ACTE II 6i
ELECTRE
Je sens mon sort au tien lié.
Hélas ! depuis quels jours, suis-je celle qui erre, Brusque, fatale, et sombre et seule sur la terre ! Avec quel poids alourdissant de souvenir Dois-je traîner ce corps brisé vers l'avenir. Avec quels yeux grandis par l'angoisse et la crainte Ai-je appris à souffrir dans Mycène et Tyrinthe Et qu'ai-je pu aimer sous l'or des vastes cieux Si ce n'est la vengeance et la haine des Dieux !
HÉLÈNE
O ! pauvre âme effrayante et jour à jour déçue Tout comme Hélène, hélas ! pourquoi fus-tu conçue }
ELECTRE
C'est mon destin, à moi, de ne sentir mon cœur Que comme un feu qui brûle et mord et dont j'ai peur. Oh ! ce pas saccadé des nocturnes Furies Qui retentit jusqu'en ma chair pâle et meurtrie
Et me foule, et m'entraîne et m'afFole toujours !
Et voici que je sens rugir en moi l'amour
Et que je pleure et crie et que je meurs et t'aime.
HÉLÈNE
Tu repousseras loin, bien loin, hors de toi-même Comme une meute ardente et sauvage de loups, Comme la peste et la mort, ces désirs fous Qui j usqu'au fond de nous, t'outragent et m'outragent.
ELECTRE
Non ! non ! je ne puis plus, je ne puis plus ! Ma rage
Passe, vole et bondit, plus loin que ma raison
Je bois avec délice un étrange poison
Qui coule et se répand en ma chair torturée :
L'ombre circule en moi : je suis fille d'Atrée.
Pour venir, sous tes yeux, te crier mes transports.
J'ai rejeté ma honte et renié mes morts ;
Je n'ai pas écouté ce qu'ils disaient sous terre.
Hélas ! je foule aux pieds leur cendre solitaire