UN COUP DE FOUDRE
On supposa génêralcnjcnt à P.... que M. Montarieux avait obtenu pour son fils la main de Mlle de Blanquefort, et quelques personnes lui en firent compliment sans qu’il s’en défendît tout à fait. Aucune parole directe n’avait été prononcée cependant; mais il y avait dans la conduite des parents comme un accord tacite pour favoriser l’inclination de leurs enfants; l’intimité des deux familles était plus étroite que jamais, et le comte traitait Marcellin avec une familiarité amicale dont il n’honorait d’ailleurs personne. Tout faisait pressentir à Hélène que la volonté de ses parents était d’accord avec les vœux de son cœur ; son bonheur semblait à l’abri de toute chance fatale, et elle envisageait l’avenir avec une indicible confiance ; mais le sort ne tarda
pas à frapper cette belle destinée ; là foudre éclata sur cet horizon radieux, et fut comme le signal de la tempête qui devait emporter et détruire tant de félicités et de douces espérances. Quelques jours après le retour des deux familles, une épidémie se déclara à P...; Mme de Blanquefort fut une des premières victimes, et, à vingt-quatre heures d’intervalle, Mme Montarieux, atteinte par la contagion, succomba comme son amie.
Lorsque des malheurs si grands, si imprévus, frappent les familles, le premier sentiment est une douleur sombre, muette, une sorte de «tu peur ; ce n'est que lorsqu’on a compris que tout est irrév^ cablement fini et qu’on a senti le vide affreux qui s’eât fait autour de soi , qu’on a conscience de ce qu’on souffre et que les larmes coulent au souvenir de ce qu’on a perdu. La couleur d’Hélène fut presque calme d'abord; elle ne se manifestait que par des larmes silencieuses tt un profond abattement. On l’avait élevée dans des sentiments pieux qui la portaient naturellement à se réfugier dans la religion, et chaque jour elle passait plusieurs heures à l’église, prosternée dans une chapelle sombre et priant pour les morts. La croyance d’une vie future, l’espoir d’une résurrection éternelle, répandaient seuls quelque consolation dans son âme.
Tous ses autres sentiments étaient abîmés , en quelque sorte, dans cette immense affliction, et, lorsqu’elle songeait à Marcellin, c’était seulement avec la sympathie, l’attendrissement douloureux que lui inspirait un malheur semblable au sien.
Marcellin, si cruellement frappé lui-même, était
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plongé aussi dans une sombre tristesse ; il vivait renfermé avec son père , et se dévouait à le consoler. Le vieux Montarieux avait beaucoup aimé sa femme. Il était plongé dans la plus profonde douleur et ne voyait personne. Les relations entre les deux familles se trouvèrent ainsi rompues en quelque sorte. Le jeune homme n’osait se présenter chez M. de Blanquefort , dont la maison était fermée à tout le monde ; mais quelquefois il allait à l’église, et, caché dans les demi-ténèbres d’une chapelle * écartée , il considérait de loin Mlle de Blanquefort, enveloppée de scs luiÿabres habits de deuil et la tête baissée sur son livre d’heures.
M. de Blanquefort avait été fort sensible h son malheur. Quoiqu’il n’eût pas eu pour sa femme tout l’amour qu’elle méritait, il la regrettait sincèrement. Il regrettait surtout la vie qu’il s’était promise dans son intérieur, les soins et la société de cette compagne aimable et douce dont il était privé pour jamais.
Son isolement, la solitude de sa maison, l’inaction où il vivait, tout contribuait à entretenir sa tristesse, et il se trouvait réellement malheureux ; mais c’était une de ces natures énergiqües et fermes qui savent réagir contre la souffrance et chercher de nouveaux éléments de bonheur, après qu’ils ont quelque temps déploré leur félicité perdue. Un mois après la mort de Mme de Blanquefort, il déclara ses résolutions à Hélène.
« Ma chère enfant, lui dit-il d’un ton tout à la fois affectueux et absolu, la perte de votre mère me
laisse dans un grand isolement, et je ne puis m’habituer à cet intérieur où elle n’est plus. Vous me restez , il est vrai ; mais, quoique je vous chérisse et que voire présence me soit une grande consolation, il faut que je me sépare de vous ; car vous êtes trop jeune encore pour rester près de moi et tenir ma maison. Les tristes circonstances où nous sommes ne permettent pas de songer à votre établissement ; j’ai donc résolu que vous retourneriez au couvent jusqu’à mon retour.
— Vous partez, mon f>ère ! s’écria Hélène avec un douloureux étonnement.
— Votre absence me laisserait tout à fait seul , poursuivit le comte ; je me suis décidé à rentrer au service. La réponse du ministre est arrivée ce matin; il me donne un commandement dans les Indes , et m’enjoint de partir sur-le-champ. Ne pleurez pas, ma fille, dans quelques années je reviendrai; alors vous sortirez du couvent, je vous marierai et je m’établirai ici pour ne plus vous quitter.
— Oh ! mon père, dit Hélène tout en larmes, vous allez vous exposer encore sur la mer ! Si je vous perdais aussi!...
— Dieu nous prend partout quand il nous veut , répondit tristement le comte; j’ai fait la guerre trente ans; j’ai couru mille dangers, et je suis vivant encore. Votre mère était tranquille dans sa maison, environnée de soins, et la mort l’est venue chercher au milieu de nous.... »
Sa voix s’altéra à ces mots, et il demeura un moment silencieux ; puis reprenant sa fermeté, il ajouta:
« Le chevalier de Vernègues va sur ses quinze ans; je ne puis le laisser au collège jusqu’à mon retour; et, comme, il ferait peut-être des folies en mon absence, je prends le parti de l’emmener aux Indes. »
La veille du départ, M. Montarieux et son fils se présentèrent le soir chez M. de Blanquefort. On les introduisit dans le salon où les deux familles s’assemblaient ordinairement, et où veillaient seuls Hélène et son père. Tous deux furent frappés de la môme pensée douloureuse en se trouvant ainsi, autour du foyer près duquel il y avait deux places vides. On s’assit en silence. Mlle de Blanquefort, pâle, abattue, et la mort dans le cœur, se détournait pour cacher les larmes qui coulaient malgré elle de ses yeux, tandis que Marcellin la regardait, l’âme pénétrée de douleur et d’amour. La visite fut courte ; au moment où l’on allait se quitter, M. de Blanquefort tendit la main au jeune homme, et dit en regardant sa fille :
« Je reviendrai dans quelques années ; je reviendrai pour finir mes jours auprès de cette enfant ; j’espère vous retrouver aussi, mon jeune ami, et vous verrez alors jusqu’où va l’estime que vos bonnes qualités m’ont inspirée.
— Croyez, monsieur, que je ferai tout pour me rendre digne de vos bontés, » s’écria Marcellin avec une profonde émotion, et le cœur rempli d’une espérance qui calmait soudainement la douleur de cette séparation.
Il s’inclina ensuite devant Hélène et se retira avec son père, emportant du moins une sorte de promesse sortie de la bouche môme de M. de Blanquefort.
Le lendemain, Hélène retourna au couvent, et le comte poursuivit sa route vers Paris, pour prendre le chevalier de Vernègues et s’en aller ensuite à Brest, où l’attendait un ordre d’embarquement.