feux au mi-*

164 SYDONIE.

lieu de toutes les salles de Thabitation ; bientôt d'ardents brasiers rou(;irent les pavés de marbre , et la fumée se répandit sous les lambris dorés conune sous le toit d'un ajoupa.

Les nègres , enivrés déjà par le sang , commencèrent une horrible orgie. Bientôt les cris des mul&tresseSy qu'ils suppliciaient après avoir assouvi sur eUes leurs désirs immondes, se mêlèrent à des chants effroyables. Des tonnes de tafia avaient été défoncées , tous les vins pillés; les nègres étaient ivres et dansaient en hurlant autour des restes sanglants de leurs victimes. Ils mutilèrent ces tristes dépouilles, et les mains pieuses qui vinrent les ensevelir plus tard ne recueillirent que d'informes lambeaux. Les nègres cherchèrent longtemps Mlle de Kernadec. Son malheureux père avait prévu les supplices , les outrages , la mort affreuse qui l'attendaient, si* elle tombait entre leurs mains-, et sa dernière pensée avait été le regret de la laisser vivante.

Du moment où lés nègres avaient envahi l'habitation , Youna n'avait pas reparu. Caché dans le passage qui séparait la galerie de la

SYDONIE. 46S

chambre à coucher du baron , il en avait fermé

la porte en dedans , et les nègres qui ne connaisaient pas les divisions intérieures de l'édifice , n'avaient pas pris garde à celte issue.

Le tumulte s'apaisa enfin : une partie des révoltés abandonna ces lieux dévastés pour s'en aller aux cases avec les noirs d'atelier; les autres s'endormirent autour des brasiers fu* mants dans la galerie et dans le gi*and salon.

A la fin de cette horrible nuit , Youna se hasarda à entr'ouvrir la porte du passage et à regarder dans la galerie. Une vingtaine de nègres dormaient étendus sur les carreaux souillés de sang ; la porte était gardée par une sentinelle accroupie sur le perron.

Youna rentra dans la chambre ; il tenait à la main une clef qui lui avait été remise par le baron de Kemadec , il la lui avait donnée en expirant, sans proférer une parole. Youna ouvrit la porte secrète et appela Sydonie en tremblant. Elle se releva et s'avança pâle, défigurée, comme une morte qui sortirait de son tombeau.

« Mon père! » dit-elle. Et comme Youna

166 STDONIE.

hésitilit à répondre , elle ajouta atec un balme effrayant :

« Tu n'oses pas me le dire.... Mbn pêt*e est ittort.... i

En prononçant ces mots ses jambes faillirent, ses yeux se fermèrent; elle s'évanouit.

Au lieu d'essayer de la ranimer , Youna saisit une des couvertures du lit et en enveloppa ce corps inerte , de manière à le cacher entièrement. Puis le soulevant sur son bras comme un léger fardeau , il sortit de la chambre et

traversa hardiment la galerie. Le jour grandissait ; mais les nègres ivres et fatigués sommeillaient encore.

A la porte, la sentinelle arrêta Youna , et dit en lui barrant le passage :

« Où Tds-tii» compère^ avec cela?

— J'emporte ma part du pillage , répondit brusquement Youna. Arrière 1;.. Laisse moi! t

SYDONIE. i67

A ces mots il descendit le perron et s'enfonça dans les jardins. Comme la veille , les oiseaux gazouillaient entre les haies de citrotitiiers ; les fleurs èntr'ouvraietit leur calice embautné ^ et la nature entière s'éveillait souriante aux

premières clartés du jour.

Youna gagna les bords de TEsterre et chercha des yeux rembarcation : c'était l'unique moyen de salut. Par un hasard providentiel, elle avait été appareillée la veille poiir une promenade. Il déposa Sydonie sur les coussins et se mit à ranièr. Là barque fuyait Rapidement ; elle eut bientôt franchi l'espace découvert qui séparait les jardins dis l'entrée des lagbtis; Alors Younâ Tabandonna uti instant àù fil de l'eau et se rapprocha de Mlle de Keriiàdec. Il souleva en tremblant la couverture qui l'enve^ loppait et la contempla atec une mdettfe an-^ goisse. Elle ne faisait aucun mouvement; ses mains étaient froides ainsi que ses lèvres j dont l'incarnat avait pris une teinte violette; Youna la voyant ainsi immobile et sans souffle^ se coucha au fond de la barque en s' écriant avec un affreux désespoir :

168 SYDONIE.

c Elle est morte, tnorte! »

Cependant l'air frais du matin ranima llile de Kemadec ; elle reprit connaissance et se souleya en regardant autom* d*elle d'un air étonné ; mais bientôt la mémoire lui revint, et elle se mit à appeler son père avec des pleurs et des sanglots. Youna s'était mis à genoux près d'elle, le cœur pénétré tout à la fois d'une grande douleur et d'une joie inexprimable.

« Béni soit le bon Dieu ! disait'-il ; vous voilà sauvée, petite maîtresse! vous avez un grand chagrin ; Dieu qui vous l'a envoyé ', vous consolera ! Nous allons trouver le vieux Yulcain , un brave homme : vous serez en sûreté dans son ajoupa.... et, quand la maréchaussée sera venue et qu'on aura coupé la tète à tous ces brigands , vous retournerez à l'habitation.

— - Jamais , jamais ! s'écria Mlle de Kema* dec ; je ne veux pas revoir l'endroit où l'on a assassiné mon père !... »

En rentrant dans les lagons , elle se rappela

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tout à coup la promenade qu'elle y avait faite quelques mois avant, le lendemain de l'arrivée de M. de Boisgueydon, et, saisie d'une inexprimable douleur , elle s'écria :

c 0! Dieu! mon Dieu! pourquoi ne m'avez vous pas fait mourir alors au milieu de tous ceux que j'aimais , dans toute la plénitude de mon bonheur! pourquoi conservez- vous ma misérable vie ! «

La barque arriva enfin au lagon des Palmistes; le vieux Vulcain n'avait pas quitté son ajoupa, et il ignorait les désastres de la nuit précédente. En apprenant que le mattre ainsi que tous les blancs avaient été massacrés et l'habitation livrée au pillage, il se jeta aux pieds de Sydonie en versant des larmes, et lui offrit sa vie en jurant de venger la mort de son bon maître.

« Rassemble les hattiers, lui dit Youna à voix basse ; aujourd'hui même il faudra aller

i 70 SYDONIE.

donner la sépulture chrétienne à tous ces pauvres morts. >

La matinée était calme et magnifique ; pas un nuage , pas un souffle de vent ne troublait la sénérité de l'atmosphère. La mer, unie comme une glace , battait de son remous presque insensible les forêts de palétuviers qui barraient l'embouchure de l'Esterre. Au delà de cette longue ligne de verdure , l'on apercevait la voilure blanche d'un navire qui longeait la côte.

« C'est un Anglais , dit le hattier ; le voilà qui hisse son pavillon.

Presque aussitôt une embarcation , qui semblait cachée dans une des échancrures de la côte , manœuvra pour atteindre le vaisseau.

« Petite maîtresse , dit Youna à Mlle deKcrnadec, qui, assise dans un* coin de l'ajoupa,

SYDONIE. m

pleurait et cachait son visage comme pour fuir la clarté odieuse du jour ; petite maîtresse , voilà des blancs qui se réfugient à bord du navire.

— Je veux y aller aussi , dit Sydonie en se levant avec une soudaine énergie; je veux quitter cette terre maudite où j'ai tout perdu!... Youna tu vas me conduire à bord ; ce que je deviendrai, je n'en sais rien : Dieu ordonnera.... »

Elle alla rejoindre d'un pas ferme l'embartion ; Youna prit les rames.

Le navire n'était qu'à une demi-lieue du rivage ; mais il fallait faire un assez long circuit entre les touffes de mangliers qui croissaient dans les eaux douces de la rivière. Au milie du trajet , Mlle de Kernadec dit à Youna :

tf Tu es un fidèle serviteur , et je désire te

récompenser : demande-moi ce que tu voudras.

— Je veux la permission de vous suivre et

^72 SYDONIE.

de vous servir, répondit-il; gardez le pauvre Youna près de vous, petite maîtresse; emmmez-le, il sera votre esclave jusqu'à la mort. >

A mesure que rembarcation approchait du navire, l'on semblait faire des dispositions pour la recevoir ; il y avait beaucoup de monde sur le pont , et un officier se tenait contre les bastingages , où l'on avait déjà jeté l'échelle. Quoique la mer fût magnifique , il était assez difficile de monter à bord par l'escalier de cordes goudronnées qui pendait au flanc du vaisseau. Youna fit signe à Mlle de Kernadec de s'envelopper dans sa robe , et la soulevant d'un seul de ses bras, il franchit l'échelle et la déposa sur le pont. Au même instant, un jeune homme assis sur le gaillard d'arrière se releva vivement et en jetant un cri : c'était M. de Boisgueydon. Son père l'accompagnait. Tous deux reçurent Sydonie, et pendant quelques moments l'on n'entendit dans ce groupe que des paroles entrecoupées , des pleurs étouffés.

Youna était resté à l'écart, immobile et l'œil

SYDONIE. i73

fixe , son visage avait repris subitement l'expression de douleur farouche que Mlle Benoît avait remarquée naguère. Au moment où Sydonie , appuyée au bras du marquis, allait descendre dans Tentre-ponl, il Tarrêta, et, s'agenouillant devant elle; il lui dit .

« Petite maltresse , n'oubliez pas vôtre esclave! »

Et s'élançant par-dessus les bastingages , il tomba et disparut souar les flots.

Mlle de Kernadec passa à la Jamaïque sur le vaisseau anglais qui avait recueilli les victimes échappées aux massacres des 26 et 27 août 1791 . Quelques mois plus tard elle épousa M. de Boisgueydon, qui l'amena aussitôt en Angleterre.

Ses possessions , d*abord administrées par un nouveau géreur qui périt aussi sous le couteau des esclaves révoltés, devinrent un désert stérile entre les mains des nègres libres , et furent définitivement perdues pour elle quelques années plus tard.

i74 SYDONIE.

Aujourd'hui il existe encore sur la côte de Bretagne un antique château dont l'Océan baigne les murs; il est habité par un noble vieillard , par une femme âgée , qui acbèveut paisiblement leurs jours dans cette solitude. Souvent , lorsque le soleil couchant disparaît en baignant de ses rayons enflammés l'horizon immense , la vieille dame regarde un petit tableau suspendu dans la salle et qui lui rappelle de tristes souvenirs; puis tournant les yeux vers l'Océan , elle dit avec un soupir.

« C'est là-bas , là-bas , qu'était l'habitation Kernadec ! »

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