Tome I
que feront nos chefs de routiers sur ce mélange de bien et de mal.
— Je le pensais aussi , répondit le chevalier. A demain donc, et tâchez d'oublier, dans le sommeil , la triste défiance dont vous entourez trop votre avenir pour y laisser pénétrer l'espérance, qui console et fait vivre dans l'attente d'un bonheur même éloigné.
Mauléon fit à Girard un signe de la main qui voulait dire : l'espoir me tromperait aussi ; puis il quitta le chevalier.
XYI
Le lendemain, les chefs des routiers se rendirent de bonne heure aux palais du cardinal de Saint-Vidal ; ils avaient revêtu le riche habit des chevaliers. Girard ne put se détendre de quelque raillerie mentale, en
voyant plusieurs d'entre eu^ essayer les manières et la noble démarche des seigneurs dont ils portaient sans doute la dépouille. Il communiquait sa pensée au comte de la Suze, lorsqueMauIéon, s' approchant d'eux, leur dit:
— J'ai deviné ce qui vous amuse; mais convenez qu'il y a dans le soin que mes compagnons ont pris de leur tenue, tout ce qu'il laut pour se présenter chez des gens qui ne savent pas même montrer au dehors la pratique de ce qu'ils veulent enseigner aux autres. Les routiers ont eu le bon esprit de comprendre que l'apparence doit être tout aux yeux de ces prêtres superbes : car ils ne voudraient pas même leur tenir compte de ce qu'ils valent réellement. Vous jugerez vous-même, par la réunion des cardinaux que nous allons rencontrer chez celui qui nous reço.t, si ce que vous verrez et entendrez ne vient pas confirmer mon opinion.
— Nous ne doutons pas, mon ami, quL'ilo ne soit juste , répondit Girard, et si, un moment, je me suis laissé aller à une observation maligne, ne m'en veuillez pas : je n'attache, je vous assure, aucune importance à l'écorce plus ou moins brillante, lorsqu'elle . cache un arbre sans bonnes racines. Vous me verriez regarder avec quelque plaisir les plus belles fleurs, parce qu'il est surtout dans leur nature de briller; ma-is je donnerais la préférence à celles dont le parium me séduirait plus encore que leur éclat.
Nous allons maintenant laisser Girard rendre compte à Hélène de la réception du cardinal : le lecteur trouvera plus piquans que dans un simple récit , les détails écrits sous l'inspiralion de ce que le chevalier avait observé. Par là notre action ne sera pas ralentie , puisque les principaux acteurs du drame suivent le sire de Briord chez les car-
dinaux , à la cour du pape et dans la cité apostolique : ce sera un tableau de genre, avec des personnages de connaissance.
« Voici, Hélène, ce que vous désirez savoir d'Avignon, écrivait l'amoureux correspondant. Je commence mon récit au matin du jour où nous nous rendîmes à l'invitation du cardinal de Saint-Vidal.
« Les chefs , qui s'étaient préparés plus tôt qu'il n'était nécessaire . m'emmenèrent visiter quelques quartiers de la ville.
« Chemin faisant, nous passâmes près d'un pont de pierre, bâti sur le Rhône, et qui unit la Provence au Languedoc. Il touche d'un bout , aux murs d'Avignon , de l'autre à ceux de Villeneuve. Nous admirâmes sa beauté , et chacun de nous se demandait quel audacieux ouvrier avait pu entreprendre de jeter, à travers les ondes r;.pides du fleuve, les dixneuf arches de ce pont magnifique. Notre
guide nous apprit que c'était un jeune berger, appelé Benezet , lequel en gardant son troupeau , eut une révélation qui le rendit tout autre qu'il n'était : si bien qu'il dit à l'évêque et au peuple que Dieu lui ordonnait de bâtir un pont à l'endroit qu'il désignait. Benezet construisit donc le pont que voilà , et ce berger fut mis au nombre des saints , ajouta notre conducteur , plein de conviction sur une fable qu'il répétait peut-être depuis 30 ans , mais qui ne nous persuada pas.
« A côté du pont est un hôpital : les religieux qui l'habitent sont tenus, non seulement de recevoir les pèlerins, mais encore de veiller à l'entretien du pont ; aussi les appelle-t-on Frères Pontifes. Ces religieux » pour mieux s'acquitter de leur devoir, ont étudié les règles de l'architeclure ; et il est arrivé que plusieurs d'entre eux sont devenus de très-habiles architectes On assure
qu'ils ont construit de loris beaux ponts avec l'inspiration du Saint-Esprit ; il faut pourtant ajouter, pour être juste, que celle de la science n'y nuit pas.
« Nous parcourûmes le quartier de la Juiverie, clos par des portes qu'on ferme lu soir : il n'est habité que par les Juifs. Leur* filles sont d'une extrême beauté; elles portent de jolis chapeaux ornés de rubans , dont la couleur change à l'avènement de chaque pape. Les chrétiennes, comme vous le pensez bien, chère Hélène , envient leurs charmes , sans avouer qu'elles en aient. Les chrétiens , de leur côté , disent en les voyant si belles , quel dommage! et n'osent en approcher.
D'autres disent c'est égal , et voudraient en 'être aimés, au risque de l'enfer. ^Mais ces vierges d'Israël sont sages ; la crainte d'inspirer Je mépris les empêche de fréquenter le monde : elles vivent entre elles, et conservent
dans la solitude, les lis de leur teint et la paix de leur cœur.
« Pour vous donner une idée, ma belle amie, des superstitions que l'on rencontre encore dans cette ville , regardée avec raison comme le foyer des lumières, je vous racontera, avant do vous conduire chez le cardinal , une anecdote que notre guide nous débita avec non moins d'assurance que celle du pont.
« Regardez attentivement, nous dit-il, le personnage que vous voyez devant vous , et que je vais saluer. » C'était un homme de 40 ans, sans chapeau, sans chaussure, et que suivait une troupe d'enfans. Je crus d'abord voir un insensé ; mais rien dans son humble contenance ne décélaitla folie. Quand il fut passé , je me retournai pour le regarder encore , et je remarquai que ses vêtemens annonçaient un état d'aisance. Lorsqu'il
fut assez loin , notre guide reprit : « 11 y a un an que cet homme scandalisait Avignon, par ses excès et son impiété. Un jour, qu'il avait perdu un tonneau d'argent au jeu, il sortit en fureur, et voyant une effigie de la vierge placée à l'angle d'une maison, que je vous montrerai bientôt, il saisit une pierre et la lança contre cette adorable image qui , soudain , parut couverte de sang ; et par un second prodige , la tête du criminel tourna de manière que le visage demeura du côté des épaules.
« Son crime étant avéré, il fut condamné à être pendu , après avoir fait amende-honorable devant l'image qu'il avait outragée. Mais, le croirez-vous , dès qu'il se fut prosterné aux pieds de la madone, sa figure revint à sa place naturelle. Le peuple cria miracle et grâce ! Depuis ce moment , cet
— 3Tg —
homme vit dans la pénitence et la pratique de la vertu. » *
« En garantie de son étrange discours , notre conducteur nous montra l'image miraculeuse : devant elle pend une chaîne de fer au bout de laquelle est renfermée une pierre, dans plusieurs cercles d'or. Une foule de pèlerins étaient agenouillés en ce lieu sacré , où tous les jours les personnes dévotes viennent distribuer des aumônes.
« Nous entrâmes au palais du cardinal de Saint-Vidal , qui reçut avec bonté les chefs des routiers , et les présenta aux plus notables des convives que je vais vous nommer, Hélène , pour que vous le reconnaissiez dans mon récit. Je vous engage à suivre les nuances qu'il vous offrira : elles dessineront bien
* Voyez Castrucci, histoire d'Avignon, tome 2 page 244 et 245.
CCS hommes, par ie langage sérieux des uns. Invole des autres , mais toujours plein d'un orgueil et d'une vanité qui tranche trop avec la mission d'abnégation et d'humilité que devraient professer les serviteurs de Dieu.
« Nous vîmes avec étonnement que chacun d'eux attachait une grande importance à nous faire connaître sa dignité ; car on les annonça avec un soin qui me parut ridicule , puisque ce n'est pas l'usage *. Je riais de pitié en entendant les pages décliner avec aft'ectatioii des noms queies routiers ne se donnaient pas la peine d'écouter, tant ils étaient loin d'y attacher leur vénération. D'abord ce fut le cardinal Guy de Boulogne et Pierre évoque de Maglone, puis les cardinaux de Saint- Nérée et de Saint-Marcel , tous deux cousins du pape ; euûn , Jacques Gève , maréchal de
" Il n'a clé établi que beaucoup plus lard dans les grandes maisons , que les pelites ont imitées ensuite , en cela comme en tout.
l'Église Romaine. Après ces hauts personnages, arrivèrent le troubadour Lascaris, Pierre de Bonii'ace , grand alchimiste et poète : mais ceux-là entrèrent sans être annoncés; on eût dit qu'ils se glissaient honteusement dans la compagnie.
« A la suite d'un dîner splendide et recherché avec le plus complet oubli de la sobriété que l'Église recommande, sans être apparemment obhgée de s'y astreindre, il survint d'autres cardinaux , des évêques, des prieurs , des abbés , des docteurs en théologie, des poètes et beaucoup de grands seigneurs italiens, qui sont venus se fixer à Avignon pour suivre la cour du pape. Entre eux on distinguait les Brancas, les Pagani, lesGarlagui, les Grillon; Robert de Genève y vint aussi. Ce cardinal, qui d'abord avait fait peu de frais avec les chefs des aventuriers , dont il croyait sans doute l'intelligence un peu grossière, montra cette fois dans
sa conversation, beaucoup d'esprit et de connaissances.
« Tout ce que nous entendions était nouveau pour nous : il nous sembla sortir d'un pays de ténèbres et pénétrer dans l'empire de la lumière. L'amour des sciences , des arts , dégagé des langes scolastiques , développait en ce lieu une sagacité , une aisance que je n'avais encore vu briller nulle part avec autant d'avantages *. La cour pontificale, en marchant à la tête de la civilisation, pour la diriger dans la bonne voie , met son
* La passion pour les lettres était si forte alors dans la Provence, que l'on vit ceuxj qu'elle enivrait vendre leurs métairies pour acheter un seul livre. Quelques-uns, retenus au lit par de graves maladies , furent guéris grâce à la crise morale qu'ils se procurèrent par la lecture d'un ouvrage nouveau. On louchait à cette renaissante aurore des connaissances humaines qui , durant les deux siècles suivans , devait faire éclore tant de subhmes nouveautés, et faire ressortir de la poussière des cloîtres cette belle antiquité qui n'avait pas encore existé pour les générations alors vivantes.
orgueil et sa gloire à protéger les savans, les poètes , les peintres , les sculpteurs. Les estimant trop pour les payer avec de l'or, elle leur décerne la noblesse et les dignités ; elle fait en leur honneur refleurir les vieux lauriers du Capitole , dont on ceignait jadis le front des conquérans. Des hommes obscurs, mais qui , dans la solitude , ont senti poindre du sein de leur tristesse rêveuse , le germe de la poésie , viennent à Avignon à travers la nuit qui les enveloppe encore , et se trouvent, au lever de l'aurore intellectuelle, à la porte des palais où les princes de l'Église les accueillent avec joie, et les comblent de bienfaits. Quel spectacle pour les chefs des routiers , qui se disaient , dans leur liberté sauvage, nous n'avons que notre épée, mais c'est assez. Quelle leçon pour eux d'apprendre qu'il existe des hommes qui , sans armes, sans violence, voient accumuler les trésors à leurs pieds, et surtout les palmes
sur leur front! cette puissance mystérieuse de la pensée et du talent, qui ne coûte ni sang , ni larmes , et dont ils n'avaient aucune idée, les frappe d'élonnement , les couvre de confusion. Hélène, vous ne fûtes pas plus surprise lorsque je vous révélai votre ravissante beauté , tout-à-coup, offerte à moi aux premiers rayons de l'aurore, que ne le furent, dans le palais du cardinal de Saint- Vidal , ces farouches guerriers , en assistant à ce concert de pures intelligences. Ils souffraient et jouissaient tout à la fois, et quoiqu'éblouis par l'éclatente lumière' qui leur luisait pour la première fois, ils en aimaient l'éclat.
Tremblans , serrés les uns contre les autres, timides comme des esclaves, les enfans de l'épée avaient oublié la puissance qui faisait trembler à leur approche ; peut-être n'y croyaient-ils plus... Ah! mon Hélène, que c'était une curieuse chose que ces rudes
représentans do la barbarie , admis à ce banquet respendissant de la civilisation.
« Cependant, un gentilhomme padouan , entra dans la salle , et dit quelques mots au cardinal de Saint-Vidal , qui poussa un grand cri, et exprima par des signes la plus vive affliction. Il parla à ses voisins et ceux-ci à leur tour, se lamentèrent en levant les mains au ciel. La nouvelle fut bientôt connue de tous, excepté de nous , qui ne comprenant rien à cette désolation générale , pensions qu'ils s'agissait pour le moins du sac de Rome ou d'un nouveau schisme dans la chrétienté. Mais nous avions beau demander le sujet de tant de regrets , on daignait à peine nous répondre , comme si nous n'étions pas dignes de sentir cette douleur, trop délicate pour des cœurs bardés de fer.
a Sur ces entrefaites arriva Mathieu-le- Long , archidiacre de Liège , auquel le cardinal Saint-Vidal prit les mains en disant : Tome I. 25 ^
— L'illustre compagnon de vos études , l'ami dont vous possédiez le cœur , celui dont l'Europe entière admirait le génie , le divin Pétrarque n'est plus.
— Non , il n'est pas possible , répondit Mathieu-le-Long, que la mort ait tranché sitôt le fil de celte précieuse vie.
— Hélas ! répondit le gentilhomme de Padoue, qui en avait apporté la nouvelle , j'ai moi-même assisté aux funérailles du divin génie dont l'Italie pleure la perte. Il est mort dans sa maison d'Arqua, le 18 juillet dernier *.
Presque tous les convives du cardinal , plus ou moins consternés de la perle d'un poète que va regretter toute l'Europe sensible , tombèrent dans une morne tristesse ; ils se retirèrent de bonne heure ; il ne resta
• Pétrarque mourut le 18 juillet 1374, d'une attaque d'épilepsie.
Voyez Thomasinij Louis Baudini H. S. P.
guère que nous et les cardinaux Robert de Genève et Gui de Boulogne. Le premier avait dans le caractère quelque chose de sombre et de grand ,qui s'accommodait mieux des conceptions politiques et guerriers , que des amoureuses poésies du chantre de Laure.
Quant au second , brouillé avec Pétrarque , dont il avait été l'ami, il lui reprochait ses satires contre la cour de Rome.
— Pétrarque , disait-il , s'est emparé de quelques faits isolés pour en faire l'histoire de toute l'Église-, il dénigrait la cour des papes , et on le vit sans cesse briguer leurs faveurs. 11 attaquait le clergé, et mourut en possession de trois canonicats , k Parme , à Lombez, et à Padoue. Il voulait des mœurs , et soupira presque toute sa vie pour la femme d'un autre.
— Ah! dit en riant le belliqueux cardinal Robert , il ne faut pas trop reprocher à ce pauvre amant morfondu un amour mvsti-
que et rêveur , qui n'eût rien de criminel ; Laure ne lui adressa pas douze paroles en douze années*;ils s'aimaient commeon s'aime, dit-on , dans les cours d'amour de ce pays : c'est-à-dire en espoir et en contemplation; ou plutôt le poète aim; colle qui lui inspirait de beaux vers , et Laure souffrit, par vanité, les hommages de celui qui la chantait si bien. « Ce n'est pas ainsi que vous savez aimer, braves aventuriers , continua Robert de Genève , en tournant les yeux vers les chefs de routiers : votre cœur est toujours là pour répondre de vos paroles simples et vraies. Peu de discours et beaucoup d'actions , voilà ce qu'il faut aux vaillans disciples de cette chevalerie , dont les courtes devises font l'éloquence. Quelques mots prononcés en allant de la vallée aux bois ; (iuelques soupirs échan-
* C'est ce qui résulte de loutos les poéi^ies que Pctnirquc a composées pour Laure.
Vovez l'abhé de Sade, t. > p. 1 Ici 111
gés entre deux victoires, voilà vos poésies et vos chansons. Du reste, vous donnez de votre sang tant qu'on en veut ; vous faites en silence des prodiges, que d'autres racontent ; et si vos belles meurent avant vous , le désir de les rejoindre vous rend tout-à-coup des chrétiens fervens : vous priez les mains jointes (car prier est la dernière science de l'amour ) , vous priez en versant des larmes , parce que la piété est encore de la tendresse. « Vous trouverez , mon amie , ce langage bien profane pour un cardinal : s'il pensait ainsi , vous direz-vous, il y aurait eu de la sagesse à le cacher aux routiers , qui déjà n'étaient pas disposés en sa faveur. Mais je dois ajouter, Hélène, que Robert de Genève employait ici une tactique habile , commandée par son intérêt ; il désirait gagner la conflance de ces hommes farouches, par des propos assortis à leurs goûts , à leurs allures. Le cardinal, étranger aux faiblesses du ccvur.
n'avait guère plus envie de blâmer Pétrarque que de louer les routiers ; mais il voulait les commander dans la guerre d'Italie , et s'efforçait ainsi de dissiper la répugnance qu'ils lui avaient exprimée à se voir conduire par un prêtre , dont ils devaient supposer les habitudes contraires aux leurs.
« Filel habilement tcndu,assiire le gibier au chasseur : c'est ce qu'éprouva Robert de Genève. Le cardinal de Saint-Vidal , qui devina son intention , le seconda en ces mots.
— Je pleure la mort de Pétrarque , j'admire son génie , et je lui pardonne un amour où le péchô n'est point entré... Mais ce qui me fâche contre le poète , c'est qu'il a publié , dans ses épîtres , que la France était une contrée grossière et barbare ! l'ingrat ! n'est-ce donc pas dans ce pays de chevalerie courtoise et de loyal amour, qu'il sentit tomber dans son cœur la divine étincelle de la poésie , et qu'il composa ses plus beaux ou-
vrages. N'esl-ce pas sous le ciel français qu'il connut la beauté , sans laquelle , peut-être , son immense génie eût été un hôte inconnu , et dont il n'eût jamais révélé la divine présence. Et lorsque Pétrarque, déjà couvert de gloire dans nos climats, fut appelé par l'Italie pour être couronné au Capitole , il dut ce triomphe à un prince français , à Robert qui , généreux héritier des comtes de Provence , faisait refleurir sur le trône de Naples et de Sicile le goût des vers , que ses ancêtres avaient pris au milieu des enfans du gai savoir. Oui , mes seigneurs , un prince français étendit sur cette fête des arts , la pourpre de la royauté , et lui prêta le reflet de ses grandeurs . Pétrarque n'eût jamais dû l'oublier.
«Amant et poète par la grâce de la France, il l'a traitée de barbare , cette terre d'honneur et de vaillance ; ah l s'il ne voulait voir la civilisation que dans la poésie , que n'écou-
tall-il la harpe de nos troubadours et de nos trouvères; s'il la cherchait dans les vertus chrétiennes, commentoubliait-ilquelaFrance est la première conquête du christianisme. Que n'étudiait-il nos coutumes , nos chartes, nos franchises. Voulait-il donc fermer les yeux à nos loyales corporations , aux grandes familles qu'elles forment. Enfin , s'il faisait résider cette civilisation dans la science , pouvait-il ignorer l'existence de cette Université de Paris , qui eût son berceau près du trône ds Charlemagne , et de ces doctes abbayes , où les enfans de Benoît et de Bruno , enlacent à la charrue les palmes du savoir.
<( Le cardinal n'ajouta pas un mot ; il lisait sur le visage des routiers combien ils étaient flattés d'entendre les deux adroits cardinaux vanter ainsi leur pays. Us perdirent bientôt la timidité qu'ils avaient éprouvée au milieu des beaux esprits d'Avignon et de Borne ; ils reprirent , avec la haute opi-
nion qu'on leur donnait d'eux-mêmes, une sorte d'aisance qui releva leur bonne mine, et mit au grand jour leurs avantages personnels. Alors , ils se firent une fête d'être commandés par l'habile Robert de Genève, et lui dirent qu'il leur rendrait les beaux jours de l'archiprêtre Armand de Cevallon. Ce qui surtout mit le comble à leur satisfaction , ce fut d'apprendre que le Saint-Père daignerait les recevoir prochainement.
« Pour moi, Hélène, ne connaissant pas d'autre bonheur loin de vous que de vous retracer les événemens qui vous intéressent , je reprendrai mon récit lorsque je serai à même de vous raconter la réception du pape, à laquelle je ne tiendrais nullement, si vous ne désiriez pas savoir comment il accueillera les routiers.
<r Je vais, ma belle amie, vous envoyer ces pages : elles m'ont fait oublier pendant quelques heures , les ennuis de l'absence.
TOMl I 25 *
L'écuyer qui vous les portera sera chargé de vous remettre un miroir d'argent poli ; consultez souvent , Hélène , ce conseiller : toujours flatteur , ou plutôt toujours juste, il vous défendra de redouter jamais aucune rivalité, en reproduisant avec fidélité tout ce que vos charmes ont de puissance pour vous placer , par leur empire seul , au-dessus de toute comparaison... Et quel dommage que ce miroir ne puisse pas refléter les suaves impressions de votre âme , comme il reproduira vos traits : Hélène, votre sécurité serait entière.
« Je joins à cette lettre un mot pour votre compagne : lisez-le avant de le lui remettre, et joignez vos efîbrts aux miens pour la déterminer à faire cesser les souffrances de Mauléon.
« Croyez toujours à mon amour, ma bienaimée, et conservez-moi le vôtre.
Le lendemain , les premiers rayons du so-
leil se réfléchissaient sur les armes d'un ca valier qui suivait la route du Dauphiné , au milieu d'un tourbillon de poussière , soulevé par les pieds de son cheval. C'était le bon Philippe, l'écuyer du sire de Briord. Il portait à l'angélique captive, la lettre de son amant , et quelques instans de consolation.