‹ Hélène (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · DANS UN VIEUX CHATEAU · texte numérisé non relu

DANS UN VIEUX CHATEAU

Le comte de Blanquefort avait quitté la France vers la fin de l'année 1788. Quelques mois plus tard, la Révolution commençait. Quoique la famille Montarieuxfût domiciliée dans le comtat Venaissin, qui, à cette époque, faisait partie des États de l'Église, elle était originaire du Dauphiné, et possédait encore des biens considérables dans celte province. M. Montarieux s'y rendit lors de la convocation des états généraux ; il prit une grande part aux élections, et peu s'en fallut qu'il n'eût l'honneur de représenter le tiers état à la première assemblée. C'était un homme assez court d'esprit, d'un caractère faible et violent, blasé sur la richesse, et dans le fond de son âme fort envieux de distinctions. Sa femme l'avait toujours bien gouverné et tenu dans une sorte de dépendance

morale , mais il sortit malheureusement de * sa nullité quand il* l'eut perdue. Sans principes arrêtés, sans instruction, sans idées, il se crut capable de participer au mouvement révolutionnaire ; il embrassa avec une sorte d'emportement les nouvelles opinions, et devint un homme politique pour occuper ses loisirs et se distraire de la mélancolie où l'avait jeté la mort de Mme Montarieux. Son fils, infiniment plus éclairé que lui, entrait dans la même voie avec modération et tâchait de tempérer par de respectueux conseils, la fougue du bonhomme. Tous deux partirent pour Paris, lors de l'ouverture des états généraux ; ils virent les premières scènes de la Révolution, et assistèrent ensemble à la prise d'e la Bastille. Au milieu de ce grand mouvement, de cette vie pleine d'agitation, le souvenir d'Hélène était sans cesse présent à la pensée du jeune Montarieux ; il y revenait comme à un sentiment pur, religieux et tendre, qui rassérénait son âme et vivifiait son cœur. Souvent le soir, lorsqu'il se trouvait parmi la foule élégante, dans le tumulte d'une fête, lorsque des fwnmes en parure de bal, l'éventail à la main, des fleurs et desi pierreries dans leur coiffure , passaient en souriant devant lui, il se représentait nue chaste figure de jeune fille s'en allant les mains jointes, les yeux baissés, sous les longues arcades d'un cloître. Dans le fond de son âme, il bénissait le ciel, qui avait inspiré au comte la pensée de cacher un si précieux trésor dans un de ces asiles impénétrables où nul regard humain ne pouvait le découvrir ; et c'était sans jalousie, sans inquiétude, qu'il laissait s'épanouir loin de lui cette fleur de beauté qu'il n'avait vue qu'en

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outon.*On se préoccupait déjà cependant, de la suppression des maisons religieuses, et le vieux Montarieux était un des plus ardents promoteurs de celle réforme. Quand le décret eut été rendu, il dit à son fils d'un ton emphatique : « Voilà les asiles de la superstition renversés ! Combien de victimes vont s'en échapper en bénissant la philosophie du siècle qui a brisé leurs chaînes ! C*en est fait : à notre voix, tous ces monuments d'un ordre de choses qui finit se sont écroulés.

— Non, pas tous! » murmura le jeune homme en soi^feant avec une secrète joie que les décrets de l'Assemblée nationale n'îïtteignaient pas les États de TÉglise, et que le couvent des Bénédictines d'Avignon restait debout et fermé.

Tandis que le jeune Montarieux se laissait aller à ce courant des affaires publiques, à ces préocç'upations qui remplissaient sa vie sans le distraire pourtant de son amour, Hélène attendait au fond de sa retraite le jour qui devait les réunir. L'inquiétude et le doute li'approchaient point de son cœur ; bien qu'elle n'eût aucune nouvelle de Montarieux et qu'elle n'eût pas même entendu prononcer son nom depuis qu'elle était retournée au couvent, elle était persuadée de son amour et de sa fidélité. Les lettres du comte semblaient encourager les sentiments de sa fille ; il lui manifestait toujours l'intention de revenir à P.,.*. pour finir ses jours auprès d'elle, et, ajoutaitil encore, auprès des excellents amis dans Fintimilé desquels Mme de Blanquefort avait si longtemps vécu. Souvent même le nom des. Montarieux se trouvait sous sa plume et il ne manquait pas alors de mani-

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fester ses bons sentiments & leur égard : c'était autant de promesses de bonheur qu'il semblait faire à Hélène, et elle s'y fiait entièrement. Gomme toutes les jeunes filles qui attendent et qui espèrent dans la ferveur et la pureté de leur premier amour, elle vivait d'une vie recueillie, tout intérieure, et l'âme remplie d'un mélancolique bonheur. Ce fut ainsi qu'elle passa les deux années qui suivirent le départ du comte.

Cependant, les événements marchaient avec une rapidité qui dépassait toutes les prévisions : après de longues négociations, le saint-siége abandonna la souveraineté du comtat Venaissin, lequel fut réuni à la France. Aussitôt l'Assemblée nationale rendit un décret pour faire promulguer les nouvelles lois sur les terres papales.

Un des derniers jours du mois de septembre 1791, Avignon, la ville catholique par excellence , l'antique cité où, durant près d'un siècle , les souverains pontifes avaient tenu leur cour, vit le spectacle inouï dans ses murs d'une révolution religieuse; ellQ vit s'ouvrir les portes de ses nombreux couvents, et l'autorité séculière chasser hors du ctoîlre les ordres monastiques.

Le jour même où les Bénédictines devaient quitter leur maison devenue une propriété nationale , une vieille dame se présenta dès le matin à la grille. Elle arrivait dans un antique carrosse, traîné par «trois chevaux de labour attelés en arbalète, et son costume était si suranné, qu'on eût dit qu'elle sortait toute habillée d'une armoire oii elle aurait été enfermée durant un demi-siècle. Apparemment elle ne

s'était pas encore fait une idée des changements survenus dans le pays; car elle demeura confondue d'étonnement à l'aspect du couyentdes Bénédictines ouvert à toiit venant et de leur église déjà vide. Gomme il n'y avait plus de tourière au guichet et qu'on entrait librement dans le cloître, elle pénétra sans obstacle jusqu'à la salle capitulaire» où la conmiunauté venait de se réunir pour la dernière fois.

Les religieuses entouraient leur supérieure, qui dans le moment même venait de résigner son autorité. L'heure où elles devaient abandonner le couvent approchait : quelques-unes tournaient avec une s(^ crête joie les yeux vers cette terrible porte de clôture qu'elles allaient franchir pour retourner au monde ; les autres semblaient consternées ; pour la plupart de ces femmes , c^était un fardeau que cette liberté, ce droit de disposer une seconde fois de soimême , et de prendre dans la société une nouvelle place.

La vieille dame s'avança tout émue, et, s^adressant à la supérieure , elle lui dit , en jetant un coup d'œil autour d'elle :

« Excusez-moi, ma révérende mère, je ne m'attendais certes pas à vous aborder ainsi. Grand Dieu ! quel changement! Il est donc vrai qu'une loi vous chasse de cette maison?

— Vous le voyez madame , répondit la religieuse. Cette loi doit être exécutée aujourd'hui ; béni soit le Seigneur dont la main nous frappe !

— On me l'avait dit, mais je ne pouvais pas le croire ! » murmura la vieille dame.

Puis , considérant de nouveau toutes les personnes qui l'entouraient, elle ajouta :

« Ayant eu quelque nouvelle de ce qui se passe , dans la retraite où je vis depuis nombre d'années, je viens réclamer une de vos pensionnaires , Mlle de Blanquefort , afin de remmener chez moi. »

Hélène , qui était un peu en arrière de la supérieure , fit un mouvement en entendant prononcer son nom ; la vieille dame l'aperçut alors , et , allant aussitôt vers elle, les bras ouverts, elle s'écria :

« C'est vous, ma chère filleule! Hélas, comme vous ressemblez à votre pauvre mèrel Embrassezmoi !

— Madame de Rocabert ! ma chère marraine ! »

murmura Mlle dé Blanquefort avec un ëtonnement mêlé de joie.

La bonne dame l'embrassa ^ plusieurs reprises en lui disant :

. « Oui, mon enfant, je viens vous chercher; ma maison sera la vôtre, et vous y resterez jusqu'au retour de votre père. »

Puis , se tournant vers les religieuses , elle, ajouta :

a Je ne l'avais pas revue depuis le jour de son baptême; mais voilà longtemps que Tious sommes en correspondance ; depuis qu'elle a l'âge de discrétion, elle n'a pas manqué de m'écrire deux ou trois fds l'année pour me rendre ses devoirs. Vraiment , mes chères sœurs , son éducation vous fait un honneur infini; vous avez élevé là une très-aimable personnel »

Hélène, touchée de cette bienveillance affectueuse

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accepta avec joie Tasile que lui offrait sa marraine , et lui dit , pénétrée de reconnaissance :

« Que vous êtes bonne, madame, de vous être souvenue de moi ! Pavais songé à vous écrire ; mais je n*osaî$! »

Deux heures plus tard, Mlle de Blanquefort faisait ses adieux aux religieuses , et montait en carrosse avec sa marraine» Il fallait traverser plusieurs rues pour gagner la porte . de la ville ; or, on célébrait ce jour-là une fête civique , et le peuple dansait la farandole à tous les carrefours , aux cris de : « Vive la nation! » Lorsque cette foule aperçut Fantique équipage dont on avait récemment gratté les panneaux armoriés, lorsqu'elle vit le cocher vêtu d'une livrée qui portait encore la marque des galons décousus, elle arrêta les chevaux et fit de grandes huées.

On n'entend pas sans frayeur pour la première fois ce fracas des tempêtes vivantes , ce bruit du flot populaire, impétueux et terrible comme les flots Irrités de la mer. Mlle de Blanquefort pâlit et se serra contre sa marraine çn s'écrismt :

a Entendez-vous, madame? on dirait que ces gens nous menacent!

— N'ayez pas peur, mon enfant, dit la vieille dame, je crois qu'ils ne nous feront point de mal ; je vais essayer de leur parler. »

Elle mit la tête à la portière et interpella bravement les plus animés.

« Vous êtes une aristocrate et vous partez pour rémigration! lui cria un de ces hommes.

— . C'est cela même , mon digne garçon ! lui répon-

dH-ellc avec tin sang-froid Ironique ; , pour plus de précaution et de mystère, je m'en vais, comme vous le voyez , en plein midi , et j'ai pris en guise de postillon ce gros bonhomme en. chapeau monté, afin que vous reconnaissiez de plus loin mon équipage. »

Ceux qui l'entendirent se prirent à rire.

a II n'y a que des femmes' là dedans, dit une voix.

— Oui , une vieille Ifemme et une petite fille qui a grand'f)eur de vous , reprit Mme de Rocabert; messieurs, je vous en prie, laissez-nous aller !

— Et où allez-vous , citoyenne? dit insolemment un homme qui avait la itiain à la portière.

— Chez moi, citoyen, répondit-elle sans se déconcerter, et, comme je demeure à huit grandes lieues d'ici , je serais bien aise de ne pas m'attarder davantage. » Puis , s*âpercevant que la foule s'écartait un peu, elle ajouta en s'àdressant avec autorité au cocher : « Allez ! mais allez donc ! vous gênez le passage et vous arrêtez la farandole ! »

Le cocher lança ses chevaux et eut la présence, d'esprit de se jeter dans une rue étroite où il eût été difficile de le poursuivre; il brûlait, comme on dit, le pavé, et en quelques minutes le carrosse fut hors de la ville. Alors les deux dames, qui étaient demeurées serrées l'une contre l'autre, se tenant par la main et regardant silencieusement à travers la portière, respirèrent plus librement et commencèrent à se remettre. Mme de Rocabert tira son flacon de sels de sa poche , le fit respirer à Hélène , rajusta ses coiffes et dit avec un grand soupir :

« Il faut avouer, ma mignonne, que nous avons couru le risque de rester malgré nous à Avignon.

Hier, en passant à P..., j'avais entendu dire quelque chose de tout ceci ; mais je n*y avais pas pris garde.

— Vous vous êtes arrêtée dans notre petite ville? s'écria Mlle de Blanquefort. Est-ce que vous y connaissez beaucoup de monde, ma chère marraine?

— Plus personne maintenant , si ce n'est mon notaire , avec lequel j'ai eu à régler quelques affaires dont je n'avais pas entendu parler depuis vingt ans. Tandis qu'il mettait en ordre mes paperasses, on s'entretenait dans l'étude des nouvelles élections et de beaucoup d'autres choses : là-bas aussi la populace danse dans les rues, et je crois que les honnêtes gens ne sont plus guère en sûreté à P....

— Heureusement mon père est bien loin ! » dit vivement Hélène. Puis, après un moment de silence et d'hésitation, elle reprit : « Qui sait si les anciens amis de notre famille n'ont pas souffert au milieu de tous ces troubles? Le bon M. Montarieux était celui que mon père voyait le plus volontiers. Avez-vous entendu parler de lui, ma marraine?

— Certes oui, repartit la vieille dame; c'est un enragé démocrate que ce'Montarieux Grillcrd'Or. Il est à Paris avec son fils, et l'on m'a dit qu'il s'était fort mêlé des affaires publiques depuis le nouveau régime.

— Ah! ils ont quitté P...! » murmura Hélène avec un serrement de cœur inexprimable.

H lui avait semblé que Montarieux serait une des premières personnes qu'elle rencontrerait en sortant du couvent; et, quand elle apprit ainsi tout à coup qu'une si grande distance les séparait, elle fut frappée d'étonnement et de douleur.

« Vous voilà toute consternée, mon cher cœur, re-

prit Mme de Hocabert. Allons, rassurez-yous; déjà nous sommes loin d'Atignon» et je tous emmène dans un lieu où tous n'aurez rien à craindre dé tous ces aimables compagnons, je vous le jUre. Nous allons tout droit au Rocabert, maintenant, et, s*il arrire eu* core des troubles et des réYolutions, nous ne le saurons que par les gazettes. »

Le château de Hocabert était situé sur le revers septentrional de cette chaîne de montagne appelée le Luberon, qui touche d'un c6té aux dernières ramifications des Alpes, et s'étend de l'autre jusqu'aux bords du Rhône. C'était jadis un point militaire très^ important, car on lé considérait comme la clef du passage qui sépare le comté de Provence du domaine papal; ihais lorsque les anciennes limites eurent disparu, et que les guerres de religion furent terminées, cette vieille forteresse perdit sa population belliqueuse, et demeura un simple fief seigneurial, pacifiquement occupé par les descendants des anciens châtelains.

A cette époque, le Luberon était couvert d'une végétation sauvage : le buis odorant, le pin d'Alep, Tarbousier au feuillage noir, troissaient sur le versant méridional , tandis que le houx et le genévrier tapissaient d'une verdure éternelle les pentes exposées au vent du nord.

A mesure qu'on avançait dans les vallées sinueuses qui serpentent à travers cette longue chaîne de tQdntagnes, le pays devenait de plus en plus désert. Le chemin était si peu fréquenté que l'herbe croissait dans les ornières ; aucune voix humaine ne résonnait dans celte solitude ; on n'entendait que le faible bruissement des eaux , mêlé au murmure de la brise qui

faisait frissonner le feuillage sonore des pins. L'atmosphère était imprégnée de ces chauds parfums qu'exhalent les bois où dominent les espèces résineuses, et de l'arôme pénétrant que répandent les petites labiées , dont les tiges grisâtres poussent dans les rochers.

Hélène, le coude appuyé à la portière, contemplait silencieusement le paysage ; ces murmures, ces vagues senteurs, ce doux soleil d'automne, lui rappelaient les bords de la Sorgue et la vallée de Vaucluse. Ces souvenirs remplissaient son âme d'un attendrissement douloureux, et elle avait par moments les yeux remplis de larmes. Mme dé Rocabert, fatiguée du voyage, s'était assoupie, le visage caché dans ses coiffes et les mains croisées sous sa pelisse de satin.

LE ROCABERT.

Le carrosse roula longtemps dans ces chemins déserts, et s'arrêta enfin devant une ferme située au pied d'une masse de grands rochers à pic qui barraient la vallée.

« Nous arrivons, mon cher cœur, dit la vieille dame en sortant de son léger sommeil; regardez là-haut, voilà le Rocabert. »

Hélène aperçut alors, en relevant la tête, le vieux château bâti, comme un nid d*aigle, sur la plus haute cime des rochers, et couronné de toui*s qui semblaient toucher les nuages. La ferme avait un aspect plus riant; elle était ombragée par des noyers séculaires; une fontaine coulait devant la porte , et le terrain clos , qui s'étendait fort loin dans le vallon, formait une espèce de jardin

anglais traversé par un ruisseau grand comme une rivière.

Un sentier fort étroit, taillé en escalier dans le roc, était la seule voie qui aboutît à la vieille forteresse , où jamg^is homme de guerre n'était arrivé à cheval , car c'était à peine si l'on pouvait y monter à pied.

« Essayons de gravir ce calvaire, dit-Mme de Rocabert en souriant. J'ai fait pratiquer de loin en loin des stations afin de me reposer en chemin , attendu que mes vieilles jambes ne peuvent plus me porter là-haut tout d'une traite. »

Un vieux domestique s'avança alors et présenta respectueusement l'avant-bras à sa maîtresse; mais elle le remercia du geste, et, s'appuyant sur Mlle de Blanquefort, elle commença à gravir la rude montée. On ne pouvait marcher que deux personnes de front sur ce chemin , bordé d'un côté par les parois du rocher, et de l'autre par des abîmes dont la seule vue donnait le vertige. En arrivant au sommet de cette espèce. d'échelle, on trouvait une petite plateforme sur laquelle s'ouvrait l'unique porte du château, et, si l'on s'approchait du parapet qui entourait cet étroit espace, on voyait à ses pieds, comme au fond d'un précipice , la ferme , le parc rustique et le jardin clos de haies vives. La porte voûtée était tout à fait semblable à celle d'une prison d-£tat, sauf qu'elle restait ouverte nuit et jour, attendu que , depuis nombre d'années, il n'y avait plus ni serrures ni vantaux. Par delà cette sombre entrée s'ouvrait une espèce de cour dominée de tous côtés par de grands murs percés de petites fenêtres.

Les hauts et puissants seigneurs qui bâtirent jadis

ces vieux ch&teaux forts s'étaient appliqués à les rendre inexpugnables plutôt qu'habitables; les remparts formaient une impénétrable ceinture ; chaque tour était couronnée de mâchicoulis d'où Ton pouvait faire pleuvoir des pierres sur l'ennemi , et percée de meurtrières par lesquelles les archers tiraient à couvert leurs flèches barbelées. Tout enfin y était fort ingénieusement disposé pour guerroyer; mais, par compensation, les logements intérieurs étaient horriblement tristes et incommodes.

« Nous voici chez nous enfin! dit Mme de Rocabert en s^arrétant sur la plate-forme; reposez-vous un peu, ma mignonne, et admirez, je vous prie, ce point dé vue.

— Ohl ma marraine i c'est beau! » s'écria Hélène les yeux tournés vers l'horizon ; puis elle ajouta avec un attendrissement inexprimable : » Voilà là-bas bien loin les rochers de Yauclusel C'est au pied de ces montagnes grises qu'est la villa Marinil »

La vieille dame et toute sa maison tenaient à Taise dans un coin du château; elle s'était établie dans un corps dé logis dont l'architecture était à peu près belle d'une de ces maisons de la Renaissance, où l'on commençait à se donner du jour par les fenêtres, et à construire des chambres bien closes à côté des grandes salles de réception ouvertes à tous les vents. On montait à l'appartement de Mme de Rocabert par un escalier en limaçon, d'une hardiesse et d'une élégance surprenantes.

La première pièce, fort simplement meublée et peinte en grisaille, servait de salle à manger; ensuite on entrait dans le salon , tendu d'une haute-lisse à

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personnages, et carrelé avec des morceaux de faïence formant une mosaïque de plusieurs couleurs. Tout le. mobilier de cette vaste pièce attestait les longs loisirs et la singulière patience des grandes dames d'autrefois. Les fauteuils, les chaises, les pliants de tapisserie, étaient l'ouvrage de Mme de Rocabert; c'était elle aussi qui avait brodé les écrans, les portières et les pentes de la cheminée; trente années de sa vie avaient été employées à ce labeur, et elle achevait en ce moment un immense lapis de table représentant une chasse à courre. Une étagère, dont les rayons étaient garnis de livres, un guéridon de laque et une belle pendule de Boule, étaient les seuls meubles à la confection desquels la laborieuse dame n'eût point participé.

Les fenêtres s'ouvraient sur un terre-plain soutenu par le mur d'enceinte du château. Cet espace, où végétaient quelques plantes chétives, s'appelait la terrasse et servait de promenade. L'aspect de ce grand salon si frais , si bien rangé , réjouit tout d'abord les yeux d'Hélène; elle s'enfonça dans une profonde bergère qui faisait face à la fenêtre devant laquelle était placé le métier à broder, et dit avec un soupir de satisfaction :

« Oh! ma marraine, quel bonheur d*être ici près de vous ! Que vous êtes bonne d'avoir songé à m'y faire venir! Il me semble que nous allons y vivre bien doucement toutes deux ! •

— Je tâcherai que le temps ne vous paraisse pas trop long auprès de moi, ma chère enfant, répondit affectueusement la bonne dame. Nous travaillerons beaucoup; nous hrons ensemble de bons livres : le

travail des mains et la lecture tiennent compagnie. On se passe du monde avec ces ressources-là.

— Ma chère marraine , vous ne vous êtes donc jamais ennuyée dans votre solitude? dit Mlle de Blanqûefort.

— Jamais un seul moment; mais j'y ai bien longtemps pleuré, » répondit--elle avec un soupir et en jetant les- yeux sur les habits de deuil qu'elle ^'avait plus quittés depuis son veuvage.

Hélène la regarda d'un air touché et demeura un moment silencieuse. Elle savait à quelle perte cruelle sa marraine faisait allusion, et elle se représentait toute l'existence de celte femme vouée à d'éternels regrets. Mme de Rocabert, veuve à vingt ans d'un mari qu^elIe adorait, avait quitté le monde, et était venue s'enfermer dans ce vieux château pour y mourir de douleur. Contre ses prévisions, elle s'était peu à peu consolée ; elle y avait vécu, elle y avait vieilli.... C'était là toute son histoire; mais il y avait eu dans ce simple drame plus de passion, de déchirements et de longues souffrances , que dans le roman compliqué de beaucoup de grandes infortunes qui font du bruit dans le monde.

L'isolement absolu où vivait depuis si longtemps Mme de Rocabert- avait eu sur elle une singuUère inQuence. Ne se nourrissant que de ses propres pensées, et se parlant toujours à elle-même, elle avait conservé une certaine tournure d'esprit naïve et enjouée qui n'appartient guère qu'à la première jeunesse. Sa conversation était vive, spontanée, et d'une gaieté tempérée par qudque chose de raisonnable et de solide. Hélène se sentit tout de suite à l'aise avec

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elle, et raitna de toute son Ame, avec une reconnais* sance profonde, un respect vraiment filial .

Dès le premier jour, Mme de Rocabert présenta à Hélène une jeune fille à peu près de son ige, et lui dit avec une bonté charmatite :

« Yoid, ma chère filleule, la demoiselle de compagnie que je vous donne : elle est fort étourdie, un peu nonchalanle, un peu gauche; on s'aperçoit, rien qu'en la regardant , qu'elle est extrêmement timide , on pourrait même dire sauvage ; mais vous l'apprivoiserez, car elle est intelligente et elle a un bon ccaur* Gomme mes jambes de soixante ans ne. nie permettent plus de faire de longues promenades, et que naturellement vous vous ennuieriez bientôt de marcher k mes côtés sur la terrasse^ je vous engagerai souvent à descendre dans le vallon avec cette petite fdle, qui vous conduira dans les sites les plus agi*éablés et vous accompagnera partout où vous voudrez.

— J'accepte bien volontiers, ma chère marraine ! » s'écria Mlle de Blanqueforl.

Puis s'adressant à la petite, qui se tenait devant elle toute confuse et rouge comme une baie d'églantier, elle lui dit avec bienveillance :

H Comment t'appelles-tu, ma flUe?

— Suzelte, réponditrelle d'une voix étranglée par l'excès de sa confusion et en tortillant les pointes de son fichu d'indienne.

— Eb bien ! Suzette , pour que tu t'habitues avec moi, je vais d'abord t# faire un cadeau, reprit Mlle de Blanquefort; voici une petite croix que je te donne. »

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k ces mots, elle détacha de son cou un r^ban noir auquel pendait sa croix de pensionnaire, ef le jeta au cou de Suzette, qui, 4oute suffoquée d'étonnement, de reconnaissance et de joie , partit à toutes jambes sans songer à la remercier; et en criant d'une voix à réveiller tous les échos du vieux manoir :

« Ma mère ! ma mère ! venez voir ! j'ai une croix d'or ! une belle croix ! elle est à moi !

— La voilà partie! s'écria Mme de Rocabert; je vous disais bien que c'était une petite sauvage; n'importe , ma chère enfant , vous l'avez déjà gagnée , et je vois cela, elle s'attachera à vous. »

Dès ce jour, en effet, Suzette fut à Mlle de Blanque* fort, et ne la quitta plus.

Mme de Rocabert avait fait arranger pour sa filleule une petite pièce attenante à sa chambre à coucher; elle l'y conduisit en lui disant : « Voici votre cellule, ma chère Hélène ; elle est un peu plus vaste et mieux ornée que celles du couvent, ce qui me fait espérer que vous vous y plairez encore davantage.

— Oui, surtout en laissant cette porte ouverte, car je serai presque avec vous , ma chère marraine , répondit-elle avec reconnaissance.

— Maintenant, prenez possession de votre chambre et reposez-vous un peu, continua la vieille dame; je vous laisse jusqu'à l'heure du souper; nous souperons à six heures. »

Lorsque Hélène fut seule, elle demeura un moment immobile, les yeux tournés vers le ciel et plongée dans une vague rêverie; ensuite elle se rapprocha du prie-Dieu placé au chevet de son lit , se mit à genoux et pria, le front baissé sur ses mains; elle pria

pour son père, pour Monlarieux, qui était loin d'elle aussi ; elle pleura en songeant que depuis trois ans déjà ils étaient séparés. Pour la première fois, une sorte d'inquiétude s'éveillait dans son cœur : elle ne doutait pas de Montarieux, elle ne savait pas ce qu'elle craignait , mais l'avenir lui paraissait sombre maintenant.

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