Tome II
— Voilà une femme que je n'aime pas, dit brusquement le baron.
— Ni moi, répondit Marie.
— Moi non plus, dit Mauléon.
— Moi , je la méprise , murmura Girard pour lui seul ; mais sa physionomie avait appris à ses amis ce qu'il n'osait leur dire.
— Monseigneur est servi , dit un page en levant la portière.
— Je dîne avec vous , reprit Girard en donnant sa main à Marie : je suis bien , très bien. Mauléon, la lettre de ce matin était un baume bienfaisant ; me voilà guéri.
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— Tu crois , Marie , qu'il faut taire à Girard cette maladie, demandait Mauléon à sa femme, avec ce son de voix qui indique l'iucertitude et la crainte.
— SansdoiJle, mon ami, répondit la jeune
l'emme ; nous devons la lui cacher : n'est-ce pas la volonté d'Hélène? et si le chevalier voulait partir, peut-être ferions-nous sagement de la prévenir. Philippe , à son dernier voyage , a trouvé la pauvre enfant plus faible, plus abattue, plus souffrante qu'elle ne nous le dit... Léon, dans cette nuit fatale , Hélène a été frappée bien profondément , continua Marie avec une émotion douloureuse... Ah ! c'est affreux, mon ami, de penser que, sans moi, elle ne fut pas ailée à cette fête... Cette idée s'attache à ma vie comme un remords... Ici îa comtesse ne put retenir ses larmes; et cachant sa tête dans ses mains, elle garda le silence.
— On vient , Marie ; sèche les larmes , Je t'en conjure, reprit Mauléonen entendant les pas de plusieurs personnes et la voix de Girard : il me serait cruel qu'on put penser que je l'afiîige.
La porte s'est ouverte ; deux cris de joie se
sontcroisés; un nom a retenti en même temps:
— C'est celui de Raimonnet de l'Épée!
Mauléon et son ami sont dans les bras l'un de l'autre ; Marie s'est levée pour saluer le routier ; elle lui présente sa main, qu'il baise avec respect.
— Que je suis heureux de vous revoir mes bons amis... Ce brave Girard, et toi bon camarade , qui n'est pas devenu fier parce que tu es comte et chambellan du roi le Sage, comme Ta surnommé le peuple, qui s'y connaît bien.
« Voyez-vous, madame la comtesse, je suis devenu l'ami du roi depuis la campagne d'Italie , et je parle politique comme notre général, le cardinal Robert de Genève
Veuillez m'excuser d'avoir oublié qu'auprès des dames , c'est un sujet qu'il faut éviter ; personne plus que moi ne reconnaît leurs droits , et leur bannière triomphe môme de mes inspirations guerrières.
— Dites plutôt , répondit Marie , que vous êtes glorieux sous toutes les bannières.
— Voici , madame , ce que j'appelle du langage de cour ; mais lorsqu'il passe par une jolie bouche , je me laisse tout aussi bien qu'un autre aller à y croire, comme si je le méritais. Je dois cependant vous assurer que je ne fus pas aussi heureux en succès que vous le pensez , car en vous voyant , madame , je me prends à envier la gloire de votre époux : votre possession est une victoire que n'égaleront jamais les miennes.
— Mon cher Raimonnet , vous êtes devenu galant comme un cardinal , dit en riant Mauléon.
— Ah ! de grâce, neparlons pas de cardinaux : j'en ai tant vu, tant entendu , dont le langage et les actions ne me revenaient guère , que je suis las de mètre contraint si longtemps à ne pas leur apprendre que le mensonge ne va pas à un vieux guerrier comme moi. Oui,
dans la crainte de leur répondre de dures vérités , je me taisais ; mais je sentais parfois un gonflement d'indignation qui m'eût étouffé, si , enfin , cette f o s comme toujours , on ne nous eût remerciés. C'est vous dire qu'on n'avait plus besoin de nous ; alors j'ai repassé les Alpes , et sans m'arrêter, sans regarder derrière moi , de peur d'apercevoir encore des cardinaux, je suis arrivé ici ; pensant avec raison que vous ne seriez pas changés pour moi , précisément parce que vous ne portez pas de robes rouges. Par Saint- Raymond , mon vénéré patron , i! était temps que j'arrivasse ; j'avais soif de voir des visages qui expriment ce qu'ils pensent: mon empressement était tel , que je me suis présenté devant vous , madame , dans un assez piètre costume . ce dont je ne me suis pas encore excusé , parce que vous n'avez pas paru en me voyant vous attacher à l'étiquette du sac , mais bien à ce qu'il peut contenir de
respectueuse affection pour la femme de mon meilleur ami.
— Nous sommes trop heureux de vous revoir, raessire , pour nous occuper de si petites choses ; et , pour continuer votre figure, je vous dirai que Léon m'avait donné le plus vif désir de connaître et d'apprendre ce que renferme de bon , de généreux , de noble dévoûmeut , le cœur dont l'enveloppe m'avait d'abord un peu effrayé, je vous l'avoue. J'espère qu'une plus ample connaissance nous liera tous deux d'une amitié que vous méritez , et dont je ne me crois pas indigne.
Marie avait prononcé ces derniers mots , en jetant sur le routier ce regard doux et persuasif qui la rendait si séduisante aux yeux de Mauléon, depuis qu'elle lui avait donné SL'ns partage son amour, son âme, ses pensées. Le comte éprouvait en ce moment une de ces émotions qui ne s'expriment pas par des paroles ; mais qui se révèlent par une
larme furtive , par une palpitation de cœur, que précipite la joie d'un bonheur qu'on désirait sans l'espérer; enfin, par un mouvement subit, involontaire , peut-être... c'est ainsi que Léon poussa Marie dans les bras de Raimonnet , qui la reçut avec une fierté mêlée de respect, et déposa sur le front de la jeune dame un baiser, un seul... Mais le plaisir que lui causa l'intention de son ami inonda sonâme d'une sensation délicieuse : le routier avait compris que son ancien camarade n'avait pas compté qu'il serait accueilli ainsi par madame de Mauléon ; il lui savait gré d'une crainte qui , si elle eût été juste , les eût séparés à jamais. Girard devina les pensées de ces deux hommes, qu'une même vie avait liés si étroitement l'un à l'autre ; et ce fut lui peut-être, qui admira le plus la noble conduite de Marie. Car il savait que, pour oublier ainsi l'état qui les avait rapprochés autrefois , elle avait dû n'en trouver le courage que dans le
désir de prouver à son époux sa vive affection.
Un siience assez prolongé suivit cette émotion , et Raimonnet seul eût pu exprimer la pensée qu'elle avait fait naître. Peut-être Mauléon redoutait-il une franche explication, car il demanda avec empressement à son ami quels étaient ses projets , et s'ils pouvaient espérer de le fixer près d'eux.
— Mon ami, répondit le routier, je ne sais pas encore ce que je veux faire ; mais je sens depuis que je suis loin de vous , qu'une carrière qui nous rapprocherait me plairait davantage maintenant que le métier aventureux des armes indépendantes. On vieillit vite à la vie que je mène depuis dix ans ; et je crois décidément qu'une existence plus paisible' me serait nécessaire. J'ai d'ailleurs bon nombre de petites peccadilles conjugales à réparer, et je ne veux pas attendre aussi tard que le diable pour y songer. La vieillesse
a la voix trop chevrotante pour crier grâce ! à l'oreille d'une femme, et la mienne fut grandement délaissée, comme vous savez. Je ne veux me faire hermite ni dévot ; je veux seulement que Madame Raimonnet retrouve enfin son mari , avant qu'il soit tout-à-fait indigne d'obtenir son pardon ; et par ma bonne épée, il y aura dans son indulgence une forte dose d'oubli. Nous reparlerons de cela plus tard ; mais ce que je puis vous assurer dès aujourd'hui, c'est que je ne me ferai jamais capucin , ni cardinal. II est vrai que pour cette dernière profession, ma volonté serait peu de chose : c'est heureux, car je ne me sens aucune vocation pour le chapeau rouge, et dans un ensemble de vices assez bien assorti, je n'ai pas ceux des chrétiens qui portent cette coiîTure.
— Vous en voulez bien aux cardinaux , dit Marie en riant ; mais je pense \ue la haine que vous leur portez ne va pas jusqu'à vous
ôter l'appétit , et nous oublions de vous faire déjeuner.
— Ma foi j'allais , Madame , vous le demander sans façon.
— Venez donc , messire ; nous vous présenterons au baron mon père. Et Madame de Mauléon tendit sa jolie main au routier , avec une grâce charmante. Les deux seigneurs les suivirent ; en sortant , Léon dit à Girard :
— Jamais, mon ami, Marie ne m'a rendu plus heureux.
— Elle vous aime , répondit le chevalier ; et tout est possible à l'amour : rien ne lui coûte , lorsqu'il a besoin de se révéler à celui qui l'inspire.
Girard jugeait parfaitement des sentimens de la comtesse : elle avait imposé silence à son orgueil pour accueillir le routier, afin de plaire à Mauléon. Disons toute la vérité, Marie vivait sous l'impression du remords
que lui causait la position dans laquelle elle avait j ete Hélène et Girard; et le chagrinqu'elle en éprouvait, les regrets incessans qui la poursuivaient , lui donnaient un besoin impérieux de trouver, dans le cœur de Léon , un défenseur qui lui tînt compte de sa tendresse , en la justifiant aux yeux du chevalier. Marie avait aimé Girard avec une persistance qu'on ne pouvait pas appeler criminelle, parce qu'elle était involontaire ; naturellement bonne, généreuse, elle avait enfin apprécié les belles qualités de son époux , et son retour était sincère. Elle avait été injuste envers lui , et pour effacer ses torts elle eût sacrifié ses goûts, ses habitudes. Ce fut donc de cœur et d'âme, qu'elle reçut Raimonnet-de-l'Épée comme un ami à elle , puisqu'il était celui du comte. Pourtant nous devons le dire , celte réception avait froissé en elle ce qui était inné , l'orgueil ; mais de ce sentiment dût venir aussi le besoin qu'elle
éprouva de relever à ses propres yeux l'homme qui avait été le compagnon des erreurs de Mauléon. Marie fut d'autant moins sévère qu'elle se sentait plus coupable.
Le matin de ce jour, elle avait appris , par Philippe, que la pauvre Hélène étai*dans un état de souffrance si inquiétant , qu'elle n'avait osé communiquer à Girard la lettre qu'elle venait de recevoir: toute son âme s'était brisée en lisant.
« Marie , je suis perdue : je descends à « grands pas dans la tombe ; chaque jour est « un jour de grâce ; mais , hélas ! demain
« peut-être, tout sera fini.... Il y a des ins- « tans où je me sens renaître, où je désire « vivre... Vivre pour l'aimer.... pour être à « lui.... Pauvre Girard, il ne me croit pas « si près de ma fin ; il ne sait pas jusqu'où a « pénétré le trait qui me fait mourir . . . Voyez, « ma chère Marie, combien la souffrance « rend injuste.... Est-ce lui qui me tue? et
« pourquoi l'accusé-je , lorsque seule je me « suis conduite à l'extrémité où me voilà. « N'est-ce pas ce voyage , cette pluie que je « reçus tout un jour, qui ont détruit ma san- « té? N'est-ce pas moi qui suis impardonna- « blede l'avoir affligé? ne faillit-il pas payer « de sa vie l'atroce vérité qui se découvrit à « moi dans ce bal, où m'apparaissait, pour « la première et la dernière fois , ce monde « auquel Girard brûlait de me présenter. « Pauvre ami ! Hélène n'était pas destinée à « comprendre le mensonger bonheur que « l'on goûte au sein d'un pareil tourbillon « de futilités et de perfidies.... Il fallait à « l'amour qu'il m'inspirait plus de sacrifices « qu'une nature humaine n'en peut faire : « je ne savais pas cela , moi , qui n'ai vécu « que sur un coin du domaine de la vie. J'ai « cru sans défiance à la félicité; mais qu'il « a été cruel le retour de mes pensées vers « le monde réel !
« Marie, n'envoyez pas Philippe avant un « mois; alors, peut-être, je serai mieux. « Tâchez surtout qu'ii ne vienne pas, lui; « ma vue le mettrait au désespoir ; la sienne « m'ôterait beaucoup de résignation. Le « revoir quand il faut le quitter... ! Le quit- « ter pour mourir... i mon amie, ce serait « affreux.
« Adieu , Marie , parlez -lui de moi sou- « vent; consolez-le quand je ne serai plus , « car il m'aime... il m'aime, et je meurs... « Adieu, je vous pardonne! ... Vous aimez « Girard. »
La pauvre captive avait aussi écrit au chevalier ; mais avec quel soin elle lui cachait sa position, toute sa lettre respirait l'espoir, le bonheur ; et cependant elle avait dû se reprendre vingt ibis pour la terminer. Peutêtre était-elle plus éloignée de sa fin qu'elle ne le pensait ; peut-être même sa position n'offrait-elle aucun symptôme mortel. Pour-
tant , la pauvre enfant avait perdu déjà cette beauté que son ami trouvait son moindre charme, bien que nulle autre ne pût lui être comparée. Ces yeux si doux, si expressifs tout à la fois , étaient éteints : les pommettes de ses joues , fortement colorées de cet éclat qui révèle les maladies de poitrine , offraient un contraste désespérant avec la langueur et la souffrance continuelle où elle vivait. Elle passait des journées entières sur le banc du jardin ; souvent la nuit la trouvait à la même place , immobile et ne vivant que dans ses souvenirs. Quelque fois même ils agissaient sur elle avec tant de puissance , que la pauvre malade se croyait guérie. Alors elle faisait mille projets : elle rêvait une longue vie. passée près de Girard, aimée, chérie de lui..; elle éloignait de sa mémoire les cruelles angoisses causées par sonabsence... — Oh oui! se disait-eile , il sera toujours près de moi ; il
n'y aura plus de chagrins possibles; le bonheur Tome ii. 19
me rendra ma beauté, qui s'est flétrie dans les larmes; mais qui reviendra sous ses brûlantes caresses..: ses caresses, elle me feront renaître à ma vie de jeune fille... J'étais folle de vouloir mourir à dix-neuf ans. . . mourir , quand tout mon être vole au-devant d'un bonheur que j'ignore encore... mourir, lorsque je l'ai deviné... deviné à travers un supplice infernal , pendant cette nuit fatale où une autre femme avait trouvé , dans des transports énivrans , le pouvoir de me faire oublier de lui... Ah! je veux vivre?... Puis, Hélène disait tout à coup : ah ! que je souffre... c'est que l'exallation de son délire avait fatigué sa frêle organisation... Une qu'nte de toux prolongée survenait ; et dans ces accès de douleur physique , s'éteignaient ses brûlantes pensées. . .alors, avec un triste sourire , elle ajoutait : — c'est vainement que j'espère ; le peu de chaleur qui me reste est là , disait-elle en posant une main amaigrie sur
son cœur... bientôt il sera froid,., tout sera fini... Girard... Girard... mon amour survivra là-bas ; mais le feu qu'il allume en moi , hâte le terme de ma courte existence ; et ce sera dans un élan de mon âme vers toi que j'aurai cessé de vivre...
Hélène languissait ainsi depuis trois mois , lorsque Philippe lui apporta la dernière lettre de son maître. L'honnête serviteur ne put cacher la surprise que lui causait l'état déplorable où il la trouvait; elle s'aperçut de l'impression pénible dont elle était l'objet ; et prenant la main de l'écuyer, elle la pressa , avec affection , en lui disant :
— Vous me trouvez bien mal, n'est-ce pas , Philippe ; mais il ne faut pas le dire au chevalier : il faut au contraire lui assurer que je me porte bien ; que je suis gaie , jolie même... Ce mensonge, lorsqu'il doit éviter une peine à voire maiire , ne peut êtro blâmable; promettez-moi que vous serez dis-
cret ; je vous bénirai ici-bas et je prierai pour vous là-haut.
— Sans doute, m ademoiselte , je me tairai puisque vous i'ordonnez ; mais ce n'est pas parce que je manque d'espoir : bientôt le sire de Briord îui-même viendra vous chercher : le roi lui a promis votre liberté. Alors , vous quitterez cette triste demeure , et le bonheur vous rendra la santé.
— Oui! oui, je sais bien, répondit la jeune captive avec un triste sourire : Tobie me dit cela sans cesse ; et je crois comme
vous que je n'ai pas longtemps à souffrir
Allez, mon bon Philippe, causer avec mon vieux ami; je vais répondre au chevalier, lui dire qu'il me retrouvera ici , près du banc où nous avons passé de si doux momens ensemble... Oh! je l'entendrai lorsqu'il viendra ; le bruit de ses pas sera si près de mon oreille.... Maisje veux écrire , allez.
— Pauvre enfant, murmura lécuyer en
s'éloignant , que le progrès a fait sa maladie depuis un mois ; ah! mon maître me pardonnera-t-il de la lui avoir cachée.
— Eh ! bien Philippe , dit le vieux Tobie en tendant tristement la main à Técuyer, n'est-ce pas horrible delà voir ainsi, de jour en jour, d'une heure à l'autre, arriver à sa fln, quand elle est si jeune... Et moi, qui compte tant d'années , le ciei semble m'oublier... Si vous saviez ce que je souffre de la voir ainsi résignée , ne se plaignant jamais , s'accusant toujours. Cher ange, elle est heureuse de l'ignorance où nous laissons votre maître sur sa position : heureuse de lui épargner un chagrin , quand elle se meurt... Car elle ne pense qu'à lui : elle l'aime plus que jamais, continua le vieillard après une courte pause pendant laquelle il essuyait ses larmes. Elle ne m'oublie pas non plus , la bonne et sainte créature , et sa consolation , me dit-elle souvent, est de penser qu'elle me
délivre, par sa mort, de ma cruelle responsabilité... angélique enfant! la justice de Dieu récompensera tes vertus; notre divin sauveur a dit : les a/jfligés ici bas seront les élus de mon père.
— Ne pensez-vous pas, Tobie, que je ferais bien de préparer mon maître à la perte qu'il va faire ; car hélas ! elle ne peut longtemps lutter avec la vie , cette jeune fille dont il me parle sans cesse ; et faut-il attendre que l'événement la lui ait enlevée pour le désabuser? Le seigneur de Briord, voyez-vous, mon ami n'est pas homme à se consoler : morte, Hélène n'en sera pas moins l'objet de toutes ses pensées, et ne serait-il pas imprudent de détruire tout à coup les espérances de bonheur qui allaient enfin se réaliser.
— Philippe , répondit le vieillard , les secrets de Dieu sont impénétrables , et sa puissance peut opérer un miracle. Attendons que sa volonté se révèle , et respectons le désir
d'Hélène, dont le sort est entre ses mains.... Qui sait si sa clémence ne sera pas touchée delà pieuse résignation de la victime et s'il n'exaucera pas nos prières en nous la conservant.
« Partez , continua le bon gardien ; mais ne trahissez pas le mystère qui vous est confié , et dans un mois revenez , Philippe. Nous jugerons alors si nous devons parler; jusquelà espérons
Les deux serviteurs se quittèrent ; l'o n a vu plus haut la lettre qu'Hélène avait envoyée à Marie ; voici celle qu'elle écrivait au chevalier.
« Cher sire, vos lettres, qui sont le bonheur « de ma solitude, ne me manquent pas : cha- « que mois vous envoyez à mon ame l'ex- « pression si vraie, si touchante de votre « amour , et vous croyez que je vous cache « le chagrin que doit me causer votre ab- « sence... Mais, mon ami, la tendresse que « j'ai pour vous se nourrit des doux souve-
« riirs qui rapprochent nos cœurs. Cette assu- « rance d'une réciprocité de vœux et de « pensées, est-elle donc si peu de chose, que « je ne puisse me résigner à attendre, si non « avec patience , au moins sans chagrin , le « moment qui doit nous réunir. N'allez pas « croire que je vous aime moins parce que je (( suis plus raisonnable: et rappelez-vous, « Girard, que plus d'une fois vous m'avez « conjurée de ne pas me créer de chiméri- « ques douleurs? Ne serait-ce pas d'ailleurs « me rendre indigne du bonheur qui m'at- « tend, que de vous demander sans cesse de le « hâter , lorsque je sais que vous vous impo- « sez pour l'obtenir , mille sacriflces dont je « dois vous tenir compte par ma résignation, « en attendant qu'il me soit permis de les « payer d'une félicité que vous désirez moins « que moi, peut-être.
« Je vais vous affliger, cher ami ; mais je « dois vous dire que la duchesse a sans
« doute reçu quelqu'avis de vos démarches, « car elle nous fait surveiller plus que ja- « mais ; je crois qu'il serait sage de suspen- « dre les voyages de Philippe pendant quel- « que temps. Je vous engage même , « dans notre intérêt, à paraître moins pressé « d'obtenir justice du roi... Deux ou trois « mois suffiront pour lui rendre sa sécurité ; « alors nous en proflterons pour nous réu- « nir... Dis-moi , mon ami, crois-tu quej'hé- « siterai , à cette époque , à braver le ju- « gement du monde? Non... non, mon bien- « aimé Girard ; il ne me condamnera même « pas, ce monde : dix-neuf ans de souffrances « m'auront chèrement acquis le droit d'être « tout entière dévouée à mon amant. Alors « je n'aurai plus de volonté : partout où « tu voudras aller, je me trouverai bien si ta « main m'y conduit. Attends donc jusque « là... et reçois mon àme dans un baiser...»
— Vous me pardonnerez, messire , de vous avoir fait attendre ; car si vous oubliez les amis que vous avez ici , vous vous rappelez sans doute combien leurs instans sont impérieusement dus à l'ennui de recevoir sans
cesse des visiteurs, étrangers pour la plus part. Si le comte me croyait , il remercierait le roi de la fatigante obligation d'amuser, en son nom, des gens fort ennuyeux et peu amusables. Nous aurions alors à l'hôtel d'Étampes , plus de réunions selon mon goût : c'està-dire des réunions d'amis, comme vous, sire de Briord. Revenons au but de votre visite : la dois-je à votre affection , ou bien puis-je vous être utile à quelque chose? je ne l'espère pas; vous êtes capitaine des gardes; vous jouissez d'une grande faveur auprès du roi : on le dit au moins , et cela ne me surprend pas ; ce monarque reconnaît le mérite partout où il se trouve. 11 m'est d'ailleurs trop glorieux qu'il en soit ainsi , ajouta Madame d'Étarapes . pour que je ne me félicite pas de vous avoir poussé là par mes instances.
— Vous conviendrez, Madame, répondit Girard,qu'onnepeutdire avec plus de grâce que
votre pouvoir seul m'a fait arriver à ce poste; j'ajouterai même que votre compliment, très flatteur pour vous-même, ne pourrait me rendre orgueilleux, si j'avais le travers de ne pas me connaître , et de me croire digne de la haute protection que je n'avais pas, je crois, demandée pour moi. Cependant , permettez-moi de vous assurer, continua le capitaine des gardes avec dignité , que je ne descendrai pas au-dessous du puissant auxiliaire qui ma poussé.
— Je vous comprends , messire , et je ne fais , dans tout ce que vous me dites , aucune part à la reconnaissance que vous ne me devez pas , pensez-vous sans oser l'avouer , parce que je n'ai rien fait pour vous perdre , mais tout pour vous conserver. Je conçois , qu'il eût été commode d'attendre la possession d'une femme aimée, en supportant le Dévoùment le plus absolu d'une autre, que vous disiez aimer. C'était,
convenez en , une loyauté d'un genre tout particulier ; mais il faut bien passer quelque chose aux héros de l'amour, sans cela il n'y en aurait pas....
— J'accepte , madame , le combat de sarcasmes que vous me livrez avec une charmante légèreté sur un événement qui , sans mes amis , m'eût enlevé le bonheur de réussir à ce que vous n'aviez pas même essayé, malgré les promesses que vous m'en faisiez tous les jours.
— Capitaine , vous avez dit sans vos amis ; vous auriez du dire sans Marie ; et pour vous prouver que je suis loin d'être votre ennemie, je vous engage à rompre avec la comtesse, aussitôt votre mariage. Il existe entre elle et vous une intimité qui se révèle tout d'abord à l'œil le moins observateur: voire femme ne pourrait s'y tromper. L'amitié est beaucoup moins expansive; je sais d'ailleurs que la reconnaissance est
chez vous , messire , un sentiment tout à fait intérieur et qui ne perce pas.
— Vous me mettez , madame , dans la nécessité de me servir des armes que vous aiguisez si bien : j'en suis fâché ; mais je le ferai, puisque vous m'y forcez. Madame de Mauléonest une personne pour laquelle j'ai autant d'estime que d'amitié ; car je ne suis loint ingrat , lorsque je reconnais dans le dé- V)ûment l'absence de l'intérêt personnel. J'aurais été pour vous ce que je serai toujours pour Marie , si vous aviez été franche et sincère. Mais abuser de la confiance d'un homme pour en faire son esclave ou le jouet de son caprice , je no regarde pas cela, madame, comme un titre à la reconnaissance de celuqui en est la victime. Je suis tombé dans un piège que tendait à ma jeunesse une femme jeune et belle; j'ai cru à la vérité de ses paroles , par une bonne foi que mon inexpérience de ce monde n'avait pas encore alté-
rée. Voilà tout mon crime envers vous; si vous eussiez fait pour Hélène, que vous n'avez pu croire oubliée, les démarches que vous me juriez d'entreprendre , je me trouverais peut-être moins coupable; mais vous m'avez trompé; vous n'avez pas même prononcé son nom au roi , qui n'était nullement instruit de cette affaire, que je lui ai signalée, comme une justice à exercer, non comme ure grâce à obtenir .11 ne m'a pasrepoussé, comme il vous avait convenu de le préjuger; et en cela vous faisiez injure à ce prince, qui eût été offensé de ce que vous lui faisiezdire , sij'eusse été assez indiscret pour le lui apprendrez
— Vous avez eu tort de le taire, capitaine: à la cour le nouveau favori doit abattre celui ou celle qui peut balancer son pouvoir. Je ne vous sais aucun gré de m'avoir ménagée : cela me prouve seulement que vous n'êtes pas dans l'esprit de votre rôle sur le grand théâtre où vous êtes.
— Je m'en félicite , madame , et dussé-je rester au dessous de mon modèle , je m'en estimerai davantage. Nous ne saurions comprendre de la môme manière l'accomplissement des devoirs que nous impose la confiance du roi : je désire être un serviteur utile; les courtisans ne le sont pas : ils sont nuisibles; je n'en grossirai jamais le nombre. Vous pensez , madame , que les premiers gênent les derniers : je n'ai point à juger la moralité de cette opinion ; mais je puis vous assurer qu'il me tarde de vous prouver l'empressement que j'apporterai à ne point me placer entre vous et le monarque. A vous, madame , les faveurs du maître, son admiralion, sesparolesaimables, son gracieux sourire. Je ne voulais, moi, obtenir qu'une justice: je n'ai pas parlé deux fois pour cela ; et vous savez à n'en pas douter que j'ai maintenant d'autres désirs que celui de rester à la cour ,
où comme vous le disiez tout à l'heure , je ne Tome II 20
suis pas et serais encore moins dans l'esprit de mon rôle. Il faut à mes capacités un théâtre moins grand , moins élevé surtout ; je ne brillerais pas ici. Je puis être le plus chéri et le plus fortuné des hommes ailleurs ; je vénère le foyer de mes pères ; les causeries de la veillée ont encore tout leur cbarme pour moi, qui n'ai pas perdu les coutumes séculaires de mes ancêtres. Vous m'avez appris, comtesse , qu'il faut une force surnaturelle que je n'ai pas pour résister aux séductions delà capitale ; fuir le danger est , vous le savez , le précepte du sage ; c'est aussi l'utile précaution du faible.
— Vous êtes , messire , à l'abri de toute faiblesse , répondit madame d'Étampes avec un sourire plein d'ironie; vraiment, je ne trouve pas votre précaution digne d'un chevalier, qui doit rechercher la gloire en toutes choses , et je ne vois rien de glorieux à fuir le péril. Il est plus noble de le braver : les
lois de la chevalerie le voulaient ainsi ... Me permettrez-vous maintenant , capitaine, de vous exprimer l'indignité de votre conduite à mon égard, continua la comtesse avec une transition d'accent qui, tout à coup, anima ses yeux et ses traits de toute l'expression de la colère. Depuis que je vous écoute , je me fais violence pour me contenir ; car je vous méprise, et je voudrais qu'il me fût possible d'en expliquer la cause à toutes les femmes, sans vous la rappeler , à vous qui êtes trop lâche pour me comprendre.
— Madame la comtesse, répliqua Briord avec dignité, en se levant, je ne saurais vous entendre plus longtemps , et je vous éviterai de continuer un entrelien dont la honte ne serait pas pour moi.
— Vous m'entendrez, chevalier, reprit la comtesse en faisant rasseoir Girard avec violence... Vous m'entendrez : je le veux ; et si vous êtes sans pitié pour le cœur que vous
repoussé, après l'avoir recherché... (Ici Girard fit un signe négatif)... Oui, seigneur recherché : n'êtes-vous pas venu me dire « soyez mon sauveur; je vous bénirai... je vous aimerai. »
— J'ai dit, en effet : « je vous bénirai, je vous aimerai, si vous obtenez la liberté d'une femme que j'idolâtre , d'une femme qui est belle, vertueuse, et qui sera la compagne de ma vie , j'en ai fait le serment.,. Et quand, chaque jour , je vous priais à mains jointes de presser mon bonheur, pouviez-vous croire, madame , que je cherchais à vous abuser? Et lorsque vous jetiez à mon âme une espérance qui devait me faire croire à votre dévoûment, m'avez-vous entendu regretter la réussite future qui devait me rendre Hélène et me séparer de vous. N'ai-je pas repoussé, par une franche et longue résistance , un amour que vous m'offriez à toute heure ? ne vous ai-je pas, madame, rappelé vos devoirs
envers votre époux? n'ai-je pas essaycdc vous montrer les yeux du monde ouverts sur une faute qui, vous le savez, ne fait qu'un coupable ; et lorsque vous avez enfin triomphé de mes scrupules, n'avez-vous pas entendu mes remords... Oubliez-vous que le désespoir d'avoir manqué à la foi que j'avais promise à ma fiancée a failli me coûter la vie... Suis-je donc moins à plaindre que vous, moi qui suis obligé de recevoir les témoignages d'affectien de votre époux , quand je l'ai cruellement offensé... Je dirai plus, madame, je vous avouerai que la présence du comte est un supplice pour moi : je ne sais pas feindre et je souffre d'être traité en ami par ceux qui ne me doivent plus leur estime. Ceci doit vous apprendre, comtesse, que vous avez outragé, par vos soupçons , la femme de mon meilleur ami ; car si Marie était coupable, je cesserais d'être celui dcMauléon. Je reconnais mes torts envers le comte d'Étampes et non
envers vous , et j'ajouterai que si j'avais été sévère , j'aurais pris l'initiative des reproches que vous avez voulu me faire entendre. J'ai été généreux ; vous m'avez traité de lâche... Mais je vais emporter la conviction de votre assentiment à tout ce que je viens de dire ; car vous ne trouverez pas une parole pour réfuter des faits qui sont, vous le savez, exactement vrais.
« ACjieu, madame; votre secret reste dans cette chambre, je vous le jure sur l'honneur, et je ne manque jamais à ma parole , lorsque mqn honneur en répond.
Le chevalier sortit après a'.oir attendu quelques instans..,. Madame d'Étampes ne répondit pas ; mais l'affectalion qu'elle mit à ne pas regarder Girard accusait sa honte.
— Enfin , je respire s'écria-t-elle lorsqu'elle fut seule ; les paroles de cet homme ont été cruelles ; mais elles étaient justes, et le châtiment de ma faute doit retomber sur
moi Il ne m'a pas trompée; je l'a'mais;
j'ai tout sacriflé pour en être aimée... voilà tout.
A cet instant, la comtesse s'approcha d'un petit meuble qui renfermait quelques papiers ; elle en tira nne let're, la lut attentivement ; puis la remettant à la même place , elle dit : « la duchesse de Poitiers ne saurai pas assez vite qu'elle peut me venger ; je me perdrais sans espoir, et ce billet d'Albert, qui m'apprit hier la nouvelle que le roi avait accordé la main d'iïéiène à Girard, compromettrait ce pauvre enfant, qui me sert bien... et qui m'aime, lui... liest si jeune! son cœur ne siit pas encore feindre la tendresse... îl croit à la mienne ; nous verrons à le recompenser... Un page ne compromet pas sa maîtresse : de sa discrétion dépend son avenir... Placé près du roi, je saurai par lui tout ce qui peut ébranler mon pouvoir, et prévenue à temps, je ne crains personne. Allons
cette réflexion est sage ; Albert sera favorisé plus utilement que le beau capitaine des gardes, et peut-être sera-t-il un jour capitaine lui-même.
Le page dont parlait la comtesse n'était autre que celui de Girard, que nous avons vu accompagner le chevalier au commencement de cette histoire. Le sire de Briord l'avait fait entrer dans les pages du roi, à la demande de madame d'Étampes. Albert avait vingtans, et sa belle protectrice lui avait inspiré ce premier amour si puissant, si plein d'illusions que l'on regrette toujours Hélas!
qu'il passe vite ce temps où la main de l'expérience n'a pas encore déroulé les tristes réalités de la vie : positif désespérant qui décolore ce rêve de la jeunesse, qui, peut-être, est le seul bonheur réel.
11 s'était écoulé trois mois depuis qu'Hélène avait écrit à Marie : « je suis perdue , je vais mourir » ; et cependant Girard recevait toujours une lettre , chaque fois que Philippe se rendait à la tour. Mais ce Adèle écuyer ne
demandait plus à être introduit; parce que Tobie lui avait expliqué les graves accidens qui pourraient résulter de sa présence.
— «Nous sommes plus surveillés que jamais , lui avait dit le vieillard , et je trouve plus sage de venir vous trouver au village de la Suze , que de nous exposer tous deux en vous recevant. Et Philippe , à chaque voyage , rapportait une lettre d'Hélène. Marie n'en recevait plus ; mais l'assurance que lui donnait l'écuyer sur la santé de la jeune captive, la tranquillisait. En effet, Tobie ne paraissait plus inquiet , et pour qui connaissait l'affection qu'il portait à Hélène , c'était une sure garantie qu'il n'y avait plus de danger.
Girard . dont l'amour avait grandi de tous les sacrifices qu'il avait faits à la volonté de son amie , dévorait les lettres qu'elle lui écrivait : il y trouvât une résignation sur son absence qui le désespérait quelquefois ; mais
aussi que de tendresse , que d'abnégation
dans tout ce qu'elle disait. Souvent même elle exprimait avec délire le bonheur qu'elle éprouvrait en le revoyant ; puis tout à coup elle semblait regretter la passion qui l'attachait à lui : elle trouvait son amour coupable parce que, disait-elle , « tu es pour moi plus que Dieu lui-môme, et faut-il donc adorer la créature plus que le créateur, qui demain, peut-être, nous enlèvera l'un ou l'autre de cette terre, où rien n'est durable. Alors , si c'était moi qu'il choisît, serais-je digne de sa clémence, moi , dont le cœur est plein de ton image ; moi dont tontes les pensées sont portées vers toi. » Lorsque Girard songeait à cette profonde tristesse où seraêiait tant d'amour il voulait partir ; mais il craignait aussi d'exposer son amie, li redputait surtout de lasser la proleclion que le roi daignait lui accorder; car ii ne pouvait qujiier son poste sans une permission , et jusqu'alors il ne l'avait pas obtenue.
Enfin, la veille du jour où nous l'avons trouvé chez madame d'Étampes , Charles V lui avaitdit: — SiredeBriord,vouspouvez partir; voici les pouvoirs que vous nous avez demandés pour délivrer votre prisonnière. Allez , capitaine : défendre l'innocence est une noble tâche dont vous êtes digne ; exercer la justice est aussi notre devoir , et nous n'hésitons pas à vous accorder la main de l'orpheline. Quand les enfans des braves ont perdu leur père , le roi a le beau privilège de deve- Dir le leur. Nous avons donc le droit de disposer de notre fille , en faveur de celui qui nous a devancé pour la défendre. Mais si nous vous donnons une femme, nous voudrions bien ne pas perdre le bras d'un vaillant guerrier. — Charles V aime peu la guerre : on l'a dit jusqu'à satiété ; pourtant il s'y résigne lorsqu'il faut la faire , et Charles VI aura peut-êtrebesoin que nous lui laissions des serviteurs comme vous pour l'affermir sur le
trône. Des épées, cher capitaine, ne valent pas des cœurs ; les souverains ne devraient jamais perdre de vue la gloire de mériter ceux des braves : car sans l'affection de leurs sujets ils ne peuvent atteindre le but élevé vers lequel doivent tendre tous les vœux du monarque : ce but, c'est le bonheur de ses peuples ; c'est la justice pour tous. Ainsi et non autrement s'affermissent les monarchies ; seuls, les rois ne sont rien; il faut donc autour d'eux des amis qui les éclairent, non des flatteurs qui les trompent.
— Sire , avait répondu Girard , mon bras, mon épée , mon cœur, tout est à vous ; longtemps encore vous régnerez, je l'espère; mais si le ciel nous enlevait trop tôt notre monarque bien-aimé, je servirais Charles VI comme je sers son auguste pèrR.
— Allez, capitaine, répondit le roi, que Dieu vous conduise , et qu'il vous ait en sa sainte garde.
En rentrant à l'hôtel , Girard apprit cette nouvelle à ses amis. Mauléon et Marie exprimèrent au chevalier la joie la plus vive ; le baron de Sassenage assez grave, mais sincèrement attaché au capitaine , éprouvait aussi une grande satisfaction de son bonheur. Raimonnet-de-l'Épée , qui ne quittait plus l'hôlel pour être sans cesse avec Mauléon , qu'il aimait plus que jamais, Raimonnet était heureux de la réussite de Girard , et l'exprimait à sa manière : c'est-à-dire rudement , mais avec une franchise qui faisait pardonner l'absence des formes.
— La duchesse de Poitiers en crèvera de dépit , disait-il ; par les cornes du diable , qui aura son âme , je ne la plains pas : les méchans sont de trop sur terre : ce sont des reptiles qu'on écraserait volontiers du pied. Pauvre jeune fille , va-t-eile être heureuse , mon cher Girard de vous voir... et de vous avoir, ajouta-t-il plus bas.
— Je pars demain, répondit le chevalier; et jour et nuit je ne m'arrête pas. Je conduis ma jolie fiancée à la comtesse de la Suze; comme à vous , ma chère Marie, elle lui servira de mère; et peu de temps après, je vous ramène mon Hélène. Car dans ma joie frénétique, j'oubliais de vous dire que le roi n'a pas reçu ma démission , et que nous ne nous quitterons plus.
— Voici , messire , une de ces nouvelles qu'on n'oublie pas d'abord d'apprendre à ses amis, s'écria Marie en frappant l'une contre l'autre ses jolies mains; le chagrinde vous perdre nous rendait peut-être unpeu moins sensiblesà votre bonheur ;mabonneHélènejepourrai donc enfin lui rendre ce qu'elle a fait pour moi.
Girard avait pris la main de Marie et la pressait avec affection.
— Mon ami , reprit-elle avec une émotion touchante , aujourd'hui je suis digne d'être sa compagne..-.
— Philippe est arrivé , dit en ce moment Mauléon qui était sorti un instant : il nous apporte de bonnes nouvelles de la tour ; Hélène n'est plus malade.
— Hélène a donc été malade, interrompit vivement Girard; et vous me l'aviez caché. . . Ah ! mes amis , que je reconnais bien là votre attentive amitié.
— Hélène nous avait défendu de vous apprendre sa maladie, et Philippe que voici, ajouta Marie en voyant entrer l'écuyer, vous dira que sa volonté était absolue.
— Cela est vrai messire, répondit le fidèle serviteur. Voici une lettre qui m'a été remise parTobie; je n'ai pas vu Mademoiselle; mais il m'a assuré qu'elle était bien, très-bien. Nous n'avons plus rien à craindre, a-t-il ajouté, le sire de Briord peut apprendre sa maladie
— Mon bon Philippe, je pars demain ; si vous n'êtes pas trop l"atigué je vous emmène avec moi. Ainsi reposez-vous : ce sera
d'ailleurs le dernier voyage ; Hélène est libre et je vais la chercher.
— Ah ! mon bon maître, que cette nouvelle me rend heureux ! elle vous aime tant, cette bonne demoiselle. Je le disais bien à Tobie qu'elle serait votre femme ; et le bon vieillard me répondait : que la volonté de Dieu soit faite... Mais je vous laisse; demain je vous suivrai : votre bonheur me fera oabher la fatigue.
Girard flt un signe affectueux à récuyer, qui sortit ; puis le chevalier lut à ses amis la lettre d'Hélène qu'il avait apportée; voici:
« Je ne réponds pas précisément à ta lettre ,
« bien-aimé ; Je t'écris pour causer avec toi.
« Tu ne trouveras plus de réserve dans mes
« paroles : je te dirai que je t'aime dans tou-
« les mes phrases, dans chacun de mes mots ;
« oh ! vois-tu , je ne veux pas que tu m'ac-
« cuses d'indiiïérence quand nous nous re-
« verrons... Tout alors sera amour, joie Tome II. 2i
ineffable, béatitude pour nous et autour de ff nous ... Il y a si longtemps que je compte « des années de solitude ; ta^it d'heures se « sont passées à te désirer, à t'attendre, que « j'ai fini par me résigner , et je n'espère « plus... Il arrive des momens, je le sens, où « l'amour devient un instinct qui vous ramène « malgré vous à l'espérance ; mais il en est « aussi où l'espérance elle-même est une fu- (f neste consolation , lorsqu'elle peut tarder « à réaliser ses promesses , et qu'on n'a pas le « temps.. . ou la patience d'attendre.
« Girard, si je te suis toujours chère, si je « suis encore la bien-aimée de ton cœur, ne « hâte pas le jour où nous devons nous revoir « je ne sais pourquoi je crains une grande « douleur pour l'un de nous. Mes pressenti- « mens, dont tu doutais dans un de ces « beaux jours de ma vie où tu étais prés de « moi, ils se sont tous réalisés. Cependant « ne t'inquiète pas; je ne souffre plus... mon
« cœur est trop conGant dans ton amour pour « souffrir encore, et le mien est de ceux qui f( survivent après îa mort... Car la crainte « de te perdre me tuerait, si je pouvais en- « core douter de quelque chose. Adieu. »
— Quelle tristesse est empreinte dans cette lettre, dit avec effroi Girard, après avoir lu. Hélène a dans le caractère une grande défiance de sa destinée , et malgré la résignation qu'elle semble avoir, elle souffre... elle souffre beaucoup... Mais quel peut donc être le motif assez puissant pour qu'elle cherche à me retenir plus longtemps loin d'elle ?
— Mon ami , répondit Mauléon , le malheur, un malheur aussi constant que celui d'Hélène, n'est-il pas suffisant pour justifier le peu de foi qu'elle accorde à sa délivrance? non pas qu'elle doute de vos efforts ni de votre affection ; mais parce qu'elle a la conviction qu'il faudrait un miracle pour changer les arrêts de la Providence ; et j'ai éprou-
vé le sentiment qui la domine dans une circonstance à peu prés semblable à la sienne, alors, mon ami , je désirais ardemment , je me berçais de i'espoir de voir exaucer mes vœux ; puis , je cherchais moi même à ne pas croire à eur accomplissement , pour ne pas trouver une déception, qui reprend en quelque sorte le caractère d'une nouvelle douleur, lorsque celle dont vous vous croyiez guéri ne s'était qu'abusée aux accens d'une espérance mensongère. Hélène ne semble-t-elle pas justifier ce que j'avance par la sollicitude qu'elle apporte à vous engager vous-même à ne point trop compter sur le bonheur, qu'elle désire plus que vous peut-être ; car, pour elle, l'am.ourest le sentiment qui la fait penser, agir : c'est son unique passion; c'est sa vie. Aussi sa prévoyance à redouter les obstacles pour vous prouve bien qu'elle croit au vôtre ; et j'admirel'élan généreux desonàmequicherche à vous préparer au malheur de la per-
dre, parce qu'elle sent qu'un événement imprévu est plus cruel encore à supporter lorsque nos idées l'ont éloigné sans cesse. Mais par un autre contraste, né d'une longue habitude des souffrances , Hélène redoute qu'en hâtant votre réunion, vous ne rapprochiez aussi le moment qui doit être le bonheur ou le malheur pour vous deux ; et sa pensée , ne pouvant découvrir le choi?: de la destinée, dont elle a tant de raisons de se défier , elle se plaît à prolonger une incertitude qui , du moins, lui ménage les caresses de i'espérance. Hélas! il faut bien l'avouer, la félicité dont on joint ne vaut pas souvent celle qu'on avait espérée.
— Peut-être en est-il ainsi , Léon ; mais je ne serai tranquille qu'après l'avoir vue. Cette lettre, mes bons amis, a produit sur moi une sensation dont je ne puis me rendre compte; elle est si triste , si froide, malgré
ies tendres expressions qu'elle renferme, que je me sens navré de douleur.
— Girard, vous n'êtes pas juste dit à son tour Marie ; Hélène ne connaît pas l'heureuse nouvelle qui vous rendait tout à l'heure si joyeux, et le malaise que vous éprouvez tient plutôt à celle transition subite du chagrin à la joie, qu'au contenu de ki lettre de notre amie... En vérité, chevalier, je ne vous comprends pas : je vous ai entendu blâmer Hélène de sa jalousie, de son impatience à vous revoir; aujourd'hui vous vous affligez de sa résignation, lorsqu'elle devrait être une preuve de sa tendresse et de sa conflance. Ah ! mon ami, permettez-moi de vous le dire, il n'est pas raisonnable de faire ce que vous avez reproché tant de fois à votre fiancée ; car vous avez moins de raison pour cela qu'elle n'en avait lorsque vous la quittiez On dit sans cesse que lecœurdesfemmesestunabfmeimpénétrable; celui des hommes ne l'est-il pas davantage!
Tandis que madame de Mauléon parlait , arriva Philippe de Mézières, qui , en entrant , saisit les dernières paroles de Marie. Après quelques mots d'e politesse, il lui demanda si elle avait cherché à résoudre la grande question dont elle paraissait s'occuper.
— Je ne crois pas , messire , que vous l'ayez tenté vous même, répondit-elle; mais sans avoir essayé de comprendre ce qu'il faut peut-être plutôt ignorer que connaître pour être heureux, je liie suis souvent étonnée de trouver votre sexe plus inhabile à juger le nôtre que lui hiôme. Cela tient , je crois, soit à la crainte de perdre la supériorité que vous croyez avoir , soit à l'impossibilité déjuger les femmes ce qu'elles seraient si leur existence pouvait sortir du cercle étroit que vous leur avez assigné.
— Je suis loin, madame, de voiilo.r combattre votre opinion, et plus que personne , je suis disposé à m'y rallier. Je me suis fait
le censeur des abus, j'ai donc dû, pour le faire avec justice, examiner à fond les causes qui les amènent ; et je dirai à la gloire de votre sexe, qu'il en est peu qui viennent de lui , puisqu'il n'est admis à régner que par ses charmes, et que Tamour qu'il inspire a souvent , fait éclore le génie ou doté la patrie de ses héros.
« En jugeant les femmes sans passion , on leur rend la justice qu'elles méritent : si elles ne sont pas appelées comme nous, à donner des lois, ce n'est pas qu'elles ne soient douées d'autant de capacités que les hommes ; mais c'est qu'elles sont destinées à une mission plus sainte, plus en rapport avec leur force physique. Si la gloire des armes leur est interdite , c'est qu'elles doivent remplir la noble tâche d'être mères et de perpétuer le magnifique ouvrage de la création. Ajoutons que les femmes sont toujours prêtes à devenir les institutrices des hommes, comme elles
sont leurs nourrices : de telle sorte qu'après les avoir allaités, elles adoucissent leurs esprit, et l'on peut dire que chaque pays leur doit les primeurs de sa civilisation.
L'intelligence des femmes est merveilleuse à ce point, qu'elle s'épanouit sans culture : un rayon d'en haut , quelques larmes d'icibas ont souvent suffi pour développer en elles une imagination tendre et vive tout à la fois. Les femmes ont une longanimité dans le malheur que n'ont pas les hommes ; elles montrent aussi plus de modestie dans leur goûts et savent, par cela même, apprécier le bonheur plus facilement que nous. Sincères dans leurs affections , elles aiment ordinairement avec de constance ; et cela tient plus à leur nature qu'à leur cœur. Les belles qualités, la gloire sont des titres à leur tendresse: elles jouissent de nos succès, et loin de les envier, elles en sont Gères. Nous sommes, sous ce rapport , loin d'être aussi modestes ,
aussi justes ; et puis on nous voit toujours prêts à oublier que des premiers soins d'une mère nous viennent les vertus qui nous poussent au bien. C'était donc avec raison que cette belle chevalerie aimait à mériter les suffrages du sexe , plus touché peut-être de la gloire des paladins que des sentimens qu'il leur inspirait.
Les femmes ont une nature plus divine que les hommes t l'ambition , l'orgueil, la fureur des partis n'ont pas faussé leur jugement ; rien en un mot ne s'interposant entre le ciel et leur cœur , elles reçoivent de l'un des vertus surnaturelles, et de l'autre des vérités indélébiles ; car elles ontdes sentimens, quand nous avons des systèmes*, des inspirations quand nous avons des opinions de rencontre. Voilà pourquoi elles agissent tandis que nous délibérons , pourquoi elles meurent quand nous transigeons, et pourquoi elles seront encore dans la droiture de l'instinct , quand
depuis longtemps nous serons dans le mensonge et l'erreur.
— Savez-vous, messire, reprit Marie, que je suis toute glorieuse d'avoir rencontré en vous le défenseur de mon sexe ; et le trouver à l'abri de votre piquante critique , me donnerait presque autant d'orgueil que le vôtre en possède.
— Ceci , ma fille , dit en riant le baron de Sassenage, prouve que le sire de Mézières vous a trop bien jugées ; et si l'on pouvait lutter avec un si vaillant jouteur sur un terrain où nous serions les plus faibles, bien que nous soyons quatre contre lui , je dirais sans périphrase que la modestie n'est pas toujours la vertu dominante chez les dames , n'en déplaise à laxpetite moue que cela vous ferait faire. La flatterie, chère enfant, vous sied tout aussi bien qu'à nous.
Longtemps encore la corîveisation roula sur ce sujet ; mais il n'y eut que le baron de
Sassenage qui se montra sévère pour les dames... Ce seigneur était âgé , et comme tous les vieillards , il se disait désabusé sur un sexe qui ne lui offrait plus que des rigueurs.
Girard , qu'une préoccupation rêveuse isolait en quelque sorte de ses amis , n'avait compris qu'une chose dans tout ce qu'avait dit Philippe de Mézières : c'était qu'Hélène réunissait toutes les vertus dont l'homme supérieur se déclarait l'appui ; et que par elle , il pouvait acquérir et la gloire et le bonheur, comme la terre devient fertile sous la bienfaisante chaleur du soleil. Les félicitations de Philippe , sa joie , vivement exprimée , lorsqu'il apprit de Mauléon la grande nouvelle qui les occupait tous , redonna un moment pleine vie à l'attention du triste chevalier; il remercia le philosophe avec cette émotion qu'il éprouvait toujours lorsqu'il recevait un témoignage d'affection. Orceilede
Mézières ne se prodiguait pas: Girard le savait ; aussi en était-il fier.
— Vous partez demain , capitaine , reprit le socrate du XIV« siècle ; je ne veux pas être indiscret ; je vous laisse ; mais à votre retour je me tlatte de voir continuer nos relations d'amitié. J'ai trouvé si peu de gens sachant me pardonner ma dure franchise, que je suis devenu avare du peu d'amis qui me comprennent. Tant que je resterai dans ce monde , et ce ne sera pas longtemps encore , l'hôtel de Mauléon me passera mes critiques, en faveur du mérite que j'accorde à ceux qui l'habitent.
— Vous êtes , messire , répondit Marie , trop indulgent pour nous ; mais en vous voyant souvent , peut-être acquerrons-nous à écouler vos sages avis, des titres qui justifieront votre bonne opinion.
Philippe salua la comtesse , prit congé de Girard ; et promit aux autres seig^nenrs de
venir souvent. Lorsqu'il fut sorti , le chevalier embrassa Marie et ses amis ; il voulait partir à l'aube du jour le lendemain , et il lui restait quelques dispositions à faire. Disons aussi qu'il éprouvait le besoin de se livrer à toutes ses pensées. L'image d'Hélène, en venant sans cesse se placer entre lui et les objets dont il cherchait vainement à s'occuper , lui rendait une plus longue contrainte impossible ; car si l'on peut maîtriser l'expression de la douleur , il est quelquefois impossible de supporter le bonheur sans souffrance. L'homme serait-il donc plutôt destiné pour l'un que pour l'autre^: nous serions tentés de le croire ; mais cette vérité serait désespérante , et le doute dans ce cas est encore consolant.
XYI
Dix jours de marche avaient suffi à Girard pour se rendre à Avignon; il avait voulu éviter de passer au château de la Suze , afln d'épargner à son impatience le moindre retard , et s'était, à cet effet, décidé à suivre la
rivière de Jabrone. Il faisait nuit, lorsque Philippe et lui gagnèrent l'étroite plage qui devait les conduire à la forêt d'Aigue-Belle; l'air était encore brûlant d'une chaleur caniculaire: une partie de la rivière s'assombrissait par l'ombre des mélèzes du rivage ; tandis que l'autre réfléchissait un ciel clair et serein. La lune traçait sur l'onde un long sillon de lumière, qui allait se perdre au loin dans un horizon vaporeux . Les objets delà terre embellis par une sorte de mirage, perdaient leur apparence vulgaire; les arbres abandonnaient aux brises caressantes leurs cimes , que blanchissaient des clartés fantastiques. Les fleurs envoyaient , sans se montrer , de délicieux parfums : et dans le lointain, on entendait , quand le vent s'y prétait , quelques sons des concerts que les amans donnaient à leurs belles sous les fenêtres de Montélimart. Bientôt nos voyageurs arrivèrent à la forêt ; Girard , en passant devant le monastère
où il avait reçu le dernier soupir du Templier, sentit son cœur tressaillir au souvenir de cette nuit de mystère et de mort , à laquelle il devrait le bonheur qu'il allait enfin réaliser... Et pourtant une tristesse indicible s'emparait de lui chaque fois que cette pensée venait caresser son àme pour échapper plus vite à cette impression fatigante, Girard pressa les flancs de son cheval. En peu d'instans les deux cavaliers arrivèrent à la tour ; la porte en était ouverte : cette circonstance frappa le chevalier ; il pensa que , peut-être , un envoyé de la duchesse venait d'arriver , et que son amie courait quelque danger. Cette réflexion avait été faite en traversant le jardin avec rapidité , en appelant Hélène à grands cris... Le silence qui suivit ce nom fit frémir Girard.
— Hélène ! Hélène, répétail-il en entrant dans sa chambre, réponds-moi de grâce; réponds, bien-aimée.... je t'apporte la liberté. Tome II. 22
A ce moment un rayon de la lune éclaira cette chambre... le chevalier courut près du lit...
— Personne, s'écria-t-il, mon Dieu! c'est horrible ce que je souffre. Hélène? Hélène... où es-tu? l'ont-ils enlevée...? mais Tobie, qu'en ont-ils fait ?
— Me voici, répondit le vieillard d'un ton grave et profond, en entrant dans la chambre.
— Ah! mon ami... faites cesser l'affreuse inquiétude qui me dévore, apaisez , par un mot, ce battement de mon cœur qui me brise la poitrine... Hélène, où est-elle..? dites, dites où est-elle ?
— Tout à rheure je "VOUs conduirai près de votre amie, répondit le vénérable gardien d'une voix qu'il s'efforçait d'affermir ; mais sire de Briord , lisez d'abord ce qu'elle vous écrit : dans cette lettre est renfermé le secret de son absence ; j'obéis à sa volonté en vous
la remettant. Pendant que le vieux serviteur allumait une bougie qui permit à Girard de lire les lignes où il espérait trouver la fin de son supplice, Tobie répétait sans cesse libre! libre! vous avez dit qu'elle était libre..! pauvre Hélène ! un cri terrible interrompit le vieillard : Girard avait lu...
« Tout est fini... quand tu liras ces mots, mon âme aura depuis longtemps quitté la terre. Ne t'accuse pas de ma mort, mon bienaimé Girard ; c'est moi qui me suis tuée. Ce voyage, que j'entrepris dans une saison pluvieuse et froide, avait détruit ma santé sans retour. Pardonne-moi d'avoir joué mon existence dans un élan d'amour pour toi... Je ne me suis jamais pardonnée, moi ; car ma vie c'était ton bien : je te l'avais promise longue; tu me la faisais espérer fortunée ; je ne de vais pas reconnaître ta tendresse par un crime. Voilà pourquoi, cher amant, j'imaginai de te faire croire à ma vie au-delà
même de mon trépas ; je pensais qu'en prolongeant ton absence, la nouvelle de ma mort te serait moins pénible, et que tu n'aurais de tristesse que pour honorer mon souvenir. De ma main défaillante, je traçai trois lettres : tu en auras reçu deux longtemps avant celle-ci... Et quand tu les as lues j'apparlenais déjà aux vers de la tombe. Je t'y aurai paru trop résignée à ton absence: Ah ! que cet artifice m'a coûté de pleurs! Ne reste pas dans la solitude : la douleur y devient mortelle... Marie-toi; je sourirai delà demeure que j'habiterai si tu as une fille... que tu appeleras Hélène, n'est-ce pas?.. Mais garantis son cœur de la jalousie : c'est un poison subtil dont les effets ne laissent pas de traces; mais il tue.
« Encore une prière , mon bien-aimé : si tu avais obtenu ma liberté et que tu n'apprisses ma mort qu'en venant me chercher... me chercher pour être ta femme... assis sur
le banc près duquel Tobie aura déposé les restes de ta fiancée , jure-lui de ne pas inquiéter la duchesse de Poitiers : ses remords me vengeront assez, et je lui ai pardonné avant de rejoindre mon père...
« Je te recommande Tobie..: C'est lui qui va me fermer les yeux. . ; c'est lui que je laisse pour te répéter combien je t'aimais. Hélas ! . . il faut te quitter : je sens qiie mes doigts sans force ne peuvent plus soutenir la plume... Ma vue, affaiblie et déjà voilée par la mort, ne distingue plus les caractères que je trace. . . Pourtant ma tête et mon cœur débordent encore des pensées... mais elles s'éteignent... elles m'échappent comme un rêve qui finit... Girard, j'entrevois la porte de l'éternité. Adieu... bien-aimé... je vaist'attendre... mon âme s'envole.... adieu... adieu.
Il est des situations que l'écrivain doit renoncer à peindre : aucune expression ne pourrait les rendre , et le silence, dans celle
où se trouvait Girard, est plus éloquent que tout ce que nous pourrions dire.
Philippe et Tobie n'osaient rompre cette muette douleur , plus cruelle encore que celle qui s'épanche dans les larmes et les plaintes. Cependant , le chevalier parut tout-à-coup s'inspirer d'une idée consolatrice ; il sortit de la chambre , et se dirigea vers la tombe où son amie lui avait donné rendez-vous. Les deux serviteurs le suivirent; ils s'agenouillèrent aveclui devant le tertre de gazon sous lequel reposait l'ange de la tour. Là les pleurs du pauvrejeune homme se firent jour, enfln, à travers l'oppression qui lui étreignait le sein : elle coulèrent en abondance sur la sépulture de sa fiancée... D'une voix entrecoupée par ses soupirs et ses sanglots , il lui jura de respecter toutes ses volontés : « une seule exceptée, se hâta-t-il d'ajouter; jamais, non jamais une femme ne te remplacera dans mon cœur. Ah ! du séjour des élus ,
que tu habites , tiens -moi compte de la douleur de vivre , si pourtant je puis la supporter, et n'exige pas que je profane un lien qui ne pouvait exister qu'entre nous. Vivante tu eusses été ma femme ; morte ton ombre sera ma fiancée.
— Qu'a-t-il dit ! s'écria en ce moment une voix inconnue, près de Girard.
— Qui donc a parlé , reprit-il en regardant un massif placé à la tête du tertre funéraire.
Alors les premiers rayons de l'aube éclairèrent les traits, beaux jadis, mais altérés parles passions, d'une femme \iduie de taille et vêtue de deuil... A cette vue , Tobie jeta un cri d'effroi , comme si les morts pouvaient encore craindre quelque chose; car cette femme, c'était la duchesse de Poitiers... A peine le vieux serviteur avait-il prononcé ce nom, qu'il tomba la face contre terre, et demeura dans cette position.
Cependant le chevalier de Briord s'était levé , et s'avançant vers la duchesse avec ce calme terrible des esprits indignés qui se contiennent , il lui dit d'une voix profonde.
— Votre tâche horrible est finie , Madame, et celle de la justice éternelle commence... L'ange mis ici-bas à l'épreuve de vos fureurs est retourné au ciel dès le mâtin de sa vie : c'était une tendre fleur que votre souffle de furie a tuée, avant qu'elle ait eu le temps de s'épanouir. A genoux, duchesse de Poitiers , poursuivit le chevalier d'un accent qui tonna à l'oreille de cette femme coupable ; à genoux sur cette tombe, que vous avez creusée pour l'innocence ; ei si le démon qui vous guida n'a pas efifacé de son aile noire la prière de vos souvenirs, faites parvenir à travers ce gazon , une acte de contrition jusqu'à l'angelique créature qu'il recouvre... Priez, priez, Madame, il en est temps.
Et Girard saisissant le bras de la duchesse ,
courba cette taille qui ne s'était jamais inclinée devant personne , fit poser à terre ce genou qui n'avait jamais fléchi sur l'intimation d'unevoix humaine... L'illustre Eumenide fut sdsie d'un tremblement convulsif .
— Ah! seigneur, s'écria-t-eile , pitié! pitié l ipai^nez ma vie. . .
— ^otri vie . Madame , gardez-vous de croir^que j'y veuille attenter. Hélène vous a pilonné: j'accomplis sa dernière volonté ewdus le disant... Mais cette vie , que vous iiplorez , sera moins clémente : c'est elle d vengera votre victime . . .
|— Ah ! le remords! il me déchire le sein. . il
B dévore les entrailles. .
I — Duchesse de Poitiers , reprit d'une voix iridente le sire de Briord, que Dieu vous acprde de longs jours.
j Puis , prenant la main tremblante de Toile, qui s'était relevé, Girard l'emmena hors e la tour ; et peu d'instans après, on enten-
dit les pas de plusieurs chevaux s'é^ignant avec précipitation .
A quinze ans de ce jour, un voyageur qui passait près de la tour d'Hélène , pénétra dans la cour de cette vieille forteBsse, puis dans le jardin. Une jolie chapelle gohique s'y élevait ; la porte en était ouverte; !étianger entra. Une figure de jeune fille, exjîcul^e en marbre blanc, et d'une merveilleuse beauté, était couchée sur un tombeau no^. Oi 3ût dit une vierge endormie, dont les veii«, durant son sommeil, se seraient taries u point de ne lui laisser qu'une carnation fil, blanche et transparente... Près du mauspb et tenant l'une des mains de marbre de statue, un seigneur vêtu de noir priait voix basse : c'était le chevalier de Briord il faisait la cour à sa fiancée.