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Le train allait partir. Des employés, courant le long du convoi, criaient une dernière fois : « En voiture!... » Les marchands de journaux, hélés par des voix pressées, poussaient en hâte, le long des wagons, leurs étalages ambulants. Au pied de chaque escalier se pressait un petit groupe de parents ou d'amis ; aussi loin que portait la vue, ces tas noirâtres jalonnaient le quai. La pâle clarté des lampes électriques, décolorant les faces, les creusait d'ombres profondes. On se lançait des saluts cordiaux, des plaisanteries anxieuses. Des visages mentaient, qui voulaient sourire. C'était l'instant des recommandations usées, des banalités qui s'efforcent de combler le silence, de la fausse quiétude qui dissimule chez presque tous l'impatience de voir enfin
cesser l'attente. Sous les verrières, l'espace était déchiré de coups de sifflet cinglants. Entre les roues des machines, fusaient des jets de vapeur, dans un chuchotement gigantesque. L'air vibrait d'une confuse rumeur, formée de chocs, de roulements, du fracas métallique et des voix humaines.
Aussi solitaire au milieu de cette foule que sur un sol étranger, Claude Morize éprouva, avec une lassitude accablante, le sentiment qu'il n'avait plus d'attaches sur la terre, et il envia sourdement ceux qui pleuraient, de demeurer ou de partir. De la tendresse, de l'angoisse, quelque deuil ou quelque espoir, remplissaient du moins leur cœur. Le sien était chancelant et sans appui. Involontairement, il se rappela le vers de Baïf :
Mon âme de ma vie est ennuyée...
Il se trouva misérable, et goûta, avec une amère complaisance, la pitié qu'il avait de lui-même.
A l'instant précis où le train commençait à glisser sur les rails, d'un mouvement presque insensible, un couple de jeunes gens, homme et femme, passa dans le couloir à une allure précipitée, en jetant un coup d'œil dans le compartiment où s'était installé Morize. Ils allèrent un peu plus loin, avec l'espoir, sans doute, d'être tout à fait seuls ; mais ils ne trouvèrent rien, revinrent sur leurs pas, et Claude, avec un sentiment d'irritation haineuse, les vit entrer el prendre place chez lui. Exaspéré, affectant de
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■ irner la bête, il les observait du coin de l'œil, par cette curiosité invincible de l'homme haJ à l'analyse et du romancier qui, presque machinalement, construit toute une existence im naire autour des êtres que lui présente le hasard. Ii les vit disposer sur le filet deux valises pi rigides, assurément neuves, et une trouas, voyage marquée d'un chiffre armorié. Le jeune homme pouvait avoir vingt-six ou vingt-huit Il était grand, large d'épaules, Bvelte de taille, avec un visage éclairé d'intelligence et de gaieté, une bouche souriante et franche, que découvrait la moustache coupée au-dessus de la lèvre. Sa compagne étail très brune. Elle portait une admirable aigrette blanche sur un toquet de velours noir... 1res pratique pour voyager!... » se dit Morize avec ironie, — et sa beauté à la fois éclatante el pensi e donnait l'impression d'une douceur passionnée.
— De jeunes maries... songea encore Claude.
Il n'en douta plus lorsqu'il vit leurs mains, occupées à disposer les valises, se chercher et se caresser furtivement, ni surtoul lorsqu'il eut surpris le baiser que le jeune homme posa à la dérobée sur le bras dressé de su Femme.
Alors sou irritation momentanée lit place à une sympathie un peu douloureuse, oà se mêlaient de l'indulgence pour eux et de la pitié pour lui, et iif ants qui s'aimaient, il éprouva plus violemment le poids de la solitude et le déchiremenl de son amour bi
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Ses compagnons de route s'étaient assis, plaçant à côté d'eux, sur la banquette, un amoncellement de coussins et de couvertures. Vraisemblablement ils allaient traverser le Simplon pour gagner l'Italie, et ils savaient que la nuit d'avril n'est pas chaude sur les Alpes !... Morize se détourna complètement, et essaya de voir au dehors à travers les vitres embuées. Elles formaient un miroir, où se reflétait avec netteté le compartiment éclairé ; et, ce qu'il vit, ce ne fut pas la campagne, ce fut le sourire d'abandon et d'adoration avec lequel la jeune femme considérait son mari, le regard prudent qu'ils jetèrent vers lui, le baiser silencieux qu'ils échangèrent enfin. Il prit alors un journal, et essaya de lire. Les lettres formaient devant ses yeux un nuage indistinct. Il imaginait un corps de femme, une bouche qui s'était offerte à lui, des yeux qui se fixaient encore sur les siens. Il jeta son journal, prit une revue, voulut en couper les pages. Dans un mouvement nerveux, il en déchira cinq ou six, la referma, l'abandonna. Et, tout à coup, il s'aperçut que le jeune homme, après l'avoir un instant considéré, venait de murmurer quelques mots à l'oreille de sa compagne. Morize jeta un nouveau coup d'œil vers la vitre. Il vit que les deux voyageurs l'observaient avec une curiosité en éveil, et, réprimant un mouvement d'impatience, il comprit qu'on l'avait reconnu. Ce n'était pas étonnant. Les journaux répandent par le monde les traits des auteurs dramatiques et des romanciers ; il était, par surcroit,
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un des rares écrivains de l'époque qui eussent obtenu la rosette à trente-cinq ans, et il avait eu la légèreté de la laisser à sa boutonnière!... Enfin il avait un de ces visages nets et caractM que l'on n'oublie pas lorsqu'on les a aperçus : un front haut, pur, sans un pli, les tempes recouvrit.s par les cheveux assez longs, souples et ondulé8 comme des cheveux de femme, un nez droit, d'arêtes précises, de longues moustaches fines, tombant naturellement, les yeux assez grands, avec des iris sombres, voilés, rêveurs, quelque chose de contenu et de puissant, de méditatif et de pénétrant, de volontaire et de lointain, un mélange de force impulsive et d'hésitation songeuse.
Son exaspération s'accrut. Il lui semblait qu'en mettant on nom sur son visage, ces passants inconnus pénétraient son secret. Il souffrait aussi, d'une Bouffrance obscure et indéfinissable, à Bentir que cette femme, qui était jeune, qui étail belle, et qu'il eût pu aimer, le jugeait peut-être plus marqué par l'âge qu'elle ae l'aurait supposé, et observait curieusement Bea trait i, l'expression <l'>ulou-
reuse de Bon regard, la sauvagerie de son attitude. Aussitôt qu'il ru pnt mus' i-inr. il eut honte de voir ainsi s;i fatuité Burvivre à sea chagrins, i sentant a bout de cerfs, il quitta sa place, s-- découvrit ••!! passant devant ses voisû rtit.
I.-' couloir étail vide, un strapontin demeurait libre a l'ext remit.'. < lande alla s iir, --t, la
tête appuyée contre le bois dur, grondant du fracas du train, les yeux à demi fermés, il savoura sa douleur, qu'avait avivée l'éclat de cet indiscret amour. Maintenant il était vraiment seul, perdu, abandonné de tous. Il se retirait à l'écart des hommes, et cette impression d'exil s'accordait avec l'état de son cœur. Au fond de luimême se dressait l'image qu'il eût voulu abolir, et qui sans cesse renaissait, vivante comme une hallucination, celle d'Yvonne de Forges, la maîtresse qui l'avait trahi. Elle se représentait à lui telle qu'elle s'était imprimée dans ses regards le jour de leur première rencontre, vêtue d'un fourreau de velours noir qui, sans corset, sans soutien, paraissait collé sur elle et révélait aux yeux toute l'onduleuse souplesse, toute la richesse élastique et nerveuse de ce corps admirable, dont les épaules jaillissaient hors du corsage comme une fleur éblouissante et pâle hors d'un ténébreux calice. Blonde, d'un blond doré, presque roux par places, si candide en apparence avec ses yeux bleus et la teinte imperceptiblement rosée de sa peau, elle lui avait inspiré le plus terrible amour qu'il eût jamais connu. Depuis le jour, où, après la répétition générale d'une pièce de lui, dont elle interprétait le principal rôle, elle lui avait tout à coup offert ses lèvres, silencieusement, profondément, il s'était senti emporté par la passion, sans forces pour lutter contre elle. Il reconnut aussitôt que cet amour dépassait tous ses anciens amours, et il eut l'impres-
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sion que rien ne pourrait le délivrer. Pendant un an, il avait vécu pour elle. Éloignée de lui, elle demeurait son unique pensée. Près d'elle, il s'anéantissait en elle, dans son regard, dans son sourire, dans sa voix multiple, grave et nuancée. Comme si tous les rôles d'amantes qu'elle avait joués eussent chacun laissé en elle sa plus intime essence, elle savait, devinant au cœur de l'amant ses plus secrets désirs, lui donner la mélancolie ou la joie, la tendresse chaste ou la passion fougueuse, les abandons timides, les défini"* révoltées, les muettes offrandes. Elle savait pleurer bous une caresse, ou se pâmer dans des soupirs de joie qui paraissaient des chants. A sa façon, elle l'aimait. Elle l'aimait parce qu'il était tout à elle, et que, mieux qu'aucun autre, il faisail vibrer sa chair infatigable. Mais • lie ne lui avait sacrifié aucune de ses habitudes, aucun de Bea caprices. Dès les premières Bemaines, il connu! les atteintes d'une jalousie qui le mordait au plus profond de ses moelles. Il l'avail Buppliée, injuriée, menacée. Elle lui répondait toujours, avec bob calme sourire étonné :
— .1»' be donne tout ce que je peux te donner. Me Buis-je jamais faite autre que je ne su il faul m' aimer tout entière, et fermer les yeux sur ce qui te fail souffrir !...
Il compril qu'il la perdrait, mais ne la changerait pas, et Be soumit. Pendant un an, il voulut être aveugle. Tremblant de désespoir ou de colère mal contenue, il pleurait parfois à Bes pieds. Dis-
traite, souriant à peine, elle effleurait ses cheveux d'une caresse légère : rien de cette douleur virile ne parvenait à son cœur. Pour elle, il s'était épuisé, physiquement et intellectuellement. Son dernier roman, écrit par bribes entre deux étreintes ou deux disputes, dans les intervalles des répétitions générales, des soupers, des essayages auxquels il se laissait entraîner, avait été accueilli par tous les critiques avec une courtoisie apitoyée :
— ... L'erreur d'un homme de talent, qui prendra certainement sa revanche...
Sa revanche !... Il n'avait plus rien dans l'esprit, plus rien dans le cœur, que cet amour qui l'avilissait !... Sûre de lui, elle ne l'épargnait plus. Sous ses yeux, un soir qu'elle sortait de scène, elle avait échangé un baiser à pleine bouche avec l'acteur qui lui avait donné la réplique. Morize avait pâli. Pendant une seconde, il avait vu le monde vaciller autour de lui. Il avait été sur le point de s'élancer... La crainte du ridicule l'avait retenu. Puis ils étaient repartis dans la même auto, lui, silencieux, les traits durs et fixes, elle, rêveuse, puérile, et comme rayonnante d'une tendresse mélancolique. Aussitôt arrivés chez elle, il l'avait saisie aux poignets, et, les yeux dans les yeux, haletant, suffoqué de désespoir et de fureur, il avait murmuré :
— Pourquoi... pourquoi as-tu fait cela?... Elle le regardait avec candeur :
— Entre artistes?... Cela n'a aucune impor-
tance !... Il a joué clans un tel mouvement !... C'est lui qui m'a valu mon succès... Je l'ai récompensé... Et c'est cela qui te torture?... Ah ! fou !... Grand fou !... Toi ! le seul que j'aime !... Mais tu ne sais pas aimer !...
Et elle s'abandonnait contre sa poitrine avec un soupir si profond, avec une expression de visage si grave et si passionnée, que, dans l'étreinte qui les unit, il eut l'impression qu'à travers leurs corps leurs âmes mêmes se joignaient.
Deux jours plus tard, entrant à l'improviste chez elle, il la trouvait aux bras d'un pitre de beuglant, un nabot malicieux et presque difforme qui avait conquis une espèce de notoriété par le comique de sa grimace, la malpropreté de son répertoire, et le cynisme particulier de ses mœurs.
Claude demeura un instant écrasé devant ce spectacle, puis il se précipita sur l'acteur, le jeta à bas du lit, et le roua de coups de pied et de coups de poing, que le misérable ne parvenait pas à parer et recevait en hurlant, jusqu'à ce qu'enfin il pût se sauver et s'enfermer dans la chambre voisine. Morize, alors, regarda sa maitresse. Appuyée sur un coude, plus qu'à demi nue, curieuse et souriante, elle conservait dans le regard cet éclat qu'y faisait briller le plaisir, et qui lui asservissait ses amants. Sans parler, elle se soulevait un peu. Entre 1<'S dentelles de sa chemise, un sein sortait. Son sourire se faisait plus ardent, ses lèvres frémissaient dans un muet appel... Morize vacilla. Elle se crut à l'instant du
triomphe, et elle se préparait à l'étreinte qui lui eût enchaîné pour jamais le plus désespéré et le plus avili des amants, lorsqu'il eut un sursaut de clairvoyance et de dégoût. Avec une brutale injure, proférée dans un souffle, il lui sembla que son amour venait expirer sur ses lèvres, et, tremblant, se demandant s'il ne devait pas mourir, il était parti, à demi assommé de douleur et d'écœurement.
Toutes ces pensées, toutes ces images, se présentaient maintenant à son souvenir. Il s'avouait enfin ce que jamais il n'avait voulu croire : qu'elle n'avait aimé en lui qu'un instrument de plaisir, et que lui-même s'était attaché avec une insurmontable violence, mais sans que son cœur fût touché, par des liens uniquement sensuels, dans l'exaspération voluptueuse des instincts les plus bas. Il n'éprouvait plus que de l'horreur pour ces mois de délire. Et pourtant !... Ah ! comme il faisait bien de fuir !... S'il l'avait rencontrée encore, s'il avait pu la voir sourire, sentir son parfum, se perdre jusqu'au vertige dans ce regard éclatant, s'il avait vu frémir ces lèvres expertes à toutes les caresses, se tendre vers lui ces bras si purs, aurait-il résisté?... Il fuyait!... Il fuyait, dans une révolte de son honneur viril et de sa foi d'artiste. Il voulait vivre, il voulait créer encore... Maintenant, avant tout, il fallait panser les blessures du cœur et rendre des forces à l'esprit... Il fallait achever de tuer ce
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qui n'était pas mort encore..., ce qui s'acharnait à ne pas mourir !... pour préparer une renaissance de l'être, et bâtir une vie nouvelle sur les ruines de la vie passée... La fuite n'était pas une lâcheté : elle était la seule porte ouverte sur la délivrance !...
S'arrachant à sa rêverie, Claude regarda l'heure. La nuit s'avançait. Il avait perdu toute notion de la durée et du lieu. Sans qu'il s'en aperçût, il avait depuis longtemps dépassé Laroche. Le train s'était-il arrêté?... Il ne parvint pas à s'en souvenir, et constata, un peu étonné, que vingtcinq minutes seulement le séparaient de Dijon. Alors il se leva, et allumant une cigarette, il se promena dans le couloir.
Il ne souffrait plus, il ne pensait plus. Le convoi filait à toute allure à travers la nuit. Illimitée, elle se fendait devant lui, et coulait vertigineusement le long des vitres, comme une onde impalpable et ténébreuse. Parfois, une petite lumière rougeâtre apparaissait, posée au loin. Cette humble flamme immobile, c'était le témoignage d'uni' vie humaine, fixée dans sa tristesse ou dans ses joies, c'était peut-être une certitude !... Et le seul sentiment qui demeurât vivant dans l'âme de Claude, c'était celui de la fuite, de la recherche incertaine, du départ dans l'inconnu!...
A Dijon, comme le train s'arrêtait un quart d'heure, il descendit et alla prendre un punch
au buffet. Il goûtait, à coudoyer ces voyageurs pressés, ces employés hargneux, ces étrangers inquiets et voraces, une impression d'allégement et d'affranchissement. Il n'était plus qu'à luimême... Après cette nuit d'évocations brûlantes, dans la lassitude de sa pensée, il éprouvait enfin comme la douceur du néant.
A son retour, il aperçut, à l'étalage d'une bonne femme aux trois quarts endormie, son voisin de compartiment qui achetait un livre, et, comme ils arrivaient ensemble au pied du wagon, Claude dut monter le premier, devant le jeune homme qui s'effaçait respectueusement. Alors, pour ne pas sembler hautain ou sauvage à l'excès, il se décida à aller reprendre la place qu'il avait abandonnée presque depuis Paris. Avec un sourire et une légère rougeur, la jeune femme répondit au mot par lequel il s'excusait en passant devant elle ; et, comme s'il avait attendu cette minute depuis longtemps, son mari, aussitôt, demanda sur un ton de courtoisie extrêmement marquée :
— Monsieur Claude Morize, si je ne me trompe? Claude s'inclina.
— En effet...
Son interlocuteur se présenta :
— Jacques de Franville, ingénieur de la marine... Madame de Franville... Puis il ajouta : Vous allez nous trouver très indiscrets, et d'avoir pénétré votre incognito, et d'oser par surcroît vous adresser une requête... Mais ma femme est la coupable... Je te laisse la parole, Suzanne...
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Claude se tourna vers elle. Il lui sembla que tout ce que la bonté peut ajouter de charme à un beau visage rayonnait dans ces grands yeux sombres et dans le dessin de ces lèvres presque enfantines encore. Lorsqu'il vit la jeune femme sourire, il se sentit au cœur une blessure plus aiguë, et il se dit :
— Pourquoi n'ai -je pas aimé une créature semblable?...
Elle parlait d'une voix un peu lente, très musicale d'accent :
— Je ne m'explique pas moi-même mon audace... dit-elle en levant les yeux vers lui... Il faut que mon désir soit bien fort... Consentiriezvous, monsieur, à me signer ce livre?... Parmi tous ceux que vous avez écrits, c'est un de ceux que je relis le plus souvent. Aussi ai-je été bien heureuse que Jacques en ait trouvé un exemplaire ici... C'est plus qu'un livre, pour moi... C'est un ami...
Claude tendit la main, et, en frémissant un peu, reçut, avec le volume, le stylographe qu'elle lui offrait. Sans réfléchir une seconde, emporté par une de ces impulsions qui lui étaient coutumières, il écrivit, de sa haute écriture tourmentée, quelques lignes qui en d'autres circonstances lui eussent peut-être semblé ridicules, mais qui traduisaient exactement son déséquilibre et son exaltation momentanée :
— A celle qui a prononcé, en me présentant ce livre, le plus précieux éloge !... Que le regard
qui m'a souri reste fixé dans ma mémoire, et que le souvenir de sa douceur me demeure un soutien.
Mme de Franville reprit le livre en rougissant et murmura :
— Comment vous remercierai-je?
Puis elle lut les lignes qu'il venait de tracer, et lui, qui l'observait, crut voir une émotion soudaine voiler ses traits. Sans doute, avec la pénétrante intuition des femmes, avait-elle deviné qu'il souffrait, et cette confidence cachée éveillait en elle une sympathie qui s'ajoutait à son admiration pour l'écrivain.
Ensuite ils causèrent, tous trois, avec cette cordialité aisée qui fait le charme fugitif des relations de voyage. Claude ne s'était pas trompé : ses compagnons étaient de nouveaux mariés, et gagnaient l'Italie. Ils en parlèrent longuement, et surtout ils firent parler le romancier qui, dans quelques-unes de ses œuvres, avait évoqué la suavité toscane ou la mystique rudesse de l'Ombrie. Puis, comme, au bout d'une longue causerie, Jacques de Franville lui demandait, en s'excusant de sa curiosité, s'il passait également les Alpes, il s'assombrit un peu. Il éprouvait le soudain désir de laisser deviner ses peines. Dans cette atmosphère d'amour, à la fois ardent et honnête, il s'abandonnait à un enchantement insoupçonné encore. Depuis dix ans, il vivait dans les coulisses des théâtres ou les salons littéraires. Il avait couru bien des aventures, uni ses lèvres à bien
des lèvres, et cru souvent donner son cœur. Il s'était enfin laissé prendre par les délices de la passion la plus impure, et il avait parfois touché au sommet des émotions humaines. Tout son être, engourdi de parfums fallacieux, étourdi de fards et d'artifices, brûlé de délicieux poisons, se tendait maintenant, avec ce qui lui restait de santé, vers des impressions de chasteté, de pureté, de vérité morale, de noblesse et d'adoration. Il passait par une de ces périodes de la vie où l'âme redevient adolescente, presque croyante, et s'éprend de blancheurs. Ce qu'il avait ignoré de l'existence, les yeux de cette passante le lui révélaient. Il se confia. C'était à Jacques qu'il paraissait répondre, mais, en secret, il s'adressait à celle qu'il eût voulu posséder pour sœur. Il disait :
— Non, je ne vais pas en Italie. J'ai besoin de repos... d'un long repos. La vie que nous menons nous épuise promptement. La sensibilité d'un écrivain répond sans relâche à toutes les sollicitations... Elle les recherche, les provoque... Nous sommes des blessés qui versons sans cesse de l'acide sur nos plaies. De la fièvre factice où nous vivons, il sort parfois des douleurs contre lesquelles nous sommes désarmés... Alors se décèle l'usure... Il faut l'exil, la solitude, l'oubli... C'est le seul remède !
Il disait encore :
— Je vais revoir le pays où je suis né, et la maison de mes parents. C'est dans un coin presque ignoré du haut Jura, sur un vaste plateau battu
des vents, semé de rochers, entouré de sapins... Voilà dix ans que je n'y suis pas retourné. J'ai conservé une très vieille tante, qui croyait bien m'avoir perdu. Nous avons pour voisins des paysans frustes et rudes, et nous baignons dans le silence. Là, j'espère me refaire peu à peu... Le mythe d'Antée est toujours vrai : l'homme retrouve ses forces au contact de la terre maternelle...
— Y resterez-vous longtemps? demanda la jeune femme.
— Je ne sais, fit-il évasivement. Quelques mois sans doute... Des années, s'il le faut.
Ils arrivèrent à Andelot sans s'être aperçus de la fuite des heures.
— Il est des sympathies immédiates aussi durables que des amitiés longuement nouées, dit Claude. J'espère qu'un jour le hasard nous remettra face à face.
— Ce sont des hasards qu'il est aisé de faire naître, répondit l'ingénieur. Pour moi, si vous le permettez, j'y suis résolu de tout cœur.
— J'en serai sincèrement heureux, reprit Claude en lui serrant la main.
Puis il posa les lèvres, presque tendrement, sur celle que lui tendait Suzanne de Franville, et il descendit, l'âme lourde d'une nouvelle tristesse, sur le quai de cette petite station d'embranchement où le train ne s'arrêtait que quelques secondes. Il était seul. Un vent glacé soufflait,
par grandes vagues, qui retenaient encore le froid cinglant de la neige. A peine discernait-on, au fond du ciel, la grisaille de l'aube prochaine.
Frissonnant et claquant des dents, Claude Morize courut à la buvette. Un bec de gaz engourdi brûlait péniblement dans un air lourd. Dans le poêle de faïence se consumait une bûche noirâtre. La servante, assoupie derrière le comptoir, se leva, s'approcha en se frottant un œil, et prononça machinalement :
— Bonjour, monsieur... Qu'est-ce qu'on veut vous servir?...
Et dans la singularité de cette locution jurassienne : on veut pour on va, dans l'intonation, qui allongeait toute la phrase en une mélopée ascendante, du grave à l'aigu, pour redescendre un peu sur la dernière syllabe, paresseusement étirée, Claude reconnut son pays, son passé, ses émotions d'enfant lorsqu'il revenait à l'époque des vacances, et il n'y eut plus en son cœur que l'impatient désir de la maison natale.
— Eh bien, mon grand, tu ne te trouves pas trop mal, ici?
Claude tressaillit. Assis depuis une heure sur un banc du jardin, il n'avait pas entendu s'approcher sa tante. Il se retourna, et prit entre les siennes la main pâle et maigre qui s'était posée sur son épaule. Tous deux se regardèrent. Ils souriaient de ce sourire un peu triste qu'échangent les êtres qui s'aiment, après une longue absence. Ils ne se retrouvent pas tout à fait semblables à ce qu'ils étaient avant leur séparation. Des souvenirs différents mettent de l'inconnu dans leurs cœurs. Les visages plus las retiennent les traces visibles d'un passé qui n'a pas été partagé. Les regards ne sont plus seulement un échange, ils sont une enquête, qui voudrait se dissimuler, dans un silence pesant de toutes les pensées que l'on n'exprime pas.
— Tu ne te trouves pas trop mal? redit la vieille femme.
— Ah ! tante Olympe, vous me gâtez comme
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lorsque j'étais enfant! répondil Claude. Depuis mon arrivée, je ne fais que dormir ou digérer. le bonheur parfait.
Olympe se mil à rire, d'un rire léger, discret, qui donnait à son visage une expression d'extrême indulgence, aiguisée d'une ironie très douce, presque insaisissable. Elle ne témoignail rii □ de la Bécheresse trop fréquente des vieilles filles, ni de Tétroitesse d"esprit des dévotes. Par le bienfait d'une admirable santé physique, ''t. plus encore, peut-être, d'un esprit droit, équilibré, fortement appuyé sur ses croyances et pourtant tolérant, elle gardail une jeunesse singulière, qui était comme un défi porté au temps. Ceux qui la voyaient pour la première fois lui attribuaient soixante ans : elle en avait tout près de quatrevingts. Son visage, un peu long, assez ridé, retenait la double fraîcheur des yeux clairs et des déni - ' peine ses i heveux, t r s fins,
ondulés, laissaient-ils paraître quelques fils mnants : il semblail que l'âge les fit passer du châtain au blond. Robuste comme une campagnarde qu'elle était toujours elle fai-
sait chaque matin, au petit jour, le kilomètre qui séparait Ba maison du bourg ''t de l'église de Saint-Laurent. Il fallait qu'eu hiver la n< lige fût bien forte el le vent bien violent pour qu'elle fit atteler Bon traîneau. Si loin qu'il remontai dans le passé, I laude la revoyait, toujours semblable, seulement ph.s altière de Btature et plus rapide en bcs mouvements. Pour le reste; rien
n'avait changé, ni sa voix, ni son sourire. Il le lui dit :
— Vous êtes toujours la même, ma tante. Le bonheur conserve.
— J'ai eu ma part de tristesses, répondit elle.
— Elles n'ont pas marqué sur vous comme sur... Il allait dire : comme sur moi. Il se reprit, et termina : comme sur d'autres.
— On peut rester jeune. Il suffit de vouloir.
— Il faut pouvoir vouloir !... répondit Claude en s' assombrissant un peu.
Elle détourna aussitôt la conversation. En recevant le mot par lequel il annonçait son arrivée pour un temps indéterminé, elle avait pressenti un de ces drames dont la réalité lui échappait, mais qu'elle entrevoyait par les récits des livres ou des journaux. Elle ne connaissait Paris que par l'extérieur et fort mal, n'y ayant fait que de brefs séjours. Mais elle se le représentait comme une cité semée d'embûches, et le seul mot de théâtre éveillait dans son âme, un peu naïvement religieuse, des impressions de vice et de corruption. Que s'était-il passé dans la vie de son grand?... Elle ne cherchait pas à le deviner... Ces dix années avaient dû lui être bien douces, puisqu'il n'était pas venu la voir une seule fois ; et elles avaient dû se terminer bien mal, pour qu'il revînt aussi soudainement, lassé, distrait, vieilli, sans fixer d'heure à son départ !...
— Quel joli soleil et quel printemps précoce !...
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dit-elle. C'est un des plus beaux avrils dont je me souvienne. Autrefois, quand les saisons étaient rudes, nous gardions la neige et la glace jusqu'au mois de mai. Maintenant tout s'est civilisé.
— Même le temps? fit Claude en souriant.
— Assurément !
Elle avait répondu avec tant de conviction qu'il se mit à rire.
— Assurément ! reprit-elle. Jamais, dans ma jeunesse, on n'aurait pu, comme tu le fais, s'asseoir le 15 avril, à dix heures du matin, en plein air sous un noyer. On s'y serait congelé. Maintenant l'herbe reparaît, les oiseaux reviennent, et le soleil chauffe... La terre a dû changer de place dans l'espace.
— Constatez-vous que les hommes se soient adoucis avec le climat?
— Adoucis, je ne sais. Amollis, je l'afïîrme. Son indulgent sourire voilait la sévérité de son
jugement, et Claude la considéra avec un renouveau de tendresse.
— Seul, le pays est resté le même, continuât-elle.
— J'en ai retrouvé tous les aspects, dit Claude. Mes souvenirs étaient fidèles.
Leur maison, que dans toute la région l'on nommait la maison Morize, était bâtie à l'écart du village, à dix minutes de marche, et au bord des pat uns. sur une petite éminence qui formait comme un observatoire. Elle se prolon-
geait par des jardins et des champs qui occupaient la colline, et, de toutes parts, la vue s'étendait sans obstacles. Sur sa droite, Claude apercevait, à un kilomètre environ, une longue suite de hauteurs boisées, séparées par une dépression : c'était le col de la Savine entre les forêts de la Joux et du Mont Noir, immenses sapinières ténébreuses, qui dessinaient contre le ciel leurs lignes rigides et sombres. Devant lui le regard portait à l'infini sur tout l'espace occupé par ce dernier plateau jurassien, jusqu'aux rochers de Foncine-le-Haut et de Châtelblanc. Plus près de lui, le bourg de Saint-Laurent, clair et limpide, avec ses toits de zinc, ses maisons lavées par l'hiver, sa route balayée par le vent, se groupait autour d'un clocher pointu, dont le faîte paraissait bleu aux rayons du jeune soleil. A gauche, d'autres forêts fermaient l'horizon, parallèles au Mont Noir, comme des armées nocturnes qui eussent gardé leurs distances. Et, derrière lui, des champs et des pâtures le séparaient de bois plus lointains. La volonté profonde de cette terre se manifeste dans la forêt. Les villages ne sont que des clairières au milieu d'elles. Sous le grand vent qui gémit dans ses branches sans l'ébranler ni l'abattre, le sapin, droit, rude, obscur, dressé par milliers en masses compactes et presque impénétrables, donne l'impression d'un cri vital si puissant et si farouche qu'il semble jeter au ciel une revendication d'éternité.
— Quand on a vu cela pendant des années, dit
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Olympe Morize, on ne peut songer ni à vivre ni à mourir ailleurs. Il faut à toutes les plantes qui poussent but ce sol des racines bien profondes pour que la tempête ne les emporte pas. Les ni' nus racines nous y rattachent au
Claude resta silencieux. C'étail ailleurs, près d'un autre être, qu'il eût voulu vivre, si le destin le lui eût permis. Pendant une seconde, tous les horizons s'évanouirent à ses yeux. Il contemplait en lui-même un visage cher et perfide... Mais, tri s vite, il rejeta cette pensée, et il demanda :
— Jamais vous ne vous ennuyez?... Que pouvezvous faire?
— Oh ! je ne suis p;is embarrassée ! Je ne cherche pas à tuer le temps, c'est lui qui me tuera ! Songe que nous avons, — je dis nous, car tu redeviens maître et seigneur de lieu, — nous avons huit fermes disséminées dans le canton. Je les administre du mieux que je peux, et ce n'est pas une mince besogne. Puis il y a des pauvres, dans le pays. Le l>ureau de bienfaisance n'es! guère plus riche qu'eux, et les hivers sont durs... Pour eux aussi je fais ce que je peux.
— roui- eux, oui... Mais pour vous?
— Ne pousse pas à l'égoïsme, répondit la
vieille fille. .!•' me soigne et je me distrais. Je lis plus qu'une Parisienne dont la vie se passe en visites, el j'ai des amis, peu nombreux, •
. qui viennent me voir deux ou trois Boira par semaine.
— Qui donc?
— C'est une enquête ! fit-elle en riant. Eh bien, le juge de paix, qui est un maître au jacquet ; le notaire, un charmant homme plein d'histoires balzaciennes dont nos paysans sont les héros ; et surtout le garde général, Robert Jarry, mon rival au piquet, dont la femme est une musicienne exquise.
— Quadrille des Lanciers et Beau Danube Bleu !... Je connais les répertoires provinciaux... fit Claude avec ironie.
— Bach ou Scarlatti, et, si tu veux des modernes, Florent Schmidt ou Ravel, répondit tranquillement Olympe.
— Bigre !... On se tient au courant des nouveautés, dans vos sapins ! fit le romancier stupéfait.
Son interlocutrice lui adressa une petite révérence coquette.
— A ton service, bel exilé !... Pour te punir de tes préventions, je t'abandonne à Padsa, qui a mis le cap sur nous.
Et, toujours souriante, Olympe Morize tourna les talons et s'en fut, à petits pas un peu saccadés, vers la maison. Claude fut sur le point de décamper, pour esquiver le fâcheux ; puis craignant de paraître /ïer, il se résigna, et attendit.
Padsa, — Ovide Monnet de son nom véritable, — était, depuis quarante ans, jardinier des Morize. Il avait à peu près l'âge de sa maîtresse, mais les dégâts du temps étaient plus profonds chez lui. Cassé en deux par ces labeurs menus et incessants qui le
courbaient vers la terre, complètement édenté, avec une mâchoire et un nez de polichinelle, il salivait, en parlant, au point de s'inonder le menton, et, tous les cinq ou six mots, il prononçait mécaniquement une phrase qui était devenue un tic : « On ne parle pas de ça !... » D'où le surnom de Padsa, que beaucoup prenaient pour son nom.
— Il fait beau, ce matin... Est-ce que ça va durer? lui cria Claude dès qu'il fut à portée de la voix.
— Il fait beau... fait beau... reprit le vieillard. On ne parle pas de ça... Regardez voir, il y a déjà des bourgeons, on ne parle pas de ça !... Et puis la gelée veut venir, on ne parle pas de ça... Et tout sera fichu !
— Vous croyez à la gelée? demanda Claude en feignant un vif intérêt.
— Sûr. sûr... on ne parle pas de ça... Si la gelée ne vient pas, on aura une fameuse récolte, on ne parle pas de ça !... Et ça va toujours, monsieur Claude?
— Pas mal, oui.
— On ne parle pas de ça... Ah ! j'ai bien connu Je papa, et aiusi le grand-papa, on ne parle pas de ça... Ah! si je les ai connus!... Et vous venez de Paris?
— Mais oui ! J'ai voulu revoir le pays !...
— Bien sûr, on ne parle pas de ça... Ils disent tous : Ah ! le Claude... on ne parle pas de ça... un savant !... Plus savant que le docteur !... Vous
vous connaissez bien en médecine, monsieur Claude? On ne parle pas de ça...
— Moi? pas du tout.
— Un savant., un savant... On ne parle pas de ça!... Je voulais vous dire... on ne parle pas de ça... J'ai mon oreille droite... on ne parle pas de ça... Je n'y pots plus guère, de cette oreille-là !...
— Eh bien, je dirai au médecin de venir vous examiner, répondit Claude en retenant avec peine une forte envie de rire.
— On ne parle pas de ça!... répondit le jardinier avec véhémence... Trois francs... On ne parle pas de ça !...
— C'est moi qui m'en charge.
— Euh !... grommela le vieux, méfiant. On ne parle pas de ça... ça veut bien attendre encore... On ne parle pas de ça... Allons, je m'en vai* casser une croûte... Salut bien, monsieur Claude... On ne parle pas de ça...
Demeuré seul, Claude éprouva soudain une impression de tristesse profonde. De la terre humide, que caressait un pâle soleil, une buée s'élevait dans l'espace, avec l'odeur amère de l'humus que travaillait le désir de la végétation prochaine. Mais que les promesses printanières étaient frêles encore ! Dans la haie bourgeonnaient les lilas et les églantiers, mais les rameaux des buissons, noirs et contournés, semblaient desséchés à jamais et les branches nues des arbres imprimaient dans l'âme un sentiment de dévas-
tation. Pourtant, tout reverdirait. La nouvelle vie du monde se préparait. Elle éclaterait bientôt, avec une violence triomphale...
Et Claude se demandait d'où il recevrait sa souffrance la plus aiguë, de cette ressemblance entre la mort des choses et la mort de son cœur, ou du contraste qui le placerait bientôt, seul et désespéré, devant la nature joyeuse de s'être reconquise.
Une semaine passa. Claude ne vivait pas : il s'abandonnait. Il éprouvait l'impression d'angoisse que pourrait ressentir un naufragé qui, seul dans une barque, sans avirons, sans voiles, se verrait porté doucement sur une mer monotone, sans rien voir que le ciel et le vide. Où allait-il?... Aborderait-il quelque jour? Ou devrait-il sombrer à jamais dans ces mornes immensités?... Toute sa force l'avait quitté. Il était tombé à un état d'inertie et d'absolue passivité. Fallait-il perdre tout espoir?... Où trouverait-il l'énergie de tenter quelque voie de salut, puisqu'il ne voyait rien, puisqu'il ne pouvait rien?
Il avait, chaque matin, une minute d'attente et d'espérance passionnée. C'était lorsque, de sa fenêtre, il apercevait le facteur. L'homme laissait sa bicyclette au bas de la pente, puis il montait lentement, entre les buissons, portant un paquet de journaux et de lettres. On remettait aussitôt à Claude son courrier. D'un coup d'oeil, il interrogeait ce monceau de paperasses... Il n'y trouvait pas ce qu'il n'eût pas osé attendre, ce qu'il rêvait pourtant, sans se l'avouer, de voir éclater un
matin dans ce fatras banal : un mot de celle qu'il voulait haïr, et qu'il n'était pas sûr de ne pas aimer encore. De jour en jour, ce fol espoir diminuait, et sa tristesse croissait. Il était parti dans un mouvement de fureur, sachant trop que, s il était resté, c'eût été pour devenir un abject jouet entre les mains de cette femme, mais son attachement survivait à la colère et à la honte.
Il faudra bien que cela finisse! se disait-il. „, . .
Mais il ne trouvait pas en lui l'énergie de travailler à sa libération. Il écartait de sa pensée l'image de cette minute violente et farouche, ou il avait éprouvé un désir de vengeance et de meurtre, où le mépris enfin avait été victorieux. Il se laissait aller à contempler dans ses souvenirs d'autres heures, si âpres et si exquises qu il tremblait à les évoquer. En se maudissant de ne pas fermer les yeux sur elles, il les caressait de
toute sa pensée. .
Tante Olympe, - - il conservait à sa vieille parente cette appellation de toute son enfance, 1 le considérait à la dérobée, d'un regard clairvoyant et inquiet, qui redevenait souriant, et comme ignorant de toutes choses, dès que Claude se tournait vers elle. Elle lui disait parfois :
— Tu ne vas pas te promener, mon grande Le beau temps n'est pas éternel. Si la pluie s'installe, ce sera pour un long moment !
Il haussait vaguement les épaules. Rien ne l'attirait au dehors. Il fallait laisser couler les
heures... A quoi bon se mouvoir?... Pourquoi se tromper soi-même?...
Parfois, à de rares instants, il ressentait pourtant comme un obscur besoin d'action. Il avait alors le sentiment qu'il subsistait en lui des forces inemployées. Il eût aimé que le hasard lui suscitât quelque adversaire contre lequel il eût fallu lutter. Plus encore que de travail, c'était de violence qu'il avait soif, par une atavique ressemblance avec les montagnards auxquels le rattachait sa race. Mais ce réveil de l'autre être, que presque tous nous portons en nous, était indistinct et bref. Repris aussitôt par ses pensées habituelles, il s'abîmait dans cet ennui et cette indifférence qui étaient toute sa vie.
Un matin, comme il avait des mandats à expédier, il descendit au village. Il n'y était pas allé depuis son arrivée. Des campagnards le saluèrent, avec cette politesse rude des habitants de la montagne, en qui les sentiments d'indépendance et d'égalité dominent tous les autres. Claude répondait avec un empressement un peu feint. Quelques visages éveillèrent en lui d'anciennes réminiscences, mais il ne les reconnut pas. Il revenait en étranger sur ce coin de terre d'où tous les siens étaient sortis. Et il se disait, avec une impression de mélancolique solitude, que ces hommes aux cheveux gris le tutoyaient sans doute quand il était enfant, et qu'il répondait par un salut banal au salut
d'inconnus qui peut-être avaient été des amis de son père.
Il lui paraissait étrange que tous ces êtres pussent mener leur vie dans le cercle rigide des forêts qui les enfermaient, si loin de tout ce qui avait formé la sienne. Que savaient-ils de l'existence?... Ils avaient là leur petit monde, où les jours coulaient sans fièvre et sans gloire, avec leur curé, leur médecin, leurs fonctionnaires pressés d'obtenir une autre résidence, leurs boutiques et leurs maisonnettes. Égrenés sur un coude de la route qui va de Paris jusqu'à Genève, ils voyaient passer devant leurs yeux indifférents les automobiles grondantes et fastueuses qui emportent les riches à leurs plaisirs. Rêvaient-ils seulement de les suivre?... Ils naissaient, vieillissaient, mouraient... Ils donnaient la vie à d'autres êtres qui, semblables à leurs pères, passeraient les jours dans l'attente de leur fin... Quelles joies pouvait leur porter l'existence?... Que vaut-elle, lorsqu'elle n'est pas un foyer ardent de passions, de souffrances, d'eiïorts désespérés vers un idéal peut-être inaccessible, et vers une immortalité dont la gloire terrestre accorde à ses élus le gage et les prémices?...
Comme il arrivait devant une petite maison claire et simple, d'aspect presque bourgeois, il s'arrêta brusquement, surpris d'entendre les sons d'un piano qui chantait, à travers les fenêtres closes, avec cette sorte de maîtrise et d'aisance
souveraines qui sont le don des artistes. L'instrument lui-même était d'une qualité peu commune. Cette maisonnette droite et nue, avec ses deux fenêtres au rez-de-chaussée, ses trois fenêtres à l'étage, sa porte unique et son toit de tuiles, devait être le refuge d'un grand musicien. Claude imagina aussitôt un être blessé par la vie qui, après avoir souffert, de souffrances peut-être semblables aux siennes, était venu abriter et engourdir sa peine dans ces solitudes. Il écouta, arrêté au bord du trottoir, frémissant, arraché à toutes les réalités, ce chant douloureux qui parlait fraternellement à son cœur. Il avait reconnu le prélude en ri bémol de Chopin, et il en suivait passionnément le développement mélodieux. Dans la première phrase, répétée deux fois, comme une affirmation mélancolique, tremblait le souvenir d'un ancien désespoir ; c'était une plainte tempérée, intérieure plus encore qu'exprimée, riche de sous-entendus, mais dissimulant ses larmes avec une noble pudeur. Puis le rappel plus précis des tourments éprouvés, ou la soudaine angoisse de l'avenir, s'insinuait dans la mélodie, d'où sortait comme un soupir de mort ; à nouveau, la phrase initiale venait murmurer le découragement passionné d'un être en qui la résignation ne peut triompher. Et, brusquement, sur ce calme apparent, sur cette tristesse qui semble s'apaiser, éclatait un sursaut de désespoir. Le chant perdait sa pure simplicité. La main droite, infatigable, acharnée, répétait avec obsti-
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nation la môme note, un sol dièze haletant, insistant, palpitation dolente, toujours identique, d'un cœur qui se soulevé et gémit tumultueusement. Sur ce choc incessant, tantôt plus fort, tantôt affaibli, la main gauche marquait en accords un chant saccadé, court, profond, qui, d'abord sotto v<h ■<■. B'élevail crescendo jusqu'au déchirement. (Hé seconde fois, la phrase sourde, grave, meurtrie, reprenait, se développait, se concentrait dans un cri de tempête ; une sorte de lassitude et d'abandon s'y mêlait alors, et la nuançait; et, à travers les s,niLri"is. il semblait que l'on vit cette {'nue musicale, <lressee dans son désespoir, s'affaisser peu à peu sous le poids d'une peine inguérissable, mais plus clémente, jusqu'à ce que de ces vaines révoltes, ressortit enfin le chant du début, comme un acquiescement au destin. Un dernier cri en jaillissait, planait un instant dans l'espace, puis retombait dans le courant sonore, qui mourail en s'elargissant, comme meurent les fleuves dans les flots de la mer. et, sur les plages illimitées d'un large accord, se résolvaient, dans une sérénité presqu Iigieuse, boutes les angoisses et tous les désespoirs.
Lorsque les dernières résonances du prélude se furent évanouies, Claude reprit brusquement conscience de la réalité. Il avait, pendant quelqui s minutes, tout oublié de la vie et de lui-même. Hors de lui. une voii brûlante avait chante l< i élans et les chutes, les oria et les abandons de son propre cœur. Il s'était confondu de tout son être
avec cette voix mystérieuse, inattendue. Le temps et l'espace, s'étaient abolis... Maintenant, il revoyait la route, large et blanche, dure aux pieds, les maisons des paysans, les devantures des quelques boutiquiers, et, sur un élargissement du chemin, près de l'auberge, la grande fontaine de pierre où se désaltéraient des vaches, sous une Vénus de fonte armée d'un drapeau tricolore. Un vent froid et rapide soufflait, apportant de Suisse le souvenir des glaciers. Le ciel était pâle, d'un gris à peine lumineux ; et l'air, d'une pureté métallique, mordait le visage et gonflait les poumons jusqu'à l'oppression.
Le charme était rompu. Claude se remit en marche. Mais il s'aperçut que sur la porte de la maisonnette élue, était posée une plaque de cuivre. Il s'approcha, curieux, et lut :