‹ Hélène (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · LES FÉDÉRÉS · texte numérisé non relu

LES FÉDÉRÉS

Le jour suivant, le comte et sa fille retournèrent au Rocabert. Hélène apprit , au moment de monter en voiture » que la veille au soir Montarieux était reparti pour Paris.

Des bruits sinistres circulaient ; on parlait de nouveaux décrets promulgués par la Convention, et toute la noblesse, frappée en masse, fuyait vers la frontière.

Le premier soin du comte en arrivant au Rocabert fut de visiter et d'explorer le château , depuis les caveaux voûtés juqu'au faite des tours crénelées. Il lui fallut un guide pour parcourir ce vaste labyrinthe de salles, d!escaliers, de corridors et de passages obscurs; il pénétra dans des chambres souterraines dont les portes ne s'étaient pas ouvertes depuis

i06 HÉLÈNE.

un siècle , et dans des casemates où il y avait encore des piques du temps de la Ligue.

Le comte s'arrêta longtemps pour examiner Feutrée du château. C'était un passage voûté, aux extrémités duquel il y avait autrefois des portes dont on voyait encore dans le mur les gonds rongés par la rouille, et dont les vantaux de chêne n'existaient plus depuis un siècle ; mais les deux herses de fer, qui leur servaient en quelque sorte de doublure, avaient résisté à l'action du temps. Elles ne servaient plus , mais elles étaient toujours cachées dans leur gaîne de pierre , prêtes à tomber devant l'ennemi. M. de Blanquefort explora soigneusement ces formidables engins ; il s'assura que les grilles descendaient aisément dans leur rainure, et qu'elles étaient aussi solides qu'au temps où elles fonctionnaient entre les rudes mains des soudards de la reine Jeanne.

En rentrant dans le salon , le comte dit d'un air satisfait :

u Une armée assiégerait inutilement ce nid d'aigle ; c'est comme le fameux château d'Usson , en Auvergne; on ne le prendra jamais que par trahison ou par famine. >

Dom Massiot avait accompagné le vieux gentilhomme dans cette inspection; il prit h parole à son tour, et dit en redressant sa longue taille :

« Si les Jacobins tentaient d'escalader les remparts, on pourrait leur f^ire un accueil dont on parlerait longtemps dans le pays, et les historiens en écriraient le récit.

— 11 est souvent question de ce château dans Tbis-

toire de Provence > dit Mme de Rocabert; je possède une relation manuscrite des événements mémorables qui s*7 sont passés; c'est fort intéressant; mais par malhenr il s'y trouve des passages obscurs : ainsi je n'ai pu comprendre ce qu'on entendait Jadis par le saut du Rocabert. »

Le moine fit un signe presque imperceptible à H. de Blanquefort , qui dit froidement :

< Je n'en ai jamais ou! parler.

— C'était , je pense , quelque passage fort dangereux, reprit la vieille dame; le manuscrit raconte que plus de vingt gendarmes dû baron d'Agoult tombèrent dans le saut du Rocabert, et qu'on ne les revît oncques ; or, ceci prouve qu'ils disparurent dans un abtme.

— Évidemment il s'agit de quelque moyen de défense dont le secret est aujourd'hui perdu , » dit le comte avec un singulier sourire.

Hélène avait espéré que son père resterait au Rocabert; mais il repartit dès le lendemain avec dom Massiot, et plusieurs semaines s'écoulèrent sans qu'il donnât de ses nouvelles. Mlle de Blanquefort était dans de perpétuelles alarmes et supportait cette cruelle situation avec des alternatives d'abattement et de fermeté d'âme : tantôt elle voulait vivre dans une ignorance absolue de ce qui se passait hors de sa retraite; d'autres fois, au contraire, elle attendait avec anxiété le courrier hebdomadaire , et lisait avidement les papiers publics. Souvent elle repoussait avec désespoir ces feuilles où elle venait de voir le nom de Montarîeux, et elle disait en pleurant : •

108 HfiLÊNB,

« Oh! ma chère marraine, toutes les jeunes filles de France doivent gémir et trembler comme moi pour ceux qui leur sont chers! Hélas! quel est donc notre crime devant Dieu, qu'il nous a fait nattre dans un temps si malheureux?... »

Un jour, M. de Blanquefort arriva à Timproviste le P. Massiot l'accompagnait ; tous deux étaient méconnaissables. Le comte avait laissé croître une partie de sa barbe , et de longues moustaches grises se hérissaient sur sa lèvre supérieure ; il ne portait plus de poudre ; sa chevelure encore abondante était relevée en cadenette, et il était en uniforme d'officier de marine. Dom Massiot avait repris l'habit de son ordre; une robe de laine blanche flottait sur sa taille osseuse , et sa tète était enfoncée dans un capuchon. Ce yètement , qui dans le langage monacal s'appelle une c<mfe, avait de larges manches d'où le P. Massiot tira un missel et un crucifix de bois noir.

A la vue de ces costumes, de ces insignes proscrits, Mlle de Blanquefort s'écria toute saisie :

« Ah! mon père, vous avez remis votre uniforme, Yotre croix de Saint-Louis ! les royalistes ont donc le dessus ?

— Oui, ma fille, si Dieu le veut! répondit évasivement le comte.

— Nous pouvons maintenant arborer les symboles de notre sainte foi! ajouta dom Massiot en élevant son crucifix avec un geste de triomphe ; le règne de l'impie est passé! le jour de la justice se lève! Nous allons enfin donner la paix au royaume de France !»

flÉLÈNEv 109

Hélène et Mme de Rocabi^rt se regardèrent épouvantées : toutes deux comprenaient quelle serait la justice du moine et la paix qu'il ferait avec ses ennemis.

Le soir, aussitôt après le souper, M. de Blanquefort demanda à sa vieille hôtesse la permission de se retirer, en annonçant qu'il était forcé de repartir le lendemain avant le jour. Au moment où sa fille se levait pour lui faire la révérence et lui souhaiter un heureux voyage, il se rapprocha d'elle vivement, et la baisant au front, il dit d'une voix émue :

« Adieu, ma chère Hélène ; fasse le ciel que je vous revoie bientôt! »

Quand il fat soxti, Mlle de Blanquefort retomba tout éplorée sur son siège, et dit en se couvrant le visage de son mouchoir :

« Oh! ma chère marraine, je n'ai pas osé interroger mon père; je ne sais pas ce qui s'est passé, mais je suis sûre qu'on va se battre. »

La vieille dame, frappée de la même conviction, répondit tristement :

c Espérons que la guerre ne sera pas longue. D'ailleurs, mon enfant, il ne faut pas vous inquiéter outre mesure. Votre père a couru de plus grands dangers dans ses campagnes sur mer, et Dieu l'a préservé. »

Tandis que Mme de Rocabert s'efforçait ainsi de consoler la pauvre Hélène, la porte s'ouvrit brusquement, et Suzette entra tout en pleurs :

« Ah! mademoiselle!... si vous saviez ce qui se passe! s'écria-t*elle ; tous les garçons de la ferme sont enrôlés, mes ifrères en tète!... Ils partent demain

UO HËLfeNE.

à Taube.... G*est M. le comte et le P. Massiot qui les emmènent.... Ah! Jêsus^ mon Dieu, où Yont4Is donc? se faire tuer peut-être!

— Des enfants que la conscription n*ayait pas encore atteints! murmura Mme de Rocabert consternée.

— C'est vrai. L*alnê n'a pas encore dix-sept ans, reprit Suzette. Si tous les domestiques de madame n'étaient pas des gens hors d'&ge, ils partiraient aussi. Tantôt M. Firmin, ce pauvre vieil homme! s'écria la larme à l'œil que, s'il était*plus jeune, il irait mourir pour son roi.... Louiset, notre petit pfttre, un enfant de douze ans, disait de même, tant les discours da P. Massiot l'avaient enflammé....

— Celui-là pourtant a son aîné dans l'armée républicaine , dit Mme de Rocabert. Les deux frères auraient pu s'entre-tuer un jour de bataille....

— Oh! la guerre civile! la guerre civile! » murmura Hélène en élevant vers le ciel un regard morne et désolé.

Suzette continuait de pleurer et de se désespérer.

« Allons, ma pauvre enfant, sois raisonnable, lui dit Mme de Rocabert; rentre dans ta chambrette, fais tes prières et tâche de dormir un peu....

— Oh ! madame , je veux Veiller , au contraire ! répondit-elle en s'exaltant. Je veux veiller jusqu'à l'aube pour voir partir mes frères : ça me fera pleurer encore plus; mais c'est égal, il me semble que ça me consolera ! »

La vieille dame haussa les épaules en soupirant , et, s'approchant d'Hélène, elle lui dit avec une affectueuse sollicitude :

HÉLÈNE. m

« Vous êtes p&le, mon cher cœur ; vos mains sont brûlantes, et vous avez peine à vous soutenir. Je veux absolument que vous alliez prendre un peu de re-

— Oui, ma bonne marraine, je vous obéis, » répondit-elle d'une voix plaintive.

Et, prenant le bras de Suzette, elle passa dans sa i^hambre après avoir embrassé Mme de Rocabert. Elle ne se coucha pas cependant , et demeura tout habillée sur un-fauteuil , au pied de son lit. Suzette pleura longtemps dans un coin , la tète couverte de son tablier; mais bientôt, épuisée par la violence même de son chagrin, elle s^endormit profondément. Le Jour les surprit ainsi. Lorsque le premier rayon de l'aube frappa les vitrières, Mlle de Blanquefort, qui s'était par degrés assoupie , se releva en sursaut et appela la jeune fille. Toutes deux se h&tèrent de gagner la terrasse, et de regarder la vallée que do« minait cette immense élévation. Tout était tranquille autour de la ferme; les chiens dormaient couchés devant la porte ; une légère Aimée s'élevait au-dessus du toit , et le coq matinal chantait perché sur un vieux mur.

« Ils sont partis! ils sont partis déjà! s'écria Suzette en levant les bras au ciel; les voilà là-bas, au détour du chemin !... M. le comte et le P. Massiot sont à cheval.... les autres suivent à pied.... Us ont tous des écharpes vertes et le fusil sur l'épaule.... A présent ils redoublent le pas.... et c'est fini.... on ne les voit plus....

— Si du moins je pouvais les suivre! murmura Mlle de Blanquefort.

.— Grand Dieu .du ciel! pour vous battre aussi? s'écria Suzette.

— Pour me jeter entre les combattants ! répoùditelle avec exaltation. Le sacrifice de ma vie ne me coûterait rien, s'il pouvait empêcher cette lutte exécrable I »

Dès ce jour, Mme de Rocabert envoya régulièrement une partie de ses gens battre le pays pour tâcher d'avoir des nouvelles de l'insurrection; mais ces messagers ne recueillaient que de vagues renseignements et des rapports souvent contradictoires. On croyait assez généralement que les royalistes du Gomtat s'étaient joints aux fédérés de Marseille et attendaient l'armée républicaine au passage de la Durance. Quinze jours environ s'écoulèrent ainsi.

Un soir, c'était vers la Un d'août, le vieux Firmin, qui était continuellement en vedette sur le rempart, vint annoncer à Mme de Rocabert que des hommes, qu'on ne pouvait reconnaître dans l'obscurité, escaladaient au pas accéléré la montée du ch&teau.

c Ce sont nos gens! s'écria la vieille dame; des ennemis n'oseraient pas s'aventurer ainsi la nuit dans ce sentier, où quelques hommes suffiraient pour les arrêter et les tuer tous jusqu'au dernier.

— Fasse le ciel que mon père revienne avec eux! dit Hélène d'une voix étouffée.

-— Oui, mademoiselle, il revient! s'écria Suzette. qui accourait haletante; je l'ai vu de la plate-forme, et mes frères aussi; tout notre monde arrive. »

Un moment après, le comte, à la tête d'une vingtaine de paysans, entrait dans la cour.

flELÈNE. i 1 3

« Grâce au ciel, il ne nous est mort personne! cria-t-il aussitôt à sâ fille qui accourait au-devant de lui.

— On s'est battu! » dit-elle, en s'arrètant saisie d*efiroi à la vue du P. Massiot qui venait derrière le comte le bras en écharpe et le front ceint d'un linge sanglant.

Plusieurs d'entre les paysans étaient blessés aussi , et ïe plus jeune frère de Suzette avait le bras traversé par une balle.

« Entrez, entrez, mes amis, il 7 a place pour tous chez moi , s'écria Mme de Rocabert en allant vers ces pauvres gens ; on va prendre soin de vous sur-lechamp; » et se tournant vers Suzette, elle ajouta : « Alerte, ma fillette! que chacun se mette à la be«sogne; il faut que tout ce monde trouve à souper et à coucher ici.... »

La bonne dame aperçut alors seulement dom Massiot.

«Jésus Dieu, vous êtes blessé, mon révérend père ! s'écria-t-elle.

— Une balle morte qui m'a meurtri le bras, et un coup de sabre à la tête répondit-il froidement; ce n'est absolument rien ; j'en souffre très-peu, et je n'y aurais pas pris garde si Ton eût continué de se battre; mais pendant notre retraite je me suis aperçu que mon sang coulait.

— Ijà journée a été terrible, » ajouta le comte.

Hélène vit alors , à la lueur de la lampe qui éclairait l'escalier, qu'il avait le bord de son chapeau déchiqueté, et que son uniforme était tout souillé de sang et de poussière. A cet aspect, elle retira instinc-

114 BËLËNE.

tivoment la main qu'elle appuyait sur le J)ras de son père, et marcha derrière lui.

On entra dans le salon. M. de Blanquefort tomba sur un siège comme un homme harassé de fatigue. Sa fille vint près de lui ; elle tremblait de rinterroger . Pourtant elle se hasarda à lui dire :

« Hélas ! mon père , c'est donc aujourd'hui-même que TOUS yous êtes battu !

— Oui, répondit-il d'un ton bref; nous avons attaqué les républicains au passage de la Durance, et nous n'avons pas été heureux*... c'est à recommencer.

— Oh! mon père, ne me quittez plusl s'écria Mlle de Blanquefort d'une voix suppliante ; attendez ici la fin de cette affreuse guerre !

— Et qui vous dit qu'on m'y laisserait tranquille? répliqua le comte avec amertume.

— Nous sommes hor3 la loi, ajouta dom Massiot ; les Jacobins nous chercheront partout , et probablement ils viendront jusqu'ici avec le citoyen Montarieux à leur tête !

— S'ils l'osaient ! » murmura le comte avec un geste de tête menaçant.

Hélène frémit ; mais elle eut la force de cacher l'étonnement, l'effroi, la profonde douleur où la jetaient ces nouvelles. Jamais ses tristes prévisions n'avaient été jusque-là. En présence de si grands malheurs , elle retrouva tout à coup une sorte de calme, et elle envisagea l'avenir avea une morne résignation.

Dom Massiot se retira pour faire panser ses blessures ; le comte toucha à peine au souper qu'on lui

servit, et passa aussitôt dans sa chambre. Dès qu'il eut quitté le salon» Mme de Roeabert commanda k Suzette d'aller chjercher un de ses frères, et dit vivement à Mlle de Blanquefort :

» Nous allons enfin connaître les événements de celte campagne. »

U PBEmÈKE CAMPAGNE DE TISTÉ.

Le frère de Suzette était un brave garçon » d'une physionomie peu intelligente, et d'une force her- <niléenne. Quoiqu'il sortit à peine de l'adolescence, 3 avait déjà la taille , la robuste encolure d'un bomme dans la virilité de l'&ge. Il entra tout décontenancé, n'osant poser ses larges pieds sur le parquet, et regardant autour de lui d'un air e£Earouché.

< Viens çà, mon brave Tisté, et commence par l'asseoir, lui dit la vieille dame.

— Je n'en ferai rien, madame, sauf le respect que je vous dois! Non, je ne mç permettrai pas- cela! s'écria le jeune paysan en reculant denière le siège que Mme de Rocabert lui désignait

— Gomme tu voudras , dit-elle ; mais tu en auras

nS HÉLÈNE.

pour un peu de temps à rae répondre sur ce que je vais te demander.... Tisté, je voudrais savoir tout ce qui vous est arrivé depuis que vous êtes partis sous la conduite de M. le comte et du P. Massiot.

— Ça n'est pas long à raconter , répondit Tisté en faisant une pause à chaque phrase pour rassembler ses souvenirs. Nous sommes partis le beau jour de saint Dominique, un vendredi» par malheur; il 7 aura demain trois semaines.... Nous avons été droit à Oppèdes.... ensuite à Gavaillon.... ensuite à Novès.

^ Bien , mon garçon, interrompit Mme de Roca^ bert ; mais, durant cette promenade, que vous faisiez le fusil au bras, qu'est-il arrivé T qui avez-vous rencontré î

— Il ne nous est rien arrivé d'abord, répondit le jeune paysan , et nous n'avons point fait de mauvaise rencontre ; bien au contraire , nous trouvions partout des braves genr qui nous recevaient chez eux. La jeunesse venait se joindre à nous. Ceux qu'on appelle les patriotes se cachaient : ils avaient peur, surtout quand ils entendaient dire que le P. Massiot était avec nous. Il faut voir comme tout le monde tremble quand on parle dû P. Massiot I Ah ! c'est un saint homme celui-là ! Chacun en fait des louanges.... M. le comte lui-même a toujours son nom à la bouche : l'autre jour^ il a dit , en présence de nous tous : « Le P« Massiot 1 c*est un fanatique! » . A«cette singulière interprétation, Mme de Rocabert ne put s'empêcher de sourire et de s'écrier avec un mouvement d'épaules :

* Tu perds le fil de ton récit, mon pauvre Tisté.

B£lEN£. 119

Quoi ! il ne vous est riea arrivé de plus extraordinaire!

— Rien, absolument, répondit-il en secouant sa grosse tète, rien, si ce n'est l'affaire de ce matin.

— Ah ! c'est justement ce que je Veux savoir, s'écria la vieille dame ; dis vite, et n'oublie rien si tu peux.

— - Ça a commencé au point du jour, reprit Tisté d'abord d'un ton flegmatique, puis en s'animant graduellement. Nous étions peut-être cinq ou six cents sur la route d'Avignon. En arrivant au bac de la Du-^ rance, nous avons rencontré une bande de républicains: ils étaient sur l'autre bord, le long de la chaussée, criant et hurlant leurs chansons abominables. Le P. Massiot s'est misa nous parler alors.... je ne sais pas ce qu'il a dit ; mais le sang nous bouillait à tous.... Ah I ah ! il fallait voir I chacun de nous se sentait capable d'en écharper trois ou quatre, de ces brigands! Le P. Massiot a sauté bravement dans la barque avec une vingtaine d'hommes pour passer la rivière, et M. le comte nous a commandé de faire feu sur les républicains ; tout de suite ça a balayé la chaussée ; les uns tombaient, les autres se retiraient en désordre I Alors un petit scélérat de patriote, un garçon de douze ails peut-être , s'est retourné tout seul une hache à la main, et il est venu pour couper la traille, afin que la barque qui était déjà près du bord allât en dérive.... mais le P. Massiot ne lui en a pas laissé le temps : il Ta ajusté et l'a jeté par terre roide mort !

•" Un enfant, mon Dieu ! murmura Hélène glacée d'horreur.

Nous ayons tous passé alors! continua Tisté avec exaltation, et nous ayons commencé la bataille!... Je ne me connaissais plus ; j'étais comme un lion ; et le P. Massiot !... il allait toujours en avant en tirant des coups de fusil, et je le suivais de mon mieux.... M. le comte avait nus le sabre à la main ; il tuait tous ceux qui se trouvaient sur son passage... Ahl les scélérats I les huguenots I les brigands de patriotes! ils y auraient tous passé !•••

Par malheur, au moment où nous étions en train de les exterminer, il leur e$t venu un renfort.... Quand ils ont vu de loin cette troupe qui arrivait du côté d'Avignon, avec le drapeau rouge en tête, ils ont repris courage et se sont ralliés. Les autres les ont bientôt rejoints, et tous ensemble 3ont tombés sur nous.... C'est alors que le P. Massiot a été blessé. Nous avons reculé, et je ne sais pas bien ce qui s'est passé après ce moment, attendu que, comme je m'en allais à reculons en tirant toujours quelques coups de fusil, j*ai trébuché dans un fossé à moitié plein*d'eau...«Ilm'a fallu du temps pour me remettre sur mes jambes. Quand je suis sorti de là, j'ai vu les nôtres qui couraient à travers champs.... Le P. Massiot nous avait dit, avant la bataille, qu'en cas de déroute les gens du Rocabert devaient se rallier à cet endroit qu'on appelle le col du Luberon. Avant midi, nous y étions tous arrivés la vie sauve, et tout de suite nous nous sommes jetés dans la montagne pour revenir

^ Tu ne sais pas si les républicains ont continué leur marche à travers le pays? demanda Mme de Rocabcrt.

— On a dit beaucoup de choses, mais je n'y ai pas pris garde, répondit le jeune paysan.

— N'as-tu pas entendu parler du citoyen Montarieux ? dit alors Hélène en faisant un effort de courage pour articuler cette question.

— Si fait, mademoiselle, s'écria Tislè en serrant les poings; c'est lui que le P. Massiot appelle le féroce Jacobin. D est venu exprès de Paris pour se mettre à la tête des patriotes I... Oh ! c'est un grand scélérat, celui-là!...

— Va, mon garçon, va te reposer maintenant, reprit Mme daRocabert; tout ce que je souhaite, c'est que cette campagne soit la première et la dernière que tu fasses de ta vie !

Toute la nuit, cependant^ on fut en mouvement dans le château ; les paysans, qui déjà y avaient mis en sûreté leurs récoltes et leurs effets les plus précieux, se hâtaient de s'y réfugier avec toute leur famille. Tandis qu'ils allaient chercher un asile dans ces murs inexpugnables, les pâtres conduisaient leurs troupeaux sur les cimes de la montagne. Quand le jour parut, il n'y avait plus un seul habitant ni une seule têtciie bétail dans la vallée.

^gp

, LE SAUT DU IlOCABERT.

Rien n'annonçait pourtant que les bandes républicaines se fussent répandues le long de la rive droite de la Durance; selon le rapport de quelques hommes qui descendirent dans la matinée jusqu'au pied du Luberoni la plaine semblait déserte* Seulement, un paysan qui venait d'Avignon leur avait dit qu'on rencontrait beaucoup de troupes de ce côté, et que les patriotes se levaient en masse pour marcher sur Marseille.

Cette journée s*écoula tranquillement; le comte, armé de sa longue-vue, resta longtemps sur la plateforme, en dehors du château ; dom Massiot, debout malgré ses blessures, alla prêcher les paysans réunis sous le3 voûtes fraîches et sombres d'une longue salle basse, qu'on appelait encore la salle des Qensd*armes.

i 24 HÉLÈNE.

Le lendemain , de très-bonne heure , rhomme qui était de guette siu* les remparts annonça qu'un vieillard couvert de baillons, et la besace au dos, commençait à gravir la montée. Le comte vint luimême reconnaître ce personnage, et, après l'avoir attentivement regardé, il dit au J^. Massiot, qui accourait de son côté :

« C'est le frère Tiberge !*quel bomme pour changer de visage à volonté ! Je l'ai pris pour un vieux mendiant, et, s'il n'eût pas eu son bâton de lambrusque, qu'il a levé en m'apercevant, je n'aurais pu le reconnaître. »

€e faux mendiant était un ancien frère lai de l'ordre des Feuillants, lequel faisait le dangereux métier d'espion. Il était affilié aux Jacobins, fréquentait les clubs, et se tenait au courant de toutes les motions qu'on y faisait contre les royalistes. Dévoué corps et âme au P. Massiot, il lui avait plus d'une fois sauvé la vie en lui signalant les moyens qu'on allait prendre pour l'arrêter. En ce moment, il venait lui rendre compte de ce qui s'était passé la veille au club de P....

« Hier soir, dit-il, la séance était présidée par le fils Montarieux. Ils étaient au moins trois cents dans l'ancienne église où se tient maintenant le club. Gomme d'habitude, je m'étais mêlé avec les plus furieux. La discussion était sur les moyens à prendre pour arrêter le révérend P. Massiot.

-^ Savent -ilsoù je suis? demanda le moine.

— Oui , mon révérend père> répondit Tiberge, ils le savent ; mais on leur a fait, d'ailleurs, un faux rapport ; des gens mal renseignés .ont répandu le

bruit que^i. le comte n'a pas pu regagner les gwgcs du Luberon avec ses hommes, et qu'il s'est jeté, au contraire, du côté du Mont-Yentous. Alors ceux du club, s'étant figuré qu'il n'y a personne ici avec Votre Révérence que des femmes et des enfants hors d'état de tirer un coup de fusil, ont décidé d'y faire aujourd'hui même une visite domiciliaire afin de vous arrêter. Caïus Montarieux , comme on - l'appelle maintenant, a d'abord combattu celle proposition, et, quand il a vu que personne ne se rangeait & son avis, il a demandé qu'on désignât vingt-cinq hommes pour cette expédition , et s'est réservé de les commander en personne.

— Eh bien ! nous les attendons ! » s'écria le P. Massiot en frappant du pied le sol de la plate-forme et en mesurant de l'œil les précipices qui l'environnaient.

M. de Blanquefort releva aussi la tête avec un geste de défi, puis il dit froidement: c La séance du club s'est-elle prolongée fort tard î

— Environ jusqu'à l'heure des matines, répondit naïvement le frère lai. Lorsque je suis sorti de la ville au point du jour, il y avait déjà quelques hommes en bonnet rouge devant le logis de Gaîus Montarieux ; dans une heure, peut-être, toute celte troupe sera ici.

— Entrez, entrez, cher frère, » dit le P. Massiot en passant le premier sous la voûte.

Le bruit s'était déjà répandu dans le château qu'un étranger venait d'arriver ; Hélène accourut, et vil, non sans surprise, son père arrêté au milieu de la cour avec un gueux qui semblait lui parler familière-

ment ; elle demeura debout sur les deniières marches de rescaliér, les obseryant ayec.une curiosité inquiète. Un moment après, le comte se rapprocha de la porte et cria, en se tournant vers un groupe de paysans , qui paraissait attendre ses ordres : « Les hommes à la herse !»

À ce commandement, les paysans montèrent dans une petite chambre construite au-dessus de la voûte, qu'on appelait encore le corps de garde, et, deui minutes plus tard, Hélène vit avec un étonnement inexprimable la herse s'abaisser devant la seconde porte.

« Mon père ! s'écria-t-elle en allant vers le comte, est-ce que nous sommes menacés de quelque attaque?

— Rentrez, ma fille, dit»il impérieusement sans lui répondre, rentrez ; votre place n'est pas ici en ce moment.

— Si fait, mon père, car vous .allez courir peutêtre quelque danger, » lui répondit-elle d'un, air résolu et avec le vague pressentiment de ce qui devait arriver»

Le cemte n'insista pas,, mais il ordonna que tout le nionde se tînt par delà l'enceinte de la pemière cour, sans faire aucun mouvement, aucun bruit qui

" pût faire soupçonner qu'il y avait tant de gens dans le château. Hélène se retira alors et alla avertir sa

^ marraine de ce qui se passait.

oc Rassurez-vous, mon enfant, lui répondit la vieille dame sans s'émouvoir ; quand même il y aurait une armée sous , ces murailles, nous n'aurions rien à craindre: depuis des siècles on dit, en manière de

HliLËNE. 127

pi^overbe, qu'una bergère avec sa qnenottiUe suffirait pour garder le Rocaberf .

— Plût au ciel, en ce cas, que je fusse seule ici pour le défendre ! s'écria Hélène ; ah ! ma chère marraine, le P. Massiot est resté, avec les frères de Suzette , dans le corps de garde ; s'il guette de là quelqu'un, c'est pour le tuer.

— Pourquoi ? Ce serait inutile, puisque personne ne peut pénétrer de force dans le ch&teau ; fussent ils cent contre la herse, ils ne l'âbranleraient pas, et c'est à peine s'ils pourraient entrer une trentaine à la fois sous la voûte ; on les empêcherait même d'aller plus avant que la plate-^orme, en fermant la première herse.

— On Fa laissée ouverte ; qui sait pourquoi î * murmura Hélène frappée d'une crainte v^gue.

Elle sortit alors sur la terrasse, parcourut la vallée du regard et rentra précipitamment en s'écriant:

« Je vois une troupe de gens armés qui débouche dans le chemin 1 Leurs fusils reluisent au soleil...; Oh ! ma bonne marraine, ce serait donc vrai ce qu'a dit ce moine!

— Quoi donc ? qu'a-t-il prédît qui puisse vous effrayer à ce point, mon enfant ? demanda vivement la bonne dame.

— Hélas ! tontes sortes de malheurs, « répondît Hélène sans oser s'expliquer davantage.

Puis elle retourna sur la terrasse ; mais, de ce point, on ne dominait qu'une partie de la vallée, et on ne pouvait apercevoir que les premières ramper du rude chemin qui aboutissait au château.

« Venez, ma chère Hélène, dit, alors Mme de Rô-

caberl ; il y a non loin d'ici un endroit d'où nous pourrons observer, sans être aperçues, tout ce qui se passe. Venez ; suivez-moi. »

A ces mots, elle gagna l'extrémité de la terrasse, et parcourut d'un pied encore agile le chemin de ronde qui longeait le rempart ; pénétrant ensuite dans des passages qu'Hélène ne connaissait point, 'et gravissant un escalier semblable à une échelle de pierre, elle entra dans un réduit situé au-dessus du corps de garde et éclairé par des meurtrières dont la baie s'ouvrait en biseau, dans l'épaisseur du mur. Une étroite fenêtre qui donnait sur la cour laissait pénétrer, en ce mement, un gai rayon de soleil à travers les fentes de son vantail de chêne , et jetait un jour clair dans cette logette où personne n'était venu depuis nombre d'années. Les oiseaux de proie y faisaient leur nid, et la voûte était tapissée de ces grapdes toiles semblables à des lambeaux de gaze que les araignées filent contre les vieux murs, Da haut de cette espèce d'observatoire où se tenait jadis le guetteur, on découvrait une grande partie de la vallée, le chemin suspendu entre des précipices et la plate-forme sur laquelle s'ouvrait la porte du château. Les deux dames s'approchèrent des meurtrières et regardèrent en bas. Déjà une troupe d'une vingtaine d'hommes gravissait l'immense rocher au sommet duquel s'élevait le Rocabert.

Hélène reconnut alors Montarieux ; il marchait le premier, la tête découverte et son bonnet phrygien à la main. Une longue redingote à lisérés rouges descendait jusque sur ses bottes à revers fauves ; il portait en ceinture l'écharpe tricolore et avait le

HÉLÈNE. fW

sabre au côté. Les gens qui le suivaient étaient en carmagnole, en bonnet rouge, et armés de fusils.

« Voilà donc des Jacobins ! dit la vieille dame en considérant avec plus de curiosité que de frayeur la bëoide qui s'approchait ; ils sont bien téméraires de s'aventurer sur une pareille route !

— Juste ciel ! que va-t-il arriver s'ils montent jusqu'ici ? s'écria Mlle de Blanquefort.

— Rien du tout, mon cher cœur, répondit Mme de Rocabert ; comme la herse est baissée, ils n'entreront pas ; et se trouvant ainsi à la porte, ils s'en retourneront tout naturellement comme ils sont venus. " .

— Dieu le veuille ! » murmura Hélène ; et allant vivement .vers la fenêtre, elle essaya de vwr ce qui se passait dans la cour. « Personne né bouge là-bas, reprit-elle, je n'aperçois ftme qui vive.... Mais mon père et dom Massiot, où sont-ils donc?

— Ici dessous, je pense, répondit Mme de Rocabert ; nous allons savoir ce qu'ils y font. »

A. ces mots elle appuya le pied sur le carrelage qui formait le plancher ; un de ces carreaux de terre était mobile et il ^écpuvrait, en se relevant, une ouverture pratiquée dans le plafond de l'étage inférieur et dissimulée entre les poutres. Ce trou, qu'on appe** lait un judas, servait à observer les gens qui se trouvaient dans le corps de garde. Hélène en se baissant aperçut tout d'abord M, deBlanquefortet le P. Massiot au milieu d'une douzaine de leurs hommes, parmi lesquels se trouvait l'étranger arrivé deux heures auparavant.

* Comme ils sofnt tranquilles et silencieux ! dit-

elle à vok basse. Oh^ le P. Massiot a un visage qui fait çeur. .

— Qu'est-ce qu'il médite donc î murmura la vieille dame avec quelque inquiétude.

— Écoutez! écoutez! dit Hélène en prêtant Uof pille ; voilà cet étranger qui p^rle d'un ton animé. »•

Le frère Tiberge, caché derrière la petite croisée du corps de garde, signalait les arrivants.

« Je les connais tous ! s'écria-t-il avec une expression farouche; celui qui marché le premier, e'est le. fils MontarieuXj le terroriste, l'ami de Robespierre.... Tous CQUx qui le suivent sont des Jacobins... Il n'y en a pas un qui n'ait les mains rouges du sang des royalistes.... Voilà Janes le cordonnier, celui qui a pendu à un réverbère M. le marquis de G.... Yoilà les deux frères Simon, qu'on a surnommés les pourvoyeurs de la guillotine! Ils sont tous accourus.... Ils sont devant vos yeux!.;.»

Cette lugubre énumération exalla jusqu'à la frénésie les hommes assemblés dans le corps de garde; tous frémissaient de rage ; l'mi des frères de Suzette s'écrîa:

c Nous allons leur ^airë subir le châtiment de leurs crimes 1

— Encore un moment, mon fils l* répondit dom Massiot, l'œil ardent^ les lèvres^ blêmes et enserrant la main avec un geste terrible.

— Juste ciel! dit Mme de Rocabert, est-ce qu'il voudrait faire une exécution de tous ces gens-là î

— Il tuera celui qui les commande, c'est certain ! murmura Hélène avec désespoir ) je le verrai mou-

HÉLÈNE. I3t

rir !... Oh ! si je pouvais Tempêcher de venir jus* qu'ici!... »

A ces mots elle eourut vers la meurtrière, et passant le bras à travers cette étroite ouverture, elle agita vivement la main pour faire signe à ceux qui arrivaient sur la plate-forme de s'éloigner. Mais ils ne remarquèrent pas cette main frêle, étendue au-dessus de leur tète comme pour les protéger. Marcellin Montàrieux seul l'aperçut an moment où il allait franchir la porte; et frappé de surprise, ne, sachant de quelle manière interpréter ce geste d'une personne qu'il ne voyait pas, il s'arrêla et demeura en arrière, tandis que les siens pénétraient en tumulte sous la voûte et commençaient à vociférer.

Presque au même instant le comte cria d'en haut : « A la herse!... » Et ce comùiandement n'était pas achevé, que Te formidable engin tombait lourdement: Montàrieux seul était resté en dehors sur la plate-forme ; tous les^ autres étaient pris entre les deux grilles.

« Yoilà ce que voulait le P. Massiot! dit Mme de Rocabert avec stupeur ; ces gens-là sont en son pouvoir!...

— Non pas tous ! s'écria Hélène.

— Allons! allons là-bas, mon enfant; il s'agit d'empêcher un massacre, reprit la vieille dame avec énergie ; ces hommes sont des ennemis, je le sais ; mais je ne veux pas qu'on les tue pour ainsi dire sous nos yeux!... »

Comme elle prononçait ces mots, une épouvantable clameur lui coupa la parole ; des cris lamenta-

biçs retenlircnt jusqu'au fond de la vieillo forteresse; puis, tout à coup, il se fit un grand silence. Les deux femmes étaient demeurées immobiles Fane devant l'autre, et glacées d'horreur ;. elles comprenaient que quelque épouvantable exécution venait de s'accomplir. Hélène se retourna en tremblant et regarda au dehors: Montarieux était encore sur la plate-forme ; mais il avait reculé jusqu'au parapet. Son visage était" très-pâle, et il regardait devant lui d'un œil fi^^e.

Sans hésiter, sans proférer une seule parole, les deux dames se hâtèrent de descendre ; mais en entrant dans la cour elles s'arrêtèrent comme pétrifiées : il n'y avait plus personne sous la voûte, et un gouffre s'était ouvert entre les deux grilles. Dom Massiot était là ; il se rapprocha de la vieille dame, et lui dit avec Taccent d'une joie farouche :

« Vous demandiez, madame, ce que c'était qae le saut du Rocabert ? £b bien, le voilà 1

^ Ils sont donc tombés tous là dedans ? dit-elle en détournant la tête avec un mouvement d'horreur. ^ ' ■

— Est-ce qu'ils uous ont jamais fait grâce, à nous? s'écria le moine.

I — Non! mais vous allez encore plus vite qu'eux en besogne ! » répliqua Mme' de RocSibert avec une secrète indignation.

Cependant Hélène s'était rapprochée de son père, dont elle suivait avec anxiété tous les mouvements, n donnait des ordres aux hommes réunis dans le corps de garde. Ils manœuvrèrent de nouveau, et le plancher qui avait basculé comme un pont-levis,

entre les deux grilles, ferma le gouffre en retombant. Alors le comte dit en regardant ilu c6té de la plateforme :

« II y a encore quelqu'un là dehors....

-^ Un homme seul ! un homme qui ne pourrait pas se défendre ! s'écria Hélène en se mettant audevant de son père, les bras étendus.

— C'est Caïus Montarieux ! » dit le frère Tiberge en sortant du corps de garde avec un fbsil ; et visant àla tète, il tira....*

La balle toucha Montarieux au front, mais elle sillonna la peau seulement et ne lui fit qu'une légère blessure. Il mit la main à ses pistolets de ceinturé et s'avança résolument.

« Retirez-vous, monsieur, retirez-vous, au nom du ciel! lui cria Hélène éperdue; sauvez-vous.... je vous en conjure à genoux I... »

Il demeura encore un moment immobile en la regardant à travers la herse, ensuite il regagna lentement le chemin bordé de précipices.

« Il s'échappe 1 dit Tiberge en faisant un signe au P. Massiot et en rechargeant son fusil.

— Mon père, s'écria violemment Mlle de Blanquefort, souffrirez-vous qu'il soit assassiné sous vos yeux?...

— Laissez-le aller, dit le comte en arrêtant le bras du frère Tiberge; nous le retrouverons une autre fois.... »

Marcellîn Montarieux se retira ainsi librement. Au moment où il disparaissait, le comte, qui l'avait suivi du regard, dit froidement à sa fille :

« Savez-vous qu'il s'était mis à la tête de ces misé-

i34 HÉLËNE.

rables qui venaient ici croyant n'y trouTer que des femmes sans défense! Savez-vous que c'étaient des agents du tribunal révolutionnaire qui marchaient sous ses ordres, et que quiconque tombe entre leurs mains meurt sur Téchafoud ?

— Non, mon père, je ne le crois pas aussi cruel, arssi infâme, répondit Hélène avec fermeté ; s'il eom* mandait ces hommes sanguinaires, c'était pour nous protéger et nous défendre contre eux....

— Est-ce qu'il l'aurait pu ! » interrompit dédaigneusement le comte. Puis, montrant d'un geste énèrj^que l'endroit où tant de malheureux venaient de périr, il ajouta :. c Nous avons su nous défendre nous-mêmes! ?

Après cette terrible matinée, une morne tranquillité régna dans le château. Sur le soir, Mme de Rocabert envoya chercher secrètement l'abbé Jansenne, qui, bien qu'on eût fermé son église, était demeuré parmi ses ouailles. Il arriva au Rocabert avant le jour; et la bonne dame lui fit dire, dans la chapelle, une messe des morts.

Page 1