‹ Hélène de PoitiersChapitre 2 sur 4 · GUSTAVE SANDRE ET COMPAGNIE , ÉDITEURS · texte numérisé non relu

GUSTAVE SANDRE ET COMPAGNIE , ÉDITEURS

38, Rue Saint- Jacques.

mil.

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Màuléon revonait d'une course matinale , lorsque le comte de la Suze entra précipilament dans sa chambre.

— Bonne nouvelle, lui cria-t-ii; dans quelques heures lu comtesse sera ici : o!(e appor- Tome II. I.

te , m'écrit-elle , le consentement du baron de Sassenage. L'affaire était épineuse; mais je ne doutais pas de son succès , puisque nous l'avions confiée à l'adresse d'une femme. Les hommes sont si vulnérables , mon cher , si mal cuirassés contre la grâce que les dames savent mettre dans leurs discours , comme dans leurs actions , qu'ils se laissent prendre à la première attaque. Eh! mais, continua le comte , en voyant Mauléon pâle et rêveur, il me semble, que ma nouvelle ne vous cause guère de satisfaction , et je m'attendais à plus

— De reconnaissance , interrompit le jeune chef. Ah ! croyez que je n'oubherai jamais ce que vous avez fait , dans l'espoir de me rendre heureux.

—Vous ne me comprenez pas , mon ami , interrompit à son tour la Suze; qui diable vous parle de reconnaissance, et comment pouvez- vous penser que le plaisir que nous

avons trouvé , la comtesse et moi , à vous être utile , se montre assez exigeant pour que je cherche à vous imposer un remercîment. Mais je ne m'explique pas non plus comment la réussite que vous obtenez , et sur laquelle vous ne comptiez pas, est accueillie avec tristesse puisque vous la désiriez.

— Hélas! mon cher comte, répondit Mauléon en soupirant , vous me croyez plus heureux que je ne le suis. En amour, voyezvous , si la joie de l'un ne cause pas celle de l'autre , elle devient une cuisante douleur pour celui qui l'a ressentie un moment. Vos premières paroles m'ont été douces; mais la réflexion m'a promptement rappelé que le consentement du baron ne donnerait à Marie ni l'amour qu'elle n'a pas pour moi, ni le désir qu'elle n'a jamais eu de m'appartenir.

— En vérité, moucher, je suis de plus en plus surpris ; je croy^ is que vous aviez

trouvé dans Marie peu d'éloignement ; je croyais môme, à vous parler sans détour, que vous en étiez à n'avoir plus à désirer que le consentement si gentiment obtenu par la comtesse. S'il en est autrement, je n'en reste pas moins convaincu que Marie doit accepter avec plus de raison encore , et votre personne, dont je fais grand cas, et votre amour, qu'elle serait injuste de repousser. Si pourtant vous êtes si peu avancé dans les régions du sentiment, que vous ayez encore à discuter vos conventions personnelles... Mais pas possible... il me semble que... oh! ies femmes , ies femmes ! elles sont quelquefois inexplicables. J'ai bien compris qu'en certain temps et en certains lieux , vous avez pu vous donner des allures de vainqueur ; et ion voit par-ci par-là quelques beautés prises d'assaut.

— Écoutez, mon cher comte, j'ai bien été, comnio vous le supposez, quelque peu ab-

solu ; mais en vérité Marie me ie pardonnait de bonne grâce... Elle était sous l'empire de ce dépit que les femmes font aisément prendre pour de l'amour : je m'y suis trompé , mon ami , et j'ai accepté , à titre de bonheur , un élan de vengei\nce que je me serais gardé de provoquer si je l'avais soupçonné; cjr je savais combien il est difiicile de guérir les blessures de l'amour, lorsqu'on lésa Ijissépénétrer jusqu'au fond du cœur, à grand renfort de séductions et d'enivrantes carrosses. Je savais que ie songeheureux dont une femme vous berce avec perfldie, devient le désespoir au réveil qui vous désenchante : et ce désespoir tue quand on l'éprouve pour la seconde fois...

— Pardon , sire Mauléon , si je me présente en habit de voyage , dit la comtesse qui entra en ce moment ; et permettez-moi d'abord d'embrasser mon époux. En disant cela, la jeune dame donnait et recevait mille ca-

ressesdu comte. Maintenant, reprit-elle en s'asseyant sur le siège que lui présentait Mauléon, je vais vous rendre compte de ma négociation , dont vous connaissez déjà le résultat. Pourtant il y a quelques restrictions contre lesquelles mon plaidoyer a été tout-àfait sans succès ; nuis le point important était obtenu , et je vous avouerai en toute humilité, ajouta la comtesse avec un gracieux sourire, que j'étais arrivée au bout de mon éloquence. Le baron, da son côté, me paraissait aussi parvenu au but où mes prières n'eussent obtenu que des refus.

— Je voudrais, madame, répondit Mauléon , vous exprimer ma vive reconnaissance; mais je cherche vainement des paroles qui peignent dignement combien je suis touché de la haute protection dont vous avez daigné m'honorer auprès du père de Marie , et j'en su"s réduii. à faire des vœux pour qu'une occasion se présente où je puisse, à mon tour ,

vous prouver mon respectueux dévoùment.

— Oh ! je serai facilement récompensée, messire , de mon incomplet succès , si vous êtes heureux, et si, Marie vous accorde toute son affection. Pour moi , je l'en aimerai davantage : car je vous trouve digne du bonheur qu'elle peut vous donner maintenant sans rougir. Le baron de Sassenage m'a remis son consentement par écrit : le voici , ajoutat-elle en présentant àMauléon un parchemin roulé, auquel pendait le sceau du baron,

A ce moment Girard entra dans la salle , et vint avec empressement baiser la main de la comtesse. Pendant que le jeune chef lisait â l'autre bout delà chambre, le chevalier communiqua à ses amis la crainle qu'il avait que Marie ne voulût pas tenir la promesse qu'elle avait faite à son amant. Je crois cependant, ajouta-t-il , que le mariage est devenu indispensable.

— Vraiment , dit la comtesse en rougis-

sant un peu par esprit de corps , je craignais ce résultat.

— Oh î ma chère amie , celui-là n'était pas aussi difficile que le vôtre à obtenir , ajouta le comte en riant.

Mauléon s'étant rapproché , la comtesse toussa doucement; puis elle reprit :

— Voici comment je me suis acquittée de mon ambassade, messire. Je me suis présentée au baron comme une personne fermement convaincue de la mort de sa fllle: après les doléances d'usage , il me lut aisé de reconnaître que j'avais mal préparé mon plan d'attaque, Le baron n'accusait point la mort de la perte dont je vis qu'il ne me savait aucun gré de lui parler ; il l'allut donc changer brusquement mes dispositions, longuement préparées et méditées: c'était une rude tâche pour une ambassadrice à son premier début . Il me devenait impossible de compter ici sur la transition du désespoir à la douce es-

pérance , dont j'attendais le plus grand effet. La manière froide et sévère avec laquelle le fier châtelain avait reçu mes premières paroles me rendait craintive , comme si c'eut été ma grâce qu'il me fallait obtenir ; je ne savais comment renouer l'entretien. Mais le père de Marie comprit la position pénible où je me trouvais , sans doute , car , avec une adresse mêlée de politesse et de froideur , il me dit ;

— Vous êtes, Madame, une personne trop bien née , trop versée dans les convenances du monde, pour qu'il me paraisse seulement probable que votre démarche soit seulement l'acquit d'une des obligations conventionnelles de la société. Les dames ont d'ailleurs un tact trop délicat , pour ne pas comprendre que ce témoignage de savoir-vivre ne pourrait rien sur ma douleur , et qu'il est certaines positions où l'on préfère le silence aux accens de la voix la plus ingénieusement consolatrice, lorsqu'elle rappelle des événe-

mens qu'il est je crois plus convenable de paraître ignorer. Je suis persuadé , comtesse, qu'en venant près de moi, vous obéissez à un sentiment dicté par un autre intérêt que celui d'une pitié offensante. Veuillez ne pas vous troubler : je ne vous ai pas fait un instant l'injure de vous croire poussée par une convenance indiscrète; je crois donc que vous avez une mission à remplir, et que vous venez m'offrir l'occasion d'ajouter à la haute estime que je vous accordais déjà.

— Vous me voyez désespérée , seigneur , répondis-je au baron , de n'avoir pas eu le courage de refuser à la personne qui m'envoie , de me charger de vous faire entendre l'impression douloureuse de son désespoir. J'avais compris , veuillez en être persuadé , que ma tâche serait pénible pour vous et pour moi ; il m'a fallu un grand dévoùment, et une grande confiance dans votre affection pour un enfant qui fut plutôt entraînée que coupable,

pour que je me chargeasse de venir demander à son généreux père, une grâce sans laquelle sa mort supposée serait bientôt un malheur véritable.

Le baron était devenu pâle ; sa respiration paraissait difficile, et je voyais avec un sentiment péniblequelques larmes, qu'il cherchait vainement à retenir, se cristalliser aux cils de ses paupières, baissées comme pour dérober à ma vue la douleur dont mes paroles inondaient son âme. Aussi émue que ce malheureux père , je cherchais un biais qui me permît de continuer les révélations qu'il me restait à faire à son cœur , déjà si blessé de l'abandon de sa fille. Ne trouvant pas comment reprendre mon récit , j'attendais que le baron me demandât de continuer, lorsqu'il prit lui-même la parole.

— Madame , pardonnez une faiblesse dont je ne puis me défendre • j'avais acquis la certitude que Marie ne s'était point précipitée

dans ia pièce d eau prés de iaquelle je trouvai ses vêtemens , dans cette funeste matinée où elle quitta son vieux père , pour suivre un séducteur que je ne connais pas encore , puisqu'il vit Le jour où l'héritière du nom de

Sassenage , ( nom que ses ancêtres et moi avions rendu si illustre qu'on le plaçait en première ligne de la noblesse Delphinale ) ; ce jour où Marie couvrit notre écusson , jusqu'alors si pur , d'une tache de honte et d'ignominie ; ce jour , madame , où elle calcula qu'il valait m eux envoyer à mon cœur le désespoir de pleurer sa mort, que d'apprendre à mon orgueil le déshonneur dont elle s'était couverte ; je me précipitai moimême dans cet étang que je croyais receler le corps de ma fille. « Si elle ne vit plus , me disais-je, au moins je reverrai ses traits; peut-être m'apprendront-ils la cause qui lui donna le courage d'infliger à mes vieux jours le désespoir de l'avoir perdue... Rien, ma-

dame, rien... Comprenez-vous quelle fut ma situation, lorsque je sortis de l'eau avec la conviction [qu'elle avait froidement médité la barbare pensée que je la croirais là. . . Comprenez-vous les tortures qui me déchirèrent .. . Ah ! comtesse , vous ne saurez jamais ce qu'une pareille découverte coûta au cœur d'un père , qui adorait sa fille , sa fille dont il faisait sa gloire , celle pour laquelle il avait consenti à vivre après la perte d'une compagne chérie. Vous répéterai-je , Madame , les dernières paroles que cette femme vertueuse me fit entendre à travers son agonie! « Je meurs, me dit-elle . mais je te laisse ma fille, veille sur notre enfant ! que Marie soit entre nous, entre la vie et l'éternité, le lien que la mort ne peut rompre. Console-toi, et n'oublie pas que je meurs avec la promesseque tu remphras ma tâche et la tienne. J'emporte l'espérance que Marie te récompensera , par les soins d'une fille respectueuse et attentive,

de ce que tes efforts et ta sollicitude lui auront préparé de vertus et de pures félicités. » Et lorsque cet ange eut repris son vol vers le ciel , je me résignai à vivre pour lui obéir ; j'imposai silence à mes regrets pour que ma fille ne trouvât point de larmes dans mes yeux ; et pour que ma bouche pût lui sourire , j'étouffai les cris de ma douleur...

« Mais lorsque je connus sa faute , comprenez-vous enfin , Madame , combien il me fallut de tendresse encore pour ne pas la maudire... Vous frémissez, continua le baron en me regardant ! rassurez-vous, je

ne l'ai pas maudite... Sa mère ne l'eût pas accueillie là-haut , voyez vous ; car les enfans frappés de la malédiction paternelle sont repoussés du séjour qu'elle habite ; je ne l'ai pas maudite; car j'avais l'espoir de la voir revenir, et deux fois, je vous le jure, elle n'eût pas crié grâce ! à son père , qui avait

cru pendant quelques instans que Dieu la lui avaitreprise...

La comtesse, en repétant les paroles si touchantes, si empreintes de l'affection que le baron de Sassenage éprouvait encore pour sa coupable fille , se laissait aller à toute l'émotion d'une âme fortement pénétrée de la douloureuse impression dont elle avait été témoin. Les trois seigneurs qui l'écoutaient se montraient aussi émus qu'elle j mais Mauléon se livrait à une préoccupation non moins impérieuse. — Je ne puis comprendre, dit-il à la comtesse , pourquoi Marie doutait de la tendresse indulgente de son père, d'après ce que je viens d'entendre , et comment elle a pu croire impossible d'obtenir l'assentiment du baron à une union qu'elle lui eût peinte comme indispensable à son bonheur. Elle seule qui doit porter le poids des tourmens qu'elle eût pu éviter, si elle se lût seulement décidée à me laisser moi-même essayer de l'obtenir.

Hélas! je vois trop aujourd'hui, que de son côté , étaient les plus grands obstacles ; car assurément il eût été plus facile encore à Marie de fléchir son père lorsqu'il avait moins à pardonner. S'il m'eût repoussé , je me serais éloigné afin d'obéir à sa volonté et à celle de Marie , que j'aimais déjà assez pour qu'elle pût exiger cet horrible sacrifice. Ma confiance est née de ses promesses ; croyez , Madame , que je suis moins coupable que je le parais. Quel homme serait ennemi de lui-même au point de rejeter un bonheur qu'il désire , quand une femme aussi séduisante que Marie , viendrait le lui offrir, avec l'assurance qu'elle l'en trouve digne. Le baron suppose sans doute que j'ai employé la violence pour déterminer sa fille; mais ne le croyez pas. Madame i elle m'avait juré de me suivre ; elle m'a suivi en effet , non par amour, je ne le crois plus ; par orgueil , j'en doute ; mais peut-être dans un espoir que je

voudrais vous taire , et que le sire de Briord connaît. Mais pourquoi celer ici une vérité qui me justifie ; sachez que Marie , malgré les efforts de cet excellent ami pour désabuser ses espérances , persistait à lui livrer son cœur, qu'il avait refusé. En me suivant, elle savait trouver Girard près de moi ; elle n'a pas hésité : je fus le prétexte ; le motif véritable , elle-même me l'apprit en cherchant à décider le chevalier à la soustraire à un amour qu'elle ne trouve plus qu'odieux, après y avoir trouvé l'aliment du dépit.

— Vous me désolez à votre tour, messire, reprit la comtesse : ce que vous venez de m'apprendre se rapporte trop bien aux prévisions du baron. Je dois imiler votre franchise, et vous faire connaître tout ce qui vous à concerné dans mon entretien avec le sire de Sassenage. C'est moi qui lui ai appris

le nom de celui qui devait, disait-il, payer de Tome II. 2

sa vie le rapt de sa fille et le déshonneur de son nom. Mais lorsque je lui eus fait apprécier ce que vous valez ; lorsque je lui eus dit que vous étiez l'ami du comte de la Suze, celui du sire de Briord, votre vie devint pour lui une chose sacrée; je le trouvai enfin disposé à penser que la liberté que vous lui avez rendue si noblement, était une dette que Marie n'avait pas trop payée en vous donnant son amour. Mais, il faut que je l'avoue , votre profession ne trouvera jamais grâce devant l'orgueilleux suzerain de Sassenage ; il consent , comme vous l'avez lu vous-même, à votre union avec sa fille; mais il exige que vous partiez aussitôt après pour Paris. Il pardonne à Marie, mais il refuse de la voir.

« J ajouterai , dit avec timidité la com-

* lesse , qui! a paru étonné que ce soit vous

que sa fille aime ; il la croyait éprise , et

vous savez trop que ce n'est pas sans raison, du

chevalier de Briord, qui faillit perdre la vie au siège de Sassenage. Il craint même pour vous qui, sans nul doute, a-t-il ajouté, aimez véritablement Marie, des chagrins à venir ; et le baron m'a recommandé de vous prier en son nom de la rendre heureuse. J'ai promis, sans redouter que vous me fassiez regretter de m'être engagée en votre nom. Je vous verrais donc renoncer à la pauvre Marie avec bien du chagrin ; car son père ne la reverrait plus avec la même tendresse, si elle devait lui revenir par vos refus , qui l'humiliraient avec raison.

— Ah ! madame , vous ne pouvez penser que je sois capable de me rendre indigne de vos bontés, s'écria Maulèon avec feu , et quand je n'aimerais pas Marie , je n'en persisterais pas moins à lui consacrer ma vie, puisque je la devrais à votre sollicitude. Mais hélas ! ce n'est pas par concession à votre désir que j'ai peine à retenir une

joie insensée qui me berce d'un fol espoir. Vivre pour celle que j'aime avec idolâtrie ! Ah! je le veux, madame, malgré la certitude acquise de la froideur dont elle paie ma passion ; de plus je le dois , pour une cause qui eût été un chagrin de plus infligé à Marie, si son père n'eiU point consenti à notre union. Soyez sans inquiétude , bonne et généreuse dame, Mauléon ne trompera pas votre confiance ; si la fille du baron n'était pas heureuse un jour de mes efforts à entourer son existence de tout ce qui constitue un bonheur véritable, le désespoir de n'avoir pu y réussir me conduirait au terme d'une vie pesante pour elle comme pour moi ; mais j'arriverais îà sans que ma protectrice pût trouver un soin omis pour remplir dignement les promesses faites, en m.on, nom au baron deSassenage.

— Reprenez donc bonne espérance, messire, rt^pondit la comtesse, et laites savoir à

Marie le résultat de rna démarche auprès de son père. Si elle persistait à méconnaître vos bonnes qualités ; si elle restait insensible à votre amour , elle cesserait de mériter l'intérêt que nous lui portons tous, et sa faute serait sans excuse. Je vous dirai plus, ce n'est que par une vie régulière et entièrement exempte de nouvelles faiblesses , que votre amie trouvera grâce dans l'esprit du monde : car il ne peut ni ne doit se montrer facile à approuver le sentiment qui la fit se donner à vous, s'il ne devait être durable.

— Mon cher Mauléon, dit avec un ton affectueux le comte, partez et ramenez-nous Marie; nous terminerons cette affaire avant celle du pape. La comtesse ne trouvera, nous pouvons l'espérer, aucune résistance de la part de votre gentille amie, et vous parviendrez avec le temps, à fixer tout à fait cette indécise beauté.

— Mais il me semble, cher comte, reprit

la comtesse en regardant son époux, qu'il serait plus convenable que ce fût vous qui amenassiez Marie ici .

Mauléon, ayant vu que cette proposition inquiétait Girard, s'empressa de le rassurer en disant à la comtesse.

— Madame , si vous ne trouvez aucun inconvénient à charger le chevalier de cette mission , je crois qu'il aurait plus d'influence sur Marie , qui ignore encore que le comte soit informé de sa position ; Girard le lui apprendrait , et je crois qu'elle éprouverait moins d'embarras à vous rencontrer ici.

— Certainement, messire, votre idée vaut mieux que la mienne, répondit la comtesse ; elle fait en même temps votre éloge et celui de votre ami, et je ne doute plus du succès confié à sa loyide et sincère amitié.

— Voilà donc qui est convenu, ma chère amie, ajouta le comte, qui sans savoir pourquoi, avait vu que son frère d'armes trouvait

cet arrangement de son goût. Girard partira demain matin ; aujourd'hui nous visitons les cardinaux, que nous n'avons pas encore vus ; et si cela vous amuse, vous verrez avec nous les monumens de cette ville.

— Mon ami, je préfère ne pas sortir ; mais je vais me disposer à voir le cardinal de Saint- Vital : je ne puis, sans manquer aux convenances, rester ici avant de lui être présentée ; vous m'accompagnerez, mon cher Georges, et je vous laisse ensuite à nos amis.

La comtesse et le comte se retirèrent dans l'appartement que celui-ci avait à l'hôtel du cardinal ; à peine étaient-ils sortis que Mauléon et Girard se prirent simultanément la main pour se remercier de la bonne intelligence dont ils avaient fait preuve, chacun à sa manière et selon ses désirs.

— Vous pouvez compter sur mon zèle , mon ami, dit Girard avec empressement ; je

Yous amènerai Marie telle que vous la désirez.

— Et vous verrez votre Hélène, dit Mau-

leon en riant ; puissiez-vous ne pas attendre

longtemps le jour qui vous unira pour toujours à elle , plus assuré de voire bonheur

que je ne le suis du mien, ajouta-t-il en soupirant.

En cet instant Raimonnet-de-l'Épée, appelant Mauléon à grands cris et jurant comme s'il eût été au camp , entra dans la chambre où se tenaient son ami et Girard , qui parvinrent , avec beaucoup de peine , à lui faire comprendre que son langage ne convenait guère à cet asile de paix et de piété.

— Êtes-vous donc devenus cagots , leur dit le rude aventurier, et le langage de ces hommes rouges vous a~t-i! convaincu qu'ils soient meilleurs que vous? Allez, croyez-moi, les coups de mon épée vaudront bien ceux du belliqueux cardinal. Sortons, continua le rou-

tier : je n'aime pas cette demeure où les franches paroles semblent dures et la vérité choquante , parce qu'elle blesse des hommes plus orgueilleux qu'ils ne sont sages, et qui veulent paraître ce qu'ils ne sont pas. En vérité , je me demande s'ils ne seront pas plus voleurs que nous, s'ils parviennent à gagner le paradis à la vie qu'ils mènent ici. Par mon haubert, je me donnerai de bon cœur au diable si ces prélats cauteleux sont assez adroits pour attraper Dieu , lorsqu'ils arriveront là-haut les mains pleines d'indulgences qu'ils se donnent généreusement à eux-mêmes , et qu'ils nous rtîfusent , à nous qui les méritons un peu plus qu'eux.

Mauléon prit le bras du routier pour l'emmener — C'est dit-il à Girard, le seul moyen que nous ayons pour le faire taire.

— Partons donc, mon ami, répondit le chevalier qui tremblait que le cardinal de

Saint-Vidal n'entendît les ronflantes apostrophes de Raimonnet, et qui pensait peutêtre , comme le proverbe , que toute vérité n'est pas bonne à dire.

Apeine sorti du palais où Raimonnet avait épanché son humeur sauvage, sans respect pour celui dont il avait éprouvé la courtoisie. Girard fut rejoint par le comte de la Suze , qui produisit aussitôt, par sa présence, un

changement subit dans les manières farouches du routier ; car il accordait à ce seigneur toute son estime. Il le regardait comme un homme très-supérieur parce que, disait-il, son épée pouvait soutenir au besoin ses paroles. Oui, lui répetait-il à lui-même , — je vous déclare un brave et loyal chevalier , puisque vous avez eu assez de valeur pour tuer un adversaire aussi redoutable que le petit Meschins, et que vous nous avez conduits ici sans craindre que nous manquions à notre parole.

— Vraiment , mon brave , dit en marchant le comte , qui avait pris la main du routier, ma bonne épée eût été peut-être été défaillante à soutenir le choc de la vôtre ; et je dois remercier la Providence de ne vous avoir pas désigné pour le combat où vous trouvez que j'ai montré quelque valeur.

C'était répondre à une grosse félicitation par un compliment plein de délicatesse;

Raimonnet, jeté hors sa'sphère d'intelligence, se contenta de serrer fortement la main du comte.

En causant ainsi , nos amis arrivèrent chez le cardinal de PoUiers qui , avec le cardinal d'Aigreleuilie, passait pour chef du parti limousin. Ce parti ralliait à sa haute fortune la majorité des cardinaux , jouissait d'un grand crédit, et disposait de presque toutes les dignités ecclésiastiques, parce que le pape Grégoire XI était de Limoges, et que les cardinaux de Poitiers et d'Aigrefeuille étaient tous deux cousins du Saint-Père.

Nos visiteurs trouvèrent des solliciteurs à foison chez le cardinal de Poitiers; alors la nouvelle de la mort de Pétrarque s'était répandue dans Avignon , et la douleur qu'elle y causait était vivement exprimée par les personnes réunies chez i'éminence. Quelquesuns, qui avaient connu personnellement ce poète , ou qui admiraient ses œuvres , se dis-

posaient à aller en pèlerinage aux lieux qu'il

avait consacrés par ses vers et ses amours ;

les autres voulaient se rendre à Vaucluse,

où il habita une petite maison solitaire :

se promettant de boire de l'eau de cette

merveilleuse fontaine, qui s'échappe d'un

antre profond, et dont l'onde inspiratrice

avait réfléchi souvent les traits de l'amant

de Laure.

Après quelques mots obligeans, le cardinal de Poitiers offrit au comte de la Suze et aux chefs qui l'accompagnaient, de leur donner son chapelain pour guide dans les lieux qu'ils désiraient visiter. Le comte ayant accepté avec reconnaissance cette offre, suivit, ainsi que ceux quil' avaient accompagné, le cicérone que leur donnait le cardinal.

Je vais, leur dit le chapelain, vous faire visiter l'église des religieuses de Sainte-Claire, où Pétrarque vit pour la première fois, pen-

dant la semaine Sainte , la bette dame à la robe verte parsemée de violettes, à la démarche d'une déesse; aux yeux tendres et brillants, aux sourcils noirs et aux cheveux couleur d'or. De là le chapelain les conduisit à l'église des cordeliers ; après avoir fait deux ou trois tours dans cette église , sans trouver ce qu'il cherchait, il s'arrêta devant la chapelle de la Croix, et désignant une pierre sans inscription, la voilà, leur dit-il.

— Qui ? demanda Mauléon.

— Laure de Sade, répondit le guide à voix basse , en aspergeant la tombe d'eau bénite.

— Quoi , dit Girard , elle est là, cette beauté dont la vue inspira l'un des plus grands génies du monde ; elle est sous cette froide poussière et bientôt poussière elle-même, celle dont les attraits avaient tant d'éclat , que Pétrarque , ne jugeant aucun objet terrestre digne de lui être comparé, montait

— salait aux cieux par la pensée , pour y trouver quelque ombre d'elle-même I . . .

Nos visiteurs allèrent ensuite au faubourg desCordeliers, et s'arrêtèrent devant une petite maison bâlie en pierres jaunes... C'était celle où naquit Laure; puis devant une maison plus grande , dans laquelle elle avait cessé de vivre Tandis qu'ils considéraient cette demeure , comme si chaque pierre eût eu à leur révéler quelque chose sur la beauté qui avait habité ces lieux , la porte s'ouvrit , et ils virent sortir Hugues de Sade, mari de Laure.

— 11 est permis de croire qu'il ne la regretta pas beaucoup, reprit le chapelain, puisqu'il épousa au septième mois de son veuvage , la demoiselle Vervaine de Trentehvre, que vous voyez à son bras.

— Vous voulez rire , dit avec un sourire d'incrédulité Raimonnet : quoi cette petite femme ronde , qu'on prendrait pour la pou--

pée du carnaval , aurait remplacé l'incomparable Laure.

— Oui, mes seigneurs, répondit le chape, lain , avec autant d'indifférence que s'il eût dit à celui qui éternue : Dieu vous bénisse.

— Avez-vous donc juré , dit à son tour le comte de la Suze , de ne nous laisser emporter de ces lieux aucune illusion ! je vous pardonne de nous avoir montré le triste sépulcre de Laure ; car, après tout, la mort donne peutêtre plus qu'elle n'oie , et il y a là du moins de la grandeur et du mystère 1 Mais aviezvous besoin de nous faire voir ce long et sec personnage qu'on appelle Hugues de Sade , et sa compagne rebondie , qui ont l'air de se convenir comme la boule et les quilles. Par le jour de mon baptême , les ciseaux qui vous ont tonsuré , ont rasé de bien près votre cervelle... Qu'en dites-vous, sire de Briord , ajouta le comtegaîment.

— Sur ma foi, répondit le chevalier, le Tome II. 3.

souvenir de ce couple grotesque se pendra à toutes mes idées , huit jours durant , et les fera venir si près de terre , que les plus beaux sonnets de Pétrarque pourront à peine me remettre en verve pour cette pauvre Laure , qu'a remplacée si vilainement la demoiselle Vervaine deTrentelivre, Au surplus , celle-ci est plus digne en vérité du seigneur de Sade que la beauté poétisée par le divin admirateur de ses attraits.

— Mes beaux seigneurs , reprit en souriant le malin chapelain, je vois bien que vous venez de ces terres légères de France , où chaque paladin est tenu de rêver les perfections imaginaires de quelques dames invisibles. Mais un mari qui se heurte à chaque pas contre le positif du ménage, trébuche promptement de ces régions éthérées , où s'égarait l'amant. îl a beau entendre dire que sa femme est un astre brillant , lui qui voit tous les jours cet astre se lever et se coucher , humai-

nement parlant , sait au juste ce qui en est , et dort en témoignage de cette réalité matrimoniale.

— Par ma dague ! sire chapelain , répondit Raimonnet, voilà qui est gaillardement dit pour un homme de votre robe , et je ne m'étonne plus si vos pareils ont voté le célibat des prêtres au Concile de Trente. Au surplus, ajouta le routier , je pense comme vous que le mariage n'est pas le règne des extases , et qu'une bonne et simple ménagère y fait pour le moins autant de profil qu'une nymphe aux yeux rêveurs et à la chevelure d'or. Mais si l'on refusait à cette beauté idéale le grossier bonheur de tous les jours , je vous demande quel serait son lot ici-bas.

— Hélas ! répondit Girard , il en est de la beauté comme du génie : l'un et l'autre sont un luxe de la création dont on pourrait se passer, et le monde n'en irait peut-être que mieux. Mais ses deux hôtes fugitifs nous ap-

paraissent , sans cloute, moins dans l'intérêt des choses humaines , que pour rappeler lesprit vers un ordre de choses plus merveilleux ; de même que certains sites agrestes rendent aux montagnards perdus dans l'obscurité de nos vallées, la douce souvenanced es régions élevéesetpures.oùleurberceaufut suspendu, comme le niddes aiglons. Si le génie passe ainsi qu'un orage, si la beauté ne dure guère plus qu'une fleur , c'est pour que no're pensée se détache sans regret d'une terre où rien de ce qui est sublime et beau ne peut durer long-temps. De là cette tristesse qui nous met en quête d'un monde meilleur , d'un bonheur plus durable.

Les seigneurs remercièrent le chapelain de sa complaisance, et regagnèrent l'hôtel du cardinal de Saint-Vital.

— Je vais vous apprendre une nouvelle , mon brave Raimonnet , lui dit Girard aussitôt qu'ils furent arrivés : Mauléon se marie.

— Ah ! par exemple , voilà ce qne je ne puis croire ; et quand vous verrez cela , il y aura long-temps que la lune aura remplacé le soleil à midi.

— C'est pourtant la plus exacte vérité , mon ami , répondit Mauléon , et vons le sauriez déjà , si en vous l'apprenant , je n'avais eu a vous dire une chose qui me cause autant de chagrin, que mon miÂiiage prochain me rend heureux.

— Allons , décidément , ce pays est celui des métamorphoses , reprit Raimonnet : je vois que sous le ciel brûlant de la Provence, votre cœur s'est épris d'une de ces vives beautés à la prunelle noire qu'on rencontre à chaque pas , et qui sont quelquefois assez adroites pour vous faire désirer de les posséder au prix de la liberté. Tant mieux, morbleu! tant mieux, le bonheur est si rare sur la terre qu'il ne faut pas le repousser, même lorsqu'il se présente sous la forme d'une illu-

sion passagère. Mais je ne vous pardonnerais pas d'avoir douté de l'attachement de votre ami, jusqu'à lui cacher ce qui doit vous affliger ; et je maudirais le jour où , pour donner accès à l'amour, vous auriez fermé votre âme à ma vieille amitié.

(( Mauléon qu'avez vous donc à m'apprendre? si vous n'étiez pas mon frère d'armes , je vous croirais prêt à pleurer '■ vous êtes ému comme je le sersis si j'avais à vous dire que je vais vous quitter pour toujours. Mais, Dieumerci, l n'en est rien : nous n'en somïîîes là ni l'un ni l'autre, et nous ferons encore plus d'une campagne ensemble , mon brave camarade, ajoutaîe routier, en pressant affectueusement la main du bâtard.

— Voilà précisément ce qui cause le chagrin de votre ami , reprit Girard , que Mauiéon avait sollicité du regard de tenir sa promesse. Vous comprendrez tout à l'heure qu'il ne peut plus vous suivre dans les combaîs :

celle qu'il aime et qui, dans quelques jours, sera la compagne de sa vie, se nomme Marie de Sassenage : le noble père de cette demoiselle exige que Mauléon quitte vos compagnies ; il donne h sa fille une grande fortune, et ne pourrait plus pardonner à son gendre une carrière trop aventureuse, qui ne peut être justifiée que par l'absolue nécessité.

— Ne prenez pas la peine de déguiser votre pensée, noble chevalier, reprit tristement Raimonnet ; dites plutôt que ie fier seigneur ne donnerait pas sa fille à Mauléon, s'il restait chef de routiers, et vous me voyez même surpris qu'il la lui accorde lorsqu'il l'a été. Mais sans connaîîre les circonstances auxquelles on n'a pas cru devoir m'initier, poursuivit le routier d'un ton piqué , je parierais que le baron a été forcé de consentir à une union devenue nécessaire. Je ne suis pas un grand moraliste ; mais je n'apprends pas d'aujourd'hui que les grands ne de>cendent

jusqu'aux petits que lorsqu'ils peuvent y gagner quelque chose. Allons, avouez que si le fier seigneur s'est montré indulgent pour le routier , c'est que le routier avait compromis l'honneur de sa fille , et qu'il fallait le mariage pour couvrir la honte dont un grand nom était entaché. Tout cela est dans l'ordre naturel des choses ; mais ce que je ne comprends pas , c'est qu'un de nos capitaines renonce, pour une femme, à sa gloire, à sa vie heureuse et libre, en se donnant le ridicule d'épouser une noble dame , qui rougira de lui appartenir, lorsqu'un sourire malicieux, ou un mot piquant viendra lui rappeler qu'elle s'est mésalliée.

— Sans vouloir vous blesser , mon brave Raimonnet, vous me laisserez vous dire que Léon pourrait acquérir de la gloire ailleurs que dans vos compagnies , dont vous-même ne niez pas les égaremens; et le monde lui saura gré de quitter une vie qui ne peut être

approuvée, pour suivre les vertueuses dispositions que n'avait point effacées en lui une carrière que la société ne saurait juger sans quelque rigueur. Vous même , mon ami , n'avez-vous pas senti chez le cardinal de Saint-Vital le désir de commencer une existence plus conforme aux idées reçues ; persévérez, croyez-moi, dans votre intention de changer; ce sera une bonne résolution. Malgré les erreurs et les travers de la vie qu'on mène ici, l'on peut y trouver une école à suivre : laissez ce que vous trouvez mauvais, et prenez-y l'exemple de ce qu'elle vous offre de bien dans ses maximes évangéliques. Ce discours rendit au routier toute sa lierté.

— Sire de Briord , dit-il en fronçant le sourcil, je prise comme je le dois les exemples et les maximes de notre sainte église ; mais si vous entendez par bonne école les lumières du savoir dont vous avez été ébahi en ce pays, sachez que je ne suis pas de vo-

tre avis. Si un moment elles nous ont rapetisses à nos propres yeux par une briliante imposture et des fictions nouvelles pour nous, c'est un grief de plus que nous leur reprochons ; car en revenant de notre première surprise , il nous est facile de voir qu'il ne leur appartient pas à ces lumières , de faire rougir des hommes restés forts et vailîans loin de leur éclat trompeur. Voyez l'Italie, elle est incapable de tenir l'épée depuis qu'elle porte ce qu'on appelle le flambeau des sciences et des arts. Déjà faible et corrompue , c'est à nous qu'elle va recourir , à nous, des brigands, qu'elle demande assistance pour se sauver d'elle-même, et sortir du désordre ou son ardente imagination l'a précipitée. C'est nous qui allons , avec ce fer brûlant dans nos mains, cicatriser sesplaies et tarir le long cours de ses dissentions. C'pst nous que le souverain pontife implore contre des sujets rebelles : et nous prouverons une

fois encore que la barbarie l'emporte sur la civilisation et les subtilités du savoir.

« Et toi , Mauléon , quels que soient les lieux où tu porteras désormais tes pas, il t'arrivera peut-être de penser avec quelque intérêt à cette vie de force et de liberté, que nous avons menée par les campagnes de France : toute défectueuse qu'elle soit en quelques points , elle te fera regretter plus d'une fois ses mâles aventures, ses diligentes aurores, ses après -jouissances ; car tu te souviendras d'avoir vu les enfans de l'épée ne reconnaître pour maître que Dieu, et pour chef que celui de leurs compagnons que son courage élève au-dessus d'eux. Ta te diras que leur indépendance sauvage éta t mille fois préférable aux chaînes brillantes que tu te seras données.

« Adieu, Mauléon, ajouta Uaimonnet dont les yeux, malgré l'àprelé de sa harangue, étaient remplis de larmes ; je retourne au

camp de nos braves aventuriers ; va chercher le bonheur dans les cités, dans les cours ; et si , fatigué de courir sans le rencontrer, tu reviens près de ton vieil ami, tu retrouveras encore de beaux jours : alors son amitié te consolera une seconde fois, sans te reprocher de l'avoir quitté pour une femme.

A ces mots Raimonnet allait se précipiter vers la porte; mais Léon, plus ému encore que lui, se jeta dans ses bras et le tint longtemps embrassé.

— Quels que soient, dit-il, enfin, les chagrins qui m'attendent , jamais , mon brave camarade , rien ne me sera plus douloureux que notre séparation. Mes souvenirs te suivront partout, et Raimonnet sera toujours reçu par moi avec plaisir , car son cœur est trop généreux, trop noble pour que je puisse rougir de lui. Oui, je te présenterai partout avec orgueil , comme le compagnon de cette vie heureuse que je n'oublierai point, et

que je n'aurais pas le courage de quitter si je pouvais renoncer honorablement à la main de Marie.

— Adieu, mon ami, reprit Raimonnet; nous nous reverrons demain , sire de Briord , ajouta le routier du ton de cette sensibilité que l'on voit surgir avec un plaisir inexprimable d'une nature d'acier, que l'on croyait incapable de la ressentir. Vous veillerez sur lui, n'est-ce pas : c'est, voyez- vous, un enfant gâté par l'amitié ; et si vous ne lui restiez pas, je ne pourais être tranquille.... Au revoir.... Ce l'ut le dernier mot qu'il put prononcer ; ne se sentant plus la force de retenir des larmes qu'il eût été honteux de laisser voir à Girard , il s'élança hors de la chambre et disparut.

Lorsque Mauléon et Girard furenî seuls, le chevalier s'empressa de consoler son ami , en lui disant :

— Vous le voyez, les choses ont mieux tourné que vous ne l'espériez : vous craigniez

un éclat de colère, nous n'avons provoqué qu'un élan de sensibilité.

— Oui, mon ami ; mais quel s acrifice pour une femme qui ne m'aime pas.

— C'est ce que nous jugerons plus tard. Je pars demain matin ; pendant mon absence, faites touies vos dispositions et pour votre mariage et pour notre départ. Si vous avez besoin d'argent, ne vous gênez pas : vous savez que j'ai là vingt mille livres à votre service.

— Je ne vous refuse pas , mon cher Girard ; et j'en userai si j'en ai besoin. Maintenant , je pense qu'il serait convenable de nous rendre près de la comtesse de la Suze.

— Je vous suis , répondit le cbevalier. Et ils allèrent trouver cette dame, auprès

de laquelle Mauléon se sentait plus de confiance en une destinée qui ne lui promettait hélas! de bonheur , qu'à travers la précieuse sollicitude qu'elle lui accordait.

— Encore une bonne nouvelle , dit en entrant peu d'instans après le comte de la Suze : le cardinal de Saint-Vital s'est chargé d'obtenir, à la sollicitation de la comtesse , les dispenses nécessaires pour que le mariage, auquel il veut parbleu, assister, se fasse promptement. Bien plus , son éminence nous a promis de bénir l'union de deux époux auxquels , nous a-t-il dit , il s'intéresse autant que nous. Ainsi, mon cher Mauléon, vous serez bientôt l'heureux possesseur d'une femme charmante , qui vous donnera toute son affection, lorsqu'elle sera dans une position où elle puisse hautement se glorifier de

son choix.

— Messire, dit alors la comtesse à Mauléon , je me permettrai un conseil , si vous me croyez assez votre amie pour vous le donner.

— Ah ! Madame , répondit Mauléon , parlez, et croyez que je suivrai religieusement

vos avis : ne doivent-ils pas me conduire à devenir digne d'une bienveillance que je ne méritais pas.

— He bien, vaillant guerrier, il faudra d'abord vous défaire d'une modestie qui nuirait à la réussite de ce que je veux vous proposer, dit en souriant la jeune dame. VoiCi mon avis, continua-t-elle gravement : obligé de vous fixer à Paris , je crois que vous feriez bien détacher d'obtenir quelque charge à la cour. Cette position serait agréable et vous offrirait,je crois, un moyen de vous rapprocher du baron de Sassenage. Car vous savez, messire , combien le poste plus ou moins élevé exerce d'influence sur les gens qui ne veulent juger du mérite que sur les apparences.

— Je trouve votre pensée fort juste, Madame ; mais je ne puis espérer une faveur que je n'ai aucun droit de demander, et l'obtenir me paraît Impossible

— Eh! c'est précisément, mon cher, dit

en riant le comte , parce que vous n'avez pas de droits que vous réussirez plus sûrement. Pourtant, je vous donnera! un mot pour le comte d'Etampes, qui certainement, vous servira de grand cœur , car il m'est dévoué personnellement , et vous pouvez compter sur son bon accueil de toute manière.

« Puisque nous sommes devenus inutiles pour conduire les routiers , continua le comte en s'adressant à Girard , que faites-vous ? où allez-vous? après le départ de Marie?

— Est-ce que nous ne vous emmènerons pas passer quelque temps au ciiàteau de 'a Suze , demanda avec un cbarmant sourire, la comtesse au chevalier.

— Je serai forcé , Madame , de me refuser le bonheur d'accepter une si douce faveur: je dois poursuivre phis loin mon voyage ; mais je dois aussi confier à mes amis que

son but est de me fixer enfin près d'csix. Si Tome II. 4

pour obtenir le résultat que j'espère , je suis forcé de m'éloigner encore , je sentirai avec plus de vivacité le plaisir de revenir près de vous, Madame, dont le souvenir adoucira mes mauvais jours pendant mon absence, et dont la sincère amitié partagera ma joie, quand je viendrai lui confier les obstacles dont j'aurai triomphé.

— En vérité , mon cher Girard , reprit le comte , je puis dire ici , je crois , sans être indiscret, que nous gagnerons beaucoup à ce que l'amour vous fixe , car vous délaissez grandement vos amis depuis qu'il vous occupe. A moins cependant que vous ne leur soyez nécessaire, ajouta la Suze en pressant affectueusement la main du chevalier, qui s'étaitlevé, ainsi queMâuléon, pour se retirer.

L'entrevue finit à ce mot plein de délicatesse; 11 était tard, et Girard devait partir le lendemain de très-bonne heure pour se rendre à la tour.

« Ma chère Marie, disait Hélène, pourquoi ne voulez-vouspasécrireun mot consolenlà voire am-, alors même qu'il vous faudrait l'aire violence à votre cœur pour lui rendre un peu de confiance dans l'avenir. Vous voyez par ce

que vous marque Girard, dans la lettre que je vous ai remise, combien votre silence a causé de chagrin à ce pauvre jeune homme ; soyez bonne , mon amie : il y a tant de bonheur à pardonner et de plaisir à consoler celui qui souffre.

— Je voudrais , Hélène , vous satisfaire ; mais je ne puis trouver en moi une pensée qui ne repousse celui que le chevalier de Briord regarde avec raison, je le sais, comme le seul homme auquel je doive une tendresse que je n'éprouverai jamais. Pourquoi le tromperais-je? pourquoi lui dire que je l'aime, lorsque je le hais autant que j'ai... Oh! chère Hélène! pardonnez-moi, si vous achevez ma pensée... Pardonnez-moi, car cet amour que vous éprouvez , je le ressens aussi moi... mais pour vous c'est le bonheur, pour moi c'est l'enfer. Oui , ce sentiment qui vous rend la plus chérie des femmes , c'est mon supplice de tous les jours , l'insomnie

de mes nuits , ou l'hôte dévorant de mes songes... C'est, éveillée ou endormie, la douleur qui creuse ma tombe ... Hélène , ma passion pour Girard me rend même ingrate envers vous , si bonne , si généreuse , qui me taisez l'expression d'une iélicité qui ne peut être la mienne.. . Vous êtes un ange, Hélène, eh! bien... quelquefois vos caresses me glacent... vos douces paroles me blessent.... Vous le dirai-je, parfois je vous hais, créature adorable , parce que vous êtes la bienaimée du chevalier. . . et que pour me venger de lui. . . je me suis perdue. . . Perdue, et pourtant je suis devenue parjure envers Mauléon.... Et vous me priez d'adoucir sa douleur ! mais ce serait infâme de le tromper encore ; ne vaut-il pas mieux lui dire la vérité que de lui laisser espérer ce qu'il ne m'est pas possible de lui donner. De ma part, voyez-vous, il y a de la générosité à ne pas l'abuser; car j'ai cruellement appris ce qu'il

en coûte lorsqu'il faut arracher de son cœur un espérance en laquelle on avait placé tout le bonheur qui doit être le partage d'un autre... Hélène! je vous en conjure, ne me méprisez pas , mais plaignez-moi ; ah ! surtout oubliez ce que je viens de vous dire. Il faut, voyez-vous, chercher mon excuse dans le nouveau malheur que je vais vous confier, et qui vous exphqueraliop hélas! la phrase que vous n'avez pas comprise dans la lettre du chevalier... Ce qu'il m'impose, poursuivit Marie dans un entraînement inexprimable d'exaltation , c'est l'obligation , c'est le devoir impérieux, d'épouser Mauléon... car il est le père de l'enfant que je porte dans mon sein , ajouta la pauvre fille avec le cri déchirant del'ame.

— Marie , vous allez devenir mère , reprit Hélène avec étonnement , et vous hésitez... et vous ne sentez pas renaître en votre cœur un peu de tendresse pour celui à

qui vous devez ce bonheur... Ah ! mon amie, ne dites pas cela , ne ie diies pas, de grâce , vous mêleriez croire que vous a\ez oubhé les caresses de cette bonne mère que vous avez perdue , ces douces jouissances qu'elle éprouvait auprès de votre berceau, où elle ne sentait pas la fatigue, parce que vos petites mains venaient, à votre insu, la dédommager de ses peines, en la caressant. Ne vous a-t-elle pas dit , comme ma mère me le disait à moi , quelle fut sa joie quand son oreille crut entendre le nom de maman prononcé par vous; ne vous rappelez-vous plus la félicité qu'elle éprouva lorsque vous hasardâtes vos premiers pas en trébuchant ; puis, plus tard, lorsque devenue grande, vous faisiez sa gloire, parce que vous étiez bonne et belle... a uriez-vous oublié combien elle était heureuse et fîère. . . Non , toutes ces * délices de la maternité ne peuvent s'être évanouies dans vos souvenirs... Eh! bien,

Marie, elles vont devenir votre partage, et vous ne sentez par votre cœur voler au devant de l'homme auquel vous devez de si douces émotions. Dites, dites, continua la jeune captive avec une dignité imposante, pouvezvous refuser un nom à votre enfant , un nom sans lequel il faudrait le nier aux yeux du monde , pour ne pas accepter le lot d'infamie que sa naissance ferait retomber sur vous. Pouvez-vous refuser à cet être que vous ne croirez jamais aimer assez, un second cœur qui vous aide à le chérir, et un protecteur qui vous remplacerait si vous deviez lui être ravie. Mon amie, je suis loin de regarder comme un nouveau malheur une circonstance qui doit vous ram.ener à Mauiéon , car elle rend indispensable une union qui vous fera, n'en doutez pas , oublier une personne que... vous devez bannir de votre pensée... — Hélène , je vais écrire à Léon , dit en pleurant Marie; merci , ma généreuse amie.

de vos avis ; merci de ces souvenirs que votre sagesse vient de réveiller dans ma pensée , et qui m'ont reportée vers le temps où une mère chérie me donna l'exemple des vertus, que j'ai trop oublié. Le ciel me tiendra compte de mon repentir ; je vais consentir au sacrifice de ma vie pour consacrer ce que le chagrin m'en laissera à celui qui causa toutes mes peines ; puissé-je toucher le cœur de mon père , à l'heure où Dieu , en me rappelant à lui, me délivrera des tortures que je vaism'imposer.

« Mon amie , poursuivit Marie , écrivez au chevalier que je suis résignée. .. Moi je vais essayer détromper Mauléon, en lui disant que je serai sa femme , ajouta l'infortunée avec un sourire qui fit frémir Hélène.

Nous devons faire connaître au lecteur les deux lettres que les nobles demoiselles remirent à l'écuyer du sire de Briord , qui avait apporté à Hélène le récit qu'il avait rédigé

pour elle et que nous avons cité précédemment. Voici d'abord ce que répondait l'amie du chevalier.

« Vous voulez , mon ami , me faire aimer ma solitude par le soin que vous prenez de l'embeliir des futilités que le monde recherche ; tous ces jolis hochets ne me séduisent pas pour ce qu'ils sont , mais parce que vous me les offrez.

« Ce miroir dont vous attendiez un grand succès , parce que , pensiez vous , il devait m'inspirer de la confiance dans la prétendue beauté dont il m'offrirait l'image, n'a point produit le résultat que vous espériez, cher sire : je me suis étonnée du peu de charmes que je possède , et je ne trouve pas qu'ils doivent être , comme vous me le disiez , une sauve-garde contre le risque de vous perdre, si vous étiez homme à ne vous attacher qu'aux qualités physiques. J'ai presque éprouvé du regret à me trouver si loin de ce que vous m'a

viez fait espérer un peu de moi-même ; car cette beauté j'y attache, je l'avoue , quelque importance : vous avez eu tant de joie à me la faire connaître . . . Mais pour ma félicité, à moi , j'eusseconsultéavecplusde plaisir mon miroir, si vos traits s'y fussent trouvés à la place des miens : la tendresse de votre regard , sa franchise surtout eussent eu plus d'influence , pour détruire un reste de défiance , ou plutôt une crainte bien naturelle, de perdre ce bonheur que longtemps, je ne dus pas espérer. « La jalousie, me dites-vous, est un sentiment auquel je me laisserais aller volontiers; je sais que vous avez raison , mon ami, de croire cela , et je veux vous dire toute ma pensée : vous devez me connaître telle que je suis , et non comme vous me jugez. Vous m'avez vue avec trop d'indulgence , Girard ; bien qu'il me soit pénible de perdre dans votre esprit quelques unes des vertus dont vous m'avez parée , je dois vous désabu-

ser sur celles que je ne possède pas ; si je puis les acquérir un jour , sans doute c'est de vous que je les apprendrai ; je veux donc vous en laisser tout le mérite. Je vais, mon ami , vous confier ce qui se passe en moi depuis que je connais Marie; et malgré ce que vous m'avez dit avant de me quitter, vous jugerez après si je mérite la bonne opinion que vous avez de moi. Mais en admettant d'avance que cet aveu doive me l'aire perdre quelque chose dans votre esprit, vous y trouverez au moins une nouvelle preuve de ma tendresse, et la certitude que ma vie dépen de la conservation de la vôtre.

« La jalousie, cher Girard, est chez moi un sentiment né de ma destinée : dès mon enfance , ne fus-je pas sans cesse entraînée à la ressentir par des causes trop réelles, hélas ! puisqu'elles amenèrent ma captivité.

Pendant ces années de souffrance où, rep oussée de ma famille, je ne pouvais trouver

suffisante pour me délaisser ainsi , la maladie dont je me croyais affligée , combien de fois n'ai-je pas envié le bonheur de mes sœurs, dont la vie heureuse rendait la mienne plus triste encore. Le père Anselme me reprochait souvent de me livrer au penchant que vous voudriez détruire; il n'y parvint pas, et ce fut un chagrin pour lui, qui m'aimait bien sincèrement aussi. Depuis que j'ai perdu mon vieux ami , depuis que je vous connais , son souvenir se mêle souvent au vôtre : lui aussi avait des droits à mon affection; et mes regrets de l'avowr perdu ne peuvent s'adoucir qu'au souvenir de l'ami qu'il m'a laissé. Le bon tempHer m'a dit bien des fois : « ma fille, si un jour vous devez être rendue au monde , gardez-vous de livrer votre cœur légèrement ;, connaissez auparavant celui qui devra le posséder; car sivousétiez jamais trompée, la jalousie est chez vous une passion que tous vos efforts ne pourraient dominer , et les

conséquences en sont terribles,lorsqu'elIe est portée au point où vous la ressentiriez,

« Mon ami, depuis que vousm'avez quittée, ces paroles tintent sans cesse à mon oreille ; et , vous l'avouerai-je , la vue de Marie produit sur moi un effet tel, que je me sens saisie de terreur lorsqu'elle m'approche. Un pressentim.ent , que je ne puis définir , me glace quand elle me parle du bonheur que j'ai de posséder votre cœur; enfin , Girard , je ne me sens pas le courage de lui parler de vous.... ses réponses me feraient un mal que vous ne sauriez comprendre ; et cependant je ne doute pas de votre amour. Que

serait-ce mon Dieu ! si oh! je ne veux

pas écrire ma pensée.... elle vous rendrait malheureux , et jamais, je l'espère , une douleur ne vous viendra de moi.

« Je suis enfin parvenue à exciter un peu

de sensibilité chez Marie sans que vous

en soyez l'objet; mais pour arriver là, Gi-

rard, combien mon cœur n'a-t-il pas souffert I Il m'a fallu entendre l'expression horrible de sa passion pour vous. . . oh ! oui , horrible, c'est bien le mot , et je le trouve faible à l'épreuve de ma pensée. Il m'a fallu supporterl'aveu de sa haine pour moi: pour moi, que sa présence a peut-être rendue coupable envers vous ; pour moi qui imposais silence à mon

bonheur pour ne pas blesser son orgueil

Elle me hait quelquefois, m'a-t-elle dit, parce que vous m'aimez...... Mais gardezvous de croire que ma cruelle jalousie puisse me rendre ingrate au point de vous ôter mon cœur, que la reconnaissance vous a donné. Oh! non jamais, jamais, Girard, je ne cesserai de vous aimer, et mon dernier soupir, si vous me trompiez un jour , irait encore vous trouver aux pieds de celle à laquelle vous m'auriez sacrifiée.

« J'aspire au moment où Marie me quittera : je la plains, mon ami, mais je ne puis

me défendre de la crainte qu'elle m'inspire. Je sais que ce n'est pas bien , que je manque de générosité; pardonnez-moi , et ne croyez pas que ce défaut de générosité dont je m'accuse ait passé dans mes procédés. J'ai tout employé pour gagner son amitié; si je n'ai pas réussi , je crois que cela tient à mon peu de mérite , où à cette invincible idée que je me suis jetée, comme un démon malfaisant , entre elle et vous. Il est vrai que je lui ai enlevé la tendresse qu'elle eût peut-être obtenue, si vous ne m'aviez pas connue; mais , vous le savez , mon ami , je suis bien innocente de la préférence que vous m'accordez; c'est un trésor providentiel qui m'est échu.... mais j'en suis avare; s'il fallait le perdre, je mourais.

« Marie écrit à Mauléon qu'elle est décidée à l'épouser, et me charge de vous dire qu'elle est résignée au sacrifice que vous lui imposez Il y a bien de l'amour pour vous

dans ce peu de mots, et la part de bonheur du pauvre jeune homme y est bien petite Puisse-t-il accepter le sacriGce de

Marie avec conflance ; hélas ! le sort en est jeté , votre souvenir effeuillera toujours dans la pensée de sa compagne les félicités qu'elle pourrait attendre de son mari.

« Adieu , cher sire , abrégez le temps de l'absence, et rendez-moi un repos que je ne saurais goûter loin de vous. La captivité et ne point vous quitter; jamais la liberté, si nous devions être séparés, car je serai pour toujours votre Hélène,

Marie envoyait à Mauléon uu billet ainsi conçu :

« Vous savez que le sort n'a rien épargné à ma honte ; je suivrai ma destinée, J-éon ; venez me chercher : je suis prête à me dofmer à vous devant Dieu et devant les hommes.

« Vous avez quitté vos compagn.es; je dois

aussi rempl.r les promesses qne je v.^us ai Tome II. 5.

faites ; je ne veux pas d'ailleurs que mon enfant puisse rougir de ma faute. Venez, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous rendre heureux; Léon, si je n'y parviens pas, soyez généreux ; ne me reprochez jamais un lien que vous avez désiré. Lorsque vous m'aurez éloignée de mon pauvre père et de mes amis, tenez-moi compte de ma bonne volonté , qui vous donne pour la vie Marie deSassenage. »

Girard venait de quitter Mauléon , qui l'avait accompagné jusqu'aux portes d'Avignon , dont le chevalier s'éloignait pour se rendre à la tour. Déjà il dépassait Orange lorsqu'il rencontra son écuyer , chargé des deux lettres que l'on vient de lire.

— Voici, seigneur, lui dit le bon serviteur en les présentant à sou maître , des papiers qui m'ont été remis à la tour- Girard rompit avec empressement la soie

dont ils étaient scellés ; à la hâle il lut le l)illet de Marie; puis le rattachant avec soin, il le rendit à i'écuyer qui attendait ses ordres.

— Portez, Philippe, ce billet au sire de Mauléon; et demain matin amenez un cheval au village de la Suze de bonne heure. Ensuite, venez m'attendre à l'entrée de la forêt d'Aigue-Be!le.

— J'y serai seigneur , répondit récuyer. Girard lui fit un adieu de la main, passa

son bras dans la bride de son cheval, qu'il conduisit au pas, et se prit à lire la lettre de sa bien-aimée.

Mais le chevalier se sentit saisi d'une tristesse indicible en lisant les pages, remplies d'amour pourtant , qu'avait tracées une main chérie. Il eût voulu vainement se sous-

traire aux pressentimens que la jeune Glle avait éprouvés depuis son départ ; car lui même s'était trouvé aussi douloureusement affecté, lorsqu'il avait su que Marie devait restera la tour.

— Ah ! je le savais , se disait Girard , la présence de cette femme ne pouvait trouver Hélène assez forte de mon amour pour ne pas se livrer au sentiment de crainte qu'elle m'exprime. Trop modeste pour apprécier combien elle est supérieure en tout à Marie, elle s'étonne de la préférence que je lui accorde ; et peut-être son angélique vertu ne peut-elle croire que je resterai froid aux souffrances dont lui parle sans cesse une femme injusteet orgueilleuse, qui n'estpasmême touchée de sa généreuse bonté, et méconnaît les efforts qu'ellea dû faire pour traiter avec affection celle qu'elle a cru un moment sa rivale. Pauvre Hélène, sèche tes larmes, bannis celte jalousie , qui ne sera jamais justifiée, conti-

riuait le chevalier, comme si son amie eût pu l'entendre ; quelle femme pourrait plus que toi mériter rnon amour? ne sais-je pas d'ailleurs , que je te tuerais si je devenais parjure aux sermens qne t'ai faits ? Le bonheur de me retouver près de toi aujourd'hui , a-t-'il pu me laisser un moment de somneil : ne sentais-je pas que tu avais besoin que j'allasse te dérober aux chagrins que j'avais prévus, en te laissant une compagne indigne d'une amie comme toi? Et pressant les flancs de son cheval , il franchit la forêt, dont les arbres, doucement agités par la brise, lui apportaient l'air qu'avait respiré son Hélène, A une centaine de pas de la tour , le chevalier rencontra le vieux Tobie, assis au pied d'un arbre, la tête appuyée sur ses mains, et plongé dans une profonde méditation.

Il regardait le cavalier qui passait devant lui, sans le reconnaître; mais Girard l'avait reconnu , lui , et s'arrêta près du vieillard .

— Tobie, lui dcmanda-t-'il avec effroi, qq'ayez vous donc? je vois des larmes dans

vos yeux; Hélène, que lui esUl arrivé?

En disant cela le chevalier avait mis pied à terre , et prenant les majns du bon gardien , il le conjura de faire cçsser la cruelle anxiété où le jetait la vue de sa douleur,

— Ah ! C'est. \ous, seigneur, répondit enfin le gardien , avec trouble; n'avez vous rencontré personne , ne vous a-t-iî pas vu venir de ce côté ?

— Qui donc? demanda Girard.

— Un envoyé de la belle- mère d'Hélène.

— Je me souviens, en effet, d'avoir rencontré dans le bois de Rochegude, un cavalier suivant la route d'Avignon.

— C'est lui , c'est lui reprit Tobie ; asseyez-vous près de moi, je vais vous conter lesfâcheuses nouvelles qu'il est venu m'appor ter. Jai voulu dérober à notre pauvre enfant la douleur qu'elles m'ont causée, et je suis

venu ici pleurer en liberté, pour qu'elle ne me demandât pas la cause de mes larmes. Elle est si triste depuis que vous l'avez quittée! Je ne voudrais pas qu'elle connût le nouveau malheur qui doit lui enlever l'espoir que vous lui aviez donné de la rendre un jour à la liberté.

— Que voulez vous dire , mon Dieu ! Qui peut vous faire penser que je pourrais renoncer à ce projet.

— Seigneur , le père d'Hélène est mort : le vaisseau qui le ramenait en France à fait naufrage; et l'envoyé que vous avez rencontré, en m' apprenant la perte qu'elle vient de faire , m'a transmis des ordres si sévères , que jamais vous ne parviendrez à fléchir l'atroce volonté qui a pu les dicter. Votre amie , continua le vieillard , flnira ses jours dans la captivité : c'est un projet que l'ambitieuse duchesse ne consentira jamais à abandonner : car son exécution assure à

ses filles la fortune immense que devrait posséder à elle seule la pauvre prisonnière.

— Elle se trompe , cette femme criminelle, s'écria Girard ; j'irai demander justice an roi , et je l'obtiendrai d'un monarque dont la sagesse ne saurait approuver son infâme conduite. La voix de ce monstre ne se fera pas même entendre , lorsque la mienne implorera le souverain en faveur de l'innocente victime qu'une barbarie sans exemple condamne à la réclusion perpétuelle , pour satisfaire une sacrilège ambition.

— Seigneur, reprit le gardien, la duchesse de Poitiers apprendra vos démarches ; les menaces de mort qu'elle m'a fait faire seront exécutées, et lorsque vous reviendrez, il ne faudra plus qu'un tombeau aux deux victimes qu'elle aura immolées. Je veux bien, poursuivit le vieillard , vous laisser, encore une fois, pénétrer dans la tour, malgré la dé-

fense que je viens de recevoir ; mais je vous en conjure , seigneur , ne revenez plus ; et dans cette dernière entrevue , cache? avec soin à la pauvre enfant , les nouvelles que je vous confie. Laissez-lui l'espérance de vous revoir , puisque cette iilusion lui est nécessaire , et qu'elle adoucira le tourment d'une absence qui ne doit pas finir. Surtout , si ses jours vous sont chers, renoncez au projet que vous me disiez tout à l'heure. N'allez pas apprendre à la cour qu'une princesse de la maison de Poiîiers , est capable du crime qui retient cet ange depuis dix ans loin du monde : on ne vous croirait pas, voyez-vous; et pour que vous n'ayez plus de preuves à donner de son forfait ; pour dérober à tous les yeux sa victime, la duchesse ensevelirait son secret sous le linceuil de la mort, en frappant à la fois Hélène et moi.

— Vous me faites frémir , reprit Girard , que les paroles du vieillard avaient saisi de

terreur; cependant espérez mon brave Tobie; mes démarches seront faites avec trop de mystère pour que cette affreuse femme puisse les connaître. Il faut que je réussisse ; il faut qu'Hélène soit libre, ou que je succombe dans la lutte que je vais engager.

« Vous me tiendrez au courant de ce que vous saurez; l'écuyer que j'ai anvoyé hier à la tour est un homme dont la discrétion est sûre comme son dévoûment ; il vous instruira du résultat de mes démarches ; vous m'enverrez par lui les avis qui devront me tenir en garde contre les surprises de la duchesse que nous aurons à prévenir ; enfin , si vous étiez menacé, présentez-vous au château de la Suze : vous y serez en sûreté et reçus , vous et Hélène, comme des amis. Je ne tremblerai plus pour vos jours; car là, vous trouverez mon frère d'armes ; vous trouverez une femme dévouée pour vous soustraire à toutes les recherches de notre ennemie

Elle vous poursuivrait en vain, lorsque leurs bras vous seraient ouverts. Déjà plus d'une fois j'ai songé à conduire Hélène dans cet asile de l'amitié , que je vous eusse ouvert aussi, bon Tobie , pour vous garantir des vengeances de la duchesse; mais entacher d'un enlèvement la vie si pure de cet ange , l'arracher de sa prison pour la livrer , condamnée quoiqu'innocente , à la malice publique... non, je n'ai pu m'y décider. Elle sera libre, mon vénérable ami ; mais libre sans que sa réputation soit compromise. Encore quelques semaines de courage , de patience , et le génie du mal , qui veille à Tarascon , n'aura plus qu'à rougir de sa défaite.

— Ce n'est pas pour mes jours , messire , que vous me voyez craindre ; je suis vieux et aujourd'hui ou demain, peu m'importe. Mais cette jeune fille , si belle , si bonne, je ne puis penser au meurtre que l'on commettrait sur elle sans me sentir pénétré de compassion ;

et mon cœUr cesserait de battre, je vous le jure, avant qu'uncoup mortel frappât le sien.,

— Venez donc , mon ami , dit le chevalier en tendant la main au vieillard ; ce pénible entretien a besoin de finir pour que mon Hélène ne retrouve pas en moi l'impression fâcheuse qu'il me cause.

— Je ne croyais pas, dit le gardien enmarchant , que vous dussiez revenir sitôt, seigneur.

— Je reviens pour emmener la jeune dame que nous avons laissée à la tour , répondit Girard.

— Je serai franc , sire chevalier , je la verrai partir avec plaisir.

— Pourquoi cela , mon ami ?

— Parce que mademoiselle est plus triste depuis qu'elle est avec elle : je l'ai souvent vue pleurer pendant votre première abseuce ; mais elle me parlait de vous , et je la consolais. Avec sa compagne , elle ne prononce jamais votre nom : cela , je le vois , lui

fait du mal ; la joie comme la peine , aime à être écoutée; et cette jeune dame est si distraite , si froide , que la pauvre enfant n'ose rien dire apparemment. Puis une des raisons qui me font désirer son départ , c'est que je ne me souciais guère de la voir devenir mère près d'Hélène, et dans un endroit où il me faudrait introduire de nouveaux personnages.

— Mais , mon cher , cette dame est peu avancée.

— C'est possible ; mais voyez-vous , je ne le savais pas ; elle ne me parle jamais. Si je connais sa position, c'est que je l'ai devinée. Enfin , seigneur , je ne l'aime point , et je suis content que vous l'emmeniez, car je ne crois pas qu'elle plaise davantage à mademoiselle. Il y a trop de différence entre elles .

En causant ainsi , le chevalier et le vieux gardien étaient parvenus au pied de la tour.

— Ouvrez donc , Tobie , dit Girard avec

une impatience qu'il ne pouvait dissimuler ; j'ai hâte de la voir.

— Qui , la jeune dame?

— Eh ! non, mon ami, Hélène : n'a-t-elle pas besoin de ma présence , de mes promesses, démon dévoûment , de mon amour.. . Le chevalier n'a pas fini ces mot§ , que son amie est dans ses bras ; il la presse avec ivresse ; il dévore les larmes de joie qu'elle ne peut retenir.

— Ah! Girard! lui dit-elle, vous avez compris mes peines ; vous avez deviné que là seulement , là sur votre cœur , je puis retrouver le bonheur. Vous avez renoncé , n'est-ce pas , à ce voyage , qui nous eût séparés pour longtemps, pour toujours peut-être. Vous vous êtes dit qu'il valait mieux partager ma captivité que de me livrer aux tourmens dont je ne puis me défendre quand je ne vous vois plus... quand ta bouche ne me dit plu^ que tu m'aimes, continua la jeune fille avec

tout l'entraînement de l'amour ; quand je me sens mourir de la crainte de perdre ton cœur.. Honteuse de l'élan passionné qu'elle n'a pu retenir, Hélène, qui s'en aperçoit un peu tard , dérobe sa rougeur sous les plis redoublés de son voile ; mais l'expression d'une si vive tendresse a bouleversé la raison du chevalier : d'une main il presse convulsivement la taille de son amie; de l'autre il écarte l'obstacle qu'elle a voulu opposer à ses regards ; et avec une exaltation qu'il ne peut maîtriser, il s'écrie : en me cache pas ton divin visage, bel ange... laisse-moi lire dans tes yeux... Mais, je t'en conjure, mon Hélène adorée, bannis de ton cœur la défiance : avant de cesser de t'aimer, j'aurai cessé de vivre... Et que peux-tu craindre , toi la plus belle, la plus vertueuse des femmes? Tonblier! toi que Dieu a jetée sur cette terre par niégarde , sans doute ; car tu étais destinée à embellir le ciel des charmes qu'il t'avait

prodigués pour les livrer aux extases de ses élus. Ah! laisse, laisse au mortel fortuné, dont tu veux bien souffrir les hommages , la tâche de te faire oublier la céleste demeure que tu devais habiter... Hélène , il est ici-bas une félicité que lu ne connais pas, une félicité que toi seule peux me donner... et pour l'obtenir, je braverai cent fois la mort... Mais, ajouta le chevalier , je ne voudras pas qu'elle te coûtât une larme... Et pour cela , mon amie, il faut que tu sois ma femme... Il faut que je te quitte encore pour que notre union s'accomplisse.

~ Girard , reprit tristement Hélène , je me suis trompée ; vous n'avez pas lu ma lettre , et ce n'est pas , je le vois, pour me soustraire aux pressentimens qui me poursuivent, que vous êtes revenu.

— Hélène, j'ai lu ta lettre, j'ai dcploré

les idées sinistres qu'elle renferme : je dois

même te dire que je ne les comprends pas Tome M. 6.

toutes. Car. mon amie, aucune de mes actions, depuis que je t'aime, n'a pu motiver la jalousie dont, me dis-tu , il n'est pas en ton pouvoir de te défendre- Mabien-aimée, poursuivit Girard , lorsque tu seras rendue au monde , tu te trouveras sans cesse en butte aux tourmens que f u éprouves , si tu ne parviens à repousser le malheureux sentiment auquel tut'abandonnes aujourd'hui sans motif. Dans la société, je serai forcé d'être poli avec toutes les femmes : c'est un devoir imposé par les plus strictes bienséances , et cependant je n'aimerai que toi. Si tu n'as pas assez de raison pour juger de la différence qui existe entre un simple témoignage de politesse et le sentiment que tu m'inspires , tu ne seras jamais heureuse. Eh ! comprends doncenOn que la préférence que je t'accorde ne peut être balancée par aucune femme qui soil au monde; qui donc pourrait partager cette sympathie, d'origine céleste, qui m'at-

tache à toi ? Crois-moi , on ne rencontrcj pas deux fois en sa vie , et s'offrant avec un cœur vivement épris, la beauté qui captive, et les vertus qui attachent.

— Girard , vous avez raison , je tâcherai de me défaire de la défiance qui vous afflige. Si le bonheur dont vous me parlez doit bientôt devenir mon partage, ajouta la jeune captive avec une rougeur instinctive ; si je suis votre compagne , je me corrigerai de ce vilain défaut: il vous causerait peut-être le regret de n'être pas compris de moi , qui, hélas ! ne devais pas espérer de vous fixer , si vous n'aviez mis tant d'indulgence à me juger digne de vous.

— Mon amie , votre modestie vous abuse, et vous serez long-temps à vous corriger.

Hélène, pour rompre sur ce sujet où elle ne se sentait pas la force de rassurer son ami, lui dit:

— Messire , puisque vous êtes venu pour

me dire adieu avant de quitter Avignon, pourquoi le sire de Mauîéon ne vous a-t-il pas accompagné? Marie est très souffrante, et je voudrais qu'il la vît.

— Ma belle amie, reprit avec un peu d'embarras le chevalier, tout au bonheur de vous voir, je n'ai pas encore pensé à la mission dont je me suis chargé, afin de passer un jour avec vous. J'ai lu le biilel que l'héritière de Sassenage a écrit à Mauléon , et bien qu'il ne tut pas de nature à lui être agréable, je le lui ai fait porter par mon écuyer; car j'étais déjà en route pour venir quand il m'a remis votre message. Veuillez, chère Hélène , prévenir Marie que je suis ici et que je dois la conduire à Avignon pour son mariage.

— Vous emmenez Marie, dit la jeune captive avec une vivacité d'expression qu'elle voulut en vain modérer.

— Je croyais que vous désiriez ce départ, et vous m'avez écrit...

— Oui... oui... je sais bien... ; mais il me semble que ce n'était pas vous qui deviez venir la chercher... Elle n'est pas levée... elle souffre trop pour partir... '

— Hélène , je comprends : vous n'avez pas assez de confiance en mon amour pour me laisser emmener cette demoiselle ; mais je dois vous rappeler qu'à part votre souvenir, si puissant sur moi , malgré vos soupçons , l'honneur m'imposerait de conduire Marie à celui qui va devenir son époux , sans le trahir par un abus de la bonne opinion qu'il a de ma loyauté : abus dont je ne conçois pas même la possibilité.

Hélène , sans répondre , se leva , se dirigea vers la chambre où se trouvait Marie , et peu d'instans après, les deux jeunes filles rejoignirent le chevalier.

— Mademoiselle , dit avec une froide po-

litesse Girard , veuillez prendre connaissance, par la lecture des papiers que voici , de la bonne nouvelle que je me suis chargé de vous apporter. Puis , il ajouta avec une intention marquée : je devais remplir moimême cette mission, afin de ne pas confier à une personne qui ne le connaît pas , le secret de la position d'Hélène ; et j'espérais un peu que mon loyage à la tour lui causerait quelque plaisir.

— Mon ami, répondit l'héritière de Poitiers, je croyais que vous ne pouviez plus douter du bonheur que me procure votre présence , et que vous me pardonniez de ne pas savoir supporter votre absence.

— Que vois-je , s'écria Marie , qui avait parcouru les papiers , le consentement de mon père. Et la jeune demoiselle , un instant rendue à l'influence de la nature , couvrit de larmes et de baisers les lignes que le baron de Sassenage avait tracées. Ah ! merci, mon

Dieu ! dit-eîle en tombant à genoux , merci , je ne suis pas maudite ! Et vous, noble chevalier, qui avez obtenu ma grâce de mon père, que ne vous dois-je pas pour la joie que j'éprouve. Ah! puisse le ciei vous ren-r dre le bien que vous me faites, en vous donnant bientôt l'ange qui doit combler votre félicité. Hélène, ma généreuse amie , ajouta Marie , aidez-moi donc à remercier le chevalier : votre voix arrivera bien plus persuasive à son cœur que la mienne.

— Calmez-vous , Madame , reprit Girard ; une trop forte émotion peut vous faire mal ; et d'ailleurs je ne dois pas recevoir l'expression d'une reconnaissance que je n'ai pas méritée. Ce n'est pas à moi, mais à une femme qui vous aime et qui vous est bien dévouée, c'est à la comtesse de la Suze, que vous devez le consentement de votre père et son pardon. C'est aussi cette dame , continua le chevalier, en regardant Hélène , qui a voulu

que je vinsse vous chercher; c'est elle enfin qui vous recevra comme une mère lorsque vous arriverez à Avignon, où Mauléon vous attend près d'elle, chez le cardinal de Saint -Vital. Car ce prince de l'église se réserve la touchante mission de bénir une union que vos amis verront avec la plus grande satisfaction .

— Hélène , reprit Marie, je voudrais ne pas vous quitter ; mais il me faut suivre ma destinée. Assurez-moi que vous oubliez tout ce que je vous ai dit; que vous me pardonnez les chagrins que je vous ai causés , et qui n'ont point échappé à ma vue, bien que vous ayez cherché à me les cacher, avec une générosité dont je me rendais indigne en vous les faisant éprouver.

— Chère Marie , je suis trop satisfaite de ce qui vous arrive d'heureux pour penser à autre chose, répondit Hélène ; je ne demande qu'une petite place dans votre cœur, et un

souvenir dans votre pensée des jours que nous avons passés ensemble. Vous savoir tranquille et heureuse sera toujours pour moi un véritable plaisir.

— Sire de Briord , demanda Marie avec hésitation , la comtesse n'a-t-elle pas obtenu que mon père assistât à mon mariage?

Non... je devine; à l'expression de vos traits, que vous avez à me dire qu'il refuse de me voir.

— Je voudrais en vain vous le cacher.

Mademoiselle; mais si la grâce du baron offre quelques restrictions , il vous est permis d'espérer que sa sévérité peut encore céder à vos prières ; car il vous aime bien tendrement , et votre choix n'est pas à ses yeux indigne de votre amour.

Marie ne répondit pas ; mais une rougeur subite apprit au chevalier que le mot amour convenait mal pour exprimer le sentiment qu'elle accordait à Mauléon.

Après un instant de silence , elle demanda la permission de se retirer dans sa chambre pour se préparer au départ.

— Nous ne partons que demain, répondit Girard: mon écuyer doit amener un cheval pour vous, Mademoiselle; mais je vous en prie, ne vous gênez pas.

— Hélène, je suis mal portante, reprit Marie; et l'émolionque j'ai éprouvée m'a sans doute fatiguée davantage , car je sens le besoin de me jeter un moment sur mon lit.

En eiFet , Marie était fort pâle ; le chevalier voyait ses lèvres devenir blanches ; elle se fût laissé tomber, si à l'instant, il ne l'eût posée sur le banc où ils étaient assis , et qu'elle avait quitté pour se retirer dans sa chambre.

Hélène alorsne sentaitplusdejalousie: vous avez peut-être deviné que l'écuyer admis en tiers dans le voyage du lendemain, avait soulagé sa poitrine d'un poids accablant ; et nous

n'oserions assurer que le malaise de son amie n'eût pas eu une cause opposée. Cependant la jeune captive épiait avec une vive sollicitude le faible incarnat qui commençait à colorer les joues de Marie ; celle-ci ne tarda pas à reprendre ses sens ; et lorsqu'elle fut tout-à-fait revenue de son évanouissement , Girard et Hélène la conduisirent à sa chambre; puis , après l'avoir invitée à se reposer, ils la laissèrent, et retournèrent au jardin , s'asseoir sur le banc qu'ils venaient de quitter.

— Vous ne pensez, pas mon amie, dit Girard , que je vous laisserai passer la nuit dans le jardin, maintenant que la saison avancée rend les nuits froides.

— Eh ! bien, nous ferons allumer un bon feu dans la grande salle que nous venons de traverser, et bien qu'elle ne soit pas Irèsc':Ose , vous voudrez bien y rester avec moi , n'est-ce pas, mon ami ? les momens que vous avez à me donner sont si courts que

vous n'exigerez pas que je les sacrifle pour chercher un sommeil que je ne goûterais pas, quand vous êtes si près et si loin de moi, ajouta Hélène en tendant sa petite main à Girard.

— Je ferai tout ce que tu voudras , ange adoré; pourtant je suis fâché de t'imposer encore une nuit sans sommeil Mais bientôt ma présence ne te privera plus de ton repos : lorsque tu seras à moi , ne devronsnous pas le goûter ensemble? Qu'il seront

beaux nos jours qu'elles seront courtes

nos nuits ma belle amie, que ma vie sera

douce alors !

— Cher sire , hélas î pourquoi faut-il que vous me quittiez encore ; pourquoi ne puis-je penser à cette nouvelle absence sans que mon ame se brise.... Ami, laisse-moite dire qu'un pressentiment affreux semble m' avertir que jeté vois pour la dernière fois.... Tiens, pose

ta main sur mon cœur, et dis-moi s'il ne va pas s'élancer hors de ma poitrine

— Hélène, calme- toi , ce témoignage d'émotion nous est commun. Consulte les battemens de mon cœur ; leur précipitation te dira que la même sensation l'agite. Dans ce qui n'est qu'un doux émoi d'amour, chère Hélène, pourquoi chercher un présage sinistre ; pourquoi douter de l'avenir qui, nous sera toujours si prospère en nous aimant.

— Je voudrais le croire , Girard ; mais dans mon sommeil même , je vois toujours

entre nous une femme Ses traits me sont

inconnus ; elle est belle , et pourtant son regard me glace ; sa voix est douce et ses paroles me déchirent. Puis, tout-à-coup, la terre s'ouvre sous mes pas ; je me sens précipitée dans une région où la lumière ne pénètre point ; deschanls funèbres sont modulés à mon oreille par des voix lugubres ; et vivante encore , je crois entendre refermer le

tombeau qui m'a reçue Je sors froide et

tremblante de ce songe affreux ; le jour il me poursuit; la nuit je le retrouve , et tous mes efforts ne peuvent rien sur la fatigante impression qu'il me laisse.

— Ne vois tu pas, enfant, reprit le chevalier avec un sourire laborieux , que ce songe est la suite d'une jalousie dont tu ne connais pasmême robjet?Ton imagination, sans cesse occupée d'une crainte injuste , reproduit durant ton sommeil, les idées qui t'obsèdent éveillée. . .Un rêve, dis-moi, doit-il exercer sur toi une pareille terreur? Y-a-t'il dans le récit que tu viens de me faire rien qui soit probable? En vérité tu n'as pas de raison , et je m'afflige beaucoup de te trouver assez faible pour t' attacher ainsi aux fictions nées d'un repos péniblement obtenu , peut-être, mais qui ne saurait être prophétique. Promets-moi, ma bien aimée , de bannir tes sombres pen-

sées , si tu veux qu'à mon tour je ne sois pas malheureux.

— N'avez-vous donc jamais éprouvé un pressentiment secret de ce qui devait vous arriver, demanda Hélène au chevalier ; ignorez vous cette inquiétude involontaire, qui nous ramène toujours aux mêmes pensées , ce serrement de cœur , ce malaise indéflnissable qui nous fait prévoir un événement que nous redoutons avant qu'il se réalise, et sans même qu'on en conçoive la possibilité. Je pourrais , mon ami , vous citer une circonstance où mes facultés intérieures ont pressenti une perte que je devais hélas ! voir bientôt se réaliser : lorsque je quittai pour la dernière fois le père Anselme, j'ignorais qu'il fût malade, puisque la crainte de m'afiliger lui faisait taire ses souffrances. Eh ! bien je fus avertie par la douleur dont je me sentis saisie en me séparant de ce véritable ami , bien qu'il dût revenir le lende-

main, pensait-il.... J'avais éprouvé ce pressentiment , et je ne le revis plus.... Je puis vons offrir une autre preuve du soin de ma destinée à ne pas m'abuser sur le bonheur qu'elle semble me prêter un moment , pour me prouver ensuite, par l'empressement qu'elle apporte à me le retirer , que ma vie est vouée à toutes les souffrances , môme à cellesdu cœur. Rappelez-vous , Girard, les premières paroles qui me révélèrent que Marie vcusaimait : l'effet cruel qu'elles produisirent sur moi n'était-il pas un avertissement des tourmens que devait , plus tard , me causer son amour , que nous verrons survivre longtemps encore à votre refus de le partager... un mot , l'expérience ne m'a-t-elle pas conduite à redouter que les obstacles qui vont nous être opposés ne fatiguent voire amour , sans réussir à me rendre au monde, sans qu'il me soit possible d'être à vous. Qui sait même, qui sait ^i votre tendresse m

doit pas m' être ravie.... Quel malheur me menace de nouveau, quel en est l'objet ou la cause; je l'ignore? mais je tremble d'effroi à l'idée que vous allez partir et que, seule , il me faudra lutter contre ma destinée.

Hélène avait prononcé ces paroles avec un accent Si empreint de douleur et de conviction de la fatalité qui pesait sur elle , que le chevalier en ressentait une terreur qu'il ne put dissimuler à la douce enfant; tandis que le regard de celle-ci semblait réclamer une parole une assurance consolatrice de son ami.

Mais Girard , en l'écoutant , s'éîait appesanti sur une vérité qui se produisait ici évidente et irrécusable : c'était que son amie avait reçu du ciel un avertissement secret de la perte que Tobie et lui voulaient lui cacher. Le malheur qui la préoccupe encore, se disailil, c'est la mort de son père; cette femme si menaçante pendant son sommeil, c'est la duchesse de Poitiers. Mais je suis là , ajouta le Tome II. 7.

chevalier, en exprimant tout haut la fin de sa pensée. Puis enlaçant la jeune fille de ses bras , « ne crains rien lui dit-il, ma bienaimée , je déjouerai ces projets infâmes ; je t'arracherai de ces lieux par une volonté plus puissante que la sienne.

— Vous savez donc quelle est celle qui doit essayer de m'enlever votre amour , reprit Hélène avec effroi. Girard, ne me quitte pas, poursuivit-elle en se pressant auprès de son amant ; ne me quitte pas si je te suis chère... Car, vois-tu, mon ami, tu la retrouveras partout cette femme ; et si abusé par ses paroles , par d'enivrantes promesses , tu allais croire qu'elle peut t'aimer avec autant de tendresse que ton Hélène ; si elle te dirait que je me consolerais... Ah ! ne la crois pas... elle mentirait... et ma mort te le prouverait bientôt.

— Chère Hélène, la frayeur t'égare; peuxtu croire à une perfidie venant de mon cœur?

Tu n'as donc pas compris, bien-aimée , que mon amour est un culte divin; que toi seule dispose de toutes mes facultés, et que jamais une autre femme ne me fera t'oublier un moment. Où veux-tu, dis, qu'il s'en trouve une qui possède l'harmonie de ta voix, la tendresse de ton regard; un sourire aussi suave, une âme aussi belle. Où veux-tu que je retrouve cet être d'essence angélique qui me subjugue au point d'imposer un frein à la passion dont je me sens consumé près de toi ; car je n'ai plus ma raison , te dis-je. Et cependant je parviens à me rappeler que tu es un ange ; et le feu brûlant que l'amour fait courir dans mes veines est tempéré par une sainte vénération. Mais je ne puis te promettre que je resterai toujours assezfort pour conjurer l'idéede ces délices dont la seule espérance me bouleverse. Tu vois bien , mon Hélène, que toute ma volonté te repousse, alors même que ma main te rapproche ; et toi, candide créature.

tu viens pourtant au devant de mes baisers. .. Ah ! l'épreuve est trop forte ; non, je ne pourrais, tous les jours , à toute heure, imposer silence à cette ardeur dévorante : une telle vertu serait plus qu'humaine... laissemoi donc partir... Ici le chevalier, livré au paroxisme le plus violent de l'exaltation , se leva précipitamment, et se plaçant vis-à-vis d'Hélène , ne me demande pas cet horrible sacrifice; continua~t-il, n'exige pas que je reste exposé à cette foudre imminente... elle me tuerait...

Ce dernier mot arracha un cri à Hélène, livrée elle même à une agitation inconnue... Elle saisit le bras de son amant , puis le pressant avec un entraînement de passion irrésistible, elle prononça ces mots d'un accent presque éteint par sa puissante émotion.

— Reste... reste... et tu vivras... Mais tu trembles, poursuivit-elle, en se sentant attirée et repoussée tour à tour par les mouve-

mens convulsifs résultant de la brûlante indétermination du chevalier... Il est aisé de concevoir combien devait être héroïque la repression des transports de Girard, lorsqu'il s'entendait promettre un bonheur qu'il devait refuser , à peine d'en être indigne.

— Tu as froid, reprit Hélène en pressant les mains de son amant dans les siennes; la fraîcheur du soir t'aura saisi... tes mains sont brûlantes , cependant... dis-moi d'où vient que tu trembles. . . ? souffrirais- tu ? oui, cela se pourrait... moi-même tout à l'heure... oh! Girard... ne me regarde pas ainsi... tu m'effraies... Et la naïve jeune fille baissa les yeux ; elle avait vu dans ceux du chevalier des traits de flamme, qui lui révélaient trop bien ce qu'elle ressentait ellemême.

Honteuse des paroles qu'elle n'a pu retenir , elle n'ose rompre le silence ; mais elle entraîne Girard dans la salle, où Tobie a pré-

paré leur repas et allumé un grand feu. Hélène s'arrête à la porte, et faisant signe au chevalier d'entrer, elle ne le suit pas. Il lui semble qu'au delà de cette porte est un abîme, qui va s'ouvrir pour elle... Hélène vient d'être inspirée par un de ces avertissemens instinctifs que la pudeur envoie à l'innocence : lumières intuitives qui l'éclairent mieux sur ses dangers que les exhortations , souvent imprudentes , qu'on lui fait entendre.

La jeune captive se rendit à la chambre de Marie, dans l'espoir qu'elle assisterait au souper, et que la présence d'un tiers lui rendrait un peu d'assurance pour se trouver près de Girard... Depuis un instant , elle redoutait d'être seule avec l'homme auquel, tout à l'heure, elle eût donné si volontiers un bien dont il n'eût pu repousser le sacrifice , quoiqu'il eût dû mourir ensuite du regret de l'avoir accepté.

Mon cher Tobie, dit le chevalier au vieux gardien, en lui faisant signe de venir s'asseoir près de lui, j'ai trouvé dans Hélène une disposition si contraire à mon voyage , que je redoute le moment de notre séparation. Peut-

être même n'aurais-je pas assez de résolution pour la laisser ainsi livrée aux tristes pressentimens qui, vous le savez, répondent à une plus triste réalité, si en partant, je ne la confiais à vos soins , à votre affection si dévouée. Tout en essayant de la soustraire aux avertissemens de sa mystérieuse et fatale destinée, j'ai reconnu combien la pauvre enfant supportera difficilement mon absence ; mais je veux surtout qu'au milieu des craintes dont elle ne peut se défendre, elle ne puisse au moins trouver une action dans ma conduite qui fasse naître un doute sur mon attachement. Je ne sais si vous vous en êtes aperçu , Hélène est naturellement jalouse, et la jeune dame que je dois emmener est l'unique objet qui puisse exciter ses inquiétudes. C'est donc pour le lui épargner que je vous prierai , mon brave , de descendre demain matin jusqu'à de la forêt; là vous trouverez i'écuyer que vous avez reçu déjà: vous

le ramènerez avec vous jusqu'ici : je désire un tiers, afin que le souvenir de mon voyage avec cette dame ne puisse se présenter à l'imagination d'Hélène sous un aspect capable de la tourmenter. Elle connaît les motifs qui me feraient respecter la femme d'un ami, alors même que pour moi il pourrait exister un bonheur ne venant pas d'elle ; mais vous savez que la jalousie ne raisonne point, et ne sait jamais juger des choses, parce qu'elle est incapable de les voir sans passion. Vous me rendrez ce service , n'est-ce pas, Tobie?

— De grand cœur, messire, pour vous et pour elle, je ferais l'impossible, je crois. Tenez, sire de Briord, vous êtes si noblement dévoué à la pauvre captive , que ma vieille expérience se laisse aller à croire que vous réussirez ; et cependant je sais quelle ennemie terrible vous aurez à combattre, Mais je me dis aussi : l'innocence peut élever la voix.

et le crime parle bas. . . Cbùt , fit le vieillard en posant un doigt sur sa bouche; les voici...

— Comment vous trouvez-vous , madame , demanda le chevalier avec empressement à Marie . qui, toujours pâle et ayant les yeux fort rouges , ne paraissait pas avoir pris beaucoup de repos.

— Je vous rends grâce, messire; je suis mieux... je suis bien même, répondit-elle avec une voix étouffée qui toucha nos amans, tant il y avait de souffrance dans le bien qu'elle disait éprouver.

Girard s'était approché de son amie , qu'il voyait soigneuse d'éviterses regards, pensant peut-être qu'elle y trou verait un reproche pour l'élan passionné qu'elle n'avait pu comprimer. Mais le chevalier n'était pas homme à confondre le sentiment d'abnégation qui avait produit cet entraînement , avec l'oubli volontaire d'une pudeur mal défendue... Il savait qu'Hélène ignorait la grandeur du sa-

crifice qu'elle eût fait ; mais il savait aussi qu'elle ne l'eût accompli que pour racheter sa vie, qu'il lui disait menacée par les restrictions imposées à son amour.

— Mon ange , dit-il , à Hélène permettez au bon Tobie de venir se mettre à table arec nous : ce digne ami sera flatté d'une si légère faveur; et nous lui devons cette marque d'estime pour son dévoùment et la sincère amitié qu'il a pour vous.

En ce moment Tobie rentrait dans la salle, où il apportait ce qui manquait encore au souper.

— Tobie, lui dit Hélène, Girard vous prie de mettre un couvert de plus,

— Est-ce que vous attendez quelqu'un, mademoiselle , demanda le bonhomme avec inquiétude.

— Non, mon vieux ami; mais nous voulons que vous fassiez ce repas avec nous ; le chevalier aime à me voir entourée de mes

— i08 — amis ; et vous savez bien , dit-elle en pressant la main du vieillard , que vous êtes le plus ancien de tous.

— Merci, merci mademoiselle^; mais si vous ne repoussez pas un serviteur que veut bien honorer de son estime le brave seigneur de Briord , madame me permettera-telle

— Vous ne me faites pas Tinjure de penser, mon cher Tobie , que je vous trouve indigne de souper avec nous; s'empressa de répondre mademoiselle de Sassenage, et le plaisir que vous ferez ainsi à mes amis , croyez bien que je le partagerai vivement. Si vous m'avez vue quelquefois froide et silencieuse , ce n'est pas à mon cœur qu'il faut vous en prendre : la douleur qu'il ressent ne le rend pas injuste , et j'admire la vertu partout où je la trouve aussi pure, aussi désintéressée qu'elle l'est en vous. Ne vous dois-je pas d'ailleurs, de la reconnaissance; et jamais elle ne pèse à ceux qui

savent apprécier un service , et doivent , s'ils en trouvent l'occasion , faire tous leurs efforts pour le reconnaître dignement. Mon cher Tobie , continua Marie en allant lui prendre main, placez-vous à côté de moi, et croyez que je serai aussi fière de votre voisinage que je le serais de celui d'un noble seigneur , dont l'âme ne vaudrait pas la vôtre, peut-être. Puis, ôtant de son doigt un anneau d'or, elle le plaça a celui du vieillard, en lui disant avec émotion : portez-le en souvenir de ma bonne amitié pour vous, et ne me croyez pas indigne de la vôtre.

Le gardien baisa respectueusement la jolie main qui pressait la sienne ; et Marie sentit une larme tomber sur cette main. Elle lut en même temps dans le regard du chevalier, qu'il lui savait gré de ce qu'elle venait de dédire au compagnon d'Hélène; et ce fut pour elle une douce joie d'en trouver la récompense dans le plaisir qu'elle avait procuré

au sire de Briord... c'est au moins celui-là, dit-elle pour elle seule.

Nous devons l'avouer, Hélène envia à Marie cet éclair de bonheur; elle avait cru surprendre dans les yeux du chevalier une expression presque tendre, et le doute était revenu... L'amour, toujours absolu , toujours tyrannique , lorsqu'il est sincère , dominait en elle la pitié; il élouifait presque la compassion qu'elle eût accordée au malheur de Marie, si elle eût pu croire qu'elle ne serait pas un jour, demain, peut-être, sa rivale. Placée près de Girard, elle épiait ses mouvemens; ses regards suivaient les siens avec une persistance qui n'échappa pas àla fiancée de Mauléon ; et tous trois en éprouvèrent une gêne qui les rendit froids et rêveurs tant que dura le souper. Tobie seul essaya de ramener un peu de gaîté dans une réunion où la cause du malaise qu'il remarquait , se rapportait

pour lui à la séparation si prochaine des deux amans.

— Messire, dit-il, parlons de votre retour; cela nous fera oublier le départ. Et puis si vous allez dans la grande ville de Paris , vous rapportez à mademoiselle des nouvelles qui l'amuseront. C'est loin ; mais on en revient. J'y suis allé deux fois dans ma vie ; j'ai vu le roi et madame la reine : tant de gens se] pressaient pour les voir que je fus tout étonné de les trouver d'une taille ordinaire, et absolument semblables à ceux qui les regardaient , comme s'ils eussent été d'une matière et d'une forme différentes des nôtres.

— Pourquoi donc allez-vous à Paris , demanda Hélène au chevalier? je croyais que Tarascon était le but de votre voyage.

— Mon amie , répondit Girard , satisfait d'avoir trouvé cette occasion pour l'instruire de ce qu'elle devait savoir, de

nouveaux renseignemens m'ont appris qu'à Paris seulement je pourrai vous obtenir d'une volonté à laquelle rien ne résiste. Je voulais vous laisser ignorer la distance qui nous séparera : lorsque vous ne pouviez me savoir à quelques lieues de vous sans souffrir, je craignais qu'un éloignement plus grand ne vous affligeât davantage.

— Il me semble que cela doit être , répondit tristement Hélène.

— C'est vrai, ajouta Marie ; mais lorsqu'on sait qu'on est aimée , l'absence s'embellit de doux souvenirs ; l'espérance du retour vous console : il n'y a pas de solitude pour l'âme sûre de rencontrer une pensée chérie venant au devant de la sienne ; il n'y a pas de séparation pour deux cœurs unis par une chaîne d'amour. Si cependant la douleur se fait jour à travers tant de suaves émotions, est-elle si difficile à supporter quand on est deux pour en sentir le poids. Hélène, continua Marie

avec une expression qui peignait toute la puissance des pensées dont elle croyait cacher la source, le sacrifice que s'impose Girard en vous quittant, n'esl-il pas une nouvelle preuve de sa tendresse? Que sont quelques jours d'absence lorsqu'elle doit vous donner une vie toute entière de félicité ; lorsque, pour vous obtenir, son cœur ne connaît pas d'obstacles qu'il ne puisse braver, parce que devant lui s'ouvre une perspective qui fait tout entreprendre pour atteindrelebonheurqu'elle promet, Hélène, croyezmoi, l'amour que vous inspirez ne peut rien perdre à un éloignement passager : on aime qu'une fois ainsi dans toute sa vie.

Ici l'héritière de Sassenage s'arrêta; l'émotion dont elle ne pouvait se défendre l'empêcha de continuer ; mais elle se dem -.nda mentalement si Hélène avait compris qu'elle seule avait droit de gémir sur sa destinée.

Ah! pensait-elle, que l'altento me semble- Tome H. 8

rait légère à moi , si je pouvais espérer , quelques heures seulement, le bonheur qui

sera le sien pour toujours

Hélène et Girard n'osaient rompre la méditation dans laquelle Marie paraissait plongée ; son discours, où le chevalier venait de reconnaître l'épanchement d'une àme toute à lui , avait aussi inspiré à son amie une pensée douloureuse. Tous deux ils plaignaient , cette charmante créature , qui devait encore naguère espérer un avenir exempt des peines du cœur. Qu'elle leur parut belle dans sa muette affliction : pâlie par les souffrances physiques , mais plus encore par un chagrin qui la dévorait , Girard la compara un moment à l'un des chefs-d'œuvre auxquels le ciseau d'un grand maître a donné toutes les perfections, moins la vie.... Ici la vie refusée à un chef-d'œuvre de la nature , c'était l'amour du chevalier. . . Pour que Marie éclipsât Hélène, pour qu'elle devînt une

beauté parfaite, animée du sentiment qu'elle eût inspiré selon ses désirs , cet amour fût devenu l'étincellede Promethée : il eût épandu des roses sur son teint , fait briller son regard, empreint de grâce son sourire, prêté un nonveau charme à sa voix : il lui eût, en un mot, donné ce complément d'existence où le bonheur se reflète au-dehors en joies trop vives pour être contenues dans le cœur : enfin , cet amour seul aurait pu imprimer à la physionomie de Marie , cette expression de bonté qui naît d'une satisfaction constante.

Girard , dont l'âme sensible avait, en quelque sorte, analysé tout cet ensemble de perfections détruit par son indifférence , se sentait entraîné à la pitié pour Marie, qui, malgré elle, sans doute, éprouvait prés de lui un besoin impérieux d'aimer; mais il ne ressentait qu'une douce compassion s'attachant au malheur de Marie, et qu'augmentait le

rogrei de ne pouvoir ramener celte femme à Maulé&n.

Marie avait trop compris cette sorte d'aumône d'un cœur qu'elle eût voulu émouvoir à d'autres titres ; son imagination s'enflamma en voyant Girard presser une des mains d'Hélène ; elle se leva , et se promenant dans la salle en suivant le cours de ses pensées ;

— Oh ! non , se disait-elle, il ne comprend pas le sacrifice auquel il va me conduire dans quelques heures; il ne peut deviner le supplice qui sera le mien lorsque Mauléon

Ah ! cette seule idée me fait frémir. . . le reste me fera mourir je l'espère, et je souris à ma fin prochaine, parce qu'alors j'aurai cessé de souffrir

— Vous ne vous couchez pas, Hélène, demanda la pauvre Marie; je conçois que devant vous séparer du chevalier demain de bonne heure, vous ne voulez pas perdre le peu de temps qui vous reste à passer ensem-

ble. Si vous le permettez, mes amis, je me

retirerai non pour dormir : il y a long;

temps que je ne dors plus; mais je me reposerai afin de ne point éprouver de faiblesse pendant le trajet qu'il me faudra faire pour me rendre à Avignon.

— Je vais vous conduire , ma bonne Marie, dit Hélène.

— - Oh! c'est inutile... merci Puis

embrassant la jeune fille an front , elle salua le chevalier et sortit.

— Voyez donc, Girard, Tobie s'est endormi sur cette chaise , comme s'il était dans son lit ; je vais le réveiller.

— Non, Hélène, laissez-le dormir ; je lui rappelerai un service qu'il doit me rendre , aussitôt qu'il fera jour ; en attendant respectons son sommeil.

— Que peut-il faire pour vous , demanda la jeune captive.

— Vous le verrez , mon amie ; causons

de nos intérêts , c'est-à-dire de notre amour, et promettez-moi, Hélène, que je n'aurai pas à gémir en vous quittant, de l'idée que vous serez sans force quand je vous aurai quittée.

— Mais je ne sais, cher sire, si je puis vous assurer une chose dont je doute moimômo. Dites-moi d'f^bord où vous conduirez Marie après son mariage: voilà sur quoi je baserai la résolution que vous attendez de moi.

— Je veux et je dois vous satisfaire , répondit Girard en passant son bras autour de la taille d'Hélène; car tu es un enfant, qui ne veut faire aucune réflexion sur la position de cette pauvre femme : elle mérite cependant de ta part plus de pifié que de jalons e. Dis, ma bien-aimée , crois-tu que je la conduirais à un autre , si je l'aimais un peu , et dois-je, parce que lu es injuste envers moi, refuser à la fiancée de Mauléon l'assistance

que je lui dois comme femme? Marie, heureuse, serait pour moi une personne inditiérente ; malheureuse, elle a droit à mes soins s'ils lui sont utiles. Bannie de sa famille après une faute pour laquelle ton sexe doit se montrer peut-être plus indulgent encore que le nôtre, je te verrais avec chagrin manquer de générosité envers elle.

— Girard, je n'ai pas le droit d'être sévère : d'aujourd'hui, je l'ai perdu...

— Que dis-tu , Hélène ? ce langage ne saurait te convenir, même si lu veux faire allusion à un élan passionné pour lequel je t'aimerais davantage s'il était possible. Le droit d'être sévère est celui de ta pureté angélique; mais ta piété t'inspira plus dignement lorsqu'elle te fit accueillir Marie comme une sœur, et non en coupable. Plus tard , la défiance, naturelle peut-être, à une destinée que tu croyais vouée au malheur, a pu , je le conçois encore, te faire regretter une in-

limité où se révélèrent à toi des sentimens qui bientôt n'existeront plus en elle , et qui pour moi sont un sujet de chagrin , puisqu'ils préoccupent ton esprit au point de te faire douter de mon amour. Je voudrais pouvoir me séparer entièrement de Mauléon et de sa femme ; mais, mon amie , je ne le puis : la volonté du baron est qu'ils habitent Paris, et je te l'ai dit, je suis forcé de m'y rendre.

— Avec elle, Girard?

— Non , mon Hélène . avec eux, réponpondlt le chevalier en souriant; tu sens bien que Mauléon ne la quittera plus lorsqu'il aura acquis le droit de la protéger luimême.

— Et pourquoi est il indispensable que vous alliez à Paris , mon ami ? Ce voyage me sera fatal , je le prévois : c'est là que se fixera ma destinée .. De grâce, ne parlez pas ; mes pressentimens ne m'ont jamais trompée; val-

nement vous voulez m'amener à clouter de l'avertissement que j'ai reçu : Girard , je vous le répète, ce voyage me sera funeste... AhL. quelle horrible image , dit Hélène , qui en ce moment semblait repousser de la main un objet qui fatiguait sa vue et la faisait frémir.

— Hélène , tu veux donc que je renonce à toi ? Eh bien ! écoute ; et si après ra'avoir entendu tu ne veux pas que je parte, j'abandonnerai ce voyage ; maiâ je ne croirai plus que tu m'aimes, si tu l'exiges alors.

« Je voulais, poursuivit gravement le chevalier, épargner à ton cœur un grand chagrin ; tu me forces à parler : résigne-toi à ce que je vais l'apprendre. Ton père ne peut plus te secourir... Dieu ne permet plus qu'il puisse te revoir... il est...

— Mort , prononça Hélène avec le cri de

l'àme... Orpheline...! je ne verrai plus mon

père... Hélas! ma douleur se trompait d'ob-

et ; mais je sentais la main pesante du sort

qui m'oppressait ; j'entendais sa voix qui m'avertissait qu'un malheur affreux m'avait frappée... Vous avez encore quelque chose à m'apprendre, G rard ; dites , dites : que d'un seul trait je vide ia coupe de souffrance que Dieu m'envoie... Mon père! dit-eUe au milieu de ses larmes , perdre mon père sans qu'il me connaisse, sans qu'il apprenne les maux que m'offrit la vie qu'il m'avait donnée... sans qu'il ait pu verser une larme sur ma triste destinée. Oh ! tout est fini , plus d'espoir d'être à vous, Girard : ma liberté est morte avec mon malheureux père...

— J'augure mieux, Hélène, de la justice du roi et de ma renommée*.. Laisse-moi partir et je jure de réussir... Mais si je reste, apprends que je ne pourrai plus pénétrer près de toi s .ns compromeître ia vie du bon Toble...

— Oh ! partez, Girard, et que les jours du vieux serviteur ne soient pas menacés.... Ne

serais-je pas complice d un crime , s'il cédait à la prière que je lui ferais de vous laisser revenir, et si j'attirais la vengeance sur ses cheveux blancs , que ne respecterait pas le poignard homicide de la duchesse de Poitiers. Partez, chevalier, dussé-je ne plus vous revoir et en mourir de douleur.

— Par mon patron, vous vivrez , répondit Tobie qui s'était éveillé aux paroles animées de la jeune fille ; vous vivrez , car vous êtes un ange, et le ciel ne peut vous oublier toujours. Il récompensera vos vertus: vous serez dame de Briord. Alors, je pourrai mourir content et tranquille; celui qui vous aura rendu au monde , n'aura pas beso n que je lui dise ce que vous valez ; il vous connaîtra ; ma tâche sera finie. Et quard je ne serai plus , continua le gardien de plus en plus attendri, vous donnerez quelques larnics à ma mémoire , en vous souvenant que le vieux serviteur a senîiles siennes couler avecdélices

lorsque vous payâtes trop chèrement ses services, en conservant ses jours au prix du bonheur qu'il ne vous eût pas refusé, même avec la certitude qu'il lui coûterait la vie. Vous ne devez pas craindre d'être oubliée, poursuivit le vieillard : celui qui vous a vue , ne peut perdre le souvenir de tant de charmes, unis aux qualités divines que vous possédez. Dieu merci , il est digne de vous l'homme qui vint vous offrir son dévoûment lorsqu'il vous croyait encore lépreuse. C'est que , voyezvous , dit Tobie en secouant la tête , ils sont rares les seigneurs qui eussent respecté le malheur, sous l'empire d'une passion à laquelle rien ne résiste sans une vertu surnaturelle. Rassurez- vous donc sur les suites de ce voyage qui vous afflige tant ; le sire de Briord vous a donné plus de garanties de son retour qu'il n'en fallait pour vous convaincre de sa loyauté et même de son amour. Mais à votre tour , ne devez-vous pas lui prouver.

par une confiance sans bornes , que vous appréciez le sentiment plein de délicatesse qui le porte à combattre les obstacles opposés à votre union ? 11 ne veut pas , le noble chevalier , que vous ayez à rougir de lui appartenir, comme une femme qu'il ne se fût pas donné la peine de demander, si elle eût été l'objet d'une passagère tendresse.

« Comprenez donc, enfin , que le sire de IJriord ne peut vous devoir à un enlèvement, parce que la compagne de sa vie , celle qui portera le nom de ses nobles aïeux , doit se présenter pure au pied de l'autel. Voici le jour, ajouta le vieillard après quelques instans ; messire , je vais au devant de l'écuyer que vous attendez.

— Allez, mon brave, répondit Girard :

j'ai promis d'être ce soir à Avignon. Ma bienaimée , poursuivit le chevalier avec une tendresse rêveuse , lorsqu'il fut seul près d'Hélène , tu m'écriras souvent , n'est-ce pas ?

de mon côté , je te tiendrai au courant de mes démarches , et lorsque mon écuyer t'apportera mes lettres, lu lui donneras celles que ta main aura tracées pour ton ami , %t qui devront livrer à mon âme toutes les pensées dont je serai avide. Je t'enverrai toutes les miennes sans restriction aucune ; car je n'en aurai pas une seule qui ne puisse se révéler à toi : mon âme sera de verre pour l'ange de la tour. Ne perds pas un instant de vue que cette absence est la dernière ; encore quelque temps , et la vie te montrera son brillant côté. Sèche tes larmes , chère amie ; que l'espérance en efface la trace , en éloigne la cause. L'amour de Girard te reste, et tu dis qu'il te suffit pour que tu sois heureuse.

— Oui , bien-aimé , je vais croire que je te reverrai ; ton cœur ne saurait me tromper. Je pleure ; mais ne crois pas, Girard, que je doute de ton retour. Je ne suis pas menacée de te perdre, toi... non. C'est mon

père que je pleure; c'est cette nouvelle qui cause le chagrin où tu me vois... Un père , vois-tu , doit emporter dans la tombe une partie de nos affections ; on l'aime de ceite région du cœur qu'un amant ne peut remplir... Mais je m'abuse, poursuivit Hélène avec effroi ; toujours cette voix qui part de là, ajouta-t-elle en se frappant le sein , me crie que la mort doit nous séparer bientôt... Ah ! dis-moi , Girard , dis-moi qu'elle ment cette voix sinistre... Et l'héritière de Poitiers, soulevée un moment deson siège par une contraction nerveuse , y retomba anéantie et le regard fixé sur le chevalier qui, à la vue de cette agitation violente, frémissait lui-même de l'horrible avertissement dont son amie était poursuivie. En proie à une douleur qu'il eût voulu lui cacher, il la pressait sur sa poitrine, comme pour la dérober à la main qui semblait la menacer. Mais Hélène , insensible aux caresses de son ami, restait froide et

— in —

glacée dans le cercle vivant qui Tentourait i son sang ne circulait plus ; une torpeur effrayante s'était emparée d'elle. Girard, dont la voix vibrait ordinairement avec tant de charme à son oreille, n'était pas entendu, et cependant il lui disait :

— Oh ! parle, parle-moi, je t'en conjure ; je resterai si tu le veux... Hélène, ma bienaimée, ne me regarde pas ainsi... Oh ! mon Dieuî... je deviendrai fou si cet état dure encore cinq minutes... On étouffe ici... de l'air ! de l'air ! et Girard, enlevant son amie dans ses bras, la porta dans le jardn , où la fraîcheur dumatin eut bientôt rendiu à Hélène le sentiment qu'elle avait entièrement perdu. La joie qu'en éprouva son amant, succédant à une crainte horrible , ie livra à une tendresse frénétique : ses basers couraient, avec une rapidité qu'elle ne put maîtriser, sur ses yeux, ur son front , sur son cou ; peutêtre allait-il lui apprendre le secret du baiser

de Julie : de ce baiser si prompt à étouffer la voix qui crie grâce au séducteur ; de ce baiser brûlant dont une étincelle suffit pour consumer vingt ans d'innocence. Marie , en s'offrant aux regards du chevalier, arrêta la Ibugue de ses délirantes caresses. Mais Girard n'en put réprimer assez promptement l'essor pour le dérober à mademoiselle de Sassenage, et le sein de celle-ci fut convulsivement soulevé par un douloureux soupir.

Marie portait cet habit de chevalier sous lequel elle avait quitté le château de Sassenage; on voyait sur son visage une résignation presque gaie, et sans l'éclair de jalousie que sa volonté n'avait pu cacher. Marie n'eût pas ressemblé à celle qui la veiile, témoignait, par sa tristesse , combien lui serait pénible le sacrifice qu'elle allait consommer à Avignon.

D'une manière all'eclueuse pour Hélène ,

mais seulement polie avec (lirai ù, elle ex- Tome ii. 9.

primait le regret de quiti er l'une et de donner à l'autre l'embarras de l'accompagner, lorsque Tobie rentra.

— Les chevaux sont prêts, dit-il à Girard ; votre écuyer vous attend... et le poussant du coude, il l'engageait tout bas à brusquer les adieux.

Hélène à compris que l'heure est venue où il faut qu'elle se montre forte ; elle détache son voile ; puis en ceignant la taille de son ami ,

— Girard , lui dit-elle , voici une écharpe telle qu'on la doit au chevalier qui va combattre pour la dame de ses pensées ; mais vainqueur ou vaincu , revenez ; la récompense vous attend... Partez, sire de Briord, ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel , et que Dieu vous ramène... Puis, se tournant vers Marie , Hélène ajouta : n'oubliez pas , mon amie , la pauvre prisonnière de la

tour , et soyez heureuse autant que je le désire.

. — A bientôt, Hélène , murmura Girard d'une voix étouffée... ensuite à toujours... Et le chevalier , entraînant Marie d'un pas précipité , s'élança hors de la chambre.

A peine la porte était-elle refermée que l'éplorée captive, tombant à genoux, s'écria, en joignant ses petites mains : ah ! merci, mon Dieu , il n'a pas compris que jamais nous ne nous reverrons... Jamais... Oh!

c'est affreux cette pensée : ah! oui, ajouta-t elle avec un de ces tristes sourires que doivent montrer les anges souffrans, si les anges souffrent , oui , c'est affreux ; mais cela tue promptement.

Nos trois voyageurs étaient arrivés au vilvillage de la Suze sans prononcer une parole : Girard craignait de rompre le silence qui le livrait sans contrainte à une émotion puissante, dont il eût vainement essayé de clian-

ger l'objet. Le pressentiment d'Hélène se dressait devant lui terrible, menaçant; sa main , appuyée sur l'écharpe que son amie lui avait donnée, pouvait à peine dérober les palpitations du cœur qui bondissait dans sa poitrine.

La situation violence où se trouvait le chevaler n'échappa pas à Marie; mais elie ignorait une rartie des craintes qui la rendaient plus douloureuse encore que la séparation si douloureusement accomplie. Cet abattement silencieux et rêveur la contrariait : elle avait espéré que ce voyage lui ofîrirait l'occasion d'épancher son àme , en confiant à Girard le déplaisir, disons plus , le dégoût sous l'empire du quel elle allait contracter un iien indissoluble avec Mauléon , et l'embarras qu'elle éprouverait en voyant le comte et la comtesse de la Suze. Mais la pauvre femme réclamait en vain du regard un sentiment de pitié pour tant de souffrancesi, de celui qui ,

selon la pensée de Marie, les avait presque toutes causées. Girard ne pouvait en ce moment comprendre d'autres douleurs que les siennes ; car le souvenir d'Hélène absorbait toutes ses facultés. Il la savait livrée à cette crainte de ne plus le revoir, dont lui-même ne pouvait se détendre. Son cœur restait étranger à tout ce qui eût pu le distraire du cours de ses idées. Cependant, la tristesse de sa compagne de voyage finit par fixer son attention ; s'il ne chercha pas alors à la faire parler, c'est que peut-êlre sa vue lu' rappelait qu'elle était toujours, dans l'esprit de son amante , l'objet d'une défiance dont Hélène pouvait être détourn^^e lorsqu'il se trouvait près d'elle , mais d'un efTet déchirant sans doute en son absence. Peut-être aussi avaitil lu dans les yeux de cette jeune femme l'expression d'une tendresse qu'il redoutait , et qu'il se serait vu avec peine obligé d'éluder, par des lieux communs de politesse.

— Messire , lui demanda enfin Marie , est-ce déjà Avignon que je vois devant moi.

— Oui , mademoiselle , répondit Girard , et je me félicite de vous voir arrivée au terme d'une fatigue que je craignais pour vous.

— Je ne la sentais pas , Girard , dit Marie avec une expression affectueuse. Puis, réprimant aussitôt l'élan de son âme, elle continua : je ne la sentais pas , toute occupée que je suis des personnes que je vais revoir, et de l'état pénible où vous êtes vous-même. Je ne songeais guère à une fatigue que je

prolongerais volontiers tant je redoute

la vue des amis de mon père, malgré la généreuse indulgence dont je ne puis douter , et le désir que vous avez tous de contribuer à mon bonbeur.

— i;assurez-vous , mademoiselle : parmi les personnes dont vous redoutez la présence, pas une ne se souviendra d'autre chose que

de l'intérêt que toutes vous portent : dans le nombre il en est une chez qui cet intérêt mérite un tendre retour; et que quelque chose de plus qu'il y a quelques mois, le sollicite aujourd'hui de votre cœur.

Marie ne répondit pas ; mais un léger frémissement parcourut tout ses membres...

Elle pensait que s'il devait lui être iacile de se laisser aimer de Mauléon , il lui serait impossible de reconnaître son amour par le sien, qui restait à Girard malgré elle. Toutefois la pauvre créature savait trop bien que les sentimens du chevalier n'excéderaient jamais les bornes de la plus stricte pitié , pour oser lui confier les tourmens que le mariage allait accumuler sur sa vie. Elle se renferma dans sa douleur , dont la cause fût devenue pour le confident un nouveau sujet de froideur et de blâme. Marie se rappela à temps un passage du billet qu'elle avait reçu de Girard deux jours auparavant, et dans lequel il lui disait :

« Vous vous devez à Mauléon : à lui seul ap- « partient une affection que vous lui avez « jurée. Dois-je vous redire , madame, que 0 vos amis s'affligeraient d'un changement « impardonnable dans votre position ; et que « ce serait vous fermer leur cœur que de " persister à repousser celui que vous avez « captivé.Mauléon seul peut vous rendre une « condition qui cachera è tous les veux que « l'héritière de Sassenage avait un moment « oublié la gloire de son nom. Marie, écou- « tez-moi sans que votre orgueil s'irrite , et « suivez les conseils de celui qui cesserait « d'être votre ami , s'il ne parvenait à vous « persuader. A Mauléon appartient unique- « ment le pouvoir de réparer une faute que p vous lui avez laissé commettre; et toute « son âme vole audevant d'une satisfaction « qu'il brûle de vous donner. Ne le mettez « donc pas au désespoir par des dédains qui « vous condamneraient à mes yeux , comme

au jugement du monde ; car si l'on pardonne volontiers aux égaremens de l'amour, on blâmerait , sans admettre d'excuse , la femme assez perfide pour se jouer des tourmens de celui qu'elle aurait subjugué par ses charmes, par ses promesses, pour l'abandonner ensuite. Si à son tour elle était malheureuse, à elle seule en serait la faute ; elle n'inspirerait aucune pitié. Écrivez à Mauléon, et croyez bien qu'il est digne de vous. Marie, pour la dernière fois, suivez mes conseils ; et ne m'imposez pas l'obligation de vous retirer mon amitié, en persistant à éloigner celui qui, aujourd'hui, est devenu le seul lien qui puisse nous réunir quelquefois. «

« Oui j'ai lu cela , écrit de la main de l'homme devant lequel j'allais encore laisser parler mon âme, murmurait Marie de Sassenage... Puis elle ajouta , toujours en se parlant à elle-même :^oh I tais-toi, pensée indis-

crête ;' il ne te comprendrait pas ; et si je puis conserver son amitié au prix du sacrifice qu'il demande , ma vie y succombera je l'espère assez vite , pour que le supplice soit court.

Ces réflexions avaient conduit Marie au but' de son voyage î elle venait de traverser les rues si bruyantes , si populeuses d'Avignon , sans donner un regard à la foule qui s'y pressait, tant ses préoccupations l'avaient isolée au milieu du tourbillon qu'on voyait s'agiter à ses côtés.

Au moment où nos voyageurs arrivaient au palais du cardinal de Saint-Vital , un cri , parti d'une des croisées , tira Marie de son accablement ; deux minutes après , Mauléon la recevait dans ses bras avec une joie délirante,

— Te voilà, lui dit-il à voix-basse , enfin, tu m'es rendue... Je suis fou de bonheur, ma belle amie ; mais comme tu es pâle et chan-

gée ! tu souffres... ah ! viens vite, le repos est nécessaire à ta position... Et portant à demi à Marie il la conduisit à la chambre où l'attendait la comtesse.

L'héritière de Sassenage embrassa cette dame avec timidité : mais aussitôt elle fut rassurée par les paroles affectueuses qu'elle lui adressa , sans y mettre ce ton de protection ou de pruderie , qui eût navré cette pauvre enfant.

— Venez , ma chère belle , venez , nous vous attendions avec impatience. Le cardinal a obtenu toutes les dispenses qui nous inquiétaient ; à minuit vous serez mariée par lui , dans la chapelle de ce palais.

— Oh ! madame , que votre indulgence m'est nécessaire ; mais aussi que je me sens consolée d'en être l'objet, quand je la trouve si oublieuse des reproches que j'ai mérités; et lorsqu'elle me révèle une amitié à laquelle j'osais èi peine aspirer encore, ne dois-je

pas me trouver trop heureuse de la posséder quand je n'en suis plus digne.

— Je ne vous pardonnerais pas d'en douter , entant : cachez vite ces larmes , elles affligeraient celui qui vous adore ; celui dont le choix m'a paru si parfait que je n'ai pas un instant blâmé votre conduite. Les faiblesses de l'amour doivent-elles, d'ailleurs, trouver tant de sévérité dans un sexe qui ne peut jamais être assez sur de se ses principes pour ne pas redouter l'autre. Je n'ai pas la prétention de croire que j'eusse été meilleure que vous ne l'avez été , si privée comme vous d'une mère , je me fusse trouvée dans une situation pareille à la vôtre. Ne parlons plus de cela — Votre bon père m'a délégué ses droits ; je ne l'ai pas trouvé bien diJOScile à pardonner , et je puis vous assurer que ce n'est pas sans espoir de vous réunir un jour , que je l'ai quitté. Celui qui demandait k Dieu de bénir l'union de sa fille, ne lui a pas fer-

mé son cœur. Marie , poursu'vit la comtesse avec une intention qui n'échappa point à la belle fiancée , vous pouvez être heureuse ; Mauléon possède des qualités qui nous ont tous captivés ; il vous aime avec passion , et vous devez à son amour un sincère retour. Songez Marie , à ce qu'il vous sacrifie ; car , froissé par l'orgueil.des hommes trahi par les femmes, peut-être il s'était créé un bonheur de cette vie aventureuse, qu'il a quittée à votre première intimation; ne la lui faites pas regretter , lorsque le monde vous devra de lui avoir rendu un seigneur fait pour y jouer un rôle honorable. En vous plaçant près de lui commela sauve-garde de son ame un moment égarée, restituez-la aux vertus sociales, épurée par la puissance du sentiment que vous lui avez inspiré.

— Madame , je mériterai la précieuse sollicitude que vous daignez m' accorder, et mon cœur tiendra compte au sire de Mauléon de

l'affection qu'il a pour moi. Je tâcherai ma noble protectrice, d'imiter vosvertus; et mes devoirs me paraîtront doux à remplir, si je parviens à me rapprocher du modèle que je veux suivre.

Mauiéon , les yeux ïixés sur son amie , avait pu juger que l'entretien à voix basse qu'elle avait avec la comtesse , lui était pénible. 11 profita d'un moment de silence entre les dames pour s'approcher d'elles.

— Ne seraiî-il pas sage, dit-il à sa fiancée , de vous reposer un peu : la fatigue de la route a changévostraitsd'une manière qui m'inquiète. N'êtes-vous pas de mon avis, Madame , ajouta-t-ii en regardant;la comtesse avec un regard qui demandait une approbation.

— Sans doute , messire , vous avez raison rtouîe au plaisir de voir cette chère enfant, j'oubliais même que cet habit n'est pas commode. Je vous l'enlève, et je dispose de votre appartement pour elle : vous le voulez bien,

n'est-ce pas, ajouta avec un sourire plein de malice , la jolie dame de la Suze.

— Jelle demande, dit le comte, en baisant la main de Marie : n'est-ce pas cette nuit qu'il sera l'heureux époux de notre charmante voisine.

En ce moment un regard aiîccUieux de Girard avait animé les traits de la triste demoiselle, d'un éclair de bonheur.

— Vous rougissez , continua le comte qui crut que sa remarque avait produit la teinte rosée qu'il voyait sur les joues de Marie, si pâles à son arrivée. Allons, allons, 1 faut me pardonner de m'être fait rinierprèie de Léon, qui certainement pense bien au-delà de tout ce que je pourrais dire.

— Georges, vous êtes incorrigible, dit ia

comtesse en frappant légèrement la maiîî de

son mari, et votre ami est plus sage que vous,

puisse qu'il sait se taire. Venez, continu -l-

elle en passant son bras dans a'Uù de Marie ; Tome ii. ÎO

le comte est incapable de modérer la jo;e que lui cause le bonheur de ceux qu'il aime : passez lui, en faveur du motif, l'incontinence de son langage.

— Je vous laisse aussi, mes amis, dit le comte aux jeunes seigneurs qui se disposaient à conduire les dames jusqu'à la galerie, sur laquelle ouvrait l'appartement offert par le cardinal à Mauléon: j'ai une visite pressée à faire; je m'en acquitte et vous rejoins.

Le comte s'éloigna en chantant d'une voix assez fausse, une ballade d'Eustache Deschamps. Girard et Mauléon saluèrent les dames ; et ce dernier , emmenant le chevalier dans Id chambre qu'il occupait avant son départ, le questionna sur la tristesse dont il remarquait avec chagrin l'expression sur son visage.

Girard lui raconta les changeraens malheureux survenus dans la position d'Hélène, et

lui apprit en même temps qu'il partirait avec lui pour Paris.

— Mon voyage à Tarascon, vous le comprenez , sérail inutile ajoula-t-il; c'est même avec le plus grand soin qu'il me faudra cacher à la duchesse les démarches que je ferai pour briser cette volonté de fer qui retient ma pauvre captive. Car la vie d'Hélène paierait peut-être la résistance que je veux opposer au projet de cette furie. Mais je vous le dirai à vous . Léon , qui avez souffert de l'incertitude cruelle qui fait douter de ce qu'on désire le plus, j'ai laissé Hélène livrée à une défiance de sa destinée qui me fait frémir moi-même : je me sens entraîné à partager ses idées, que vainement j'essaie de repousser de son cœur. Si le voyage que je vais entreprendre devait se prolonger, Léon, il lui deviendrait funeste : la pauvre enfant, se croyant séparée de moi à jamais , se laisserait mourir pour abréger ses soutfrances...

Elle me l'a dit, et ses paroles étaient vraies, car chez elle l'amour est une de ces passions qui tuent, si le bonheur ne les couronne. Vous comprenez combien son imagination, occupée toute entière et sans distraction d'un sendment si puissant au milieu du monde, le lui fait plus impérieux encore dans la solitude , où tout contribue à le fortifier. Oh! oui , mon ami , la douleur tuerait Hélène dès qu'elle regarderait mon retour comme impossible. Cher ami, poursuivit Girard, à votre tour, rendez-moi l'espérance; les adieux d'Hélène ont presque éteint en moi cette consolatrice, si ingénieuse à cacher les obstacles et qui m'eût rendu fort , malgré le chagrin d'une séparation, si j'avais pu la conserver après avoir quitté celle que vous nommez si justement l'ange de la tour.

— Mon ami , répondit le jeune seigneur, j'ai vécu sous l'influence d'un adieu tel que celui qui vous accable , et je vous plains.

Cependant, vous avez une consolation qui m'était refusée : Hélène désire voire retour ; Marie redoutait le mien. Vous quittiez votre amie pour l'obtenir ; moi je laissais la mienne parce qu'elle ne voulait pas me suivre. N'aije pas néanmoins triomphé des obstacles , malgré mon peu de confiance en la Providence , qui vient de combler mes vœux en me ramenant Marie par s:: propre volonté , du moins je l'espère , ajouta Mauléon en soupirant. Vous triompherez aussi, Girard ; vous serez heureux , car le ciel vous doit à vous la récompense d'une vie toujours exempte de blâme. Sans doute , ce que vous venez de m'apprendre est fait pour vous ébranler, mais non pour vous décourager. Je vous seconderai de tout mon pouvoir, de toute ma volonté, poursuivit l'amant de Marie ; et s'il m'était donné de hâter pour vous le jour qui luit pour moi, je donnerais dix des belles années que je vais passer près de ma bieu-aimée.

C'est vous dire quel prix j'attache à votre bonheur, et mon dévoùment ne se fera pas faute devons le prouver. Maintenant, cher Girard , faites comme moi : tirez un épais rideau sur l'avenir pour vous contenter du présent, qui n'est sans charmes ni pour vous ni pour moi , bien que tous deux nous puissions douter , moi de l'amour auquel je veux croire, vous de la félicité à laquelle vos vœux aspirent, et qu'Hélène désire autant que vous.

« Il est décidé que nous partons dans trois jours, continua Léon; tous nos préparatifs sont faits: la comtesse de la Suze a bien voulu m' aider dans le choix des bijoux que je désirais offrir à ma belle fiancée ; ne pouvant transporter de gros bagages , nous nous restreindrons aux choses les plus nécessaires pour la route.

— Vous avez bien fait, Léon , d'agir avec promptitude dans cet arrangement d'attirail

auquel je ne songeais pas. Dites-moi, avezvous revu ce bonRairaonnet.

— Oui, mon ami , hier, nous nous sommes séparés en sortant de l'audience du pape , qui , enfin , a reçu les routiers.

Ils doivent quitter Avignon quelques jours après nous ; je vous dirai même que Raimonnet a été ravi de la réception du Saint- Père , et de l'honneur qu'il a fait aux chefs, en les engageant à n^ster parmi les officiers de sa maison jusqu'à leur départ. Notre amj doit venir demain matin pour vous dire adieu et être présenté à ma femme.

— J'aurais été fâché de partir sans le revoir, répondit Grard : je trouve bien Raimonnet un pou rude; mais son cœur est excellent et son jugement parfait.

— Venez-vous avec moi, chevalier? je passe chez le cardinal pour le prévenir que ma fiancée est ici.

— Je vous suis, mon cher Léon ; je dois une

visite a son éminence. J'ai d'ailleurs besoin de vous entendre parler de votre bonheur, pour oublier un peu la tristesse que je ne veux pas laisser voir à mes amis aujourd'hui. Je vous ai fait perdre un temps précieux à vous occuper de mes soucis, et vraiment le jour était ma! choisi.

— Girard, j'ai plus besoin que vous de métourdir sur le cours de mes idées ; car la réflexion pourrait diminuer beaucoup le bonheur que me promet cette journée.

« Vous le niez en vain, Girard, voire cœur éprouva une vive satisfaction lorsque Mauléon vous offrit la comtesse d'Étampes pour présenter avec vous mon fils au baptême. Mais ne craignez rieu, je serai discrète, et

je ne ferai pas connaître à Hélène le charmant sourire, le regard très-tendre dont vous payez les gentilles avances de cette belle dame.

— En vérité, Marie, vous vous méprenez grandement sur les sentimens que vous supposez à la comtesse pour moi et sur ceux qu'elle m'inspire

— Je pourrais peut-être me tromper sur les vôtres , chevalier ; mais ceux dont vous êtes l'objet ne sont pas assez cachés pour que vous puissiez essayer d'i ne pas les comprendre. Personne , plus que moi, continua Marie, n'est à môme déjuger de vos sensations : ne me suis-je pas surprise plus d'une fois à en chercher une qui vous vînt de moi ; et parce que jai perdu mon temps à l'épier, croyez-vous que je vous pardonnerais encore d'oubl.er... Hélène pour une elle n'acheva pas.

— Marie, ne savez-vous pas combien l'amitié

qui nous lie est nécessaire à ma vie; ne vous ai-je pas dit mille fois qu'après Hélène, c'est vous qui possédez ma plus vive affection? Pourquoi me rappeler toujours un sentiment qui, sans doute ne m'était pas destiné, puisque ma volonté a pu se montrer forte à le repousser. Vous n'ignorez pas, d'ailleurs» que Madame d'Étampes est l'objet de mes so'.ns , parce qu'elle seule peut obtenir la justice que j'attends du roi , et que je ne dois pas me montrer ingrat aux démarches pressantes qu'elle prend la peine de faire en ma faveur. Si la comtesse me portait un intérêt plus tendre, serait-elle aussi empressée d'obtenir Id liberté d'Hélène, qui doit m'éloigner d'elle?

— Aussi ne se presse-t-elle qu'en paroles , répondit Marie. Girard ,' vous pouvez me croire , j'ai sa mieux que vous analyser chacune des promesses de la comtesse : pas une ne m'a démontré que vous puissiez espérer

une réussite , si vous persistiez à lui lermer cette région du cœur où les sens étouffent le cri du remords. Il taut donc vous résigner à l'oubli du serment de fidélité que vous avez fait à Hélène , ou renoncer à la protection de madame d'Étampes.

— Jamais, Jamais, Marie. Si j'étais assez infâme pour devenir sourd aux cris de ma conscience, jusqu'à me laisser subjuguer par les paroles où les charmes d'une fem.me , je maudirais le jour où pareille perfidie me rendrait parjure , et je haïrais de toute la puissance de mon âme celle qui me ferait payer aussi lâchement un service.

Marie, agitée d'une émotion indicible, avait écouté le seigneur de Briord avec un calme péniblement obtenu ; mais elle frémit en entendant ces derniers mots ; car elle y trouvait la confirmation de ce qu'elle craignait pour elle-même Les femmes, malgré le tact qu'on ne saurait leur refuser,

ont quelquefois un ab;;îidon de confiance en leurs charmes qui les fait persister dans leurs illusions , lors même qu'il ne leur est pas permis d'en espérer la réalisation.

Mais nous devons jeter un regard en arrière pour faire connaître au lecteur les causes qui amenèrent l'entretien qu'il vient délire, et le laisser juger lui-même de la position délicate où se trouvait Girard , loin de son Hélène qu'il adorait , et près de Marie , qu'égarait une passion aussi persistante que malheureuse.

La pauvre femme s'était bien efforcée d'arracher de son cœur un amour dédaigné ; mais chaque jour , elle le sentait plus puissant, et si elle comprenait qu'il ne Sui serait pas possible d'enlever à Hélène quelques instants de sa félicité , hélas ! bien incertaine , elle espérait au moins que le chevalier n'accorderait pas aux charmes de la

comtesse d'Élampes un hommage qu'il refusait aux siens.

Depuis huit mois nos amis avaient quitté Avignon : Marie en victime résignée, était partie trois jours après son mariage, accompagnée de son époux et de Girard . En arrivant à Paris, ce dernier habita le même hôtel que son ami : il lui avait fait à cet égard tant d'instances que le chevalier avait dû se rendre à ses désirs. Madame de Mauléon, sans joindre ses prières à celles de son mari, avait laissé lire dans ses yeux combien elle désirait qu'il acceptât. Us vécurent donc ainsi jusqu'au moment où nous venons de retrouver Marie et Girard au commencement de ce chapitre. Elle s'était composé un bonheur factice des prévenances du jeune seigneur , qui peut-être , ne trouvait pas dépourvus de charmes les instans qu'il passait près d'elle ; car à elle seule il pouvait parler d'Hélène sans contrainte. 11 lui confiait aussi les démar-

ches qu'il faisait , le peu de résultat qu'elles obtenaient ; et madame de Mauléon pleurait en le voyant malheureux , bien que son cœur eût été brisé s'il fût venu lui dire j'ai réussi, Hélène est libre. Cependant le chevalier n'était pas changé pour elle: c'était toujours avec un vif déplaisir qu'il découvrait la persistance d'une tendresse qu'il désapprouvait , et qui n'échappait point à Mauléon, malgré la bonne intelligence qui régnait entre lui et sa femme. Pourtant , jamais un mot affectueux de Marie ne venait arrêter les progrès d'un mal qui tuait son mari , sans qu'il eût dit uneparole pour le faire comprendre. Girard méritait toute son estime ; il le savait , et se faisait un devoir de le lui prouver, par un silence absolu sur une douleur dont il n'était pas l'objet , mais la cause involontaire.

Admis chez le comte d'Étampes par la recommandation de leur ami commun, le sei-

gneur de la Suze, ils y étaient reçus non pour le roi, comme le comte était chargé de recevoir les étrangers qui venaient à Paris, mais pour eux ; la plus grande intimité régnait entre les deux maisons. La comtesse, spirituelle, gracieuse , jolie , avait sur Charles V une grande influence ; elle avait promis à Girard de le servir ; elle le servait en effet , mais ce n'était pas dans le but de l'éloigner de Paris. Marie s'était aperçue de cela avec cette perspicacité qui fait rarement défaut à la jalousie ; et l'on a vu ce qu'elle avait dit à cet égard au chevaher. Cependant le roi. qui, disait-on , ne refusait rien à Madame d'Étampes , offrait à Girard une charge à sa cour ; mais il ne voulait pas, lui assurait la comtesse , interposer sa volonté dans une affaire qui devait compromettre une grande fam lie , et entacher le nom illustre de la maison de Poitiers. Le mystère qu'il fallait mettre dans les démar-

ches qu'il faisait, donnait au chevalier une grande défiance à solliciter lui-même : il savait qu'à la cour rien n'est cache , et les avis qu'il recevait de Tobie lui imposaient le courage d'attendre la réussite que Madame d'Étampes lui promettait d'obtenir. Sur cela il ne fallait pas heurter les scrupules du roi , lui disait-elle , mais prendre le temps de l'amener doucement à comprendre qu'il serait juste et sage de rendreHéîène à la liberté. Girard, tout occupé des intérêts qui le mettaient en rapports journaliers avec cette dame , se montrait très-empressé à lui être agréable : souvent môme il s'était surpris à lui exprimerunesi vive reconnaissance, que la comtesse avait pu le croire plus afiectueux qull ne l'était en effet. Pourlani il y avaitloin, bien loin du sentiment qu'il éprouvait pour elle, à l'amour, culte qu'il avait juré à la pauvre captive. Nous devons l'avouer néanmoins,le chevalier ne doutait pas qu'il lui eût Tome II. 11

éié facile de posséder le cœur de sa protectrice ; ce n'était pas sans quelque orgueil qu'il écoutait les paroles aimables d'une bouche si jolie, et qui arrivaient à son oreille, plus caressantes encore parl'espècede mystère qu'elle semblait mettre à ne les faire entendre qu'à lui.

Cependant les lettres que le sire de Briord recevait d'Hélène le rendaient si inquiet, que Madame d'Étampes n'obtenait pas, malgré toutes ses gentilles agaceries , une pensée tendre, sans qu'elle causât au chevalier une vive douleur, sans qu'il se la reprochât aussitôt.

Marie avait vu les combats que se livrait Girard; elle avait vu aussi les petites menées de la comtesse , et elle s'était dit : je suis vengée si je deviens maîtresse de son secret. Je suis vengée, car s'il succombe, Hélène le

saura par moi et alors Madame de Mau-

léon n'acheva pas, même dans ce soliloque,

l'expression de sa pensée ; mais l'observateur eût pu lire sur ses traits, souriant à une large et complète vengeance , la cruelle satisfaction qu'elle en attendait. Toutes les fois qu'un envoyé parlait pour la tour, Marie écrivait à Hélène ; dans sa dernière lettre elle lui avait dit : « Je veille sur votre bien, cher enfant; le sire de Briord est en faveur ici: on l'a surnommé le beau chevalier vert,ettouteslesdames delacourenvientlesort de celle qui plaça sur son cœur l'écharpe blanche qu'on voit trancher sur la couleur verte de son costume, et révéler à leurs yeux la pureté de celle qui n'a pas comblé ses espérances. Pourtant, je dois vous le dire , Hélène , il faut que îe chevalier soit doué d'une vertu surnaturelle pour résister aux tendres regards qui le poursuivent , pour repousser les cœurs qui s'offrent à lui malgré la préoccupation à laquelle il se livre lorsque vous n'êtes pas là pour le fixer. Tranquillisez-vous donc, chère amie,

vous êtes bien aimée , et vous êtes injuste de vous plaindre de la Providence , puisque c'est lui qu'elle a destiné à vous faire oublier vos chagrins , et que cet amour, que vous possédez seule , fait ici le supplice des femmes les plus recherchées de la cour. Ah ! croyez-moi , dùt-il vous oublier quelques instans près de Madame d'Étampes , son ardente protectrice dans ce qu'il sollicite ici , vous seriez encore la plus fortunée des mortelles , car il ne se pardonnerait pas un instant d'oubli, dùt-il vous donner à lui pour toujours. » Cette lettre, comme on le voit, ne devait pas diminuer les tourmens d'Hélène : elle était étudiée avec une habileté de perfidie dont une âme jalouse est seule capable. Pourtant, Marie n'était pas méchante; mais quelle rivalité trouva jamais en elle une inspiration bienveillante envers l'objet qui la

froisse Lorsque la jeune captive reçut

cet écrit, un frisson mortel paralysa ses mem-

bres; sa tète égarée ne laissa pas un doute consolateur dans son âme : chaque mot confirma pour elle une certitude. « Je suis trahie, dit-elle d'une vo \ étouffée, en laissant tomber à ses pieds la lettre de Marie. Voilà donc la cause de ces huit mois d'absence; Girard , la duchesse de Poitiers fut moins cruelle que toi au moins : ellene me donna jamaisd'espérance;elle abreuva ma vie desoutfrances et de dégoûts; mais elle ne me trompa pas par d'odieux sermens. Ah ! mourir! mourir! s'écria la pauvre enfant, c'est tout ce qui me reste à faire pour réaliser mon rêve affreux : vienne la mort, et tout sera

véritable dans ce qu'il m'annonçait Mort

secourable, viens donc vite Fi de la vie,

je n'en veux plus : elle me pèse , elle m'obsède Hélène, dans ce premier accès de

désespoir, ne relisait pas même une seconde fois la lettre qu'elle avait reçue de Girard avec celle de Marie. .. Ce message si brûlant,

si rempli de tendres protestations, ne lui inspirait plus de confiance. Pourtant , si la jalousie eût été chez elle une p ission moins forte, sans doute elle eût trouvé dans ce que lui disait son ami , tout ce qui devait la rassurer. Mais rien ne pouvait lui rendre la raison lorsque ses soupçons fougueux étaient excités par le plus léger doute : l'infortunée dépensait sa vie comme le joueur qui jette au hazard l'or qu'il possède, pour arriver ou à la ruine ou à la fortune. Madame d'Etampes était devenue l'objet de toutes ses inquétudes : sans cesse elle la voyait prés du chevalier , exerçant sur lui cet empire que donne la beauté qui protège. Elle trouvait la reconnaissance qu'il croyait lui devoir trop audessus de ses bontés ; et si Girard eût été là , elle lui eût dit : « ah ! Laisse-moi captive , oubliée de tous ; ma liberté me coûterait trop cher. Si tu me restes, que me font la fortune, les honneurs, la liberté: ne suis-

je pas trop heureuse déjà lorsque le ciel m'a donné ton amour. Laisse -moi goûter en paix la douceur de tes caresses ; laisse-moi lire dans tes regards qu'il faut à ton bonheur Hélène, Hélène toute entière.... Et je me donnerai avec délices..,. J'oublierai tout pour que tu sois heureux , pour que tu ne me quittes plus , pour que près de moi , rien ne manque à ta félicité. Je ne ferai pas de restrictions ; et Dieu me pardonnera de t'avoir trop aimé , puisqu'il mît en moi la passion qui me dévore , sans me donner la force de la combattre.... Mais, continuait la pauvre enfant , il ne m'aime plus, lui ; madame d'Étampes à su m'arracher de son cœur : Marie ne me dit-elle pas à peu près cela. Oh je veux tout savoir.... Il me reste un moyen. difficile, dangereux, n'importe : je braverai tout pour acquérir une certitude. Je serai forte , je ne reculerai pas devant le danger ; car seulement ainsi , je pu^s espé-

ror encore , ou finir cette vie d'angoisses qui me tue trop lentement. Je suis décidée : si Tobie veut me servir , je saurai la vérité à tout prix : mon moyen est infaillible.

Le matin du jour où Marie et Girard s'entretenaient comme on l'a vu au commencement de ce chapitre , Madame de Mauléon avait reçu une lettre d'Hélène ; mais elle n'en avait rien dit au chevalier ; et lui-même , s'était abstenu de lui communiquer celle qui lui était parvenue. Pour la première t'ois, il avait lu ces pages remplies d'amour , sans y trouver la moindre expression de cette jalousie , qui toujours occupait une vaste place dans la correspondance de son amie. Heureux de la trouver aussi confiante à sa tendresse , Girard se sentait mal à l'aise pour parler de cet écrit à Marie ; il garda le silence , parce (îu'il ne se jugeait pas tout à fait sans reproche. Marie se taisait aussi sur ce que lui écrivait Hélène , par un

motif plus grave , et que nous connaîtrons bientôt.

Nous jeterons auparavant un regard rapide sur le Paris de 1373 , époque à laquelle se passaient les événemens groupés dans cette histoire. Nous suivrons Girard à l'hôtel Saint- Pol , qu'on appelait alors l'hôtel des Grands Esbattemens; nous pénétrerons avec lui dans la grande salle de réception, où Charles V livrait à l'admiration des courtisans les sentences justes mais trop multipliées , qui lui méritèrent le nom de Sage. Ce roi, qu'on ne surprit jamais à perdre de vue ni la grande et sublime mission du monarque, ni les obligations sacréesqu'elle impose, comprenait que le prince ne la reçoit pas de Dieu pour faire sentir à ceux qu'il gouverne que cet honneur était dû à sa naissance; mais aGn de pourvoir aux besoins qu'il doit reconnaître , et de prévenir les malheurs qu'il peut éviter , en exerçant la justice pour tous , en traitant ses

sujets comme des en fans, et non comme des esclaves. Charles V donnait l'exemple d'une piété vraie : sa vie était régulière et pure ; jamais il ne scandalisa son peuple par des mœurs relâchés ; tout enfin dans ce souverain était digne de l'affection dont il fut l'objet, quelques historiens lui ont reproché d'avoir évité la guerre : sans doute il ne l'aimait pas ; mais il sut la faire glorieusement. Sa mémoire fut respectée ; car s'il commît quelques erreurs , il eut toujours la volonté d'être juste ; enfin son règne fut trop court pour le bien qu'il eût pu et su faire.

VÏ!I

Girard voyait presque tous les jours, depuis son arrivée à Paris , Philippe de Mézières, ce rude censeur qui comprit si bien son époque et qui prédit , dans ses ouvrages , l'influence funeste que devait exercer un jour

sur la monarchie , la dépravation des nobles , désertant leurs manoirs , pour contenter une ambition que ne pouvait plus satisfaire la gloire des armes. Philippe de Mézières avait étudié toutes les perfidies et déloyautés des gens de la cour ; aussi disait-il au chevalier de Briord : « c'est ici qu un royaume se trouvera en avance de plusieurs siècles sur les provinces , où l'on comptera encore des mœurs et des vertus , quand depuis long-temps il n'y aura plus rien ici de respectable et de sacré près du trône. >>

— 11 ne faut pas s'en étonner, répondait Girard , la nature est faite de telle sorte que nous eussions eu à bon marché félicité et satisfaction dans le giron de nos familles , à la réverbération de nos foyers , ou bien , quand viennent les beaux jours , sous la tremblante feuillée de nos bois, Si l'homme quitte cette douce accoutumance des plaisirs d'héritage, de traditions et de croyances ; s'il perd sa

dignité en s'éloignant de ses domaines , où sa supériorité était constatée sur ceux qui l'entouraient , moins par ses titres et ses privilèges que par le bien qu'il pouvait faire et le bon exemple qu'il devait donner, il faut qu'en échange de ce bonheur , qu'il ne trouve plus ailleurs , il cherche des chimères dans les jouissances et les excès. L'or qui paie les fausses voluptés, l'or qui donne le luxe, les modes, les festins , les frivolités sera donc tout pour lui. Tel gentilhomme qui , s'il fût resté sur ses terres , eût offert le modèle de l'honneur , du courage et des vertus , ne sera plus à la cour qu'un être dégradé par le vice. Je ne serais pas surpris, continua Girard , de voir bientôt les descendants des plus intrépides défenseurs du trône et de la foi , devenir en ces pays espions, agioteurs, débauchés, joueurs, débiteurs insolvables, et, qui pis est, écrivains salariés. — Ce qu'il y a de pire en tout ceci n'est

pas encore la perte des mœurs , reprit Philippe de Mézières ; mais la perte des mœurs entraîne celle des caractères, et c'est par là que périsseat les peuples. Un homme, et surtout un français, peut aller d'une orgie à une bataille , où il mourra d'un air aussi résolu que s'il n'avait pas connu le plaisir; il peut quitter ses robes de prix, ses écharpes parfumées, pour revêtir la pesante cuirasse, pour heurter les bataillons bardés de fer; mais il arrive un moment où ses besoins se multiplient de telle façon , qu'il se trouve à leur discrétion , et sacrifierait volontiers sa conscience pour acquérir une fortune qui lui tient lieu du reste. Dés lors, il se plie à toutes les idées, à toutes les circonstances ; il flatte, il rampe il ment. Depuis que la chaleur de son âme a passé dans ses sens, il brûle pour le mensonge et l'erreur , et reste froid pour la vérité. Les injustices lucratives ont ses secrets hommages, et les vertus du pauvre

sont l'objet de ses dédains. Pressé de jouir, il ne tient nul compte du lendemain , et par degrés, il devient si étranger à tout avenir, qu'il est insensible au mal qu'on lui prédit, pourvu qu'il n'arrive pas subitement.

« Seigneur de Briord , ajouta Philippe , croyez-moi, fuyez la cour. L'air empoisonné qu'on y respire tue toute espèce d'innocence et de candeur; le mensonge et la flatterie qui s'y glissent sous les roses , pénétreraient bientôt jusqu'à votre ame loyale ; ou si vous persistiez à rester dans vos bonnes croyances , dans les règles de cette chevalerie qui dota la France de ses héros , vous deviendriez,comme moi, la terreur des courtisans. Ils vous flatteraient devant vous, et vous déchireraient aussitôt que vous ne seriez plus là pour les faire rougir de leur vices. Ah ! j'ai besoin de respirer loin de ce monde corrompu : je me ferai Célestin ou Cordellier ;

*. mais ce ne sera pas sans lui avoir dit , en forme d'adieux , de belles et bonnes vérités. Nous qui voyons aujourd'hui l'agonie d'une noblesse qui perdit dans le luxe, la mollesse et les excès de tout genre , cette renommée qu'elle recevait au berceau, pour la transmettre illustre et sans tache à sa postérité ; nous qui l'avons jugée à une époque où les prévisions de Philippe de Mézières étaient grandement dépassées par les désastres de cette caste déchue , résultat de ses travers , plus encore que de la marche progressive des idées ; nous nous arrêtons avec une complaisante méditation au jugement prophétique de ce penseur du XIV-^ siècle... et nous disons : celui qui règne s'abuse lorsqu'il croit ajouter à sa gloire et à sa force, en groupant autour de lui les débris de ces grandes fa-

* II se retira en effet, par dégoût du monde,dans le couvent des Célestins de Paris en 1380, et mourut en 1403.

milles , si puissantes, si redoutables jadis.... • Ce ne sont plus aujourd'hui que des fragmens sans cohésion, et qui ne peuvent pas mieux se réunir pour former un rempart autour du trône, qu'on ne pourrait rassembler solidement, les vestiges d'un vase brisé avec violence.

Que dirait donc aujourd'hui Philippe de Mézièress'il voyait les abus, les vices, échappés progressivement des cours, inonder les villes, les bourgs, les hameaux les chaumières isolées? que dirait-il si, revenant tout à coup dans celte grande cité, qu'il laissa encore enveloppée des langes de la civilisation, il voyait s'agiter à la tribune des consciences vendues, pour justifier le marché qu'elles Oiit tait; que dirait-il s'il assistait à un traGc permanent où des votes sont échangés contre des emplois ; que penserait-il de celte pLce commerciale appelée la société , où l'on troque jouriieUe-

ment des principes, des croyances, des afiec- Tome II. 12

lions même contre des intérêts. Voudrait-il croire, lui qui précéda dans le monde les ira" vers transcendans, que l'on pratique la religion par ?ow,par mode, au milieu d'un siècle trop sceptique pour être religieux, trop corrompu pour être moral. Mais surtout que penserait-il, ce bon Philippe, s'il voyait à l'apogée des lamières, l'argent devenu l'unique mobile de l'estime, de la considération: l'argent seul donnant à un goujat la priorité sur tous les genres d'illustration; écrasant de son poids matériel les palmes de la gloire et les écussonsdu blason. Ah ! qu'il s'attristerait, le contemporain de ce règne de Charles V , où de mâles physionomies annonçaient une nature puissante ; qu'il s'attristerait en voyant languir sur la voie publique de jeunes hommes, vieux avant l'âge, cherchant des émotions dans le drame politique ou au téhâtre. poui; ranimer une vie qui s'éteint dans les ennuis , sans être complète. Il demande-

rait ce que signifie leur épaisse moustache, lorsque rien en eux ne révèle ni les fatigues ni le goût de la guerre; lorsqu'on ne découvre sur leur visage que les traces d'une existence décolorée par l'énervation des excès et le vide de l'âme, qu'ils laissent toujours après eux. Enfin, sil'Épiménidedu XIV' siècle que notre supposition réveille, pénétrait dans nos assemblées représentatives, ne rirait-il pas de pitié en voyant l'outre cuidance avec laquelle les députés de la nation viennent à la chambre dormir sur leur banc, écrire à leur maîtresse, causer de l'opéra nouveau ; tandis qu'à la tribune s'agite une question de laquelle dépend quelquefois le salut de l'état. Songe-t-il aux premiers besoins du peuple qui le nomma, ce mandataire distrait? Il est au moins très difficile de trouver dans ses allures le témoignage d'une telle sollicitude; mais on ne peut douter que le soin de sa fortune ou l'avancement de sa famille, ne rem-

plisse son esprit, lorsqu'il vient prodiguer les courbettes et s'amoindrir , de corps comme de caractère , devant le ministre en laveur aujourd'hui et que, hier encore, il osait à peine soutenir de son vote, pour ne pas nuire à ses intérêts, autrement orientés.

Mais si les travers ont marché plus vite et ont été plus loin que Philippe de Mézières ne pouvait le prévoir , malgré sa misanthropie pessimiste, combien , sous d'autres rapports, le tableau de notre époque ressort avec éclat , en le rapprochant de celui du XIV^ siècle. Cependant, il faut le dire, lemoyen-àge offrait certains aspects majestueux, que les temps modernes n'égaleront plus, parce que l'art, iiyec toutes ses ressources , avec toute l'élégance que le progrès lui prête, n'atteindra jamais à la grandeur imposante qu'il acquérait par la force, peut-être par la tyrannie: car rien ne peut s'élever autant que ce qui s'élève sans obsiacle.

Si Hous pénétrons avec Girard dans l'hôtel Saint-Pol, nous voyons un royal séjour, (orme de la réunion de plusieurs hôtels particuliers , que Charles V avait achetés et qu'il avait agrandis et liés ensemble par de splendides constructions , par des jardins et des vergers. Le tout était tlanqué de grosses tours, qui donnaient à l'ensemble de ce vaste bâtiment , un caractère de liobiesse , de puissance et môme de splendeur (jue ne peuvent avoir aujourd'hui nos palais.

Le roi habitait la partie de rh;V,clSaint- Poi qui avait formé pécédernment celui des archevêques de Sens. L'appartement de ce prince offrait d'abord une anti-chambre, où se tenaient les hérauts d'armes et les gardes de service ; on entrait ensuite dans deux grandes salles : dans la première , les gens de la cour attendaient qu'il plût au roi de les recevoir; cette salle était tendue d'une tapisserie d'Arras représentant au naturel

Alexandre avec ses douze preux, tQnSi^t cour pléiiièreàBabylonne lagrande. La seconde salle , où se tenaient les princes et les ambassadeurs, était tendue d'une tapisserie représentant l'entrevue de Jeanne de Bourbon, alors reine de France , avec la duchesse sa mère , lorsqu'elle revint de la prison où l'avaient détenue les Anglais.

On trouvL-it ensuite une immense salle, qu'on nommait la chambre de Chariemagne : elle était tendue en étoffe bleu-foncé , semée de lis d'or et d'étoiles. Le plancher était couvert d'un riche tapis , qu'on appelait à l'hôtel le tapis des sept sciences. Les vitraux de cette chambre représentaient une réception solennelle des chevalier de l'ordre du nœud, institué par Louis d'Anjou, roi de Sicile. Au fond de la salle , on voyait un dais , sous lequel se trouvait le siège du roi , et de chaque côté des lambris , un double rang de bancs et d'escabelles où s asseyaient les princes du

sang, les pairs de France et les grands dignitaires, quand le roi le permettait. Les solives de cette pièce étaient enrichies de fleurs de lisenétaindorée.

La chambre à coucher du roi suivait : le lit de drap d'or , indiquait , dit Sauvai , que h roi faisait bon ménage ; deux sièges, deux tables , deux armoires , deux m.roirs d'argent poli ; tout enfin révélait à l'oîjservaleur que les mêmes besoins, les mèa^es habitudes existaient entre les royaux époux. On sort.it de cette chambre sous l'empire d'un sentiment de pieuse adoration pour 'es grandes vertus de ce couple illustre, qui vivait îàdans l'union la plus parfaite : donnant l'exemple d'une vie heureuse douce et calme, parce qu'ils savait la conserver pure au milieu de tout le prestige des grandeurs; pirce qu'ils n'abusait point de ia puissance.

Une des choses qui fixaient le plus l'attention à l'hôtel Sa'.nt-Pol, c'était une chapelle

à galerie, où se trouvait une cheminée devant laquelle cent personnes assises pou- . vaient se chauffer : les chenets de cette cheminée pesaient cent-quatrevingt-dix-huit livres. La sacristie renfermait des ornemens ^'une richesse incroyable : on y admirait surtout la croix d'or du vendredi-saint , donnée au roi par le duc d'Anjou. Elle était garnie de perles et de rubis ; les clous des pieds et des mains du christ étaient des brillans de la grosseur d'une petite noix et de la plus belle eau.* Là se voyait aussi une Notre- Dame d'or, accompagnée, comme en chevalerie, de deux anges d'argent: le tout masif et d'un travail merveilleux. Cette œuvre était placée dans un tabernacle semé des pierres les plus précieuses et en quantité. Le sire Bureau de la Rivière , premier chambel-

* Singulière n'ininiscence des misères du sauveur, que ce déploiement de luxe, dans la représentation des objets ayant servi à sd passion.

lan, en avait fait l'hommage au roi; on estime ce magnifique cadeau à 1S0,000S livres. Aussi disait-on qu'il avait fallu bien des sourires de courtisan pour que ie favori eût amassé assez de fortune pour se montrer si généreux , sans que cela put compromette ses intérêts, et certes on ne se trompait pas.

Outre l'appartement du roi, l'hôtel Saint- Pol en contenait cent autres magnifiques, dans les nombreux corps de logis dont se composait cet immense séjour. îl y avait des lits de douze pieds de long sur dix de largcî«r, afin qu'on put retenir à coucher, selon l'usage, ceux à qui l'on voulait donner une marque d'alTection. Tout , enfin , dans ce palais , était grand , noble ; et l'ordre qui régissait les attributions de chacun persuadait , même à ses ennemis, que Charles V était justement nommé le Sage. Tout était régie dans Ir. vie de ce prince, qui comptait comme des jours de grâce ceux que Dieu lui laissait depuis

plusieurs années. Empoisonk. "^ sa jeunesse par Charles-Ie-Mauvais , le mire de son oncle l'empereur d'Allemagne parvint à le sauver ; mais en lui laissant au bras une petite fistule par où s'échappaieut les humeurs malignes. En le quittant , l'habile médecin lui avait dit : « Sitôt que cette fistule se fermera, vous mourrez : il n'y aura pas de remède possible; et vous aurez quinze jours au plus pour vous aviser et penser à i'âme. » Le roi conservait cette plaie salutaire depuis seize ans;maintes fois elle avait paru se dessécher, et chaque fois Charles , en victime résignée , faisait ses adieux au monde. Lorsqu'elle se rouvrait , ce prince religieux disait : « Ce ne sera pas encore pour aujourd'hui ; que la volonté de Dieu soit faite. »

Cependant , si près qu'il était de sa fin , il conservait un visage serein; un doux sourire luttait même sur ses traits avec l'ombre funèbre que déjà la mort semblait y répan-

dre, comme une prise de possession. En écoutant ce prince, si bon, si affable, on se sentait navré de tristesse ; l'on emportait une pensée déchirante, en songeant que Dieu appellerait bientôt à lui ce roi béni, à qui il n'avait permis de faire si vite de grandes choses, que pour le retirer promptement de ce monde*. Trop souvent, ainsi, la nature se montre parcimonieuse de jours envers ceux qui en font un bon usage.

En sortant de la demeure royale, qu'il avait visitée dans toutes ses parties , Girard , s'arrêta sur le bord de la Seine : elle coula t alors entre des rivages s:ms quais , raboteux, pleins de fondrières, et que coupaient ça et là , de petits ruisseaux fétides et noirâtres , venant des rues étroites dont les issues se dirigeaient vers le lleuve. Le chevalier, en se tournant du côté de ces rues, vit des

° Il mourut en 1380,â l'âge de quarante-quatie ans.

troupes de cochons qui s'y ébattaient en grognant sur un épais tapis de fumier, qu'une police insoucieuse laissait partout amasser sur la voix publique.

Mais en levant les yeux , le sire de Briord fut prompiement consolé de ce pitoyable aspect : dans toutes les directions , se présentaient de majestueux édifices, civils ou religieux, qu'il pouvait embrasser d'un coup d'œil ; car les maisons particulières de cette époque ne rivalisaient pas, comme aujourd'hui , de hauteur avec les hôtels. Elles étaient bâties en pans de bois , dont les intervalles se remplissaient avec du mortier ; leurs portes, leurs fenêtres , étaient basses et étroites : la bourgeoisie ne se fût permis ni l'ogive aux élégantes découpures de pierre, ni les vitraux richement coloriés ; tout au plus le riche échevin , le marchand enrichi ou le juif , opulent de son usure , se donnaient-ils quelques rinceaux sculptés sur les poutrelles , ou quel-

ques figures bizarres ricanant â l'extrémité des gouttières, qui s'avançaient jusqu'au milieu de la rue, et versaient, par un temps de pluie, d'abondantes cascades sur les passans. Le chevalier, en dirigeant ses regards vers la porte Saint-Antoine , vit toute blanche encore , cette terrible bastille , que le prévôt de Paris , Aubriot , faisait alors terminer. Un peu plus au nord, il vit l'enceinte du Temple, avec sa haute tour carrée, avec les quatre tourelles qui flanquaient ses angles , et dont les toits dardaient sur le ciel leurs pointes aiguës. Il pouvait même voir, du point où il se trouvait , la muraille doublée d'arcs-boutans bâtie au XIF siècle, par les Templiers , et dont la conservation était encore parfaite.

Vers l'ouest, le seigneur dauphinois admira la gracieuse construction de Saint-Germainl'Auxerrois, posée sur une base gallo-romaine , peut-être , sous le règne de Childebert ;

continuée par ce roi Robert, qui fut chantre au lutrin en même temps que monarque , et récemment parée des délicieuses fantaisies de la sculpture gothique.

Un peu plus loin et sur la même ligne, Girard admira cet assemblage imposant de cent tours, variées de formes et de grosseurs , qu'on appelait le Louvre : au milieu de toutes, et comme une orgueilleuse souveraine, s'élevait la grosse tour du Louvre, prison royale bâtie par Philippe Auguste , et que devait faire raser plus tard François l\ sous l'empire de cette pensée, qu'un roi de France ne doit pas être îe premier geôlier de son royaume. Briord fixa un moment sa vue sur une autre tour d'un aspect moins lugubre : c'était celle où Charles V avait dès lors fait rassembler neuf cents manuscrits : poèmes, traités d'astrologie, romans de chevalerie, et livres de piété : le tout historié de fines pein-

tures et couvert en bois recouvert de velours ou de moire.

Audela du Louvre il n'y avait plus rien qu'une fabrique de tuiles, dont l'emplacement devait recevoir plus tard cette longue page d'architecture appelée les Tuileries : monument de plusieurs règnes , où l'on verrait trébucher la royauté de Henri ÏII, s'oublier la grandeur novice de Louis XIV , expirer le règne de Louis XVI ; puis fleurir et mourir avec un égal éclat, la puissance impériale de Napoléon.

Plus près de lui et de l'autre côté du fleuve, le chevalier considéra les masses disparates du palais de la cité : merveille plus imposante que régulière, à laquelle tous les rois avaient fait quelque addition, depuis Clovis jusqu'à Philippe-le-Bel. Ce palais, tel que l'avaient parachevé le saint roi Loys et le beau roi Philippe, comme disent les chroniqueurs, étoit entouré de vergers , de vignes , de

préaux, s'étendant sur toute la pointe de la cité, et dont la verdure tranchait d'une manière pittoresque, sur les tours noirâtres qui environnaient de toutes parts ce vaste édifice. Girard regarda avec vénération la sainte Chapelle conslraile ddus cette enceinte : chei-d'œuvre d'élégance et de délicatesse dû à la piété de Saint-Louis. Puis les regards du voyageur se reportèrent sur cette grosse tour carrée, qui à conservé le nom de tour de l'horloge : Charles V venait d'y faire placer la première machine horaire qu'on ait vue à Paris.

A gauche du palais de la cité, le seigneur Dauphinois vit encore debout , encore riche de sa splendeur romaine, le palais des Thermes,qu'avait habité un moment Clovis, après s'être avisé de jeter la pourpre romaine sur son armure franke.

En ce moment, le soleil couchant éclaira de ses derniers rayons une forteresse située

vers l'ouest; Girard put distinguer ses tours, ses créneaux, ses mach coulis, ses pontslevis : cette forteresse , c'était l'Abbaye de Saint-Germain, s'élevant au milieu du Pré aux Clercs.

Le jour achevait de mourir lorsque le chevalier ramena sa vue sur l'antique église de Sainte-Geneviève, dont la flèche se perdit bientôt dans la brume du soir. Mais l'amant d'Hélène avait déjà fait un pèlerinage au tombeau de la Vierge de Nanterre, qui avait été belle comme son amie et pure comme eUe. Il s'était trouvé parmi des centaines de pèlerins se traînant à genoux autour de ce tombeau , toujours étincelant de lumières , toujours jonché de fleurs.

Le sire de Briord iwyit aussi visité Notre- Dame, métropole superbe à peine terminée. Il s'était arrelé , par une belle soirée d'été, devant celte basilique grandiose , que des

géans S;3mbient avoir élevée, eîi se soumet- Tome II. i'd

tant aux caprices d'une fée. Les étoiles , en briilant sur un ciel d'azur , formaient derrière ce prodigieux édifice un fond scintillant, qui prêtait un teinte plus sombre à sa masse; tandis que ses galeries à jour et ses clochetons élancés se découpaient sur ce^fîrmamant étoile.

Girard n'avait pas été aussi satisfait de la disposition intérieure de Notre-Dame ; un mélange de style , commençant au XP siècle et finissant au XIVs fait ici jurer entre elles les proportions architecturales de cette basilique,malgré ses cent vingt colonnes, ses roses heureusement comparties de vives couleurs , et la délicatesse de détails dus au ciseau. L'admiration excitée par la cathédrale de Paris, reste en dehors de ce monument.

Il était nuit ; les rues du vieux Paris , si étroites, si sales, avaient été lavées par la pluie qui tombait avec force. De temps à autre , on entendait le bruit des pas de quelques rares piétons, qui circulaient encore malgré l'heure avancée, et le danger qu'ils couraient d'être attaqués par les tire-laines. Deux cavaliers suivaient le quai qui s'étendait depuis

la rue de Frogier Lannier, jusqu'à la rue du Paon-Blanc ; quai alors planté de vieux ormes: ce qui lui a fait donner depuis le nom de quai des Ormes. Puis ils gagnèrent le quartier Sainl-Pol. L'un des cavaliers, qui paraissait être le serviteur de l'autre , s'arrôta devant l'hôtel qu'habitait Madame de Mauléon : — C'est ici , dit-il à son compagnon; je suis attendu :je reconnais le signal qui doit m'avertir si Madame de Mauléon est seule. Une himière placée près de la i'enètre , m'a t-elle dit , vous instruira si vous pouvez entrer : la voici, ajouta l'inconnu en indiquant du doigt une des croisées. Entrons , ne tremblez-pas, seigneur, et surtout ne vous trahissez devant personne, si nous sommes rencontrés.

— Philippe , répondit à voix-basse le jeune seigneur , ia pluie m'a glacé... je soufiri' beaucoup; aidez-moi à descendre de cheval.

En ce moment, la porte devant laquelle les cavaliers étaient arrêtés s'ouvrit ; Philippe saisit la bride du cheval de son compajrnon ; — Parla mort, lui dit-il, marchons, ou nous sommes reconnus. Un seigneur, vêtu avec une grande recherche , sortit de l'hôtel où ils se rendaieni , et regardant dans la rue , dit d'un accent plein de tendresse , à une jeune dame qui l'accompagnait . restez , je vous en conjure , le temps est affreux.

— Il faut que je parte, Girard, répondit la jeune dame ; Marie nous observe ; mais demain , dans le tumulte de la fête que je donne à votre intention, vous ne retrouverez, n'estce pas, et alors... Quehfues mots, prononcés à l'oreille du chevalier, ne purent parvenir jusqu'aux voyageurs qui s'étaient blottis sous une grande porte . assez près cependant , pour entendre si la dame eût parlé plus haut. Peu d'instans après , le chevalier monta un cheval qu'un page à lui venait d'amener.

la jolie dame sauîa en croupe, ceignit de ses bras le corps de Girard ; pus le bruit des pas du coursier qui les emportait se perdit bientôt dans le lointain. Il paraît que demain avait paru trop tardif à ce couple équestre. Nos voyageurs revinrent devant cette porte , qui s'ouvrit et se referma sur eux, sans qu'ils eussent prononcé une parole.

Le lendemain , madame de Mauléon se leva tard ; à midi elle entra chez son mari avec une aisance demanieres, un abandon de tendresse qu'elle ne lui avait jamais montrés.

— Léon , lui dit-elle , en passant son bras autour de son cou, tu vas me trouver capricieuse si je te dis que je veux aller ce soir à ce bal , où je ne voulais pas me trouver.

— Du tout, mon amie : je trouve ce changement tout naturel , et je bénis ce caprice puisqu'il me procure le bonheur de tes caresses , dont tu me prives si souvent. Tu es belle à ravir ce matin , ma bien-aimée : com-

me la joie te sied bien ; que ton sourire est doux ! Marie , si tu voulais que nous serions heureux.

— Léon , répondit-elle , je t'aime bien, et à l'avenir tu n'en douteras pas. Je te suivrai dans le monde ; je me partagerai entre toi et notre enfant. Va, quand je levo's, moncœur sent bien tout ce que je te dois d'amour... qu'il est beau , notre Albert !

— Il te ressemble , Marie, répondit Mauléon en attirant sa jeune femme sur ses genoux. Dis-moi , méchante, pourquoi m'as-tu fermé ta porte hier; ne sais-tu pas que je ne t'aurais point forcée d'aller au bai , puisque tu te refusais aux sollicitations pressantesde la comtesse d'Étampes et de Girard , que ce refus affligeait. Qui peut te faire croire que je trouverais jamais le plaisir où tu ne serais pas , où bien où tu serais contre ta volonté. Va , mon amour est trop craintif pour être lyrannique ; si tu me vois

souvent triste et souffrant , c'est que je ne me crois pas aimé comme je t'aime; mais il n'y a pas dans mon âme une pensée qui te condamne. Marie , cette matinée rachète bien des douleurs : fais quelle se reproduise souvent , et je ne sentirai plus le poids de ma vie si tu me souris ainsi. Mauléon , emporté par le sentiment passionné qu'il éprouvait pour sa femme, la caressait avec frénésie; et elle recevait et lui rendait ses caresses avec un plaisir nouveau pour lui. Il sentait vibrer les fibres électriques, long-temps comprimés, qui brisaient son cœur.. Car jamais, depuis son mariage, Marie n'avait été affectueuse, même dans \p moment où elle pensait l'être assez pour qu'.l se crût aimé. Mais ce matin là , entraînée vers Léon comme le jour où elle l'avait vu pour la première fois, elle eût voulu arracher des souvenirs de son mari les chagrins qu'elle lui avait causés. Mon ami, lui disait-elle, regarde-moi; je t'aime

tant, je suis si heureuse, là sur ton cœur,., sur ce cœur dont l'indulgence sans bornes m'a conservé une si vive affection , alors même que je n'en étais pas digne , et que je te livrais à la douleur..; Je te comprends aujourd'hui ; tu me trouveras telle que tu me désirais... Et la jeune femme redoublait ses caresses pour le persuader.

— Marie , Marie , tu me rendras fou... ne sais-tu pas qu'il est dangereux de passer ainsi , dans une seconde , du désespoir au bonheur... Ah ! pourtant dussé-je en mourir, répète, répète encore : Léon , je t'aime.... car, vois-tu, j'aurais assez vécu si je pouvais le croire une heure... On peut quitter la vie sans regret , lorsque l'éternité vous reproduira le souvenir d'une pareille félicité.

— Tu parles de mourir , Léon ; mais tu ne t'appartiens plus : elle est à moi , ta vie , à moi , qui passerai la mienne à te chérir; à moi qui trouverai les jours trop courts pour

te dire que je t'aime, les nuits trop rares

pour ies délices qu'elle vont nous offrir

Sans doute Mauléon était convaincu ; car le plus grand silence régna dans l'appartement pendant quelque instans ; puis Madame de Mauléon dit, en se regardant dans le miroir d'argent qui était devant elle,

— Je serai laide oe soir...

— Laide : enfant , est-ce que tu peux le paraître aux yeux de personne? est-ce qu'aux miens tu n'es pas toujours la pkis belle. Dis donc, Marie, nous reviendrons de bonne heure de ce bal.

Oui, mon ami; mais je te défends d'entrer dans mon appartement : si nous avons h causer, j'irai dans le tien.

— Je ne te comprends pas, Marie; tu es bien mieux dans ta ch ;mbre qu'ici.

— Je serai bien partout où nous serons ensemble, cher Léon... Écoute, pendant deux jours, promets-moi de ne pas venir chez

moi ; un secret qui n'est pas le mien m'oblige à te cacher le raotii' qui me fait agir ainsi : jeté le dirai plus tard. Maintenant, jeté laisse pour m'occuper de ma toillette. Il me faut un costume , puisque ce bal est travesti ; occupe-toi du tien ; nous nous reverrons à souper, adieu.

— Adieu ; puisque tu ne veux pas me dire le secret qui me ferme ta chambre , je t'attendrai. Encore un baiser, chère amie. La jeune dame tendit sa joue , et sortit en disant : à ce soir, Léon. Pu- s elle ajouta en mettant le doigt sur sa bouche : n'oublie pas ma défense.

A pe"ne Madame de Mauléon était-elle partie, qu'un page vint apportera son mari nn paquet venant de la cour : il contenait un piîrchemin auquel pendaient les sceaux de l'état, il l'ouvrit et jeta un petit cri : c'était une nomination de chambellan du roi, au nom du comte Charles-Léon de Mauléon ,

obtenu , lui écrivait le comte d'Étampes , à la sollicitation de Girard. Dans ce même paquet, le nouveau dignitaire trouva une lettre clause à son adresse , voici ce qu'elle renfermait.

(< Vous êtes digne , Mauléon , de l'affection que je me sentais pour vous ; ma fille a payé sa dette de reconnaissance; il me reste à m'acquiter de la mienne. Je viens le faire avec un grand plaisir; car ma maison doit se glorifier de vous voir appelé à me remplacer dans mes domaines. Sous quelques jours je serai à Paris : je presserai sur mon cœur et mon fils et ma fille , et je serai le plus fortuné des pères lorsque Marie placera dans mes bras notre petit Albert.

« Comment sais-je que vous êtes le plus vertueux des hommes ; que le roi vous a fait comte et chambellan? Par Girard, par l'ami le plus dévoué , le plus généreux que vous ayez , et que je charge de vous donner la

nouvelle de mon arrivée , en vous remettant ma lettre et votre nomination , que j'ai connue avant vous, parce que ce brave seigneur voulait vous donner toutes les joies à la fois. Prévenez Marie : mon cœur est si plein du bonheur de la revoir, que je redoute pour elle l'émotion dont je ne puis me défendre.

« Adieu, mon ami, croyez à l'affection d'un père qui vous doit le bonheur de sa fille , et qui sera fier de vous nommer son fils, comme il est heureux de se dire pour la vie votre affectionné beau-père, le baron de Sassenage.

— Qu'ai-je donc fait mon Dieu ! pour que tant de bonheur m'arrive en un jour , s'écria Mauléon, après avoir lu.... Et ma femme qui ne veut pas que j'entre chez elle... Mais il faut pourtant qu'elle sache... Et Girard qui ne vient pas.... Oh ! je deviendrai fou si je ne puis dire à personne ce qu'il y a de joie dans mon ame.... A la faveur de la lettre de son père , Marie me pardonnera

de lui désobéir ; courons lui dire combien nous sommes heureux.... Sans doute, sans doute , il faut qu'elle sache que le roi m'a fait comte et chambellan ; que le baron nous pardonne, et qu'il arrive. Mais j'entends quelqu'un; c'est elle peut-être; non c'est Girard.

— Eh venez donc , mon ami , j'étouffe ici tout seul... oh! Merci, dit-il avec cette émotion venant du cœur qui ne se feint pas.. . Et Mauléon se jeta dans les bras du chevalier.

— Mais mon cher Léon, vous ne me devez rien i tout ce que vous obtenez est dû à la comtesse d'Étampes. Plus favorisée pour vous que pour moi , elle a réussi , voila tout. Je viens de me présenter chez madame de Mauléon ; sa porte est soigneusement fermée : je n'ai pu la voir.

— Oui , mon cher , je sais ; nous avons passé deux heures ensemble : deux heures qui m'ont paru aussi rapides qn'elles étaient

fortunées... Cher Girard , Marie m'aime; aujourd'hui , elle veut mon bonheur: elle me la d.t avec sa douce voix. Oh ! voyez vous, chevalier, j'ai été si malheureux , que je me crois sous l'empire d'une fascination. Dites moi donc que tout ce qui m'arrive est vrai , et que ma félicité ne s'évanouira pas.

— Non , Léon , vous n'êtes point abusé , ce n'est pas un songe ; et ce que je ne connaissais pas de votre bonheur , ne vous l'ai-je pas prédit mille fois. Ne savais-je pas que Marie vous rendrait toute sa tendresse , que vous méritez à tant de titres. Je quitte le comte et la comtesse d'Etampes, ajouta Girard , et je leur ai promis de décider M^rie à nous accompagner ce soir : les heureuses nouvelles que vous avez reçues la détermineront sans doute à ne pas persister dans son refus.

— Elle consent déjà à venir au bal , bien qu'elle ne sache pas encore combien nous

vous devoris à tous : car, moii ami, vous avez beau vouloir n'être pour rien dans ce qui nous arrive , le baron de Sassenage , moins discret que vous, m'a tout appris, et le comte d'Elampes m'écrit que c'est à votre sollicitation que le roi m'honore de sa confiance. Ne vous dérobez plus, mon mystérieux ami, à l'épanchement d'affectueuse reconnaissance que nous devons à votre constante amiiié : et puisse le ciel vous rendre aussi heureux , en exauçant mes vœux, que je le suis aujourd'hui par vos soins.

— Mauiéon , reprit Girard , je ne suis pas encore à Hélène , et je n'en suis plus digne. . . j'ai trahi mon serment... cette flamme sainte qui brûlait dans mon ame , malgré l'excès de vie qui débordait mon être , cette nuit elle s'est flétrie sous les baisers d'une femme. Oh! j'ai élédouhlemeru coupable, mon ami, car je lui ai promis de l'i imer, et maintenant que ma raison est revenue, j'oublie les vo-

luptés qui m'ont enivré , et je la hais de toute la haine que je m'inspire à moi-même. 0 nuit pleine d'enchantemens et de perplexités , nuit d'orgueil et de confusion , de craintes et d'espérance , étais-tu un bonheur ou bien un supplice? Paris lui-même, goûtait un repos profond ; le long cri de démence qui sort sans cesse de ses entrailles consumées s'était un moment assoupi ^ et moi je veillais , en proie aux ardentes passions qui semblaien! avoir abandonné le reste de la terre , pour s'acharner sur mon cœur déchiré... Ah! si le ciel voulait que l'enfer môme connîil !a loi d'amour, ce que j'éprouvais deviendrait la béatitude de Satan... Léon, si Hélène apprenait ma trahison, elle en mourrait ; et cependant pour sentir des remords comme ceux que j'éprouvais dans les bras de cette femme , il iaistauemon amour pour cet ange soilbien puissant.

— Girard, vous vous abusez sitr une fai- Tomo li. 14

blesse pardonnable , à laquelle vous avez cédé par entraînement et non par volonté , répondit Mauléon en souriant ; la nature ne repousse-t-elle pas le sacrifice que vous vous imposiez? Les sens, mon cher, sont à notre âge trop impérieusement maîtres de notre raison, pour qu'il soit possible de les dominer. Lorsqu'une femme jeune et belle ojffre incessamment à leur ardeur une coupe enchanteresse, est-ce un crime de ne pas la repousser, si le cœur reste à l'amie qu'il a choisie ? Faut-il, pour un moment d'oubli, fermer son âme aux illusions de l'avenir, et n'oser jeter un regard sur le passé, parce que le présent s'est montré doux , même avec quelque mélange d'amertume?

« Ce qui vous arrive est pour notre sexe sans conséquence; je dirai plus, c'était une nécessité de votre position vis-à-vis de madame d'Etampes. Votre réussite était atta-

chée à son triomphe ; c'est donc un sacriflce fait à la liberté d'Hélène ?

« Il y a longtemps que Marie et moi l'avions prévu, et, à vous dire vrai, je ne vois que le pauvre mari de véritablement malheureux , ajouta en riant le comte de Mauléon. Mais vous et moi n'en sommes plus à croire que ce malheur soit pour lui un coup de foudre. Maintenant , que vous m'avez confié votre secret , écoutez le mien , et sachez à quoi j'attribue le retour de Marie : cela vous consolera de votre trah'son , comme vous l'appelez... D'abord, apprenez que c'est encore à vous que je dois cet heureux événement.

— Ah î dites, mon ami, dites vite ; car je ne comprends pas en quoi j'ai pu vous servir, répondit Girard avec étonnement.

— C'est pourtant à vous que j'attribue le changement subit et durable je l'espère, qui s'est opéré dans ma femme. Elle a vu tous

les jours madame d'Etampes ; elle vous a observé près d'elle, et je dois vous le dire, il lui a été facile de juger hier soir combien serait prompt le triomphe de cette dame, si un seul moment, elle vous subjuguait assez pour écarter le souvenir d Hélène. Marie vous aimait encore , sans espérance , je le crois ; malgré sa volonté , je m'en flatte aussi. Son orgueil a soufl'ert; elle à vu que je l'avais devinée, et que je pardonnais ; elle a compris enfin le cœur qu'elle possédait, et elle m'aime parce qu'elle ne vous aime plus. J'ajouterai cependant que, depuis quelques jours , j'avais prévu qu'il en serait ainsi pour un autre mo- !if' , «me je vais vous révéler, et qui doit vous consoler encore par sa similitude avec ce qui vous arrive.

'( Girard , vous connaissez mon amour pour ma femme ; eh ! bien, mon ami, depuis quelques mois, je ne lui étais pas fidèle, et je me le reprochais en vérité irés peu

car je cherchais à voir liiîir entre nous une intimité qui m'était devenue pénible, parce qu'elle était un supplice pour elle. Une lettre tombée entre es mains lui révéla combien j'étais aimé ailleurs; et peut-être aussi combien je me montrais froid à une affection qui méritait sous tous les rapports , un retour plus vif. Il y a dans la femme une flerté qui se révolte de ne pas être a m;^e sans partage, même quand elle a méprisé les soins de celui qui la délaisse ; la jalousie vient ensuite , et alors sa fiertés'abaissedevant la crainted'être dédaignée par celui dont eîie croyait posséder l'alïection, si ce n'esî l'amour. Marie n'avait pas de doute sur le sentiment que je lui vouais; elle me renvoya celte lettre, refermée ; mais je pus voir qu'elle avait été ouverte. Bien qu'elle ne m'ait rien dit de son contenu, elle l'a lue , Girard , et i'efiét en a été salutaire. Dès le lendemain je l'ai trouvée plus caressante, plus affectueuse, plus em-

pressée de me parler de notre Albert. Je n'ai pas vu ma conquête depuis ; je ne la reverrai jamais... Voilà, mon ami, ce que j'avais à vous dire, et tout en me trouvant plus coupable que vous, puisque je suis marié, je me suis senti le courage de me pardonner. Faites comme moi ; Hélène ne saura rien, et vraiment, cher Girard, en pareil cas, l'arrêt de la destinée se renferme tout entier dans ces deux mots : savoir, ou ignorer.

— Monseigneur est servi , dit un jeune page en ouvrant la porte de l'appartement où causaient les deux amis ; Madame de Mauléon va descendre; elle prie Monseigneur de ne pas l'attendre pour souper.

— Voici, messire, dit un écuyer en se présentant chez le comte, ce qu'on vient d'apporter d'après vos ordres de la part du joaillier.

— Bon, donnez, s'écria Mauléon avec une joie folle; puis il ajouta en se lournanU

vers son ami, je craignais qu'il me manquât de parole ; je veux que Marie porte ces bijoux ce soir.

Le comte ouvrit la boîte : elle contenait une parure d'émeraudes, qu'il montra à Girard avec empressement.

— Je n'ai rien trouvé de ra'eux , dit-il négligemment; qu'en pensez-vous?

— C'est magnifique; Marie sait-elle,..?

— Non , c'est une surprise : qu'elle sera jolie avec ce bandeau ! Mais la méchante ne vient pas; si Je lui envoyais cette boite ; ma nomination, mes nouveaux pirchemins, et la lettre de son père ; croyez-vous qu'elle serait agréablement suprise? Ah! oui, cela me sourit... Le comte fit claquer fortement ses doigts * ; un page parut aussitôt.

— Portez ce paquet, lui dit Mauléon, chez

* Celait un moyen d'appel donlles seigneurs se servaient assez souvent au moyen âge.

votre maîtresse ; et dites-lui que je la prie de l'ouvrir avant de descendre , allez.

— J'obéis , monseigneur.

— Nous , mon ami , allons souper ; ma femme ne tardera pas à nous rejoindre.

Plus de tristesse, vive Dieu! plus de remords ; mais le secret pour tout le monde , ajouta Mauiéon en posant un doigt sur sa bouche ; et ce soir observez-vous auprès de Madame d Étampes.

— Je ne sais, reprit Girard pourquoi je redoute de la voir; aujourd'hui pourtant elle a dû parler au roi , et j'ai sa promesse qu'elle fera tous ses efforts pour obtenir enfin la liberté d'Hélène. J'attendrai quelques jours encore ; mais après cela je reviens sans le moindre danger derechute à l'ange de la tour.

A ces mois le chevalier suivit Mauiéon , qui brûlait d'impatience de voir sa femme.

Les avenues de l'hôtel d'Étampes étaient brillamment éclairées : des torches posées sur des pointes de fer attachées aux murs , jetaient au loin leur flammes rougeàtres et vacillantes sur les seigneurs et les nobles

— 218 —• dames qui se rendaient chez le comte- Ils savaient y trouver cet acceuil empressé , ce ton parîiculier de convenance et de politesse recherchée , que les nobles de nos jours ont conservé comme un apanage venant de leurs aïeux , et qui ne sied décidément bien qu'à eux. On ne peut leur refuser, au moins en cela , un avantage réel sur les classes façonnées habilement peut-être , mais non pas habituées à ces manières, qui semblent l'c^tlribut exclusif des vieilles races. Bientôt la grande salle se remplit des seigneurs les plus élégans de la cour ; les femmes se pressèrent comme le^ fleurs d'une guirlande autour des lambris dorés , et chacune d'elles vint ajouter par sa parure , au prestige d'un bal travesti. Quelques hommes avaient le visage découvert ; toutes les dames, cachées sousundemi masquedeveloursnoir, livraient aux regards leurs bouches fraîches et rosées. Cet échautillonséduisantde

leurs charmes inspirait le plus vif désir d'admirer les traits qu'elles dérobaient , et dont les contours gracieux promettaient un ensemble divin.

Lorsque le comte et la comtesse de Mauléon arrivèrent avec Girard , on les entoura : les félicitations se croisèrent; jamais le nouveau dignitaire ne s'était vu autant d'amis que dans ce moment. Marie, plus belle encore de son bonheur , fière de la position de son époux , obtint tous les honneurs de la fête : les seigneurs de Coucy , de Maries, de la Fère, et d'Oisy , les plus beaux hommes, les plus recherchés de la cour, furent tout à elle ce jour là. Mais hàtons-nous d'ajouter qu'elle était venue rarement aux fêtes du comte d'Étampes ; et sa présence étant presque une nouveauté, les seigneurs lui payaient un tribut d'admiration , parcequ'il est de la nature de l'homme d'être variable dans ses goiMs : 31 nous dévoilions toute notre pensée,

au risque de déplaire à ce sexe qui demande ce qu'il ne peut où ne veut pas donner, nous dirions variable dans ses affections.

Marie se plaça près de madame d'Étampes. Après quelques instans de complimens et de remercimens, la conversation cessa. Madame de Mauléon, les yeux fixés sur la porte , se leva subitement, et se précipitant au-devant d'une femme qui entrait sans se démasquer un moment, comme l'avait fait Marie, elle s'empara de son bras et l'amena à la place qu'elle avait quittée. Girard , qui causait avec madamed'Étampes, se leva, et celleci , fit une petite moue en le voyant céder son siège à la compagne inconnue de Marie.

— Seigneur, veuillez rester assis , dit l'étrangère avec son doux accent, je serais désespérée si ma présence vous enlevait le bonheur de continuer votre entretien : je tiens à ne pas me rendre importune.

Marie poussa le masque mystérieux pour

arrêter le cours de ses politesses ; car Girard était devenu pâle au son de sa voix. Madame de Mauléon vit même qu'il ne répondait pas ; aussi s'empressa-t-elle de faire comprendre à sa compagne qu'elle avait été imprudente.

— Madame la comtesse m'a promis ce quadrille , dit avec une grâce charmante le comte de Braine à Marie; veut-elle accepter ma main.

— Madame , s'empressa de demander Girard à l'inconnue, voulez-vous m'accorder l'honneur d'être votre cavalier.

— Je ne danse pas , messire , et je le regrette puisque cela me prive de répondre à votre politesse.

— Vous êtes trop bonne , madame , d'éprouver ce regret : c'est moi seul qu[ dois le ressentir.

— Chevalier, dit madame d'Étampes à Girard à demi-bas , laissez ces (utiles cour-

toisies et écoutez-moi. Je vous disais tout à l'heure que le roi m'a donné sa parole de vous satisfaire ; mais si mon bonheur doit être sacrifié au vôtre , ne ferez-vous rien pour me dédommager de tant d'abnégation ? S'il faut, pour que vous croyez à ma tendresse, que je m'efface, en vous donnant cette Hélène, dont l'amour est une chimère d'enfant , qui donc me rendra mon repos, mon honneur, que j'ai jeté à vos pieds, pour arriver à votre cœur. Ne m'as-tu pas dit , continua la comtesse , avec une vivacité progressive , que je t'étais chère , que tu m'aimais ; et ne pourrais-tu faire cesserla captivité de cette femme, sans engager ta vie... oh ! dis-moi que tu le voudras , et demain elle sera libre.

— Alix, parlez plus bas encore, répondit Girard: on peutnousentendre.Et machinalement le chevalier tourna les yeux vers sa voisine inconnue. Elle était immobile et ne paraissait

faire aucune attention à ce qui se disait près d'elle. Girard continua :

— Ce que vous me demandez est impossible : j'ai juré d'être à Hélène; je ne trahirai pas mon serment. Tenez, Alix, connaissez enfin ce qui se passe en moi : hier j'ai été parjure pour vous ; eh bien cette page de ma vie, je l'effacerais au prix de tout mon sang. Hier je vous aimais avec transport : un moment, je l'avoue, Hélène fut oubliée ; maintenant mon existence ne sera pas assez longue pour affaiblir mes remords. Mais Hélène . c'est ma fiancée, c'est ma vie, l'ange de mes mauvais jours , le bonheur de mon avenir : c'est une créature trop saintement pure pour vouloir sa liberté au prix que vous y mettez... Hélène, voyez- vous , Madame , elle mourrait si elle savait que je l'aie oubliée une heure... Et pourqu'elleme pardonnât, il faudrait qu'elle connût mes regrets... car ce que je souffre ressemble aux tourmens de l'enfer...

En ce moment Girard crut entendre pousser derrière lui un long soupir, auquel se mêlait le mot de parjure.. . il se retourna vivement et pensa s'être trompé : l'inconnue regardait danser Marie.

— Ingrat, reprit madame d'Étampes d'un ton bref, eh bien , vous la condamnez cette femme : j'userai de ma puissance , non pour vous la rendre , mais pour vous l'enlever à jamais. J'étais voîre amie, je deviens votre ennemie. Entendez cependant un dernier mot : Girard , si dans une heure vous n'êtes pas dans mon appartement... vous savez, dans la chambre verte ; si vous n'y venez pas décidé à me rester , Hélène est perdue...

Ici la comtesse se leva, et laissa le chevalier anéanti.

— Ami , vous n'avez pas suivi mes conseils , dit Mauléon au chevalier en s'approchant de lui ; j'observe madame d'Étampes

depuis quelques instans : j'ai îu dans ses regards ie sujet qui vous occupait... Prenez garde , elle est femme , elle vous aime , elle est puissante : voilà trois raisons qui doivent vous tenir en garde contre sa vengeance.

— Je puis encore la tromper, Léon, et mon ame repousse ce moyen. Elle m'attend dans une heure; hélas si je la rejoins je redeviens coupable envers Hélène.

— Oui , mais vous la sauvez.,, allez , mon ami , allez.

— J'irai donc, Mauléon : encore ce sacrifice pour elle... mais qu'il me coûte.

Marie était revenue se piacer près de la dame inconnue ; son mari lui avait demandé qui elle était : Mauléon s'était contenté de savoir que personne ne la connaissais, et qu'elle ne voulait révéler son nom qu'après le bal.

— Léon, donne-moi toii bras, coiiiinua ia

comtesse; nous feroiis voir à iiiadaine i au • Tome H 15

tre côté de la salle; la foule est si grande qu'elle ne peut, de celle place ^ distinguer tous les danseurs.

— Si madame voulait me faire l'honneur d'accepter mon bras , dit Girard , malgré son inquiétante préoccupation, je me trouverais heureux de cette faveur.

— Très volontiers, seigneur, répondit l'inconnue en se levant : je n'ai aucune raison pour vous refuser; j'en ai peut-être pour accepter...

— Je ne sais , madame , reprit le chevalier , si j'ai l'honneur d'être connu de vous ; mais ce que je puis vous assurer, c'est que votre voix a le pouvoir de me causer une bien vive émotion . Une seule voix dans ma vie a produit sur moi une semblable sensation ; et je dois vous dire qu'il m'a fallu me persuader qu'il est impossible que vous soyez la personne que votre accent me rappelle , pour que j'aie repoussé l'idée de l'identité.

Mais si vous étiez cette personne , ce masque que vous n'avez pas quitté un moment,serait tombé à ma vue , au moins je le crois,

— Peut-être , seigneur , le masque fût-il resté, si la personne dont vous parlez eût entendu votre entretien avec madame d'Étampes.

— Vous connaissez mon secret... oh! je savais bien ne pas m'être trompé lorsque derrière moi j'ai entendu repéter le mot depcpr/wre.

— C'est vrai, messire, j'ai prononcé ce mot , en vous plaignant , et je vous plaindrais encore si vous ne persistiez pas dans ce parjure,dont vous vous accusiez tout-à-l'heure. Car enfin, si vous aimez celle que vous avez nommée je crois Hélène, il me semble , d'après ce que j'ai entendu, qu'elle préférerait votre amour à la liberté... Je suis bien indiscrète, peut-être; mais vous paraissez porter une si vive affection à celle que vous appelez aussi votre fiancée , que je me crois

capable , dans son intérêt , et parce que je suis femme , de vous donner un bon conseil. Je suis d'ailleurs îrop désintéressée dans tout ceci pour que mes paroles soient suspectes.

— Ah ! parlez , parlez , Madame : avec le charme de votre voix, vous arriverez vite à mon cœur, et je vous obéirai en esclave; car ces accens me rappelent des heures fortunées.

— El moi, seigneur, je vous jure que vous seriez absous de voire amie s: elle vous entendait ; à moins, cependant, qu'elle ne fût jalouse de l'empire que je lui enlève ce soir avec ma voix. Mais entre elle et moi, il n'y a pas de rivalité possible. Ainsi tranquillisezvous; jamais votre Hélène ne me verra avec chagrin auprès de vous. Voici donc, seigneur, ce (]ue je voulais vous dire : dans quelques minr.tes, la comtesse sera dans la chambre verte , dit péniMeiiient l'inconnue : dans cette

chambre où vous avez passé des heures fortunées, à oublier votre amie.. . Vous voyez que j'ai tout entendu... Eh bien, n'allez pas à ce rendez-vous; ne quittez pas le bal; Hélène ignorera que vous avez été parjurerellenevous croira pas même si vous le lui dites ; car vous serezjustifié par votre retour. Et si vous voulez me croire, demain vous pariirez de Paris;vous irez retrouver votre caplive , à laquelle je m'intéresse, parce que le malheur trouve toujours une âme pour ic comprendre, lorsqu'il s'adresse à ceux qui connaissent la souffrance , et sous ce rappori , je suis riche

d'expérience Seigneur, répondez-moi,

que décidez-vous?

— Madame , je voudrais vous obéir ; mais comment parvenir à sauver la pauvre enfant, sans tromper cette femme par une feinte tendresse.

— Il ne fallait pas la perdre par vos démarches imprudentes, cette Hélène, que

vous dites aimer, et que la certitude de votre parjure fera mourir peut-être, si vous peisistez à ne pas quitter Paris.

— Mais, Madame , suis-je donc sous l'empire d'un songe. Vous la connaissez mon Hélène : vous parlez pour elle avec une persévérance, une connaissance de ses sentimens qui me paraissent inouïs. De grâce, Madame, dites-moi votre nom ; faites cesser cette horrible anxiété : je vous en conjure par tout ce

qu'il y a de noble dans votre âme et de pitié dans votre cœur.

— Messire,j'ai entendu votre entretien avec madame d'Étampes : voilà tout. Je ne connais pas votre Ilélène ; mon nom je vous le dirai demain; mais moi aussi je vous le demande en grâce par tout ce qu'il y a de noble dans votre âme , de pitié dans votre cœur, de loyauté dans la foi d'un serment , n'allez pas à ce rendez-vous ; quittez Paris, ou vous serez le bourreau d'Hélène.

Je suis femme , seigneur, je juge son cœur par le mien, et je m'intéresse à vous deux. Il ne m'en faut pas d'avantage pour être prophète.

La jeune dame était visiblement émue ; elle prit la main de Marie,qui la suivai avec inquiétude; car elle seule, dans le bal, savait tout ce qu'il y avait de souffrance sous ce masque. Elle l'attira sur un siège, et se penchant à sou oreille, elle lui parla bas.

— Non, non, Marie, reprit l'inconnue , il faut que je sache s'il ira dans la chambre verte; faites-moi conduire, mon amie, continua-t-elle après quelques instans d'observation dans la salle; il n'est plus ici, la comtesse non plus.

— Renoncez à ce projet , répondit vivement Marie: il compromet votre bonheur; il me perd dans l'esprit de Girard.

— Eh ! bien restez , répliqua la dame mystérieuse ; j'aperçois l'écuyer qui m'a

amenée, ilmeconduira.Leschevauxsontprèts pour mon départ ;vous serez justifiéeparmoi aux yeux de tous; mais il me faut une dernière preuve qui mebrise... je l'aurai.

Quelques instans après, l'inconnue, qui peut-être ne l'est plus pour vous, était à la porte de la chambre verte ; à quelque distance, un homme masqué faisait le guet pour qu'elle ne fût pas surprise.

— Rentrons au bal, dit-elle après une demi-heure passée à écouter : je veux y rester encore : je veux voir s'il me reparlera, s'il sera assez lâche pour me tromper en face. Oh! c'est infâme ce qu'il disait là..:iiraime... il renonce à Hélène , pourvu qu'elle soit libre... Mais il ne sait donc pas que... Il va sortir ; mon Dieu! où me cacher? Je ne puis plus me soutenir... mais si je reste , il va me voir là, à cette porte... Oh! c'est affreux, c'est affreux ce que je souffre, .cette galerie éclairée ainsi... et je no puis mourir... Mais

non , c'est là bas que m'attend ma tombe. N'ai-je pas juré aussi, moi , à ce bon vieillard qui répond de moi sur sa tète de retourner à la tour... mon Dieu... ! mon Dieu! encore quelques jours, et je suis à vous... La porte s'ouvre..! Girard!., il est seul.

L'infortunée l'arrête et s'écrie d'une voix

déchirante ;

— Veux-tu savoir mon nom et voir mon

visage , Girard de Briord... Tiens , regarde, je n'ai plus démasque., es-tu sur maintenant que tu m'as tuée. . .

— Hélène...! Hélène! c'est impossible,..

— Adieu... adieu pour toujours , cria Hélène en s'éloignant ; j'ai tout entendu , tout vu,., adieu... je tâcherai d'oublier et de pardonner.

Girard est cloué à sa place par un sentiment de surprise et de terreur indicible ; il veut parler, il n'a plus d'accens dans la bouche : il veut marcher, ses jambes ploient sous lui... Les lumières qui inondent la galerie

tourbillonnent devant ses yeux; un branle fantastique est imprimé aux portraits dont les murailles sont ornées : il les voit danser aux sons de la musique lointaine qui se fait entendre dans la salle du bal . . . Enfin , les lumières , le bruit des pas , l'harmonie , tout s'éteint à son oreille... Il tombe pesamment sur le plancher.

Girard fut trouvé sans connaissance à la porte de cette chambre fatale, dans laquelle deux destinées s'étaient broyées contre l'aîïiour d'une grande et puissante dame. Combien de temps était-il resté dans cet anéan-

tissement instantané où la vie semble préluder à la mort ? Personne ne le savait , car celui qui l'éprouve a perdu la faculté de sentir, quoique le principe vital existe ; et Girard devait bientôt regretter ces courts instans de caime, ces limbes de l'oubli qu'allaient cruellement remplacer les souffrances du cœur et les douleurs physiques.

Mais disons comment et par qui le chevalier fut secouru. Hélène , en quittant Marie , lui avait dit comme on l'a vu , qu'elle se rendait au lieu où elle savait trouver son amant ; madame de Mauléon ignorait encore la victoire que madame d'Étampes devait à la crainte qu'elle inspirait ; mais elle sut tout lorsque son amie lui révéla l'entretien qu'elle avait entendu. En proie elle-même au désespoir qu'elle avait en quelque sorte préparé à Hélène , en l'amenant à cette fête , elle comprenait que le mystère dont elle s'était plue à voiler son arrivée allait, en se rêvé-

lant, la condamner auxyeux du chevalier; et que sa conduite mériterait aussi le blâme de son époux. En ce moment , il passa devant elle en causant avec le comte d'Étampes. Léon, lui dit-elle à demi-voix, il faut que je

te parle.

— Madame la comtesse paraît bien fatiguée , lui dit avec une sollicitude expressive

le comte d'Étampes.

— Seigneur, je suis peu habituée aux fêtes , et je me ferais difficilement à la fatigue qu'elles me causent , si Mauléon ne désirait pas me les voir rechercher.

— Nous lui saurons gré, madame , du bonheur de vous posséder quelquefois, et nous sommes heureux de vous exprimer ce que votre présence ajoute de charme à nos réunions. Mais je vous quitte : j'oublierais que c'est une faveur que vous nous faites , et la fatigue qu'elle vous cause pourrait vous rendre avare à la répeter souvent. Le comte salua les époux ; et un instant

après, il causait avec sa femme' de ce ton d'exquise galanterie, qu'il avait employé 8' ec Marie. La comtesse lui répondait avec une douceur affectueuse, une candeur d'accent qui réellement eussent fait honneur à Hélène, elle-même, au temps du repos de son âme. Il y avait alors des femmes comme cela.... les hommes qui connaissent bien le sexe de notre époque, prétendent qu'il y en a encore.

— Mon amie, demanda enfin Mauléon.

qu'as-lu? ta pâleur, ton émotion

— Léon, écoute : à la porte de la chambre verte qui donne dans la grande galerie, tu trouveras une femme au désespoir.... la jeune dame qui m'accompagnait, enfin....

Hélène! ajouta Marie avec le cri de l'âme.

— Hélène! dis-tu.... Grand, Dieu! Girard,

depuis deux heures au moins à dû rejoindre dans cette chambre verte, madame. . .

— D'Étampes : je le sais ; mais elle n'y

est plus depuis longtemps,... Hélène ne revient pas; Girard n'a pas reparu; Léon, cours , va , peut-être est-il encore temps de tout réparer.,. Ne m'accuses pas : elle a voulu que je me taise , même avec toi.

— Ah! Marie qu as-tu fait.... Mais ne perdons pas de temps ; fais-toi reconduire^ bientôt je t'aurai rejoint avec eux.

Mauléon a compris que sa femme ne peut être sans reproche aux yeux de Girard; mais à quelque prix que ce soit , il obtiendra d'Hélène qu'elle ne parte pas, et qu'elle pardonne au chevalier. En arrivant à la galerie, il ne trouva plus, comme on le sait, que Girard, étendu sur le seuil de cette fatale porte, et nous le répétons, il était sans connaissance. Mauléon enlève son ami d'un bras vigoureux, traverse les appartemens où il sait ne rencontrer personne ; et par un escalier de service qu'il connaît , il arrive dans les cours , où ses gens l'atten-

dent par l'ordre de Marie. Girard est porté par Mauléon et un écuyer jusqu'à son hôtel; le grand air a ravivé de son souffle matinal cette vie, pour laquelle le comte eût donné la sienne ; il espère sauver Girard ; mais Hélène.... Hélène, qui la lui rendra? Où est-elle?

— Partie avecPhilippe,qui l'avait amenée, répondit la comtesse à voix basse. Voici deux lettres que j'ai trouvées sur ma table : l'une d'elles est pour moi ; l'autre est pour notre ami... La vengeance n'est pas le partage des anges , murmura madame de Mauléon pour elle seule. Cette pensée était la suite d'une réflexion , disons plus, d'un sentiment d'admiration , qu'inspirait à Marie la généreuse conduite d'Hélène : de celte douce créature, dont l'àme, exempte de fiel, avait Irouvé dans son cœur assez de courage et de vertu pour écrire, sous l'empire de son désespoir, les deux lettres qui suivent ;

« Marie , je n'ai pas voulu vous croire : « j'étais aimée , disiez- vous , aimée comne « aucune autre femme. — L'orgueil m'a « perdue ; j'ai voulu juger par moi-même ; « je suis désabusée. Si j'avais suivi vos con- « seils , cette fatale soirée n'eût point « complété ce qui manquait à ma destinée « de souffrance; si mon amour n'eût pas « cherché à retenir Girard à moi par le « seul fait de ma présence dans ce bal , où « il l'a presque devinée de cet instinct du « cœur que ma voix avait rencontré ; si je « m'étais nommée enfln il ne fût pas allé « à ce rendez-vous : il n'eût pas promis de « l'aimer cette femme, et de renoncer à son « Hélène.... Marie, pardonnez-moi les petits « chagrins que je vais vous causer ; on ne « doit pas vous reprocher d'avoir gardé le « silence sur mon arrivée : ce secret était « à moi ; vous ne pouviez sans manquer à

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