‹ HélèneChapitre 14 sur 16 · LE PROSCRIT · texte numérisé non relu

LE PROSCRIT

Il était environ deux heures du matin ; l’àpre vent du nord-ouest soufflait par rafales et poussait à la côte les nuages qui sortaient de l’Océan. Le ciel était fort sombre, et la clarté mouvante des réverbères suspendus dans les rues droites et larges de Rochefort rayonnait à peine sur les pavés humides. A de cours intervalles, le qui vive? des sentinelles s’élevait dans le silence de cette triste nuit et retentissait comme un écho affaibli le long des remparts ; des voix plus éloignées répondaient à ce cri ; puis la ville entière redevenait muette : on n’entendait plus que le bruit du vent dans les carrefours et le sourd fracas des flots de la marée montante entrant dans la rivière.

Malgré l’heure avancée, malgré le froid, Mlle de Blanquefort veillait à l’une des croisées d’une petite

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auberge des environs du port. De cette place on n’apercevait rien qu’une rue sombre, au fond de laquelle la lueur d'un réverbère scintillait dans les ténèbres comme une étoile rouge. La croisée s’ouvrait sur un balcon de fer qui faisait saillie et permettait de déployer en dehors les persiennes à lames mobiles. Mlle de Blanquefort était debout derrière les volets enlr’ouverls, l’oreille attentive, le regard perdu dans la profondeur déserte de la rue. Depuis que minuit avait sonné, elle se tenait ainsi droite et immobile à la même place, tantôt versant des larmes, tantôt murmurant des paroles inintelligibles et joignant les mains comme si elle priait. Chaque fois que le pas alourdi de quelque marin attardé retentissait dans les rues adjacentes, elle se retirait précipitamment dans l’embrasure de la fenêtre et jetait un coup d’œil derrière elle pour s’assurer qu’aucune clarté ne pouvait déceler sa présence et trahir sa veillée nocturne. Puis, quand le passant s’ôtait éloigné, elle revenait sur le balcon toute frémissante de douleur et d’angoisse, et avançait la tête entre les persiennes avec un geste d’ardente anxiété. . '•>

Lorsque toutes les horloges de la ville eurent sonné la demi après deux heures, Mlle de Blanquefort quitta le balcon, poussa la fenêtre, sans toutefois la fermer entièrement, et tomba sur une chaise, les bras pendants, le regard fixe, en disant presque à haute voix : « Ce n’est donc pas pour cette nuit !... » Elle demeura un instant le corps ployé, la tête inclinée comme une personne anéantie, puis elle se rapprocha instinctivement de la cheminée, où deux tisons brûlaient bout à bout sur un tas de cendres.

La pluie commençait à tomber, le vent s’engouffrait bruyamment dans les corridors, et faisait grincer toutes les ferrailles des fenêtres. En ce moment quelqu’un ouvrit doucement la chambre, entra avec précaution, referma la porte sans bruit et dit à voix basse :

« Jésus Dieu! quel temps il fait là dehors! Vous avez attendu jusqu’à présent sur le balcon ?

— Oui, ma pauvre Suzette, répondit Hélène d’un

ton douloureux; et toi? Tu n’as rien aperçu? rien entendu? - - ‘

— Rien absolument, répondit Suzette avec un soupir ; j’ai été de guette jusqu’à présent, tantôt à une fenêtre, tantôt à l’autre, mais personne n’a bougé de ce côté. Maintenant, la pluie tombe, il fait noir tout à fait, et, quand même les prisonniers passeraient sous le balcon, vous ne les verriez pas.

— Ce n’èst pas pour cette nuit ! » répéta Mlle de Blanquefort en se parlant à elle-même.

Suzette s’agenouilla devant le foyer, rapprocha les tisons, ralluma la lampe, et s’assit ensuite sur un tabouret, les mains étendues devant la flamme, le visage tourné vers sa maîtresse. - '

« Ce mauvais temps s’apaise un peu, dit-elle après un long silence ; demain le soleil luira, et la nuit prochaine il fera beau, il fera clair de lune; c’est un bonheur, c’est un grand bonheur que les prisonniers ne soient pas partis cette nuit-ci comme on l’avait dit.

— Voilà quatre nuits de suite que nous veillons en répétant la même chose, murmura Mlle de Blanquefort avec un mouvement inexprimable de découragement et de douleur ; qui sait? qui sait ? mon Dieu !

— Vous avez toujours la même idée? » s’écria Su-

zelte en soupirant: puis elle ajouta avec conviction: « Non, non, ils ne sont pas morts dans la prison.... N’ètes-vous pas sûre qu’ils étaient vivants et bien portants quand on les a amenés ici ? On ne passe pas ainsi en quelques jours de vie à trépas. Pour une raison ou pour une autre, le départ des prisonniers est retardé ; voilà tout. Allons, mademoiselle, ne mettez pas toujours ainsi les choses au pire; et reprenez courage. A votre place, j’aurais bon espoir, je serais contente. Oui, mademoiselle, je n’aurais plus la moindre inquiétude. Oh! ma chère maîtresse, vous ne m’écoutez pas f »

Celle-ci hocha la tête avec un vague sourire :

« Si-fait, répondit-elle, si fait, ma pauvre Suzettc, et je t’avertis pour la centième fois, mon enfant, qu’il faut te mettre dans l’esprit de m’appeler citoyenne et non pas mademoiselle, sous peine de nous faire mettre en prison toutes deux*.

— J’y prends bien garde devant le monde ! dit naïvement Suzette, mais dans le particulier je croirais vous manquer de respect en vous appelant citoyenne. Est-ce que vous n’êtes pas toujours la même personne ? Est-ce qu’on peut vous ôter votre nom ? est-ce que vous ne serez pas, tant que vous existerez sur cette terre, une demoiselle, une demoiselle noble ?

— Oui pour mon malheur ! murmura-t-elle en baissant la tête sur sa poitrine d’un air accablé.

—Il faudrait tâcher de vous reposer un peu, reprit la brave fille avec sollicitude. Je vais arranger le lit.

— Non, Suzette, interrompit Mlle de Blanquefort ; quoique je sois bien fatiguée, je ne m’endormirais pas, je ferais des rêves affreux si je venais à sommeil-

1er ; j’aime mieux rester tout à fait éveillée au coin du feu ; toi, ma fille, jette-toi sur le canapé et tàehe de dormir jusqu’au jour, • ■ :

— Moi non plus, je n’ai pas trop sommeil, » répondit Suzette en soupirant et en se ^asseyant près du feu.

Un quart d’heure après, la pauvre Suzette dormait profondément sur son siège, les mains croisées sous son tablier, le front appuyé au chambranle de la cheminée. Mlle dj Blanquefort se leva sans bruit, avança la table placée dans un coin de la chambre et se mit à écrire la lettre suivante :

« Rochéfort, le 2 germinal an vi.

« Ma chère marraine et vénérable amie,

« Me voici depuis cinq jours à la première halte du long voyage que j’ai entrepris presque au hasard malgré vos représentations et vos conseils. Jusqu’à présent, mes pressentiments se sont confirmés ; j’ai maintenant la certitude que mon père et mon cousin sont parmi les déportés qu’on envoie à la Guyane française. Toutes mes démarches pour obtenir la permission de pénétrer dans les prisons ont été vaines. On n’approche pas des condamnés à la déportation. Leur nombre n’est pas cohnu, et l’on sait à peine le nom de quelques-uns ; pourtant il semble certain qu’il y a parmi eux beaucoup de prêtres, quelques royalistes, comme mon père, et des républicains du parti vaincu de la Montagne. Tous sont confondus dans la même condamnation et partiront ensemble. Voilà tout ce que j’ai pu savoir. Le bruit a couru tous ces jours derniers que les prisonniers allaient être embarqués sur la frégate la Charente , qui

est en rade* J’attends qu’ils soient à bord pour ra’en aller à Bordeaux, où je trouverai facilement un navire de commerce sur lequel je passerai moi-même à la Guyane. Oh ! ma bonne marraine, cet exil volontaire n’a rien qui m’épouvante ; c’est avec joie que je m’éloignerai de cette terre de France où j’ai souffert de si grands malheurs. C’est vous seule que je regretterai, vous, ma seconde mère.. .. Mon cœur se brise à l’idée que je vous ai quittée pour toujours peut-être.... •

« Suzette est avec moi, toujours bien dévouée et bien courageuse ; la pauvre enfant me suit volontiers en Amérique. Je lui ai annoncé la mort de ses frères; mais elle ignore, elle, qu’ils ont été fusillés!... Que de sang et de haine entre les partis!... Mais dans l’exil il n’y a plus d’ennemis irréconciliables ; une même infortune apaise et réunit toutes les âmes. On se pardonnera mutuellement, j’en ai la ferme espérance. Priez Dieu pour les pauvres exilés, ma chère marraine ; priez Dieu pour votre Hélène qui va les suivre.... »

Au moment où Mlle de Blanquefort traçait ces derniers mots, elle entendit au fond de la rue comme un tumulte sourd,, un bruit de pas, une espèce de cliquetis.

« Suzette ! s’écria-t-ellç en se dressant toute tremblante et en se précipitant vers la fenêtre; Suzette 1...»

Le jour venait de poindre, et l’on distinguait dans le crépuscule une troupe d’hommes qui descendaient la rue en allant vers l’arsenal.

« Les voilà ! les voilà ! murmura Suzette. Jésus, fils de Marie!... je vois M. le comte I... »

Mlle de Blanquefort, penchée contre les persiennes à demi ouvertes, se tenait des deux mains au balcon; tout ce qu’il y avait en elle d’âme et de vie était passé dans ses yeux : elle ne pensait plus ; elle ne sentait plus rien ; elle regardait, éperdue, le triste cortège qui s’avançait.

Les prisonniers marchaient à la file, liés deux à deux et conduits par la gendarmerie. En tête allaient d’un pas ferme et se tenant par le bras, un vieillard de haute taille, portant l’ancien uniforme des officiers de marine, et un jeune homme habillé de noir ; c’était le comte de Blanquefort et son neveu le chevalier de Vernègues. L’un et l’autre avaient le visage à demi couvert par leur chapeau, mais on les reconnaissait aisément à leurs vêtements et à leur tournure. Mlle de Blanquefort sentit ses genoux fléchir à cet aspect ; la respiration lui manqua et elle murmura : « Mon père !» T ,

Le comte avait passé sans la voir ; alors elle se pencha tout à fait sur la fenêtre et regarda encore, pâle, défaillante et ne songeant plus à se cacher. Les malheureux qui défilaient devant le balcon étaient mornes, abattus, et la plupart se traînaient à peine. Ils s’en allaient nu -tête, à travers les brouillards glacés, et le désespoir était peint sur leurs visages pâles. Quelques-uns pleuraient, d’autres jetaient autour d’eux des regards farouches et semblaient proférer à voix basse des imprécations ; le plus grand nombre se laissaient emmener avec une sombre résignation et n’avaient ni plaintes ni larmes.

« Miséricorde ! s’écria Suzette, je crois que voici le

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révérend P. Massiot !... Comme il est courbé! comme il a maigri! C’est un fantôme,!...

— Que Dieu lui pardonne tout le mal qu’il a fait ! » murmura Hélène. - ■ .

Elle voyait défiler avec une anxiété croissante la triste cohorte qui s’acheminait vers l’arsenal; un frisson courait dans ses membres ; elle se sentait mourir ; les prisonniers -avaient presque tous passé devant elle, et elle n’avait pas reconnu celui qu’elle croyait retrouver aussi parmi eux.

« Mademoiselle ! dit tout à coup Suzelte, mademoiselle, Voyez là-bas ce prisonnier..,, l’avant-dernier à gauche.... Il a les jambes nues et une mauvaise carmagnole grise sur les épaules.... Le reconnaissezvous? c’est M. Montarieux.... »

Mlle de Blanqnefort venait d’apercevoir Marcellin ; elle étendit les mains vers lui par un mouvement instinctif, et fondit en larmes. Il leva les yeux et la vit alors, car il changea de visage et s’arrêta l’espace d’une seconde ; mais le prisonnier auquel il était accouplé l’entraîna, et ceux qui venaient derrière lui le poussèrent par les épaules : il fut ainsi forcé d’avancer, et bientôt toute la troupe disparut au détour de la rue.

Le passage des condamnés, le tumulte qui troublait tout à coup le silence de cette heure matinale, avaient réveillé tout le quartier ; chacun se lévait à la hâte ; on courait aux fenêtres, et déjà tous les gens de l’auberge étaient sur pied. Mlle de Blanquefort quitta le balcon d’un pas chancelant et alla s’asseoir en silence près de la cheminée ; mais presque aussitôt frappée d’une idée soudaine, elle se releva en s’écriant:

« Suzcttc, il faut descendre du côté de l’arsenal! Peut-être on nous laissera entrer.... et alors il ne sera pas impossible d’approcher des déportés, du leur parler avant qu’ils s’embarquent.... Viens, Suzeltc, vite.... » '

Tandis qu’elle parlait, Suzette lui jetait un mantelet sur les épaules et lui couvrait la tête d’un de • ces capuchons plissés qui, à cette époque, se mettaient encore, en guîSe de chapeau, pour les courses matinales.

Toutes deux descendirent à la hâte, et coururent vers le port.

« Les grilles sont fermées ! » s’écria Suzette en s’arrêtant en face de la porte par laquelle venaient de passer le£ déportés.

Mlle de Blanquefort s’appuya contre le mur d’une maison voisine ; la respiration lui manquait, et elle n’avait plus la force de se soutenir.

Bientôt quelques curieùx s’assemblèrent devant la porte de l’arsenal : c’étaient des gens qui, n’ayant pu se trouver sur le passage des déportés, venaient essayer de les apercevoir de loin. Mais on ne distinguait rien à travers la grille, derrière laquelle un factionnaire montait la garde; seulement on entendait des voix confuses, mêlées aux cris des matelots qui faisaient fo manœuvre.

* On embarque, c’est fini! s’écria un gros homme qui arrivait en courant ; nous n’aurons pas le plaisir de leur souhaiter un bon voyage, à ces gueux d’aristocrates! ,

— Je regrette de n’avoir pas vu défiler les déportés! dit un autre citadin en roulant les yeux d’un air

furibond ; on assure qu’il y a parmi eux des montagnards, des terroristes; je venais leur faire mes adieux en leur souhaitant pour compagnes de voyage la peste et la famine !

— Eh! eh! voilà les blancs et les rouges qui conspiraient chacun de leur côté, et qui partent ensemble pour l’Amérique ! Vive le Directoire ! s’écria un troisième citoyen de Rochefort. Qu’ils soient tous engloutis au fond de la mer ! C’est le voyage que je leur souhaite.

— Sainte Vierge ! protégez-les, il y a parmi eux tant de vénérables ecclésiastiques ! murmura une vieille dévote qui s’était levée de grand matin ce jour-là pour aller entendre, dans une cave, la messe d’un prêtre non assermenté, : ,

— Moi, je verrai les prisonniers, c’est sûr, fit un garçon d’une douzaine d’années qui s’était glissé contre la grille.

— Tu les verras ! dit vivement Suzette en se retournant ; et comment feras-tu ?

. — J’entrerai dans l’arsenal, répondit le drôle d’un air important; j’entrerai en demandant mon oncle Pierre, qui est maître calfat sur un vaisseau de la République.

— Tu serais bien mignon, si tu pouvais nous faire entrer aussi, « dit Suzette avec un sourire agréable.

Le petit bonhomme haussa les épaules et tourna sur son talon sans répondre.... Il allait s’éloigner.

* Écoute, lui dit Mlle de Blanquefort en se retournant avec un geste d’autorité familière, écoute-moi

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donc, mon petit ami ; tu terras donc de près les déportés?

— Ça dépend, si je vas sur la gabare avec mon . oncle ; mais il faut que je me dépêche, répondit-il.

— Attends encore un peu, reprit Mile de Blanque-

fort en fouillant dans sa poche. . . *

— Mais, qu’est-ce que vous me voulez donc, citoyenne? fit-il avec impatience. Quand je vous dis que je ne veux pas vous faire entrer dans l’arsenal!

— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit , repartit-elle. Veux-tu gagner un écu neuf de six livres ?

— Oui , tout de même , répondit-il sans hésiter. Qu’est-ce qu’il faut faire pour cela?

— Peu de chose, » dit Mlle de Blanquefort en tirant de sa poche un carnet sur lequel elle écrivit deux lignes au crayon.

Puis déchirant la feuille, elle la remit, pliée en double, à l’enfant, et ajouta d’un ton fort simple :

« C’est une commission pour un des déportés.

— Et comment est-ce que je pourrai le reconnaître ? demanda le jeune garçon avec un geste d’épaule ; ils sont là au moins deux cents.

— Je vais te le dépeindre : c’est un homme jeune et très-grand ; il a une mauvaise carmagnole grise, point de chapeau, des cheveux noirs un peu longs, le visage très-pàle; mais ce qui te le fera surtout reconnaître, c’est une grande cicatrice qu’il porte là au-dessus de l’œil gauche, et qui lui partage le front.

Tu comprends bien ?

— Il y en a plusieurs qui ressemblent à celui-là, observa l’enfant.

— • C’est égal ; essaye toujours de le trouver. Tu

lui demanderas, en lui remettant ce billet, s’il ne s’appelle pas Marcellin. S’il te répond que oui, la commission sera faite. Tu Tiendras alors me le dire, et je te donnerai un autre écu de six francs. Com- . prends-tu? te rappélleras-tu?

— Oui, oui, un jeune homme mal habillé, il s’appelle Marcellin, et il a une cicatrice. C’est bien. Je crois que je le reconnaîtrai.... Atlendez-moi ici. Ne vous en allez pas au moins.

< — Je n’aurai garde ! » s’écria Mlle de Blanquefort.

Le petit drôle partit en courant. Suzette le suivit des yeux d’un air stupéfait, et doutant de ce qu’elle venait d’entendre de la bouche môme de sa maîtresse. Mais celle-ci, s’appuyant à son bras, lui dit avec un Sourire triste :

« Oui, Suzette, c’est à M. Montarieux que j’ai écrit.

— Jésus, mon Dieu ! il vous a fallu faire cela! s’écria la jeune fille ; vous pensez donc qu’il peut encore nuire aux honnêtes gens ? vous le craignez, vous avez peur qu’il n’ait quelque mauvais dessein contre M. le comte ?

— Non, mon enfant, je crois, je sais le contraire! répondit vivement Mie de Blanquefort.

— Quoi ! vous avez une aussi bonne idée du ci-

toyen Montarieux? murmura Suzette de plus en plus étonnée; plaise à Dieu que vous ne vous trompiez pas !» .

Il faisait grand jour déjà, et la foule grossissait aux environs de la porte de l’arsenal, une foule inquiète et dominée par une âpre curiosité. Le plus grand nombre se pressait en silence devant la grille, et ne manifestait ni commisération ni colère ; mais

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bientôt quelques misérables se mêlèrent dans les groupes, et commencèrent à proférer le cri terrible : « A l’eau les déportés! Vivent les patriotes!..» Vive la République! Qu’on nous ouvre l’arsenal! à l’eau les déportés ! »

Ils se précipitèrent sur la grille, cl tâchèrent de l’ébranler ; mais les lourds barreaux résistèrent à ce choc ; alors les clameurs recommencèrent plus furieuses, et la voix de ces hommes qui proféraient des cris de mort dut arriver jusqu’aux oreilles des déportés. Cet effroyable tumulte allait croissant ; les simples curieux s’étaient peu à peu retirés dans les rues adjacentes ; il ne restait plus aux abords de l’arsenal qu’une population en fureur qui demandait à grands cris qu’on lui livrât les prisonniers. Les deux femmes étaient restées à la môme place, droites contre un mur, et s’effaçant le plus possible. Suzette était pâle et tremblante ; Mlle de Rlanquefort, les joues colorées, le regard animé d’un sombre mépris, considérait sans peur cette multitude qui hurlait autour d’elle. Gomme elle s’aperçut que Suzette frémissait, elle lui dit doucement :

« Laisse-moi, mon enfant, et tâche de le glisser hors d’ici ; la rue est libre encore de ce côté.

— Et vous? lui demanda Suzette.

— Moi, je reste pour attendre cet enfant; autrement, qui sait s’il pourrait nous retrouver ?

— Mais il ne reviendra pas peut-être.

— N’importe ; dans le doute, je veux rester ; mais loi, Suzette, va-l’en.... ces gens-là vont peut-être se battre avec les soldats qui gardent l’arsenal ; on

tirera des coups de fusil à cette porte.... va-t’en, va-t’en, te dis-je !

— Non, mademoiselle ; je ne vous quitte pas, » répondit la jeune fille avec résolution et en se retournant pour regarder le danger en face.

Tout à coup la populace cessa de se ruer contré la grille : ses clameurs s’apaisèrent ; elle se serra en masse plus compacte et demeura tranquille. Cette espèce de calme effraya bien plus Mlle de Blanquefort que les cris et. les menaces qu’elle entendait depuis une demi-heure. ‘ A

« Qu’est-ce donc qui va se passer ? dibèlle à un homme qui, les bras croisés, sifflait entre ses dents l’air dé la Carmagnole.

— Eh ! eh ! citoyenne, vous le verrez tantôt, répondit-il grossièrement ; nous venons d’être avertis qu’on nous donnera satisfaction; les déportés défileront devant nous.

— Comment ! ils vont passer ici, au milieu de cette foule ! s’écria Mlle de Blanquefort en frissonnant.

— Oui, citoyenne ; vous allez en avoir le spectacle si cela peut vous être agréable* répondit cet homme avec un geste de tête énergique et clair ; nous allons leur faire nos adieux, et ils passeront peut-être un mauvais moment : comprenez-vous ?

— ■ Oui ; vous voulez les noyer, * dit froidement Mlle de Blanquefort.

Le misérable fit un signe affirmatif. Alors elle détourna la tête et ferma machinalement les yeux. En ce moment, elle sentit qu’on la tirait doucement par la robe, et elle se retourna en tressaillant. C’était son petit messager qui §’était glissé derrière elle.

« Eh bien ! dit le petit garçon, me voilà ; j’ai fait votre commission.

— Est-il possible ! » s’écria Mlle de Blanquefort, sans savoir ce qu’elle disait.

Puis elle ajouta avec un accent inexprimable de terreur et de désespoir :

« C’est inutile.... les prisonniers vont venir.... et on les tuera....

Ah ! bah ! fit le petit garçon en haussant les épaules ; qui est-ce qui vous a dit cela ?

— Un de ces hommes qui les attendent pour les jeter à l’eau.

— Allez ! ils attendront longtemps ! dit l’enfant en regardant la foule d’un air narquois : voyez-vous, citoyenne, on leur a baillé une bourde !...

— Plus bas ! parle plus bas ! interrompit Mlle de Blanquefort, respirant à peine ; tu crois qu’on les a trompés ?

— Eh oui I lui dit-il à l’oreille ; tandis qu’ils sont là à chanter leur chanson et à relever leurs manches, les prisonniers s’en vont sur les deux gabares qui étaient au quai de l’arsenal.... Il vente frais ; la marée descend ; en rien de temps ils seront en rade.

— Us leur échapperont ! « murmura Mlle de Blan-

quefort en levant les yeux au ciel avec un transport de joie et de reconnaissance ; puis, prenant l’enfant par la main, elle l’emmena hors de la foule. « Écoute, dit-elle en lui donnant deux beaux écus neufs, voici d’abord pour ta peine ; maintenant raconte-moi comment tu as fait ma commission. ,,

— Eh ! pardine i ça n’était pas bien difficile, ré-

pliqua le garçonnet ; j’ai fait semblant d’aller trouver mon oncle Pierre et je me suis glissé au milieu des prisonniers en regardant de côté et d’autre ; tout de suite j’en ai vu un fort mal habillé qui avait une balafre au front, et je lui ai remis le billet en lui disant :

« Est-ce vous qui êtes le citoyen Marcellin ? »

« Il a paru fort étonné de ce que je l’appelais ainsi, cl il m’a répondu :

h Oui, autrefois c’était mon nom. »

« Ensuite il a déployé le papier et il est devenu tout blême.

— Et il ne t’a plus rien dit ? demanda Mlle de Blanquefort avec une profonde émotion.

— Non, il était tout saisi ; il relisait le billet sans mot dire et en détournant la tête, pour que je ne visse pas qu’il jetait de grosses larmes.

— 11 a pleuré ! murmura Mlle de Blanquefort en joignant les mains.

— Peut-être qu’il m’aurait encore parlé, continua l’enfant ; mais il n’a pas eu le temps. Les soldats de marine l’ont poussé avec les autres- sur le quai. On s’est dépêché de les embarquer sur des gabares qui vont les mener en rade.... »

Un effroyable tumulte coupa le fil de cette relation : c’était la foule qui s’ébranlait tout à coup, et se précipitait avec de grandes clameurs dans toutes les directions : en une minute, il n’y eut plus personne devant la grille.

« Grand Dieu ! que se passe-t-il ? Où vont ces hommes? » s’écria Mlle deBlanqucfort avec un mortel effroi.

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Le petit garçon frappa des mains et se mit à rire aux éclats. : •

« Gomme ça m’amuse de les voir courir ainsi ! s’écria-t-il; ch! eh! on les aura avertis.... et les voilà qui se précipitent.... mais les prisonniers sont déjà loin ; ils ne les rattraperont pas.... Eh ! ch ! ça me ferait plaisir s’ils se jetaient tous ensemble à la nage pour courir après les gabares !... Seraientils transis en sortant de l’eau ! uvcc ça qu’il n’y aurait pas moyen de se sécher au soleil, vu qu’il n’en fait pas aujourd’hui ! bon ! voilà même qu’il pleut à présent !... De toute manière ils seront mouillés pour leur peine!... ça leur apprendra à se lever si matin! Ohé! le temps fraîchit; les gabares ont vent arrière ! elles doivent filer comme des flèches ! quelle chance !

— Tu prends donc intérêt à ces pauvres prisonniers auxquels on veut tant de mal? dit Suzette en posant amicalement la main sur l’épaule du petit garçon.

— : Moi ! fit-il ; je ne les connais pas. Mais c’est égal, je suis bien aise qu’ils se soient échappés, parce que cela fait hurler ces gueux, ces brigands de terroristes.

— Tu n’es donc pas de leurs amis ? demanda encore Suzette.

— Non ! fit-il sèchement et d’un air de ressentiment concentré ; ils ont voulu jeter à l’eau mon oncle Pierre.

* — Qu’est-ce qu’il leur avait donc fait ?

— A eux? Rien. Mais voici : il était à bord de la Vaillante , qui allait à Cayenne mener les seize.... Vous savez, ceux qu’on a déjà envoyés là-bas. C’é-

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taient de bien honnêtes gens ; mon oncle Pierre a tout fait pour les secourir pendant la traversée. Au retour, cela s’est su dans Rochefort, et les gueux de terroristes ont voulu le noyer.

— Les premiers déportés ont donc bien souffert ? dit Mlle de Blanquefort.

— Oh ! ça fait trembler ! répondit l’enfant ; on ne les faisait pas manger, et ils étaient devenus comme des squelettes. Mon oncle Pierre leur donnait en cachette la moitié de sa ration ; cela les empêchait de mourir. »

Les deux femmes se regardèrent navrées, et Mlle de Blanquefort murmura en levant les yeux au ciel :

« Pourvu qu’ils arrivent vivants! »

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