‹ HélèneChapitre 7 sur 16 · DOM MASSIOT · texte numérisé non relu

DOM MASSIOT

Un soir, vers la fin d’août, les deux dames se pror menaient après soüper sur la terrasse. Cet espace , entièrement découvert, était bordé d’un large parapet où l’on avait placé, comme sur un balcon, des caisses remplies de fleurs et d’arbustes. Le réséda , le jasmin aux longues tiges, le pâle œillet de Mahon, fleurissaient à la place où étaient amoncelés jadis les projectiles qu’on lançait du haut des murailles sur l’ennemi. Hélène marchait pensive à côté de la vieille clame , et parcdüraît des yeux le paysage éclairé par la lune; il n’y avait pas un nuage au ciel, et l’air était si calme, qu’on entendait le vol des phalènes qui passaient devant les fenêtres du salon, attirées par là clarté des bougies. Par moments, les oiseaux de nuit perchés sur le faîte des tours faisaient en-

tondre leur cri monotone , ou .bien quelque chevrette égarée bêlait dans l’éloignement en cherchant son troupeau. Ce silence, entrecoupé de bruits confus, l’aspect de ces montagnes baignées d’un doux crépuscule, ce repos de tous les éléments, jetaient Pâme d’Hélène dans une mélancolique extase. Elle ralentissait sa marche et se taisait , absorbée dans ses impressions et ses pensées.

« Ohl ma chère marraine, dit-elle enfin, est-il possible que le monde soit en proie à tant d’agitations et de discordes? Quand je contemple la nature si sereine et si belle, je ne puis concevoir les fureurs, la méchanceté des hommes, et j’ai l’espoir que bientôt ils vivront tous en paix.

— Le ciel vous entende, mon enfant I » fit la vieille dame avec un soupir.

Comme elle disait ces paroles , la porte du salon s’ouvrit, et le valet de chambre s’avança précipitamment sur la terrasse en annonçant que l’étranger qui avait passé une journée au château quelques mois auparavant venait d’arriver.

« Le P. Massiot!. s’écria Mme de Rocabert étonnée et vaguement inquiète; allons vite au-devant de lui, mon enfant! » . '

Dom Massiot' parut en ce moment, les vêtements en désordre, les souliers poudreux, comme un homme qui vient de faire une course longue et précipitée. En rentrant il tomba épuisé sur un siège et dit d’une voix altérée <

« Excusez-moi, madame, je ne me soutiens plus — Depuis ce matin , je marche à travers champs pour

arriver ici.... Je suis brisé de fatigue, et je tombe d’inanition.

— Mon révérend père, on va dresser à l’instant votre couvert et préparer votre chambre, » s’écria la bonne dame en allant donner elle-même ses ordrés.

Quand elle revint , dom Massiot fit un effort pour se relever et alla fermer la porte; puis revenant vers les deux femmes, après avoir jeté un coup d’œil autour de lui , afin de s'assurer que personne ne pouvait l’entendre, il dit d'une voix entrecoupée :

« Le pays est en feu. Dans les villes, dans les villages, dans les plus misérables hameaux, on affiche au coin des rues de nouveaux décrets contre les émigrés, contre les prêtres;, nous n’avons plus d’asile nulle part, et je considère comme un miracle d’avoir pu arriver ici sans être arrêté.

— Quoi qu’il arrive , vous serez en sûreté chez moi , mon révérend père ,. dit vivement la vieille dame ; il y a daas ce château des passages souterrains, des issues secrètes qui mettraient en défaut les plus fins limiers de la police.

— Je le sais, madame, et je suis venu vous demander un asile pour quelques jours, jusqu’à ce que les ennemis acharnés à ma poursuite aient perdu mes traces.

— Vous avez des ennemis? vous! mon révérend père! s’écria Mme de Rocabert.

— Oui, madame, les deux Montarieux, répondit-il froidement. J’ai été dans le Dauphiné dernièrement pour combattre l’élection du père , et j’ai empêché celle du fils. Aussi leurs adhérents et leurs amis ontils voulu me faire pendre.

— Quoi! M. Montarieux? un si honnête homme!

murmura Hélène avec indignation.

— C’ëst un démocrate , ùii athée, un scélérat ! dit dom Massiot du même air mofne et tranquille ; entre les gens religieux, les gens de bien et ces liommeslà, c’est maintenant une guerre à mort!

— Oh ! mon révérend père! on peut les convain-

cre, les ramener, s’écria Mlle de Blanquefort, le cœur saisi d’üne peine inexprimable} hélas! ilii’ya point de haine, point de méchanceté 'dans leur cœur. v

— Vous les connaissez, inademoiselle? interrompit dom Massiot.

— Oui, mon révérend père, répondit-elle résolû-

ment; Mme Montarieux, une digne femme, vivait dans l’intimité de ma pauvre mère, et, durant quinze années, M. Montarieux a été l’ami de notre famille; c’est l’homme du monde que mon père estime le plus. - '

— Nous verrons si M. le comte ne changera pas de sentiments à son égard ! » répliqua le moine d’un ton sourdement irrité.

Cette parole laconique frappa Hélène dans l’âme; elle changea de couleur, et les larmes lui vinrent aux yeux.

« Vous voilà toute bouleversée, mon cher cœur, lui dit Mme de Rocabert en l’emmenant, tandis que dom Massiot passait à table ; les malheurs que nous venons d’apprendre sont peut-être exagérés; il est possible que nous recevions bientôt de meilleures . nouvelles. Allons, remettez-vous; j’irai vous retrouver tantôt dans votre chambre. »

Doih Massiot eut bientôt achevé son repas; bien ' qu’il fût à peu près à jeun , il ne prit que quelques fruits avec un peu de vin vieux, et, comme Mme de Rocabert s’étofinait de cette sobriété excessive, il lui dit, en jetant un coup d’œil sur sa redingote de drap et sur sou gilet dé couleur :

Quoique je ne fmrte plus le saint habit de l'ordre, je pratique la règle autant que possible, et j’ai fait collation ce soir, ainsi qu’elle le prescrit. Maintenant, madame, je vous demande de me faire conduire dans la chambre la plus sombre, la plus étroite, la plus dégarnie de meubles qu’il y ait dans ce château : car les appartements somptueux ne sont point faits pour nous, non plus que les beaux vêtements et la bonne chère.

— On tâchera de satisfaire votre révérence, répondit Mine de Rocabert avec un léger soürire ; vous excuserez si l’on n’a pu faire plus mal. Firmin va vous conduire dans une chambre où vous trouverez , du moins , la plus parfaite tranquillité. »

Le vieux serviteur précéda le moine , un flambeau à la main , et le conduisit dans une grande chambre retirée, silencieuse et fraîche comme une prison.

« G’est très-bien, mon cher frère, dit dom Massiot en jetant un coup d’œil autour de lui ; seulement ce lit est trop bon pour un religieux, et vous m’obligerez d’enlever celte courtc-pointe de soie, ainsi que les draps et les matelas. Je coucherai simplement sur les planches. »

L’arrivée du P. Massiot avait jeté Mlle de Blunquefort dans une sorte de consternation; sa marraine la retrouva lisant un papier imprimé que le

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moine avait laissé sur la table du salon. C’était un manifeste violent, un appel aux armes, un brandon de guerre civile. Cette pièce , adressée aux habitants de P..., désignait les Montarieux et lçurs adhérents aux vengeanc'espopulaires.

« Hélas! mon enfant, dit la vieille danïe après l’avoir parcourue du regard, je ne m’étonne plus que les démocrates persécutent le R. P. Massiot; évidemment il travaille de son côté à les faire égorger.

— Ah ! ma chère marraine, il faut le retenir ici aussi longtemps que possible, afin qu’il ne vienne pas à bout d’un si abominable dessein, s’écria Hélène avec véhémence; ce sera d’ailleurs le sauver luimême, peut-être.

— Nous tâcherons, » répondit la bonne dame.

Mme de Rocabert n’eut pas besoin d’insister pour retenir dom Massiot;. il se décida lui-même à prolonger son séjour, et parut perdre de vue pendant quelque temps l’espèce de propagande à laquelle il s’était dévoué. ,

C’était un de ces hommes ardents et convaincus qui s’imposent inexorablement tous les sacrifices qu’une dévotion outrée commande. Dès le lendemain de son arrivée, il commença à observer la règle des Feuillants : comme les anciens anachorètes, il ne mangeait que des fruits et des racines; son habit séculier cachait un cilice ; il se levait à minuit pour dire matines, et demeurait chaque jour plusieurs heures en prières.

Les deux dames ne s’apercevaient presque pas de sa présence : il les fuyait autant que la bienséance le lui permettait, et passait des semaines entières sans

paraître dans le salon. La promenade était l’unique récréation qu’il se permît; mais il ne choisissait jamais l’heure la plus propice ni le temps le plus favorable, et souvent on le voyait remonter au Rocabert tout transi et trempé par la pluie.

« Vraiment, le P. Massiot n’est pas de ce monde, dit un jour Mme de Rocabert à Hélène ; j’ai cru, à tort peut-être, qu’il voulait fomenter une guerre civile. Le pauvre homme n’est occupé que de son salut.

— Qui sait? répondit Mlle de Blanquefort en hochant la tête; souvent il parle aux paysans là-bas. » Presque au mêhie instant le P. Massiot entra. Il tenait une gazette à la main , et sa ligure était effrayante. . ' ,

« Nos- ennemis triomphent, dit-il; voilà les nouvelles listes de proscription; toute la noblesse du Comtat y 'est inscrite.... À présent, plus de paix, plus de trêve ; c’est une guerre d’extermination qui va comméncer. »

Mme de Rocabert prit la gazette, y jeta un coup d’œil et dit tristement à Hélène :

« Que je vous plains, mon enfant ! en quel temps malheureux va fleurir votre jeunesse ! Moi je suis une pauvre vieille femme, et peu importe comment je passerai les dernières années de ma vie ; mais vous, grand Dieu! vous aviez tant de raisons d’être heureuse ! Ah ! si votre père savait la situation de ce malheureux pays, il se garderait de revenir et vous appellerait près de, lui. Si j’étais plus jeune, ma chère Hélène, je vous accompagnerais volontiers aux Grandes-Indes, pour ne pas être* témoin des calamités que je prévois.

‘ — Hélas ! ce serait peut-être un exil éternel ! » murmura la pauvre fille en songeant à Marcellin.

Puis elle ajouta, rassurée par le souvenir de l’ancienne intimité des deüx familles :

« Mon père ne courra aucun danger en revenant en France; ear il y a, parmi ceux qui gouvernent aujourd’hui, des hommeà avec lesquels il ést lié d’amitié.

— Vous vous trompez, mademoiselle, interrompit le moine avec véhémence : M. le comte de Blariquefort est l’ennemi dé tous les républicains. *

— Comment le savez-vous, monsieur? » s’écria Hélène.

Et comme il ne répondait pas, elle reprit :

« C’est de votre part une simple supposition ; moi qui connais les sentiments de mon père, je crois pouvoir affirmer qu’il n’a .point de haine contre d’anciens amis.

— Attendez son reiour pour en répondre ! » répliqua le P. Massiot avec une espèce de sourire ; et ramenant ses bras sur sa poitrine avec un geste monacal, il se retira lentement.

— Dom Massiot parle de mon père comme s’il le connaissait, dit Hélène avec étonnement; l’avez-vous entendu, madame?

— Ce sont des conjectures qui lui passent par l’imagination, répondit Mme de llocabert. Quelles relations pouvait-il y avoir entre M. de Blanquefort et lui? Ils ne se sont jamais vus. »

Le temps s’écoulait, cependant, et lu lettre où M. de Blanquefort # annonçait son retour allait avoir deux ans de date. Depuis plusieurs mois Hélène attendait son père de jour eh jour, et enfin celte espé-

tance continuellement déçue avait fait place aux plus vives inquiétudes. Mme de Rocabert lui représentait inutilement que les chances d’une si longue navigation ne permettaient pas d’assigner une époque précise à l’arrivce du comte, et qu’il n’y avait pas lieu de désespérer encore. Hélène demeurait plongée dans une extrême tristesse, et souvent elle disait en versant des larmes :

« On ne devrait pas se séparer de ceux qu’on aime!... Oh! quel tourment que l'absence* l’absence cruelle !... Elle remplit le cœur de craintes, de regrets, de continuelles douleurs! »

Un soir, au moment crû les deux dames allaient quitter le salon, elles entendirent ouvrir la porte intérieure du château, et presque aussitôt des pas précipités retentirent dans l’escalier.

» Mon père! s’écria Hélène, les mains levées vers le ciel.

— Oui, ma fille, c’est inoi! » dit le comte en entrant.

Ilia tint un moment serrée centre son cœur; puis se tournant vers Mme de Rocabert, il la salua en s’excusant de se présenter ainsi devant elle.

« Nous vous attendions depuis longtemps , monsieur le comte, répondit la vieille dame; soyez le bienvenu ; celte enfant se mourait du désir de vous revoir.

— Et moi, madame, j’avais de mon côté une extrême impatience de vous remercier des bontés dont vous l’avez comblée, » dit-il en lui offrant la main pour la ramener à son fauteuil.

Ensuite, prenant sa fille par la main, ilia conduisit

devant la table, la considéra un moment h la clarté des bougies et s’écria d’un air satisfait :

« J’avais laissé au couvent une petite pensionnaire assez jolie, mais tout à fait gauche et sans maintien; à présent, je retrouve une grande demoiselle de trèsbon air. Ma fille, c’est sans doute votre marraine qui a fait de vous une si aimable personne?

— J’ai tâché de lui ressembler un peu, » répondit Hélène.

Puis à son tour regardant le comte attentivement, elle ajouta :

« Mais vous, mon père, vous n’êtes point changé du tout : vous n’avez pas même le visage bruni comme . à votre dernier voyage.

— C’est que j’ai quitté la mer depuis longtemps et que je viens d’un pays, où l’on ne prend guère de coups de soleil, dit le comte en souriant; il y a plusieurs mois que je suisjevenu des Indes. J’ai fait la traversée sur un vaisseau hollandais, et, après avoir débarqué au Texel, je suis venu dans l’électorat de Trêves, où il y a beaucoup d’émigrés français.

— Est-il possible? et vous n’avez pas écrit, mon père! murmura Hélène.

— Je ne le pouvais pas, répondit-il vivement ; la prudence me le défendait; mais j’avais souvent de vos nouvelles.

— Par dom Massiot, peut-être! fit étourdiment Hélène.

— Qui vous a dit cela, ma fille? s’écria le comte avec étonnement.

— Personne, mon père, répondit- ellè troublée et en rougissant beaucoup; j’ignorais que vous fussiez

en correspondance avec dom Massiot; il ne m’en a jamais rien dit, et je ne sais comment cette idée m’est venue. »

Le comte la regarda un moment en face, puis il lui dit en hochant la tête :

« Je vois, ma fille, que vous ne manquez, pas de pénétration. *

— Mon père, reprit-elle d’un ton timide et en se rapprochant encore de lui, mon père, vous ne nous quitterez plus à présent, et vous vivrez tranquillement chez vous, n’est-ce lias ?

— Tranquillement, dites-vous ! répliqua le comte

avec un sourire amer ; eh I mon enfant, qui peut se promettre cela dans les temps malheureux où nous vivons? "

— Restez ici avec nous, monsieur le comte, dit vivement Mme de Rocabert ; quoi qu’il arrive, vous y serez en sûreté.

— Je le crois, madame, et plus tard je serai heureux d’accepter l’hospjtalilé que vous m’offrez ; mais à présent il faut que je retourne à P....

— Quoi ! mon père, vous allez me quitter encore dit tristement Hélène.

— Non, ma fille, je vous emmène, » répliqua M. de Blanquefort. Puis, changeant tout à coup de propos, il ajouta : * Le R. P. Massiot est encore ici , sans doute ?

— Oui, monsieur le comte, répondit Mme de Rocabert; mais il faut avouer que c’est un singulier hôte : depuis près de trois semaines, on ne l’aperçoit qu’un moment vers le soir, quand il prend l’air sur la plate-forme de la tour dont il occupe une des

chambres» Firinin, qui va chaque jour lui porter à manger et lui offrir ses services, assure qu’il a beaucoup maigri, et que ses austérités excessives l’ont rendu comme un fantôme.

— Tant pis ! murmura le comte en haussant les épaules, il a autre chose à faire que de passer sa vie à jeûner et à dire ses oraisons : je le verrai ce soir. »

M, de Blanquefort pria le vieux valet de chambre de le conduire à l’appartement de Soin Massiot. Quand il eut quitté le salon , Hélène vint vers Mme de Rocabert, et lui dit d’un ton profondément triste :

« Ma bonne marraine, vous aviez raison ; plût au ciel que mon père fût resté aux Indes ! »

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