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du jardin formaient de grandes niasses obs« cures autour desquelles voltigeaient comme des étincelles : c'étaient les mouches à feu qui sortaient réveillées de dessous les feuilles et se baignaient dans l'air hupiide du soir. La nature entière semblait frissonner so^s les caresses de
la brise et aspirer sa délicieuse fratcheur ; les fleurs s'entr'ouvraicnt comme pour lui livrer leurs parfuma, et le palmiste courbait sous son haleine ses feuilles sonores.
Une obscurité profonde régnait sous les allées que traversaient les promeneurs ; la robjs blanche de Sydonie se détachait à peine sur ce fond sombre. Pourtant la jeune flUe ne s'appuyait pas craintivement au bras de son père ; elle allait d'un pas ferme et léger, tournant de temps en temps la tète vers M. de Boisgueydon qui suivait du regard cette ombre svelte, celte forme charmante, dont il distinguait vaguement les mouvements gracieux.
. « Mon cher comte, je vous demande bien pardon de vous promener ainsi au milieu des ténèbres ! s'écria le baron ; j'avais eu la pré-
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tention de vous faire voir mes jardins, cepen*dant!
— Ils me semblent magnifiques! répondit M. de Boisgueydon avec le sincère enthousiasme du voyageur que ravit Faspect d'une terre nouvelle, qu'enivrent les parfums divins qu'il n'avait jamais respires.
— Demain vous verrez ! dit le baron ; et puisque vous avez été à Versailles, vous me direz si mes ctiarmilles de citronniers nains ressemblent à celles du bosquet d'Apollon. »
La façade blanche de l'habitation était illuminée par les candélabres allumés dans le salon, dont toutes les fenêtres ouvertes laissaient apercevoir la décoration simple et magnifique. C'était, comme dans l'appartement de Sydonie, des peintures éclatantes, des lambris de marbre, des meubles sculptés en bois indigènes, et recouverts de nattes d'un travail admirable.
M. de Kernadec introduisit son hôte dans ce grand salon, et lui dit avec cordialité :
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< Considérez cette maison comme la vôtre , mon cher comte, et laissez-moi espérer que vous vous y arrêterez longtemps....
— Monsieur le baron, comment reconnaître un accueil aussi bienveillant? répondit le jeune homme avec effusion et en serrant la main que lui tendait M. de Kemadec.
— Je n'ai pas beaucoup de relations en France, reprit le baron ; les rapports entre nos deux familles ont été rares : pourtant je ne vous ai pour ainsi dire pas perdu de vue depuis votre sortie du collège, mon cher comte. J'apprenais de loin en loin vos succès dans le monde ; et, lorsque les événements sont venus interrompre votre carrière, j'ai conçu avec joie l'espérance que vous viendriez à Saint- Domingue régler les vieilles affaires de celte succession, pour laquelle monsieur votre père plaide depuis vingt ans.
— D'après ce que j'ai appris en arrivant, mon voyage aurait été complètement inutile s'il n'avait pas eu d'autre but, répondit le comte ; mais ce que je voulais surtout, c'était m'éloigner pour quelque temps et me dis-
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traire des événements qui s^accompUssent en France.
— Il y a bien eu ici quelques perturbations, dit le baron ; mais à présent tout est tranquille , grâce au ciel ! »
Sydonie, assise dans un fauteuil profond, le coude appuyé sur le marbre d'une console, ses pieds d'enfant croisés sur un tabouret de cuir , se reposait de sa longue promenade et se balançait paresseusement sur son siège suivant la conversation sans y prendre part.
Le baron prit familièrement le bras du comie Alphonse pour faire le tour du salon , et, s'arrétant devant un portrait en pied qui décorait Fun des panneaux , il lui dit :
« Voilà le premier possesseur de cette habitation , le gentilhomme duquel nous descendons ; il fut le premier colqn qui vint s'établir sur les bords de TEsterre. Ne trouvez-vous pas qu'il avait l'air d'un hardi compagnon I »
En eCTet , le trisaïeul du lapon avait un pro*
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fil d'aîgle, un front impérieux, de longues moustaches, une vraie figure de flibustier, enfin.
« C'était un cadet de la maison de Kernadec , continua le baron ; après la paix de Ryswick, il passa aux îles avec tout ce qui lui revenait de rhéritage paternel, c'est-à-dire le droit de s'appeler le chevalier de Kernadec et la bénédiction de ses parents. Dieu aidant, ses affaires prospérèrent , et il était , à sa mort , l'un des plus riches planteurs de la colonie. Ses descendants vécurent comme lui sur l'habitation et entretinrent toujours de bons rapports avec la famille de France. On se faisait part réciproquement de tous les événements importants :
c'est ainsi que j'ai trouvé dans nos papiers des lettres relatives aux alliances avec les Boisgueydon. Il y a quelque trente ans, là branche atnée s'étant éteinte en Bretagne , la branche cadette fut appelée à succéder aux titres et aux biens de la famille. Mon père passa en France pour prendre possession de sa seigneurie. Elle était bien plus considérable par les honneurs
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qiie par les reTenus^ Maintenant je possède encore sur la côte du Morbihan une lande couverte d'ajoncs , dont la rente annuelle s'élève bien à trois cents livres , et un vieil édifice environné de grosses murailles , couronné de toits pointus, qu'on appelle le château de Kemadec.
— Nous irons quelque jour le visiter , n'estce pas , mon père ? dit doucement Sydonie. Il faudra bien que nous connaissions cette France dont nous parlons toujours.
— Oui , mais rien ne presse , répliqua gaiement le baron; j'ai bien d'autres projets à accomplir auparavant. »
Ce mot fort simple, dit tout naturellement, troubla pourtant Mlle de Kernadec ; elle regarda furtivement Mlle Benoît : l'institatrice l'observait en souriant ; et , tournant les yeux vers la galerie où l'on dressait le couvert , elle dit à voix basse :
« Cette pauvre Pallas !
^ OU I ma bonne amie , nmrmura Sydonie
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en rougissant, vous pensez toujours à la symétrie du couvert ! »
Au souper, lorsque le comte Alphonse prit place à côté de Mlle de Kernadec , le baron considéra d'un œil ravi le jeune couple , et adressa à Mlle Benoît un regard d'intelligence , auquel la bonne institutrice répondit par un sourire de mystérieuse satisfaction : en une minute ces deux personnes venaient de former des projets, d'heureuses espérances pour toute une vie, la vie de l'être qu'elles aimaient le mieux au monde.
L'hospitalité créole était semblable à l'hos* pitalité antique : l'arrivée d'un nouvel hôte était un événement heureux ^ une fête pour la famille, qui l'associait aussitôt à son intimité. Le baron observait scrupuleusement ces bonnes traditions : celui qui avait vécu chez lui avait une idée complète de la vie facile, élégante y somptueuse, des anciens colons de Saint-Domingue, des mœurs simples et polies de cette noblesse ruinée par les guerres du xvu' siècle, qui était venue fon-
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der de si belles seigneuries dans 4e nouveau monde.
Qnoique fort habitué au luxe de la métropole , M. de Boisgueydon était un peu ébloui du luxe créole; ce qui le frappait surtout, au milieu de la richesse prodigieuse du service, c'était le contraste de ces richesses magnifiques avec la simple toilette des maîtres de la maison : le baron avait quitté son habit de taffetas, et s'était assis devant ce splendide couvert avec une petite jaquette de toile et une cravate dont les bouts retombaient négligemment sur sa chemise de batiste ; Sydonie portait une robe de mousseline blanche serrée à la taille par un ruban. Au moment où elle avait passé du salon dans la galerie , une des suivantes cuivrées était venue lui nouer autour de la tête un mouchoir des Indes ; cette espèce de turban, rayé de couleurs éclatantes , laissait échapper quelques boucles de sa chevelure dorée sur son cou d*albàtre et lui seyait à ravir.
Il y avait dans Taccueil que le baron faisait à son jeune parent quelque chose de particulièrement affectueux , qui déjà décelait ses in-
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tentions : il se complaisait à former une foule de projets auxquels le comte était mêlé comme s'il eût dû passer toute sa vie sur Thabitation. L'excellent homme lui expliqua avec une bonhomie charmante son existence de millionnaire campagnard.
« J'ai une maison au Gap, lui dit-il ; mais ma fille préfère le séjour de l'habitation , et nous allons rarement à la ville. Comme il faut amuser un peu celte petite sauvage, je donne parfois d^ bals qui durent trois ou quatre jours, et auxquels on vient de toutes les paroisses environnantes; il faudra, mon cher comte, que nous ayons bientût une de ces petites fêtes et que je vous présente à tous nos bons voisins.
— Oh ! ce sera un beau bal ! s'écria Sydonie en levant sur le baron son regard heureux et brillant.
— fit j'espère que tu profiteras de cette occasion pour te parer de ton collier, dit gaiement M. de Rernadec.
— Le collier que vous m^avez donné pour
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mes éirennes? répondit Sydoniç, auquel ce mot rappela la gr&ce qu'elle avait obfenue.
Savez-Yous , mon père , que dès ce soir Youna passe à notre service? j*en ai dit en rentrant un mot à réconome.
— Bien , ma fille ; j'approuve tout ce que tu feras en faveur de ton protégé , dit le baron ; M. Pantin m'a raconté qu'il s'était très-bien comporté hier. »
En quittant la table , le baron , précédé de deux esclaves qui portaient des flambeaux, conduisit le comte Alphonse dans la chambre qui lui était destinée , et où il le laissa au pied du grand lit d'acajou à colonnes environné d'un moustiquaire , dans lequel il allait se reposer entre des draps de toile de Hollande, garnis de dentelle pareille à celle que les femmes élégantes portent autour de leurs mouchoirs.
Sydonie passa dans sa chambre avec Mlle Benoit. En traversant la galerie, elle aperçu Youna qui, déjà couvert d'une jaquette à la livrée de Kernadec, se tenait dans le vestibule.
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< Eh bien! lui dit*elle avec bonté, es-lu
content?
L'esclave balbutia quelques paroles d'un aii* morne.
« Qu'a donc Youna? dit Mile Benoit eu suivs^nt Sydonie, je lui trouve la face crispée. »
La jeune fille rentra dans sa chambre et se laissa déshabiller silencieusement, en effeuillant d'un air heureux et pensif le bouquet qu'elle portait à sa ceinture.
« « Ma chère Sydonie, il me semble que H. de
Boisgueydon est d'une société infiniment agréable, dit Mlle Benoit avec intention ; M. le baron lui fait grand accueil, et il parait enchanté d'être ici.
— Il y passera probablement quelque temps, dit Sydonie.
— Je suis bien sûre que M. le baron se figure qu'il y restera toujours , s'écria l'institutrice, si toutefois vous y consentez, ina reine! »
Le soleil levant baignait Thorizon d'une lumière vermeille, et les mornes appelés les Grands-Cahanx projetaient leur ombre allongée sur la vaste plaine au fond de laquelle le ciel et la mer formaient deux zones tranquilles , l'une d'un azur clair et radieux, l'antre d'un bleu
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foncé , moiré par les courants de reflets verts et bleuâtres. Ouelques voiles rapides fuyaient dans le lointain entre le ciel et Teau, semblables à Taile blanche des oiseaux qui se jouaient à la surface des flots endormis. Cette heure matinale est la plus belle de la journée sous les tropiques ; des bruits doux et confus, des parfums ravissants s'élèvent de toutes parts ; l'amoureux cocot-zin soupire dans le feuillage des goyaviers; l'abeille sauvage et le joyeux colibri bourdonnent autour des haies de citronniers, dont ils sucent, comme le papillon, la fleur odorante. La végétation , ranimée par l'air humide et frais de la nuit, a des nuances plus vives; et les fruits, qui, sur cette heureuse terre , ont un arôme aussi suave que celui des Heurs, embaument la brise qui souffle sur les vergers où le bananier mêle sa feuille satinée aux noirs rameaux du pommier-cannelle.
Le lendemain de son arrivée, M. de Boisgueydon descendit dans le jardin , tandis que l'ombre des mornes s'étendait encoie jusqu'au pied de l'habitation. Déjà M. de Kernadec et sa
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iille se promenaient dans les allées sablées du parterre.
« Déjà levé, mon che^ comte! s'écria le baron en allant au-devant de son hôte; je vois avec une satisfaction infinie que vous vous faites à nos habitudes créoles. Avez- vous bien reposé cette nuit? le bruit de l'atelier ne vous art-il point réveillé de trop bonne heure?
— Vraiment y monsieur, je ne pouvais me décider à dormir, répondit le comte; la nuit était si sereine et si belle que j'ai veillé fort tard accoudé sur ma fenêtre. C'est à regret que j'ai donné quelques heures au sommeil , tant je me complaisais dans mes pensées et mes im* pressions. »
< En disant ces derniers mots, il regarda involontairement Sydonie qui , suspendue au bras de son père , l'écoutait sans lever les yeux , après avoir répondu par une timide révérence au salut qu'il lui avait adressé.
« Ma fille a un charmant projet en tête , dit le
Ik SYDOIIIË.
baroQ ; elle s'est leyée de grand matin pour me le communiquer : il s'agit d'une surprise»
ajouta-t-il d'un ton mystérieux.
— Ah I mon père , je ne vous confierai plus aucun secret ! interrompit Sy donie en riant ; vous n'avez pas bien saisi toute mon intention. >
Et, se tournant vers le comte, elle ajouta :
« C'est aujourd'hui sainte Paule , la patronne de Mlle Benoit; j'ai Imaginé dé lui donner une petite fête.
•-- Un bal, s'il vous platt! dit gaiement le baron; c'est s'y prendre un peu tard, mais n'importe « ce soir nous danserons. Dans^une heure les lettres seront prêtes; vingt nègres monteront à cheval sur-le-champ, et à midi les invitations seront distribuées dans toutes les habitations /depuis la Petite*Eivière jusqu'aux Gonalves.
«— Il ne s'agit plus qut de donner des ordres, « dit Sydonie en faisant un signe.
Aussitôt, conime dans les contes des Mille
SYOONIË. 75
et une Nuits, un esclave parut > prêt à esLéculer ses commandements.
c Approche, Youna^ continua Mlle de Kernadee; appooche, et écoute bien ce que mon père va l'ordonner. »
L'esclave s'avança avec un mouvement d'au* tomate. Tcmdis que le baron lui donnait ses instructions, Mlle de Kernadee s'assit sur un des sièges à claire- voie .disposés autour du parterre , e\ dit en levant sur le comte Alphonse ses beaux yeux languissants et doux :
« Nous fêtons. aussi votre arrivée ce soir, et je voulais vous faire une surprise de ce bal improvisé; mais voilà que mon père vous met tout de suite dans le secret et que mon plan est à moitié manqué.
— Je n'en suis pas moins reconnaissant, répondit le comte avec émotion; l'intention a mille fois plus de prix à mes yeux que la chose elle*méme«
•^ Maintenant^ monsieur, reprit Sydonie
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avec vivacité , vous allez m'aider, je vous prie, à décider ce que nous devons faire pour empêcher que Mlle Benoit ne s'aperçoive des préparatifs du bal. Pour cela, il faut que nous payions toute la journée hors de l'habitation. Où irons- 'nous? Il y a dans les mornes de charmaotes promenades, des bois où l'on peut passer la grande chaleur du jour, et où vous chasseriez peut-être volontiers Une heure ou deux avec mon père. Nous pourrions aussi descendre TËstcrre en canot jusqu'au bord de la mer et aller dîner dans l'ajoupa d'un de nos halliers. Voyons, monsieur, décidez, choisissez vousmême le but qui vous plaira le mieux.
— Eh ! que m'importe? murmura M. de Boisgueydon avec une expression qui troubla Sydonie ; ne serai-je pas heureux de vous suivre partout où vous voudrez aller?... »
Le baron se rapprocha en souriant ; il lui semblait que ce qu'il souhaitait ic plus au monde commençait à s'accomplir, et, dans le fond de son âme, il se dit qu'il était un heu-
SYDONIE. 77
reux père, un homme heureux, el il rendit grâce au ciel.
Deux heures plus tard, un canot élégant ' glissait avec la rapidité d'un oiseau aquatique sur les flots tranquilles de l'Esterre. Un tendelet de soie abritait ics promeneurs assis au centre de la légère embarcation ; Mlle de Kernadec et rinstitutrice avaient pris place sûr une espèce de sofa recouvert avec des nalles ; le baron et M. de Boisgueydon se tenaient à leur côté : Tun fumait à la mode créole , paresseusement renversé au dossier de son siège ; Tautre , absorbe* dans ui^ ravissement silencieux , tournait alternativement ses regards sur la belle Sydonie et sur le magnifique paysage à travers lequel TEsterre roule ses eaux indolentes. Deux mulâtresses debout derrière leur jeune maltresse agitaient lentement en guise d'éventail des feuilles de latanier cueillies sur la rive. Ces figures d'un bistre foncé, coifl^ées de madras couleur de pourpre, contrastaient avec la blanche et délicate figure de Sydonie, comme la morne corolle de l'ancolie ou de la cinéraire avec les frais boulons de la rose du Bengale.
7g âYBONIE.
Qaatre nègres rameurs se pencbaienf en m-^ dence sur leurs avirons et fendaient Feau d'un effort vigoureux. Youna, immobile au gouvernail, le buste et là tète nus sous cet ardent soleil, ressemblait à une colossale statue de granit noir arrachée aux nécropoles de rantique Egypte.
Parfois rembarcàlîon quittait les eaux profondes de la rivière et s'engageait dans d'étroits canaux, au-dessus desquels les branches entrelacées des campêches formaient des dômes de vdrdure impénétrables aux rayons du soleil.
Les lianes qui nouaient leurs souples rameaux aux troncs des arbres jetaient d'une rive à l'autre leurs guirlandes élégantes et se balançaient entraînées par le courant. Aucune voix humaine ne s'élevait le long de ces rives solitaires; on n'entendait rîen que le murmure égal de Feau et le faible cri des crabîers qui cherchaient leur proie entre les joncs. Cependant uiie espèce d'éclat de rire se faisait entendre de loin en loin sous le feuillage : c'était l'oiseau moqueur, qui, réveillé par le bruit des rames, prenait son vol en chantanti. Quand les grands arbres
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épaissisgaieilt Toftibre et que leurs hautes ramées achevaient de eaeher Tasur du ciel, un frais courant d*air régnait sous ces longues voûtes de verdure et agitait les roseaux sfonores. Âtors Sydonie 8*enveloppait en frissonnant dans sou mantelet de linon et se rapprochait encore de Mlle Benoit, qui aspirait avidement ces^ vives fraîcheurs et disait avec un soupir :
n Ah I quel bonheur ! j*al presque froid ! »
L'embarcation descendit ainsi jusqu^à Tembouchure de TEsterre. Il y avait en cet endroit plusieurs petits étangs qu*on appelait les Lagons et dont les bords élaient couverts d'une végétation admirable. L'immense troupeau de l'habitation pâturait dans ces prairies naturelles , et les hattiers y avalent leurs ajoupas . recouverts de feuilles de latanier. Quelques-unes de ces demeures rustiques étaient environnées de banamers , de palmistes et d'orangers. Ces petits verger», disséminés au milieu des eaux, ressemblaient aux jardins flottants de Montezuma, aux
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corbeilles immenses de fleurs et de feuillage que des mliriniers promenaient sur le lac fameux de Mexico.
. A cet aspect , le comte Alphonse , ravi d'admiration , s*écria que le plus beau royaume du vieux monde , sa patrie , ne valait pas à ses yeux ce coin de terre où étaient réunies toutes les merveilles de la création , et» dans son enthousiasme, il accusa la Providence divine dV Yoir inégalement distribué ses dons à la surface du globe : d*un côté une nature inerte, morte la moitié de Tannée sous un linceul de brouillards glacés ; de Tautre, un ciel resplendissant , une verdure éternelle , les couleurs les plus vives el les plus doux parfums. Sydonie l'écoutait avec un sourire pensif.
« Hélas ! dit-elle enfin , ne croyez pas que Dieu ait fait un si. injuste partage. Cette terre, plus riante et plus belle que la vôtre , a des attraits perfides. Le ciel n*est pas toujours bleu comme aujeurd^ui ; à chaque pas, au milieu de cette magnifique végétation , Ton rencontre des dangers terribles. »
SYDONIE. 81
Et, comme le comte regardait autour de lui d'un air peu convaincu , elle ajouta :
« Vous voyez celte jolie liane dont la fleur, couleur de nankin , ressemble à la campanule d'Europe ? Eh bien 1 c'est un poison si violent qu'il tue presque sur l'heure. Et là-bas y dans ces halliers, ne distinguez-vous pas de petites pommes d'un rose vif, sur un arbre que vous prendriez pour un myrte s'il n'était pas couvert de son fruit maudit? Il s'appelle le mancenillier, et son ombre est mortelle, dit-on; nos nègres n'en approclienl jamais.
— Mademoiselle , répondit le comte en soff riant, ceci ne prouve rien en faveur de nos tristes climats. J'ai vu dans nos campagnes de fort vilains champignons, qui sont aussi des poisons redoutables.
— Maisil y a ici des bêtes féroces que certainement l'on ne rencontre jamais sous vos froides latitudes, i dit alors le baron, qui depuis un moment suivait d'un regard attentif le léger remous des ondes.
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Sur un signe qu'il fit , les rameurs s'arrêtèrent, et la barque demeura imnfobîle au milieu du courant. L'eau était si claire et si transparente en cet endroit, qu'on apercevait dislinctemènt les myriades de crustacés qui traînaient leurs longues pattes sur le fond de sable blanchâtre , et les plantes aquatiques qui couvraient le lit de la rivière. M. de Kernadec attira le comte près de lui , et , désignant du doigt quelque chose de semblable au tronc dépouillé d*un bananier qui flottait entre deux eaux , il lut dit à voix basse :
« Voyez-vous?... «
Le comte aperçut alors un gigantesque lézard qui nageait lentement ^t sans troubler les flots; ses yeux verts et fixes ressemblaient à des boules de verre; il tenait sa formidable mâchoire entr'Quverte comnie pour saisir une proie.
Sydonie s'était Icv^e aussi, A l'aspeet deThorrible amphibie , elle s'écria avec effroi :
«Un caïipan!... mon Dieu! on dirait qu'il suit l'embarcation!..,
SYDÛMIE. 9a
— Bnfant, n'aie pas peur» dit le baron en s'asseyànt auprès d'elle : nous sommes parfaite* ment en sûreté ici. Voilà pourtant les rencon-> très auxquelles on est exposé sur ces eaux limpides , ajouta-t-il en se tournant vers le comte Alphonse ; Timprudent qui serait tenté de s'y baigner risquerait d'être dévoré. »
M. de Boisgueydon était hrave , il en avait donné la preuve en plusieurs rencontres: pourtant la vue de ce hideux lézard lui causait une sorte de frisson, une impression instinctive d'étonnement et d'horreur qui se peignait sur sa physionomie. Youna s'en aperçut. Depuis un moment il avait abandonné le gourvernail à l'un des rameurs et il suivait aussi des yeux les mouvements du monstre. Tout à coup il se redressa d'un air d'orgueil sauvage, en jetant sur le comte un regard indéfinissable , et d'un bond il se précipita dans Teau , son couteau k lame droite et bien affilée entre les dents. A oet acte de folle intrépidité , Sydonie et Mlle Benott jetèrent un cri de surprise et de4erreur; M. de Boisgueydon se pencha en dehors de l'embar-*
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cation comme pour porter secours à resclave , ou Toir du moins comment il allait sortir de ce péril extrême ; et le baron dit tranquillement :
c Voilà bien Tayeugle bravoure des nègres !
Celui-ci veut nous prouver qu'aucun danger ne répouvante.... Ceci est un jeu, un amusement pour lui. »
Le comte et M. de Kemadec suivaient avec anxiété ses mouvements; Sydonie se détournait en frémissant et cachait son visage contre Tépaule de Mlle Benoit; les deux mulâtresses regardaient Teau d*un oeil fixe , attentif et calme. . Youna nageait dans la direction du caïman , qui depuis un instant paraissait l'attendre immobile : il s'apprêtait à l'attaquer; mais l'instinct timide du monstre l'emporta cette fois sur sa férocité : il plongea précipitamment et disparut entre les mangles. Alors l'esclave demeura encore un moment sur Feau, comme pour constater que la fuite de son redoutable ennemi l'avait laissé maître du champ de bataille; puis il arracha quelques feuilles de codapail
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flottant, et, reveiiant vers Tembarcation , il sauta parnlessus le bord et se remit à soa poste.
« Youna, s*écria Mlle de Kemadec, à l'avenir je te défends de chasser ainsi le caïman : tu n'essayeras de tuer ces horribles bêtes qu'avec le bon fusil à deux coups que te donnera mon père,
— Un fusil à deux coups ! s'écria l'esclave, l'œil brillant de joie ; merci, maîtresse !
— Tu es brave et de sang-froid, mon garçon! dit le comte Alphonse; c'est hardi, ce que tu viens de faire. »
Au lieu de répondre à cet éloge, Youna se détourna d'un air indifférent, et, jetant à l'une des mulâtresses les larges feuilles de codàpail qu'il venait de cueillir, il dit avec un flegme singulier :
< Tiens , Finette ; tu as laissé tomber ton paquet de Teuilles de latanier, je suis allé te chercher un autre éventail. »