‹ Hélène (volume 2)Chapitre 9 sur 17 · LES MAUVAIS JOURS · texte numérisé non relu

LES MAUVAIS JOURS

Deux jeurs plus tard, vers le soir, M. de Blanquer fort entra dans le salon en habijt de voyage et un paquet cacheté à la main.

« Ma chère Hélène, dit*il en allant vers sa fille, qui s'était relevée toute pâle et tremblante, point de faiblesse, point de larmes, je vous, en supplie. ... ma résolution est arrêtée.

— Ah ! mon père, dit-elle d'une voix à peine in* telligible et en contenant sa douleur, j'avais cru.... j'avais espéré que vous resteriez maintenant....

— Je ne le puis pas, je ne le dois pas, ma fille, répondit-il avec fermeté.

— Eil quittant ce château vous serez arrêté peut-être, continua Hélène ; la loi contre les émigrés est terrible.... fetïoh vous considérera camrae un émigré....

— Je le pense, répondit-il froidement ; d'après le décret, je suis condamné à mort depuis près d'une année, ainsi que les meilleurs gentilshommes du pays ; mais nous avons appelé de cet arrêt \e$ armes à la main.... notre cause n'est pas perdue, et nous aHôns nous battre dans la Vendée.

— Et vous partez seul, mon père! demanda Hélène.

— Le P. Massiot m'accompagne , répondit-il ; nous allons joindre dans le Bocage M. de Lescure; déjà le chevalier de Vernègues doit être avec lui.

— Mon cousin ! s'écria Mlle de Blanquefort avec un douloureux étonnement. Hélas i pourquoi est-il revenu?... »

Le comte fronça le sourcil et ne répondit pas. Puis, prenant la main d'Hélène, il lui dit gravement :

« Votre cousin va faire sous mes yeux ses premières armes ; ma fille, je ne le considère plus comme mon neveu, car j'espère bientôt l'appeler mon fils. »

A ces mots il la serr^ contre sa poitrine, et, se retournant Vers Mme de Rocabert, il lui remit le pli qu'il tenait à la main,

« Ce sont mes dernières volontés, dit-^il ; si je succombais, continuez vos bontés à Hélène. Vous me . remplacerez, madame.... déjà vous avez remplacé la mère qu'elle a perdue. »

Mme de Rocabert lui serra silencieusement, la main ; il embrassa encore sa fille et sortit précipitamment du salon.

Les deux femmes demeurèrent un moment immobiles, en prêtant machinalement l'oreille au bruit des

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portes qui se refermaient derrière le comte; puis Hélène retomba sur un siège en s'écrîant avec désespoir : « Il est parti ! »

Alors Mme de Rocabert lui prit les mains et tâcha: de la consoler.

« Ma pauvre enfant, dit-elle, ne vous désolez pas ainsi. Vous vous exagérez beaucoup les dangers que va courir votre père. A votre place, je serais plus tranquille. On en revient de ces expéditions. Au lieu de vous noircir l'imagination par des prévisions funestes et de déplorer dés malheurs qui n'arriveront pas, songez à ce que vient de vous dire votre père. »

Et, comnàe Hélène gardait le silence, elle ajouta -^

« Il a clairement manifesté son intention, ce me semble, et veut vous marier au retour de cette campagne.

— Hélas! s'écria-t*elle en éclatant en sanglots, . c'était le dernier coup qui pût me frapper....

— 0«e dites-vous là, chère enfant ? interrompit la vieille dame ; ce mariage vous répugne donc ?

— Je n'y avais jainais songé, non, jamais! et je croyais que du moins il me serait permis de rester

libre.

— Vous vous expliquerez avec votre père ; il ne vous mariera pas malgré vous, se hâta de répondre Mme de Rocabert.

— Je ïe sais, car j'aurais lé courage de lui désobéir dit Hélène tivec énergie.

— Vous disiez poui^tant que vous l'aimiez' beaucoup, ce jeune cousin, observa la vieille dame ; vous me parliez souvent de lui.

138 BÉLËNE.

— Ouiy ma marraine, je Taime de tout mon cœur, mais pas assez cependant pour Vépousér 1 » murmura Mlle de Blanquefort.

Mme de Rocabert hocha la tête et reprit après réflexion :

« Ceci me «parait prouver clairement une diose, c'est que vous avez donné votre cœur à un autre ; c*est un secret dont j^ m*élais doutée. Voyons, ma chère belle» achevez de me l'apprendre, dites-moi le nom de celui que vous aimez.

— Ne m'interrogez pas, madame ! s'écria Hélène en cachant son visage ; ce nom, vous ne l'entendriez peut-être pas sans frémir.,..

— Pourquoi î dit Mme de Rocabert fort étonnée ; je ne vous comprends paSj Hélène l...

-r- Oh ! ma chère marraine, ne m'interrogez pas! répéta la pauVre fille avec un mouvement inexprimable de douleun et de conftision ; sachez seulement que ce nom je n'oserais le dire à mon père, et que peut-être, ô mon Dieu! si j'étais maîtresse de ma main, je ne la donnerais jamais à celui que j'aime!...

— Ne parlons plus, ne parlons jamais de cela!...» dit la vieille dame consternée.

Le .lendemain, lorsque Pirmin déposa sur la table les papiers qui arrivaient au Rocabert une fois par semaine, Mlle de Ëlanquefort ne les ouvrit pas et dit tristement :

< Ma chère marraine, pourquoi chercher à savoir ce qui se passe sur cette terre désolée ? pourquoi lire ces pages sinistres qui nou^s font pleurer t Je ne veux plus y jeterles yeux, je ne veux plus entendre parler de tant de crimes et de malheurs,

HËLÈNp. i39

-7- Je prends la même résolution ! s*écria Mmîe de Rocabert ; ma [chère Hélène^ nous nous séquestrerons comme au temps de la grande peste ; nous vivrons seules et séparées de tout commerce humain. »

Dès lors y en effet , aes deux femmes vécurent dans un isolement absolu , ne recevant la visite d*aucun étranger et ignorant les catastrophes qui se succédaient autour d'elles. Les paysans du Rocabert ne descendaient plus dans les villages de la. plaine. Le messager avait cessé son service hebdomadaire, et c'était la mère de Suzette, une lourde campagnarde, qui allait de loin en loin^pour prendre les lettres à la poste. Le comte n'écrivait qu'à de longs intervalles ; la prudence exigeait que sa cor^ respondance fût insigniflante. Les lettres que recevait Mlle de Blanquefort portaient souveut une date ancienne, et lui apprenaient seulement que son père était vivant.

Mme de Rocabert était une femme d'un esprit élevé, d'une ftme angélique. Elle avait été bien malheureuse, et elle savait comment se guérissent les cœurs souffrants. Au lieu de prodiguer les consolations à Hélène, die s'appliqua à la distraire par des occupations continuelles. Le travail à l'aiguille et de longues promenades aux alentours remplissaient sa journée. Le soir, à la veillée, elle lisait tout haut quelque bon livre, ou bien elle transcrivait les meilleurs passages de ses auteurs de prédilection.

La bibliothèque de Mme de Rocabert ne contenait guère qu'une centaine de volumes ; mais c'étaient des ouvrages choisis, la fleur de cette belle littérature

idO HÊLËNE.

du grand siècle où vécurent nos maîtres et nos modèles. Il y avaît parmi ces anciennes éditions quelques raretés bibliographiques d'une époque plus éloignée, entre autres uu petit in-16 orné de gravures et curieusement relié : c'était une histoire de la reine Marie Stuart, avec la relation de son supplice. Mlle de Blanquefort relisait souvent ce vieux livre ; il lui semblait que l'époque actuelle avait une analogie frappante avec celle où vécut la malheureuse reine d'Ecosse, et qu'il y avait aussi quelque similitude entre sa destinée et le sort de cette femme, dont la jeunesse s'écoula au miHeù des fureurs delà guerre civile.

' Tout était tranquille aux environs du Hocabert. On y aurait ignoré entièrement les exécutions qui ensanglantaient le Midi, si la mère de Suzette ne fût allée de temps à autre à la ville. On était alors au plus fort de la Terreur, et l'échafaud était en permanence à Orange. La pauvre paysanne revenait toujours aviec un visage consterné, et lorsque Mme de Rocabert allait au-devant d'elle pour l'interroger, elle lui disait en levant les bras au ciel :

« Madame, il y a de mauvaises nouvelles ! Je ne sais pas au juste ; mais on a mis encore beaucoup de monde en prison, et tous les jours on mène des charretées de nobles à l'échafaud.

— Ne parle pas de cela ici, répondait en frissonnant la vieille dame ; je ne veux pas que Mlle de Blanquefort apprenne ces horribles malheurs ! »

Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi ; on était sans nouvelles du comte, et les deux dames osaient à peine se communiquer les craintes que ce long si-

lence faisait naître dans leur esprit. Mme de Roca-f bert tremblait au fond de son âme, et concevait les plus sinistres prévisions ; Hélène, moins éclairée, espérait vaguement que son père aurait repassé à Tétranger. Une lettre arriva, enfin. Dès que Mlle de Blanquefort eut jeté les yeux sur les premières lignes, elle s'écria toute tremblante :

« Mon père m'écrit d'aller l'attendre à P..., oi il doit se rendre secrètement.... et cette lettre a un mois de date.... Peut-être est-il déjà arrivé.... Mon Dieu!...

— Il faut partir aujourd'hui même, ma chère enfant, dit Mme de Rocabert ; je vous accompagne.

^ Oh ! ma bonne marraine, |e n'aurais pas osé vous le demander, » s'écria Hélène avec reconnaissance.

Les préparatifs du départ furent bientôt terminés. Cette fois on ne tira pas des écuries le lourd carrosse aux panneaux armoriés, et le vieux cocher ne remonta pas sur son siège ; Mme de Rocabert décida prudemment que la mère de Suzette le remplacerait. On était au mois d'août et il n'y avait nul inconvénient à voyager la nqit par des chemins de traverse qui abrégeaient la distance de manière qu'on pouvait arriver à P.... le matin dé très-bonne heure. Vers le soir, les deux dames montèrent dans une espèce de carriole, recouverte d'une toile bise tendue sur des cerceaux ; elles prirent place sur un matelas roulé qui leur servit de siège ; Suzette s'assit sur le devant, et la Babeau sauta résolument sur le brancard en faisant claquer son fouet de cuir. L'humble équipage partit au petit'trot d'un cheval de labour, et commença

. à descendre les mauvais chemins qui traversent le Luberon.

Déjà les dernières clartés du soleil avaient disparu ; mais la lune se levait dans les profondeurs bleuâtres du firmament et commençait à répandre sa lumière sereine sur le paysage. La Babeau assura que, par une nuit pareille et des chemins passables, le cheval ferait ses six lieues de pays tout d'une IraitjB et qu'on serait à P.... au point du jour. Pourtant, vers minuit^ elle mit pied à terre et s'arrêta un moment au bord de la route.

II y avait près de là une de ces maisonnettes qu'habitent les paysans propriétaires, et l'on apercevait du chemin ce modeste domaine. A côté de la maison, un grand figuier étendait ses branches sur le puits situé au bord d'un pré forain où paissaient quelques moutons. On était au temps de la récolte ; il y avait du bife sur l'aire, et les paysans veillaient encore, assis en rond sur la paille récemment foulée. L'un d'eux chantait sur un air monotone une de ces longues complaintes qui n'ont jamais été imprimées et que la tradition orale transmet de génération en génération ; les autres écoutaient dans un profond silence, les bras croisés sur leurs genoux et le corps immobile. Un clair çLe lune splendide illuminait ce coin de terre et cette rustique demeure, t'était un tableau mélancolique et paisible qui faisait songer aux scènes de la vie biblique.

La Babeau s'approcha du puits pour tirer de Teau, en saluant de loin et en disant, selon les formules d'usage:

«* Bonsoir, braves gens, que Dieu soit avec vous !

— Que ' Dieu vous garde, hrave femme ! ^i» lui répondirent les- paysans.

L'un d'eux se leya et vint à elle ; alory elle ajouta : « Je m'en vais jusqu'à P.... avec ma fille; est-ce qu'il y a du nouveau là-bas t

— Pas grand'ebose^ répondit le paysan ; la morue avait renchéri au dernier marché* et le bruit court qu'il n'en viendra plus. Les bourgeois parlaient aussi d'une révolution qui esf arrivée dernièrement ; ils disaient qu'en a coupé la tête à Robespierre.

—Est-ce que vous le connaissez, celui-là? demanda la Babeau.

— Non ; il n*est jamais venu dans le pays ; mais j'en ai entendu parler par des gens capables : c*étail un républicain.

— Devant Dieu soit son âme repentante ! fit la Babeau en replaçant le seau de bois sur la margelle du puits*

— N'y à-t-il plus rien pour votre service, brave femme ? dit le paysan.

— Grand merci ! Je me suis désaltérée. Ma bote aussi a bu suffisammentfJe vous donne le bonsoir.

-^ Que Dieu vous le rende ! Faites attention ià-bas à la descente ; il y a un mauvais pas.

— Bien oblijgèe ! j'y prendrai g^rdci Les chemins sont effondrés partout.

— On ne pourra bientôt plus y passer. Que Dieu vous accompagne î »

Les deux dames, blotties au fond de la carriole, avaient écouté ce dialogue avec une niuette attention. Quand la Babeau eut de nouveau lancé son

cheval aç grand trot dans les ornières où lés roues entraient jusqu'au^ moyeux , HélènB serra entre ses mains froides la main de Mme^ de Rôçahert, et lui dit avec stupeur:

c Le parti de la Montagne est vaincu ?

— Robespierre est mortl... murmura la /rieille dame en rejspirant profondément ;^ le monstre est abattu!... r

— La vengeance de ceux qui l'ont renversé ne s'arrêtera pas là, dit Hélène avec upe amère conviction : tous les partis sont cruels dans leurs représailles. »

Ainsi que la Babeau Tavait promis, on arriva à P.... au point du jour, et, lorsque la carriole s'arrêta devant la maison des Blanquefort, la rue était encore déserte. Apparemment on avait attendu et veillé toute la nuit dans cette demeure si longtemps abandonnée, car la porte s'ouvrit avant que la Babeau eût touché le heurtoir de fer. Hélène entra toute tremblante, et, avant qu'elle eût interrogé la servante qui venait de tirer les verrous, elle- aperçut son père aji fond du vestibule.

« Enfin ! vous voici, naa fille ! s'écria-t-il en Tembrassant ; depuis deux jours je vous attends avec une mortelle impatience....

— Votre dernière lettre, datée de Nagent, n'est arrivée qu'hier entre mes. mains, dit-^He précipitamment.

— Est-il possible ! fit le comte d'un air soucieux; vous auriez dû la recevoir il y a longtemps ; ce retard me fait soupçonner que ma correspondance a été arrêtée. »

Puis il ajouta avec un geste résolu :

« A la grâce de Dieu !... .ma fille ; j'ai veillé cette nuit, car je vous attendais d'un moment à l'autre ; il y a aussi, dans cette maison, une autre personne qui éprouvait un extrême désir de vous revoir. »

Mlle de Blanquefort aperçut alors le chevalier de Vernèguês derrière le comte, et, baissant les yeux, elle balbutia quelques paroles inintolligibles.

« Vous ne me reconnaissez pas, ma cousine, dit alors le chevalier avec un faible sourire ; il y a si longt^nps que je vous ai fait mes adi^ix ! Nous étions alors des enfants gais et insouciants.

— - C'était un heureux temps, et nous sommes bien changés , répondit Hélène avec une douloureuse émotion.

— Vous surtout, chevalier, » observa le comte.

En effet, le bruyant écolier était devenu un beau jeune homme , dont les manières étaient élégantes et calmes, la physionomie un peu triste, et la tournure tout à fait noble. Après avoir entretenu encore quelques moments sa cousine et salué Mme de Rocabert, il se retira discrètement et gagna le jardin, dont on apercevait à travers les portes enjr'ouvertes, le jet d'eau murmurant et le parterre fleuri. Mlle de Blanquefort avait passé dans le salon avec Mme de Roçabert et le comte ; tous trois s'étaient assis devant le foyer si longtemps désert, et Hélène considérait son père avec un inexprimable serrement de cœur : Je fier gentilhomme avait vieilli ; son visage était sombre, sa parole brève, et sop attitude inquiète.

ils H&LËNE.

< Ma fille, diUil, après un silence» et en s'adressant à Hélène d'un ton tout à la fois tendre et absolu, c^est pour vous que je suis revenu ici, à travers mille périls ; quoique je sois hors la loi, quoique je risque ma tète, je n'ai pas hésité, car il s'agit de votre avenir et de votre bonheur. Les moments que je dois passer avec vous sont comptés, et nous allons traiter des intérêts les plus importants de votre vie : ma fille, je veux vous marier. »

Hélène fit un geste imperceptible d'étonnement, de refuS) et demeura muette. Le comte reprit :

t Je vous marie à votre cousin. ITobjectez pas son âge; il n'a guère qu'un an de moins que vous, et, fût-il un enfant, ses actions en ont fait un homme. Je lui ai dû mon salut le jour de la bataille de Savenay ; il vint à mon secours au moment où j'étais prisonnier^ et reçut une balle dans le corps en me délivrant; avant que j'eusse contracté envers lui cette dette de reconnaissance, il était déjà mon fils adoptif ; sa falnille a fait souche jadis avec la nôtre ^ et ce ne. sera pas le premi^ mariage qu'on ait vu entre les Yemègues et les fiianqueforté

«- Pourtant^ mon père, votts ne songiez pas autrefois à cette alliance, » dit Hélène avec un accent profond.

Le comte ne releva point ce mot^ et risprit avet décision:

< Dans le temps où nous sommes, nul ne peut se fîàtter d'atteindre l'avenir le plU9 prochain : je veux terminer promptemcnt ce mariage. Songez que je suis sous le coup d'une sentence de mort, et que

chaque pas que je ferai hors d*icî peut me conduire àTécliafaud.... Si je dois mourir bientôt, ma fOIe, que je sache du moins en quelles mains Je vous laisse.

— Monsieur le comte, si un tel malheur arrivait, je serais là, » dit alors Mme de Rocabert.

Hélène fondit en larmes, et dit d'une voix entrecoupée :

« Mon père, vos- pré visions me mettent au déséspoûr.... Vous me parlez de mon avenir, de mon bonheur!... Hélas 1 si une horrible catastrophe me rendait tout à: fait orpheline, je passerais dans les pleurs le reste dé ma triste vie. Je ne me marierais jamais.... •

— Vous êtes bien jeune pour faire une telle promesse ! interrompit le comte avec une sourde ironie.

— N'exigez pas sur-le-champ une réponse de celte enfant, dit Mme de Rocabert; je vous en supplie, monsieur, laissez-lui le temps de se remettre du troubla où cette proposition de mariage Ta jetée....

— Je lui donne jusqu'à ce soir, répondit M. de Blanquefort.

— Non, mon père, dît Ta jeune fille avec une fer^ meté soudaine, non, j'aime mieux vous ouvrir moji cœur sur-le-champ; me préservé le ciel d'avoir la pensée dé vous désobéir!... mais je vous démande à genoux d'ajourner tout projet de marfage jusqu'à des temps meilleurs....

— C'est-à-dire indéfiniment ! répliqua le comté d'un ton irrité ; n'achevez pas, Hélène !... *

Il se leva à ces mots et alla au-devant du chevalier, qui entrait précipitamment dans le salon, un papier à la main.

c Jeannette vient de trouver ce billet ^ous la porte de la rue, dit le jeune hommej évidemment ou Yj a mis à rinstant; voyez, monsieur le comte. »

Celui-ci lut : « Si vous partez cette nuit, gardezvous de reprendre la route du Languedoc en passant par Avignon. Dom Massiot s'est fié à des gens qui ont livré votre correspondance. »

c Je l'avais soupçonné! » s'écria M. de Blanquefort ; puis examinant l'écriture du billet, il ajouta : < Celui qui me donne cet avis est au courant de nos affaires; c'est un ami.... mais je ne le connais pas. » '

Mlle de Blanquefort jeta un coup d'œil gur ces lignes écrites à la hÀte au bas d'un feuillet déchiré, et il lui sembla qu'elle reconnaissait ces caractères; le coÈur palpitant, les joues empourprées d'une rougeur subite, elle prit le billet des mains de son père et l'examina longtemps.

« Jeannette vient de sortir un instant , reprit le chevalier; elle, a vu beaucoup de monde sur la place ; les clubs ont été en séance cette nuit. Les Jacobins reprennent le dessus.

— Déjà! dit froidement le comte; ils étaient si abattus ces jours derniers en apprenant que leur chef, le terroriste Montarieux, était monté sur l'écbafaud avec Robespierre.

— Ces Montarieux étaient pourtant d'honnêtes gens ! murmura le chevalier.

— Hélène !... mon enfant !... qu'avez-vous ? » s'é- ,

HÉLÈNET. 149

cria Mme de Rocabert en se précipitant vers sa filleule, qui était renversée au dossier de son fauteuil, les yeux entr'ouverts, les lèvres blanches, les bras inertes et pendants.

Au cri qu'avait jeté Mme de Rocabert, Suzette était accourue ; elle releva, sa matiresse et la soutint contre son sein, tandis que le chevalier et la vieille dame lui faisaient respirer des sels. Il fallut longtemps pour la faire revenir de cette défaillance ; enfin elle jetai un long soupir et rouvrit les yeux, mais aussitôt elle les referma avec un long gémissement et en s'écriant :

« Oh! réchafaud!... »

Durant cette scène, le comte marchait dans le salon, les sourcils contractés, les lèvres serrées, et de temps en temps il ^egaTdait sa fille avec une fureur mêlée de commisération. Au' moment où elle reprît ses sens, il se rapprocha, la regarda un moment en face, et lui dit : ,

« Hélène, c'est le vieux Montarieux qui est mort sur réchafaud.... L'autre est vivant.... mais, si je le rencontre encore une fois, il ne m'échappera pas comme au Rocabert I

— Mon pèf è r &'écria Hélène avec un accent indicible de terreur et de joie, mon père, n'avez-vous pas horreur de tant de sang versé ?... N'y a-t-il pas assez de victinies, pas assez de morts?... Faites grâce à ceux qui survivent f..,

— Qu'osez-vous espérer?».. » interrompit le comte avec un geste terrible.

Mais se contenant aussitôt, il recula et reprit après uu' instant de silence:

i S^O HËLÈNE.

c Je n'ai plus rien à vous dire maintenant.. .. Vous retournerez au Rocabert.... vous y attendrez mes ordres.... Je ne tarderai pas à vous faire connaître ma Tolouté. >

A ces mots, il prit le bras du chevalier et l'entraîna hors du salon.

c Demain nous l'apaiserons , » dit Mme de Rocabert en serrant contre son sein la jeune fillç éplorée.

Mais M. de Blanquefôrt partit dans la nuit ; il partit sans avoir revu sa fille, et le lendemain matin on trouva sur la table du salon le billet suivant, adressé à Mme de Rocabert :

c Madame, c'est avec un regret inexprimable que je m'éloigne sans vous offrir mes respects et sans faire mes adieux à ma cousine. Dites-ltti, je vous en supplie, que je ressens ses chagrins et que je ferai tout ce ^ui sera en mon pouvoir pour les soulager. Qu'elle me pardonne d'en avoir été involontairement la cause, et qu'elle daigne me conserver quelque amitié.

«Veuillez, madame, agréer mon hommage et souffrir que je me mette à vos piedSr

« Chevalier de Vernècubs. »

Les deux dames retournèrent au Rocabert, et diX'huit mois s'écoulèrent sans qu'on reçût aucune lettre, aucune nouvelle du comte. Uh peu après ^avén^ ment du Directoire, Hélène apprit par les papiers publics que Montarieux était arrêté et que M. de Blanquefôrt père^ détenu depuis longtemps dans les prisons, allait être déporté à la Cruyane. Alors,

prenant une subite résolution, die réunit tout ce qu'elle possédait d'argent , ïiccepta une somme assez considérable que lui offrît Mme de Rocabert, et partît pour Paris avec l'espoir de. rejoindre son père.

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