EN MER
Dès le lendemain, Mlle de Blanquefort prit le chemin de Bordeaux, où elle espérait trouver des navires de commerce en partance pour Cayenne. Tandis que la voiture qui l’emmenait roulait sur la grande route, et qu’elle perdait de vue la rade de Rochefort, la frégate la Charente cinglait, toutes voiles dehors, vers la haute mer. Il y avait à bord environ deux cents déportés, tous condamnés sans jugement après une espèce de razzia que le Directoire avait fait exécuter à Paris et dans les provinces, frappant sur ses ennemis sans distinction de couleur, et les enveloppant dans la même proscription.
La saison était favorable, et l’on aurait pu compter sur une courte traversée, si l’on n’avait eu à redouter que les vents et les orages ; mais il fallait échapper
aux Anglais, qui croisaient en vue des côtes et bloquaient tous nos poils. La Charente ne tarda pas à les rencontrer ; leurs navires lui donnèrent la chasse jusqu’à l’entrée de la Gironde, où elle s’échoua pour ne pas tomber entre leurs mains. Les déportés subirent toutes les horreurs d’un naufrage, et demeurèrent près d’un mois en rade sur leur prison flottante, qui était hors d’état de reprendre la mer. Ce désastre leur sembla une faveur de la Providence ; ils espérèrent que tant de souffrances et de dangers les sauveraient de l’exil ; mais celte illusion ne fut pas de longue durée ; on les transborda sur un navire de la République, et, vers la fin d’avril, le capitaine de la Décade eut ordre de partir : cette fois, l’Anglais avait laissé le passage libre.
Quand la frégate eut gagné le large, on ouvrit l’entre-ponl dans lequel les déportés étaient enfermés depuis vingt heures. La plupart, affaiblis parla faim, suffoqués par une atmosphère méphitique, curent peine à monter sur le gaillard d’avant. A mesure qu’ils revoyaient le ciel , ils parcouraient des yeux l’horizon et ne détournaient plus leurs regards d’une ligne bleuâtre qui apparaissait encore au-dessus de l’eau. Quelque temps encore cette forme indécise se dessina sur le fond éclatant du ciel ; puis elle s’évanouit comme un nuage que le vent dissipe : c’en ôtait fait, cette fois ; on avait perdu de vue les côtes de France, et l’exil commençait. •
Alors tous les déportés quittèrent les bastingages et vinrent se grouper en silence sur le pont, le visage morne, la contenance abattue, et l’âme oppressée d’une commune douleur. Ces malheureuses victimes
des discordes civiles appartenaient à toutes les classes de la société ; il y avait là des prêtres, des paysans, des nobles, des bourgeois, qui professaient à peu près les mêmes opinions ; ils formaient à bord le parti royaliste , qui avait pour chef M. de Blanquefort, mais dont le vieux moine de l’ordre des Feuillants, dom Massiot, était l’âme. Malgré le décret qui abolissait les distinctions nobiliaires, l’ancien officier de marine avait gardé son titre; on ne l’appelait que M. le comte ; l’équipage même ne le désignait pas sous un autre nom.
Le pafti jacobin n’était représenté que par Marcellin Montarieux; la réaction thermidorienne, qui avait envoyé le père à l’échafaud, achevait de se venger sur le fils , et, dans sa terrihlc justice, elle l’avait condamné à aller rejoindre à Cayenne Billaud-Yarenne et Collot d’Herbois. Quelques criminels de bas étage, des faussaires, des voleurs de grands chemins, avaient été à dessein confondus avec les condamnés politiques; mais cénx-ci surent se soustraire à ce contact révoltant. Dès le premier jour, on se sépara par groupes qui ne se rapprochèrent jamais, même dans les moments de la plus grande détresse et du danger le plus pressant. Les royalistes occupaient un des côtés de l’entre-pont, et leur quartier général était au pied du mât de misaine ; chaque matin on les voyait réunis à cette place, que les matelots de la Décade, appelaient par dérision le carré du drapeau blanc.
Les échappés des bagnes se tenaient plus loin à l’avant; là ils chantaient des refrains qui effarouchaient même les vieux matelots, et jouaient aux cartes toute la journée.
Marcellin Montarieux demeurait entièrement isolé entre ces deux groupes. Les royalistes frémissaient à ce nom de Montarieux , si fatalement illustré par le père, et la haine qu’ils portaient au fils se manifestait d’une manière tacite, plus injurieuse mille fois que des actes et des paroles: jamais ils ne lui adressaient la parole ; ils évitaient même de le regarder, et agissaient enfin comme s’ils ne se fussent pas aperçus de sa présence. D’un autre côté, la bande des malfaiteurs l’insulta d’abord de ses avances et de sa familiarité ; mais Marcellin supporta avec un égal sang-froid toutes ces ignominies; il repoussa avec un mépris glacé la sympathie des uns et endura avec une dignité calme les outrages muets des autres. Ün sentiment de réserve et de délicatesse lui faisait éviter soigneusement la rencontre de M. de Blanquefort; une fois cependant il arriva qu’ils se trouvèrent face à face au pied de l’échelle qui servait d’escalier pour monter de l’entre-pont sur le gaillard d’avant; Montarieux donna aussitôt le pas au comte, et s’inclina avec une intention marquée de respect ; mais celui-ci ne lui rendit pas son salut et passa devant lui en détournant la tète.
Après quelques jours de navigation, les déportés furent convaincus qu’ils étaient destinés à subir sur la Décade toutes les privations que des créatures humaines puissent supporter sans mourir. La frégate aurait été pour eux une prison plus horrible que les cachots dont ils sortaient, s’ils n’eussent joui de la lumière du soleil et respiré l’air salubre de la mer. Leur régime était celui du bagne : la soupe aux fèves et le biscuit moisi, avec la seule différence que
celte affreuse nourriture leur était mesurée plus parcimonieusement que celle des forçats. Il y avait parmi les déportés des hommes qui étaient en quelque sorte indifférents à cette misère excessive; c’étaient ceux qui, comme dom Massiol, avaient passé leur vie dans les austérités du cloître. Qu’importait à un religieux qui avait suivi la règle des * Feuillants de dîner avec une écuellée de soupe maigre, de porter des vêtements en lambeaux , et de coucher dans un hamac où il ne pouvait se retourner ?
Chez les Feuillants on vivait les trois quarts de l’année au pain et à l’eau ; l’usage du linge était défendu ; une planche étroite servait de lit, et la discipline était bien autrement rigoureuse qu’à bord de la Décade.
Mais pour ceux qui n’avaient jamais vécu dans cette pauvreté volontaire, c’était une lente et cruelle torture que le régime des déportés. M. de Blanquefort, le chevalier de Vernègues et Marcellin Montârieux avaient des habitudes qui leur rendaient plus affreuse une telle misère ; ils la supportèrent néanmoins avec une égale fermeté , sans jamais faire entendre une plainte ou l’expression d’un regret.
Le comte n’avait rien perdu de sa sérénité, de sort inflexible courage; sans chapeau, sans chaussure, couvert seulement de son vieil uniforme, dont les revers usés étaient boutonnés sur sa poitrine, il montait sur le pont, quelle que fût l’ardeur du soleil ou là violence du vent , et passait la journée tantôt se promenant les mains derrière le dos, tantôt accoudé contre les hauts-bords et les yeux tournés vers la mer. Il parlait peu et ne se plaignait jamais ; si l’altération de ses traits et la pâleur de son teint n’eus-
sent accusé ses souffrances, on aurait pu croire qu’il ne s’apercevait pas des privations auxquelles il élait réduit. Un jour qu’il marchait avec peine et semblait plus abattu, le chevalier lui ayant demandé s’il se trouvait malade, il répondit simplement:
« J’ai faim. » . . . - ■
Cependant, la maladie commença ses ravages; bientôt on ne vit plus que des figures hâves, se traînant péniblement de l’cntre-pont sur le gaillard d’avant ; la traversée se prolongeait ; au bout de deux mois de navigation, la Décade était encore loin des côtes. Les déportés étaient minés par tous les maux qu’engendrent des privations extrêmes; les plus jeunes, les plus robustes avaient seuls résisté à ces mortelles influences, et il devenait probable que la Décade ne débarquerait sur les plages de la Guyane qu’une faible partie de sa cargaison humaine.
M. de Blanquefort était consumé par une fièvre lente ; un jour il n’eut plus la force de se lever de son hamac et il fallut le transporter à l'infirmerie. On le mit à côté de dom Massiot, dont la santé était aussi profondément altérée. Le vieux moine ne cessait de prier h haute voix et de discourir avec exaltation. Quand il aperçut le comte, il se releva sur le lit de toile où il était à moitié enveloppé comme dans un linceul, et commença à l’entretenir des idées qui le préoccupaient encore; mais M. de Blanquefort l’écouta à peine : les passions politiques se taisaient maintenant dans son âme; il revenait aux sentiments naturels, aux affections tendres, dont le germe impérissable est plus fortement enraciné dans
il!
le cœur humain que les opinions exaltées et les vains enthousiasmes; il songeait à sa fille avec une émotion douloureuse, et regrettait le foyer domestique depuis si longtemps désert. Par moments, ces souvenirs lui faisaient venir les larmes aux yeux; mais alors il détournait la tête, pour que le chevalier de Vernôgues ne s’aperçût pas qu’il pleurait dans la crainte de mourir loin de son unique enfant.
. Le même soir, tous les déportés qui pouvaient encore se tenir debout étaient réunis sur le gaillard d’avant, les yeux tournés vers le couchant, où le disque du soleil était près de disparaître. C’était un grand et sombre tableau. Il n’y avait pas un nuage au ciel, et la mer, unie comme un miroir, était d’un bleu d’indigo dont les teintes foncées se fondaient à l’ouest dans une zone lumineuse du rouge le plus éclatant. La frégate jetée comme un point au centre de cette nappe immense, se balançait avec un mouvement presque insensible sur les vagues endormies qui battaient mollement ses flancs noirs , barrés de longues raies blanches. Aucune voile ne se montrait à l’horizon ; aucun bruit ne passait dans les airs; tout était tranquille et muet dans les vastes solitudes de l’Océan. Quelques jeunes prêtres étaient assis sur la drome et admiraient en silence les splendeurs de l’astre près de descendre dans les flots. Plus loin, d’autres déportés formaient un groupe bruyant ; les uns chantaient un refrain des halles, d’autres mâchaient avec sensualité de vieux bouts de tabac dédaignés par les matelots ; d’autres encore se disputaient dans un langage qui n’appartient qu’à la population des bagnes. Montarieux était seul à l’écant,
un bras appuyé contre les hauts-bords et le regard perdu dans l’espace.
En ce moment le chevalier parut sur le pont. Tl marcha d’abord d’un pas rapide, comme pour rendre leur élasticité à ses muscles engourdis, et respira avidement l’humide fraîcheur qui sortait de la mer. Puis, se retournant tout à coup, il vint droit à Montarieux, et, sans parler, lui tendit la main; celui-ci, saisi d’un étonnement inexprimable et d’une vive émotion, répondit à ce geste d’une main tremblante. Il y eut un silence ; ensuite le chevalier dit avec un sourire triste :
« Nous étions plus heureux à la villa Marini! »
Ces simples paroles réveillèrent soudainement dans l’âme de Montarieux toutes les impressions de sa première jeunesse; le passé se déroula devant ses yeux; il revit dans un radieux lointain la vallée de Vaucluse, ce beau ciel d’un si tranquille azur, ces bocages profonds, ces eaux murmurantes et celte enfant qu’il suivait d’un regard amoureux sous les ombrages de la villa. Ce souvenir traversa son cœur comme un glaive; un flot de larmes gonfla sa poitrine; il cacha son visage dans ses mains et murmura avec des sanglots :
« Oui, le bonheur était là! Oh! folie humaine! Aveugles que nous solmmes ! malheureux ! malheureux que je suis ! »
Le chevalier fut vivement touché de cette douleur ; il s’assit en silence près de son ancien ami et le considéra avec une expression affectueuse. Celui-ci se remit un peu et reprit d’un ton pénétré :
« Chevalier, vous êtes le premier venu vers moi ;
Diq
mais croyez que, quoique je n’aie pas essayé de me rapprocher de vous, j’eusse volontiers donné mon sang pour avoir le bonheur de vous serrer la main encore une fois.
— Je le sais, mon cher Marcellin, répondit le chevalier; depuislongtemps je vous aurais abordécommc ce soir, si les haines politiques étaient éteintes dans tous les cœurs comme dans le mien.
— M. le comte de Blanquefort me considère toujours comme un ennemi ! dit douloureusement Montarieux. Ah ! s’il savait tout ce qu’il y a au fond de mon cœur de respect et de dévouement pour lui, il me haïrait moins peut-être.
— Autrefois, il avait d’autres sentiments, dit le chevalier; vous le savez, Marcellin, il vous destinait sa fille. »
Montarieux leva les yeux au ciél avec une sourde expression de douleur et de regret. Le chevalier poursuivit d’un ton mélancolique :
« Pauvre Hélène!... elle vous aimait, et son cœur vous est resté malgré l’absence, malgré vos opinions, malgré la terrible célébrité attachée à votre nom. Son père ne le lui a pas pardonné. Depuis notre voyage à P ... il a cessé de lui écrire; probablement elle ignore notre sort.
— Que dites-vous? interrompit Montarieux; elle était venue A Rochefort, pourtant....
— Est-il possible! Comment le savez-vous? s’écria le chevalier.
— Je l’ai vue, » répondit Montarieux.
Alors il raconta comment, à l’heure du départ, tandis que les déportés descendaient vers le port, il
avait aperçu Hélène penchée h une fenêtre et suivant des yeux le triste cortège.
« Vous vous ôtes trompé, mon cher Marcellin, dit le chevalier en soupirant ; nous aussi nous l’aurions reconnue.
—Oh! c’était elle! c’était bien elle! » murmura Montarieux en serrant contre son cœur un papier caché dans la doublure de sa vareuse. Mais il 11e montra pas au chevalier cette preuve irrécusable de la présence d’Hélène. Celui-ci reprit d’un air de triste conviction :
« Le comte mourra sans avoir la consolation d’cinbrasser sa fdle.
— J’ai pour lui un meilleur espoir, dit vivement Montarieux; si vaste que soit l’univers, si loin qu’on aille en quittant ceux qu’on aime, on les retrouve un jour !
— Vous espérez retourner en France? murmura le chevalier en soupirant.
— J’espère en la justice du ciel, répondit Montarieux ; car j’ai expié mes fatales convictions et j’en ai subi l’horrible châtiment. Hélas! qui oserait me reprocher les fautes de ma carrière politique?... n’ontelles pas été lavées par le sang de mon père ?
— Vous lui avez arraché beaucoup de victimes! dit sourdement le chevalier.
— Mon père n’était pas cruel, poursuivit Montarieux avec une pénible émotion ; mais comme tous les hommes d’une intelligence bornée, il avait des convictions implacables. Durant la funeste période de sa puissance, il a donné des preuves de la vertu la plus héroïque et la plus barbare; hélas! sa foi politique
Diquized by Goog le
ressemblait au fanatisme des ministres de l’inquisition; comme les inquisiteurs, il a été impitoyable, quand il s’est agi de défendre ou de venger ses croyances. Je ne partageais pas ses sentiments, j’avais horreur de ses actes, et pourtant il y avait entre nous une fatale solidarité.... je ne pouvais le renier.... je devais le suivre, car il était environné de périls et allait vers un abîme.... Mais quelle vie, grand Dieu! quelles luttes incessantes! combien de fois, l’âme saisie d’indignation et de douleur, j’ai été près de grossir volontairement le nombre de ses victimes!... Oui, j’ai délesté ses maximes, j’ai maudit sa cruelle justice; je l’ai liai longtemps.... mais, aujourd’hui que son supplice a tout expié, je n’ai conservé qu’un souvenir, celui de son dernier adieu...
— Vous l’avez revu à ce moment terrible? » dit le chevalier en frémissant.
Montarieux lit un geste affirmatif et continua d’une voix brisée :
« Quand il fut condamné, je tentai inutilement de pénétrer dans sa prison. L’exécution devait avoir lieu le lendemain.... toute la nuit je demeurai aux environs de la Conciergerie, et le matin j’étais là parmi la foule, qui trépignait et vociférait en attendant les condamnés ; j’entendais autour de moi le nom de mon père, et toutes les bouches le vouaient à l’exécration.... Quand le fatal cortège parut, j’avançai au premier rang, et malgré l’escorte qui environnait le tombereau, je me précipitai vers mon père.... Il était agenouillé sur les planches et tenait un livre entre scs mains liées, un livre de prières qui m’a été remis depuis.... Sa figure était calme; il priait, je crois....
En me voyant, il fit un grand soupir, et, se penchant vers moi comme pour m’embrasser, il me dit avec un accent inexprimable de tendresse et de regret : « Adieu, mon cher fils.... adieu, je me repens.... Ah! « si ta mère eût vécu, je ne serais pas ici.... » Je ne pus lui répondre; mon esprit s’égarait ; j’essayai machinalement de monter dans le tombereau, mais la roue me renversa, et les hommes de l’escorte me rejetèrent presque évanoui au milieu de la foule.
* Montarieux se tut, et demeura un instant accablé par ses souvenirs. Le chevalier aussi gardait le silence et considérait son ami d’un air navré. Enfin, Marcellin se remit et reprit d’un ton plus calme ;
« Oui, j’en ai la ferme espérance, le comte résistera à cette dernière épreuve ; sa fille aura le bonheur de le revoir.
— Mon oncle est vieux, et depuis deux mois il endure un affreux supplice, répondit le chevalier. Comprenez-vous bien le désespoir, la honte de sa situation? lui qui jadis faisait trembler du regard l’équipage d’un vaisseau de ligne, il est réduit ici à souffrir la familiarité, les grossières plaisanteries des matelots ! Vingt fois je l’ai vu pâlrr d’indignation et près d’éclater. Il s’est toujours contenu; et c’est ce qui le tue.»
En ce moment, un roulement de tambours avertit les déportés que la veillée ôtait finie.
« Allons, dit Montarieux en soupirant , il faut rentrer dans l'enlre-pont. Que je voudrais rester encore ici avec vous ! l’air est si pur, la nuit est si belle, et j’aurais encore tant de choses à vous dire !
— A demain soir ! » répondit le chevalier en lui serrant la main.
fiÊLÈNE.
Uuelques jours plus lard , la Décade jetait l’ancre sur l’Ilot de l’Enfant-Perdu , en face de Cayenne. Il était environ six heures du matin ; le soleil levant inondait d’une lumière rose le ciel et les ondes; l’atmosphère était encore imprégnée de la fraîcheur nocturne; mais de faibles courants d’un airchaüd et chargé de parfums commençaient à souffler ; c’était la brise de terre qui s’élevait par intervalles, emportant sur ses ailes les arômes brûlants de la Flore américaine.
Le chevalier de Vernëgues et Marcellin Montarieux , debout à l’avant de la frégate , contemplaient avec une admiration mêlée de tristesse les plages de la Guyane française. Au premier plan de ce paysage immense , ils apercevaient la petite ville de Cayenné avec ses rues irrégulières , ses maisons basses et ses allées de palmistes. Les terrains plats qui l’environnaient avaient l’aspect de vastes prairies à demi noyées dans les flots de la mer , et le rivage était bordé de mangliers dont le sombre feuillage trempait dans les vagues. Au delà des côtes s’étendait une masse de verdure si profonde , que , comme les plaines de l’Océan , elle n’avait d’autre limite que le ciel : celte zone d’une teinte uniforme était celle des forêts vierges que traversent les rivières dont les eaux viennent tomber dans la rade de Cayenne. Les couleurs de ce tableau n’étaient point variées; il offrait seulement le vert foncé de la végétation et l’azur éclatant du ciel des tropiques marié au bleu changeant de la mer; l’effet de cette simplicité de tons était d’une singularité pleine de grandeur et de mélancolie : c’était bien là le nouveau monde , la
végétation primitive, la nature magnifique et sauvage, le sol vierge où les enfants de la vieille Europe ont à peine tracé les premiers sillons. L’aspect de celte terre causa aux déportés une impression d’étonnement et de tristesse inexprimable ; elle leur parut un désert où ils allaient vivre abandonnés et perdus. Le chevalier de Vernègues croisa les bras sur sa poitrine et dit avec un soupir :
« Voilà donc le lieu de notre exil 1 Hélas ! nous y vivrons difficilement : cette côte est couverte d’une verdure noire et profonde qui me fait peur.
— L’aspect de la ville est assez agréable pourtant, répondit Monlarieux ; il me semble que j’habiterais volontiers une de ces maisonnettes en planches, dont le toit disparaît à moitié entre les arbres.
— Moi aussi je m’en contenterais, repartit le chevalier , mais ce n’est pas là le séjour qu’on nous • destine. Gomme les seize déportés nos prédécesseurs, nous irons défricher la terre sur les bords de la Sinnamary ou du Kourou , au milieu de ces grands bois qui recèlent tous les animaux malfaisants de la création....
— Eh! qu’est-ce qui vous fait présager un tel sort? demanda le jeune républicain un peu ému.
— C’est mon oncle qui m’a parlé de cela hier, répondit le chevalier en baissant la voix ; avant notre départ de Rochefort, il avait appris que des ordres très- rigoureux devaient être transmis par le commandant de la Décade aux autorités de la colonie. En me communiquant ses prévisions, M. de Blanquefort s’écriait, avec une sorte de désespoir, qu’il s’estimerait heureux de mourir avant d’arriver à
Cayenne , et peu s’en est fallu que ce triste vœu ne fût exaucé.
— Nous sommes jeunes et robustes , s’écria Montarieux avec élan ; nous travaillerons, et les vieillards ne souffriront pas.
— Adieu! dit vivement le chevalier. Voici nos malades qu’on retire de l’entre-pont; je vais auprès de mon oncle. »
Les embarcations qui devaient transporter les exilés à terre entouraient la frégate; on y descendit •' le comte, ainsi que dom Massiotet quelques autres malades. Montarieux parvint à se placer dans le même bateau, et s’arrangea de manière que M. de' Blanquefort ne pût l’apercevoir. Celui-ci était plongé d’ailleurs dans un tel accablement, qu’il paraissait insensible à ce qui se passait autour de lui. Dom Massiot, au contraire, semblait ranimé; il parcourait le rivage du regard, et murmurait d’une voix chevrotante :
. « Je construirai une cellule dans la forêt, et j’irai prêcher l’Évangile aux Indiens idolâtres.... Ce n’est pas un condamné que le Directoire envoie dans ces déserts, c’est un missionnaire.... La justice des hommes ne peut pas m’atteindre.... je ne relève que de la justice ecclésiastique, et je ne reconnais d’autre autorité que celle de la sainte Église ! »
Le comte était couché au fond du bateau, le corps enveloppé d’une vieille couverture, la tête fléchie sur l’épaule du chevalier, agenouillé près de lui. Il avait les traits décomposés, les paupières à demi fermées et la physionomie d’un moribond. Comme on approchait du rivage, il se releva avec effort et dit,
en versant des larmes qu’il ne cherchait plus à cacher :
«• Mon neveu, cette terre où nous allons aborder sera mon tombeau.... J’y mourrai de douleur et de regret loin de ma tille.... ma pauvre Hélène!... Quel sort a été le sien !... Sa jeunesse s’est consumée dans le chagrin et l’isolement.... Elle pleurait au fond de sa retraite , tandis que moi j’usais les dernières années de ma vie dans les luttes politiques.... Oh! convictions aveugles, vaines passions, faux enthousiasme, tristes chimères ; malheureux ceux qui, comme moi, vous ont tout sacrifié!... Mon neveu , quand je serai mort, vous prendrez ma croix de Saint-Louis ... Je l’ai toujours portée là, sous mon uniforme.... et, si vous retournez en France un jour , vous la remettrez à ma fille....
— Vous ne mourrez pas, monsieur, dit le chevalier navré de douleur ; vos forces reviendront dès que vous aurez passé quelques jours à terre ; vous savez que c’est là le remède souverain après une pénible traversée. »
Le comte secoua la tête. « A mon âge , on ne peut pas vivre dans l’abandon et la misère, murmura-t-il. Ne me regrettez pas , mon cher chevalier. La mort est bien préférable à la vie qui m’attend ici. »
Quelques moments après, on abbrda. Tous les oisifs du pays étaient au débarcadère, où le commandant de la place , accompagné de quelques soldats, attendait les déportés. Il y avait là des figures de toutes les nuances, des hommes de toutes les races, depuis le pâle créole jusqu’au nègre couleur de suie. L’attitude de cette foule n’était nullement
hostile, et, au lieu des clameurs qui les avaient poursuivis à Rochefort, les malheureux déportés entendirent autour d’eux des paroles bienveillantes. Le commandant de la place ayant donné l’ordre de transporter immédiatement les malades, deux nègres soulevèrent le comte sur un brancard ; le chevalier marcha près de lui , et Montarieux les suivit. Lorsqu’on eut fait quelques pas , M. de Blanquefort s’agita, et dit d’une voix faible :
« Où allons-nous ?
— A l’hôpital, citoyen, » répondit un des soldats de l’escorte.
Le vieux gentilhomme laissa retomber sa tète avec un gémissement , en tournant sur le chevalier un regard où se peignaient l’abattement et le désespoir; puis ses joues blêmirent davantage , ses yeux se fermèrent, et il s’évanouit.
XYI 1