L’ENTREVUE
Le surlendemain, M. de Blanqaefort el sa fille retournèrent à TL... On était alors au commencement de novembre , et il y avait bieù près de quatre ans qu’Hélène n’était entrée dans cette maison où elle avait perdu sa mère et reçu les adieux de Marcellin. L’aspect de ces lieux détourna tout à coup son esprit des circonstances présentes, et la ramena vers le passé. Elle retrouva une sorte de sérénité mélancolique dans celte demeure où elle rencontrait à chaque pas un souvenir doux et triste. Le souvenir de Montarieux se mêlait à toutes ses impressions; elle songeait à lui souvent , et toute espérance n’était pas entièrement éteinte au fond de son cœur.
La société de P.... était dispersée ; Hélène ne voyait
absolument personne, et-perdait en quelque sorte de vue le monde et les événements; comme tout paraissait tranquille autour d’elle, et qu’elle ne lisait plus les papiers publics, elle en vint à se persuader qu’elle s’était fort exagéré les malheurs de la Révolution et la haine qui animait les partis. La manière d’être de son père contribuait à lui inspirer cette sécurité : le comte ne manifestait aucune opinion; il ne raisonnait pas sur les événements accomplis, et ne parlait jamais des affaires publiques.
Toutes ses anciennes relations étaient rompues : il ne sortait que pour faire aux environs de P.... de longues promenades à cheval, et passait toutes ses soirées à écrire. Tandis qu’il faisait sa correspondance, Hélène lui tenait silencieusement compagnie, son ouvrage à la main ou bien un livre ouvert sur les genoux. Elle devenait plus triste le soir, quand ils étaient assis seuls dans ce grand salon qui avait été témoin de tant de réunions de famille, et où tant de choses lui retraçaient le souvenir des absents et des morts. La cheminée de marbre était encore ornée d’un vase de fleurs artificielles que Mme Montarieux avait donné à Mme de Blanquefort le jour de sa fête, et il y avait sur le guéridon un tapis que les deux amies avaient brodé ensemble. A la vue de ces objets, qui témoignaient d’une si longue et si étroite intimité, Hélène sentait souvent son cœur se gonfler d’attendrissement et de douleur ; elle laissait tomber son ouvrage et rêvait tristement , les mains jointes , les yeux humides de larmes, tandis que le comte, penché sur la table, écrivait sans relever la tête et sans proférer un mot. Jamais, depuis son retour, il .
n’avait prononcé le nom des Montarieux, ni rappelé même indirectement leurs anciennes relations ; Mlle de Blanquefort imitait cette réserve ; elle tremblait à la seule idée d’une espèce d’explication, et évitait soigneusement tout ce qui avait trait à celui dont le souvenir était sans cesse présent à sa . pensée.
Son père l’avait priée de ne point se montrer dans * les rues de P.... Elle ne sortait jamais; mais chaque jour, à l’heure où les tièdes rayons du soleil commençaient à réchauffer l’atmosphère, elle descendait dans le jardin et suivait à pas lents les sentiers bordés de huis qui formaient de bizarres compartiments autour du jet d’eau. Jadis Mme de Blanquefort avait fait arranger cette partie du jardin ; on y voyait une fontaine en rocaille ornée des plus belles coquilles du globe, dans le bassin de laquelle flottaient des myriades de poissons rouges. C’était le eomte qui avait ramassé ces raretés dans les pays lointains ; il en avait rapporté quelques plantes presque inconnues alors, des chrysanthèmes jaunes, des enkianlus du Japon qui fleurissent aux derniers jours d’automne et répandent une odeur ambrée. Hélène aimait ces fleurs aux parfums étranges ; à leur aspect, son imagination franchissait la moitié du monde ; elle entrevoyait les plages tranquilles que baigne l’océan Indien, et rêvait au bonheur de vivi'e à l’abri des discordes civiles sous le ciel éclatant defc tropiques, à l’ombre des citronniers sauvages et des sveltes cocotiers.
Une après-midi qu’elle se promenait ainsi toute seule et absorbée dans sa rêverie , Suzelte en-
tra comme un tourbillon dans le jardin en s’écriant :
« Mademoiselle, il y a grand bruit sur la place.... Tout le monde court de ce côté. ...Écoulez! écoutez!... on entend d’ici..,.
— Que se passe-t-il donc? demanda Hélène en prêtant l’oreille auxbraits confus qui s’élevaient dans l’éloignement et qui ressemblaient à de longues acclamations.
— Ça s’appelle une manifestation des clubs, répondit Suzette ; ce sont des gens qui ont des bonnets rouges et qui crient: « Vive la nation! » Toute la ville est en l’air. C’est très-beau....
— Mais la cause, la cause de tout ce bruit? interrompit Hélène.
. — Ab ! voici ; c’est un bon patriote, comme ils di- ’ sent, c’est un brave républicain qui vient d’arriver, le citoyen Montarieux.
— M. Montarieux le père, peut-être ? dit Hélène en pâlissant.
— Il s’appelle Marcellin Montarieux, conliuua Suzette.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura Hélène avec stupeur.
— J’ai vu le citoyen Montarieux sur son balcon, reprit la jeune servante ; il a parlé au peuple ; mais je n’y ai rien compris.... on criait toujours.... alors je suis revenue....
— Et mon père ! mon père! fasse le ciel qu’il ne traverse pas la place ! s’écria Hélène de Blanquefort en frémissant.
— Monsieur ne rentrera pas encore, c’est certain.
répondit Suzelte; d’ailleurs il 11e traversera pas la ville; il reviendra par les remparts, parce qu’il monte aujourd’hui Sultane, qui est très-ombrageuse.
— Ah ! tu en es sûre?... c’est bien, murmura Hélène un peu rassurée. Vois-tu, Suzette, il ne faut rien dire dans la maisou ni de l’arrivée de M. Montarieux, ni de ce que tu as entendu.... Avertis tous les gens; qu’il n’en soit pas question devant mon père.»
Le comte revint de la promenade assez tard; on soupa comme à l’ordinaire ; ensuite on passa dans le salon.
« Qu’avez- vous donc, ma fille, dit le comte en s’asseyant devant la table où il faisait sa correspondance : vous n’avez rien mangé ce soir, et je vous trouve l’air tout défait.
— Ce n’est rien, mon père, je vous assure, » répondit-elle d’une voix troublée en se hâtant de prendre son ouvrage^
Le comte se mit à écrire et elle à travailler avec une application singulière. Tous deux étaient absorbés dans leur occupation ; l’on n’entendait que le pétillement de la flamme dans le foyer, et le bruit du vent qui bourdonnait aux fenêtres. Au bout d’une heure environ, un coup frappé à la porte troubla ce profond silence et retentit dans toute la maison. Le comte releva la tête d’un air surpris et regarda Hélène, qui avait laissé aller son ouvrage sur ses genoux avec une faible exclamation. Presque au même instant, la porte s’ouvrit et un domestique annonça le citoyen Montarieux.
« Laissez-nous ; ma fille, » dit le comte du ton le plus calme et en se levant.