LA VALLÉE DE VAUCLUSE
Lorsque Mlle de Blanquefort s’éveilla le lendemain dans sa petite chambre tapissée d’un papier rose vermicellé de blanc , et qu’elle entrevit une faible clarté à travers les rideaux de soie des fenêtres, elle regarda, un peu inquiète, la pendule en rocaille qui ornait la cheminée; car elle pensa qu’elle avait dormi trop longtemps, et que sa mère l’attendait déjà. La pauvre enfant se figurait qu’à la campagne on devait être debout de grand matin, comme dans son couvent. Elle se hâta de se lever, et courut entr’ouvrir les persiennes. Le jour naissant éclairait la façade de la villa, dont toutes les fenêtres étaient encore closes. On n’entendait rien que le murmure des jets d’eau dans le parterre; et les petits cris joyeux de quelques hirondelles qui voltigeaient au-
tour du toit, en saluant les vermeilles clartés de l’aube.
« Ma mère n’est pas levée, et tout le monde dort encore ici, » pensa Hélène rassurée.
Puis ramenant avec un geste de pudeur naïve un coin de son manteau de lit sur ses bras demi-nus, elle s’accouda sur la fenêtre et regarda le paysage, qu’elle avait à peine entrevu la veille aux lueurs du crépuscule.
Hélène de Blanquefort avait alors quinze ans ; elle était grande comme sa mère, et déjà fort belle. Ses traits purs et calmes, éclairés en quelque sorte par deux grands yeux bruns fendus jusqu’à la tempe et couronnés de grands sourcils, offraient un type frappant de la beauté méridionale ; ainsi que la plupart des femmes qui ont dans les veiçes du sang de la race celto-romaine, elle avait le port de tête fier, la chevelure épaisse et d’un noir brillant, les formes tout à la fois fines, élégantes et fortes. Son père avait eu peine à la reconnaître en la revoyant après quatre années d’absence ; il ne s’attendait pas à la trouver d’une beauté si accomplie ; cependant il affectait de la traiter toujours comme une enfant, et la veille même il lui avait dit en lui présentant le chevalier de Vernègues :
« Voici votre cousin, ma chère Hélène, un jeune espiègle qui ne demande pas mieux que de jouer avec vous ; car il se serait peut-être ennuyé ici tout seul avec des personnes raisonnables. »
En ce moment, Hélène considérait d’un regard ravi les campagnes que dominait la villa Marini et le magnifique parterre qui s’étendait devant la ter-
rassc, comme un immense tapis dont les bordures sombres encadraient des gerbes de fleurs. Le soleil levant répandait des teintes moelleuses sur la vallée que baigne la Sorgue, tandis que les rochers de Vaucluse couvraient encore de froides ombres le fond du paysage. L’atmosphère était tiède, tout embaumée de légers parfums, et une sorte de bruissement s’élevait des vastes ombrages qui environnaient le parterre. Ces riantes perspectives charmaient les yeux d’Hélène ; depuis plusieurs années elle n’avait aperçu d’autre point de vue que le jardin du couvent, un enclos symétriquement, planté d’arbres en quinconce et borné de tous côtés par de grandes murailles tapissées de lierre.
Elle joignit les mains avec un na'if transport d’admiration et en disant à haute voix :
* Mon Dieu ! que je suis contente d’ôlre ici!... que je suis heureuse !
— Vraiment, ma fille ? » dit derrière, elle une voix douce.
Hélène se retourna vivement et coürut vers la comtesse, qui venait d’entr’ouvrir la porte :
« Vous étiez là, ma mère ! s’écria-t-elle un peu confuse ; il est si matin, que je n’osais passer dans votre chambre pour vous donner le bonjour et vous présenter mes respects. »
Mme de Blanquefort embrassa Hélène et lui dit affectueusement :
« Je vous ai entendue, ma fille, quand vous avez ouvert la fenêtre , et aussitôt le désir de vous voir m’a ôté l’envie de dormir : il y a si longtemps que je ne vous ai vue près de moi, à mon réveil ! »
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La comtesse prononça ces mots avec un accent si tendre et si profond, qu’Hélène en fut touchée jusqu’aux larmes.
« Ma mère, dit-elle en lui baisant la main, pourquoi ne m’avez-vous pas gardée toujours auprès de vous 1
— Parce que les filles de. condition vont toutes au couvent et que votre père avait décidé que vous seriez élevée par les dames Bénédictines, répondit simplement la comtesse.
— Voilà un usage bien fâcheux, » dit Hélène avec ingénuité.
Puis elle ajouta avec quelque hésitation.
« Me laisserez-vous encore longtemps au couvent, ma mère ?
— Jusqu’à votre mariage, mon enfant, » répondit Mme de Blanquefort avec un soupir.
A ce mot, Hélène rougît beaucoup, et ajouta d’une voix plus basse :
« J’v resterai encore longtemps.
— Peut-être, ma fille, murmura la comtesse.
Toute mon envie est que vous reveniez près de moi pour toujours, et je hâterai de tout mon pouvoir le jour où vous me serez rendue. «
Puis, changeant tout à coup de propos, elle reprit :
« La bonne Mme Montarieux vous aime beaucoup, ma fille. Il faut lui rendre un peu cette amitié.
— De tout mon cœur! répondit spontanément Hélène. Oui, elle est bonne et bien aimable.
— Son fils lui ressemble, ajouta négligemment la comtesse.
— Non, pas de visage, répondit l’innocente pensionnaire : il est très-beau. »
La comtesse sourit en baisant sa fille au front, et reprit avec gaieté :
« Allons, mon cœur, habillez-vous, et venez rendre vos devoirs à votre père; il doit être levé déjà ppur prendre son café. »
En effet, M. de Blanquefort, assis devant la fenêtre de sa chambre, fumait sa longue pipe indienne et buvait à petites gorgées le café noir et brûlant qu’on venait de lui verser dans une tasse du Japon. Il se leva en voyant entrer, sa fille, reçut ses complimenls, salua la comtesse, et no se remit dans son fauteuil que lorsque toutes deux furent assises.
« Vous permettez ? dit-il ensuite en reprenant son houcca; c’est une mauvaise habitude dé marin, pour laquelle je serai continuellement réduit à vous faire mes excuses.
— Je les accepte une fois pour toutes, » répondit la comtesse avec un léger sourire.
Ce mari qui ne prenait pas la liberté d’allumer sa pipe devant elle sans lui en demander la permission, n’eût pas souffert qu’elle discutât une seule des volontés qu’il lui imposait avec une politesse parfaite.
« Eh bien, ma fille, il me semble que vous vous trouvez bien ici ? reprit M. de Blanquefort en regardant Hélène avec complaisance ; je vous trouve fort bon visage ce matin ; le grand air yous a rendue vermeille comme une rose.
— Mon père, c’est la joie de me voir auprès de vous qui me donne ce visage-là, répondit-elle ; ja-
mais je ne m’étais trouvée si heureuse que ce matin en m’éveillant. *
Le comte la considéra encore un moment, puis il dit à sa femme : • ’ - * •
« Vous avez eu raison de l’aller chercher ; il sera temps bientôt qu’elle sorte tout à fait du couvent.
— Ah ! mon père, déjà! s’écria Hélène en rougissant ; mais elle s’interrompit aussitôt et baissa la tôle toute confuse.
— Soyez tranquille, ma fille, répondit le comte, vous irez encore un peu de temps chez les dames Bé- - nédictines, je vous le promets ; en attendant, divertissez-vous ici, de tout votre cœur, comme une petite pensionnaire que vous êtes ; jouez au volant avec votre cousin, courez après les papillons, et promenez-vous autant que vous voudrez du matin au soir, je vous en donne la permission. »
Hélène ne profita pas d’abord de cette liberté : durant les premiers jours, elle était toujours à côté de sa mère et n’osait presque lever les yeux ; mais enfin la joyeuse familiarité du petit chevalier la mit à l’aise.
Celui-ci prit tout d’abord avec elle le ton de bonne amitié qu’autorisait leur parenté , il la traitait en camarade et la forçait de rire de ses espiègleries. Lorsqu’elle était gravement assise dans le salon entre sa mère et Mme Montarieux, faisant de la tapisserie et se gardant bien de glisser son mot dans la conversation, il venait se jeter au travers de ce petit cercle en l’appelant à haute voix, il lui arrachait le canevas des mains et l’entraînait en dansant sur la terrasse ; ou bien, si elle se levait discrètement à l’approche
d’une personne étrangère, en s'apprêtant à se retirer, il courait après elle et ne lui laissait ni paix ni trêve qu’elle ne l’eût suivi pour jouer au volant ou pour se balancer sur l’escarpolette. Marcellin était toujours en tiers entre ces enfants, et il ne manquait pas de gronder à voix basse le chevalier lorsqu’il s’emparait ainsi de sa cousine ; mais celle-ci prenait son parti et finissait par rire et se divertir de tout son cœur avec l’étourdi qui la taquinait. Alors le jeune homme s’asseyait à l’écart, son livre à la main, et suivait des yeux cette charmante personne qui, sa robe traînante retroussée dans ses poches et la chevelure un peu en désordre , courait et folâtrait comme* un enfant dans le’ jardin.
L’amitié familière qu’Hélène témoignait à son petit cousin ne semblait pas s’étendre jusqu’à Marcellin Montarieux : quoiqu’ils fussent presque toute la journée ensemble, elle ne s’enhardissait pas jusqu’à lui adresser la parole, et lui aussi, de son côté, était avec elle d’une réserve presque sauvage. Pourtant, au fond de son âme, elle trouvait ce beau jeune homme sérieux beaucoup plus aimable que l’étourdi avec lequel elle jouait de si bon cœur. Quant à Mabcellin , il avait compris dès le premier jour qu’il devenait éperdument amoureux de cette petite pensionnaire, et qu’il se trouverait très-malheureux le jour où on la remènerait au couvent. Six semaines environ s’écoulèrent ainsi. Alors Mlle de Blanquefort commença à pleurer en secret, parce que la fin des vacances approchait, et Marcellin devint horriblement triste. Il n’alla plus à la chasse, et fit semblant d’apprendre le reversi, afin d’avoir un prétexte pour pas-
ser la soirée derrière le fauteuil de Mme de Blanquefort, à deux pas d’Hélène qui brodait sans lever les yeux et semblait absorbée par son ouvrage.
Sur ces entrefaites, Mme Montarieux proposa un soir d’aller passer la journée du lendemain dans une ferme située au bord de la Sorgue.
« C’est un endroit tout à fait rustique, dit-elle ; mais il y a de belles eaux, et ces messieurs auront le plaisir de la pêche s’ils ne se soucient pas de chasser. Je réservais cette partie de campagne pour le jour de la Toussaint ; mais il n’y a pas moyen de différer jusque-là , puisque M. le comte veut partir après-demain sans délai ni rémission.
— C’est à mon grand regret, madame, dit M. de Blanquefort ; mais il faut que nous soyons à P.... ces jours-ci, afin de renvoyerle chevalier dansson collège.»
A cette déclaration, Hélène changea de couleur et baissa la tête, car elle sentait que les larmes lui venaient aux yeux.
« Voilà donc nos vacances finies ! s’écria le chevalier en se tournant vers le jeune Montarieux avec un long soupir ; ah ! mon cher Marcellin, vous restez, vous ; que vous êtes heureux !
— Très-heureux, je vous assure, » balbutia celuici, sans savoir ce qu’il disait. Et il sortit aussitôt, pour qu’on ne s’aperçût pas de son trouble et de sa douleur.
Le lendemain matin, les dames montèrent en voiture avec le comte et M. Montarieux, tandis que les jeunes gens s’en allaient à travers champs, le fusil sur l’épaule; ils avaient promis d’arriver les premiers, et, lorsque le carrosse s’arrêta devant la ferme, Hé-
lène les chercha d’abord du regard ; mais ils n’étaient pas encore au rendez-vous.
« La chasse les aura entraînés, dit M. Montarieux; ils sont sans doute dans les collines, et Dieu sait à quelle heure nous les reverrons ! »
Hélène se détourna en soupirant, et le cœur saisi d’une douleur inexprimable. En ce moment elle comprit que la présence de Marcellin Montarieux entrait pour beaucoup dans le plaisir qu’elle s’était promis de cette partie de campagne. Cette espèce de découverte lui causa une inquiétude mêlée de confusion. Elle s’assit à l’écart toute rêveuse, et se prit à examiner avec une secrète frayeur ce qui se passait dans son âme.
Enfin , les jeunes gens reparurent , et le chevalier dit triomphalement, en déposant sa carnassière sur la table rustique où l’on avait dressé le couvert :
* Voilà du gibier enfin! c’est un lapereau que j’ai tué là-bas dans les lavandes. Sans ce beau jeune homme, qui chassait à contre-cœur aujourd’hui, j’aurais abattu aussi quelques oiseaux de passage ; il y a des bécassines là-bas, au bord de l’eau, mais Marcellin n’a pas voulu y aller. ' .
— J’étais impatient d’arriver ici, » dit le jeune Montarieux, en regardant involontairement Hélène.
On dîna en plein air, devant la ferme, sous un des mûriers séculaires plantés par les ordres du ministre d’Henri IV, et que les paysans provençaux appellent encore des Sully. Après le dîner, les grands parents continuèrent à deviser autour de la table, et les jeunes • gens allèrent se promener dans la prairie qui descendait jusqu’à la Sorgue. Hélène s’assit au pied d’un
vieux saule, et entreprit de tresser un panier avec une poignée de joncs qu’elle venait de couper au bord de l’eau. Le chevalier se tint d’abord tranquillement à côté de sa cousine; mais bientôt, fatiguée de son inaction , il se percha sur le tronc d’un peuplier récemment abattu, et debout à l’une des extrémités, il se divertit à faire la bascule, s’élevant et retombant en cadence, la tête haute et les bras tendus comme un acrobate sur la corde roide. Marcellin, assis sur l’herbe à côté du saule, arrachait des brins de joncs qui croissaient autour de lui, et les présentait sans mot dire à Hélène. . . .
h Voyez donc le chevalier! dit tout à coup M. de Blanquefort; le voilà maintenant qui danse au bout d’une perche ! C’est le mouvement perpétuel que ce garçon-là. » Puis il ajouta en s’adressant à Mme Montarieux : « J’aimerais bien mieux dans ma famille un jeune homme posé comme votre fils que ce petit diable vert. »
A ce mot, M. et Mme Montarieux se regardèrent involontairement, le sourire sur les lèvres, et le visage pourpre de satisfaction. Mme de Blanquefort tourna les yeux vers Marcellin, et dit avec une intention évidente :
« C’est un jeune homme accompli, et qui sera l’honneur de sa famille. »
Le comte offrit alors une prise de tabac à M. Montarieux, et l’entretien finit là.
Lorsque le petit chevalier eut suffisamment dansé, il revint vers Hélène et lui dit d’un ton câlin :
« Prêtez-moi ce joli panier, cousine ; je vais en faire un engin pour pêcher dans lu rivière.
— Nenni, ma foi, lui répondit-elle; j’aime mieux y mettre des fleurs ou des fruits.
— Et où les prendrez-vous , s’il vous plaît? répliqua-t-il; en fait de fleurs et de fruits, je ne vois rien ici que des mûres sauvages et les vilaines petites fleurs jaunes qui croissent là-bas dans l’herbe.
— Nous avons vu ce matin de plus jolis bouquets, dit alofs Montaricux.
— C’est vrai! je l’avais oublié! s’écria le chevalier en battant des mains; oh! cousine, si vous saviez quel joli jardin nous avons découvert près d’ici !
— Près d’ici, dites-vous? fit Montaricux en souriant.
— Eh oip*! à deux pas, répliqua le chevalier. J’ai bien
envie d’y retourner ; ma cousine, venez donc avec moi.
— Oh! je suis déjà fatiguée, * répondit-elle avec un petit geste nonchalant; puis elle ajouta en regardant l’horizon barré de nuages noirs : « Il ne faudrait pas s’éloigner d’ailleurs : le temps est à l’orage.
— Il ne pleuvra que cette nuit, et nous serons de retour bientôt, je vous le jure! s’écria le chevalier en la prenant par la main. Venez, venez, cousine; je vous dis que nous avons découvert le plus joli endroit du monde; il y a encore beaucoup de fleurs, malgré la saison, des roses de tous les mois, des genêts d’Espagne grands comme des arbres. Venez, nous ferons un beau bouquet.
— Je vais demander la permission à ma mère, dit Hélène, cédant à la tentation.
— Et vous, Montarieux, vous viendrez aussi, s’écria le pétulant écolier en courant à son ami.
— Je vous accompagnerai, » répondit celui-ci d’un air presque indifférent, bien que la seule pensée de
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cette promenade, où il allait se trouver à peu près en tète-à-tête avec Mlle de Blanquefort, lui troublât fort le cœur et l’imagination.
En effet, le chevalier partit en avant comme un trait, lui laissant le soin de conduire sa cousine dans le chemin à peine frayé à travers champs.
La Sorgue, en cet endroit, coule entre deux chaînes de collines coupées de gorges profondes et sinueuses. Lorsqu’on quitte la fraîche vallée qu’elle arrose, on se trouve, sans transition, dans des terrains arides, entre des rochers d’un gris d’ardoise , dont les immenses parois sont sillonnées de ravines creusées par les eaux pluviales. Lé fond de ces valléesNitroites est rempli de cailloux et couvert d’une sauvage végétation. Tandis que le chevalier poursuivait sa course désordonnée, sautant comme un bouquetin entre les rochers , et s’amusant à réveiller les échos de ces solitudes, Hélène marchait posément, son parasol de taffetas à la main, et le panier de jonc qu’elle venait de tresser passé à son bras. Montarieux la précédait sans lui parler, sans tourner la tête , et avec l’allure distraite d’un poète qui se promène en cherchant des rimes. Pourtant, si quelque ronce jetait ses rameaux hérissés d’aiguillons à travers le sentier, si quelque plante épineuse se trouvait sur le passage d’Hélène , il ne manquait pas de les abattre avec sa canne. Mlle de Blanquefort s’apercevait de sa sollicitude, et elle en éprouvait une sensible reconnaissance ; mais elle se serait bien gardée de lui adresser un seul mot de rcmercîment , et elle avait grand soin de s’arrêter chaque fois qu’il s’arrêtait lui-même ; de manière qu’il y avait toujours entre eux la distance d’une vingtaine
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de pas. De temps en temps, le chevalier reparaissait dans I’éloignement, et criait en faisant le portc-Voix avec ses mains : « Avancez donc, cousine! nous y voilà!... nous y sommes! »
Ce ne fut pourtant qu’au bout de trois quarts d’heure qu’ils arrivèrent enfin au but de leur promenade. Le vallon, fort resserré en cet endroit, était dominé par des rochers d’une configuration singulière; ces blqcs immenses, brusquement écartés par quelque révolution géologique, formaient une espèce d’entonnoir où la terre végétale s’était accumulée comme dans un vase. Il n y avait pas trace d’habitation aux environs; pourtant des plantes et des arbustes qui ne viennent pas à l’état sauvage s’étaient propagés sur ce terrain riche et profond; la rose à cent feuilles, le lilas de Perse , y croissaient à côté des espèces indigènes. Évidemment la. main de lhominc avait cultivé jadis ce coin de terre; mais c’était à une époque si reculée que tous les autres vestiges du travail humain avaient disparu; peut-être, lorsque ces pentes arides et dénudées étaient couvertes de forêts à travers lesquelles les Romains frayaient des routes et construisaient des aqueducs, y avait-il en ce lieu quelque villa isolée; peut-être les rejetons qui s’y multipliaient encore venaient-ils des rosiers de Pæstum, transplantes dans les Gaules. Sur un des côtés de cette enceinte naturelle, le roc faisait une saillie et formait en surplombant une espèce de grotte; près de là coulait un lilet d’eau cristalline qui murmurait sous l’herbe et tombait en cascade dans le ravin.