‹ HélèneChapitre 3 sur 16 · UN SOIR D’ORAGE · texte numérisé non relu

UN SOIR D’ORAGE

a Ah! mon cousin, que je voudrais bâtir ici un ermitage ! s’écria Mlle de Blanquefort en s’asseyant et en se débarrassant de sa capeline d’organdi pour respirer à l’aise.

— J’espère, cousine, que je vous ai fait faire une charmante promenade ! s’écria le chevalier ; avouez qu’elle ne vous a pas semblé longue.

— Le chemin in’a paru, au contraire, très-court, répondit naïvement Hélène.

— Venez, Montarieux, il s’agit de moissonner ici, reprit le chevalier ; nous allons faire gerbe de toutes ces fleurs.

— Je vais vous aider, » dit gaiement Hélène.

Tous trois se mirent à dépouiller les rosiers des

pâles boutons qu’avait enlr’ouverts le soleil d’au-

tomne ; mais le chevalier seul travaillait avec ardeur à faire uü énorme bouquet qu’il se proposait d’emporter à sa boutonnière. Bientôt Mlle de Blanquefort s’arrêta et jeta autour d’elle un long regard, en respirant le léger arôme répandu dans l’air ; en ce moment elle se sentait si heureuse, son âme était pénétrée d’une joie si tendre, si douce, qu’elle murmura presque involontairement :

«.Qu’on est bien ici, mon Dieu !

— Quand vous serez au couvent, mademoiselle, vous vous rappellerez quelquefois notre promenade, » dit Montaricux avec émotion.

Elle rougit et fit un geste affirmatif pour toute réponse ; puis, se détournant afin de dissimuler son trouble, elle alla se rasseoir sur le banc et se mit à arranger ses fleurs dans le panier de jonc. Montarieux n’osa plus lui parler; mais il s’assit près d’elle, et, prenant le panier, il le tint devant ses genoux pour qu’elle l’emplît plus commodément. De cette manière, ils se voyaient sans se regarder, et, quoique leurs mains se rapprochassent sans se toucher jamais, une sorte de fluide magnétique, passant de l’un à l’autre, sqjnblait mettre leurs âmes en communication.

Depuis un quart d’heure ils se disaient ainsi qu’ils s’aimaient sans se parler, lorsque le chevalier s’approcha vivement :

« Écoutez, dit-il, n’entendez-vous pas au fond du vallon comme un bruit sourd ? On dirait le vent qui souffle très -fort; pourtant l’air est tranquille.

— Oui, j’entends, s’écria Montarieux; mais il me

semble que c’est le bruit de l’eau, comme si l’on avait ouvert une écluse là-bas.

— Ça ronfle! fit le chevalier en prêtant l’oreille ; quel fracas !

— C’est peut-être le mauvais temps qui se lève, dit Hélène en observant avec inquiétude l’état du ciel ; il se fait tard, d’ailleurs; partons bien vite.

— Ah! grand Dieu! je ne vois plus le chemin!

s’écria le chevalier; il y a un ruisseau à la place!... »

Tous trois coururent de ce côté avec une surprise mêlée d’effroi.

En ce moment une montagne d’eau s'engouffra dans le vallon avec un bruit rauque et sinistre, entraînant dans sa course les pierres mouvantes et les arbustes déracinés.

« Jésus, mon Dieu! d’où vient ce déluge? s’écria Mlle de Blanqucfort.

— Il aura fait une orage dans la montagne, dit Marcellin ; les eaux, en s’écoulant par tous les ravins, ont formé ce torrent.

— S’il grossit encore, nous ne serons pas en sûreté ici, murmura Hélène en se rapprochant involontairement du jeune homme.

— Ne craignez rien, répondit-il, l’eau ne montera pas jusqu’à ce rocher; mais nous allons être forcés d’attendre que le torrent se soit écoulé.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! fit Hélène désolée, que va-t-on penser en ne nous voyant pas revenir?... On , croira qu’un malheur nous est arrivé.

— On sait bien où nous sommes ; on comprendra que les eaux barrent le chemin, et Mme votre mère

ne sera pas inquiète, répondit Montarieux sans penser tout à fait ce qu’il disait.

— Certainement on n’est pas en peine sur notre compte, ajouta le chevalier; soyez sans inquiétude, cousine : dans une heure les eaux sc seront écoulées et nous pourrons reprendre notre chemin.

— Dieu le veuille ! fit Hélène à demi convaincue.

— Allons nous asseoir, reprit philosophiquement le chevalier en essuyant une large goutte de pluie qui venait de tomber sur la manche de son habit.

— L’orage arrive sur nous ! s’écria Montarieux; heureusement nous pouvons nous mettre à l’abri. «

Ils coururent se réfugier sous le rocher, et Marcellin fit asseoir Mlle de Blanquefort sur deux longues pierres plates qui formaient une espèce de banc. Bientôt la pluie tomba avec violence ; le ciel était d’un gris égal et terne ; l’horizon se couvrait sur tous les points.

« J’ai grand’peur que nous ne couchions ici, » dit le chevalier entre ses dents.

Puis il se mit à chanter et à dire des folies, afin d’égayer sa cousine et de se distraire lui-mèine.

Mais Mlle de Blanquefort et Marcellin, au lieu de l’écouter, rêvaient les yeux tournés vers le paysage, que la pluie couvrait d’un voile grisâtre, et où les clartés du jour s’effaçaient rapidement. Lorsque la nuit fut tout à fait venue, le chevalier se tut, et Hélène se prit à pleurer.

« Que faire, mon Dieu! que faire? s’écria Marcellin désolé ; vous souffrez, mademoiselle, cette humidité vous pénètre... Vous avez froid, peut-être?

— Non , monsieur ; non, je vous assure, répon-

dit-elle en ramenant sur ses bras son tablier de taffetas.

— Oh ! ma cousine* me pardonnez-vous cette malencontreuse idée de promenade? s’écria le chevalier, prêt à pleurer aussi.

— Oui, de toute mon âme, répliqua-t-elle vivement et en tâchant de se remettre ; à quoi sert de s’affliger?.., Maintenant il vaut mieux prendre notre parti, et attendre patiemment qu’il soit possible de traverser le vallon sans courir le risque de se noyer.

— Nous passerons la nuit ici ! » murmura le chevalier en soupirant.

Hélène se rassit sur le banc. Les deux jeunes gens se placèrent à quelque distance. L’obscurité était devenue si profonde, qu’on ne voyait plus à deux pas devant soi. Tout à coup le chevalier rompit le silence, en s’écriant d’un ton piteux :

« Nous coucherons ici sans souper.... Ah ! je ne me le pardonnerai jamais ! »

La pluie tombait toujours, mais avec moins de violence, et le mugissement des eaux semblait s’affaiblir; le chevalier se hasarda à faire quelques pas entre les rochers dans la direction du vallon.

» Nous sommes sauvés ! fit-il avec un cri de joie ; je vois de la lumière là-bas, une lumière qui marche; on vient nous chercher... Ohé!... ohé!... nous voici !... Ah ! si j’avais mon fusil ! je ferais feu en signal de détresse!...

— Entendez-vous, mademoiselle? dit Marcellin en se rapprochant d’Hélène; on vient à notre secours; vous allez retrouver Mme votre mère.... Hans un mo-

ment, vous serez auprès d’elle ; vous serez tout à fait tranquille et rassurée....

— Oh ! je n’ai pas eu peur avec vous, « répondit Mlle de Blanquefort.

A ce mot tendre et naïf, Monlarieux saisit la main qu’elle étendait vers lui dans l’obscurité ; il l’attira sur son cœur, l’étreignit avec un mouvement passionné, et remmena ensuite en la soutenant sur son bras. Elle se laissa conduire ainsi sans proférer un mot. Quand ils furent près du chevalier, Monlarieux dit à voix basse en prenant le panier de jonc qu’elle portait passé au bras, et d’où elle avait laissé tomber presque toutes les fleurs :

« Donnez-le-moi ; je le garderai comme un souvenir de ce jour, le plus heureux de ma vie.

— Le voilà, » répondit-elle toute tremblante et d’une voix si émue, que Marcellin comprit son geste plutôt qu’il n’entendit ses paroles.

Un moment après, les gens qui remontaient le vallon répondirent aux cris du chevalier ; c’étaient des paysans munis de falots .qu’on envoyait à la recherche des promeneurs.

« Par ici, mes braves garçons ! cria le chevalier en faisant de grands gestes; vous venez nous sauver la vie !

— Oui , monsieur le chevalier , répondirent-ils , nous venons vous apporter des parapluies et une paire de sabots pour mademoiselle. «

Les eaux s’étaient écoulées déjà, et le chemin, redevenu à peu près praticable, n’était plus traversé que par de petits ruisseaux. On se hâta de partir; mais, cette fois, Hélène fit tout le trajet appuyée au

bras de Marcellin. Quand nos promeneurs arrivèrent mouillés, les pieds fangeux et les cheveux ruisselant sur la joue, les grands parents, ne purent s'empêcher de sourire au lieu de les gronder: Mme de Blanquefort embrassa sa fille, et le comte s’écria, en s’adressant à Marcellin :

« J’aurais été en peine, vraiment, si Hélène fût allée se promener toute seule avec cet écervelé que voilà, les bas crottés jusqu’au genou, et des roses à la boutonnière ; mais vous étiez là, monsieur, je me suis rassuré, sachant bien que vous la sauveriez en cas de danger.

— Oui , monsieur le comte , s’écria le jeune homme, et si je n’avais pu vous la ramener, moimôme je ne serais jamais revenu !

— Ces méchants enfants ! quels soucis ils donnent! » murmura Mme Montaricux,le cœur pénétré de satisfaction.

Le môme soir, il fut décidé, sans autre explication, que les deux familles retourneraient ensemble à P..., et il ne fut pas question de'ramener Hélène au couvent. Dès le lendemain, en effet, on quitta la villa Marini, et Mlle de Blanquefort rentra dans la maison paternelle ; le chevalier seul dut se résigner à reprendre la route de Paris, pour aller faire sa rhétorique au collège d’Harcourt.

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