‹ Hélène de Poitiers (volume 2)Chapitre 7 sur 8 · Tome 1 il · texte numérisé non relu

Tome 1 il

— Allez donc , reprit le comte, car aussi bien nous ne vous nosséderions qu' à moitié . Les amoureux sont peu aimables lorsqu'ils sont gênés, et l'am tié y perd toujours quelque chose. Les deux seigneurs se serrèrent la main; Girard prit un chemin différent de celui que devait suivre son ami ; et bientôt l'un et l'autre se perdirent de vue.

— Ah ! ma douce liberté, se disait le chevalier en pressant les flancs de son cheval, enfin , tu m'es rendue ; je vais voir mon Hélène : dans quelques instans je la presserai sur mon cœur ; elle me rendra mes caresses, et la joie que lui causera mon retour, lui fera oublier que je ne lui apporte pas la fin de sa captivité. Elle me pardonnera de l'avoir trompée sur la cause qui me retint loin d'elle.

En causant ainsi avec lui-môme, le sire de Brlord aperçut la tour, qui n'avait pas cessé un instant de se dresser dans ses sou-

venirs : il la regardait avec amour, celte vieille demeure, où sa bien-aimée languissait depuis si longtemps. Ces rosiers sauvages qui, du haut de la terrasse, laissaient pendre leurs ronces vagabondes presque jusqu'à lui, avaient leurs pieds près du banc où il s'était assis avec elle ; là sa rare beauté s'était révélée à ses yeux comme une apparition céleste; et ce souvenir produisait sur lui un effet tel, qu'il restait sans mouvement devant celle porte, qui, en s'ouvrant, allait lui rendre tout cela en réalité. Son sang, retiré tout à coup vers le cœur , comme pour en comprimer les palpitations d'amour, son sang n'échauffait plus le reste du corps ; un moment il lui fut impossible de faire ni un pas ni un mouvement. Cet état d'immobilité fut suivi d'une sorte d'extase, dont il fui tiré par le son de la harpe et par les accens d'une douce voix qui, à i'inslanl, rendit à Girard loutes ses facultés.

îl frappe . il court au jardin en s'écriant t Hélène, ma bien-aimée où es-tu ? Il l'apperroit ; mais un homme, un chevalier armé est près d'elle ; il ti(;nt sa main dans les siennes. On» pourrait exprimer ce que Girard éprouva en ce moment ! Mais cette situation, que la plume ne saurait retracer, ne fut pas longue : à la vue du sire deBriord, l'inconnu lève la visière de son casque , qu'il avait baissée en entendant des pas... Marie! s'est écrié Girard...

Ce nom a frappé Hélène au cœur : elle s'évanouit dans les bras de son ami.

Hélène revint à la vie sous les baisers de Girard ; mais elle restait en proie à une agitation violente et cruelle. Le nom de Marie, prononcé avec une surprise mêlée d'inquiétude, par celui dont la présence devait la reo-

dre si heureuse , ce nom avait tout à coup paralysé son bonheur , et mille tortures lui déchiraient le cœur.

— Marie !... Marie ! murmurait-elle, sans paraître s'apercevoir que Girard était là; c'est lui qui l'a conduite ici, c'est de lui qu'elle allait me parler lorsqu'il est arrivé... Oh! je le savais bien, une pareille félicité n'était pas faite pour moi... Le malheur ne trouvant plus de place dans ma destinée, criblée de ses coups , il devait me frapper dans mon amour !

Le chevalier s'était jeté aux pieds de la jeune fille, qui le désespérait par ses doutes.

— Ma bien-aimée, lui disait-il , tu es injuste ; écoute Marie, elle te dira si je taime ; elle te dira si près de la mort où me conduisit la défense du château de Sassenage , je pensais à loi, à ton inquiétude... Te croyant près de moi, je lui confiais mes douces espérances ; ma tendresse pour toi me rendit

même cruel envers elle, à qui je dois mon retour à la vie.

— Je voudrais vous croire , interrompit Hélène ; mais qui donc à pu savoir que cette tour pouvait offrir un asile ? qui donc a conduit mademoiselle près de moi? qui donc lui à révélé le secret de ma position ? car elle savait qu'on me faisait passer pour lépreuse; quidonc, sice n'est vous, messire.puisqueseul avez acquis la certitude que je ne le suis pas ?

— Vous-même, s'empressa de répondre Marie, m'avez appris une partie de ces choses, en me disant que vous vous nommiez Hélène, et que vous attendiez une personne dévouée, qui devait obtenir la fin de voire captivité. Le délire de voire ami , que vous soupçonnez injusiement, m'avait, à son insu, livré une autre partie de votre secret ; le surplus je l'ai deviné en vous voyant. Il resîe un point à éclaircir : je puis le faire facilement. Vous-même, chevalier, avez besoin de celte

explication, qui ne doit laisser aucun doute à mademoiselle sur les sentimens qu'elle vous suppose pour moi. Veuillez donc la disposer à l'indulgence : j'en aurai besoin lorsqu'elle aura entendu ma triste histoire.

a Le désir de ne point troubler votre bonheur et de vous prouver à tous deux mon amitié , peut seul me décider à faire connaître à Hélène , dont la pureté ne s'est point flétrie au contact du monde , combien la jalousie et l'orgeuil blessé peuvent exercer d'influence sur l'âme la plus noble , sur la femme la plus sage. L'espoir que mon exemple lui sera utile , me rendra moins sensible l'humiliation que doit me causer le récit que j'ai à lui faire.

— Oh l je vous crois , mademoiselle , répondit Hélène avec douceur , et je n'exige pas des aveux qui pourraient vous coûter. Vous avez raison, Girard ne savait pas vous trouver ici , puisque votre présence a paru

lui causer une si vive émotion; j'ai été injuste envers vous deux ; pardonnez-moi , et voyez une excuse dans mon peu d'expérience àjuger des hommes et des choses. Le bonheur qui , tout à coup, est venu remplir ma solitude est encore si nouveau , que je crains de m' abuser en le goûtant. Ne m'en veuillez pas si je vous ai affligée, mademoiselle, ajouta avec une angélique bonté la jeune captive ; vous que la destinée a dû affranchir des peines qu'elle m'a prodiguées , un chagrin , mêuK} passager , vous serait plus difficile à supporter qu'à moi , pour qui la souffrance est devenue une habitude.

— Vous me laisserez au moins , reprit Marie , vous expliquer comment j'ai été amenée ici ; car votre ami doit craindre pour vjus, si l'on peut entrer dans cette tour avec tant de facihté.

« Vous avez sans doute vu Mauléon , poursuivit Marie en s'adressant au chevalier j

j'allais parler de lui à Hélène lorsque vous êtes arrivé.

— Il m'a bien dit que vous avjez quitté le camp, répondit le sire de Briord ; mais je n'avais pas osé lui demander où il vous avait conduite.

— Vraiment , il ne le sait pas lui-même : obligé de retourner promptement parmi les siens pour assister au conseil qu'allait présider le comte de la Suze , que je désirais ne pas voir, il m'a conduite de ce côté , sans savoir à qui il pourrait me confier. Lorsque nous aperçûmes cette tour , il frappa et demanda au gardien de lui laisser un prisonnier , que la fatigue d'une longue route empêchait d'aller plus loin. Cet homme ne voulait pas me recevoir ; mais Mauîéon le menaça de faire venir une compagnie de roiltiers, qui s'emparerait par la force de cette demeure. Il consentit alors à me garder, à la condition que je n'approcherais pas des

jardins. Je promis tout ce qu'il voulut , et Mauléon me laissa sans crainte ; car le gardien répondait de moi sur sa vie.

« Ne connaissant pas celui qui me donnait un asile, je levai la visière de mon casque pour respirer plus à l'aise. Alors, m'ayant regardée avec attention , le gardien d'Hélène m'adressa la parole en ces termes :

— Vous n'êtes pas un prisonnier, mais une femme, enlevée, malgré elle sans doute, par les brigands dont celui qui vous a conduite ici est le chef. Parlez-moi sans crainte, poursuivit-il avec bonté ; si je puis vous servir, je le ferai volontiers..,

« Depuis dix ans j'ai sous les yeux un être bien malheureux , pour lequel je ne puis rien; mais mon cœur n'en est pas moins compatissant, aux souffrances qu'il m'est permis de soulager.

« Comme il disait cela, une femme , enveloppée d'un voile, entra dans la salle où j'é-

coûtais avec curiosité ces paroies mystérieuses. A sa démarche craintive , à l'effroi que parut lui causer ma présence , je soupçonnai combien il était rare qu'un étranger s'offrît à sa vue,

— Rentrez , mademoiselle , lui dit mon hôte , avec une voix qu'il essayait en vain de rendre sévère; j'ai été forcé, pour votre sûreté, de recevoir la personne que vous voyez; on peut venir la chercher d'un moment à l'aulre , et vous pourriez être vue. Votre Hélène , habituée à l'obéissance , allait se retirer lorsque , m'approchant d'elle , je lui dis : ne tremblez pas ainsi , je suis une femme , et comme vous je suis malheureuse...

— Je le savais , me répondit-elle : penchée sur le mur de la terrasse qui domine la route, je regardais si le cheval dont j'entendais les pas ne ramenait point une personne dont l'absence se prolonge trop au gré de mes dé-

sirs ; je croyais même la reconnaître dans le cavalier qui vous accompagnait. J'ai entendu la promesse que vous lui avez faite , de l'attendre sans essayer de vous soustraire à son amour.

« Vous savez , Girard , poursuivit Marie en se tournant vers le chevalier , vous savez pourquoi Mauléon avait besoin que je lui donnasse cette assurance. Hélène avait donc pu deviner mon sexe , avant même que mes traits le lui eussent révélé. Peut-être doutait-elle encore que mon conducteur fût un autre que celui qu'elle attendait ; car elle continua en médisant : — lechevalier Girard de Briord vous a sans doute amenée ici pour m'apprendre quelque sinistre événement.

« Vous vous méprenez, mademoiselle , lui dis-je , la personne dont vous parlez ne sait pas que je suis ici. Mon conducteur ne se nomme pas ainsi. — Pardonnez-moi, madame, reprit-elle tristement; mais il m'a-

vait semblé reconnaître.., je croyais qu'il pensait encore à la pauvre Hélène ; et son tour.., nom, prononcé par vous à la porte de cette où... mais je vois bien que je me suis abusée

«t Tobie , dit-elle à l'homme qui nous écoutait , vous aviez raison , il ne viendra plus... Mais je vous en prie , mon bon ami , laissezmoi emmener celte dame dans le jardin; elle m'apprendra peut être quelque chose delui... — J'y consens, mademoiselle , répondit le gardien d'une voix affeclueuse ; mais je crains quelque malheur, par suite de ma faiblesse à vous laisser faire tout ce que vous voulez. Enûn , à la grâce de Dieu ; je n'ai pas la force de vous refuser ; advienne que pourra !

« Heureuse comme un enfant qui a obtenu ce qu'il voulait . Hélène m'amena à la place où vous nous avez trouvées ; son voile, qu'elle avait rejeté en arrière, me laissa admirer sa beauté , que vous avez raison de ne compa-

rer à nulle autre. Je ne doutais déjà plus que cette charmante personne ne fût celle dont vous parliez dans votre délire ; cependant ju n'osais pas lui apprendre la cause qui vous avait empêché de revenir prèsd'elle. Sachant, d'après ce que m'avait dit Mauléon, que vous seriez libre aujourd'hui , votre arrivée ne m'a point surprise ; mais je regrette beaucoup le chagrin que mon nom a causé à votre Hélène. Je serais même en droit de m'étonner qu'il lui fût connu, si vous n'aviez pas été généreux envers moi, au point de me faire oublier que vous avez dû être indiscret pour le lui apprendre.

— Ceci , mademoiselle, s'empressa de répondre Hélène , est un reproche que Girard ne mérite pas ; il m'a en effet , parlé de vous ; mais croyez bien que votre personne lui inspire trop de respect pour que vous ayez à lui reprocher une indiscrétion. Cependant, je l'avouerai franchement , ce qu'il m'a-

Vait dit de vous me donnait lé désir de connaître celle dont il vantait tous les avantages ; et jugez ce qui se passa en moi quand je reconnus combien son éloge ^tait au-dessous de la vérité. Jugez surtout de l'eflet que devait produire sur moi votre nom, prononcé par Girard , avec la certitude qu'on a de valoir moins que vous, dès qu'on vous a vue... Marie sourit à Hélène , qui , malgré son peu d'habitude du monde, avait trouvé un moyen de justifier en apparence la jalousie dont elle ne pouvait être l'objet si Girard n'eût rien révélé. Sans doute, pensait-elle, il ne lui a pas dit, en pariant de mol , je l'aime ; mais il lui a fait comprendre que je l'aimais , en ajoutant, dans le secret de sa pensée : je te prélère, toi» captive repoussée de ta famille , à la noble héritière de Sassenage. Et Marie dévorait un soupir, qu'elle eût rougi de faire entendre à celui qui saurait en expliquer la cause.

Mauléon ne vient pas, dit-elle en se levant pour cacher son émotion au couple dont les regards révélaient un bonheur , qui , déjà , froissait son cœur. Je vais sur la terrasse ; peut-être l'apercevrai-je. Et la pauvre Marie, ayant trouvé un prétexte pour s'éloigner, donna enfin un libre cours à sa douleur.

Appuyée sur le mur, elle regardait sans voir, écoutait sans eniendre ; car sa mémoire lui rappelait ces temps heureux qui ne pouvaient plus revenir : les joies de son enfance, les caresses de sa bonne mère , qu'elle avait perdue avant qu'elle eût dirigé ses premiers

pas dans le sentier glissant de la vie de

cette vie de jeune fille, où l'imagination exerce tant d'empire; cette vie où l'on s'abandonne sans crainte aux illusions dont une mère, seule, peut faire entrevoir les dangers. Oh ! si tu me fusses restée , se disait-elle , tu aurais deviné que je l'aimerais ; tu ne l'aurais pas fixé , pendant un mois , près de ta Tomei. 18.

fille , que son indifférence a conduite à sa

perte Mon pauvre père n'aurait pas à

d(';plorer ma mort, à laquelle je le laisse croire pour ne pas empoisonner son existence du sentiment de mon déshonneur ! . . . Ombre de ma mère , pourquoi as-tu cessé de veiller sur moi le jour où Girard m'inspira ce fatal amour, qui devait m'ouvrir l'abîme où je me suis jetée pour l'oublier.... Hélas ! c'était un moyen de l'aimer davantage aparemment ; car j'éprouvais tout-à-l'heure, assise près de lui , un malaise qui devenait une cruelle souffrance chaque fois que son regard, qui n'eut pour moi que de la froideur, redisait à Hélène combien elle est aimée. Pauvre enfant, je ne t'en veux plus de l'emporter sur moi ; ma vie , décolorée et flétrie , je la dois à Mauiéon : Girard le pense; je lâcherai de le

penser aussi Peut-être un jour saura-t-il

combien cî sacrifice dut me coûter, imposé par lui. Mais alors je ne serai plus sur celte

terre, lieu d'exil affreux pour ceux qui aiment sans être aimés , et devenus l'aliment , que dis-je la proie, d'un amour qu'on ne peuvent partager. Il pourra m'accorder, sans exciter la jalousie de personne, un regret, une prière déposés sur le marbre de ma tombe ; et s'il survit quelque chose de nous après l'heure suprême, ma cendre se réchauffera à l'expression d'un souvenir venant de son âme.

Le bruit des pas d'un cheval vint arracher Marie à ces tristes pensées , et lui rappeler que, parmi toutes ses peines , celle de tromper son amant ne devait pas être la plus facile.

Le cavalier qui s'approchait était Mauléon; de la main il lui faisait comprendre combien il était heureux de la voir là , où il la croyait venue pour guetter soîî retour. Les derniers rayons du jour frappaient sur elle , et la rendaient encore plus belle aux yeux du jeune

chef. Elle rejoignit à la hâte Girard et Hélène , qui ne s'étaient guère aperçus de son absence , tant ils avaient de choses à se dire. Mauléon , que le gardien ne voulait pas laisser entrer, lui fit comprendre qu'il ne voulait point faire de mal aux personnes qui habitaient la tour ; mais qu'il venait chercher son prisonnier.

— Il n'est pas bien à craindre , votre prisonnier, répondit le vieux Tobie en souriant. Mais tenez , les voilà tous ; car tout le monde vient ici maintenant comme chez soi. Ah! certainement, il arrivera quelque malheur à la pauvre demoiselle , c'est sûr.... et le bonhomme s'arrachait le peu de cheveux qui lui restaient encore.

— Vous ici , Girard , dit le bâtard avec un mélange indéfinissable de malaise et de satisfaction; puis il continua plus librement: vous conviendrez que je suis heureux d'avoir choisi cet endroit pour y laisser Marie. Ma-

dame, ajouta Mauléon, voudra-t-elle bien me pardonner d'avoir ainsi disposé de sa demeure, sans en avoir préalablement demandé la permission?

— Je vous en dois des remerctmens , Messire, et je me félicite de la bonne pensée qui vous fit conduire Madame près de moi. Le chevalier de Briord m'avait depuis longtemps parlé d'elle, et je me trouve heureuse que le hasard ait assez favorisé le désir que j'avais de la connaître , pour l'amener à moi , qui ne pouvais aller à elle , ajouta Hélène avec un triste sourire. Soyez donc le bien-venu , et disposez sans crainte de ma retraite. Elle n'est pas gaie; mais je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous prouver le plaisir que me causera voire présence , toutes les fois que vous voudrez bien visiter une pauvre recluse.

— Vous me rendez confus, Madame, reprit Mauléon , et vous pouvez croire à l'em-

pressement que nous mettrons à arxepier ce que vous offrez de si bonne grâce. Pour vous le prouver, j'oserai vous proposer de laisser Marie près de vous , pendant le voyage que je dois faire à la cour d'Avignon.... à moins, ajouta le routier avec plus de réserve, à moins que ce parti ne vous contrarie.

— Bien loin de là , Messire , je serai trop heureuse si Madame veut bien accepter ma retraite et ma société : j'y gagnerai trop pour qu'elle puisse douter du plaisir qu'elle me fera.

Marie embrassa de tout cœur la bonne Hélène, qui n'était pas trop empruntée, pour une jeune fille qui n'avait reçu les idées et les usages du monde que par les traditions du Templier. Mais les douces leçons que l'amour lui avait données avaient appris plus vite encore à Hélène, les ménagemens qu'elle devait à celte jeune femme, dont la conduite, d'après ce que lui avait dit Girard,

n'était pas exempte de blâme. Elle avait compris que son amitié ne serait pas repoussée, si elle savait l'offrir avec adresse; et l'adresse fait rarement défaut dans l esprit d'une femme, quelqu'inexpérimentée qu'elle soit encore.

De son côté , Marie se trouvait heureuse de rencontrer dans la jeune captive une indulgence qui ne la fit pas rougir de sa fausse position , et elle essaya de rendre à Hélène le bien qu'elle venait de lui faire , en l'assurant que le temps qu'elle passeraient ensemble lui paraîtrait agréable.

— Je vous consolerai de l'absence du chevalier , ajouta-t-elle en soupirant, et....

— Vous parlez donc encore , interrompit la jeune fille et pour longtemps , peut-être : Girard, vous ne me l'aviez pas dit.

— Le bonheur de vous revoir, chère Hélène , a-t-il pu jusqu'à cet instant , laisser dans notre entretien la place d'une fâcheuse

nouvelle... Et puis, j'ai encore quelques jours à être heureux ; pourquoi empoisonner le présent des tourmens de l'avenir.

— Vous avez peut-être raison.... Vous voyez, ajouta-t-elle en s'adressant à Marie, voire présence me sera bien nécessaire. Mais je songe que vous devez avoir besoin de repos; si vous vouliez nous pourrions commencer à partager mon lit pour cette nuit. Et se tournant vers Mauléon, elle lui dit : sans doute, vous ne comptez pas emmener ce soir madame avec vous.

— Mon ami , je resterai si vous voulez, dit Marie en regardant Mâuléon , qui épiait sa réponse avec anxiété.

— Je ne m'y oppose pas, répondit-il, assez piqué: j'ai pu juger que le lit de ma lente vous fatigue, poursuivit-il avec affectation ; aussi devez-vous me savoir gré du sacrifice qui vous épargnera un si mauvais gîte pendant mon séjour à Avignon.

— Vous avez sans doute compris aussi que ce voyage m'eût été trop pénible ; car je me serais trouvée sans cesse en présence des amis de mon père... N'avez-vous pas pensé, seigneur, que ma position eût été intolérable, continua Marie en regardant fixement Mauléon... Ah! ma reconnaissance pour l'amie généreuse qui veut bien me recevoir sera éternelle.

Hélène avait bien remarqué la contrariété de Mauleon , et , pensant que, peut-être, il était peu soucieux de partir, elle se leva en faisant signe à Girard de la suivre. Lorsqu'ils furent assez loin pour ne pas être entendus, elle lui demanda pourquoi Mauléon paraissait fâché. Cette question ingénue le fît sourire ; il ne savait trop comment y répondre, lorsqu'elle reprit :

— Ah ! je devine ; mais il est facile d'arranger tout cela. Je vois bien qu'il lui coule de quitter Marie ; eh 1 bien, je vais leur ce-

derma petite chambre, et nous resterons cette nuit sur le banc, où depuis bien longtemps je vois souvent finir et renaître le jour. Voulez-vous, cher Girard, passer ainsi une troisième nuit avec votre Hélène.

— Si je le veux ! mais, mon ange, depuis que nous sommes là je souffre horriblement;.. Je crains que Mauléon ne pense...

— Quoi donc?

— Oh! rien.... Et Girard pressait avec ivresse sur son cœur sa candide amie, qui ne comprenait pas qu'on pourrait le croire plus heureux qu'il ne voulait l'être ! Pourtant, il ne pouvait se décider à s'éloigner encore il n'avait promis au comte que le lendemain , et ne se sentait pas le courage de quitter Hélène plus tôt.

— Fais comme tu voudras, mabien-aimée, lui dit-il ; puis il la ramena au lieu où ils avaient laissé Mauléon et Marie.

— Je vous cède ma chambre , leur dit-

elle ; moi , je ne me coucherai pas : je suis habituée à dormir le jour, et je passe la nuit dans les jardins. Venez donc tous deux... Et tendant sa petite main à Marie, elle la conduisit à sa chambre, où Tobie avait préparé le repas, et allumé les bougies.

Pendant qu'ils soupaient, Girard remarquait le sourire malin et mal déguisé dont Marie accompagnait les instances qu'elle faisait à Hélène pour ne pas la priver de son lit ; la pauvre enfant ne comprenait rien à ce sourire ; car elle n'avait pas une pensée qui ne fût pure. Mais le regard du chevalier vint dire sévèrement à celle qui la soupçonnait, que cette injure muette était infâme de sa part , lorsque la douce créature l'avait accueillie avec tant de bonté. Il aurait voulu pouvoir lui reprocher ouvertement de porter un œil malveillant sur une action qui devait la trouver d'autant plus indulgente, que la candide fille n'en connaissait pas les con-

séquences. Marie dut lire au moins ce reproche dans le regard sévère du chevalier; et dès lors elle ne fit plus de difficulté pour accepter l'offre obligeante d'Hélène.

— Mon ami, reprit la jeune captive, ditesmoi donc pourquoi Marie ne semble pas goûter le bonheur que j'éprouve près de vous : elle n'aime donc pas son mari... Cependant, il a l'air bon , sensible, affectueux, et paraît lui porter une vive tendresse.

— Mon amie, si je devais rester près de vous, je ne répondrais pas à cette question ; mais je veux éclairer votre âme, au risque de la désillusionner un peu sur ce que vous prenez pour un amour ressemblant à celui que je ressens pour vous. Puisque vous avez offert à Marie un asile , il n'y a plus à revenir sur cetle offre ; mais je me vois forcé d'expliquer certaines choses qui pourraient vous inquiéter, ou vous faire mal juger ce qu'elle vous dira, je crois, pendant mon absence.

— Mon Dieu, est-ce que j'ai eu tort de lui demander de rester avec moi ; Girard , j'ai cru vous faire plaisir. Je voulais vous prouver que vos amis seraient les miens; ne m'en veuillez pas, mon ami.

— Oh ! jamais, mon Hélène, dit Girard avec transport ; ne sais-je pas que tu es un ange, et que ta piété s'est fait un devoir, presque un plaisir d'offrir à cette jeune femme, dont les charmes, bien au-dessous des tiens, avaient cependant excité ta jalousie, la preuve que tu voulais lui faire oublier cette injustice involontaire. Certainement je ne puis vous en vouloir, ma belle amie, continua-t-il d'un ton plus calme ; mais je vous le répète, je serai forcé de vous faire connaître Marie d'une manière peu favorable; Oh! Hélène combien il sera sage de vous défier des discours de cette compagne.

— Je ne vous comprends pas , Girard; pourquoi voulez -vous qu'elle me trompe?

Puisqu'elle-même m'a si bien assurée de votre amour , je ne vois pas ce qui pourrait m'inquiéter , lorsque je ne doute pas de la seule chose à laquelle je tienne dans ce monde.

— Et si elle vous disait que je suis la cause de ses peines : que c'est mon ingratitude qui l'a donnée à celui dont la tendresse extrême est payée de mépris et de froideur , il ne faudrait pas ajouter foi à ses paroles.

— Mais , dit Hélène après un moment de réflexion et d'un ton grave , vous aviez donc promis à Marie un amour que vous lui avez enlevé? Expliquez-vous vite ; chevalier, car si un pareil malheur devait me menacer un jour, je ne me consolerais jamais , oh! jamais de votre abandon Girard, j'e

mourrais ajouta-t-elle avec un éclat de voix.

— Oh ! je te crois ma bien-aimée , et je vois combien eussent été funestes les confidences de Marie , si je n'avis songé à te

garantir de leur influence. Je prévois l'effet cruel qu'elles eussent exercé sur ton âme , exempte encore des passions qui se développent au sein d'un monde corrompu , où la coquetterie rend une femme si facile à croire qu'elle est aimée, lorsque la plus simple politesse impose a celui qu'elle aime la délicatesse de ne pas la désabuser. Hélène , tu peux croire ce que je vais te dire : j'ai poussé peut-être jusqu'à la cruauté , auprès de Marie, la vérité sur le sentiment que tu m'inspires ; il ne peut lui être resté aucun espoir.. . Jamais je ne l'ai trompée ; je n'ai donc rien à me reprocher.

— Tout ce que tu me dis, je l'entends, mon ami ; mais mon jugement ne peut te comprendre... Elle ne t'aimait pas, puisqu'elle s'est donnée à un autre. On ne peut, ce me semble , éprouver . deux fois un véritable amour : pour devenir la femme de Mauléon, il fallait qu'il lui fût possible de t'oublier.

— Ils ne sont pas mariés , chère amie , reprit Girard avec embarras... que vous dirai-je ? blessée dans son orgueil , elle a cru sans doute se venger de ce qu'elle appelait mes torts envers elle , en se livrant à un homme qu'elle n'aime plus , maintenant que la réflexion est venue lui dévoiler l'abîme où elle s'est jetée.

— Pas mariée ! et moi qui lui ai cédé ma chambre. . . mais il me semble que c'est mal. . . Et la jeune fille , honteuse d'une pensée qu'elle n'eût pas su expliquer, rougissait instinctivement.

— Oh ! ne t'inquiète pas , chère enfant , ce n'est pas la première fois qu'ils se trouvent ainsi.,. L'innocence de Marie n'est plus en danger, ajouta le chevelier [en souriant : Maintenant , ma bien-aimée, promets-moi de t'en rapporter à ce que tu viens d'entendre ; et quelles que soient les plaintes de la compagne que tuas choisie, reste dans une sécu-

rite parfaite sur ma tendresse pour toi , et sur mon indifférence pour elle.

— Pourtant, Girard, je dois être indulgente sur une faute que, peut-être, elle n'eût pas commise si son cœur eût été froid pour vous... Ai-je pu , moi-même, me défendre de vous aimer , lorsque , me croyant encore lépreuse et ne devant espérer qu'une généreuse pitié , je me suis laissée , malgré moi , entraîner à croire au sentiment que je ressentais déjà , malgré mes paroles pour vous persuader le contraire. Ai-je pu maîtriser mon désespoir lorsqu'il me fallut vous quitter , et tant qu'à duré cette absence si prolongée, si cruelle, pendant laquelle, ignorant où vous aviez porté vos pas, je ne pouvais que regretter les jours qui avaient précédé votre absence. Hélas ! combien je me reprochais d'avoir consenti à ce que votre temps fût employé à obtenir une liberté à laquelle je n'attacherais aucun prix, si elle ne devait pas Tome I. 19

me donner à vous sans interruption. Enfin , durant ce siècle de séparation , et malgré la défense que vous m'aviez faite de révéler, même à Tobie, que je n'étais pas affligée de la triste maladie qui servait de prétexte à ma captivité , je n'ai pu garder le silence... Et comme si j'eusse acquis , par cet aveu , le droit d'être aimée , je passais mes journées à parler de vous à ce bon vieillard , qui m'aime aussi lui , quoiqu'il croie être quelquefois sévère. Avec quelle impatience je me résignais chaque jour à attendre le lendemain , dans l'espoir qu'il vous ramènerait près de moi... Puis, je me crus oubliée ; je vous accusais , Girard , dem'avoir trompée ; et alors chaque heure me rendait plus injuste envers vous qui , prés de mourir, ne regrettiez la vie quepourmoi... Ah ! si je l'avais su... si je l'avais su, répéta Hélène en se reprenant , ma douleur n'eût fait que changer d'objet : je pleurais votre oubli supposé .. j'aurais pieu-

ré la perte d'un ami si tendre , si fidèle ! Girard, je serai indulgente pour Marie ; car j'ai appris, pendant votre absence, combien votre amonr m'est nécessaire. Les souffrances de cette pauvre femme ne me trouveront pas froide: je les comprendrai maintenant, et je tâcherai de les adoucir , si pourtant ma présence ne les augmente pas.

— Que tu es bonne , mon Hélène, et qu'il va me sembler long , le temps que je dois passer encore loin de toi... Mais au moins je pourrai m'occuper de notre avenir; les papiers du père Anselme m'ont donné quelques renseignemens qui me seront utiles. Ta bellemère habite Tarascon ; si , comme le disent les avis du bon religieux . ton père doit arriver bientôt, elle consentira , je l'espère , à m'accorder ta main , dans la crainte de voir découvrir à son époux l'atroce méchanceté dont tu es victime. Alors , ma douce amie, je • reviendrai heureux de t' apporter la liberté ;

et nous serons unis à jamais. D'ici-là , je me centenlerai de t'admirer, de t'adorer ; car je veux le conduire pure au pied de l'autel , où tu te donneras à moi sans regret, et sans rougir des regards que l'admiration portera sur ta couronne virginale,

Le jour commençait à luire ; Tobie s'était rendu, comme à l'ordinaire, à la chambre de sa jeune maîtresse , dont la porte était restée ouverte. Qu'on juge de sa surprise en voyant deux personnes dans ce Ht, où il pensait trouver Hélène seule. Le pauvre homme sortit de celte chambre , persuadé que c'était bien elle qu'il venait de voir; car il ne doutait pas que Mauléon et Marie eussent profité do la nuit pour se dérober aux regards de ceux qui, d'après l'idée qu'il s'était faite, devaient les poursuivre.

— Là! voilà de belles choses, s'écriait le bonhomme en retournant chez lui : je le savais bien (ju'il lui arriverait quelque mal-

heur Elle l'aimait tant, ce Girard, qui,

je le vois bien , ne vaut pas mieux que tous les jouvenceaux de son âge.... Ah! mon Dieu! mon Dieu ! que vais-je devenir, si l'on apprend là-bas combien j'ai mis de négligence

à garder cette jeune fille Mais aussi qui

diable aurait pensé qu'elle serait devenue tout-à-coup comme les aulrcs?...

Hélène n'entendait pas ce que Tobie disait; mais elle se doutait à peu près de ce qui causait l'agitation où elle le voyait. Elle prit le bras de Girard , et s'approchant du bon gardien , elle lui dit :

— Mon cher Tobie. voulez-vous nous donner à déjeuner ici; j'ai bien faim ce malin. Le seigneur et la jeune dame qui sont dans ma chambre

— Comment , Mademoiselle , ce n'est donc pas vous, interrompit vivement le vieillard , qui étiez tout-à-l'heure couchée. . . . Et Girard

se prit à rire comme un fou de la figure étonnée du bonhomme.

— Ils ne sont donc pas encore levés, demanda négligemment Hélène, qui ne comprenait pas ce qui pouvait causer l'étonnement de Tobie et la gaîté de son ami.

— Vous avez tort de rire de la frayeur, ou plutôt du chagrin que j'éprouvais, Messire, dit cet excellent homme, d'un ton un peu iâché ; ia pauvre enfant ne serait pas coupable; mais vous, vous répondriez devant Dieîu de son innocence.

— Pardonnez-moi, mon brave, si je n'ai pu me défendre d'un moment d'hilarité, et croyez bien que je suis incapable de causer le moindre chagrin à notre chère captive. Je l'aime trop pour ne pas la respecter; soyez sans crainte. Mais j'aperçois nos amis ; donnez-nous ii déjeuner.

— Marie embrassa Hélène , salua le chevalier d'un air froid ; et Mauléon , qui la trou-

vait plus jolie , sous les vôtemens qu'Hélène lui avait prêtés, eût oublié, sans Girard , la promesse qu'ils avaient faites au comte de la Suze de se rendre de bonne heure chez lui. Après le déjeuner , ils quittèrent les deux jeunes dames, et s'acheminèrent, en causant, vers le château où ils étaient attpndus. Mauléon promit de ne parler à personne de la prisonnière de la tour , où il laissait luimême Marie cachée à tous les yeux.

xm

Les routiers devant se mettre en marche le lendemain , Girard et Mauléon se rendirent au camp pour y surveiller les apprêts du départ. Malheureux tous les deux de laisser l'objet de leur aflfection, mais différemment

impressionnés par les adieux si nuancés de tendresse et d'une résignation péniblement obtenue , de la part d'Hélène , et par la froideur, presque mêlée de joie, qu'avait difficilement cachée Marie en quittant celui dont la présence ne lui causait plus qu'une contrainte continuelle , qu'elle n'avait pu cacher à Mauléon.

La douleur du jeune chef n'échappa point à Girard, qui cherchait vainement ce qu'il pourrait dire pour lui ôter la conviction, partagée par lui même , qu'il s'était abusé sur la tendresse qu'il devait attendre de Marie. Il le regardait avec un sentiment pénible : cet homme que les plus grands dangers n'avaient pu troubler, et chez qui les obstacles les plus grands rencontraient toujours un courage inébranlable , aujourd'hui pourtant l'ingralitude d'une femme le trouvait sans force pour la supporter, parce que son naturel tendre et sensible n'avait pas appris , dans sa

vie aventureuse, scandaleuse môme, à se garantir contre les faiblesses du cœur. Le chevalier comprenait combien Mauiéon devait souffrir de l'indifférence de Marie , dont il espérait plus d'amour ; et cet amour l'eût poussé vers le bien, en le portant à acquérirdes vertus supérieures , pour en faire une digne offrande à l'amie généreuse qui l'avait accueilli avant qu'il fut digne de la posséder. Le bon jeune homme, ne trouvant point enlui de conviction pour rassurer le jeune chef, n'osait rompre le silence qui , sans doute , livrait ce dernier à de tristes pressentimens.

La lune, qui semblait voyager en tiers avec eux, répandait sur la verdure ses clartés incertaines ; un silence profond régnait sous les ombrages de cette forêt d'Aigue- Belle, si propice aux doux mystères de l'amour heureux, et que rendait plus mélancolique le bruit des cascades s'échappant, en flots argentés, des rochers suspendus, comme

par enchantement, au-dessus des bassins dans lesquels tombaient leurs eaux limpides. Au sein de ce \aste silence , dans ces lieux sombres et calmes , Mauléon parut à Girard moins malheureux; le routier avait reporté ses pensées vers le créateur , dont la sollicitude parternelle plaça sur la terre avec tant de prévoyance tout ce qui doit contribuer au bonheur de l'homme , ou satisfaire ses besoins. Il se sentit entraîné à la conllance en une meilleure vie : espérance à laquelle , voyageur heureux ici-bas , vous avez peutêtre cherché à vous soustraire. Mais si, éprouvant une profonde douleur , vous vous êtes tout-à-coup trouvé dans une de ces solitudes où l'âme peut se recueillir en paix, loin des railleurs , loin du regard sceptique de ceux qui ne sauraient comprendre lamélancolie, vous avez dû éprouver combien est douce la contemplation de ces ombrages que l'on pourrait croire placés là pour dérober à l'homme la

cause de ses peines; et leur influence consolatrice a dû révéler à votre affliction que la main puissante qui fit sortir du cahos ces magnifiques torèts , ne les jeta pas au hasard à la surface du globe. Non, ce n'est pas indifféremment que leurs masses superbes croissent en tel lieu plutôt qu'en tel autre : sur les montagnes , elles alimentent les sources qui en découlent ; plantées dans le voisinage des Alpes et des Pyrénées, elles défendent des rayons du soleil leurs flancs chargés de glaces éternelles qui , sans ce rempart végétal , se fondraient avec trop de précipitation, et prodigueraient en avalanches, en épanchemens immodérés, Ijçs richesses de ces neiges, dont la fonte insensible doit nourrir peu à peu les fleuves de -la France et des pays voisins.

Non, celui qui créa ces choses et mille autres avec cette sollicitude, ne fit pas l'homme , la plus parfaite de ses créations , puis-

qu'il le doua de la pensée , pour le livrer à une douleur éternelle; et la perspective d'une vie meilleure viendra vous consoler lorsque vous aurez , dans une sainte contemplation , reporté vers lui vos espérances avec confiance.

Sans doute Mauléon avait éprouvé ce que nous venons de dire , car son visage paraissait plus serein lorsque les voyageurs furent sortis de la forêt ; et , pour la première fois , depuis qu'ils avaient vu se refermer la porte delà vieille tour, il adressa la parole à son compagnon :

— Vous avez, lui dit-il, compris la direction de mes idées: je l'ai reconnu à la compassion de vos regards. Je rougis de ma faiblesse ; mais j'avais besoin de reporter plus haut des vœux qui ne sont pas entendus ici bas. Vous le dirai-je, mon noble ami, sous les ombrages de cette forêt, j'ai regretté de l'avoir connue, cette femme que je ne puis

pas cesser d'aimer, bien qu'il me soit impossible de croire à une tendresse que je crois aussi loin de son cœur qu'il est évident pour moi que vous l'occupez plus que jamais.

— Vous vous abusez , et je suis bien malheureux de causer ainsi votre peine.

— Oh ! je ne vous fais point de reproches, interrompit Mauléon : vous n'avez rien fait pour conserver l'affection de Marie. D'ailleurs , ne sait-elle pas que vous aimez un ange qui , je l'avoue , ne doit lui laisser aucune espérance. Je ne serai jamais ingrat envers vous , qui m'avez été un ami si dévoué ; et parce que Marie n'a pas voulu lire dans mon cœur combien il était facile de me rendre au bien par sa seule volonté , je n'oublierai pas pour cela que je dois à votre généreuse amitié, l'accueil , plein d'oubli pour mon passé et si dévoué pour mon avenir, que j'ai reçu chez le comte de la Suze. La comtesse ne m'a laissé voir, en me promettant son

intervention près du baron de Sassenage , ni ce ton pretecteur qui m'eût glacé , ni la crainte de ne pas réussir: deux choses dont je me fussesenti trop humilié. Toutcela, je le dois à la bonne opinion que vous aviez donnée de moi , et qui ne me fera jreculer de vaut aucun sacrifice pour continuer à la mériter, dussé-je même renoncer à Marie.

— J'espère beaucoup des démarches de la comtesse, répondit Girard; et si nous sommes assez heureux pour qu'elle réussisse au gré de nos vœux , je suis convaincu que vous trouverez Marie disposée à vous accorder la justice qu'elle vous doit. Alors sa tendresse vous dédommagera des chagrins que vous cause en ce moment ce que vous prenez pour de la froideur, et qui n'est peut-être que la suite d'une faute qu'elle regarde comme un obstacle à l'approbation de son père. Nous avonsdonc bien fait de 'lui taire nos intentions: sa défiance nous eût rendus plus craintiis;et si

nous ne devions pas réussir, il vaudrait mieux le lui cacher. Mais, je vous le répète, j'ai bonne espérance.

— Et moi je n'en ai pas. Le baron a , je crois , autant d'orgueil que sa fille ; car c'est l'orgueil qui vous l'a livrée. Vous aviez eu à ses yeux le tort de ne pas accepter le cœur qu'elle vous offrait , avec une alliance qu'elle croyait trop désirable pour qu'on pût la repousser ; elle comptait , insensée , se repaître de votre dépit quand vous apprendriez qu'elle vous avait préféré un chef de routiers. Mais son noble père ne lui pardonnera pas , lui qui n'a point à se venger de vous , et n'aura pas besoin de me tromper pour y parvenir. .. Ami, voila pourquoi elle m'a tout donné; voila pourquoi je n'obtiendirai rien de lui. Comprenez-vous maintenant mon désespoir, lorsque son adieu glacial est venu me fixer sur une vérité que je refusais de croire ! Malgré les déchirantes paroles que j'avais en- Tome I. 20

tendues la nuit où elle vous priait de la soustraire à mon odieux amour , je fus assez fou pour les lui pardonner , et je trouvais encore du bonheur dans une apparente tendresse , dont je n'avais pas le courage de douter. Si les souffrances et le changement que vous avez pu remarquer en elle ne sont pas produits par une cause que je prévois, je ne lui imposerai jamais l'obligation de me consacrer une vie qui serait un supplice pour elle et pour moi. Mais si je suis assez heureux pour devenir père , je ne veux pas que mon enfant ait à souffrir ce que j'ai souffert , et certes ! il ne sera pas bâtard. . . Jamais, par ma faute, personne ne pourra lui faire entendre des paroles dédaigneuses sur son illégitimité; jamais aucun de ses contemporains ne lui jettera l'insultante estime qu'on accorde si restrictive à l'homme le plus vertueux, le plus grand même , lorsque son enfance n'a pas reposé au berceau de l'hymen. Oh! non,

non, jamais mon flls n'aura cette humiKation à supporter ; et peut-être un jour me donnera-t-il , par sa tendresse , le courage d'oublier lestourmens que sa naissance me coûtera sans doute.

« Nous voici rendus aux premières sentinelles ; ne parlons plus de tout cela , mon ami , ajouta le routier. Je ne sais si vous êtes comme moi , mais je vois avec plaisir que nous arrivons juste pour le départ , et j'en suis content , car le repos ne me serait pas agréable dans la disposition d'esprit où je me trouve.

— Raimonnet de l'Épée nous fait signe d'allervers lui, dit Girard, évidemment soulagé de voir finir un entretien qui lui était pénible.

— Nous partons dans une heure , dit le joyeux compagnon en s'avançant vers les voyageurs ; je me suis décidé à ne pas attendre votre retour pour faire les dispositions du

départ. Je pensais vous trouver au village de la Suze ; mais puisque vous voilà, venez prendre place au déjeuner très splendide que nous avons préparé à votre intention.

Les chefs étaient en effet réunis sous la tente de Mauléon , et Girard remarqua , à la manière riche et presque de bon goût , dont la table était servie , que les routiers s'étaient piqués de lui prouver que leur vie errante n'était cependant pas privée tout à fait des superfluités luxeuses dont jouissaient les habitans paisibles des plus riches châteaux. L or , l'argent , les cristaux couvraient la table ; Girard trouva les mets excellens et les vins d'une qualité supérieure. Les convives lui prouvèrent d'ailleurs qu'ils étaient connaisseurs, par la rapidité avec laquelle les flacons se succédaient. Ces vins avaient été enlevés des monastères ou des châteaux dont les routiers s'étaient emparés, et ils ne trouvaient aucune honte à les pro-

diguer aux yeux du nouveau chcl , qui ne pouvait cependant penser comme eux à cet égard.

— C'est mal, disait Ralmonnet à Girard , après avoir avalé une ample coupe de vieux Médoc, c'est très mal d'avoir pillé le cellier des hommes de Dieu ; hàtons-nous donc de faire disparaître les preuves du délit.

Après avoir bu largement au succès de la cause pour laquelle ils allaient combattre, les routiers portèrent la santé de Girard et du comte, qui les avaient, disaient-ils, remis dans le chemin du paradis. Et le signal du départ étant donné, la riche vaisselle fut encaissée pêle-mêle et sans soins; car ils n'y attachaient aucune importance , tant ils leur avait été facile de se la procurer.

Les routiers se mirent en marche pour Avignon , en traversant le village de la Suze , où sur la porte des maisons, on lisait ces mots anciens : sortez en joie. Après la Suze, on

entrait dans le grand bois de chênes verts de Rochegude ,qui séparait leDauphiné ducomtat Venaissin. Les compagnies firent halte prés d'Orange , au pied du fameux arc de triomphe dédié à Marius et chargé de trophées. A l'aspect de ce monument , dont la grandeur rappelle celle du vainqueur des Cimbres et des Teutons, les routiers s'arrêtèrent respectueusement ; car tout ce qui est grand et majestueux révèle d'abord l'idée de Dieu , qui , après avoir richement doté des myriades de créatures, se trouve encore assez riche de dons pour faire les héros.

L'arc d'Orange, situé dans une grande plaine, à quatre cents pas des dernières maisons de la ville , a soixante pieds de haut et soixante-six de largeur. On crut pendant longtemps qu'il avait été érigé a Jules César : ce ne fut guère qu'au XVr siècle que Marius ressaisit, dans les opinions de la postérité,

l'hommage que ses contemporains lui avaient rendu. Plusieurs antiquaires et notamment Vadianus , dans ses notes sur Pomponius Mêla ; Isaac Pontanus , dans son Itinéraire de la Gaule , veulent que cet arc ait été érigé en l'honneur de Fabius Maximus.

Malgré tous les raisonnemens dont ces savans appuient leurs assertions , d'autres archéologues , adoptant la version populaire , affirment qu'il est difficile de ne pas se ranger à cette opinon , quand on la trouve si bien en rapport avec les monumens historiques. Nul doute donc pour nous que Marins et son compagnon Catulus n'aient remporté en cet endroit une victoire, qui les fit recevoir avec des transports de reconnaissance; nul doute enfin que , parmi les trophées d'armes qui décorent cet arc, on ne lise le grand nom de Marins.

Le diadème de la principauté d'Orange ceignait alors les cheveux blancs du vieux

Raymond V , dernier prince de cette tant célèbre maison de Beaux , qui eût plus de couronnes qu'elle n'en put porter. A l'approche des routiers , il fit construire à la hâte , bastions et fausses-brayes.

Les Tuschins poursuivaient néanmoins leur chemin , lorsque le cardinal Gui de Boulogne vint , de la part du saint père , leur dire qu'il n'était pas nécessaire qu'ils entrassent tous dans Avignon , et qu'il suffirait des chefs pour traiter , si faire se pouvait. Désirant ne donner aucun ombrage au souverain pontife , les routiers consentirent à ce qu'on leur demandait , quoiqu'ils eussent grande envie de se plaindre et de maugréer. Girard partit donc , accompagné des autres chefs , pour être présenté au pape.

Rien ne paraissait alors plus beau qu'Avignon au dehors. Assise sur leRhône, et près de l'embouchure de la Sorgue et de la Durance, cette ville se recommandait au loinparses

nombreux clochers et les tours élégantes de ses remparts, dont les pierres étaient toutes de même forme et de même grosseur. Les routiers se rengorgèrent en apprenant que s'était pour protéger la ville contre les compagnies de leurs devanciers , qu'on avait fait construire , en 1358 , ces belles tours carrées et ces mâchicoulis redoutables.

Les murs et les édiflces d'Avignon , frappés du soleil méridional, semblaient imprégnés de sa vive lumière, et conservaient une couleur éclatante. Nul pèlerin n'abordait cette ville, à l'époque où nous la décrivons , sans faire deux fois le signe de la croix : une fois parce qu'elle était le siège apostolique , l'autre parce qu'elle ressemblait , disait-on ^ à Jérusalem. Mais elle n'eut jamais que de belles apparences : quand on pénétrait dans son enceinte ; quand on connaissait ses mœurs , ses usages et le train ordinaire de ses plaisirs, on ne pouvait croire que ce fût là le

siège d'une cour qui devait l'exemple des vertus.

Avignon était plus sale et plus encombrée que notre vieux Paris ; ses rues , étroites , couvertes de longues toiles pour amortir la chaleurdujour,suffisaientàpeineàlacirculation d'une foule empressée. Car, outre ses habitans, dont le nombre était alors de soixantedix à quatre-vingt mille , cette ville offrait unepopulationéventuelle et mobile, composée d'étrangers venus de tous les pays , et dont les idiomes et les costumes divers étaient un perpétuel sujet d'étonnement. On y voyait des Grecs , qui venaient consulter sur la lumière du Thabor et les opinions de Grégoire Palamas; des Turlupins, moitié nus, moitié fous , conduits devant les tribunaux de l'inquisition , où ils espéraient échapper au bûcher, en démontrant que leurs pratiques tenaient, moins du schisme que de la nature , et que rien d^ ce qui est naturel n'est honteux ;

des pénitens gris , noirs , rouges , bruns ; des moines de toutes couleurs ; des troupes d'ècoliers arrivés d'Allemagne pour suivre les écoles d'Avignon ; des ordres mendians venant plaider contreceuxqui demandaient leur suppression; d'innombrables pèlerins , chantant par les rues des noëls ou murmurant des prières , suivant leur vœu. Là , se rencontraient des supplians qui, par procuration, où par amitié pour autrui , venaient humblement requérir la levée d'un jnterdit, l'absoluHon d'un gros péché , ou l'expédition de certaines dispenses. On y trouvait aussi des missionnaires, qui, montés sur des mules , partaient pour ramener au giron de l'église , les hérétiques de Bosnie. Ici , des ambassades d'Orient accourent pour réclamer l'appui d'une nouvelle croisade; là des troupes de seigneurs , le faucon sur le poing et l'écu pendu au cou , viennent protester contri les empiétemens des juridictions de tofficial.

Mais c'était surtout l'espoir de faire fortune , soit en obtenant des bénéfices et des dignités ecclésiastiques , soit en se livrant à des spéculations de tout genre , dans un pays où affluait l'or de la chrétienté , qui attirait la foule des étrangers à Avignon. Parmi ces étrangers , on comptait des milliers de clercs, aspirant tous à des grâces.

La cour du pape et les palais des cardinaux, qui avaient eux-mêmes des cours, célèbres par le faste , la prodigalité et l'amour des arts, entretenaient dans la mollesse, dans l'o siveté, la noblessed'Italie, qui regrettant son ciel et ses rivages , voulait du moins qu'on la dédommageât par des fêtes et des plaisirs. Ce concours immense d'individus sans patrie et sans famille , faisait fermenter tous les vices que le luxe et le désœuvrement du cœur peuvent engendrer : ce qui était pur se corrompait bientôt à Avignon , et ce qui était déjà corrompu y venait par instinct,

des diverses parties de l'Europe. Des milliers de femmes prostituées remplissaient onze maisons de débauche; mais ces courtisanes ne suffisaient pas au libertinage d'une ville où le désir, flétri par les excès, ne pouvait plus s'aviver que sous les pleurs de l'innocence. Le rapt et la séduction étaient donc à la recherche des filles crédules , pour les livrer à d'impudiques vieillards ou à des cardinaux, qui payaient à raison des dégoûts qu'ils inspiraient. Des ramas de jongleurs , d'astrologues , trafiquant des craintes ou des espérances d'une génération abrutie par des voluptés sensuelles, lui arrangeaient , à prix d'argent, un avenir où elle put échapper aux ennuis du présent. Des Italiens vagabonds offraient , à bon marché , le poison et le poignard, aux vengeances particulières.

Les Lombards et les Juifs , persécutés dans tout le reste de la Provence, trouvaient depuis le pontificat de Clément VII , un lieu

de refuge et de protectionà Avignon: ils abondciient en cette ville, où i!s prêtaient sur gages et à usure. Une jeunesse dissolue, dont les mains dévorantes avaient fondu le patrimoine des ancêtres , obtenait de ces usuriers des secours plus funestes que l'indigence , puisqu'ils ne produisaient que la ruine , la honte et le remords.

Les Provençaux et les Italiens, qui formaient la plus grande partie des habitans d'Avignon , se querellaient sans cesse, et bannissaient de toutes les réunions cette courtoisie , qui fait le charme de notre bonne France. Les Italiens, gesticulant avec feu et lançant à chaque parole leur dix doigts aux yeux des assistans , reprochaient aux Provençaux de leur avoir volé leur pape , au préjudice de Rome ; d'avoir asservi la tiare à la couronne de France ; d'avoir enfin causé, par ce changement de résidence , l'exil de l'église et le scandale de l'univers. Ils cijou-

taient que le saint père , en persévérant à demeurer au-delà des Alpes , dans un pays barbare et grossier , causait aux sciences et aux arts , un dommage dont les Français répondraient à la postérité. De leur côté, les Provençaux reprochaient aux ultramontains d'être venus mélanger leurs coutumes , leurs . usages, et altérer la simplicité de leurs mœurs. Avant eux, ils n'avaient, disaient-ils, jamais entendu parler de mensonge , d'empoisonnement et d'assassinats. « Si les papes ont préféré Avignon à Rome , ajoutaient-ils , c'est que la France est la fille aînée de l'Église ; toujours prête à s'armer pour la foi, et à donner asile aux pontifes malheureux; tandis que l'Italie est mobile , capricieuse et turbulente. »

Girard ne savait que penser de l'effet qu'avait produit sur ses compagnons la vue de cette ville, où ils osaient à peine se montrer, tant ils se croyaient indignes de fouler le sol

que le Saint-Siège avait dû, par sa présence, puriflerdes intrigues de l'immoralité qui, pourtant , venait de leur être révélée dans tout ce qu'ils avaient vu et entendu. Leurs bonnes dispositions étaient refroidies : Girard ne se flattait guère de les y faire persévérer ; déjà même, ils songeaient à reprendre leur vie aventureuse et indépendante, lorsque le cardinal Robert de Genève leur fit dire qu'il leur donnerait audience le lendemain,

Ils s'y rendirent de bonne heure. Le cardinal était à demi-couché sur un lit de repos; et tandis qu'il jouait avec un singe , retenu par une chaîne d'or au balcon du palais, deux jeunes pages, vôtus de soie nacarat et couronnés de plumes vertes et blanches, faisaient descendre sur son front radieux , la fraîcheur d'un doux zéphyr, en agittant un éventail et des branchesd'oranger fleuries.

La chaleur du climat et le besoin de calmer un moment, par des distractions mondaines ,

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l'esprit actif et ambitieux qui le consumait , faisaient seuls condescendre aux usages qui amolissaient alors la noblesse d'Avignon, ce prince de l'Église di^venu si fameux depuis dans le grand schisme d'Occident, où il fut élu Pape, quoique lesiége de Saint-Pierre fût alors occupé par Urbain VI.

En peu de mots, il expliqua aux chefs que le Saint Père avait un ennemi irréconciliable dansBarnabas Visconti, qui, sous peine de mort, avait forcé ses légats à manger les lettres d'excommunication qui'ils lui apportaient; ne leur faisant pas même grâce des liens de soie et des sceaux de plomb appendus au parchemin; ce qui, disait son éminence, était d'une difficile digestion en politique comme autrement. Le cardinal ajouta que, par ses intrigues, Visconii avait soulevé riorence contre l'égîise ; que Florence avait, à son tour, soulevé Boulogne, et qu'ii s'agissait de reconquérir les étals ecci: Siasoques Tome 1 , '2\

et de faire rentrer les mutins dans le devoir. Robert de Genève , abordant sa conclusion , dit que le pape comptait sur les compagnies de routiers; qu'il le chargeait, lui cardinal, de les commander et de les conduire en Italie, où le succès n'était pas douteux ; enfin, que si les révoltés ne lui rendaient pas les armes , il jurait de se laver les pieds et les mains dans leur sang... On voit que les intentions du vicaire de Jésus-Christ n'étaient pas une application bien précise du principe si connu : Ecclesia abhoret a sanguine.

Girard allait prendre la parole ; mais Raimonnetdel'épée, s'avançant tout près de l'éminence, lui dit froidement qu'il y avait assez de braves gens parmi eux , et qu'ils n'en étaient pas réduits à se laisser commander par un prêlre , fut-il archevêque ou même cardinal. « Aucune de nos compagnies n'a à se plaindre de la manière loyale que nous apportons tous à remplir nos devoirs, pour-

suivit le chef avec chaleur ; pas un de nous n'a besoin d'être remplacé; et nous nous sommes choisi un chef suj^rême qui, certes î saura mieux que vous nous conduire à la gloire, si gloire il y a dans votre entreprise, où les maximes de l'évangile vous imposeraient le pardon des injures , et non la mort du pécheur. Mais rien ne m'étonne dans vos paroles , ajouta Raimonnet : je m'étais convaincu en entrant dans cette ville, où les vices, l'ambition, la débauche ont déprave , corrompu les petits, que les grands n'y donnaient pas l'exemple du bien ; que les prêtres y prêchaient une doctrine parlant de vertus qu'ils ne pratiquent pas eux-mêmes; et je me suis presque trouvé meilleur que ceux dont j'attendais le pardon de mes fautes.

« Vous paraissez surpris, seigneur cardinal, qu'un homme comme moi, frappé des anathêmes de votre cour, soit assez hardi pour vous parler ainsi ; or, je veux bien vous

din; que vous avez blessé mon orgueil, en voulant vous attribuer le commandement de n(>s compaj»nies. Par ma bonne épée, ce ne peut être le vouloir du pape, que je révère, et qui certainement, n'a pas eu l'idée de disposer de nos braves en votre laveur, pas plus qu'il ne me viendrait à la pensée de distribuer des indulgences à sa place. Mais vous aviez pensé que nous serions trop fiers de l'honneur d'être conduits par un cardinal pour reluser de lui obéir; et de la sorte, lui seul (hH eu tout l'honneur de l'expédition. Oh! parla mort, il n'en sera rien : nous rejetons voire proposition; celle du pape demande réflexion ; et nous ferons connaître à notre a se , à sa sainteté r'.otre détermination , ou s'il ne nous conviendrait pas mieux de prendre sa capitale pour y rétablir !e bon ordre. Roh(^rt (ie Genève , à celte terrible menace, s<î srîitit soulevé convulsivement sur son lit de repos; mais, courtisan expéri-

mente , il se remit Licntôt , et congédia les chefs de la main, sans répliquer une parole à celui qui avait osé élever la voix devant sa puissance, car il ne doutait pas qu'il ne consentît un des premiers au sacrifice d'amourpropre qu'on demandait à ces chefs, en les faisant absoudre par le pape. Ce cardinal connaissait bien et l'esprit de son temps, et le parti qu'on pouvait tirer des indulgences apostoliques.

Âif

Les chefs revinrent le lendemain à leur camp du faubourg d'Orange ; leurs compagnies s'étaient établies sans façon dans le

grand Cin3 * bâti pjries Romains qui, (lit-on, donnaient des spectacles sanglans aux peuples, en échange de leur liberté.

Girard trouva, au retour, un message du comte de La Suze, qui lui annonçait son arrivée pour le lendemain. Après en avoir fait lecture, il résolut d'attendre son ami pour haranguer les Routiers, que le cardinal avait entièrement détournés de leurs dispositions à servir le pape. Quelques-uns des chefs, les mains croisées derrière le dos, allèrent causer avec les ouvriers, qui, par l'ordre de Raymond V, élevaient à la hâte, comme nous l'avons dit, de nouveaux murs à rencontre des compagnies, et leurs proposèrent en riant de les faire aider par leurs gens. Cela flt dire aux bourgeois : « Si ces gars ne se moquent pas de nous, ils sont au fond d'assez bons

• Le grand Cirque: par corriipiion ou l'appelait le grand Cire, c'était un lliràlrc Romain.

Voyez la Pise, histoire d'Orange p 133. t. 1.

diables, et à ce compte, les pauvres gens no seront pas mangés des mangeurs.

Lorsque le comte arriva au camp , il avait déjà vu le cardinal de Saint-Vidal , prélat moins vain et surtout plus souple, plus adroit qne Robert de Genève ; et ils étaient convenus d'amener les Routiers à servir leur cause, sans que le pape eut l'air de le désirer.

« Il suffirait , avait dit le cardinal, de persuader avec quelque adresse ces hommes, trop ignorans pour réfuter un discours habilement préparé de la généreuse bonlé que ie pape metterait à les compter parmi les enians que Dieu à confiés à sa garde. On ferait ressortir le pouvoir remis au Saint-Père de prononcer un pardon, que le souverain pontife serait censé leur ofl"rir, sans exiger qu'il s'engageassent à le servir; et !e cardinal promit lui-même ces paroles de paix , en se rendant au camp des Routiers.

Le comte annonça donc aux Tuschins, Guil-

laume de Cassac, cardinal de Saint- Vidal ; ils refusèrent d'abord de le recevoir, disant qu'il était inutile d'entendrecette envoyé du Pape, puisqu'ils avaient résolu de ne pas le servir, et qu'ils voulaient, sans plus tarder, rançonner le comtat Venaissin. Mais le sire de La Suze leur conseilla de recevoir réminence,en leur disant que cela ne les engageait à rien, et que ce serait manquer gravement au Saint- Père que de refuser d'entendre le cardinal qui le représentait.

— Sire comte , répondit un des capitaines, quand il s'agira d'une action à entreprendre pour notre intérêt bien compris de tous, nous obéirons à votre volonté de chef suprême, tant que vous le serez ; mais il faut que nous soyons tous d'accord pour prendre les armes, et seul vous êtes pour le Pape jusqu'à présent.

Cependant, tous les Routiers ne laissèrent pas de prendre place sur les gradins de mar-

bre établis dans le cirque, et que les Romains avaient mis là pour d'autres hommes et un autre usage.

Les brigands étaient bien au nombre de cinq mille; mais eussent-ils été plus nombreux du double, ils auraient aisément trouvé place , tant ce théâtre est un ample édifice, quoique ruiné en plusieurs de ses parties*

Les chefs allèrent ensuite recevoir le cardinal qui, en pénétrant dans ce majestueux édifice, parut fort étonné de voir les cinq mille aventuriers rangés , comparaison gardée, comme des chanoines dans leurs stalles. A la vue du prélat, ils se levèrent tous ensemble , et dans un si bon ordre, que leurs

* Depuis le XlVe siècle, les gradins ont presque entièrement disparu ; mais le mur qui coupait )e demi-cercle et formait le fond de la scène, est resté debout. On y a adossé de misérables constructions pour en faire une prison. L'inté. rieur du théâtre n'existe plus, voyez la Pise, histoire d'Orange.

armures iio jolèrent qu'un son , mais gros comme le bruit du tonnerre. Girard, qui se trouvait près du cardinal , répéta au comte qu'il avait murmuré en les voyant ainsi entre ces ruines : Sic transit gloria mundi.

Les chefs iiîrent asseoir son éminence sur une grande pierre carrée, la plus belle qu'il y eût parmi ces vastes débris, et s'étendirent sur la terre , couverte d'un tapis de Thym et de Lavande.

Guillaume de Chanacétait français et parlait bien. Ayant vu sur les visages des Tuschins la défiance et la mauvaise volonté, il commença par leur dire qu'on ne venait pas à eux parce qu'on appréhendait leurs entreprises sur les domaines du Pape, où parce qu'on désirait les envoyer combattre les révoltés d'Italie ; qu'il était notoire que le duc d'Anjou, le comte de Foix, le Dauphin d'Auvergne, le vicomte de Narbonne et beaucoup d'autres seigneurs assemblaient en ce mo -

ment une grande armée, avec Inquelle le connétable du Guesclin se proposait de chasser les compagnies des champs de la Provence.

« L'Église ne désire point acquérir vos bras, continua-t-il, mais vos âmes , qui croupissent dans le péché, sans nul souci de leur salut, et attirent sur \os troupes vagabondes les foudres de l'excommunication. Si tel est votre amour de la guerre que vous ne puissiez durerenpaix,iifautdumoius que cette guerre soit de bon aloi.et telle que la fait un légitime souverain pour conserver son héritage.

— Vous l'avez dit , interrompit brusquement Mauléon , qui craignait la rude franchise des autres chefs; mais celte guerre honorable que nous cherchons , telle que nos devanciers la trouvèrent naguère sous les drapeaux de du Guesclin, dont vous nous menacez, l'église ne peut nous l'offrir, elle qui se souillerait à répandre le sang humain, et qui satisfaite d'avoir le ciel en son lot , ne

doit jamais guerroyer pour des intérêts temporels. Mes compagnonspréféreront se battre pour leur compte , et ne voudront pas imiter l'âne des montagnes , qui porte le vin et boit de l'eau.

Le cardinal regardait avec étonnement le jeune homme qui venait de parler; il n'avait pas cru trouver parmi les routiers des gens capables de penser avec autant de bon sens et de raisonnement. Mais se remettant vite, il répliqua :

— L'Église Gallicane est une fille légère, dont l'Église Romaine souffre avec indulgence les paroles indiscrètes. Vous répétez ici ce que Pierre-Flotte , borgne de corps et aveugle d'esprit , débita en son temps au parlement de Paris , pour égarer le jugement de Monsieur Philippe-le-Bel. A vous entendre, l'église ne doit rien posséder ici-bas ; mais ignorez-vous donc que ses aumônes sont une

partie de sa persuasive éloquence , el qu'il faut d'abord qu'elle attache par ses bienfaits, qu'elle console par ses bonnes œuvres , avant d'essayer l'exhortation et la réprimande. Quel ascendant aurait sur les fidèles un clergé affamé, dont l'entremise importune et mercenaire serait taxée comme la journée du manœuvre ? La prière , dites-vous, n'a pas besoin du sol ; arrachez le lis à la glèbe qui sustente sa racine , et son parfum s'évanouira bientôt . Si la terre jalouse disait un jour au ciel : pourquoi m'enlèves-tu une partie de l'onde qui m'est donnée en partage , et qui sert à étancher ma soif? Qu'as-tu besoin, toi, royaume des flammes , toi resplendissant voisinage de l'éternité, qu'as-tu besoin de ces vapeurs grossières que tu dérobes à mon préjudice, et qui, dans tes hautes régions, deviennent des nuages et des tempêtes? Le ciel lui répondrait : j'attire une onde superflue pour la rendre , à chaque aurore , en

profitables rosées; je te la garde pour les temps de sécheresse , afin qu'elle ranime , par des pluies salutaires , tes champs stériics et desséchés. L'humidité, qui dans ton sein , i'ùt devenue les contagions et la mort , ramiînée un moment vers moi, redescend sur la terre avec la santé et la vie.

« C'est à leurs sillons , c'est à la culture de leurs domaines que les premiers cénobites durent leur piété et leurs vertus. Le dur travail de leurs mains, fatigant une chair rebelle , livrait les sens aux austérités de la pénicence, et garantissait leur esprit des pièges de l'oisiveté, ou des vains exercices d'une imagination curieuse. Étiez-vous là pour disputer à ces infatigables enfans du cloître , des champs créés par eux, lorsqu'ils desséchaient les marécages , amollisaient les rochers, et labouraient les forôîs? Leur avezvous arraché le soc miraculeux quand ils cultivaient le désert, dont leur présence dissi-

pait l'inculte et ténébreuse horreur? Les avez-vous remplacés à l'heure de midi , quand, sous les feux delà canicule, ils en" trouvraient les flancs d'une terre couverte de ronces ? leur avez-vous dit : laissez-nous faire, lorsqu'ils creusaient un lit aux torrens, et qu'ils répandaient sur les sables et les bruyères l'or des épis , la pourpre des raisins et l'émail des fleurs. C'est peu d'avoir défriché et planté, ils savent encore conserver leurs biens, qui dans un patrimoine privé, se fussent dissipés et qui , dans leurs mains , sont les ressources de l'avenir , l'éternel appui des siècles.

« Mais s'il faut à l'abbaye ses sohtudes indépendantes et productives; s'il faut au presbytère sa moisson aumôniére et son jardin secourable , il faut aussi qu'élevé au sommet de la hiérarchie sacerdotaie, le souverain pontife ait une propriété qui le mette au nl-

veau-des grands rois. Souverain comme eux , Tome I. 22.

il marche leur égal , et dès-lors ce qu'il doit leur dire ne sera point affaibli par la crainte de déplaire à un être supérieur, ou par l'espoir d'acquérir des dignités ou des richesses. Sans couronne , il n'eût été que le chapelain de la chrétienté , que le salarié des fidèles. Eh! quoi , celui qui doit, dans l'intérêt de tous, communiquer sans cesse avec le ciel, serait-il moins élevé que les autres? est-ce trop d'un trône pour le père commun qui doit être vu de tout l'univers.

« Les papes ont donc et doivent avoir, outre leur puissance spirituelle, une puissance temporelle. Or, tout propriétaire a le droit qui découle de sa propriété : si le pape ne pouvait pas faire la guerre, comme tout autre prince, sa souveraineté serait une chimère, puisque le premier venu l'usurperait sans coup i'érir. »

Ici le cardinal s'arrêta ; les routiers , qui

n'étaient pas de fort théologiens, baissaient la tête, ne sachant comment répondre à cet orateur de rÉghse. La plupart IrouvaieuL sans réplique le discours persuasif du saint homme; pourtant les chefs ne semblaient pas encore convaincus, et se poussaient du coude pour se stimuler à la riposte.

Raimonnet-de-l'Épôe, cherchant quelques argumens au fond d'une botterine de Roussillon, dont il avait eu soin de se munir, en remplit une large coupe qu'il vida , en levant les sourcils et fermant les yeux avec recueillement, pensant qu'il convenait de boire ainsi devant un prince de l'église romaine. Puis, s'essuyant lamoustache du revers de la main, il parla ainsi :

— « Seigneur cardinal, vous avez suffisamment expliqué comme quoi tout souverain a le droit de faire la guerre. Maintenant, dites-nous , s'il vous plaît , si le Saint Père , à qui l'apôtre a remis les clés du royaume

des deux, et qui est institué juge de tous péchés, ne détruit pas sa puissance spirituelle et temporelle , lorsqu'il pratique lui-même les erreurs et les vices qu'il est chargé de combattre? Quelle inconséquence! lesprêtpes^ délendent la rapine et la commettent volontiers j ils séduisent les uns avec Dieu , les autres avec le diable. Nous avons vu ici des gens qui n'ont d'autre souci que de discuter quel vinfest le meilleur, et qui ont établi un comice pour prononcer sur la diiïérence. Nous arrivions à Avignon en vrais et sincères pénitens ; et bientôt nous nous trouvâmes de petits saints, en comparaison de ceux qulFréquent aient cettecour dissolue, vrai scandale de l'Église, dont elle devrait être l'exemple et Téditication. Pourtant, on y lance l'an.îlhéme et l'interdit comme si de rien n'était; on y est intolérant comme si l'enfer avait le droit de traiter du paradis. Et quand tous les excès qu'on punit ailleurs prospèrent

ici, à i'ombre de la pourpre romaine, on nous traite comme des Vaudois , et des Begards ; on nous menace des feux éternels ; on vient prêcher la pénitence à de pauvres catholiques, dont! épée est tout l'Iiéritage; on nous reproche le pain que nous gagnons en risquant notre vie ; on nous damne ni plus ni moins que si nous avions été heureux et opulens pour être absous de toutes vilenies. En ces lieux la religion , aveugle et partiale comme la fortune, ne veut la vertu quà défaut d'autre chose. »

Les compagnies, presque sauvages et privées du peu de connaissance que possédaient plusieurs de leurs chefs , ne purent entendre ces paroles hérétiques sans essayer de les conjurer, en faisant des signes de croix. Quelques uns même crurent n'être en sûreté qu'en tenant la robe rouge du cardinal ; mais ce prélat ne parut point ému d'un tel discours , et répondit avec calme :

— Vous avez rencontré les vices du siècle à la cour pontificale, et vous avez dit : l'église est vicieuse. . . Mais la cour du pape n'est pas plus la religion, que la cour de Charles V n'est la monarchie et la France. Partout où il y a des honneurs et des dignités à répandre , il y a des intrigues, des bassesses et des]congrégations d'hypocrites, se servant de Dieu plus qu'ils ne le servent. Partout où l'on voit le luxe et le faste d'un grand concours , on voit aussi les abus qui en sont inséparables. Partout où se rassemble au hasard une foule d'être disparates , venus non par piété , mais par intérêt de mille points divers, et qui , détournés de leurs habitudes, de leurs mœurs et de leurs senti mens , n'ont plus de lien commun et d'occupation sédentaire, il y a nécessairement oisiveté , intempérance et folie. L'onde, tant qu'elle coule dans les ruisseaux et parmi les prés émaillés de fleurs, féconde en paix son rivage heureux ; mais quand elle

est tombée dans le gouffre des mers, elle n'est plus qu'amertume , trouble et tempête. C'est ce qui s'est vu et se verra toujours , même à la cour des souverains les plus vertueux et les plus sages.

(( Comment donc voulez-vous que !a courdu pape , qui est aussi un souverain temporel , soit exempte de ces infirmités humaines, lorsqu'elle est cent fois plus fréquentée que les autres , puisqu'elle est seule pour la chrétienté ? Nulle autre puissance n'aurait pu résister à ce débordement de tant d'élémens incompatibles , et dont les flots ne mugissent ici avec fracas , que parce qu'ils viennent se heurter contre la digue éternelle que l'église oppose aux égaremens du siècle. Que n'ont pas fait , pour détruire les abus que vous leur reprochez, ces souverains pontifes , dont la civilisation est le magnifique ouvrage? Quels autres législateurs auraient pu éclairer les nations, en penchant sur elles le flambeau

des sciences et des arts , sans risquer de laisser tomber dans leur sein les rapides étincelles de l'incendie?

« Guerriers chrétiens , vous avez vu ici le laboureur ; vous verrez par toute l'Europe la richesse de ses sillons ; et pour que , dés à présent, vous ayez part à la moisson des fidèles , celui que vous avez menacé de vos armes et outragé de vos paroles, m'envoie vous absoudre et vous bénir en son nom.

A ces mots tout les routiers , Raimonnet de l'épée un des premiers , se mirent à genoux et se frappant la poitrine, ils répandirent des ruisseaux de larmes ; criant miséricorde! En peu d'instans, les vents s'étaient retournés; jamais rien de plus touchant ne s'était vu depuis le temps où , dans ce même édifice , les premiers chrétiens avaient mérité, en proclamant le nom de Jésus- Christ, d'aller cueillir la palme du martyre.

Lorsqueles contrits Tuschins eurent recula

bénédiction du prince de l'Église , ils voulurent eux-mêmes porter sa litière jusqu'aux portes d'Avignon : ce qu'ils firent , après avoir coupé préalablement , pour leur servir de relique , une large bande de son manteau; assurant qu'il n'y paraîtrait guère.

Arrivé aux fossés de la ville pontificale , Guillaume de Chanac invita les chefs à diner pour le lendemain ; ceux-ci acceptèrent , en protestant que le Saint-Père pouvait désormais compter sur leurs cœurs et leurs épées.

Mauléon et Girard avaient accompagné le cardinal de Saint-Vidal , qui avait exprimé le désir de les voir, ainsi que le comte de la Suze , prendre gîte dans son hôtel.

— Vous comprenez, dit-il au jeune chef des

routiers , que je ne puis loger tous vos camarades; mais vous me ferez beaucoup de plaisiren voulant bien accepter mon offre, comme un témoignage de ma bonne volonté à n'établir aucune différence entre eux et les deux seigneurs qui leur sont si dévoués, ainsi qu'à vous personnellement, sire Mauléon, pour des raisons qui me sont inconnues. Mais, ajoutale cardinal , je me trouve heureux de vous dire que vos bonnes manières vous eussent l'ait distinguer de moi , si déjà le comte de la Suze ne m'eût parlé de vous comme d'une personne recommandable.

— Vous me rendez confus , seigneur , répondit Mauléon ; si l'amitié que veulent bien m'accorder des amis généreux vous a rendu indulgent pour ma vie passée , je me crois encore indigne de la bonne opinion qu'ils vous ont donnée de moi , et j'accepie avec reconnaissance , mais sans croire le mériter, l'honneur que vous voulez bien me faire.

En arrivant à son hôtel, ie cardinal fit préparer un appartement à ses hôtes, et les laissa libres d'agir comme s'ils étaient chez eux , après les avoir engagés à profiter de leur séjour à Avignon pour ie bien connaître. — Si cette ville, leur dit-il, a de vilains côtés, elle a aussi de quoi satisfaire la curiosité de l'observateur , qui trouvera partout ici le contraste de l'ignorance avec les sciences , de la barbarie avec la civilisation , des vices honteux avec les vertus austères , de la misère avec l'opulence , de la superstition avec les lumières. Et lorsque \j us aurez vu et jugé de combien d'élémens incompatibles est hérissée la tâche laborieuse du souverain pontife, vous comprendrez que le scandale qui d'abord vous avait frappé à la cour du pape, n'est pas facile à repousser , lorsque les causes se renouvellent sans cesse , et qu'une volonté lutte contre mille.

Assez tard , un écuyer se présenta au pa-

lais, et demanda le seigneur de Briord ; on l'introduisit dans une salle où Girard était avec Mauléon. Le nouvel arrivant jeta sur le plancher plusieurs sacs de cuir , et se précipita dans les bras de Girard.

— Voilà votre rançon , lui dit-il , en désignant du doigt les sacs : vos fidèles serviteurs n'ont pu arriver plus vite à votre secours ; mais enfin vous leur serez rendu.

— Merci , mon bon Philippe , non de cet argent, qui grâce à une circonstance que vous allez savoir m'est devenu inutile ; mais du dévoûment de tous les braves gens qui sont plutôt pour moi des amis que des serviteurs. Ma rançon, au lieu de me coûter, cher écuyer, m'a enrichi , car elle m'a donné l'amilié de celui que je n'ai pu décider à recevoir mon argent , et le voici, ajouta le chevalier, en pressant la mainde Mauléon.

— Seigneur, reprit l'écuyer après avoir remercié le jeune chef d'un regard bienveil-

lant , je vous apporte des papiers qui m'ont étéconfiéspour vous au camp des routiers: le messagerchargédevousles remettre, m'a recommandé de vous les donher sur-le-champ : ils ont sans doute de l'importance.

Girard déroula avec empressement le petit paquet que lui présentait son écuyer , espérant bien y trouver des nouvelles d'Hélène , et pensant aussi qu'il devait renfermer quelque chose pour Mauléon. Celui-ci pâlit à la vue de la précipitation avec laquelle le chevalier venait de soustraire une des lettres que renfermait le paquet ; et voyant que son ami feuilletait l'espèce de cahier qu'il tenait comme pour y chercher quelque chose , il dit avec un triste sourire : — « Eh ! non mon ami, vous ne trouverez rien pour moi la dedans ; je devine ce que vous voulez me cacher; lisez, je vais chercher dans les jardins un peu de résignation contre ce nouveau coup. En ce moment, le jeune chef laissa voir

au chevalier une larme qu'il n'avait pu retenir , et sortit , non pas comme il le disait , pour se résigner , mais pour se livrer sans témoins à sa cuisante douleur.

Girard , resté seul , regarda la lettre qu'il avait cachée , et reconnut qu'il ne s'était pas trompé; puis il lut celle de son amie; la voici :

« Nous avons reçu , Marie et moi, vos jolis présens ; je veux vous exprimer la joie qu'ils me causent , mon ami , surtout parce qu'ils viennent de vous, et qu'ils m'apportent la preuve que mon souvenir n'est point effacé par les merveilles dont vous me parlez dans votre lettre. Cette lettre, la première que j'aie reçue de ma vie, devait aussi me venir de vous , puisqu'en votre absence ce serait encore du bonheur.

« Bientôt , me dites-vous , cher sire , vous serez libre; vous pourrez vous occuper exclusivement de moi et de mon sort, que vous

croyez à tort insupportable. Je le trouvais tel avant de vous connaître ; mais aujourd'hui que pouvez-vous ajouter à mon bonheur que je ne veuille sacrifler à celui de ne me pas séparer de vous? Cher Girard , pourquoi, lorsqu'il est impossible d'augmenter notre lélicité , en retrancher des jours qui ne se retrouveront plus ? Puis-je vous aimer davantage? Que pouvez-vous gagner à rester loin de moi ? Rien ; et les jours de mon délaissement sont si douloureusement tristes.

« Marie est très-souffrante depuis voire départ ; je la trouve sans cesse en larmes. Elle m'a confié sa position ; mais je ne puis deviner le nouveau malheur dont elle se croit menacée. Ce n'est pas l'absence de Mauléon qui cause le désespoir auquel je l'avais livrée sans relâche : elle ne l'aime pas; son cœur est à un autre...

« Je n'ai pu la déterminer ii lai répondre ; Tome 1 23 -

elle n'a rien trouvé pour le consoler : elle n'a pas môme lu sa lettre , que j'ai trouvée sur le banc du jardin telle queje la lui avais remise. Pauvre jeune homme ! queje le plains ; il attend sans doute un mot de Marie avec autant d'impatience que j'ai de plaisir à vous écrire ; cachez-lui son malheur, mon ami : il doit être si pénible d'aimer sans être payé de retour ! Essayez cependant de le déterminer à renoncer à une femme dont la froideur est tout ce qu'il peut en attendre ; car elle n'aime et n'aimera jamais que vous... Mon bonheur lui inspire une jalousie qui me rend sa présence bien pénible : il est si cruel de ne pouvoir épancher son cœur*.. Mais hélas! ce qui fait ma félicité , est la cause de toutes ses peines.

« Votre envoyé me presse ; Tobie est venu plusieurs fois chercher ma lettre ; vous pensez bien qu'il ne l'a pas laissé arriver jusqu'à

moi ; et même il a fallu beaucoup de prières pour le déterminer à me permettre de vous répondre. Mais il a pour vous une si grande estime , qu'il a enfin cédé à mes instances.

« Je ne vous dis pas que j'attendrai avec impatience la réponse qne vous me promettez avant de quitter Avignon; vous ne doutez pas que je lirai avec beaucoup de plaisir les détails , si nouveaux pour moi , de ce que vous verrez dans cette ville. La manière dont vos routiers seront reçus par le pape , m'intéressera surtout, puisque vous aurez été témoin des choses que vous me direz.

« Adieu, mon doux ami, croyez bien à la tendresse de celle qui sera toujours heureuse, libre ou captive, d'être votre Hélène.

a Je joins ici la lettre de Mauléon ; vous en prendrez connaissance avant de lui communiquer ce que je vous dis de Marie.

Cette lettre du jeune chef qu'Hélène renvoyait à Girard était ainsi conçue :

« Chère amie , je veux oublier ton adieu glacial pour un moment ; je veux te croire encore la tendre et passionnée Marie de ces instans, où ton âme envoyait à la mienne les douces persuasions qui me rendaient le plus fortuné des hommes ; ces instans où l'amour semblait te faire oublier le reste ce la terre, pour donner à ton amant toutes le? pensées, pour l'enivrer de tous tes charme? ; ces instans , enfin , dont le souvenir me rend plus cruelle encore la crainte de les avoir perdus sans retour : perte qui me tuerait.

« Oh ! laisse-moi ne plus douter de ton amour ; ue cherche pas à me détromper si je .m'abuse... Dans peu de jours, je serai libre ; 'aurai quitté mes compagnons et deux amis qui m'aiment ; je n'aurai plus rien pour me distraire du bonheur que j'attends de toi. Si

tu devais me manquer aussi, ne me ferais-tu pas regretter cette période d'insoucieuse vie qui cicatrisa la plaie profonde qu'une femme moins chérie que toi avait cependant creusée dans mon cœur. Où serait maintenant , ma bien-aimée, l'adoucissement à mes vœux, si tu devais un jour me repousser par une froideur... qui me tuerait, te dis~je... parce qu'alors j'aurais reporté vers loi toutes mes espérances, et qu'elles m'échapperaient toutes en un seul instant.

« Mais si je te retrouve telle que je l'espère, de combien de sollicitude n'entoureraije pas ta vie ; avec qu'elles délices je chercherai les moyens de te plaire ; avec quelle joie je serai l'esclave des tes moindres volontés. Tes désirs seront comblés avant même que tu songes à mo les exprimer , puisque tous les miens tendront à te satisfaire. Partout où tu voudras vivre , je me trouverai

— S58 — bien, pourvu que tu sois près de moi, pourvu que tu me tiennes compte de mes efforts ; rien ne me coûtera si ton sourire est là pour me remercier , si ta jolie bouche me dit un jour : Léon, je suis heureuse.

« Si après avoir lu ma lettre , ton cœur t'inspire quelque chose qui me rende le calme, que je n'ai pas goûté depuis que je t'ai quittée, hâte-toi. Marie, de me répondre que tu m'aimes, et j'oublierai mes souiïrances ; car il y aura dans ce mot un bonheur que j'ose à peine entrevoir, quand je me rappelle ton adieu , si différent de celui que reçut Girard de son Hélène, et môme de toi.

« Tu m'as fait connaître un sentiment que je ne croyais jamais éprouver : c'est celui de la crainte : non celle de la mort , je l'ai vi:e plus d'unefoissans pâlir; mais la crainte de te perdre : Ah ! ce serait l'enfer avecson éternité de souflrances l'attends donc de ta réponse

— 3S9 — ou le bonheur ou le désespoir : choisis ce que tu veux envoyer àcelui qui t'adore, même en doutant du choix que tu vas faire, et qui te donnerait son dernier soupir , si lu croyais qu'il dût payer de sa vie l'amour qu'il obtiendrait à ce prix.

La lettre d'Hélène combla de joie le chevalier : il voyait dans ie désir de son amie un moyen de tromper les ennuis de l'absence. « Oui, ma bien-aimée, se disait-il , je ferai avec grand plaisir ce que tu me demandes : jeté décrirai si fidèlement les lieux, que tu croiras les voir ; je t'expliquerai, avec un so n minutieux, les choses que ta pensée solitaire ne comprendrait pas. Avec quel bonheur je tracerai les Ignes qui devront servir k éclairer ton intelligence , à former ton jugement, pour le temps où je pourrai te faire connaître, par toi même, ce monde qu', alors, t'offrira sans danger pour ton bonheur les séductions dont il couvre sa perfidie. »

«Mais comment apprendre à Mauléon l'ingratitude de Marie ; comment lui expliquer son refus d'écrire... Voilà ce que se demandait Girard, et il n'avait encore rien décidé lorsque son ami rentra.

— Vous pourrez, dit-il au chevalier , me donner au moins des nouvelles de l'ingrate Marie : votre angélique Hélène vous en parle sans doute ; puisqu'elle n'a pas jugé à propos de me répondre , dites-moi je vous prie comment elle se trouve.

— Hélène me charge de vous dire de sa part combien elle est fâchée de n'avoir pu vous écrire; mais, ajoute-t-elle, Marie est très souffrante. Elle assure qu'un nouveau malheur la menace ? ne pensez-vous pas que la cause qui échappe à l'inexpérience de ma pauvre captive , pourrait être un effet...

— De mes brutales exigences... je le crois, mon ami; et je dirai môme que je le

désire. Non pas que j'attende, par suite de cet événement , plus de justice de Marie ; mais parce que j'entrevois l'espoir de posséder un être par lequel je l'amènerai , peut-être , à ne pas me regarder comme la cause de tous ses malheurs. Car , enÛE de moi lui viendraient ces joies maternelles, qui rendent ordinairement les femmes si heureuses. J'espère ne la pas trouver plus insensible à cette félicité , que toutes celles que j'ai vues oublier les plus grands chagrins au sourire de leur enfant , et trouver, dans ses innocentes caresses , un dédommagement à des maux plus réels que les siens.

« Soyez franc, Girard : confiez moi ce que renferme la lettre que vous avez reçue de Marie. Votre amitié a voulu me cacher qu'elle vous avait écrit, parce que vous connaissez ma conviction sur ses sentimens pour vous ; mais, mon ami , vous savez aussi que je ne

vous trouve pas coupable de les inspirer. Ainsi dites moi tout, et croyez bien que son silence, après la lettre qu'elle a reçue de moi, ne peut plus me laisser aucune espérance.

— Je vous jure sur l'honneur que la lettre que vpus avez aperçue n'est pas de Marie, et je vous la confierais à l'instant , si elle ne renfermait un secret qui n'est pas le mien mais celui d'Hélène.

— Allons , je vous crois, Girard : un cheval er comme vous n'engage pas son honneur pour tromper. Laissons donc faire au temps s:i besogne ; il m'apprendra peut-être trop tôt ce que votre am.itié me cache avec tant de sollicitude. Vous m'avez été si dévoué, que je vais encore vous demander un service, sans craindre de vous lasser.

— Parlez , interrompit Girard et croyez que mon zèle...

— Je n'en doute pas, reprit Mauléon; mais j'éprouve bien un peu de honte à vous confler ce que j'attends de votre complaisance. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas faire la campagne que mes compagnons ont acceptée avec tant de peine ; non pas pour les raisons qu'ils opposaient au cardinal ; mais parce que je suis décidé à en finir avec cette vie d'aventures dont les habitudes ne sont plus enrapport avec mes idées. Je veux aussique l'ingrate Marie ne se prévale pasd'un seul obstacle à notre union ; c'est la dernière satisfaction qu'elle puisse attendre de moi, et je la lui donnerai. Je resterai donc avec les compagnies tant qu'elles ne quitteront pas la Provence, où j'attendrai le résultat des démarches de la comtesse de la Suze. SI elle ne réussissent pas j'emmènerai Marie dans un de mes châteaux, sans m'inquiéter des difficultés qu'elle fera sans doute de me suivre.

et je la garderai jusqu'à la naissance de mon enfant. Alors, elle sera libre, Girard : je la voulais heureuse dem'appartenir; je ne la veux pas malheureuse près de moi,

« Voici maintenant ce que je désire : demain les chefs de nos com.pagnies se rendront au diner du cardinal; je voudrais bien que vous trouvassiez un moyen de lenr apprendre que je les quitte. Je ne me sens pas le courage de supporter les railleries de quelques uns, et les reproches, durement affectueux, de Raimonnet , dont vous connaissez la sincère amitié pour moi. Je vous dirai plus, ce ne sera pas sans une vive affliction que je verrai partir les compagnons dont je partageai tant de fois les dangers , et qui me témoignaient , après le combat , une joie si vive de me voir échappé à ses périls. Combien de fois je dus la vie à leur empressement à me secourir , lorsque mon courage s'était

trop aventuré. Vous me comprenez , mon ami , je le vois à l'émotion que produit mon récit sur votre noble cœur, qui ne juge pas les hommes pour ce qu'ils paraissent , mais pour ce qu'ils sont. Ce n'est pas à vous, qui les avez vus au siège de Sassenage, bravant la mort avec une valeur qui étonnait vos braves chevaliers , que j'aurai besoin d'expliquer ce qu'on pourrait attendre de glorieux de ces hommes , s'ils n'étaient pas sans cesse licenciés après la paix , et livrés à la misère aussitôt que la patrie n'a plus besoin de leur sang. Sans me Caire le défenseur des abus qu'ils commettent , je les regarderai comme inévitables tant que la politique du royaume ne trouvera pas un moyen d'empêcher qu'un grand nombre de soldats , qui lui sont nécessaires pour faire la guerre, devienne , aussitôt que l'état n'a plus besoin de leur bras , des ennemis terribles pour les

provinces où leur épée, faute d'ennemis à combattre , frappe des victimes à dépouiller. Faut-il s'étonner s'ils abusent de leurs forces, lorsque la nécessité les réduit à s'emparer des biens qui doivent leur procurer les moyens d'existence qu'ils n'ont pas , jusqu'à )a nouvelle occasion de mener une vie meilleure et de servir loyalement.

« Raimonnet de l'épée fut pendant huit ans le compagnon de mes aventures , l'ami qui me consola d'un chagrin sous l'empire duquel je cherchais la mort , plutôt que la victoire , dans nos combats ; et cet ami je vais le quitter pour une femme dont l'indifférence me causera plusde chagrin, hélas ! quela perfidie de celle qu'il me fit oublier. En perdant la société de cet excellent compagnon , dont l'amitié ne m'a jamais manqué, je ne trouverai que la froideur dédaigneuse de Marie pour récompense de mon sacrifice : cette idée est affreuse.

— Mauléon , vous retrouverez en moi l'ami dévoué que vous allez quitter , répondit Girard avec émotion : plus je vous connais , plus je me sens attiré vers vous. J'aime à vous voir regretter vos compagnies et leurs chefs, dont vous avez partagé les peines ainsi que les plaisirs ; j'aime la manière, juste à certains égards , dont vous jugez les hommes qui furent communs avec vous de destinées ; et je comprends l'espèce de honte que vous éprouvez à leur dire que vousallez commencer une vie plus régulière. Il est encore d'une belle âme de ne pas heurter la conviction où ils sont qu'ils peuvent se conduire comme ils le font , sous les intimations de^la fiécessité.

« C'est donc moi qui leur apprendrai aussi que vous ne me quitterez pas; et j'espère vous éviter les reproches que vous redoutez , surtout de Raimonnet , en lui laissant entre-

voir que vous devez trouver le bonheur de votre avenir par mes soins , qui remplaceront les siens jusqu'à son retour.

— Vous me soulagez d'un grand poids , mon cher Girard , et j'accepte avec reconnaissance votre intervention. Mes adieux me coûteront moins , si mes camarades ne me croient pas le détracteur et le juge sévère de l'existence que j'ai menée avec eux , parce que je me décide à la quitter. Quelle que soit ma manière de penser à cet égard, je me trouverais mauvaise grâce à moraliser ceux que j'ai imités.

« Maintenant , mon ami , continua vivement Mauléon, permettez-moi aussi de vous offrir mon assistance pour combattre les obstacles que vous pourrez rencontrer dans l'exécution du projet que vous avez conçu de rendre à la liberté lange de la tour. Ne craignez de lasser ni mon dévoùraent ni ma

constance ; je ne vous prouverai jamais assez combien votre amitié me rendra fier , en me faisant entrer pour quelque chose dans la réussite que vous espérez, puisqu'elle doit assurer votre bonheur et celui de voire Hélène. Je me trouverai bien heureux d'y avoir contribué, et la vue de votre félicité me dédomagera de celle qui m'est refusée, murmura Mauléon avec un profond soupir.

— Merci , mon ami , répondit le chevalier en pressant la main du jeune chef; votre amitié m'offre ce que la mienne allait lui demander : c'est vous dire que je compte sur vous , comme vous pouvez compter sur moi.

— A demain, mon cher Girard, reprit Mauléon ; nous visiterons ensemble la cité des papes , qui est loin , comme vous le savez , d'être la cité sainte ; et vous enverrez à votre Hélène le détail de tout ce que nous aurons vu. Il sera piquant d'y ajouter les r<?nian{U(îs

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