Tome II
« la confiance que je vous montrais , le ré- « véler à personne.
« Adieu.... Adieu; Mauléon vous aime; « conservez son cœur ; rendez-le heureux, « Marie; car l'amour qui sait rester pur « dans le monde où vous vivez est bien note ble et bien rare. >.. Adieu. »
Dans la lettre que la pauvre Hélène écrivait à Girard elle disait;
« Je ne vous condamne pas ; je vous aime « encore : c'est vous dire que je désire vous « savoir heureux. Si le malheur de vous « avoir perdu, sans retour possible, ne peut « me trouver assez forte pour le supporter ; « si je dois payer de ma triste vie le bon- « heur si court de vous avoir connu , Girard, « ne vous reprochez pas ma mort : ne vous « livrez point à la douleur de l'avoir causée ; « car mon existence est marquée du doigt « de Dieu. .. C'est à vous que j'enverrai mon « dernier soupir,
« J'ai tout entendu Ne soyez pas par-
« jure une seconde fois, raême avec une « femme qui n'était pas digne de vous rendre « perfide envers moi : Hélène vous en con- « jure , Girard , par ce qu'elle veut vous « revoir là-haut , et les parjures ne sont « pas reçus au ciel. Adieu... Adieu, Girard... « adieu.... Je.... vous pardonne.
Hélène avait ajouté quelques mots en faveur du brave serviteur qui n'avait pu lui refuser de la conduire à Paris: elle priait le chevalier de ne point lui en vouloir et de le garder par amitié pour elle.
Pouvait-il exister un amoiir plus saintement noble que celui d'Hélène? quelle abnégation Marie ne dùt-elle pas trouver dans sa généreuse conduite à son égard lorsque, seule, elle avait fait éclore des doutes qui devaient hélas! inspirer à la pauvre captive le désir de savoir enfin ce qu'elle devait craindre ou espérer. N'avait-elle pas eu
tort de la conduire à cette fête où s'étaient déroulés les terribles arrêts de sa destinée; Hélène avait cependant eu le courage de lajustifier, et de laisser à Girard une espérance qui le lit vivre. Elle trouva, la vertueuse créature, dans son cœur ulcéré , assez de force , assez de résignation pour se courber sous le nouveau malheur qui la frappait , parce qu'elle avait sans cesse devant les yeux le vieillard qui l'attendait à la tour : ce fut là, peut-être, le motif le plus impérieux de tous pour la décider à partir après la cruelle nuit de ce bal. Elle y était allée déjà malade , par suite de la longue route qu'elle venait de faire à cheval ; à une époque où la mollesse n'avait pas encore offert à l'opulence ces voitures commodes, qui font d'un voyage une volupté de plus. Hélène, habituée au repos le plus absolu, avait dû éprouver un malaise inouï d'Avignon à Paris; et comme nous l'avons dit , elle était
arrivée à i'hôtei de Mauléon inondée de pluie et presque mourante de lassitude.
Tobie attendait la pauvre captive avec une inquiétude inexprimable; il la savait exposée à mille peines , auxquelles le bon vieillard n'ajoutait pas, pourtant, le malheur qui devait les surpasser encore: lui aussi il avait foi dans le serment de Girard.
Déjà vingt-huit jours s'étaient écoulés , et Hélène n'avait pas reparu. Le vingt-huitième jour, il avait veillé plus tard qu'à l'ordinaire, parce qu'il lui semblait entendre cette voix intérieure qui vous avertit d'un événement heureux ou malheureux. Assis à la porte de cette vieille demeure , dont la solitude lui paraissait insupportable depuis que la jeune flUe n'y était plus, il avait écouté longtemps ; pas un être vivant ne s'était approché. Tout à coup , les hennissemens
et les pas de plusieurs chevaux se firent entendre ; bientôt deux cavaliers arrivèrent près de lui. Il crut un moment que c'étaient Hélène et Philippe ; il allait courir à eux en prononçant leurs noms; mais son erreur ne fut pas longue.
Le vieillard a frémi.... il a reconnu dans ceux qui sont devant lui les sbires de la duchesse de Poitiers ; tout son sang s'est glacé ; que va-t-il faire ? que va-t-il dire ?
— Eh ! bien , lui dit un des cavahers, ne nous faites-vous pas entrer ! nous avons ordre de parler à la prisonnière.
— Lui parler, interrompit Tobie... mais à cette heure elle dort, et ne respecterez- vous pas son sommeil.
— Eh ! répondit l'autre envoyé, elle a par la mort ! le temps de dormir le jour, et nous avons hâte de retourner au lieu d'où nous venons ; la nuit est noire endiablé dans cette forêt. Allons, bonhomme , conduisez-nous.
Tobie s'était levé ; mais ses jambes ne pouvaient le soutenir : il n'avançait pas.
— Marche donc , vieux requin , lui cria d'une voix rude un des deux hommes ; nous ne la mangerons pas ta prisonnière: on sait que ce n'est pas un morceau friand, avec sa lèpre. En disant cela, il pousse Tobie devant lui;et tous les trois entrent dans la tour sans songer à fermer la porte. Ils vont d'abord à la chambre d'Hélène.
— Elle ne dort pas, dit l'un des sbires, car elle ne s'est pas couchée...
— Elle est sans doute au jardin à causer avec les étoiles, selon son habitude, dit l'autre ; viens la chercher avec moi, Ralmbaut. Et tandis qu'ils cherchaient la prisonnière, le malheureux vieillard, resté dans la chambre d'Hélène, s'était jeté à genoux, et recommandait son àme à Dieu , avec la confiance que donne toujours la conscience d'une vie irréprochable.
— Prenez ma vie , mon divin maître , disait le vertueux serviteur; mais protégez la tète de la pauvre captive : ne livrez pas aux meurtriers cette angélique créature...
En ce moment les deux agens de la duchesse rentraient dans la chambre, et, voyant le gardien à genoux, ils lui crièrent; en tirant leur épée et en le menaçant de le frapper :
— Dis-nous donc, vieux renard, où tu l'as cachée, cette lépreuse que l'enfer confonde : dis-nous où nous la trouverons, ou par messire Satanas, ton âme va quitter ton corps. A-t-elle déserté cette tour...? as-tu laissé envoler cet oiseau, si bien recommandé à ta garde? Parle, ou par l'enfer! tu vas mourir. JI faut que nous voyons Hélène : c'estl'ordre de la duchesse , et elle paie trop bien pour être mal servie.
Tobie ne répondait pas ; une sueur froide couvrait son corps. Il se recommandait à la miséricorde divine ; car il savait que rien ne
l'arracherait à la mort dont les assassins le menaçaient, quoiqu'ils lui promissent la vies'il parlait. Mais pour racheter ses jours , il ne voulait pas les mettre sur les traces d'Hélène.
— Tu persistes à te taire.vieux misérable, reprit un des hommes de la duchesse; Eh ! bien tu vas recevoir le traitement dû au traître, au serviteur déloyal.
— Frappez, répondit le vieillard, frappez je suis prêt à mourir . Je paraîtrai devant Dieu comme les martyrs ; mon sang rachètera mes fautes.
Les assassins vont en finir : deux larges épées, où se reflètent la lueurrougeàtre d'une lampe fumeuse suspendue à la voûte, sont levées sur la tête blanchie du vieillard... C'en est fait de sa vie... Mais soudain une femme pâle, haletante, se précipite entre les meurtriers et la victime en criant :
— Grâce! grâce! arrêtez 1 .. .me voici. Et
Hélène (car c'était elle) entoure la tête de Tobie de ses deux bras ; et sans prononcer une parole , elle la presse avec émotion sur son cœur. Fuis , après quelques instans de celte situation touchante, elle parle ainsi aux assassins.
— Allez dire à la duchesse de Poitiers , que je ne veux pas charger sa vie du poids d'un nouveau crime : je mourrai dans cette tour, tombeau anticipé qu'elle m'a légué dès ma jeunesse. Dites-lui surtout que je ne lasserai pas sa patience à compter mes jours , et qu'elle s'épargne le remords d'en avoir hâté îe terme. Elle viendra aussi pour elle, celte heure terrible de paraître devant son juge; alors elle tremblera , la puissante princesse de Poitiers : car à ce tribunal , la justice est pour tous , et les grands de la terre n'y sont plus favorisés. Elle rendra compte de ma captivité , et l'intention du crime que vous aUiez commettre en son nom , sur ce
vieillard , ne sera pas alors impunie. Allez lui dire tout cela ; et vous , égorgeurs à froid, qui tuez pour gagner de l'or, songez à la pénitence si vous voulez que Dieu vous pardonne, comme je le fais dans l'espoir que vous vous repentirez.
Ces paroles , qu'Hélène avait prononcées avec dignité , avec une pieuse exaltation , produisirent l'effet qu'elle en attendait sur ces deux hommes, qui allaient devenir meurtriers parce qu'ils espéraient que leur crime serait largement payé. En entendant cette jeune Glle leur rappeler , d'une voix d'inspirée, le jugement de Dieu, iis étaient devenus tremblans .; et bientôt son généreux pardon les livra aux remords de leur conscience. Sans oser faire entendre une parole qui les jiîsliiiàl , ils quittèrent la tour, bien résolus de ne plus servir la duchesse dans ses infâmes projets,
Les deux cavaliers avaient repris la route
deTarascon; la porte de la tour s'était refermée. Tobie, qui les avait conduits , revint aussi vite que ses forces le lui permirent près de sa jeune maîtresse ; elle était évanouie.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi, s'écriait le vieillard en brisant les liens qui retenaient les vêtemens d'Hélène.
— Girard , Girard , dit-elle en revenant à la vie. . . Majs où suis-je ? dans ma chambre. .. Ah! je me rappelle... le malheureux Tobie! c'est moi qui suis cause de sa mort... Je suis arrivée trop tard... *"
— Mademoiselle, mademoiselle, ne me voyez-vous pas^ répondit en pleurant le vieillard , penché sur sa jeune maîtresse ; c'est vous qui m'avez sauvé... Ils ne m'ont pas tué : vous êtes revenue à temps... vous avez crié grâce ! et vos bras ont entouré ma tête pour la préserver de leurs coups.
— Tobie ! ah je te reconnais , viens , viens,
sur mon cœur... Oh ! mon Dieu! merci, merci , il n'était pas trop tard.
Le bon gardien baisait les mains glacées d'Hélène , et la regardait avec douleur : car la pauvre enfant était veillie de dix ans depuis vingt deux jours.
— Ma bonne demoiselle , ce voyage vous a bien fatiguée?
— Dites donc qu'il m'a tuée , Tobie.
— Il faut vous coucher, vous reposer longtemps; à votre âge , la vie a tant de force : la santé reviendra.
— A mon âge on meurt lorsqu'on est frappée au cœur, et je le suis,
— Allons , prenez courage , mon enfant ; comptez-moi vos chagrins : si le vieux serviteur est digne de votre confiance, il les comprendra , et son expérience vous consolera, peut-être.
— Tobie , il n'y a plus de serviteur ici : il y a pour moi un ami , un père, qui fermera
les yeux de la pauvre captive , qu'il ne pourrait consoler. Demain je vous dirai tout. Vous m'aiderez à remplir la tâche que je m'impose , Tobie, ce seront vos derniers soins. — Écoutez , mon ami, Philippe m'a ramenée jusqu'ici ; il attend au village de la Suze qu'on lui fasse dire s'il peut venir. Heureusement avertie par ces pressentimens qui ne me trompent guère , j'avais quitté l'habit de chevalier que j'ai porté pendant la route , et repris ceux de mon sexe... Combien je m'en suis félicitée, en voyant sur le seuil de ma prison les chevaux des émissaires de la duchesse de Poitiers. Un hasard providentiel vous avait fait laisser la porte ouverte ; j'ai pu arriver à temps pour vous justifler , et arrêter leurs bras criminels. Ah ! que je me félicite de n'avoir pas voulu laisser entrer le bon écuyer de Girard : sa présence nous eût condamnés. Mais je lui ai promis de le faire avertir ; allez donc, je vous en supplie , le préve-
nir, et qu'il puisse se reposer avant de retourner près de son maître. Allez , mon ami , je vais chercher dans le sommeil, s'il m'est possible de le goûter encore , l'oubli de ma déplorable destinée.
Tobie devina sans doute que la pauvre enfant avait éprouvé une grande douleur ; mais il en ignorait la cause, et pensait qu'à dix-neuf ans , le temps répare bien des choses. Il dit à Hélène en la quittant :
— Courage, Mademoiselle, tant que le malade vit, il espère. Dans quelques instans, je vous ramène Philippe, et je ne vous quitte plus.
— Allez , Tobie ; moi je ne vous délaisserai pas non plus : c'est ici qu'il doit me retrouver... si un jour il me cherche... murmura Hélène en se jettant toute habillée sur sonlit.
XIÎ
Deux mois s'étaient écoulés depuis qu'Hélène était revenue à la tour ; nous remonterons le cours de cet espace de temps pour reprendra le Gl de cette histoire. Girard , que
nous avons laissé sans connaissance , avait Tome II. 17
bientôt repris le sentiment ; mais pendant un mois il fut retenu au lit. Une maladie grave, causée par l'affluence du sang au cerveau , le livra neuf jours durant aux transportsd'une fièvre délirante ; ce fut encore aux soins de Marie qu'il dut son retour à la vie. Elle passait les jours et les nuits près de ce lit , où le malade retrouvait, avec la faculté de penser, le souvenir de cette terrible fête qui lui avait ravi son Hélène. Il la voyait arrachant son masque pour livrer à ses regards sa belle tête , pâle de souffrance ; il entendait murmurer à son oreille cette voix si douce , si suave qui, tout le temps du bal , avait fait battre son cœur. Il entendait cet adieu, grave comme l'arrêt du destin , déchirant comme une angoisse , qui l'avait privé de sa raison. Alors le malade laissait voira Marie de grosses larmes, que la jeune femme sentait tomber, brûlantes , sur ses mains. Mais depuis que la fièvre avait cessé , le chevalier ne parlait
plus d'Hélène , et personne n'osait la lui rappeler.
Un jour qu'il était mieux , Mauléon lui présenta cependant la lettre qu'elle avait laissée. Girard la prit ,1a lut avec calme; puis il dit tristement :
— Quel courage... quel ange j'aurais pu
posséder... mais je n'en étais pas digne
Que pense-t-elle aujourd'hui de mon silence....
— Girard , vos amis seraient bien ingrats envers vous , s'ils avaient caché à votre amie que vous ne pouviez lui écrire.
— Dites donc partir, Léon; car ma présence seule pourrait la persuader encore, si la persuasion lui est permise après... Oh ! ce souvenir est une lueur de l'enfer.
— Mon ami, reprit Mauléon,vous ne pouviez quitter Paris ; le roi vous a donné une compagnie de ses gardes, et vous pensez bien qu'Hélène le sait déjà.
Le roi m'a nommé, Léon ; mais je puis refuser... car je veux, dans quelques jours, retourner près d'Hélène... Il faut qu'elle me pardonne.
— Elle vous a pardonné , Girard , et pour vous en convaincre , lisez cette autre lettre, rapportée par Philippe , que nous avions envoyé à la tour, afin qu'Hélène connût les motifs qui vous retenaient loin d'elle. Lisez, mon ami; le calme reviendra et le bonheur aussi. Je vous laisse, car j'ai perdu ma liberté : je suis chambellan.
Le chevalier pressa la main de Léon, au revoir, lui dit-il; revenez bientôt. Puis il lut en tremblant la lettre de son amie.
« Cher Girard, lui écrivait-elle, j'apprends » par Marie que vous avez failli mourir; » mais que, grâce à Dieu! vous êtes sauvé. » Que mon souvenir vous soit doux, mon » ami, car je ne me souviens plus de rien. Je » vous aime plus que jamais ; je vous dirai
» même que le petit nuage qui a passé sur » notre bonheur était nécessaire pour nous » le faire apprécier davantage. N'est-ce » pas, d'ailleurs, pour me soustraire à une » trame criminelle , dont Philippe a dû vous » apprendre la dernière tentative, que vous » vous êtes oublié un moment près de cette » femme que vous n'aimiez pas ? Girard, elle » est effacée de mes souvenirs cette nuit, qui » pouvait t'enlever à ma tendresse ; je suis » toujours ton Hélène ; tu n'as jamais cessé » d'être le bien-aimé de mon àme, et nous » serons réunis un jour... Mais laisse à la » duchesse de Poitiers le temps de se per- M suader que je n'ai pas quitté ma prison ; » reste à la cour, cher ami; car toi, mieux « que personne, sauras demander et obtenir » la liberté d'Hélène. Si je me résigne au sa- » crilice de ne pas te voir , c'est qu'à mon » tour, je crois que notre félicité peut y ga- » gner quelque chose.
« Adieu , chevalier , suivez mes avis : c'est » le moyen de me faire croire au plaisir que » vous aurez eu a les recevoir. A vous pour » la vie... HÉLÈNE. »
Une joie folle s'était emparée de Girard en lisant cette lettre.
— Ah ! je te reconnais , Hélène : tu pardonnes à celui que tu ne pouvais condamner, parce qu'il eût fallu renoncer à l'aimer , et que ton ame n'en a pas eu le courage. Va,je te rendrai tout le bien que tu me fais aujourd'hui. Mais je ferai ce que tu veux : je resterai quelque temps dans ce Paris qui me rendit coupable ; puis-je le quitterai avec bonheur. Tu as raison, cher ange, ma voix seule peut toucher en ta faveur le cœur du roi... Je suis capitaine de ses gardes; je puis le voir souvent: je puis obtenir ta liberté. Ah! tu as raison notre félicité dépend de moi seul maintenant.
Nous avons omis d'apprendre au lecteur
l'arrivée du baron de Sassenage : elle avait eu lieu, ainsi que l'annonçait sa lettre, peu de jours après l'avis qu'en avait donné ce message. Ce ne fut pas sans éprouver un vil" chagrin qu'il revit Girard en tre les bras de la mort une seconde l'ois : il ignorait les causes terribles qui l'avaient conduit là; et surtout il était loin de penser que ce fût sa fille qui les eût en quelque sorte provoquées. Mauléon et Marie lui avaient bien l'ait comprendre que le chevalier croyait avoir perdu une femme qu'il adorait ; mais ils n'avaient osé en dire davantage.
Le baron, heureux de trouver ses enfans vivant dans une parfaite union , ne dut pa^s croire qu'il exista t d'amers regrets au cœur de sa fille;Marie lui parut si heureuse de l'affection de son mari, que le vieux seigneur était loinde penser qu'elle pût secrètement nourrir un sentiment coupable pour Girardrsentiment que le baron n'avait jamais cru aussi puissant
qu'il l'était. Ce fut donc sans embarras que le sire de Sassenage entama avec le chevalier l'entretien que l'on va lire , et qui eut lieu le jour même où la lettre d'Hélène était venue lui rendre l'espérance. Le mieux très remarquable qu'il en éprouva fut un motif déterminant pour que le baron abordât tout d'abord une question qu'il devait , suivant son plan , ne risquer qu'après avoir sondé la profondeur de la blessure faite par l'amour au cœur de Girard.
— Eh ! bien , mon ami , lui dit-il , la santé revient , et je vois avec une vive satisfaction que la gaîté revient aussi. C'est d'ordinaire bon signe ; car ainsi le veut la destinée , les biens comme les maux semblent se donner la main pour enlacer notre vie : à votre âge surtout , où la vie , plus active qu'au mien , cherche sans cesse des émotions , qui la hâtent quelquefois,mais qui lui donnent plus de prix. Si tel événement que nous avons désiré avec
ardeur trompe nos espérances , nous appelons la mort, parce que l'homme fait pour souffrir ne l'est pas pour la désillusion. Cependantjsa voix tout en demandantlafindeses maux , n'est pas lente à crier grâce! lorsque la faux terrible va rompre le fll qui le retient ici bas , et sitôt que le malade , au physique comme au moral, est soulagé, il sourit à l'existence, qui lui promet encore de beaux jours. Mon cher Girard , plus que personne vous devez y tenir vive Dieu ! et pour vous dire toute ma pensée, j'ajouterai que je connais plus d'une noble dame qui vous engagerait plus gentiment que moi à ne pas oublier que le beau sexe se charge volontiers de vous prouver que le bonheur était votre partage.Lafortune, cette autre beauté si volage, si capricieuse pour tant de gens, ne vous laisse rien à désirer : le roi vous nomme à un poste auquel vous n'aviez jamais songé; vos amis vous chérissent ; tout enfln semble sourire à
vos vœux ! ., . Mais voilà que tout à coup , le désespoir , un désespoir d'amant , m'a-t-on dit , est venu vous assaillir , eh ! mon brave ami , je me souviens qu'à votre âge un tel chagrin passait sur ma vie, terrible comme un orage , mais non moins rapide. Favori des belles , vous n'avez qu'à vouloir, et dix remplaceront une seule qui échappe à votre empire, parce que sans doute son cœur est à un autre.
— Vous vous trompez, baron, elle m'aime!.. Et d'elle seule me vient le désir de ne pas mourir; car cette vie, que j'ai failli perdre, ne m'appartient pas : tous les instans en sont à elle!... Eh! sans son amour, que me feraient les honneurs , les richesses , les plaisirs; vous ne savez pas, messire , ce qu'il y a de vertu , de courage et de souffrance dans le cœur de celle que j'aime ; combien elle est bonne , belle , vertueuse ; enfin , c'est un ange ; et s'il me fallait renoncer à
la posséder un jour , c'est que Dieu aurait retiré à lui le souffle dont il l'anima, où que mon sang se serait tari à attendre l'instant qui doit combler ma félicité.
— Voici , mon cher Girard , une chaleur tout à fait rassurante pour votre santé. Tudieu ! quel feu dans vos regards , quelle émotion dans votre voix ; sur mon àme , les palpitations de votre cœur sont hâtées au point que je pourrais les compter de la place ou je suis. Allons, je vois qu'il me faut renoncer au projet qui m'amenait près de vous ; pourtant je vous en ferai part : cela pourra vous distraire, et vous me saurez gré de la démarche , en faveur de l'intention. Je voulais vous marier; mais, je dois vous le dire, mon pauvre ami,jen'avais(iu'une femme à vous offrir , ajcula en riant avec quelque malice le baron;et vraiment j'en suis honteux, maintenant que vous m'avez parlé d'un ange. Je sais bien qu'avec unpeu d'à-
mour la femme aimée acquiert i'acilement les prérogatives des créatures célestes, et alors on éprouve la passion que vous venez d'exprimer en termes si brùlans. Mais que votre choix soit plus ou moins divin dans la réalité,|c'est ce qu'il ne m'appartient pas d'examiner. Je retire ma proposition ; je vous engage seulement à ne pas trop me faire attendre le moment où je vous saurai heureux. J'entends mes enfans ; gardez-moi le secret sur mon inoportune intervention dans vos affaires de cœur, et croyez à l'attachement du mien , ajouta le vieillard en tendant la main au malade.
— Je n'en ai jamais douté, répondit Girard en pressant les mains du baron, et ma reconnaissance...
— Taisez- vous , chevalier ; vous me rappelez mes dettes , et je ne suis pas heureux à m'acquitter. /
A ce moment un page ouvrit la porte
de la chambre où causaient les deux seigneurs en disant :
— Madame la comtesse d'Étampes , monsieur le comte et madame la comtesse de Mauléon demandent si le sire de Briord peut les recevoir,
— Faites entrer.
Girard se leva pour aller au-devant des dames. Au nom de la comtesse d'Étampes une rougeur subite avait animé ses traits ; un tremblement convulsif laissa deviner à Marie que cette visite lui était pénible ; mais se remettant vile , il la conduisit près du siège où Mauléon avait fait assoir madame d'Étampes, et dit d'une voix assez calme à cette dernière , en lui montrant Marie.
— Madame, je vous présente mon sauveur : c'est à ses soins , à ses fatigues , que je dois mon retour à la vie et l'honneur de vous recevoir aujourd'hui.
— La comtesse doit être payée de tout
cela ; seigneur , par la douce récompense qu'elle en obtient en ce moment.
Madame d'Étampes avait dit cela avec ce sourire forcé, qui exprime plutôt le contraire de ce qu'on dit , que la vérité de ce qu'on pense. Après un instant d'entretien sur la santé de Girard, Mauléon prit la parole, et s' adressant au chevalier ;
— Je suis restélontemps lui dit-il, avec le roi, et nous avons parlé de vous : j'ai même annoncé à ce prince que , dans quelques jours, vous pourriez être admis à prêter serment. — Que le seigneur de Briord ne se presse pas , a répondu notre monarque bien-aimé : les bons serviteurs sont toujours trop tard auprès de nous ; mais ils sont assez rares pour qu'on les ménage. Dites au capitaine que je suis heureux d'apprendre que son bras reste à la patrie, et son cœur à notre personne.
— Le roi a trop souvent entendu parler
du chevalier , dit avec intention madame d'Étampes pour qu'il ne l'apprécie pas.
— Je crois même, madame, que Charles V a pu croire que je méritais son estime , puisque c'était de votre bouche qu'il entendait mon éloge, ajouta galamment ou politiquement Girard. Je tâcherai de ne pas paraître au-dessous des qualités que vous avez bien voulu me donner, et de justifier, par mes services , la haute faveur que je dois à ma protectrice. Je n'oubherai point non plus la reconnaissance dont je ne saurais
m' acquitter envers le comte votre époux
Et vous avez jugé , madame , poursuivit Girard que je pourrais avoir le désir de ne pas quitter Paris.
— J'étais autorisée à le croire, messire ; puisque vous vivez ici en famille, je pensais, en effet , que vous teniez à rester prés de ceux qui ne se consoleraient pas de votre ab-
sence ; n'est-ce pas, comtesse de Mauléon que j'avais raison de penser ainsi?
— Mon mari et moi, madame, désirons, il est vrai, que le chevalier ne nous quitte pas ; mais nous sommes trop dévoués à son bonheur pour ne pas sacrifier le plaisir de le conserver à celui qu'il goûterait loin de nous. D'ailleurs, rien ne l'obligerait à ne pas nous rejoindre, si ce que nous désirons autant que lui se réalisait.
Girard remercia Marie d'un regard qui voulait dire : vous êtes ma véritable amie, et cette femme est l'ennemie de mon repos.
— Baron , reprit la comtesse en s'adressant à Sassenage, pour rompre sur un sujet d'entretien qui l'embarrassait , on ne vous voit point à l'hôtel d'Etampes, et je m'en afflige. Obligée de recevoir, au nom du roi, les étrangers qui visitent Paris, le comte et moi trouvons souvent beaucoup d'ennuis dans ces sortes de réceptions , et vous croirez facile-
ment qu'il nous est doux de rencontrer des visages amis et des cœurs qui nous entendent. C'est vous dire, seigneur , tout l'honneur et le plaisir que nous aurions à vous voir souvent.
— Je suis touchée , madame , d'une telle distinction ; et si je devais rester peu de temps près de mes enfans, je me hâterais de profiter d'une si obligeante invitation , pour ne pas perdre un seul des instans où vous voulez bien m'admeltre en ami, Mais ma fille désire me garder près d'elle ; de mon côté je ne veux pas la quitter ; j'aurai donc, madame , l'honneur de vous voir souvent , sans cependant abuser de la faveur particulière dont vous daignez m'honorer.
— Nous y gagnerons trop , messire , pour croire vous t'aîre une faveur, et les amis ne semblent jamais importuns.
La comtesse se leva , salua les hommes ,
embrassa Marie et sortit.