‹ Hélène de Poitiers (volume 2)Chapitre 2 sur 8 · HISTOIRE DE CE ROMAN · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE CE ROMAN

Hélène DE Poitiers n'est point un sujet de pure invention : ( que les sectateurs de la perfectibilité infinie me pardonnent cette assertion vulgaire , en faveur de la vérité qu'elle exprime ). Je n)f .^nis avisé

TOMÈ I. A

d'aller aussi en quête des impressions de VOYAGES : audacieuse entreprise vraiment, dont il faut que je m'accuse au confessionnal des éditeurs bien famés et des écrivains pour lesquels ils ont créé un petit Olympe à part. Car ces honnêtes libraires ont seuls le droit de peupler leur ciel de divinités : monopole qui , comme chacun sait, constitue une littérature toute adorable. Mais , par le siècle d'indépendance que nous parcourons , le public se permet quelquefois de vouloir choisir| les autels où son goût sacrifie ; il lui arrive même de croire à des fétiches indignes; et grâce aux caprices de son hérésie , les livres utiles se font excuser

— m — de temps en temps. C'est ce qui m'a rendu assez hardi pour composer la Loire HISTORIQUE : action exorbitante de la part d'un pauvre auteur abandonné de Dieu et du feuilleton.

Or, pendant mes pérégrinations, je me suis médiocrement attaché aux gentillesses des commis-voyageurs et aux épisodes de tables d'hôte , quoique cela puisse paraître bien neuf, bien intéressant , sous le patronage des écrivains assez vantés pour se dispenser d'être sévères envers eux-mêmes. J'ai poussé la bonhomie anti-poétique jusqu'à voir la nature telle que l'éternel ( vieux style ) l'a faite et l'entretient, en dépit des pro-

testations incessantes de certains romanciers , qui pourraient bien avoir la verve plus'PiTTORESQUE que le créateur. Quand j'ai observé l'art, je ne me suis pas cru plus artiste que lui; et lorsque l'histoire s'est offerte à moi , j'ai pensé qu'il fallait lui laisser son caractère et sa physionomie , attendu qu'à cet égard ' elle doit en savoir pour le moins autant que nous au- ' très modernes , qui prenons après coup le burin pour regraver bravement ses tablettes.

Je venais donc de traverser les Cévennes jusqu'au mont Gerbier, au pied duquel on cherche l'imperceptible source de Loire, sous la conduite d'une jeune

borgèro, cicérone aux pieds mis, qui ne trouve pas sans peine le berceau du grand fleuve, après l'avoirmontrcf mille fois aux voyageurs. Je mesurai , avec le crayon de mon porte-feuille, cette rivière qui , à Saint-Nazaire , porte ses ondes à l'Océan , par une bouche de trois lieues, vomissant des navires de huit cents tonneaux : je lui trouvai quatre pouces de large et cinq lignes de profondeur.

Le chemin que nous avions suivi pour venir du Puy en Vêlais ( on verra tout à l'heure pourquoi je dis nous ) semblait s'être referme, tant la perspective entassait à nos yeux monts sur monts , volcans

éteints sur volcans éteints. En marchant cinq à six lieues encore au sud , nous arrivâmes à la rive droite du Rhône ; devant nous s'étendirent , murées à l'horizon par les Alpes, éternellement neigeuses , les plaines du Dauphiné , parées de leur luxuriante végétation de mûriers.

Le pont du Saint-Esprit , où l'aigle impérial se fit, en 1815, une litière de lis, nous ouvrit une issue vers les campagnes de la Drôme : nous visitâmes Valence , Tournon , l'Hermitage , dont les vins délicats peuvent être comparés, dans le conmierce, à la multiplication miraculeuse des pains ; enfin Montélimart et ses environs, si rians, si comparables aux

sites fabuleux qu'on trouve dans Florian. A quelque distance de cette dernière ville, s'élève un vieux château , dont le nom, que je dois taire, est celui d'une famille encore vivante, qui le possède depuis quatre à cinq cents ans. Des croisées de cette demeure , jadis féodale , on nous montra une vieille tour, noircie et lézardée par la foudre , qui la frappa plus d'une fois. Pourtant elle couronne chaque printemps, son sommet crénelé d'un panache de giroflées... c'est la tour de LA LÉPREUSE, appelée aussi la tour d'hé- LÈNE et par corruption , la tour de lène. En cessant d'étendre le bras vers cette ruine historique, le concierge du châ-

— \III — tcaii , veleian des légions Vendéennes et maintenant serviteur d'un maître tory , ouvrit une petite armoire , sculptée par le ciseau prodigue du XV® siècle ; il en tira un manuscrit jauni, quelque peu ronge des vers , mais tracé sur vélin avec une admirable netteté , mais orné d'initiales enjolivées de peintures éclatantes ; et le vieux Dauphinois jeta ce cahier sur une table , non moins coquette , dans sa gothique élégance , que le meuble dont je viens de parler. Lisez, nous dit-il, en souriant avec malice, parce que plus d'un avait déchiffré péniblement, entête du manuscrit , le millésime de 1 389.

Sans être élevé de l'école des Chartes ;

sans même avoir usé sa vie par métaphore dans Tëtude des ve'nérables autographes , à l'exemple du bibliophile Jacob , on peut lire un écrit du XIV® siècle , et ne pas en inventer les expressions. Je passai celui-ci à mon compagnon , ou plutôt à ma compagne de voyage.... cette compagne , c'était madame Louise Bury , ma fille.

Pauvre enfant ! elle venait de perdre son mari : le destin avait couvert d'un voile funèbre le premier mois de son hymen ; la lune de miel s'était obscurcie d'un sombre nuage , avant d'avoii' répandu sur ce couple la lueur si éphémère de ses délices. La jeune femme atteignait

cette situation morale, où les grandes douleurs viennent ëmousser leurs poignantes angoisses au sein d'une mélancolie qui commence la résignation, sans éteindre le regret. Dans une telle disposition , le cœur reçoit , vives et profondes, toutes les impressions ; l'âme épouse avec amour tous les sujets qui l'émeuvent, et s'élève avec tous ceux qui l'exaltent.

L'œil humide , la poitrine palpitante , après avoir lu le manuscrit du château , ma fille me dit :

— Je voudrais savoir écrire ; il y a làdedans un drame touchant, une monographie pleine d'intérêt : le XIV® siècle s'y dessine avec ses formes et ses couleurs

souvent bizarres, mais quelquefois imposantes, et toujours poétiques. On y voit , reproduite avec quelques traces encore de sa candeur primitive , cette chevalerie dont le siècle suivant devait sonner l'agonie, à la voix d'une renaissante civilisation qui , conmie dans ses époques précédentes , traineiaît à sa suite toutes les corruptions. Il n'y aurait qu'à traduire pour faire de ceci un de ces romans historiques simples et vrais, auxquels nos imaginations, fatiguées d'extrêmes , reviennent incessamment.

— Eh ! bien , Louise , ce roman , il faut le faire.

— Oui, mon père, c'est un frère à

donner an pont des soupirs, à Jean ango

à MARTHE LA LIVONIENNE , au ROI DE

Bourges.

— Qne ce soit plutôt le premier né d'une nouvelle lignée : à vous Louise la tâche de tirer Hélène de Poitiers du linceul où l'ensevelit un vieux chroniqueur . L'occasion est propice : prenez vous à replier vos penchans mélancoliques autour de cette vie pure , dont vous venez de ressaisir les suaves émanations. A votre âge, l'esprit et le cœur débordent de richesses , et vous ne manquerez pas d'habileté à les mettre en œuvre.

— C'est peu quand on ignore l'art de

les faire valoir ; vous serez donc le second père de mon Hélène.

— Je serai son parrain ; et c'est peutêtre le seul service réel que je puisse lui rendre. Car si l'appui d'un nom est quelque chose au yeux de cette puissance , à tort et à travers diserte , qu'on nomme la Renommée, l'opinion , croyez-moi , finit toujours par pénétrer au fond des choses. Alors elles ne sont plus appréciées d'après cette valeur conventionnelle, que le savoir-faire ou la faveur savent préconiser , mais pour leur valeur intrinsèque , éprouvée au jugement de la raison el du goût. Si dans ce début littéraire je fais quelques cadeaux à ma filleule , vienne

la publication d'un second ouvrage, et vous tiendrez du public lui-même, votre brevet de romancière.

A cette déclaration, aussi sincère en vérité que paternelle , ma fille hocha légèrement la tête : c'était bon signe ; avec de la modestie , on va loin , dans toutes les carrières, précisément parce qu'on ne croit pas en avoir touché le terme du premier bond. Cette défiance de soi-même est peu féminine , je le sais : elle se rencontre pourtant quelquefois ; et lorsqu'elle se rencontre , il faut , messieurs , malgré la toute-puissance de la barbe , si magnifiquement étendue aujourd'hui , ci l'on en doit juger par l'importance du

signe ; il faut nous liumilier devant un sexe mieux pourvu que nous dans l'exquise faculté de sentir, et qui nous a donne plus d'une bonne leçon dans l'art d'écrire et de penser.

G. Touchard-Lafosse,

Chenonceauûo le 6 juillet 1841.

Le Dauphiné n'avait pas à la fin du XIV* siècle, l'aspect splendide qu'il offre aujourd'hui : ses plaines riantes et fertiles étaient alors couvertes de bois ; et les Alpes , dont les dernières ramifications viennent expirer

sur la rive gauche du Rhône, comme si elles voulaient encore opposer un dernier obstacle à ce fleuve superbe , ne présentaient point à l'horizon leurs crêtes neigeuses, dérobées derrière de sombres massifs d'épais châtaigniers. Sur la rive droite, les monts largement accidentés du Vivarais, couverts de la base au sommet, de tristes pins, simulaient à la vue les gigantesques ondulations d'une mer soulevée par la tempête et brunie par des nuages chargés d'orage. . . Il a fallu que la main de l'homme châtiât et dominât cette nature encore primitive , quoique vieille d'années, pour que, sur les deux rives du Rhône , se développât l'admirable panorama qui caresse la vue du voyageur d'Avignon à Lyon. Mais le travail humain n'a pu effacer les profondes blessures que creusèrent à la surface du globe, ces révolutions antérieure» à toute période historique; on en trouve danslaDrôme de larges cicatrices. Aux en-

virons de Closaye, le sol, couvert de débris, a été bouleversé tour-à-tour, et par les feux et par les eaux. La mer y fit irruption , et, après un long séjour, y laissa tout pétrifié. La montagne, où l'on retrouve encore des traces de cette conquête des ondes amères , sentit aussi des volcans fermenter dans ses entrailles, et renferme des lits de corps marins, entremêlés à des couches d'un sable ferrugineux.

C'était à travers les témoignages de ces immenses catastrophes physiques qu'en l'an de grâce 1374, deux cavaliers bien montés, suivaient, pourtant avec lenteur, l'étroite plage qui longeait alors le Rhône, ducôté duDauphiné. Le plus âgé ne paraissait pas avoir 27 ans, et semblait trouver un vif plaisir à contempler ces grandes choses, que l'homme admire sans cherchera se les expliquer. Le plus jeune, page ou varlet de l'autre, paraissait , au contraire , ennuyé du silence de son

maître , plutôt que touché de cet imposant spectacle de la nature, remuée par une Tolonté puissante mais invisible à nos yeux , comme elle est incompréhensible à notre jugement. Las de bailler et de se taire, il essaya de tirer le rêveur de ses profondes méditations.

— Seigneur, lui dit-il, nous arriverons tard chez le sire de Montélimart , et cette route, d'assez triste apparence, ne laisse pas d'être ennuyeuse.

— Ne trouvez-vous donc aucun plaisir, Albert, à voir cette nature, belle précisément de ce que vous lui trouvez d'horreur, où sentiriez-vous votre courage faillir à chevaucher la nuit venue?

Le page ne répondit pas , et le chevalier (car c'en était un) se livra de nouveau à sa rêverie.

Mais tout-à-coup un pays délicieux s'offre à leur vue : devant eux murmurent les eaux

et frémit le feuillage de la forêt d'Aigue-Belle, dont le doux nom traliitde mystérieux attraits, et où mille ruisseaux limpides entretiennent la fraîcheur de ses gazons. Là , dans l'épaisseur des bois , est le village de Savasse ; là gisent les ruines imposantes de l'antique ville de Mergalan, que jadis détruisirent les Sarrasins.

Au moment où dos voyageurs contemplaient ce site pittoresque, les derniers rayons du soleil dardaient au loin leurs obliques clartés : c'était le dernier regard d'un beau jour; c'était l'adieu que l'astre resplendissant faisait à la terre, à l'heure où commence l'empire des ombres.

— Approchez-vous de moi , Albert , reprit en souriant le noble cavalier, et causons ensemble. Les forêts, voyez-vous, sont toujours plus ou moins mystérieuses : peut-être allons-nous rencontrer quelque belle fée, venant se mirer au cristal des cascades qu'éclai-

reront bientôt les pâles rayons de la lune. Mais soyez sans crainte, vous n'êtes pas fait de façon à effaroucher ces solitaires beautés; qui sail même s'il ne s'en présentera pas une assez puissante pour vous donner le courage de revenir en ces lieux, attiré par l'espérance d'un bonheur que vous ignorez, et qui fait tout braver quand on l'espère.

— Sire chevalier, répondit le page, fortement préocupé par une frayeur qu'il ne cherchait point à cacher, j'ai entendu raconter des choses étranges sur l'abbaye qne nous apercevons là-bas ; si la fée dont vous parlez se présentait à moi, elle ne m'effraierait pas; mais l'apparition des lutins me causerait, je l'avoue, une vive sensation.

— Vous voulez dire une grande peur. Vous croyez donc à toutes les histoires de méregrand'? ajouta gaiment le chevalier; prenez garde, car votre imagination va transformer en démons les arbres et les rochers.

— Ecoutez , seigneur . dit avec effort le pauvre varlet ; il m'a semblé entendre un

rire du démon peut-être que M. Sata-

nas est irrité de vos hardis discours.

— Je n'entends absolument que le bruit du vent qui siffle avec force , il est vrai , sous les voûtes du monastère; car le voilà tout près de nous. Courage, ami Albert, nous passerons le hameau sans nous arrêter, et une heure après nous serons chez le noble sire de Montélimart.

Le jeune page n'avait plus la force de continuer l'entretien, tant sa frayeur dominait en ce moment sa résolution, qui n'eût pas fléchi peut-être , s'il se fût agi de rompre une lance avec un redoutable tenant. Tel était alors l'empire de la superstition, que les plus vaillans paladins eux-mêmes sentaient défafllir leur noble ardeur à la seule idée du diable ou de ses suppôts. Le tremblant Albert serra son cheval contre celui de son maître ,

et se prit à réciter tout bas les oraisons qui devaient, pensait-il, éloigner les démons.

— Nous voici sauvés , reprit le chevalier après un assez long silence : je vois les fenêtres brillamment éclairéesduchâteau où nous allons , et qui , en ce moment , renferme dans ses murs tant de personnages de haute lignée, invités comme moi à la cour pleinière du sire de Montélimart. Vous voyez, Albert, que nous n'avons fait aucune mauvaise rencontre.

Le page prit à sa ceinture un petit cor d'argent dans lequel il souffla trois fois; un semblable signal fut répété par la gaïte du rempart, et le pont s'abaissa. Un écuyer étant venu au-devant des étrangers , le page annonça son maître, qu'il nomma le très-haut et très-puissant seigneur Girard de Briord.

A ce nom, très-vénéré dans la province, et qui fut reporté au sire de Montélimart , il s'avança en personne au-devant du cheva-

lier, lui serra la main , le baisa au front et le conduisit dans la grande salle , où se trouvaient réunis les seigneurs et les dames. Girard de Briord mit un genou en terre devant la belle châtelaine, qui, selon l'usage du temps, lui donna sa main à baiser.

Le comte de la Suze , l'un des invités , vint le premier au-devant de Girard ; ils étaient frères d'armes; ils en avaient fait le serment, comme cela se pratiquait alors, sur les saints Évangiles et sur l'honneur, après avoir échangé leurs armes. Les chevaliers-frères devaient , pour preuve de leur fraternité , se donner mutuellement bonne part en toutes les questions ou querelles qui pourraient concerner l'un ou l'autre, jusqu'à la mort inclusivement et par delà, s'il est possible, disaientils en prononçant le serment. Ces deux seigneurs se revirent avec un vif plaisir; La Suze présenta Girard avec une sorte de fierté aux autres convives; et les dames n'eurent

pas besoin de présentation pour admirer la bonne mine du chevalier , car c'était le cavalier le plus parfait du Dauphiné.Son costume, d'une élégance exquise quoique sans recherche, relevait encore sa belle tournure, et ses traits, aussi nobles que réguliers , s'harmoniaient avec les perfections de sa taille. De grands yeux d'une douce expression, quoique noirs, reflétaient avec mélancolie ses pensées ; son teint brun séduisait par cette teinte héroïque , mieux que par l'éclat et les vermeilles couleurs, qui signalent trop souvent l'inertie de l'âme. Une chevelure soyeuse et bouclée ombrageait avec bonheur sa tête, et achevait de lui prêter ce carectèro antique, qu'on aime à retrouver sur la physionomie d'un homme voué à la profession des armes ; Girard portait un hab t vert , richement brodé , une toque de même couleur, ornée de plumes blanches, reîonucs par une agrafe de brillans ; cette riche épée que les cheva-

liers substituaient au pesant estoc de combat lorsqu'ils se montraient dans les solennités , brillait au côté de Girard, suspendue à une écharpe blanche , frangée d'or. La couleur verte adoptée par le nouveau venu devint aussitôt, dans l'assemblée, le sujet des causeries à voix basse ; on pensa généralement qu'une des espérances du seigneur deBriord n'était pas encore satisfaite ; et plus d'une des nobles dames ou damoiselles se flatta peut-être d'être destinée à combler ses félicités.

Le son prolongé du cor appela les convives au souper ; le sire de Montélimart oflrit la main à la jeune et jol^e comtesse de la Suze , et le comte céda l'honneur de conduire la châtela ne à Girard ; mais à table le chevalier fut placé près delà comtesse de la Suze.

Le lest n état servi avec une profusion de mets qui pouvait répondre amplement aux plus robustes appétits ; selon l'usage de ce

siècle, où les hauts barons se plaisaient à fondre , pour ainsi dire , leurs richesses en vaisselle d'or et d'argent , ces deux précieuses matières , sur le poli desquelles se brisaient les feux de mille lumières , faisaient plier la table sous leur poids, et se mariaient heureusement à de nombreuses touffes de fleurs. Chaque seigneur ou dame avait derrière son siège un page, portant un flambeau de cire blanche , et ces grandes flammes , en inondant le couvert de lumière , faisaient encore ressortir l'entente parfaite et le bon goût de ce mélange d'or, de cristaux et de fleurs. Si l'on ajoute à la magnificence de ce coup-d'œil , cette parure opulente que les nobles revêtaient toujours pour assister aux cours pleinières ; si l'on se peint bien ce que les charmes des femmes, presque toutes beUes , y gagnaient encore de séduction , on pourra se faire une idée de l'effet que cet ensemble ravissant produisit sur Girard, hôte

assez rare des fêtes, qu'il avait jusqu'alors peu recherchées. Le spectacle que nous venons de décrire le jeta dans un enivrement si complet que, pour la première fois , peut-être , il sortit de son caractère mélancolique , et se penchant vers la jolie comtesse de La Suze , il lui dit avec des yeux brillans d'enthousiasme.

— Ne trouvez-vous pas, Madame, que ce festin ressemble à ceux que les fées devaient donner pour honorer les preux assez heureux pour avoir accompli de grandes choses, afln de pénétrer dans leurs palais. Vous-même , comme la plus belle , ne sentez- vous pas qu'il vous serait facile de croire au dévoûment d'un chevalier qui voudrait combattre miUe rivaux, avec l'unique espoir de vous voir sourire, comme vous faites en ce moment.

— Je ne mets pas un si haut prix à mes sourires, seigneur de Briord, répondit la comtesse en donnant une charmante exprès-

sion à celui qu'elle avait en ce moment sur les lèvres ; et vous aurez bientôt occa:-ion de reconnaître que j'en suis même fort prodigue, car je vois rarement la vie du mauvais côté.

« Pour revenir au palais des fées, j'avouerai que je m'y suis crue transportée , lorsque, après notre mariage, le comte mon époux me présenta à la cour ; mais cet enchantement ne dura pas. Je vous l'ai dit, je suis rieuse ; le comte votre ami aime à me voir ainsi : jeunes tous deux, nos humeurs vont bien sympathisant. Or, je ne tardai pas à voir qu'au palais de Saint-Pol, l'ennui et la malice se cachaient sous les robes dorées ; je demandai à revenir en Dauphiné.

Tout cela venait d'être dit avec un enjouement plein de charmes ; il y avait une grâce infinie dans cette jolie tête, dont les cheveux noirs, retenus par une résille d'or en arrière, garnissaientlesjouesdelargesnattes, descendant presque jusqu'au cou, dont ils faisaient

ressortir la blancheur. L'épreuve était forte pour le frère d'armes du comte de la Suze; mais il se dépêcha de se rappeler que celte séduisante créature était la femme de son meilleur ami... 11 n'est pas besoin d'ajouter que parmi tous les biens que les deux chevaliers devaient partager, celui-là formait nécessairement une exception.

A la fin du banquet, on parla diversement d'une jeune fille retenue avec mystère dans une tour voisine : les uns disaient que c'était une lépreuse de haute naissance ; les autres pensaient qu'une marâtre, jalouse de la beauté de sa fille, la tenait captive ; d'autres soutenaient que sa mère, honteuse d'avoir mis au monde un monstre , cachait ce phénomène hideux à tous les regards.

Enfin, quelques raisonneurs prétendaient que la prisonnière était une magicienne, éblouissante de beauté; qu'un cardinal, épris de ses charmes, avait obtenu qu'on lui fit

— te —

grâce du bûcher, et l'avait condamnée à une prison perpétuelle , qu'il venait parfois adoucir.

Après avoir épuisé à ce sujet le champ des conjecturesonparla d'autre chose ; onchanta; on flt la partie d'aller à Pierre-Latte, voir la fête de l'abhé de la jeunesse ^ où les jeunes filles dansaient la farandole avec des flambeaux rouges, et les garçons en agitant des branches de romarin , ornées des rubans de leurs belles *.

Girard n'avait point suivi les entretiens qui, vers la fin du repas, s'étaient promenés capricieusement sur divers sujets ; sa pensée toute entière demeurait absorbée par ce qu'il avait entendu dire de la captive mystérieuse. Il y avait là quelque chose d'étrange qui plaisait à son humeur chevaleresque; il y voyait une issue ouverte à ses inclinations aventu-

1. Essai sur la statistique du département de laDrôme, par Delacroix, p. 36G.

reuses. Avant d'avoir quitté la table , il s'était dit : j'approfondirai ce mystère. En sortant de la grande salle de réception, le chevalier se laissa conduire à sa chambre ; mais son intention n'était pas d'y passer la nuit. Dominé par le désir de connaître la prisonnière de la tour, il congédia son page, se couvrit d'un manteau, et sortit du château, malgré l'heure avancée.

Entraîné par sa rêverie, ne connaissant d'ailleurs qu'imparfaitement le chemin de la tour, il s'égara bientôt, et marcha longtemps sans s'inquiéter de la direction de ses pas. Il s'abandonnait aune mélancolie suave et caressante, sous les sombres voûtes de la forêt; il appelait, dans le vide de son cœur, l'image d'une beauté pour laquelle il eût voulu vivre et mourir. Rêvant toujours, il finit par ne plus savoir où il était ni où il allait... Un coup de vent, qui fracassa des arbres autour Tome I. 2.

de lui, le tira de ce songe ambulant. Tandis

qu'il cherchait un refuge contre la grêle qui survint avec violence, il aperçut un monastère délabré : il le reconnut ; c'était celui près duquel il était passé, et qui avait causé une si grande frayeur à son page. Souriant à ce souvenir, il s'avançait pour entrer, lorsque trois meuniers, qui restaient exposés aux mauvais temps, plutôt que de se mettre à couvert sous les voûtes abandonnées, lui crièrent:

— « Holà ! sire chevalier, ignorez-vous que ce bâtiment, inhabité depuis le supplice des Templiers, est devenu le repaire des lutins? retournez, ou par monsieur Saint-Jean, vous aurez le cou tordu.

Sans s'arrêter à ce propos, Girard pénétra sous les arcades du cloître ; il parvint à une salle dont les combles, à demi ruinés, laissaient passer les eaux du ciel ; puis se trouvant mal abrité, il chercha sous la profon-

deur des voûtes, un endroit où les oiseaux de nuit, effrayés par l'orage , avaient trouvé un asile. Malgré sa courageuse résolution , l'écho, en répétant les cris lugubres de la chouette,lui causèrent une certaine émotion, lorsqu'il crut les entendre accompagnés de soupirs, quelquefois même de plaintes lamentables. Un frisson le saisit; une idée superstitieuse traversa sa pensée; les bruits qui couraient sur ce monastère lui revinrent à la mémoire ; un moment il éprouva une véritable terreur. S'il ne sortit pas de ces ruines, malgré la pluie et la grêle, qui tombaient avec force, c'est que sa curiosité l'emporta encore sur sa frayeur. Cependant le vent qui s'engouffrait sous les longues galeries, en détachait à chaque instant quelques pierres: elles roulaient aux piedsdu chevalier , et l'obligeaient à changer sans cesse de place, sans qu'il se trouvât plus en sûreté. Ne découvrant pas une issue, il finit par s'ar-

— to —

rêter dans une salle, où la pluie ne se faisait point sentir, et plus close que les autres. Là, le vent ne lui envoyait plus que des sifflements éloignés. Au milieu des ténèbres qui l'entouraient, il lui sembla apercevoir une faible lumière, à l'autre extrémité de l'endroit où il avait trouvé un abri presque commode. De temps en temps, la lumière s'affaiblissait quelquefois même il cessait de la voir. Un reste de superstition troublait encore son esprit : tantôt il croyait voir un Templier revêtu de son long manteau blanc, et venant lui demander vengeance ; tantôt il lui semblait entendre des voix envoyant à Dieu leurs derniers chants, au milieu des flammes qui, en dévorant l'enveloppe mortelle de ces nobles âmes, allait leur donner l'esSbr vers le ciel. Un long soupir, ressemblant au râle de la mort, le rappelai la vie réelle. Peut-être, se dit-il, un être vivant habite ces lieux; peut-être puis-je

adoucir les derniers momens d'un malheureux abandonné des hommes, puisqu'il vit loin d'eux! Et retrouvant tout son courage, il marche vers l'endroit où il aperçoit la lumière; il pousse une porte et se trouve dans une sorte de cellule, qu'éclaire faiblement une petite lampe qui jette ses dernières clartés près du lit sur lequel expire un vieillard. Celui-ci le regarde avec surprise, mais sans crainte; car il sait qu'il va mourir.

La rencontre inattendue que Girard faisait dan» ces sombres demeures , l'état où se trouvait le vieillard, surtout un manteau blanc, marqué d'une croix rouge , qui le couvrait à demi ; tout contribuait à causer au

chevalier une surprise mêlée d'une puissante émotion. Mais en rassemblant ses souvenirs , en se rappelant le lieu où il se trouvait, il ne tarda pas à reconnaître qu'il avait devant les yeux une victime échappée à la destruction d'un ordre qui avait jadis rempli l'Orient de sa gloire.

— Ah mon père ! s'écria Girard , ne me confondez pas avec les hommes d'une époque odieuse ; je n'étais pas encore né lorsqu'un arrêt infâme fit monter au bûcher l'héroïque milice de la croix. Depuis, j'ai servi sous les bannières des chevaliers Teutons, et cet ordre m'a enseigné , par sa valeur et ses vertus religieuses, à révérer le vôtre, dont-il suit l'exemple.

Le Templier lui tendit la main et répondit ;

— Généreux chevalier, le ciel vous conduit près de moi pour qu'à ma dernière heure je vous confie un secret qu'il m'était pénible d'emporter dans la tombe. Ne parlons donc

plus de l'injustice des hommes; aussi bien Dieu évoqua notre cause à son tribunal ; et je meurs avec la confiance qu'il condamna nos juges.

« Le plus jeune de tous et à un âge où la vie a des espérances jusque dans les fers, je parvins à soustraire ma tête à ceux qui l'avaient proscrite. Une femme noble, belle, obtint , à force d'or, qu'on ouvrît les portes demoncachot. De ses blanches mains elle détacha mes chaînes , me fit couvrir à la hâte du vêtement d'un de ses écuyers,et me conduisit elle-même dans la retraite qu'elle m'avait préparée.

A cet endroit de son récit, le mourant s'arrêta : de grosses larmes coulaient de ses yeux éteints ; mais ce souvenir leur rendit , pour un moment, la vivacité de la jeunesse. — Omon Dieu ! continua-t-il, pardonnezmoi si, à mes derniers instans, son souvenir m'agite encore; mais après vous, elle était

mon sauveur. Et vous, mon fils, poursuivit le vieillard, comprenez bien que c'était un ange, remplissant une mission du ciel; car pour me sauver, elle risquait de partager le martyre de mes frères. Depuis je ne la revis plus , ajouta-t-il avec un profond soupir ; mais je reçus de sa part un avis chaque fois que je me trouvai en danger d'être surpris. C'est elle qui me fit dire que , par suite des récits calomnieux que l'on débitait sur nos maisons , celle-ci avait été abandonnée , et que je pouvais m'y cacher sans crainte, parce qu'elle passait pour être le rendez-vous des démons qui , disait-on , venaient y chercher lestrésorsenfouisparîesTempliers. Profitant de ces terreurs populaires, je vins m'établir dans ces ruines; le jour jy demeurais caché, et la nuit j'errais dans la campagne.

of Durant mes courses nocturnes , je rencontrais souvent un homme qui me prit d'abord pour un fantôme, et qui, loin de

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