‹ Hélène (volume 2)Chapitre 6 sur 17 · UNE VEUVE · texte numérisé non relu

UNE VEUVE

Lorsque Mme de Rocabert revint au bout de deux heures, elle trouva Hélène debout à sa fenêtre, un bras appuyé sur le croisillon, la tête fléchie sur sa main. Elle semblait absorbée dans une méditation contemplative, et ses yeux erraient sur le paysage, que les rayons du soleil baignaient d'une lumière pourpre.

c La vue des champs vous plaît donc, mon cher cœur? dit Mme de Rocabert en entrant; vous admirez notre vallée.

— Oui! j'aime ces bois sombres et ce beau ciel resplendissant, répondit Hélène avec un profond soupir ; le spectacle de la nature est doux aux qœurs affligés, je le sens....

— Vous êtes triste, ma chère Hélène î c'est le souvenir de votre père qui vous navre ainsi. »

Mlle de Blanquefort rougit à ces mots et répondit avec sincérité :

« Mon père ! je suis sûre que Dieu me l'a conservé, qu'il reviendra; et parfois, cependant, mon âme est saisie d'une mortelle tristesse....

— Vous pleurez sans savoir précisément pourquoi ? je connais ces tristesses de jeune fille, interrompit encore la vieille dame; allons, chère rêveuse, donnez-moi le bras et passons dans la salle. »

En traversant la chambre de sa marraine, Mlle de Blanquefort s'arrêta avec un geste d'admiralion à la vue d'un grand tableau placé en face de la porte. C'était un portrait d'homn^e en uniforme de chevaulégcr, avec l'habit rouge galonné d'or, le chapeau à franges et les cheveux poudrés. En ce moment, un rayon de soleil couchant illuminait cette figure et semblait l'animer ; ses lèvres, redevenues vermeilles, s'entr'ouvraient pour sourire; son regard était vivant ; on eût dit qu'elle allait se mouvoir et descendre de son cadre.

« C'est M. de Rocabert, dit la vieille dame en considérant le tableau avec une calme tristesse ; pendant bien des années ce portrait est resté couvert d'un voile dans une chambre dont je gardais la clef; je n'aurais pu le revoir sans mourir de douleur; aujourd'hui j'éprouve une extrême consolation à l'avoir continuellement sous les yeux. Oh! le temps! le temps I chèr^ Hélène, comme il apaise notre cœur, comme il sèche nos larmes ! »

Après le dîner, Mme de Rocabert fit jeter une brassée de menues branches dans là cheminée et vint s'installer près du feu avec Hélène; car la soirée

était fraîche et le vent du nord sifflait entre les portes. Le vieux valet de chambre avança une petite table sur laquelle il posa un candélabre garni de trois bougies dont un abat-jour interceptait en partie la trop vive clarté. Mme de Rocabert prit son tricot, montra du doigt à sa filleule un ouvrage de broderie qu'elle lui avait préparé, et dit avec un sourire mélancolique :

« Voici la première fois depuis près de quarante ans que je ne m'assieds pas seule devant cette cheminée.

— Ohl ma chère marraine, est-il possible? s'écria Hélène touchée jusqu'aux larmes; vous avez pu vivre dans un tel isolement ! vous êtes toujours restée au fond de ce château ! . . .

— Je Tai quitté deux fois, répondit-elle : la première, il y a un peu plus de dix-huit ans, ma chère Hêlèfie» lorsque votre mère, se rappelant qu'il y avait entre nous quelque lien de parenté éloignée, m'écrivit pour me faire savoir votre naissance et pour me demander d'être votre marraine ; la seconde fois, il y a huit joufs, lorsque j'eus appris que la maisofi des Bénédictines allait être fermée et que les pensionnaii?es devaient rentrer dans leur famille.

— Ah ! ma chère marraine, je serais bien volontiers venue ici plus tôt 1 s'écria Mlle de Blanquefort ; hélas! je m'étonne que ma paufre mère n'ait jamais eu la pensée de vous rendre visite dans votre solitude.

— Je ne l'en avais jamais priée, mon enfant, répondit Mme de Rocabert; non que sa société ne me plût infiniment, mais parce que j'avais fait, de moi-

même, à mon' mari mom*ant, une promesse, la promesse de venir m'enfermer ici, pour y vivre entièrement seule et séparée de tout commerce humain. Quoiqu'il m'eût cpnjurée de ne point persévérer dans une telle résolution, quoiqu'il m'eût relevée de cet engagement, je n'ai cessé de le regarder comme un vœu sacré, et je Tai fidèlement tenu.

— Hélas ! ma chère marraine, que les années ont dû vous paraître longues ! s'écria ingénument Hélène ; il me semble que je n'aurais pu m'accoutumer à vivre ainsi seule, toujours seule. »

Mme de Rocabert secoua la tète et répondit avec un sourire mélancolique :

« C'est que vous ne savez pas ce qu'il y. a en vousmême de résignation et de force. Quand j'arrivai ici, mon malheur m'absorbait si complètement que je n'étais pas capable de m'apercevoir qu'il me manquait autre chose au monde que celui dont je pleurais la perte. Plus tard, lorsque je commençai à me reconnaître, j'étais habituée déjà à ne plus voir personne autour de moi, et, le croiriez-vous, mon enfant? les années où j'ai vécu heureuse auprès du mari que j'aimais m'ont semblé plus longues que les années que j'ai passées dans la douleur et dans la solitude.

— Oui, dit Hélène en se rappelant son séjour à la villa Marini et sa promenade dans le vallon de Vaucluse ; c'est que toutes les heures de notre vie comptent quand nous sommes heiu'eux.

— Ah ! petite, vous comprenez cela? fit Mme de Rocabert en posant son ouvrage sur ses genoux ; c'est étonnant !

flËLÊNE. 65

— Excusez-moi, ma marraine ; peut-être que je ne sais pas bien ce que je dis ! » répondit la jeune fille en rougissant et en baissant les yeux.

Mme de Rocabert la considéra en souriant et n'insista pas ; mais dès cet instant elle fut persuadée que sa filleule cachait quelque tendre secret au fond de son cœur.

Lorsque la pendule sonna dix heures, tous les gens montèrent dans le salon ; c'étaient pour la plupart de vieux serviteurs, des femmes âgées, habillés comme dans les beaux jours du règne de Louis XY, tous disciplinés selon les meilleures traditions des maisons aristocratiques. Le frais minois et la toilette campagnarde de Suzette faisaient contraste au milieu de ces vénérables figures qui se rangèrent silencieusement au fond du salon.

« Nous allons faire la prière du sdhr, dit Mme de Rocabert; à la fin de la journée j'aime à voir ainsi toute ma maison se réunir autour de moi. »

A ces mots, elle prit ses Heures, s'agenouilla sur le carreau, en faisant signe à Hélène de se mettre à son côté, et dit à haute voix les oraisons du soir. Les domestiques, prosternés à deux genoux dans le fond de la salle, faisaient les répons. Après la prière, les hommes se retirèrent tous, à l'exception du vieux valet de chambre faisant fonction de majordome, qui vint prendre les ordres de sa maîtresse pour le lendemain, et fit le tour de l'appartement afin de s'assurer que toutes les issues étaient closes. Les deux femmes de chambre suivirent Mme de Rocabert, et Suzette entra aussi dans la chambre à coucher d'Hélène, en lui disant, avec une gauche révérence :

c Si mademoiselle veut permettre que je la déshabille?...

— Oui, sans doute, ma petite, répondit-elle; ouvre la toilette et avance le miroir, que j'ôte mes coiffes.

— Ohl les beaux cheveux I dit Suzette en joiguant les mains à la vue des longues tresses noires qui se déroulèrent sur les épaules d'Hélène et tombèrent jusqu'à ses talons.

— Flatteuse, taisez-vous, ou je me Mche I » s'écria Mlle de Blanquefort en riant et en lui effleurant le visage du bout d'une de ses nattes parfumées.

La petite campagnarde comprit que ce n'était point là une menace, car elle se rapprocha encore de sa jeune maîtresse, et lui dit femilièrement :

« Mademoiselle, vous me garderez avec vous toujours?

— Je ne dftnande pas mieux, répondit-elle avec bonté. *

— Toujours, même quand vous seriez mariée?

ajouta Suzette.

— Eh! ma pauvre enfant, il n'est pas encore question de cela! » répondit Mlle de Blanquefort, que cette naïveté fit soupirer et sourire tout à la fois.

Le dimanche suivant, Mme de Rocabert entra de bonne heure dans la chambre d'Hélène. Celle-ci était déjà levée et se coiflait, debout devant le miroir.

« Dépêchez-vous, migfnonne, lui dit la bonne dame ; vous allez descendre à la chapelle pour la messe.

— Dans un instant je serai prête, répondit-elle en se hâtant d'attacher son chignon avec les longues épingles d'acier que Suzette lui présentait une à une ;

mais, ma chère marraine, vous ayez donc un aumô-

m'er?

— Sans doute, quoiqu'il y ait bien des difficultés à suivre sa religion dans le temps présent. Grâce au ciel, cependant, Tabbé Jansenne n'a pas discontinué de desservir la chapelle; le digne homme fait tous les dimanches trois grandes lieues pour venir dire ici une messe blanche. A la vérité, il a donné un peu dans les idées nouvelles; mais je ne regarde pas à cela : c'est un bon prêtre, tout pénétré de l'amour du prochain, et d'un cœur très-charitable. Il ne manque jamais de s'arrêter à la ferme en s'en allant, pour changer en menue monnaie le louis d'or que je mets sur la nappe de l'autel, et il enferme toutes ces pièces de quinze sous dans un coin de son mouchoir, afin de les distribuer aux pauvres avant de rentrer chez lui.

— Il y a de bien honnêtes gens parmi ceux qui prennent parti pour la Révolution, observa Mlle de Blanquefort; ah! ma chère marraine, ce n'est pas leur faute si l'on persécute la noblesse et si l'on attaque la religion.

— C'est possible , mon enfant, » répondit la vieille dame, un peu étonnée* de l'indulgence de sa filleule à l'endroit des révolutionnaires.

L'abbé Jansenne était un petit vieillard au front chauve, au visage humble et doux. Sa soutane d'un noir douteux, ses gros souliers rapiécés, annonçaient le détachement absolu du prêtre qui ne prend pas même garde au vêtement qui le couvre, et pratique sans effort la pauvreté évangélique. En sortant de la chapelle, il salua Mme de Rocabert et sa filleule

d'un air timide, s*assura que le mauvais temps qui s'était levé ne Tempèchait pas de repartir, ouvrit son vaste parapluie de toile cirée, et voulut se mettre en route. Mais Forage éclata en ce moment, et l'abbé Jansenne dut céder aux instances de la vieille dame, qui le pressait de rester.

On monta dans la salle où le déjeuner était servi , et Mme de Rocabert dit au bon prêtre, en le faisant asseoir à côté d'elle :

« C'est la première fois , monsieur l'abbé, que j*âi le plaisir de vous avoir à ma table, et vraiment je rends grâce au ciel qui a envoyé ce mauvais temps pour vous forcer d'accepter enûu à déjeuner ici.

— C'est bien de l'honneur que vous me faites , madame, répondit-il tout confus en s'asseyant discrètement sur le bord de son siège ; mais je prendrai la liberté de vous dire que je ne déjeune jamais.

— Quoi! monsieur l'abbé, vous faites abstinence toute l'année ! s'écria la vieille dame surprise de cet excès d'austérité.

— Non, madame, répondit-il, je ne jeûne pas par esprit de pénitence ; c'est chez moi une simple habitude de ne rien manger avant midi.

— J*espère pourtant que vous accepterez cette tasse de chocolat, » dit Mme de Rocabert en le servant.

En ce moment le valet de chambre passa discrètement derrière le fauteuil de sa maîtresse, et dit à voix basse :

« Madame, il y a là-bas un étranger qui n'a pas voulu me dire son nom ; je Tai fait entrer dans la salle basse, où il se sèche un peu devant le feu, car

il est mouillé jusqu'aux os. Je viens prendre vos ordi;es.

— Un étranger ! Qu'est-ce que cela signifie ? murmura la bonne dame étonnée. Je n'attends per- ^sonne.

— Il m*a dit seulement qu'il avait eu l'honneur de voir madame dernièrement à P..., et qu'elle l'avait invité à venir au Rocabert.

— C'est le révérend père Massiot, s'écria la vieille dame. Allez, Firmin, allez l'engager de ma part à monter. S'il désire se reposer d'abord et changer de vêtements, eonduisez-le dans la chambre rouge et offrez-lui vos services. »

Puis, s'adressant à sa filleule et à l'abbé Jansenne, elle ajouta :

« Dom Massiot est un arrière-petit-cousin de mon mari : d'abord il avait pris le parti des armes ; mais, quelques années plus tard, il se convertit et entra dans l'ordre des Feuillants. Depuis que la Révolution l'a chassé de son couvent, il n'a plus de demeure fixe. Dernièrement, je l'ai rencontré à P.... par hasard ; comme on me nomma en sa présence, il vint à moi et se fit connaître en réclamant notre parenté par aUiance. C'est un homme plein de zèle ; il se donne beaucoup de peine pour la religion, et va prêchant dans le pays. Vous le connaissez peutêtre, monsieur l'abbé î

— Non pas précisément, mais j'ai entendu parler de lui, » répondit le bonhommfe avec embarras.

Un instant après, le P. Massiot parut à l'entrée de la salle. Mme de Rocabert se leva et dit en montrant à ses côtés une place vide ; •

70 BËLEMË.

« Entrez, mon réTëi*end père, et faite&-moi la grâce de prendre le chocolat avec nous. >»

Le P. Massiot s'avança avec Thumble assurance particulière aux gens de son état, la tète haute, les yeux baissés , et en saluant la vieille dame sans paraître remarquer qu'elle n'était point seule.

Alors elle ajouta , en lui présentant du geste ses deux convives :

« Voici M. l'abbé Jansenne, desservant de la paroisse de Mérindol, et Mlle Hélène de Blanquefort, ma filleule.... Asseyez-vous, je vous prie, mon révérend père. >•

Dom Massiot jeta un regard rapide sur le vieux prêtre j fit un second salut plus roide, recula son siège avant de s'asseoir, et dit en refusant la tasse que lui offrait Mme de Rocaberl :

« Excusez-moi, madame, je fais abstinence.

— Même le dimanche l dit-elle en continuant de le servir.

— Pourquoi cesserais-je de faire pénitence ce jour-là? répliqua dom Massiot. Les hommes cessentils leurs profanations et leurs outrages ? En ce temps de désolation, la justice divine ne peut être apaisée que par les prières et les austérités incessantes de ceux qui gardent la foi : nous expions ainsi le crime des apostats et des philosophes^ ennemis de la reUgion. »

A ces mots ses yeux se tournèrent de nouveau sur l'abbé Jansenne . avec une expression singulière. Celui-ci le considéra à son tour d'un placide regard, et dit, en portant à ses lèvres la tasse de chocolat & laquelle il n'avait pas encore touché :

HËLË1«£. 7i

« Les misérkordes de Dieu sont infinies, et il ne punit que les mauvaises intentions. *

Dom Massiot laissa pirsser sans protestation cette réponse, et^ se renfermant à ]*égard de Tabbé Jansenne dans un silence hautain, il entretint Mme de Rocabert des persécutions auxquelles le clergé régulier était exposé. Tandis qu'il parlait, Hélène l'observait avec une curiosité mêlée de crainte. C'était un Homme d'environ soixante ans , d'une taille gigantesque et d'une maigreur excessive. Ses traits anguleux avaient une expression morne et glacée, lorsqu'il tenait les yeux baissés ou fermés à demi ; mais lorsque quelque mouvement intérieur l'animait, tout à coup son regard flamboyait et sa physionomie devenait terrible. En sortant du couvent, il avait quitté l'habit de l'ordre , et le costume noir qu'il portait n'indiquait nullement qu'il fût homme d'église : on l'aurait pris au premier abord pour un médecin de campagne ou un tabellion ; mais quand il ôtait son tricorne, .on apercevait au sommet de- sa tête grise la tonsure j signe distinctif de sa profession cléricale.

L'abbé Jansenne acheva tranquillement son chocolat et ses tartines de pain grillé. La contenance que prenait vis-à-vis de lui dom Massiot , bien loin de le troubler, semblait l'avoir raffermi. Il s'était carrément assis sursdn siège, ^ét ne baissait plus les yeux avec ceUe timidité de cinquante ans qui eût semblé ridicule chez tout autre que chez un bon curé de campagne, vivant au milieu de ses pauvres ouailles, sans avoir jamais perdu de vue le clocher de sa paroisse.

Le ciel s*était déjà rasséréné, et les nuages fuyaient vers rhorizon en répandant les dernières gouttes de pluie. Après le déjeuner, l'abbé Jansenne prit congé eu saluant respectueusement les deux dames et en s*inclinant d*un air de dignité un peu fière devant dom Massiot. Quand il fut sorti , le moine se tourna vers Mme de Rocabert, les sourcils froncés, et lui dit avec une sorte d'autorité :

« Quoi! madame, vous recevez ici cet homme!

que vient-il faire chez vous, grand Dieu !

— Il vient dire la messe, répondit la vieille dame fort étonnée de cette brusque apostrophe. '

— La messe d'un prêtre assermenté ! s'écria dom Massiot avec indignation. L'abbé Jansenne a adhéré à la constitution civile du clergé ; dès lors il est sorti du giron de^ l'Église catholique ; il est hérétique et schismatique.

— Sainte Vierge! va-t-on recommencer les guerres de religion ! murmura Mme de Rocabert con-^ siernée.

^ — Oui , madame , nous combattrons pour la royauté et pour notre sainte Église ! » s'écria le moine l'œil étinçelant. v

Mais, se modérant aussitôt, il ajouta d'nn ton plus calme:

« La persécution commence ; les ecclésiastiques qui ont refusé de prêter serment sont livrés à Ja justice séculière. Un décret de l'Assemblée nationale enjoint aux magistrats de les poursuivre comme ennemis de l'État ; on nous appelle des prêtres réfractaires, et les gendarmes nous cherchent partout pour nous arrêter.

— Vous n'étiez donc plus en sûreté à P... ? s'écria Mme de Rocabert.

— J'y aurais dormi en prison cette nuit même, si je n'avais eu la précaution de partir hier matin, répondit froidement dom Massiot ; les Montarieux avaient envoyé de Paris une liste sur laqueUe mon nom figurait le premier.

— Les Montarieux ! répéta la vieille dame.

— Oui, dit le moine toujours du même ton ; le père est membre de cette nouvelle assemblée, et le fils se distingue parmi les plus fameux démocrates.

— Entendez-vous, ma chère Hélènq ? l'ancien ami de votre famille! dit Mme Rocabert enjoignant les mains.

— Hélas ! que dira mon père ? » murn;iura Hélène avec un inexprimable serrement de cœur. Malgré son inexpérience, elle comprenait que tout était changé, et que les dissensions politiques lui coûte-f raient peut-être le bonheur de toute sa vie.

^ Madame, poursuivit dom Massiot, les affaires publiques sont au pire, le roi n'a plus qu'une ombre d'autorité : il subit la loi d'une faction insolente ; le tiers état gouverne et la noblesse émigré. En apprenant les dernières nouvelles, tous les gens de bien sont tombés dans la consternation ; les familles les plus considérables du pays songent à se réfugier en Italie ou en Savoie. Vous, madame, que comptezvous faire?

— Je n'y ai pas encore songé, mon révérend père, répondit Mme de Rocabert.

— Je suis ici pour vous aider de mes conseils si vous les réclamez, continua le P. Massiot; comme

74 UËLtNE.

parent et comme prêtre, je vous dois Tassistance spirituelle dont toutes les âmes ont besoin dans ce temps d*affliotions. Je viens aussi me mettre à votre disposition pour le cas où vous vous décideriez à passer la frontière* Déjà, songez^y, la noblesse est dépouillée et proscrite ; un temps viendra où Ton ne se contentera pas de confisquer vos biens et où i*on vou-^ dra aussi votre vie ; alors, heureux celui qui aura cherché un refuge à l'étranger l Quiconque ne part pas, peut se préparer aux derniers malheurs.

— Vous allez donc émigrer aussi, mon révérend père ? demanda Mme de Rocabert sans s'émotivoir.

— Moi, madame! s'écria-t-il, non, non! je ne crains ni la prison ni la mort, et je reste 1

— Je reste aussi, dit tranquillement la vieille dame ; je reste, car je me trouve encore plus en sûreté ici que le roi au fond de son palais.

— Je le crois , madame , répliqua vivement le moine ; vous êtes seule, et le roi est environné d'en-» nemis. Le roi est perdu, et nous tous avec lui , si nous ne parvenons aie délivrer!

— Vous voyez les choses au pire I dit doucement la vieille dame ; j'augure mieux du temps à venir ; d'ailleurs, quoi qu'il arrive, je ne crains rien. Allez, mon révérend père, les gendarme^ n'oseront jamais escalader le Rocabert.

-*- Fasse le ciel que vous ne vous trompiez pas ! » répondit sèchement le moine.

Mme de Rocabert lui offrit alors asile chez elle, et insista pour le retenir; mais il refusa, en annonçant toutefois qu'il reviendrait prochainement peut'-ètre.

HfiLÊNEi 7S

« Je mène comme les apOtres, uiie vie errante, dit-U; rarement Je passe plusreurs jours d& suite dans le même lieu, noti pour me soustraire au danger^ mais parce que Tœuvre que je dois accomplir est partout. Dieu veut maintenant que tous ses serviteurs passent dans les rangs de TËglise militante ; il ne veut plus être honoré par la prière et la contemplation; nous sommes tous soldats aujourd'hui; nos armes tsont là prédication qui tinlme les esprits timides, et Teiteniple qui guide les' âmes fei'ventes. »

Dom Màâsiot repartit le môme soir ; mais sa visite eut un effet dumble: ses discours avaient jeté dans l'àmé â*Hélène des inquiétudes qui ne se dissipèrent plusi Dès cette époque, elle s'occupa avec anxiété des événements dont le bruit arrivait à peine dans sa solitude. Mme de Rocabert s'en préoccupait aussi, et pour la première fois, depuis nombre d'années^ elle voulait savoir ce qui se passait dans le monde. Toutes deujt lisaient avidement les papiers publics^ qui ne leur parvenaient qu'une fois la semaine par Tinter* médiaire d'un porte^balle commissionné pour distribuer les lettres de tous les villages, bourgs et chà>teauit du caiitûn; tnaift bientôt elles n'ouvrirent plus qu'en tremblant les feuilles ({ui leur présentaient le sombre tableau des dernières luttes de l'autorité royale contre le parti républicain. Parfois, après Avoir lu ta relation de ces scènes terribles, Mme de Rocabert disait à sa filleule : « Dom Massio t Ta prophétisé ! . « •

— Hélas 1 repondait la pauvre fille en soupirant, Dieu nous garde de tous les malheurs qu'il nous «a prédits ! ^

Plttsieurs mois se passèrent ainsL Dépuis prés d'un

76 UÉI^ÈNE.

an, Mlle de Blânquefort n*aYait reçu aucune nouvelle de son père, et elle commençait à s'alarmer vivement de ce long silence, lorsqu'elle reçut la lettre suivante, qui avait onze mois de date :

« Ma chère Hélène,

« Les dernières lettres venues de France annoncent des événements auxquels^ j'étais loin de m'attendre quand je partis pour les Indes il y a moins de deux ans. Je ne vous eusse certes pas quittée si j'avais pu prévoir ces bouleversements. Je lis dans les papiers publics que les maisons religieuses sont ferinées dans iout€ l'étendue du royaunie : par bonheur vous êtes née sujette de Sa Sainteté, et le couvent où je vous ai laissée n'est pas en France.

« Par suite de ces derniers événements, je me suis décidé à quitter le service» Dans quelques jours, je m'embarque pour l'Europe sous pavillon étranger; Mon projet est de me retirer à P.... çt d'y finir mes jours près de vous, dans la société de nos anciens et dignes amis. Yous ayez pu supposer quels étaient mes projets pour votre établissement ; ils ne sont pas changés, et j'espère (lue vous y adhérerez sans peine.

« En attendant le jour heureux où je vous reverraî, recevez les embrassements d'un père qui vous aime et veut votre bonheur.

<K Comte DE BL4NQUEF0RT. »

Le chevalier de Vernègues ajoutait quelques mots en post'scriptum fo\x^ assurer sa cousine de ses af-

fectueux respects et lui demander très-humblement pardon des étourderies dont il s'était rendu coupable à son égard du temps qu'il n'était encore qu'un écolier.

Ces bonnes nouvelles ranimèrent les espérances d'Hélène ; bien que l'horizon fût sombre, elle sentit se jdissiper ses Frayeurs et considéra de nouveau l'avenir avec un élan de courage et de confiance. Elle aimait Marcellin Montarieux d'un amour calme et profond, avec une tendre abnégation, et telle était sa foi que, malgré l'absence, malgré le silence absolu de Montarieux, elle ne douta pas un moment qu'en apprenant l'arrivée de M. de Blanquefort, il ne revînt aussitôt à P.... Les craintes vagues qu'elle avait conçues s'évanouirent entièrement ; il lui sembla que les liens d'une ancienne amitié ne pouvaient être rompus par les dissentiments politiques, et que le comte de Blanquefort serrerait la main, comme naguère, à M. Montarieux, représentant du peuple.

Ces vives espérances lui donnèrent encore quelques instants de bpnheur ; elle attendait son père de jour en jour, et souvent elle disait à Mme de Rocabert: « Oh! ma chère marraine, je suis heureuse à présent ! j'ai le cœur plein d'espoir ! l'avenir me paraît sombre encore, mais je crois apercevoir l'arc-en-ciel au delà des nuages noirs qui couvrent l'horizon.

— Vous êtes si jeune, mon enfant, que quand même la tempête serait longue, vous aurez encore le temps de voir des jours plus beaux, » répondait en soupirant lu bonne femme.

Page 1