‹ Hélene JarryChapitre 2 sur 3 · INSPECTION DES EAUX ET FORÊTS · texte numérisé non relu

INSPECTION DES EAUX ET FORÊTS

Alors il se rappela ce que lui avait dit tante Olympe, et, tout au long du sentier qu'il suivait pour rentrer, il essaya de se figurer celle qui, sans le savoir, venait de lui parler de cette voix profonde, pleine d'aveux.

Au milieu du déjeuner, Claude demanda tout à coup à Mlle Morize :

— Votre piano est-il bon?

— C'est un Érard, répondit la vieille fille.

— Est-il accordé?

Tante Olympe se mit à rire, de ce rire discret et fugitif qui lui prêtait un charme singulier.

— Il faudra longtemps pour te persuader que nous ne sommes pas des barbares, dit-elle ; oui, il est accordé. Il l'est à tous les changements de saison. Voudrais-tu t'en servir?

— Je ne joue que d'un doigt, reprit Claude. Et encore !... Mais ce que vous m'avez dit de votre amie, la femme du garde général, m'a inspiré le désir de l'entendre. Pourquoi ne vient-on plus vous voir, depuis mon arrivée?

— Par discrétion, par timidité, dit doucement la vieille. Les Parisiens paraissent toujours redoutables, et un écrivain illustre est doublement Parisien.

Claude haussa les épaules.

— Et si vous les invitiez?

— Ils viendraient certainement.

— Je serai heureux que vous repreniez vos habitudes, dit Claude, et que ma présence ne change pas votre vie.

Olympe Morize savait déjà, avec tous les habitants du bourg, que son neveu s'était arrêté un quart d'heure, le matin même, pour écouter jouer la femme du garde général. Sa cuisinière le lui avait annoncé en revenant de la tournée quotidienne chez les fournisseurs.

— Il paraît que M. Claude aime bien la musique... Cléophas Maltrait lui a dit bonjour, tout

à l'heure, il était planté devant chez les Jarry... Il n'a même pas vu le Cléophas !

Mais la vieille fille ne voulut pas révéler à Claude ce petit espionnage, auquel il se serait attendu s'il avait connu les habitudes provinciales, et, sans lui savoir mauvais gré de sa cachotterie, elle répondit simplement :

— C'est entendu. Je vais leur demander de venir.

Cet après-midi-là, pour la première fois, Claude voulut sortir pour distraire son désœuvrement. Il s'en alla, lentement, par le chemin qui, passant au pied de la maison, puis contournant, à flanc de côte, un vaste promontoire inculte et rocheux, conduisait ensuite en ligne directe jusqu'à la forêt. A droite se creusait une large combe. Elle paraissait être la scène naturelle d'un gigantesque théâtre. Sur ses bords, au premier plan, s'élevaient en deux groupes opposés une centaine de hauts sapins. Tout au fond, la forêt formait une ligne basse, estompée par l'éloignement. Le centre était vide, moelleusement incurvé. L'herbe ancienne et l'herbe naissante moiraient le sol de taches claires ou sombres. Des gentianes sèches, érigées dans leur fière immobilité, semblaient des lances enfoncées dans la terre. Claude songeait qu'il avait couru jadis à travers ces pâtures, chassant à la carabine les culs-blancs qui volent de pierre en pierre, et remplissant ses poches, selon les saisons, de noisettes ou d'alises. Le ter-

ritoire offert à ses jeux lui paraissait illimité, mais il n'en apercevait pas la beauté. Il la voyait aujourd'hui, alors que toutes ses puissances de joie semblaient l'avoir quitté.

Il essayait d'analyser les aspects de ce sol, qui semble monotone aux passants, avec le parallélisme de ses assises calcaires, ses plateaux nus, ses combes et ses forêts. De cette uniformité se dégageait pour lui l'impression d'une puissance un peu sauvage, mais pleine de majesté. La nudité sèche du roc déchiqueté, la rigidité ténébreuse des bois, composaient une harmonie sans douceur, mais d'une magnifique austérité. En comparant au terroir les êtres qui le peuplaient, Claude apercevait nettement ces correspondances par lesquelles l'homme reproduit les traits du domaine ancestral. Ils étaient silencieux, parce que le silence des bois étouffait en eux le désir des paroles vaines ; ils étaient rudes, parce qu'ils luttaient sans relâche contre l'âpre bise, contre les neiges qui chaque hiver engloutissent les égarés, contre un sol formé d'une poussière pierreuse où la dynamite doit précéder la charrue, et auquel un travail sans répit arrache une récompense misérable. Ils étaient orgueilleux, parce qu'ils s'accommodaient d'une existence et d'un climat impitoyables aux faibles, mais qui accroissent les forces de ceux qui en peuvent triompher et leur donnent la conscience de leur propre énergie. Comme si la terre des aïeux inspirait à ses fils un amour d'autant plus fidèle qu'elle les

a plus durement élevés, ceux qui abandonnaient ce plateau natal souffraient loin de lui, et lui revenaient toujours. Claude se rappelait son père, qui, après dix ans passés aux colonies, désespéré d'y avoir perdu sa femme, avait quitté l'armée pour venir réfugier sa douleur dans le murmure religieux des forêts. D'où avait-il obtenu son calme hautain, sinon de l'accord profond qui unissait son âme à l'âme de cette terre?... Et Claude se demandait, avec une incertitude aigùe, si jamais il pourrait, à son tour, s'adapter à ce sol, désormais étranger pour lui, soumettre son cœur subtil et déchiré de peines trop chères à l'influence de cette âpre simplicité, faire pénétrer dans les régions orageuses de son âme, pleine de ténèbres et d'éclairs, la tranquille pénombre de ces sous-bois illimités?...

Le vent était fort, comme il l'est souvent en ces contrées. Claude marchait contre lui. Il en avait été incommodé, presque oppressé tout d'abord. Maintenant, il s'y habituait. Son sang le brûlait, emporté dans ses veines par une course plus rapide. Il se gonflait les poumons d'aspirations profondes, et toutes les essences de la végétation mettaient sur ses lèvres une amertume résineuse.

Au point où le chemin pénétrait dans le bois, le vent tombait ; on se sentait aussitôt enveloppé d'une paix immuable. Tout mouvement s'abolissait, tout témoignage de vie animale dis-

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paraissait : il n'y avait plus que les sapins, serrés les uns contre les autres, à perte de vue, et mêlant leurs branches dans une impénétrable confusion. Leurs troncs sortaient d'un sol couvert de mousse, inégal, qui parfois s'enfonçait, parfois glissait sous le pied ; et les ronciers s'enchevêtraient sur un terreau noir, tout imbibé de l'eau dont l'avait rempli la fonte des neiges.

Claude fit quelques pas sous la futaie, le cœur glacé par ce silence et cette immobilité. Par instants, le vent soupirait au sommet des sapins. C'était une plainte à peine murmurée, qui peu à peu s'enflait, devenait un grand cri lugubre, prolongé sans limite, puis s'affaissait en un sourd et mélancolique grondement, jusqu'à retomber au silence. Mais, si le faîte des arbres était agité par la bise, l'œil ne discernait rien de leur mouvement, et leur chuchotement douloureux semblait planer au-dessus d'eux, entre leurs sommets et le ciel invisible.

Le printemps, qui faisait éclater les bourgeons sur les buissons du pâturage, ne pénétrait pas encore sous ce couvert obscur. Le sol était partout feutré d'épaisseurs humides, framboisiers pourris par l'hiver, aiguilles amoncelées et décomposées, mousses jaunâtres, alourdies d'eau. Mais les feuilles des sapins, lavées par les bourrasques, luisaient d'un vert sombre et verni é, et leurs troncs rajeunis, violacés ou pourprés, veinés d'or par le jaillissement des résines, rayonnaient dans cette pénombre comme des colonnes phosphorescentes.

Claude s'assit un instant sur une souche. Aussi loin que portait son regard, à travers les troncs énormes qui l'entouraient, il en distinguait d'autres, innombrables, fuyant jusqu'à ne former plus qu'une masse indiscernable, inflexibles, immobiles, pesants, comme les piliers multipliés d'une église surhumaine. Il eut alors l'intuition du dialogue qui devait s'échanger, dans ce silence opprimant, entre ces formes souveraines de la création et les âmes assez fortes pour les absorber en elles. Un sentiment de vertige le saisit, et il ferma les yeux.

— Renoncement... lui murmurait cette ombre.

— Amour !... criait son cœur.

Ah! que faisait-il si loin de l'aimée?... Quelle lâcheté l'avait poussé à fuir?... Son honneur, son misérable honneur?... Ou plutôt la crainte de souffrir encore?... Et ne valait-elle pas toutes les souffrances?... La limpidité de ses yeux, la douceur de son sourire, l'enchantement de sa voix multiple, tout cela pouvait-il mentir?... Y a-t-il des fautes sans rémission?... Le devoir n'était-il pas de demeurer, de pardonner, de consacrer toute la vie, s'il le fallait, à la sauver des autres, à la sauver d'elle-même?... Même impur, son baiser demeurait sans prix, et sa beauté restait sans égale. D'autres auraient accepté la mort pour passer une nuit, la tête entre ses seins. Elle était toutes les amoureuses, celles de tous les drames, les plus chastes et les plus brûlées de vice, elle était tout l'amour, toute la femme... Pourquoi l'avait-il quittée?...

Les yeux fermés, ressaisi par la passion, Claude tremblait. Ses lèvres et ses paupières le brûlaient. Tous ses muscles étaient tendus pour l'élan qui aurait dû le jeter vers elle. Il la voyait, entrant en scène, avec un arrêt imperceptible, relevant un peu la tête et aspirant, d'une aspiration lente et magnétique, tout le fluide de la foule, le frémissement de toutes ces âmes projetées vers elle, laissant tomber sur l'ombre de la salle un regard qu'attendait, qu'espérait le désir de tous, puis parlant, dans ce silence fait du silence de mille créatures, parlant et révélant à chacun un secret différent, par le mystère de cette voix surnaturelle, de cette voix aux notes graves et veloutées, nuancée et diverse comme la voix d'un violoncelle... Comment avait-elle pu?... Il la revit alors, telle qu'il l'avait surprise, presque nue, râlant de plaisir sous les caresses du pitre sordide... Ce ne fut qu'un éclair, et il se releva, haletant, rouvrant les yeux. Pendant une seconde, la forêt tournoya autour de lui, les arbres lui parurent au bord de l'écroulement ; il dut se retenir de la main pour ne pas tomber... Un désespoir plus calme s'étendit en lui. Il se rappela un autre sourire et d'autres yeux, des yeux fidèles, loyaux et chastes, un sourire qui contenait toute la bonté humaine, image, presque effacée déjà, de la passante rencontrée en une nuit de voyage. Il y avait plus d'un amour sur la terre... Son cœur seul serait-il rejeté?...

Sans qu'il en eût très nettement conscience. Claude était impatient de voir celle dont il avait entendu, comme une voix sortie de l'ombre, le jeu puissant et riche de sens. Ce fut sur elle que se portèrent aussitôt ses regards le premier soir où son mari et elle pénétrèrent dans cette grande salle du rez-de-chaussée, où le reflet des lampes de cuivre sur les boiseries luisantes répandait une chaleur intime. Elle s'avançait, très simple, vêtue d'une jupe de velours sombre et d'une chemisette de soie blanche. La première impression qu'on recevait d'elle était une impression de calme, de douceur, de paix. Tout en elle était harmonieux et sans éclat. Elle eût passé pour très belle si elle avait cherché à faire valoir sa beauté. Mais elle semblait n'y pas attacher plus de prix qu'à la plus indifférente des circonstances de sa vie. Blonde, d'un blond un peu éteint et voilé, elle réunissait ses cheveux, sur la nuque, en une torsade serrée, qui, lorsqu'elle la dénouait, devait laisser tomber jusqu'à ses jarrets un immense vêtement soyeux et pâle. Ils descendaient sur son front, coupés au niveau des sourcils, en

une frange qui donnait à son visage un caractère de candeur, et quelque chose d'un peu désuet, comme un de ces anciens camées qui figurent des Madones. Ses traits étaient purs et tranquilles. Il y avait une si exacte mesure dans la ligne droite du nez, dans l'inflexion de la bouche, dans l'ovale de la face, qu'un regard distrait aurait pu glisser sur elle sans s'y arrêter, ou la juger peut-être régulière à l'excès. Mais, dès le premier abord, ses yeux retenaient : ils étaient d'un gris très clair, limpides comme une eau transparente, enveloppés d'ombre par la longueur des cils. Ce fut sur eux que se porta l'attention de Claude, et ce fut à eux qu'il revint, lorsqu'il l'eut parcourue tout entière, dans un examen si rapide qu'elle ne put le deviner. Il la salua en lui disant immédiatement ce qu'il s'était promis de ne lui dire que beaucoup plus tard pour ne pas la troubler.

— Je vouô ai entendue, il y a quelques jours, exécuter un prélude de Chopin. J'étais arrêté devant votre porte, comme un pauvre honteux... Je n'ai pu m'en aller qu'après la dernière note...

Il ne lui adressa aucun éloge banal, mais le ton de ses paroles marquait assez l'impression qu'il avait ressentie. Elle rougit et sourit un peu, et, sans baisser les yeux, avec une expression de timidité et de franchise, elle répondit :

— Je l'ai su le jour même.

Elle n'ajouta rien, et il ne put savoir si elle

en avait éprouvé du plaisir ou du mécontentement.

Très cordialement, les deux hommes se ser-

rèrent la main. Robert Jarry, un peu moins grand que Claude, mais plus large d'épaules, avait l'allure et l'aspect militaires : le visage coloré par le grand air, une moustache noire, assez fournie, et relevée, une vigueur un peu raide dans les mouvements et dans la voix, beaucoup de bonté dans le regard.

— Je vous connais depuis longtemps, dit-il à Claude. Non pas seulement comme écrivain, — ce serait me rejeter dans la foule, — mais d'une manière tout à fait directe. Nous avons passé un an ensemble à Louis-le-Grand, en rhétorique.

— Allons donc ! fit Claude, très surpris. Nous serions d'anciens camarades?

— Nous le sommes... Mais j'étais un élève médiocre en lettres...

— J'étais détestable en sciences ! se hâta d'ajouter Morize.

— Je crois m'en souvenir... Et nous étions soixante !... Il n'est pas étonnant que vous ayez perdu toute mémoire de ma personne. Nous n'avons pas échangé dix paroles dans l'année.

— Mon Dieu, quelle curieuse coïncidence !... dit Mlle Olympe, qui trottait à travers la pièce, de la table à thé à la table à jeu, disposant successivement des gâteaux et les cartes. Pourquoi ne m'en avez- vous jamais parlé?

— Ma foi, je n'en sais rien !... répondit le garde général. Je n'y pensais plus. Peut-être n'y aurais-je jamais songé si je n'avais revu M. Morize. C'est

son visage qui rn'a rappelé le passé, et m'a donné l'assurance que mes souvenirs étaient justes.

Ils parlèrent alors de leurs anciens professeurs, de quelques camarades dont ils essayaient de retrouver les noms, d'un surveillant auquel les élèves vouaient une haine irraisonnée. Pour désigner leur lycée, ils reprenaient le terme de leur enfance, le bazar Grand. Ces réminiscences, en les rajeunissant, les égayaient et les rapprochèrent très vite. La glace fut donc rompue sans qu'ils eussent eu le sentiment qu'il fallait la rompre. Les deux femmes les écoutaient en souriant, et ne parlaient pas. Ils s'en aperçurent tout à coup, et s' arrêtèrent.

— Nous vous assommons, madame, avec ces anecdotes qui n'intéressent que nous, dit Claude en s'adressant à la jeune femme.

Elle rougit un peu en lui répondant :

— Au contraire... Je suis très heureuse de connaître toute la vie de mon mari... sa vie de jeune homme.

— Curiosité ou jalousie? fit Claude en souriant.

— Jalousie? oh non!... s'écria le garde. Il n'y a rien dans ma jeunesse dont ma femme puisse être jalouse. Je n'ai pas eu d'aventures !...

— Tu le regrettes? demanda Hélène.

Il ne répondit rien, mais il la regarda, et ils échangèrent un regard si confiant que Claude en éprouva un vague sentiment d'humeur. Il s'en voulut aussitôt de cette mesquinerie, et reprit le ton d'une amicale taquinerie :

— Nous avons tous eu des aventures !

— Vous... oui... je l'aurais juré... dit Hélène très doucement, avec une clarté malicieuse dans le regard.

— Nous tous, déclara-t-il encore. Tous les hommes. Il n'en est point pour qui n'ait sonné l'heure du berger. Jarry ne veut pas l'avouer : c'est de la modestie.

— Non, ce n'est pas de la modestie, dit tranquillement le garde général. J'ai été sage au Lycée, je me suis bien conduit à l'École, et je me suis marié en sortant.

— Si jeune? demanda Claude.

— J'avais vingt-cinq ans, ma femme en avait dix-huit... Onze ans ont déjà passé !... Tu ne m'en veux pas, Hélène, de laisser ainsi connaître ton âge ?

Elle lui sourit en secouant la tête, et, une fois encore, ils échangèrent ce regard pénétrant et sûr, qui disait toute la force et toute la sécurité de leur union.

— Vous étiez des enfants ! dit Morize avec un peu d'amertume.

— Ce sont des mariages comme je les comprends ! s'écria tante Olympe enthousiasmée. On arrive en ménage avec deux cœurs tout neufs. On ne s'apporte pas de restes. Au lieu d'aborder au mariage comme à un lieu de repos, on a encore la force de se fatiguer, et on se fatigue ensemble !...

Les deux hommes se mirent à rire.

— Quelle horreur, ma tante ! fit Claude. Vous me scandalisez.

— Comment? demanda-t-elle, étonnée.

— Par la liberté de vos propos, ma chère tante !

— Oh ! Claude !... mauvais sujet !... murmura la vieille fille confuse. C'est toi qui insinues des horreurs !... Comment oses-tu, devant Hélène?... Oh! ces Parisiens !... Il va corrompre l'air pur de Saint- Laurent !

Tous s'amusèrent de cette inquiétude sincère, naïvement exprimée.

— L'air des sapins est peut-être pur, accorda Claude. Mais l'air des cœurs doit être ici ce qu'il est ailleurs. L'ennui n'est pas un bon maître de morale, et j'ai l'impression que l'on s'ennuie ferme, dans votre Saint-Laurent. N'est-il pas vrai, madame?

De nouveau, il s'était tourné vers Hélène. Elle secoua la tête.

— Je ne m'ennuie jamais, dit-elle.

— Comment passez- vous le temps, lorsque Jarry est en tournée?

— Je lis beaucoup, et j'ai plus de temps pour lire que je n'en aurais ailleurs. Je fais de la musique, et je surveille le travail de mon fils.

Elle avait dit ces mots avec tant de sérieux, et une tendresse contenue, mais si visible, que Claude, aussitôt, l'interrogea sur son enfant. Il connut alors l'unique cause de mélancolie qui pouvait assombrir parfois le bonheur de ce ménage. Le petit Pierre était resté un peu frêle, et de santé assez délicate. Les médecins lui interdisaient le séjour des villes. Rien ne pouvait lui

être plus favorable que ce climat montagnard, et cet air si riche d'arômes sylvestres. Ses parents se résignaient donc à vivre toujours dans ce cheflieu de canton, qui pouvait paraître un véritable exil, mais où, petit à petit, leur enfant acquerrait des forces. L'instituteur le faisait travailler, mais le gamin, fort intelligent, doué d'une extrême faculté d'assimilation, arrivait au programme de sixième, et personne à Saint-Laurent ne pouvait lui enseigner le latin.

— Je lui en apprendrais bien les éléments, disait Robert Jarry. Mais j'étais un si piètre latiniste, et il y a si longtemps que je n'ai pas lu une ligne de cette langue rébarbative, que j'ai peur de ma balourdise. Je crains d'en dégoûter Pierre. D'autre part, il me déplairait de le restreindre à des études modernes... C'est le gros point noir !

— Voulez- vous que je sois son maître? s'écria Claude spontanément. Sans me flatter, je crois pouvoir me vanter de n'avoir rien perdu de la science acquise au lycée... J'y ai plutôt ajouté... Voulez-vous de moi?

— Jamais de la vie ! déclara le garde. Je ne t'infligerai jamais cette besogne assujettissante et fastidieuse.

Claude regarda Hélène, comme pour la consulter. EHe ne parla pas, mais il aperçut dans ses yeux, aussitôt détournés, comme une buée d'émotion, et un si ardent désir, si inutilement dissimulé, que sa résolution fut prise.

— Je ne te demande pas ton avis ! dit-il gaie-

ment. J'ai besoin de distractions : je n'en pouvais trouver de meilleure... Ce petit bonhomme sera à la fois mon disciple et mon sauveur.

Il se tourna franchement vers Hélène, et ajouta :

— C'est une chose entendue.

Alors elle lui tendit la main, et sa voix tremblait un peu, tandis qu'elle murmurait :

— Je vous remercie, monsieur... J'accepte... J'accepte au moins que vous tentiez l'épreuve...

Une joie, une ardeur soudaines descendirent en lui. Comme Robert Jarry se défendait encore, il l'interrompit :

— Tais-toi, mon vieux Labadens, tais-toi !...

— Il a raison, déclara Olympe Morize. Ne faites donc pas tant de cérémonies. Et n'oubliez pas que vous me devez depuis longtemps une revanche au piquet... Je n'aurai plus de scrupules à vous accaparer, maintenant qu'Hélène aura un compagnon.

— Me voici prêt ! répondit Jarry en se levant. Ils allèrent s'installer à une petite table à jeu,

disposée dans un coin <le la pièce. Cinq minutes dent tout occupés à compter leurs points: et l'on entendit la voix un peu cassée de la vieille fille qui proclamait, avec une satisfaction savourée :

— Quinte et quatorze!... Vous êtes frit, mon cher !

Hélène et Claude restèrent seuls à l'autn- < \ mité du salon. La jeune femme prit aussitôt dans son réticule un petit ouvrage de dentelle, et,

murmurant : — Vous permettez? — elle se mit à former des nœuds imperceptibles au bout d'un mince crochet d'acier.

— C'est de l'irlande? dit Claude.

— Exactement, répondit-elle. Vous vous intéressez donc aux ouvrages féminins?

— Je m'intéresse plus encore aux mains qui s'y occupent, dit-il.

Elle n'ajouta rien, et se remit à travailler, la tête inclinée. A travers l' abat-jour, voilé de rose, une clarté délicate et chaude illuminait son visage et ses doigts. Elle avait une attitude calme et sérieuse. De ses mouvements réguliers, de son profil net, de sa coiffure très simple, se dégageait une impression de douceur et de gravité. Son visage exprimait la tranquillité d'une âme sans trouble, d'un cœur qui ne demandait à la vie rien de plus que ce qu'elle lui donnait. Claude la jugeait un peu froide, un peu lointaine, — et si différente de toutes les femmes quïl avait pu connaître !... Par une habitude professionnelle, il eût voulu savoir ce que dissimulait ce silence qu'elle laissait si volontiers tomber dans la conversation ; et il se demandait encore quelle amoureuse elle pouvait être. Elle devait être chaste et modeste, plus tendre qu'ardente, amie plus que maîtresse. Il lui sembla que près d'elle toutes les pensées mauvaises devaient s'évanouir, et il éprouva le sentiment d'une sécurité inconnue. Seules, les mains d'Hélène auraient pu le troubler. Elles étaient fines, pâles, un peu longues, et frêles sans mollesse, unissant la grâce et

la fermeté. Ses doigts se mouvaient avec une légèreté précise, et la clarté les teintait de rose. Il les suivait de l'œil dans leur travail menu. Mais, deux ou trois fois de suite, elle manqua un point, le reprit, puis, sans impatience, avec le calme qui devait être la marque de tous ses actes, elle plia son ouvrage, enfonça son crochet dans la pelote, et remit le tout dans son sac.

— C'est déjà fini? dit Claude.

— Je fais des fautes, répondit-elle simplement. Il eut alors le sentiment qu'elle avait été gênée

par le regard trop attentif qu'il tenait posé sur ses mains, et il n'osa l'interroger. Elle se leva du reste avec aisance, et, traversant la pièce, alla se placer derrière les joueurs, dont elle suivit le jeu.

— Qui gagne? demanda Claude, en s'approchant à son tour.

— Ta tante, parbleu ! répondit Jarry. Elle a un jeu d'enfer.

— Six cartes par une seizième au roi, une quatrième majeure à pique, trois as, trois valets, annonçait la vieille fille.

— Rien à faire ! gémit Jarry.

— Le jeu le plus insipide qui soit... Comment peut-on s'intéresser au piquet? fit Claude.

Tante Olympe ramassait six levées.

— Tu ne joues jamais, toi? demanda-t-elle.

— Si.

— A quoi?

— A des jeux malhonnêtes. Les autres m'assomment.

— C'est joli !... Et il y a de quoi se vanter !

— Vous m'interrogez, je réponds... répliqua Claude.

Il demeura quelques minutes encore à observer ce combat monotone et prévu ; puis, tout à coup, à voix basse, il implora Hélène :

— Vous allez me jouer quelque chose?... Je vous ai entendue jouer pour vous... Je voudrais maintenant que ce fût pour moi !

Elle hésita.

— Je n'ai pas apporté de musique... dit-elle avec embarras.

— Une musicienne telle que vous doit jouer de mémoire.

— Elle le fait toujours ! déclara tante Olympe... Douze, treize, quatorze... Mais tu l'intimides... Quinze, et dix de levées... Vingt-cinq... Insiste, elle cédera... A vous de donner !...

— Je n'ai pas de doigts, ce soir... répondit Hélène, qui semblait au supplice.

— Vous en aurez toujours pour vous accompagner ! repartit Olympe Morize. Nous vous permettons de chanter, puisque vous semblez le préférer.

— Méchante !... dit doucement Hélène.

— Chantez, je vous en supplie ! demanda Claude. Pour prouver à ma tante que vous ne lui en voulez pas, et à moi que ma présence ne trouble pas trop vos anciennes habitudes !...

— Soit... murmura-t-elle. Mais un seul morceau... Vous ne m'en demanderez pas d'autre?...

— Je me soumets, dit Claude avec résignation.

Pour ce soir, au moins !... Je serai moins docile quand nous nous connaîtrons mieux !...

De sa marche souple, un peu onduleuse et balancée, incomparablement légère, elle traversa la pièce.

— Quatorze d'as !... proclama Jarry.

— C'est honteux... répondit sa partenaire. Je n'ai rien, moi !... Allez ! jouez !...

Claude s'assit auprès du piano. C'était la région la plus obscure de la vaste chambre.

— J'allume les bougies? dit-il.

— Non, c'est inutile, répondit Hélène. Non, je vous en prie !... J'aime mieux l'ombre.

— Qu'allez-vous chanter?

Elle réfléchit une seconde à peine.

— Le Lamento de Duparc...

Claude ferma les yeux et abandonna sa tête contre le dossier de son fauteuil. Il avait entendu plusieurs fois déjà ce lied admirable, et il attendait avec angoisse l'impression nouvelle qu'il en allait recevoir. Il fut surpris jusqu'au frisson par le timbre de cette voix. Si douce dans la conversation, elle chantait dans un registre très bas, avec un de ces contraltos profonds, rares et pathétiques, qui semblent posséder de surnaturels accents, comme ceux d'un sexe intermédiaire entre la femme et l'homme. Claude rouvrit les yeux, el regarda la musicienne. Elle tournait le dos à la lumière, et l'ombre masquait son visage. Sui cheveux blonds, à la limite des ténèbres, frémissait. une clarté nuageuse, et ses mains, dans leur- mou-

vements sur le clavier, parfois s'illuminaient, parfois disparaissaient dans la nuit. Tout ce que la mélancolie humaine a trouvé d'expressions plus pénétrantes pleurait dans cette mélodie singulière, religieuse et subtile, qui ne procède presque que par demi-tons, et, dans ses inflexions les plus ténues, est aussi déchirante qu'un cri :

Connaissez-vous la blanche tombe Où flotte avec un son plaintif L'ombre d'un if?

Basse, contenue, mais vibrante et passionnée, la voix d'Hélène semblait presque immatérielle, comme si elle eût été dépourvue de tout appui physique.

Sur l'if, une pâle colombe Triste et seule au soleil couchant Chante son chant.

On dirait, que l'âme éveillée Pleure sous terre à l'unisson De la chanson...

Tous ses désespoirs passés se réveillaient au cœur du jeune homme. Comme il avait été trompé ! Comme il avait souffert !... Il était cette âme, cette âme qui gémit et se sait oubliée. Quand s'apaiserait cette torture, sans cesse renaissante?... Ce chant ravivait et adoucissait sa peine... Il exaspérait son mal, mais il le berçait... C'était comme ces aveux qui brûlent les lèvres, et que l'on aime à murmurer....

Il avait refermé les yeux, et l'ombre tout à coup

Il ÉLÈNE JARRY 5.S

s'emplit du cri qui la traversa, puis, brisé, retomba comme un murmure :

Ah ! jamais plus près de la tombe Je n'irai, quand descend le soir Au manteau noir,

Écouter la pâle colombe Chanter sur la branche de l'if Son chant plaintif!...

Épuisée, ayant mis trop d'elle-même dans l'interprétation du lied, frémissante encore de l'effort qu'elle avait dû faire pour vaincre sa timidité, Hélène laissa ses mains sur le clavier, attendant, pour se lever, que son cœur eût cessé dé bai l re en tumulte. Les joueurs acharnés n'avaient pas écouté. On entendit tante Olympe qui déclarait avec satisfaction :

— J'ai eu assez peur... Mon roi était sec... Si vous l'aviez fait tomber, vous passiez vos six trèfles !....

Claude, encore bouleversé, ae trouva, ne chercha du reste, aucun éloge. Il dit seulement :

— Merci !

Et, prenanl la main qu'Hélène avait laissée but bouches, il la porta doucemenl à ses Lèvn pfine put-il l'effleurer. La jeune femme la r< sans violence, mais très vite, et, s.- Levant, elle retourna auprès des joueurs.

— C'esl très bien, très bien, ma mignonne... déclara ( Hympe Morize.

— C'est tout? demanda Jarry.

— Oui... je suis un peu lasse... répondit Hélène. En avez-vous pour longtemps encore?

— Tu voudrais rentrer?

— Pas avant d'avoir pris quelque chose ! s'écria Mlle Morize a qui les soucis de l'hospitalité firent oublier aussitôt les charmes grisants du jeu... Ah ! quelle bonne soirée !...

Elle sonna. On apporta du chocolat brûlant, de la crème fraîche, des gâteaux de ménage. Tout était abondant, soigné, de qualité parfaite, selon les bonnes traditions de la pâtisserie provinciale. Claude dut quitter le coin ténébreux où il aurait voulu demeurer seul, et venir prendre place auprès de la table. On s'entretint, de la vie des montagnards, de la dureté des hivers, du massacre des forêts particulières par des propriétaires avides... Claude parlait, riait, voulait séduire. Mais une angoisse étrange l'oppressait encore. Il entendait résonner en lui le grand cri douloureux :

Ah I jamais plus près de la tombe Je n'irai, quand descend le soir Au manteau noir!...

Aussitôt remonté dans sa chambre, Claude ouvrit sa fenêtre, alluma une cigarette, et, accoudé sur la barre d'appui, il suivit de l'œil Hélène et son mari, qui regagnaient le bourg. La nuit était froide ; sous la lune éclatante, presque blanche, l'herbe étincelait de gelée. Entre le bas de la colline et la forêt flottait aur as du sol un brouillard uni, compact, mais mouvant comme une immense toile, et dont les derniers plis allaient s'abattre au pied des sapins. De toutes parts, fermant l'horizon, les bois traçaient sur l'ombre des traits massifs et plus sombres qu'elle. Toute vie semblait avoir déserté la terre. Le silence était mortel, l'astre laissait tomber sur la solitude une clarté qui prolongeait encore ses profondeurs, et les forêts montaient vers le ciel, au-dessus des brumes, avec l'élan d'une âme qui ne veut pas mourir.

De la colline au village, entre les champs noirs de nuit, le petit chemin traçait une piste grisâtre. Claude accompagnait du regard ceux qui venaient de quitter sa demeure. A peine les eût-il discernés, sans la tache éblouissante que projetait devant

eux une lanterne à acétylène, balancée à bout de bras par Jarry. Ils suivaient la clarté qu'ils semblaient ne pouvoir atteindre, et que, de seconde en seconde, l'éloignement affaiblissait. Claude apercevait pourtant, ou peut-être devinait-il, le vêtement clair d'Hélène. Toutes ses pensées allaient vers elle. Il se disait :

— Voilà la femme qu'il eût été doux d'aimer... que je n'aimerai pas. ...que je ne peux pas aimer...

Timide, silencieuse, grave, elle lui donnait l'impression de ces êtres que leur sérénité morale défend contre toute atteinte, si haut placée au-dessus du désir qu'elle ne le laissait pas s'éveiller. Elle devait être ombrageuse, secrète, craintive. Sa vie n'était faite que de sa tendresse pour son mari, de son amour pour son enfant. Les mots de devoir, de vertu, devaient avoir pour elle un sens religieux. Sans quoi, eût-elle supporté cette existence, dans un coin perdu des forêts?... Belle, de la plus noble beauté, avec les dons les plus rares de l'artiste, — l'âme qui comprend, la virtuosité qui traduit, — elle pouvait être de celles que l'on nomme, que l'on applaudit, que l'on adore, dont tous les désirs sont comblés, dont on se dispute le sourire et l'amour. L'ignorait-elle?... Sans doute, elle avait dû rêver parfois d'une autre destinée. Dans son cœur s'était, peut-être, élevée une aspiration confuse vers un bonheur plus ardent. Elle devait connaître cette impression pesante de vide et d'absence qui creuse comme un abîme devant les pas, et laisse à l'être entier une inquié-

tude mal définie, une tension sans but, une attirance sans objet... Mais il semblait que toutes ces puissances obscures se fussent abolies dans la clarté sans tache de sa conscience. Si elle avait lutté, elle était demeurée victorieuse. Les cœurs troublés laissent toujours paraître un peu de leur secret. Tout, en elle, l'affirmait intangible, pure et froide comme le plus parfait des marbres... Il n'était plus temps de l'aimer !... S'en faire une amie, peut-être, l'étudier comme une énigme, l'admirer comme l'inaccessible... mais ne pas être assez fou pour l'aimer!...

Tout à coup, au détour du chemin, entre les deux premières maisons du village, la clarté disparut, aussi brusquement que si on l'eût éteinte ; et le couple qui la suivait s'enfonça dans l'ombre.

Il sembla alors à Claude qu'il s'affaissait sur lui-même, et il comprit avec quelle violence il venait de rêver à cette femme inconnue. La nuit lui parut plus complète, plus lourde ; il éprouva une soudaine angoisse à ne plus sentir d'autre vie que la sienne sur ce plateau désert, aux arêtes tourmentées, entre ces forêts dont l'ombre l'enserrait avec une force écrasante. Seul... Comme il était seul!... Tout ce qu'il avait aimé l'avait abandonné. Trahi, usé, lassé, que gardait-il de son cœur ancien et de sa force passée?... Son art même lui était devenu étranger. Il lui semblait que jamais plus il ne pourrait écrire, qu'il n'avait plus de pensées, que s'il en retrouvait un jour, les

mots lui manqueraient pour les exprimer, que rien n'intéressait plus son regard. Ce bonheur médiocre, mais quotidien et presque assuré, que peut donner la vie familiale, il ne le possédait même pas... A quoi bon vivre?...

Il frissonna. La nuit était tout endiamantée de givre. L'air était tranchant comme une lame acérée. Rochers couverts de nuit, lourdes armées funèbres des sapins dressés vers le ciel, silence si complet qu'il ressemblait à la mort, c'était là tout ce que l'ombre présentait à son cœur... Tremblant de froid, douloureux, il ferma sa fenêtre, alluma sa lampe, tourna le dos aux ténèbres.

Sur sa table, parmi d'autres paperasses, traînait une coupure que le Courrier de la Presse lui avait adressée le matin même. C'était un article, publié dans une jeune revue, où ses œuvres étaient étudiées comme celles d'un ancêtre. Claude l'avait lu, sans vouloir s'avouer que cette attaque brutale et sans nuances le touchât. Mais il était resté tout le jour sous une influence irritée et soucieuse. Puis le soir était venu. Il avait tout oublié. Maintenant l'article malveillant s'imposait à lui. Il le prit avec mépris, du bout des doigts. Il essaya de le parcourir distraitement ; mais il ne put soutenir ce rôle vis-à-vis de lui-même, et avec une colère contenue, il relut les phrases les plus dures

« M. Claude Morize avait du talent à l'âge où l'on a coutume de chercher péniblement sa

HELENE JARRY .il

voie. Il en avait beaucoup. Mais il n'en a pas davantage à l'âge de la pleine maturité... Il vit encore sur son bagage de jeunesse. Il en est si satisfait qu'il a pris soin de n'y rien ajouter... C'était une fort jolie chanson : elle suffisait pour un volume. Sufllsait-elle pour cinq drames et six romans?... Tout cela éveille en nous de vieux souvenirs. Nous savons déjà où nous mènera l'auteur... C'était un beau tempérament, qui gaspillé trop vite. Tout se paye ici-bas. Mais rien ne coûte aussi cher qu'une gloire prématurée. M. Claude Morize en a fait la redoutable expérience... »

Il rejeta la feuille avec un mouvement de colère, et, presque à voix haute, il grommela :

— L'imbécile !... Je lui allongerai les oreilles, à celui-là...

Puis, distraitement, il alla jusqu'à la fenêtre. Du bout des doigts, il battait du tambour contre les vitras, sur un rythme précipité, mais régulier. Il rêvait.

Plus que par leur injustice, ces critiques l'atteignaient par la part de vérité qu'elles contenaient, et qu'il sentait. Il avait tout sacrifié à son amour. Ses derniers livres, écrits trop vite, n'étaient que la répétition de ses œuvres précédentes. Sous d'autres visages, il y peignait les mêmes êtres, ces mondains sceptiques dont la vie n'admet que de maigres tragédies sentimentales. Il s'était laissé aller à la griserie du succès. Son nom avait la

valeur d'une marque commerciale, et le public achetait ses livres sur sa signature. Il avait suivi l'exemple de ces fabricants de peinture, qui reproduisent éternellement la même femme rousse, le même décor vénitien, les mêmes servantes flamandes auprès de leurs marmites. Il avait produit pour produire, sans observer la vie... Pourtant, il aimait son art... Avec quelle violence fallait-il qu'il se fût livré à son amour, pour le lui avoir préféré !... Yvonne...

Il ferma les yeux et se mordit les lèvres. Lorsqu'il songeait à elle, son sang le brûlait. Si elle le rappelait jamais, il lui appartiendrait encore!... Elle ne le rappellerait pas... Pour elle, il était mort...

Qu'allait-il devenir?

Il se représenta une suite indéfinie de jours tous semblables, inertes, désœuvrés, parmi cette rude nature, qui ne livrait pas son secret. Dans une vision fugace, il imagina ce que pourrait être une œuvre où s'exprimerait la beauté de ces forêts, l'âpreté gigantesque de ces assises rocheuses, ces solitudes tourmentées, cet air qui courbe les êtres comme les herbes, toute l'âme rêveuse et brutale de cette terre et de ses créatures... La terre natale !... Comment ses faibles muscles de Parisien auraient-ils soulevé ce fardeau?... Ce n'était pas avec des mots harmonieux et des phrases savantes qu'il pourrait tracer cette fresque violente. Devant la grandeur du sujet, il sentait tomber en poussière les procédés d'expression dont il était maître. Il eût fallu s'enraciner jusqu'au cœur dans ce sol inhos-

pitalier, en sentir en soi-même la palpitation majestueuse, le laisser parler sans déguiser sa voix... Tâche impossible !...

Faudrait-il donc jusqu'au bout, forçat du roman mondain et de la pièce parisienne, tracer les mêmes flirts, les mêmes adultères, les mêmes intrigues d'amour et d'argent, peindre des réceptions et des salles de spectacle, agiter les mêmes passions, cacher sous l'ingéniosité des détails la misère de la pensée et la légèreté de l'observation?... Il ne s'y résoudrait pas ! Sa résolution était prise : il ne ferait pas un pas de plus dans cette voie trop facile. Sa jeunesse avait connu de plus hautes ambitions : s'il ne pouvait les réaliser, il ne les trahirait pas. Il demeurerait dans l'obscurité à laquelle il était venu demander un refuge et une guérison... .Mais que deviendrait-il, loin de tout ce qui avait rempli son âme : la fièvre du monde, la griserie de la gloire, et cet air de Paris, en qui l'on respire les essences de tous les arts, de toutes les pensées, de tous les amours, en qui se confondent la noblesse des vertus et la suavité des vices, cet air de serre intellectuelle et sensuelle, qui force les talents, met de l'âpreté dans la joie et de la volupté dans la souffrance?...

Il se sentit envahi d'un brusque désespoir, d'un dégoût sans limite de soi-même et de la vie. Etre un de ces paysans, à qui suffit le jour qui passe !... Posséder un cœur tranquille, une âme sans élans, ne pas se perdre en désirs indéfinis,

savourer les minutes sans questionner l'avenir, admettre de petits devoirs, des besognes précises, un idéal accessible... C'était la sagesse, sans doute... Qu'elle était humble et terre à terre !... Mais quelle puissance de sacrifice elle exigeait aussi !... N'y avait-il pas quelque grandeur dans ces existences ramassées, silencieuses, qu'il avait méprisées jusque-là?... Ainsi s'était achevée la vie de son père. Le cœur déchiré, mais paisible, il n'avait plus voulu voir au delà des forêts familières. De ses années d'étude et de service, de ses commandements, de ses longs séjours aux colonies, il ne parlait jamais, comme s'il n'en avait gardé qu'un souvenir importun. La terre natale l'avait repris. Il lui devait la résignation avec laquelle il avait paru supporter son veuvage. Pourtant, il avait aimé... Claude retrouvait au fond de lui-même quelques visions d'enfance, qui lui montraient sa mère, si tôt disparue, appuyée avec tendresse au bras de cet homme, dont le regard amoureux ne la quittait jamais. Il avait su vaincre sa douleur, continuer sa vie, « servir » encore, comme il disait. Claude n'avait pas su le comprendre ; et, malgré leur affection, une extrême divergence de goûts et de pensées les avait toujours séparés : l'un aimant son coin de montagne, le silence des bois, toutes les traditions vitales qui l'unissaient à ses aïeux, l'autre étranger, par tempérament et par volonté, à ce patriotisme provincial qui lui paraissait étroit et morose, épris de mouvement, de changement, d'art et de luxe... Chacun avait

suivi sa voie. Le père s'était éteint pieusement, sa journée achevée, avec cette sorte d'impassible fierté et de rude noblesse qui étaient les traits dominants de son être moral ; et le fils revenait maintenant au berceau commun, non en ami, mais en vaincu, comme à un refuge paisible, non comme au foyer retrouvé.

Il sentit un tel découragement monter en lui qu'il craignit de pleurer. Son ancienne affection, si longtemps engourdie, se ranimait en son cœur pour ce père qu'il avait sans doute affligé, et qui jamais ne lui avait adressé de reproche. Il le revoyait, l'accueillant par une étreinte puissante et sérieuse, lors de ses brefs retours, vieillissant solitaire, sans lui demander jamais un jour de plus qu'il ne voulait bien lui donner, ne permettant qu'on l'appelât à son chevet que lorsque la mort y avait déjà marqué sa présence... Il avait souffert, mais avec quelle dignité il avait gardé son secret !...

Avec une pensée de honte, Claude songea que depuis son arrivée au pays il n'était même pas allé voir la tombe où il reposait!... Les larmes furent les plus foi Mrs brûlèrent ses yeux...

Son cœur, qu'avait déchiré la dernière blessure d'amour, s'ouvrait maintenant à tous les souvenirs du passé, torturants et doux. Il avait fail souffrir, lui qui connaissait désormais la souffrance. Et tout était irrémédiable !...

Pour s'arracher à Lui-même, il regarda la nuit. La terre semblait figée dans une immobilité

glacée. De sa clarté sans éclat, la lune marquait des reliefs et creusait des ombres. Un halo d'or flottait sur le sommet dentelé des collines. Le silence était religieux...

Claude se détourna. Il avait le cœur lourd, la poitrine gonflée de désespoir, un désir passionné d'anéantissement... Il vint lentement jusqu'à son lit, mais il n'avait pas même la force de quitter ses vêtements. Il se jeta, tout habillé, sur sa couche ; le visage enfoncé dans l'oreiller, il essayait de s'engourdir, et de trouver le sommeil...

Il se disait que l'amour seul pourrait lui rendre le goût de la vie.

Quelques heures, les songes d'un soir, la douceur sérieuse d'un regard chargé d'âme, un chant avaient suffi : le cœur de Claude, pénétré par un désir exténuant de tendresse chaste et consolante, frémissait à l'appel nouveau. L'être dont la présence pourrait bercer sa peine, il lui semblait, que le destin venait de le mettre sur sa route ; c'était une révélation soudaine de tout ce que le rayonnement intérieur ajoute d'enchantement à la beauté physique. Pour la première fois, le désir lui apparaissait, non comme une volonté de victoire, mais comme un souhait de défaite. Il eût voulu Be faire humble et douloureux, inspirer la pitié, s'olTrir, comme un enfant blessé, aux mains qui le panseraient et le berceraient. Et pourtant, assez conscient pour reconnaître le piège sensuel dissimulé sous ses pensées, il essayait de lutter, et se répétait sans répit :

— Je as L'aimerai pas!... Je ne peux pas l'aimer !...

Pour cette sensibilité durement éprouvée, mais inoccupée, et qui cherchait dans l'amour, non Beulement de la joie, mais encore l'amertume

exquise des tortures qui lui font cortège, la seule résolution de ne pas aimer était déjà un entraînement presque irrésistible vers l'amour. Il s'avouait vaincu dès l'heure où il s'affirmait la nécessité de combattre. Les images, dont il voulait écarter la présence, devinrent obsédantes dès qu'il en eut admis la menace. Il ne lui fallut que quelques jours de rêveries, de méditations exaltées, de solitude, et il retrouva cet état d'inquiétude opprimante, et pourtant délicieuse, qui est à l'amour ce qu'est l'aube au matin. Il s'abandonna, quand il y pensait résister, à ces impressions si tremblantes, si frêles, qu'elles sont comme un rajeunissement de l'âme. Une atmosphère d'espoir, de pitié, d'universelle sympathie, l'enveloppa et l'engourdit. Ce fut un renouveau, qu'il accueillit avec un mélange d'ivresse et de crainte. Et il repoussait la passion avec la volupté de sentir que toutes ses armes seraient vaines contre elle. Une flamme éclaira son visage et ses yeux. Il buvait l'allégresse de la vie. Plein d'une soudaine activité, sans but, sans raison, dans une surabondance de bonheur, il se mit brusquement à former des projets dont sa vieille parente fut à la fois étonnée et ravie.

— Comme Paris est loin de moi !... lui dit-il un matin. Vraiment, je commence à l'oublier. Les traits de mes anciens amis s'effacent. Il me semble que je m'attache à ce coin de terre, ou que je m'y rattache, par les liens d'autrefois, renoués aujourd'hui !

Il II I..NK .IARRY S9

— Si c'était vrai, mon grand!... murmurait I lympe Morize en joignant les mains. Tu m'as donné tant de soucia jusqu'ici !...

— Des soucis, moi .'

— Toi, certes... Ah ! tu ris, mais je t'assure que jrétaia bien inquiète... C'étail un t>-l bonheur, ta présence près de moi!... .!»• n'avais pas envie de I" voir finir... Si l'on veut que lea vieux supportent leur solitude, il ne faut pas leur faire goûter la joie d'une présence qu'ils n'espéraient pas... Tu me l'avais apportée : je ne voulais plus

irdre !... Pourtant je te voyais sombre, distrait, ennuyé..., si ennuyé, surtout!... J«> me disais : Allons, bonne femme, résigne-toi !... L'arc-en-ciel n'est que d'un moment... Ce a'est pas une raison pour n'en pas remercier le bon Dieu... 11 fail l>ien de nous l'ôter : le ciel serait trop beau s'il y restait toujours !... » Je voulais être forte, mais je ne suis plus brave connue autrefois... Et voici que tu me donnes plus que je n !... Je ne demande plus qu'une chose,

il- m'en aller bien vite, pendant que mon grand Claude est là pour me fermer les yeux.

— Voulez-vous bien voua taire!... répondit-il en l'embrassant. Voue êtes plus Bolide que moi.

— Ta ! ta! ta! fit-elle en secouant la I On le «lit. ('n [e croit. Mais tu ae Bens pas mes jambes. EHea commencent à se faire de plomb. Je m'essouffle. Je ae peux plus me baisser... Le

Crépuscule a'est pas vilain, niais c'est !»■

puscuie.

— Et moi, je vous dis qu'il se passera des années avant que le soleil se couche !

— Je veux bien, si tu restes avec moi...

Claude, qui dans les premiers temps, semblait éprouver une invincible répugnance à descendre au village, y allait maintenant, presque chaque matin, reconduire son petit élève, sous prétexte de faire quelques pas avant le déjeuner. Lorsqu'il apercevait Hélène derrière ses vitres, il saluait de loin et se retirait aussitôt, par crainte des médisances villageoises, mais aussi par une timidité d'adolescent qui le saisissait soudain, et lui donnait des palpitations délicieuses. Jusqu'au soir, il conservait dans le regard la vision de ce pur et doux visage, si grave et si tendre, émouvant par tout ce qu'il laissait deviner de hauteur morale, d'équilibre intérieur et de bonté. Parfois il rencontrait la jeune femme sur la route, suivie de la petite domestique qui l'accompagnait dans ses courses. Elle ne s'arrêtait pas, mais elle lui souriait, et ce sourire le pénétrait d'une indéfinissable joie.

Pour elle, en pensant à elle, et avec le sentiment qu'en travaillant pour son enfant il touchait idéalement à quelque chose d'elle-même, Claude se donnait avec passion à cette besogne d'enseignement, toute neuve pour lui. Dans cet amour encore contenu, à peine pressenti, et qui refusait de se révéler à soi-même, il trouvait une puissance d'enthousiasme et de vie, qui entrai-

HÉLÈNE .IAMI; \ 71

nait et transportait l'enfant. La glace, pourtant, avait été quelque peu dur<' ;'i rompre.

Très timide, ilifficile à apprivoiser, décoi ympathie par son silence, son inquiétude soupçonneuse et sa crainte de se laisser pénétrer, Pierre Jarry n'admettait qu'un tout petit nombre d'affections, mais s'y livrait avec violence. Il avait observé Claude pendant deux semaines, travaillant avec lui sans sourire jamais, mettant à l'épreuve l'attachement qu'il lui témoignait. Puis, brusquement, il avait changé d'attitude ; et, un jour, avec la naïveté qui était de son âge, et jrieux dans l'accent qui marquait sa maturité sentimentale, il avait dit à Claude, à la fin d'une leçon, d'une voix un peu tremblante :

— Je crois que vous serez mon ami...

Claude, surpris, mais touché, l'avait embi. Depuis ce jour, il étudiait curieusement cette âme d'enfant. Il n'avait pas soupçonné jusqu'alors qu'il pût se trouver tant de complications et de divinations dans la sensibilité d'un gamin de douze ans. Tout en tenanl de Bon père le goût de certains exercices physiques, Pierre ressemblait surtout à sa mère. C'étail oè même \i-;iLr«' aux lignes ri nettes, qui, un peu virilisé déjà chez lui, évoquail le souvenir 'les éphèbes antiques qui la BUavité féminine s'unissait à quelque mâle fierté. Il était blond comme elle, avec les mêmes yeux gris, pâles et limpides. Il lui manquait cette calme et profonde lumière d'âme qui rayonnait (Telle. Il était agité, nerveux, un peu fébrile.

72 HÉLÈNiï JARRY

Souple et leste, il demeurait frêle, ayant grandi trop vite ; il était à la fois plus faible que ne le comportait son âge, et beaucoup plus développé intellectuellement et sentimentalement.

Claude, de jour en jour, s'attachait à lui par un lien plus solide. Dans sa voix, dans son regard, dans ses traits, il retrouvait un autre être. Son intimité avec l'enfant l'avait rapproché de la mère : le temps qu'il passait avec lui tous les matins, il lui semblait qu'il le passait un peu auprès d'elle. D'autre part, chez les Jarry, on ne parlait que de Claude. Le petit bonhomme ne tarissait pas en histoires, s' émerveillant de ce qu'il lui apprenait, vantant sa patience et son charme, répétant les mots qui l'avaient amusé.

Robert Jarry, avec sa droiture et sa simplicité coutumières, se réjouissait qu'un difficile problème d'instruction se trouvât ainsi résolu. Comme il eût, avec une cordialité spontanée, agi de même à l'égard d'un ami, il ne s'étonnait pas de ce que Claude faisait pour lui : il éprouvait seulement à son endroit une vigoureuse reconnaissance qu'il eût été heureux de pouvoir lui témoigner. Hélène partageait sans doute ses sentiments. Pourtant, lorsque l'enfant contait sa matinée, elle demeurait silencieuse. Parfois, elle l'interrompait pour le plus insignifiant prétexte. A l'entendre parler de Claude, il lui arrivait de sentir comme une souffrance, et presque toujours un malaise. Elle redoutait, sans indice précis, ou par une intuition qui refusait d'analyser trop nettement son objet,

BÊLÈHE JARRY

qu'il n'y eût en Morize un autre désir que la volonté désintéressée de leur être utile. Bien souvent, elle se demandait s'il n'eût pas été sage d'arrêter l'enfant dans l'élan trop rapi«l<' qui le portait vers son maître. En même temps, elle ne découvrait pas de raisons péremptoires à cette défiance et à cette inquiétude involontaires. Elle s'en voulait même de chercher au dévouement d'un ami des motifs personnels, un peu troubles, e1 qu'il lui était pénible de définir. Peut-être, après tout, se trompait-elle?... La sympathie trop vive qu'elle croyait apercevoir chez Claude n'était-elle pas le simple reflet de celle qu'elle ressentail pour lui?... Cette pensée la remplissait de terreur. Elle la chassait. Elle en avait eu pourtant comme une soudaine assurance, un soir, au cours d'une de ces réunions où elle exécutait devant lui les œuvres qu'il aimait, tandis que les joueurs enragés battaient leurs cartes.

— Mon neveu était fait pour le mariage! déclara Olympe Morize au milieu d'une conversation. Si vous pouviez le voir jouer avec Pierre quand ils ont fini de travailler, vous senl iriez quel bon père de famille il aurail fait !... Il a la bosse de la paterniie autanl que celle de la littéral are.

— Eh mais! il faut le marier! B'écria Jarry. Il faut le marier au pays... Passons-lui au cou une chaîne qui l'ai tache ici pour toujoui - '.

— Si je pouvais!... di1 la vieille. Ah! J< Maria!... Comme je bouclerais le cadenas!...

Tandis qu'ils riaient, Hélène eut la vision subite

de Claude marié, passant devant elle au bras d'une jeune femme qui le regardait avec amour, pendant que des enfants, — leurs enfants, — couraient autour d'eux. Son cœur se mit à battre violemment, et le sang brûla ses joues... De sa voix calme et basse, se refusant même à examiner ce qui se passait en elle, elle se contraignit à dire aussitôt :

— Je fais des vœux pour que v6s désirs se réalisent, chère amie... On ne peut être heureux lorsqu'on se sent inutile... Et l'on n'est utile qu'en se donnant à ses enfants...

— Ou à ceux des autres ! répondit Claude en riant. On les prend tout faits, on les choisit,c'est bien plus commode !

— Le fait même que vous puissiez vous y dévouer montre le besoin de paternité qui est en vous, répondit Hélène avec force. Mariez-vous... Il faut vous marier !

Claude la regarda, d'un long regard pénétrant et grave. Elle détourna les yeux. Alors, avec un sentiment de triomphe, il proféra :

— Quand j'aurai soixante ans, j'épouserai ma bonne.

— Il n'y a pas à discuter avec lui... C'est un gamin ! conclut Olympe Morize. Allons, reste garçon... pourvu que tu restes !

Il restait. Il ne parlait plus de partir. Il nourrissait en lui la tremblante douceur de son jeune amour. Sans s'interroger jamais sur l'avenir, il ne se demandait pas s'il se confesserait un jour à

BÉLÉNE JARKY 75

Hélène, ni s'il trouverait le chemin de son cœur. Une crainte inexprimable l'aidait à dissimuler son secret au plus profond de lui-même. Il avait tant aimé déjà !... Il savait que les plus belles minutes de l'amour, celles qui remplissent l'âme d'une émotion religieuse, ce sont celles des premières heures, des heures timides, frémissantes, sans désir encore ; dans ces blancheurs si frêles, si émouvantes, qui précèdent l'explosion du jour, il baignait et purifiait son être. Il se disait, le soir, lorsqu'elle s'asseyait au piano, pour jouer ou chanter :

— Je suis auprès d'elle... Ma tendresse l'enveloppe... Elle ne le sait pas... Elle croit chanter pour un ami. Elle chante dans un air tout palpitant de mon amour...

Les yeux fermés, ne cherchant pas à entendre ce qu'elle jouait, il s'abandonnait, emporté dans le fleuve sonore comme dans un flot de caresses. Lorsqu'elle se taisait, il lui arrivait de demeurer immobile longtemps, les paupières baissées. Tous croyaient que la musique exerçait sur lui sa magique emprise : étranger à tout, il buvait le divin poison.

Parfois, quand elle était un peu lasse, ils causaient, tandis que les joueurs infatigables se disputaient avec acharnement la victoire. Il essayait de la faire parler d'elle-même, et n'y parvenait pas.

— Que vous dirais-je d'intéressant? répondaitelle en se défendant.

— Tout m'intéresse de ceux qu< ... répliquait-il.

Il parlait légèrement, gaiement, avec un sourire qui atténuait ses paroles, et privait de sens le mot redoutable. Mais il le laissait résonner en lui, longuement, comme ces échos montagnards qui centuplent un faible bruit ; et il se répétait, avec passion :

— ...J'aime... j'aime... j'aime...

— Que voulez-vous que je vous dise? faisait-elle encore.

— Toute votre vie.

— Ma vie?... C'est mon mari et mon enfant... C'est peu, ou c'est immense, suivant le cœur que l'on y met.

— Pour vous, c'est immense, je le sais... Mais n'avez-vous jamais une heure de tristesse, ou d'ennui?

— De tristesse, jamais. Pourquoi serais-je triste?... D'ennui?... Non, même pas... Je n'ai que des heures de paresse, parfois.

— Comment les passez-vous?

— En travaillant !

Et, avec un sourire, elle se dérobait, refusait de répondre à d'autres questions, interrogeait à son tour.

— Parlez-moi plutôt de vous... non, pas de vous, je ne veux pas être indiscrète,... mais de vos œuvres. Vous ne travaillez pas?

— Non.

— Pourquoi?

— Par dégoût.

— Vous êtes injuste envers le sort. Trouvezvous qu'il ne vous ait pas assez donné?

— Il m'a donné plus que je ne méritais. Ce n'est pas de lui que j'ai le dégoût.

— De quoi donc?

— De moi.

Mais jamais elle ne le poussait très loin dans la confidence. Comme si un obscur pressentiment l'eût avertie du rôle qu'il jouait, et du secret qu'il lui cachait encore, elle détournait leur conversation sur un autre sujet avant qu'elle ne s'orientât vers les thèmes dangereux. Adroitement, elle s'esquivait vers les banalités, lui indiquait des caractères locaux, intéressants à observer, lui racontait quelques-uns de ces drames paysans, où la possession d'un peu de terre aride et noire soulève des haines sanglantes et met aux prises les enfants et les pères. Il haussait les épaules :

— C'est amusant, oui... Mais ce n'est pas ma partie... Je ne peux peindre que ce que je connais bien... Or je ne connais que des fêtards, des gens de lettres, des grues prétentieuses, et des femmes du monde qui ressemblent à des grues... J'en ai assez... Je suis parti... Maintenant, c'est le vide.

Après ces entretiens qui le mettaient face à face avec lui-môme, il passait par des périodes de découragement et de sombre ennui. Le besoin d'écrire le tenaillait soudain. Il cherchait dans ses papiers de vieux plans de romans ou de drames, tout au moins une idée de nouvelle. Tout lui semblait artificiel, insipide, assommant. Il se disait avec violence :

— Je suis fichu !...

Et, accoudé à sa fenêtre, fumant cigarette sur

cigarette, il essayait de se perdre dans l'indifférence et l'oubli. Alors, du fond de lui-même, son amour remontait ; il se rappelait les mots qu'Hélène avait prononcés, le son de sa voix, la nuance, plus mélancolique ou plus heureuse, de son sourire ou de son regard ; il recueillait toute la joie éparse des heures qu'il venait de vivre, des heures pareilles qu'il vivrait le lendemain ; la nuit immense se tendait vers lui, pleine de passion ; et tout le ciel, où tremblait l'or des astres, lui semblait frémissant d'amour.

Lorsqu'il vit Claude sortir du sentier des champs et s'engager sur la route, Pierre Jarry, qui s'exerçait à bicyclette devant la maison patern»-!!.-, força brusquement sur les pédales, et, démarrant avec vigueur, fila à toute allure vers son grand ami. Arrivé au niveau de Claude, il tourna autour de lui, lui serra la main sans descendre de machine, et se mit à rouler doucement près de lui.

— Suis-je en retard, petit homme? demanda Claude.

— Oh non !... dit l'enfant. Maman achève seulement de s'apprêter. Vous n'êtes pas en retard pour elle... Mais vous l'êtes pour moi...

Il avait toujours, avec ceux qu'il aimait, le secret defl mots tendres, et comme des caresses de pensée. Il en connaissait du reste la valeur » t la portée, et, lorsqu'il se livrait ainsi, il cherchait dans le regard de son interlocuteur la clarté de plaisir ou d'émotion qui le récompenserait. Claude lui sourit, d'un BOUrire où il y avait de la reconnaissant', e1 peut-être une satisfaction intellectuelle, à laquelle l'enfant était extrêmement Ben- Bible. Devant l'approbation silencieuse de son ami,

il rougit de plaisir, et, sans rien ajouter, il continua à pédaler près de lui.

— Tenez, voici maman !... dit-il tout à coup. La jeune femme, penchée à la fenêtre du premier, leur faisait un signe amical.

— Mon chapeau à mettre, et je descends ! Tandis que le petit cycliste s'exerçait à demeurer

sur place, avec de brusques coups de guidon et des mouvements de membres qui lui donnaient l'aspect d'une grenouille acrobatique, Claude se rappelait le premier jour où il s'était arrêté, auprès du même seuil, pour y surprendre un secret musical. Six semaines avaient passé, déjà... La vieille blessure de son cœur saignait encore parfois, mais quelle inquiétude nouvelle exaspérait son angoisse !

La porte s'ouvrit, et ce fut un bûcheron qui sortit le premier, suivi par Hélène. L'homme salua; il titubait un peu. Claude le connaissait déjà pour un des plus fieffés alcooliques du canton.

— Salut, salut, Lemarchy ! fit-il. On ne va pas au bois, aujourd'hui?

— Peux pas... ronchonna l'homme. Peux pas travailler... Ah !... ce n'est pas l'envie qui manque... Mais je m'ai écrasé le pouce sous un billot... C'est la dame du garde qui me l'a pansé tout à l'heure... Quelle misère !

— Vous faites de la chirurgie? demanda Claude à la jeune femme, en lui serrant la main.

— Bonne à tout faire... répondit-elle en souriant.

HÉLÈNE .1 Ai; it Y 8i

— Le médecin... pas la peine... continuait l'ivrogne. La femme au Robert Jarry... voilà!... Tiens, petit, deux sous... acheter des bonbons...

— Je vous remercie, je n'en mange pas, fit Pierre, très rouge, en s'éloignant d'un preste coup de pédale.

L'homme se tourna vers Hélène, ses deux sous entre les doigts. Il insistait, d'un air engageant :

— Des bonbons... pour le petit...

— Je ne vous soignerai plus, si vous dites des bel [ses ! répliqua Hélène.

— Ail*'/, donc les boire, vos deux bous! fit Claude, non sans rudesse. Vous devez avoir soif.

— Toujours... toujours soif... grogna le bûcheron, qui, les jambes écartées, s'efforçait d'assurer son équilibre. Allons... veux pas vous embêter... Au revoir... Et bien le merci !...

Hélène et Claude marchèrent quelque temps en silence. Le garçonnet allait et venait sur sa bicyclette, faisant dix fois le chemin, tout à la joie de .-"H jeu.

— Cela ne vous dégoûte pas, de soigner des abrutis de celte sorti'.1 demanda enfin Claude.

— Je ne peus pas le leur refuser, dit-elle doucement. Dèa lors, à quoi bon être dégoûtée?... Cela ne rendrail pas ma tâche plus facile.

— ( )n Q'esl pas maître de bod dégoûl I Claude.

— Si, «lit -elle. Si, je vous assure... avec un peu d'obsl inal ion...

82 HELENE J A RRY

— Mais penser que ce rustre vient vous souffler au nez son haleine puante, que vous touchez sa crasse, que vous pouvez panser son doigt sanguinolent, ah !... je vous assure que j'en ai le cœur soulevé !

— Pouvoir de l'imagination... répondit Hélène. La réalité est beaucoup moins pénible... Il est vrai que je n'ai pas vos délicatesses...

Un peu piqué par l'ironie de ces derniers mots, il allait répliquer, mais elle ne lui en laissa pas le temps.

— Chassez ces images, puisqu'elles vous déplaisent, continua-t-elle, et jouissez de ce beau jour de mai...

A peine visible encore, le printemps commençait à parer la montagne. Des fils pâles éclairaient la vieille herbe écrasée et sombre des pâtures. Le long des haies, l'écorce noire des rameaux devenait luisante, comme si elle eût été perméable au torrent des sèves qui montaient de la terre. Les bourgeons, comme des milliers de petites graines, d'un vert ou d'un jaune incertain, commençaient à jaillir au bout des branches. Au sommet des sapins s'élançait la nouvelle pousse qui marque la croissance annuelle de l'arbre : c'était, dans toute la basse futaie qui précède la grande forêt, au-dessus des branches ténébreuses sur qui s'étaient posés tant d'hivers, un hérissement de tiges plus claires, fragiles et tendres d'aspect. Déjà élevé sur l'horizon, le soleil n'était pas chaud encore, mais sa tiédeur versait sur le monde une langueur exténuée.

HELENE .IAHI1V 83

— Reconnaissez-vous le printemps? demanda Hélène.

— Il m'oppresse un peu, répondit Claude.

— Mais on Bentez-vous lé parfum?

Comme il hésitait, elle lui montra, à leur gauche, les grands prés unis que longeait la ront.-.

— Voyez : l'air tremble au niveau du sol. Ce e des vapeurs qui s'élèvent... La terre a été ch;p d'eau qui maintenant B'évapore. Cette odeur ai profonde, c'est l'odeur du sol : voilà le parfum qui vous étourdit... le parfum de tout ce qui va oaîl

Et, après un instant de silence, elle continua :

— Le printemps est le plus beau moment de l'année, parce que c'est le moment de L'es L'été réalise les promesses printanières. Mais bien souvent la réalité demeure inférieure à l'espoir... Autrefois je me demandais pourquoi tous les I subissaient au printemps une influence de joie... Maintenant j'en sais la raison... Ils sentent espoir :...

Ils arrivaient au poinl ot la route commence à s'élever lentement, pour traverser le Mont Noir au col de la Savine. Devant eux, Pierre pédalail avec effort.

— Dès que tu te sentiras las, tu de* chéri !... lui cria sa mère.

— < »h ! je vais doucement !... je ae me fat i{ rai pas!... réj <lit-il en se retournant.

— Tu ne dépasseras pas le premier chemin de droite... dit-elle encore. C'est là que aous d entrer sous bois pour retrouver ton p

— Je sais, je sais, maman... fit-il en riant. Au revoir, à tout à l'heure !... Vous marchez comme des tortues !

La route, large, blanche, parfaitement unie, s'élevait à travers la forêt et la partageait. Sous les sapins du Mont Noir, l'ombre était presque nocturne : le regard n'allait pas au delà des premiers arbres. Aux tournants, dans les fossés, la neige demeurait amassée, par plaques épaisses. L'odeur de la résine emplissait l'espace, et l'air froid, chargé d'arômes, soulevait en vagues immenses toutes les senteurs du bois.

— Le printemps n'a pas d'espérances pour tous les êtres, dit doucement Claude, continuant la conversation interrompue. Il en est qui ne reçoivent de lui qu'un surcroît de peines. Les saisons tristes conviennent mieux à ceux qui souffrent. Les saisons heureuses leur font, par contraste, sentir plus vivement leur mal.

— Le temps est un grand maître, répondit Hélène.

— Merci ! fit Claude, avec une ironie un peu amère.

La jeune femme rougit.

— Il me trouve stupide... Il a raison... se ditelle.

Elle avait honte d'avoir pu proférer ce banal axiome. En même temps elle se sentait délivrée. L'entretien s'acheminait vers des confidences qu'elle ne voulait pas solliciter, mais que peutêtre elle eût été contrainte d'accueillir. Elle en avait

Il Kl. KM! .1 A II II V 85

peur, voir pourquoi, et elle était heureuse

de les avoir évitées, fût-ce par une balounli- ■•. tout en tremblant d'avoir blessé Claude, ou de l'avoir peiné.

En effet, il changea de propos. Il l'interrogea BUT les occupations de son mari, qu'ils allaient retrouver dans la forêt, sur ses heures de bureau et ses tournées dans les bois, feignant un in courtois pour des besognes auxquelles il n'entendait rien. Il apprit ainsi, distraitement, que le garde général commande à trois brigades de quatre gardes, qu'il opère le balivage des coupes et marque les chablis...

— Mais qu'est-ce que le balivage? et qu'appellet-on chablis? se demandait vaguement Claude.

Il ne posa du reste pas la question et continua à écouter les explications d'Hélène. Gênée, sentant à quel point ces propos lui étaient indifférents, elle poursuivait, pour ne pas laisser tomber entre eux le poids plus dangereux du Bilence.

— Eu ce moment, si j'ai bien c pris, il prépare une coupe? <lit ( .lande.

Klle li- renseigna, mais il ne l'écoutait plus. Il yait de définir le son de sa voix. Calm< notes aiguës, elle avail une sorte de douet-ur argent, e. < llaude la comparait à la voix plu- nuancée d'Yvonne de Forges. Laquelle des deux contenait plus de cai Laquelle, se posant sur le cœur, y faisait naître un plus brûlant désir?... L'une était trop Bavante, modulait avec trofi d'art soupira et ses suavités, bc fardait de trop de

prestiges... Mais qu'elle était sensuelle et troublante ! sous quels attouchements, presque physiques, elle savait faire vibrer toutes les forces charnelles!... L'autre, dans sa simplicité, donnait l'impression d'une de ces beautés si parfaites que leur nudité s'expose chastement, sans voiles et sans secours. Elle éveillait en l'âme comme des ondes de noblesse et de pureté, le sentiment d'un idéal qui se réaliserait, et, féminine, avec des inflexions si tendres parfois, elle faisait naître des désirs moins troubles, mais plus profonds peutêtre, un besoin d'adoration plus que d'étreinte.

— Je l'aime ! se disait Claude avec angoisse. Ah ! si elle m'aimait, mon amour pour elle dépasserait tout ce que j'ai éprouvé jusqu'à ce jour! ...Elle ne m'aimera jamais !...

Si près de lui, l'enveloppant d'un frais parfum de lavande et de verveine, blonde et svelte dans les clartés printanières, elle lui semblait irrémédiablement étrangère, séparée de lui par des obstacles dont aucune force humaine ne triompherait.

— Elle ne pourrait même pas concevoir la possibilité de m'aimer... songea-t-il encore.

Puis une autre pensée traversa son esprit :

— C'est la première fois que nous sortons ensemble, et que je marche seul auprès d'elle... Comme elle est indifférente et tranquille!

Il éprouvait une impression si douce qu'elle était dissolvante, et si douloureuse qu'elle l'oppressait comme un sanglot. Un appel retentissait en lui, et il le savait sans écho. Il était au bord d'un bonheur

HELENE .1 A lUt Y 87

qu'il u'atteindrait jamais. De la main, il eût pu la toucher... Et elle demeurait intangible... Sans parler, presque sans remuer les lèvres, il murmura son nom, d'une voix tout intérieure.

— Hélène...

Ce n'étail qu'un soupir : il le sentail en lui sans le laisser s'exhaler. Ses lèvres tremblante! étaient brûlées. Il ne s'apercevait pas de leur long silence. Mais elle, troublée, anxieuse, marchait plus vite, impatiente d'arriver.

— Voilà !... dit-elle enlin.

— Ce chemin? demanda Claude, arraché à son rêve.

— Oui...

— Comme vous avez été longs ! leur crut Pierre qui les attendait, assis but an tronc d'arbre. J'ai enchaîné ma bicyclette dans un taillis. Un aigle ne l'apercevrait pas... On entend la voix des marqueurs, vous savez !

Le chemin, — uno voie forestière de terre et .1" cailloux grossièrement concassés, - se détachait à droite de ta route et conduisait en plein bois. Dans le lointain, on percevait en effet des vni.v d'hommes qui semblaient se répondre qui résonnaient sous les sapins, dans la profondeur des combes.

— Une des plus belles forêts de France!... dit Hélène à vois b i on sentimenl i n sque piei

— Comme voua l'aimes! répondit Claude.

— Davantage d'année en année... à ait

que je la comprends mieux... Vous verrez, quand vous la connaîtrez !...

Ils marchaient sans bruit sur la terre molle encore, dans un crépuscule violacé. Le soleil posait çà et là sur les aiguilles séchées et sur le feuillage mort du roncier de larges plaques argentées, qui paraissaient éblouissantes. A chaque pas, montait une senteur plus forte d'humus, de mousse détrempée, de champignons. Les framboisiers et les houx formaient un inextricable taillis, qui révélait la fécondité tumultueuse de ce sol. Le vent du col, qui passait sur les branches sans les agiter, emplissait le ciel d'un long chuchotement, sur lequel, d'instant en instant plus distinctes, sonnaient longuement des voix humaines.

Tout à coup, à un détour du chemin, ils se trouvèrent au pied d'une côte sur laquelle s'élevaient par centaines les troncs rigides des sapins. Les voix des forestiers retentissaient nettement. Entre les arbres, on les distinguait, qui cheminaient à pas lents, parallèlement les uns aux autres, en direction oblique. S'arrêtant d'arbre en arbre, ils annonçaient, dans une espèce de mélopée qui se prolongeait sous cette sombre voûte, sa hauteur et son diamètre. Puis, d'un coup de hachette, ils le marquaient. Robert Jarry, qui venait le dernier, portait leurs indications sur une feuille de pointage.

— Papa ! cria Pierre.

Le garde général se retourna.

— Voilà, mon {m lit !... Nous finissons la vil et je descend

Quelques minutes plus tard, il dégringolait la pente à grandes enjambées, tandis que les foutiers, restés ni sommet, se groupaient sous un arbre et tiraient de leurs sacs les provisions qu'ils dent apportées.

— Tu t'es déridé à visiter Les hommes des bois dans leur n-paire? dit Jarry à Claude Morize. Avoue que tu méprises singulièrement mes occupations !

L'écrivain protesta.

— Pourquoi donc?... Il ne B'agit que d'être heureux... Si ton métier te donne le bonheur...

— Il le lui donne, 'lit Hélène.

— C'est \i;ii ! déclara Jarry en riant. Ici, dans la forêt, je suis chez moi !... Je reconnais L'heure à la lumière, je prévois le temps d'après la direction du vent et la sonorité des troncs. Chaque arbre a pour moi sa physionomie et son carac-

. et quand je marque, comme aujourd'hui, ceux qu'abattra la haohe, j'éprouve presque de la mélancolie.

JUT uni' vieille souche, il s'était mifl à

manger : Pierre avait apporté lu goûter <lan> un sac, accroché à son porte-bagage.

— Moi aussi, j'ai faim, dit-il.

— Tant mieux, ohéri ! lui répondit bs d La promenade t'a fait du bien.

— Et toi? demanda Robert a bod ami. Tu n'as pas L'estomac creui

— Pas à ce point ! fit Claude. Pourtant, je consens à goûter, et cela ne m' arrive jamais.

— Nous aurons fort à faire, avant de te transformer en bûcheron, remarqua Jarry. Tu es trop élégant, mon ami !... Regarde-moi : tu verras comment s'habille un forestier.

Chaussé de brodequins, les jambes entourées de molletières, il avait déboutonné sa tunique d'uniforme que maintenait seulement le ceinturon de son revolver. Son teint était coloré par la marche et par l'air, et son regard était limpide comme celui des hommes qui vivent toujours au dehors. Il donnait une impression de force aisée et d'énergie tranquille qui n'était pas sans beauté.

— Évidemment, je suis un freluquet ! dit Claude avec un peu de dépit.

— Accompagne-moi dans quelques tournées, et je te promets du muscle et du souffle.

Il respira longuement, emplissant ses poumons de cet air odorant comme un vin capiteux.

— Sens-tu ces parfums? demanda-t-il. Moi, je les analyse. Je pourrais te dire ce qu'il y a là dedans de sapin ou d'épicéa, quelles sont les plantes qu'a chauffées le soleil, s'il y a des champignons dans la mousse et des cyclamens sous h-s taillis. Je te dirai, les yeux fermés, toutes les essences de bois qui nous entourent, et je te nommerai les herbes que tu n'aperçois pas. Tout cela est vivant... vivant et grisant !

— Oui, tu es heureux... dit Claude amèrement.

HELENE JAHKY B1

Le bonheur, c'est d'aimer ce qu'on fait, ce qu'on possède, ce par quoi l'on vit... C'est un sentiment que je ne connaîtrai jamais!

— Allons donc ! s'écria Jarry. Et ton métier?

— Mon métier m'embête, répondit Morize avec lassitude. Je suis usé, vidé, dégoûté...

Il s'arrêta brusquement, frappé au cœur par le regard d'Hélène. Aussitôt, elle baissa les yeux, et, très doucement, elle reprit :

— Vous avez tort de vous abandonner. Si vous êtes fatigué de Paris et de la vie que vous y avez menée, le remède est auprès de vous... Mais il faut consentir à en subir l'effet... Essayez d'aimer ce qui vous entoure. Intéressez-vous à la vie des montagnards. Les documents ne vous manqueront pas... Si vous voulez, je vous en ferai connaître... Je vous conduirai, lorsque vous serez en état de grâce, de grâce intellectuelle, chez un paysan de l'Abbaye qui est un des plus grands sages que l'on puisse rencontrer. Il a eu onze enfants. Cinq sont morts. Trois des survivants sont infirmes. Il ne se plaint pas de la vie : il la respecte et il l'aime... Ses parents avaient voulu faire de lui un savant . au moins un curé... Il a fait de fortes études, puis il est revenu à la terre. Extérieurement, c'est un campagnard Bemblable aux autres... Sa conversation vous étonnera... Voilà les êtres que vous devriez observer... Au lieu de peindre éternellement les ridicules ou les vices d'une société artificielle, vous peindrez des hommes, dont vous verrez la véritable essence, telle que la création l'a pro-

duite... Et peut-être un jour décrirez- vous ces grands bois, que vous ne connaissez pas, que vous ne comprenez pas encore, mais qui renferment plus de magnificence que tous les prodiges de l'art, et plus de religion que toutes les églises... Vous êtes né ici... Vous retrouverez le sentiment de votre terre... Vous la chanterez comme elle mérite de l'être...

Elle s'était animée en parlant. Sa voix grave était devenue plus chaude. Ses yeux brillaient. Claude fut sur le point de crier :

— Avec vous... oui, avec vous... par vous... j'accomplirai cette œuvre!...

Un instant, il abaissa ses paupières, recueillant dans la nuit de son cœur cette vision splendide ; puis, haussant les épaules, il murmura :

— A chacun sa tâche... Pour celle-là, je suis trop petit !...

Il y eut un moment de silence, chacun suivant sa pensée. Après avoir jeté un regard du côté de ses gardes, Jarry reprit à voix basse, et tandis que son visage exprimait une préoccupation assez forte :

— J'ai un ennui, Hélène... une sale histoire en perspective...

— Quoi donc?... fit-elle, alarmée.

— C'est avec cette fripouille d'Anzani... Et, se tournant vers Claude, il expliqua : un Corse qu'on a nommé dans ma brigade... Pourquoi, grâce à quels appuis, je l'ignore. Il a fait venir ici son frère, un maraudeur connu, qui loge dans

une maisonnette près du bois. Il ne se fait pas un mauvais coup en forêt dont il ne soit coupable. Or, ces derniers jours, deux pieds de sapin ont été coupés et emportés mystérieusement, par lui, évidemment. Et c'est ici que l'affaire s'aggrave : ils ont été coupés dans la partie de la forêt que devait surveiller Anzani... Il m'en a prévenu avec toute une mimique d'indignation, qui ne m'a pas trompé. Le vol n'a pu avoir lieu qu'avec sa complicité. Je le lui ai dit, j'ai ajouté que je ferais faire une enquête, et sa pâleur a confirmé mes soupçons. Il a senti que je chercherais sa révocation, et il m'a lancé un de ces regards de haine !...

— Prends garde ! dit Hélène en frissonnant. Prends garde !... Il voudra se venger !

— Oh ! je saurai me défendre... répondit Jarry.

— Veille à ce que ton revolver soit toujours chargé, papa ! murmura Pierre, les mains jointes, les yeux déjà pleins de larmes.

— Mais oui, mais oui, mon bonhomme !... dit Jarry en l'embrassant. Tu le chargeras toimême !

Puis il se leva, et gaiement :

— Maintenant, remettons-nous au travail ! Vous êtes bien gentils d'être venus me dire bonjour. Il faut que je profite des deux heures de lumière qui nous restent encore. Vous autres, rentrez, avant que la fraîcheur ne vienne... Pierre, ne fais pas cette figure, sacrebleu !... Je te promets de revenir sur mes pieds... Adieu, mon vieux, à ce soir!... En attendant, je te lègue ma famille

Il embrassa sa femme, et, après avoir serré la main de son ami, il se mit à remonter la pente, à longs pas rapides, comme un homme sûr de son souffle et de ses poumons.

— Il a une rude allure, dans sa forêt ! dit Claude.

— N'est-ce pas? reprit Hélène. Je suis heureuse que vous l'y ayez vu : il faut cela pour le bien connaître.

Ils attendirent quelques instants encore, jusqu'à ce que les forestiers eussent repris leurs formations de travail. D'un geste de la main, Robert Jarry les salua ; et l'on entendit la voix du guide, qui recommençait à annoncer, sur un ton de cantilène :

— Épicéa... soixante sur dix...

— Allons ! dit Hélène. J'ai peur du froid pour Pierre...

Ils repartirent. Quand ils arrivèrent sur la route, le gamin, qui avait extrait sa bicyclette d'un fourré, déclara à sa mère et à Claude :

— Je file en roue libre. J'arriverai une demiheure avant vous.

— Sois prudent ! recommanda la jeune femme.

— N'aie pas peur, maman !

Tout en parlant, le bonhomme sauta en selle, partit à toute allure, se pencha audacieusement dans le premier virage, et disparut.

— Petits et grands, les hommes sont tous les mêmes, dit Hélène avec un soupir. Ils ne croient pas au danger qui ne menace qu'eux.

Claude se tourna vers elle, et lui sourit tendre-

ment. Les paroles de Robert Jarry résonnaient encore en lui :

— Je te lègue ma famille...

Cette plaisanterie s'éclairait d'une sorte de douceur symbolique, et il la gardait au lui superstitieusement.

Très lentement, ils se mirent en route.

— Vous paraissez lasse? demanda Morize à sa compagne.

— Je le suis un peu... répondit-elle. C'est \'< du printemps, et de la promenade... Mais i une bonne fatigue.

— Laissez-moi vous offrir le bras?... dil Claude, presque à voix basse.

Elle frissonna légèrement, et fut sur le point de refuser, mais elle ne trouva pas les mots simples qui le lui auraient permis, et elle craignit de le froisser. Sans répondre, elle posa sa main sur l'appui qui lui était offert, et une anxiété soudaine L'enVahit. Claude sentait son cœur battre en lui à coups précipités. De cette femme, si pure et si di-!.in:.> ce -oui contact lui paraissait un don plua précieux que Le baiser d'une autre. Et peu de ienl t'ait frémir autant que le | oids |.i. sque insaisissable de cette main qui ne se ■>•. tait qu'eu Be dérobant.

Ils marchèrent longtemps, en silence^ suivant la route unie .1 douce, au-dessus de Laquelle vaient les sapins. Ils allaient, regardant devanl eux. et ne pouvant parler. Chacun d '.

seul troublé. Oppressés d'angoisse, chacun d

ne sentait que la sienne. Lorsqu'ils arrivèrent au bas de la descente, près de la scierie, Claude se tourna brusquement vers Hélène. Elle continua à regarder devant elle. Ses lèvres tremblaient. Elle eût voulu s'anéantir. A voix basse, il dit :

— Je ne suis pas heureux...

Elle ne répondit pas, mais, lentement, elle retira sa main, et, désormais étrangère, elle cheminait à côté de lui, sans paraître savoir qu'il était auprès d'elle. Une douleur si cuisante, si profonde, parcourut l'être de Claude, qu'il fut sur le point de crier. Des larmes lui remplirent les yeux. Il les refoula, silencieusement, et ils continuèrent leur route. Comme ils arrivaient à l'entrée du bourg, emporté par une impulsion soudaine, il osa murmurer son nom :

— Hélène...

Elle était si pâle que tout le sang de son visage paraissait avoir reflué à son cœur. Sans doute, elle attendait ce soupir, elle le savait inévitable, car elle ne marqua ni surprise, ni colère ; mais, à voix basse, elle répondit :

— Je serai votre amie... Mais que toute autre pensée vous quitte pour toujours...

Alors seulement, elle le regarda, non pour observer sa douleur, mais pour qu'il vît, dans les yeux qu'elle fixait sur lui, la force sans rémission de sa volonté. Il aperçut en effet, dans ces yeux limpides, assombris par la violence des pensées qu'il ignorait, une telle énergie, tant de pureté et de noblesse, une décision si puissante, qu'il

HELENE JAHKY 91

se sentit faible et presque vil devant elle. Une épouvante le traversa : celle d'être méprisé par elle. Elle le devina, à l'humilité désespérée de son visage; faiblement, gravement, elle lui sourit, et elle ne se détourna que lorsqu'il vit une larme au bord de ses paupièrt

Quand ils arrivèrent au but, Pierre, debout sur le pas de la porte, les accueillit en riant :

— Paresseux !... trente-cinq minutes de plus que moi !...

— Comme il vous ressemble !... dit Claude à mi-voix.

ElTe lui tendit la main. Il la Berra, Bans y po lèvres, et, de oes doigts frêles, qui

frémissaient un peu, une onde ardente se dét: qui le parcourut tout entier. Pierre, caressant et gamin, lui olïrait son visage : il le saisit, L'embrassa avec tant de violence que l'enfant en fut surpris, puis radieux. Hélène, qui Bavait sur quelle chair il posait ce baiser, rougit soudain, et f ri s- .!, brûlée jusqu'au sang par cette étreinte silencieuse, qu'elle recevait à travers boii enfant.

Toute pensée de lutte s'abolit désormais : Claude fut tout entier à sa passion, et s'abîma en elle ; la volupté de n'être plus lui-même le saisit ; écrasé avec ivresse sous la domination de l'amour, il le laissa s'emparer de toutes les secondes de sa vie, son âme fut semblable à ces pinèdes méridionales qui, sous le vent du large, lorsqu'une étincelle est tombée sur elles, ne sont plus qu'un brasier. Ses jours, la plus grande partie de ses nuits, toutes ses heures de solitude, furent remplies par la voix unique de cet amour. Un mois se passa, sans qu'il proférât un aveu, sans qu'il prononçât devant Hélène un mot qu'elle eût le droit de lui reprocher, sans qu'il cessât un instant de l'envelopper de sa passion. Il vivait comme en un rêve, sachant bien qu'un jour jaillirait le cri que jusqu'alors il avait pu retenir, et laissant grandir en lui le sentiment que son cœur pouvait dissimuler encore.

Il se disait parfois :

— Quand parlerai- je?... Quand ne pourrai-je plus me taire?...

Le souvenir des mots prononcés sur la route

lui revenait à l'esprit. Il avait dit à Hélène :

— Je ne suis pas heureux...

Puis il avait murmuré son nom : elle avait tout deviné. Mais avait-elle compris l'immensité de sa passion?... Elle avait cru peut-être à un \< sentimental, dont s'étaient faits complices la solitude, le enlence de la forêt, la griserie du jeune printemps. Les jours suivant-, elle l'avait, à la dérobée, observé parfois, avec une expression d'angoisse. Il avait surpris ce regard aigu, plongé au fond de lui-même. Mais il avait su se maîtriser, sourire simplement, paraître résigné ; et sans doute elle l'avait cru, puisqu'elle revenait, et que toute apparence de crainte abandonnait peu à peu son visage. Mais pouvait-elle ne pas Bubir, inconsciemment, la contagion d'un tel amour?... Claude avait en sa puissance muette une sorte de foi mystique. Pourtant il redoutait le moment où lui échapperait l'aveu définitif : l'explosion n'anéantirait-elle pas ce qu'il pouvait conserver d'espoir.'... Il n'avait confiance qu'en ce long silence endormeur, qui unissait leurs vies comme la Mirface d'une onde immobile unit les Qeurs qui la i ent. Éloignées l'une de l'autre,

inertes but ce paisible miroir, les belles Qeurs d'or vivent sans contact ; mai-, an cœur invisible des eaux, chaque Frémissement de l'une, -i faible soit-il, se transmel à la sœur lointaine; ainsi, dans la paix de chaque soir, les ondes d'un cœur devaient se transmettre ;< l'antre, »'t tous deux peut-être battaient à l'unisson.

En des minutes plus clairvoyantes, Claude s'épouvantait. Il essayait, par la pensée, de se placer en face de l'avenir, mais son imagination ne pouvait concevoir ce qu'il serait. Il ne croyait pas que l'amour pût se réduire à une ardente amitié, passionnée, mais chastement muette ; et la pensée de tromper un ami, qui autrefois ne l'aurait guère troublé, lui donnait maintenant, sinon une impression de dégoût, tout au moins de malaise et d'impossibilité. Il se disait :

— Si j'étais moins scrupuleux, je pourrais être plus violent, et je serais peut-être plus heureux.

Mais, pour la première fois de sa vie, il se sentait dominé par la hauteur morale d'un être supérieur à lui. Il s'en irritait, il s'en épouvantait. Puis un sentiment d'admiration involontaire venait se mêler à son amour, et y ajoutait une force nouvelle. Il connut alors, ce qu'il n'avait jamais soupçonné, que le besoin de la possession morale peut dépasser parfois celui de la possession physique. Il lui était arrivé, parfois, à la faveur d'un geste soudain, d'une attitude, d'un mouvement du corps, d'avoir la révélation de ce que pouvait être Hélène, dévêtue. Il la devinait, svelte, souple, d'une blancheur d'ivoire, dans cette période unique de la beauté féminine qui sépare la gracilité de la jeune fille de la richesse de la femme mûre, — conservant la fermeté nerveuse de l'une, possédant déjà un peu de la suave plénitude qui bientôt chez l'autre devient épanouissement ; il la voyait parfaite en ses proportions, avec ces jambes un peu

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longues qui donnent au corps féminin l'élan d'une haute fleur vivante ; la douceur de son visage et la clarté de ses yeux devaient émaner de sa chair entière, et cette chasteté sensible offrait au désir un aliment nouveau... Mais il écartait ces images lorsqu'elles se présentaient trop vivement à son esprit ; lui qui jusqu'alors n'avait aimé que sensuellement, et aimé jusqu'à souhaiter parfois de mourir dans une étreinte, il éprouvait, à se figurer Hélène de la sorte, l'impression d'une trahison obscure, et d'une profanation envers elle. Si pure, elle dépassait le désir. Il lui semblait qu'il n'avait pas le droit de songer à elle en se la représentant autre qu'elle ne se montrait à lui ; et, sans grand eiïort. il parvenait en effet ;i discipliner sa pi osée, et à introduire dans son amour, qu'il voulait rendre digne d'elle, un peu de la noblesse dont elle était le foyer. Il avait tout connu de la passion ; mais il commençait seulement à connaître l'adoration. Lui qui jusqu'alors n'avait souffert que de jalousies physique-, il 'prouva ce que pouvait être la jalousie morale. La t '-adresse réciproque d'Hélène et de son mari lui donnait peu d'ombrage ; la pensée qu'un autre homme la tenait entre ses bras ii'- le toit mail pas : elle ne s'offrait jamais

à lui. < .''i ait une de oas images impures qu'il ne pouvait unir a l'image d'Hélène. Mais il soutirait <!.• L'amour qu'elle témoignait à son enfant. Là .tait la véritable racine de sa jalousie, la seule dont, il fût parfois rongé. Cette .'nue qui lui demeu* rai! presque fermée, L'enfant la possédait en1

Lorsque Hélène parlait de son fils, ou lorsqu'elle lui adressait la parole, son visage changeait d'expression. Il s'animait d'une vie intense, étonnamment complexe. Il s'y mêlait de l'admiration, de l'attendrissement, une angoisse secrète, et pourtant toujours présente, mais aussi une fière et grave espérance. Elle, si savante à se garder toujours, elle se donnait tout entière lorsqu'elle nommait son fils. Il était la vie de sa vie, l'essentiel de son âme, le seul être sans doute au sujet duquel elle consentît à rêver, le seul aussi à qui elle appartînt sans réserve, avec toute la puissance de l'instinct, elle qui avait maîtrisé tous les instincts.

Lorsqu'il y songeait, Claude se demandait parfois si la jalousie, qui lui creusait le cœur, n'allait pas le porter jusqu'à la haine de l'être qui la faisait naître. Mais, dès qu'il le voyait, sa rancune tombait : il avait le visage de sa mère, il en avait les intonations, le timbre de voix un peu grave, la lenteur méditative ; il avait sa réserve craintive, ses silences, son regard limpide, si profond et si pesant parfois. Il était pour Claude une présence atténuée de celle qu'il aimait ; elle vivait en lui. Alors un peu de sa passion se mêlait à la sympathie spontanée que lui inspirait Pierre ; il devenait encore plus patient, plus dévoué, plus tendre ; toutes ses séductions enveloppaient ce petit être qui ne demandait qu'à les subir ; Claude se faisait aimer... Il voulait prendre place dans cette jeune âme, à côté des deux ou trois affec-

tions qui la remplissaient. Il rêvait d'être presque aussi cher à l'enfant que pouvait lêtre sa mère ; et, parfois l'espoir le traversait qu'un jour peutêtre elle serait jalouse, à son tour, de ce que tous deux seraient devenus l'un pour l'autre.

Claude soutint son rôle et garda son secret jusqu'au point où pouvaient le permettre ses forces, tendues à l'extrême. Il parvînt à endormir, pour un temps, les inquiétudes d'Hélène, et elle le crut guéri. Mais au moment où elle croyait pouvoir se rassurer il arrivait au terme de son énergie, et son visage allait abandonner le masque, chaque jour plus étouffant.

Ce fut un soir de juin.

L'air était d'une telle douceur que l'on avait ouvert toutes les fenêtres. Puis, comme le ciel était presque bleu, et que la terre brillait aux étoiles, Olympe Morize proposa :

— Si nous allions respirer un peu?

Ils sortirent. Par les allées sablées, ils gagnèrent le banc placé sous un antique noyer ; et, de là, ils découvraient, jusqu'aux forêts dorées de lune, toute l'étendue du plateau, avec le scintillement lointain d'un clocher contre la voûte céleste. La terre se recueillait dans le silence, sous l'immobile face d'or qui se penchait sur elle ; il .semblait à Claude que, des prairies luisantes et des bois illimités, lui parvenaient d^s voix que lui seul entendait, et qui gonflaient son cœur de douceur et d'espoir...

Il fut tiré de sa rêverie par la voix d'Olympe Morize qui disait au garde :

— Venez-vous voir ma pépinière de sapins?... Ils ont grandi depuis l'an dernier. Ils dépassent maintenant les soixante centimètres... Au clair de lune, ils ont l'air, tout pressés qu'ils sont, les uns contre les autres, d'une forêt en miniature... une forêt vierge pour Lilliputiens... Venez voir...

— Vous ne craignez pas la rosée? demanda Jarry.

— Je m'en moque un peu ! fit-elle. Mes vieux pieds en ont vu d'autres. Cent mètres de prairie ne me font pas peur.

— Eh bien, allons !

Hélène se leva aussitôt.

— Ah non ! pas toi !... déclara son mari. Ce serait imprudent. Tu n'es pas chaussée pour piétiner dans l'eau.

Et, comme elle allait insister :

— Mais non !... Je ne veux pas que tu te mouilles... Morize te tiendra compagnie ici.

— Avec plaisir ! répondit Claude.

Elle se rassit sans un mot, et tous deux demeurèrent seuls, dans la nuit du grand arbre, dont les rameaux sous la lune semblaient déchiqueter de l'or. Tandis que s'éloignaient les voix du garde et de sa vieille amie, ils demeuraient silencieux, d'un silence qui semblait traduire le trouble de leurs cœurs, et s'appesantir avec lui. Il était si chargé d'angoisse qu'Hélène eut la soudaine intuition d'une catastrophe inévitable. Elle se leva

brusquement, et regarda tout autour d'elle, comme pour chercher un refuge dans l'ombre ; et, dans cette ombre la voix de Claude monta tout à coup, presque indistincte, tremblante, si exténuée d'amour qu'elle n'était qu'un murmure dans la nuit, tandis qu'il disait :

— Hélène... Hélène !... Écoutez-moi !... D'une voix plus basse encore, elle répondit :

— Jamais !...

Elle s'éloigna d'un pas, droite et blanche, pour entrer dans une région plus ténébreuse, où disparaîtrait son visage. Elle aurait voulu fuir, et n'osait se mouvoir, parce que l'obscurité était son seul refuge. Sans s'approcher, il lui parlait encore. Il ne voyait d'elle qu'une silhouette aux contours vagues ; il ne savait même pas si elle entendait ses paroles.

Il lui disait, d'une voix sourde, haletante, rapide :

— Hélène, Hélène, je ne puis plus me taire, et je ne sais ce que je vais vous dire... Si vous avez cru mort l'amour que je vous avais laissé deviner, c'est que je jouais un rôle dont j'ai honte aujourd'hui... J'ai pu vous tromper, mais mon amour ne m'a jamais quitté. Il a grandi pendant que je le dissimulais, maintenant il est toute ma vie... Il n'y a pas un instant du jour, Hélène, pas un instant qui pour moi ne soit rempli de vous... Lorsque je ferme les yeux, je vous vois paraître, et partout, dans la maison, j'entends votre voix, je trouve votre sourire... Laissez-moi parler, ne me fuyez pas, Hélène!... Si vous saviez ce que j'ai souf-

fert, vous auriez pitié de moi... Je suis arrivé ici usé, brisé, sans espoir. Je n'avais plus rien d'intact dans le cœur ni l'esprit. J'attendais l'heure où le dégoût de moi-même serait assez fort pour me donner le courage d'en finir... Je vous ai vue... Je vous ai aimée... J'ai compris ce que pouvaient être certaines âmes. Je me suis méprisé, mais d'un mépris qui m'a soulevé au-dessus de moimême... Aujourd'hui, si vous le vouliez, Hélène, si vous me l'ordonniez, pour vous, par la puissance de votre amour, je redeviendrais un homme... Je trouverais en moi des facultés nouvelles, une puissance que vous ne soupçonnez pas, une bonté, aussi, qui me viendrait de vous... Vous ne pouvez imaginer de quel effort je serais capable pour me rendre un peu digne de vous... Pour vous, par vous, je posséderais une invincible énergie, j'aurais un idéal, je marcherais vers lui... Ah ! Hélène !... Hélène !... Vous ne pouvez imaginer la violence de mon amour !...

— Aime-t-on ce qu'on méprise? répondit-elle presque brutalement et en se tournant à peine vers lui. L'aveu de votre amour est un cri de mépris. Si vous m'aviez aimée, vous auriez su vous taire... Vous n'avez su que m'insulter !... Qu' attendiez- vous ! Qu'espériez-vous?... Une trahison?... De moi?... Pourquoi me parlez-vous d'énergie, de bonté, d'idéal?... Pour m'attirer dans votre piège?... Pour que je mente à ce qui, selon vous, vous a séduit en moi?... Il vous faut une

femme!... J'ai un mari qui est votre ami, un enfant qui vous adore... Vous déshonorerez le mari, vous détruirez peut-être le bonheur de l'enfant... mais vous séduirez la femme !... Ah ! pourquoi n'avez-vous pas gardé le silence? Il me permettait de vous estimer, de vous plaindre, de vous conserver, au fond du cœur, une amitié fidèle... qui m'était douce peut-être... Vous avez tout tué !...

Sous la violence de cette riposte, Claude demeura stupéfait, écrasé. Toutes ses pensées, brisées, se heurtaient en tumulte. Il balbutiait :

— Hélène !... Hélène !...

Avec passion, avec désespoir, avec l'impression que tout ce qu'il avait pu rêver venait de tomber dans un gouffre, il la suivait d'un regard égaré, tandis qu'elle s'éloignait de lui. Elle alla jusqu'au bord d'une haie qui séparait le jardin des prairies. Là, elle s'arrêta. Les buissons épais l'enve- Icppaient. Claude la devinait à peine. Pourtant il lui sembla qu'elle portait un mouchoir à ses yeux, et il crut entendre un sanglot étouffé. Alors son amour fut plus fort que sa crainte. Il se leva, courut à elle, et il la supplia :

— Hélène ! Je vous ai offensée... Mais ce n'est pas mon cœur qui a commis l'offense. Je vous jure que mon amour est pur, si pur que vous n'en pouvez pas rougir !... Je ne vous en parlerai plus... J'avais trop demandé à la vie... Qu'elle m'accorde votre pitié, qu'elle me laisse l'amitié que vous m'aviez promise, et je m'estimerai heureux... Je

saurai faire taire mon amour... Vous pourrez l'ignorer...

— Il se dressera toujours entre nous ! réponditelle d'une voix moins dure, et qui tremblait. Il ne fallait pas parler !... Maintenant, vous avez fait l'irréparable. Je ne puis croire à vos promesses : vous savez trop vous-même que vous ne les tiendrez pas !... Toujours, auprès de vous, je penserai à cette minute, j'en redouterai le retour... Vous n'avez pas su vous en contenter, de cette amitié que je vous avais offerte, vous n'avez pas compris le pacte qu'elle vous imposait... Comment pourrais-je vous revoir?...

— Puisque vous êtes sûre de votre cœur, que craignez-vous de moi? s'écria Claude douloureusement. Ah ! votre conscience^ votre raison, sont des armes si dures !... Elles vous protègent contre tout !... Que peut vous faire ma présence?

Hélène baissa la tête. Claude, debout tout auprès d'elle, distinguait son visage, blanc dans la nuit. Elle avait les yeux presque fermés, et, dans toute son attitude, se peignait une soufffrance qui l'accablait.

— C'est moi qui vous en supplie !... murmurat-elle enfin. Accordez-moi de ne plus vous voir... Je ne le pourrais pas sans angoisse et sans peur... Non, certes, je ne crains pas de manquer jamais à ma foi... J'aime ceux que je dois aimer : il ne m'en coûte pas de leur rester fidèle... Mais je suis trop votre amie pour ne pas ressentir votre peine.

HÉLÈNE JARR Y 109

— Loin de vous, sera-t-elle moins cruelle? Hélène demeura un instant hésitante.

— Je ne la verrai pas... fit-elle à voix basse.

— Il vous suffit de ne plus la voir pour n'y plus penser?... dit Claude amèrement. Quelle amitié vivante vous ressentiez pour moi !

— Vous me faites mal... Taisez-vous !... répondit-elle dans un mouvement de brusque passion. Peut-être ai -je peur de ma faiblesse et de ma pitié ! Peut-être ai-je l'espoir que l'éloignement, l'absence, la certitude que tout effort est vain, vous aideront à m'oublier et à vous consoler... Je ne sais... Vos paroles m'ont bouleversée... J'ai besoin de repos, d'isolement, d'un long silence... Je vous supplie de ne pas me revoir !

— Vous me chassez? demanda Claude.

— Je vous conjure de rendre à ma vie la paix et la sécurité, répondit Hélène lentement.

Il resta un instant silencieux. Tout se brisait et se déchirait en lui. Il eût voulu crier de douleur et d'impuissance ; et, tremblant, les dents serrées, il retenait un sanglot. Tout à coup, il entendit la voix de Jarry, qui revenait. Il se tourna vers Hélène, et, une seconde, il la considéra, incertain, vacillant, se demandant s'il allait se jeter dans ses bras et la briser contre sa poitrine, ou s'agenouiller devant elle et lui demander pardon.

— Je partirai... dit-il enfin.

Hélène le regarda. Pendant un instant, leurs yeux brillants de fièvre, sombres dans les ténèbres,

se pénétrèrent avec une violence muette. Puis elle lui tendit la main, en murmurant :

— Merci...

Et jamais elle ne devait oublier la sensation de brûlure que fit courir jusqu'à son cœur la chute d'une larme sur sa main nue.

Le lendemain matin, lorsque Claude descendit de sa chambre, vers huit heures, Mlle Morize l'accueillit avec une surprise inquiète :

— Es-tu malade, mon grand? lui demandât-elle. Tu es pâle, tu as les traits tirés et les joues creuses. Tu n'as pas dormi?

Il saisit aussitôt le prétexte qu'elle lui offrait.

— Non, dit-il. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. La migraine m'a empoigné, et elle me tient bien.

— Les campagnards auraient-ils raison? reprit la vieille fille. Ils prétendent que rien n'est plus dangereux que de s'arrêter sous un noyer. Tu y es resté longtemps, hier soir... Peut-être en as-tu senti l'influence?

— Votre diagnostic est d'une sûreté qui fait frémir ! répondit Claude. J'ai pris mon mal sous le noyer... Je me l'étais déjà dit... Mais là n'est pas le plus grave.

— Qu'y a-t-il? demanda la vieille fille, subitement effrayée.

— Eh bien, j'ai reçu ce matin, de mon agent de change, une lettre qui me rappelle d'urgence à Paris. Vous savez que j'ai toujours quelque peu

joué à la Bourse. Certaines valeurs ont baissé ces temps-ci... Je ne vous explique pas tout cela, c'est assommant... Bref, la situation est sérieuse, et il faut que j'aille m'en occuper si je ne veux pas me voir rogner les maîtresses plumes des ailes.

— Tu perds beaucoup? fit Olympe Morize anxieuse.

— Je ne sais... — Et il lança un chiffre au hasard : — Cent mille, peut-être... Peut-être moins, si l'on arrange les choses.

— Mais as-tu bon espoir?

— Excellent... Oh! je suis plein d'espoir... Ma vie est pavée d'espoir !

— Comme tu es bizarre , ce matin ! dit Mlle Olympe... Me promets-tu que tu ne me caches rien?... Tu ne vas pas te battre en duel, au moins?

— Non, ma parole !... je vais m'occuper d'affaires d'argent, comme je vous l'ai dit... A mon âge, il vaut mieux songer à l'argent qu'à l'amour.

— Oh!... l'un va souvent avec l'autre... lit Olympe distraitement. Mais tu me parais souffrant, et tu m'inquiètes... Tu ne vas pas partir dans cet état?

— Il le faut !

— Aujourd'hui?

— Ce matin.

— Mais c'est insensé !

— C'est indispensable.

Pendant quelques secondes, la vieille femme le regarda, de ses yeux restés clairs. Elle avait un petit mouvement sénile et saccadé de la tête ; et

ses mains, posées sur le dossier d'un fauteuil, tremblaient.

— Ce départ m'effraie... murmura-t-elle enfin.

— Que craignez-vous donc?

— De ne pas te revoir... dit-elle à voix plus basse encore.

— Mais c'est enfantin, ma bonne tante ! s'écria Claude. Voyons !... De nous deux, lequel est le plus malade?... C'est moi !... Vous ne me condamnez pourtant pas?... Vous m'accordez encore quelques années de vie... Alors, que redoutez-vous?

Elle haussa un peu les épaules. Ses yeux, qui ne savaient plus pleurer, avaient rougi. Elle dissimula pourtant son angoisse du mieux qu'elle put.

— J'étais trop heureuse de t'avoir auprès de moi, expliqua-t-elle enfin. Je m'y habituais... et on a toujours tort de s'habituer au bonheur... Peut-être aurais-je été plus brave si ce départ avait été moins brusque... J'ai été surprise, je me suis laissée aller. A mon âge, tu sais, on n'est jamais sûr, si solide que l'on se sente, de voir se coucher le jour qui commence... J'ai rêvé de t'avoir près de moi quand je fermerais les yeux... Tu me promets que tu reviendras?

— Mais sûrement, ma bonne tante... Sûrement... Si vous vous sentiez fatiguée, à peine souffrante, ou même inquiète sans raison, télégraphiez-moi, et, le jour même, je reviens...

— Tu ne dis pas cela pour me tranquilliser?... Tu le promets?... C'est bien vrai?

— Rien n'est plus vrai... Je le promets... Je le jure si vous voulez ! Et vous pouvez me croire : je m'en vais parce qu'il le faut... Mais si je m'écoutais, je reviendrais demain !

Le soir même, Claude arrivait à Paris, et rentrait dans son appartement du quai Voltaire. Il habitait là une très vieille maison, et son cabinet de travail, vaste, démesurément haut de plafond, donnait d'une part sur le quai, d'autre part sur une large cour pavée, moussue, silencieuse comme un jardin de couvent.

La concierge fut stupéfaite de le voir.

— C'est vous, monsieur Morize?... Vous voilà de retour?... Mais vous ne m'avez pas écrit pour me prévenir?... Si vous m'avez écrit, je n'ai pas reçu la lettre !

— Non, dit-il laconiquement. J'ai dû partir à l'improviste.

— Ah ! c'est ça !... Je me disais aussi : C'est bien curieux !... Dans la vie, n'est-ce pas, on ne sait jamais?... Mais c'est ennuyeux, tenez !... J'ai justement fait suivre des lettres ce matin. Si j'avais su que vous étiez pour revenir...

— On les renverra, dit Claude. Je ne suis pas pressé.

— Oh ! bien sûr !... Des lettres, n'est-ce pas... Si c'est bon, ça reste bon, n'importe quand ça arrive... Et si c'est mauvais, ça peut attendre... Faut-il vous chercher un valet de chambre?... Précisément, ce matin, le boucher me disait que le

chauffeur de M. Weiss-Godchaux... vous savez bien, le banquier d'en face !... avait son frère qui voulait se placer...

— C'est inutile, répondit Claude en coupant net ses explications. Je ne sais quelle sera la durée de mon séjour. Peut-être devrai-je partir en voyage. Vous me ferez mon service, et je mangerai au restaurant.

La concierge se confondit en expressions de gratitude.

— Sûrement, monsieur Morize... Ce sera avec plaisir... Des locataires comme vous, on n'en a pas souvent, je le dis tous les jours... Si jamais vous voulez manger chez vous... une supposition qu'il pleuvrait, par exemple... vous savez que je suis été cuisinière chez Mme la baronne de Vineuil...

— Entendu ! dit Morize. Vous me ferez porter mes bagages !...

Et, tournant le dos, il monta le large escalier de pierre que bordait une rampe de fer forgé. La tête basse, il entra chez lui. Dans la pénombre de cette demeure taciturne, qui sentait le passé, il éprouvait une impression d'accablante solitude. La tristesse des choses s'ajoutait à la sienne. Pour alléger un peu le poids du crépuscule, il tourna tous les commutateurs, et le logis s'embrasa de clartés, comme aux jours de fête, lorsque, jadis, il attendait une maîtresse. Cette sensation de lumière violente lui fut si pénible qu'il éteignit aussitôt presque toutes les lampes, et ne

laissa brûler que celles dont la flamme était adoucie par des verreries mates. Mais les aspects familiers de son cabinet de travail lui demeuraient douloureux. Il restait là, le chapeau sur la tête, les mains dans les poches, comme un étranger qui inspecte une chambre d'hôtel. Tous ces objets, qui formaient jadis le décor de sa vie quotidienne, lui étaient devenus indifférents. Ces tableaux de primitifs italiens, ce divan revêtu de chasubles aux tons fauves, les livres, les bibelots, tous ces souvenirs qui évoquaient des désirs, des recherches, des conquêtes, des heures de joie, tout ce qui s'était uni à ses pensées d'autrefois, s'imprégnant de sa présence et s'animant de ses rêves, tout s'était détaché de lui. Les liens s'étaient brisés entre son cœur présent et son existence passée. La tête alourdie par le voyage, il ne se sentait pas souffrir. Son âme était lourde, chargée de dégoût.

Lentement, en homme pour qui chaque seconde est un ennemi qu'il faut vaincre, il se défit de son manteau ; le plus petit effort l'accablait. Il jeta son chapeau sur un fauteuil, puis, allumant distraitement une cigarette, il vint à sa fenêtre, l'ouvrit, regarda...

Le carillon de Saint-Germain-l'Auxerrois sonnait huit heures. C'était l'un des moments du jour où la rue parisienne gonfle ses flots et accélère son allure de fleuve emporté. En une vision confuse, dans le tumulte des timbres, des sifflets, des cornes d'appel, Claude apercevait la cohue

mouvante des voitures et des autos, le passage furieux des longs tramways, sous les roues desquels jaillissaient des gerbes d'étincelles bleues, comme s'ils eussent fendu de leurs roues des nappes de liquide enflammé, l'agitation de ces milliers d'êtres humains, affairés, noirs, qui débusquaient des ponts, couraient sur les quais, s'engouffraient dans les rues, enveloppés dans une rumeur confuse et tourbillonnante, cependant qu'entre ses parapets de pierre, la Seine, lente, obscure, moirée d'or, de pourpre et de vert, creusait aux piles des ponts des gouffres de ténèbres. Sur l'autre rive s'allongeaient les bâtiments du Louvre, les Tuileries, l'Orangerie... Dans le lointain s'étalait une fournaise trapue et gigantesque, dont l'embrasement faisait du ciel comme une coupole de feu : le Grand Palais... Tout ce décor, dans lequel s'agitait la vie la plus intense de l'univers, Claude le considérait jadis avec cette émotion altière que donne à l'artiste un spectacle de noblesse, de force, d'humanité toute-puissante. Il se sentait alors un des éléments de ce vaste creuset où se fond la pensée humaine ; Paris lui parlait par toutes ses voix, et, à chaque retour, il y retrouvait sa patrie Mutable. Il ne le reconnaissait plus désormais. Son âme avait épousé une autre terre ; un nouvel amour l'avait réuni au sol de tous ses morts ; et, devant ce frémissement de fourmilière humaine, il ferma les yeux pour voir, au fond de luimême, la forêt droite, muette et religieuse, dont

l'ombre enveloppait tout ce qui l'attachait à la vie.

Il ferma sa fenêtre, et rentra. Il se trouvait en cet état de stupeur où nous laissent les douleurs trop déchirantes, comme si, dans leur violence même, se trouvait une puissance d'engourdissement, qui nous aide à reprendre des forces pour mieux souffrir ensuite. C'était la veille au soir qu'il avait prononcé les mots irréparables... Il revoyait la nuit immense, dorée par la lune, la brume au fond de la vallée, et, dans l'ombre du noyer, une forme pâle, la plus harmonieuse des formes humaines... La vie était-elle autre chose qu'un rêve?

— Pourquoi penser?... se dit-il encore. Pourquoi souffrir?...

Machinalement, il ouvrit ses valises, en tira ses vêtements, fit sa toilette, se changea. Puis il sortit. Il était près de neuf heures, il allait dîner.

Et la morne vie solitaire recommença pour lui.

Il passa ainsi quelques jours, indifférent et étranger à tout. Un seul goût lui restait : celui de la solitude. Pour ne voir aucun de ses amis, il fuyait les restaurants et les cafés où il eût risqué de les rencontrer. Une brasserie alsacienne, qu'il avait découverte boulevard Saint-Germain, devint

son refuge, lorsqu'il était chassé de son cabinet par la présence de sa concierge. Parfois, il prenait une auto, et se faisait conduire au Bois., Là, il marchait longuement, poursuivant la fatigue. Près de Neuilly, il avait trouvé une petite sapinière, grêle de troncs, pauvre de branches, n'ayant pour' sous-sol que des aiguilles desséchées. Il s'en dégageait pourtant un bon parfum résineux, et ces arbres dégénérés lui rappelaient ceux de la terre natale. Il se disait parfois :

— Ce n'est pas le pays que j'aime... Il se confond pour moi avec l'être qui l'anime à mes yeux. C'était vrai. Mais, pour avoir passé par cet intermédiaire humain, l'attrait qu'il éprouvait pour ce sol âpre et sans douceur n'en était pas moins réel, et l'éloignement l'augmentait encore. Les lettres qui, de deux jours en deux jours, lui étaient adressées par Olympe Morize, lui portaient une senteur agreste. Elle lui disait :

— Jamais je ne m'étais sentie si épistolière. Il a fallu ton passage pour me donner cette manie. En t'écrivant, je me crois auprès de toi ; je supplée un peu au vide qu'a laissé ton absence... Combien de temps se prolongera-t-elle?... Ne vas-tu pas te laisser reprendre par tous les plaisirs de Paris?... Comme notre bourgade et notre vieille maison doivent te paraître mesquines, maintenant que tu retrouves tes habitudes anciennes, tes théâtres, tes livres, tes amis !...

Dans ces bavardages affectueux, il cherchait, avant tout, le mot qu'espérait son cœur. D'un

coup d'œil rapide, il parcourait la lettre. S'il trouvait le nom auquel se suspendaient toutes ses pensées, l'émotion le saisissait. Il lisait avec avidité, les yeux brûlants, la gorge serrée. Presque chaque fois, la vieille fille lui parlait de ses amis.

— Pierre a été désespéré de ton départ imprévu. Il paraît qu'il en a pleuré. Son père lui a tant affirmé que ton absence serait courte, qu'il s'est enfin apaisé. Mais il répète obstinément : Pourquoi ne m'a-t-il pas envoyé prévenir?... Je serais au moins allé à la gare !... Moi, jamais je n'aurais pu partir, même pour trois jours, sans lui dire adieu!... Je l'aime plus qu'il ne m'aime!... Il a, paraît-il, pris une grande résolution : chaque matin, il étudie son latin, tout seul. Il fait des versions et des thèmes. Il entasse les devoirs. Quand tu reviendras, tu seras stupéfait de ses progrès... C'est du moins lui qui l'affirme, et il a décidé qu'il en serait ainsi...

Elle lui écrivait, un autre jour :

— Les Jarry sont mon salut. Ils viennent me voir tous les soirs. Te dirai-je que mon sempiternel piquet me passionne moins depuis que tu n'es plus là pour te moquer de moi?... Hélène, ces temps-ci, semble distraite et préoccupée. Je suis convaincue qu'elle ressent quelque mélan" colie de ton absence. Elle ne m'en a rien dit, mais elle ne peut être impunément privée des bonnes causeries qu'elle avait avec toi. Je crois du reste qu'elle a d'autres soucis, que j'ignore. Mais tu sais comme elle est fière !... Elle dissimule ses

faiblesses, et je la froisserais en l'interrogeant. Depuis ton départ, je n'ai pas pu la décider une seule fois à se mettre au piano, ni à chanter. Elle s'assied à côté de nous, et brode toute la soirée. Il faut lui parler de Pierre pour qu'elle redevienne elle-même... Tu avais donné à notre vie un charme nouveau... Elle reprend son ancienne monotonie, mais ce qui nous paraissait naturel autrefois nous pèse aujourd'hui... Tâche d'expédier tes affaires, et viens vite nous secouer un peu... Nous nous momifions sans toi !...

Quelques lignes, enfin, dans une lettre par ailleurs indifférente, devaient le bouleverser.

— Hier matin, écrivait Olympe Morize, je suis descendue au village pour demander au menuisier de venir refaire un bout de la barrière, qu'ont démolie les vaches. En passant devant la maison des Jarry, j'ai entendu qu'Hélène jouait. Je me suis arrêtée. C'était ce prélude de Chopin que tu avais écouté un jour, debout sur le trottoir, et que tu t'es fait rejouer trois ou quatre fois depuis. Cela m'a rappelé les soirs où tu étais là et, ma foi, je suis restée sur la route, à mon tour, pour écouter aussi. Le morceau fini, je suis entrée en coup de vent, et j'ai dit à Hélène : « C'est ainsi, petite capricieuse, que vous jouez pour vous, quand vous refusez de jouer pour moi?... » Elle m'a répondu qu'elle avait seulement voulu vérifier l'accord de son piano. Puis ce pauvre Pierre est arrivé, et il t'a réclamé une fois de plus... Du reste, il va t'écrire...

A mesure qu'il lisait ces phrases, Claude sentait son cœur battre à coups plus violents. Frémissant d'émotion, il se disait :

— Elle ne m'a donc pas complètement oublié !... Mon souvenir ne lui est pas odieux, puisqu'elle ne redoute pas de l'évoquer, pour elle seule... Elle a voulu mon départ, mais elle me garde auprès d'elle... Peut-être, un jour, me pardonnera-t-elle, et me rendra-t-elle le droit de la voir !...

Se laissant emporter par ces rêveries où tous ceux qui souffrent aiment à se perdre, il se représentait Hélène, fière, comme disait la vieille Olympe, et n'avouant pas ses faiblesses, même vis-à-vis d'elle-même, mais accessible à la pitié, et peut-être même au pouvoir d'un amour qu'elle subirait en le détestant.

— Qui sait, se demandait-il, si ce n'était pas pour se sauver qu'elle m'a contraint de partir? Si sa dureté avait été feinte?... Sa résolution, sa hauteur, son indignation, cachaient peut-être le trouble de son âme. Sans quoi, pourquoi m'aurait-elle dit :

— Je vous adjure de rendre à ma vie le calme et la sécurité?...

- Plus il y songeait, plus ce dernier mot lui apparaissait comme la supplication d'un être qui ne veut pas succomber, mais qui se sent au bord de l'abîme. La pensée qu'elle s'était approchée de l'amour le soulevait. Il se disait :

— Je n'aurais pas dû partir !... Toute femme

succombe à une volonté opiniâtre... Notre amour l'aurait torturée, mais elle y aurait trouvé des joies égales à ses souffrances...

En même temps qu'il se plaisait à ces rêveries, il les sentait chimériques. Il s'était trouvé devant un cœur où ne pouvaient pénétrer le mensonge et la tromperie. S'il avait continué à suivre son impulsion, Hélène eût tout brisé entre eux ; elle n'eût reculé devant rien pour sauvegarder la paix de son foyer et rester fidèle à sa foi.

— C'est parce que je suis parti, se disait-il alors avec une conviction désespérée, c'est parce que je suis parti et qu'elle n'a plus à me craindre, qu'elle consent à penser à moi... Mon souvenir ne l'épouvante pas : il est désarmé devant elle. Elle peut y trouver une douceur : elle n'aurait pas supporté ma présence !

Au reste, il reconnaissait qu'un tel amour était insensé. Même légère, et semblable à tant de femmes, elle ne pouvait tromper son mari dans ce village où tous les pas sont épiés, où tous les cœurs sont transparents. Il eût donc fallu l'éclat d'un scandale, d'une fuite, qui aurait brisé le ménage et peut-être tué l'enfant?... Cet amour impossible n'eût pas dû naître !... Il fallait le détruire et s'en délivrer. !

— Il le faut !... Il le faut !... se répétait Claude. Nous nous résignons bien à l'inévitable : la vieillesse... la mort... Ici aussi, je dois consentir... A quoi bon m'obstiner?... Il faut consacrer toutes

mes forces à chercher l'oubli, à tuer mon cœur. Mais comment? Comment?...

Il attendait impatiemment cette lettre d'enfant, qui lui était annoncée. Pendant deux jours, il ne pensa qu'à la minute où il la recevrait, tout animée du charme de celle près de laquelle elle aurait été écrite, pleine d'une âme qui serait un peu la sienne, et d'un cœur formé par le sien.

Il la reçut enfin. Ses yeux étaient pleins de larmes tandis qu'il lisait ces pages, à la fois candides et riches d'une sensibilité déjà subtile :

Mon cher maître et mon ami,

Je ne vous ai pas encore écrit parce que j'étais fâché contre vous, mais j'ai pensé que cela vous était égal de ne pas recevoir de lettres de moi, puisque vous m'aviez quitté sans me dire au revoir. Tandis que moi, j'avais de la peine parce que je ne vous écrivais pas. Alors je vous écris pour mon plaisir. Je m'ennuie beaucoup depuis que vous êtes à Paris. Je m'ennuie beaucoup plus qu'avant de vous connaître. Tous les jours je vais à bicyclette par le petit chemin qui conduit chez vous, et je regarde la maison à partir du tournant. Vous n'êtes plus dans le jardin. Je demande de vos nouvelles à Mlle Olympe. Elle ne sait pas quand vous reviendrez et elle me dit que vous ne le savez pas non plus. Chaque jour, je pense : « Ce sera pour demain !... » Ce n'est jamais vrai. Mais en me le disant tous les jours de ma vie, un jour, il faudra bien que ce soit vrai... Je fais beaucoup de latin tout seul. Je récite mes leçons à maman, et elle me dit que je les sais très bien. Je fais des tas de devoirs, un plein cahier. Jamais vous n'aurez le temps de corriger toutes mes fautes !...

Si vous saviez comme il fait beau, vous reviendriez plus vite. Les chardonnerets font des nids dans mon jardin. Vous ne reconnaissez pas les oiseaux, mais les

chardonnerets sont faciles à reconnaître. Ils sont très petits, avec des bandes jaunes sur les ailes, et du rouge. Je sais faire des pièges pour les prendre, mais je leur rends leur liberté. Maintenant, je suis moins triste, parce que je vous écris, mais le soir, dans mon lit, je pleure en pensant que vous êtes parti sans me dire au revoir. N'ayez pas de chagrin à cause de moi : j'aime beaucoup pleurer. On a toujours de la peine, même sans savoir pourquoi : quand on pleure, la peine s'en va avec tous ces petits diamants brillants... Ce sont les larmes, vous savez?... Je suis sûr que vous me trouvez bavard. Si j'avais d'autres idées, j'écrirais encore. Papa n'est pas là ; il est dans la forêt. Il surveille toujours le garde corse. Un jour, il le prendra... Gare à lui 1...

Je viens de demander à maman ce qu'il fallait vous dire de sa part. Elle est restée si longtemps que je croyais qu'elle ne voulait pas me répondre. Alors je lui ai redemandé, et elle m'a dit de vous dire : « Courage !... » Moi, je vous embrasse bien fort, mon cher maître et mon ami.

Votre élève,

Pierrot.

Toute cette lettre, qu'il avait lue avec émotion, s'effaça pour Claude lorsqu'il arriva à ce mot : « Courage !... » C'était un mot d'e/Ze et qu'elle avait prononcé pour lui, après avoir longtemps pensé à lui. Il entendait la belle voix grave, pure, si douce et si ferme, qui, dans ces deux syllabes, mettait tant de pitié, d'amitié fidèle, et le désir, profond et triste, de le sauver. Il eut à cet instant la volonté de se rendre digne de l'amie lointaine. Courage !... lui disait-elle. Il serait courageux !... Il tâcherait d'oublier et de reprendre sa tâche interrompue. S'il appelait encore dans ses rêves ce visage trop aimé, ce serait avec un sentiment d'adoration pieuse, en suppliant qui demande

secours, et cherche dans un regard la force que n'a pas son cœur. Il serait tel qu'elle l'adjurait d'être !... Un élan intérieur le soulevait, le portait vers la noblesse morale, le renoncement aux passions égoïstes, l'asservissement au devoir.

— Que ferait-elle à ma place? se disait-il. Il le savait :

— Elle s'imposerait une besogne quotidienne. Elle s'y donnerait de toute son âme. Elle saurait se forcer à l'oubli, jusqu'au jour de la guérison totale. Sa devise serait le mot qu'elle m'adresse : « Courage !... » Je comprends sa pensée... Il me reste à trouver la force d'v conformer ma vie !...

Durant quelques jours, Claude lutta ; il se répétait, dans les minutes de défaillance, le mot venu de là-bas, qui lui donnait momentanément une énergie factice. Il prenait des résolutions ardentes et vagues, ramassait sa vigueur pour un effort indéterminé, se sentait poussé par un enthousiasme qui bientôt l'abandonnait dans le vide. Aussitôt qu'il songeait à un travail précis, son courage le quittait. Il ne pouvait lire, car son esprit flottait sur les paroles sans pénétrer l'idée. Écrire lui était plus impossible encore : son amour remplissait sa pen ée !... A s'exalter ainsi sans objet, ses forces s'épuisèrent vite. Il reconnut qu'il avait trop présumé d'elles. Il s'était formé une généreuse image de ce que devait être sa vie, mais c'était une pure abstraction qui l'avait séduit. Les réalités qu'elle exprimait lui demeuraient inaccessibles ; il n'avait pas acquis la puissance qui permet à un cœur de maîtriser ses désirs. A peine était-il parvenu au degré intermédiaire du renoncement, à celui d'où nous voyons et souhaitons le sacrifice suprême... Vision tout intellectuelle, vœu platonique, d'où il est plus aisé de retomber

à notre premier état que de passer à l'acte qui nous délivrera.

Quand il eut pris nettement conscience de sa faiblesse, Claude eut quelques heures de découragement absolu. Puisqu'il ne pouvait vivre noblement en gardant son amour intact et pur, comme un ami qui le soutiendrait dans ses durs chemins, l'existence ne lui devenait possible que par l'oubli. Mais comment l'obtenir?... Il n'avait pas la force de travailler. Rien de la vie parisienne ne l'intéressait plus. Les expositions, les conférences, les concerts, les sports même, qu'il avait tant aimés, lui inspiraient du dégoût. Il demeurait, partout seul en face de lui-même, ne découvrant plus aucun lien entre le monde et lui. D'où lui viendrait l'oubli?...

Ainsi sa pensée re retourna vers le seul être qui pourrait peut-être, par la violence de ses caresses, tuer en lui le souvenir et la conscience de vivre, et il lui sembla que la destinée lui imposait sa route. Il prit un journal, consulta le programme de la Comédie, et constata que le soir même, Yvonne de Forges jouait Phèdre. Alors, sa résolution fut prise : elle était l'aveu définitif de son impuissance. A la minute où il décida de revoir son ancienne maîtresse, il ne fit que céder sans combat à la seule impulsion qu'il fût capable de sentir encore. Il se rendit aussitôt au bureau de location du théâtre, trouva une baignoire vacante, la loua tout entière : ainsi, du moins, il ne risquerait pas d'avoir pour voisin un ami ou

un confrère, avec lequel il faudrait échanger des banalités exaspérantes. Cette démarche accomplie, Claude retourna chez lui, et, jusqu'au soir, vécut dans une absence totale de lui-même.

Que serait l'avenir?... Il ne se le demandait pas. A vrai dire, il ne s'y intéressait plus. Il tentait la seule expérience utile. Que l'objet de cette expérience fût son être propre, il n'y songeait guère : aucune existence, à coup sûr, ne lui paraissait moins précieuse que la sienne. Quelle catastrophe pouvait l'atteindre, puisqu'il renonçait à tout? L'oubli qu'il poursuivait lui apparaissait comme une sorte de mort. Il le voulait, moins encore pour lui que pour Hélène, qu'il ne se reconnaissait pas le droit de torturer : c'était à elle, à son bonheur, à sa paix, qu'il allait essayer de sacrifier son amour, comme il lui eût sacrifié, s'il l'eût fallu, sa vie.

C'était la première fois qu'Yvonne de Forges s'essayait dans le rôle de Phèdre. Les triomphes qu'elle avait obtenus dans les théâtres des boulevards, en y jouant la comédie moderne, l'avaient amenée aux Français. Tous les auteurs dramatiques la voulaient pour interprète de leurs héroïnes. Mais, consciente de son talent, de sa puissance et de son style, servie par une des voix les plus émouvantes que l'on pût entendre, elle avait voulu aborder les grands rôles classiques ; et, après avoir fait vivre une Hermione admirable, dévorée d'amour, d'orgueil, de jalousie, elle s'at-

taquait à Phèdre, la plus redoutable et la plus complexe des créations raciniennes. Tous les critiques étaient là. Claude, dissimulé au fond de sa baignoire, passait distraitement la revue de ces visages trop connus. Il reconnaissait des artistes, des écrivains, des gens du monde.

— Deux cents imbéciles qui seraient bien aises de voir ma tête, se disait-il, et qui dormiraient d'un meilleur sommeil s'ils avaient pu me trouver l'aspect vieilli et fatigué !...

Puis une soudaine inquiétude le traversa :

— Sa loge sera pleine à tous les entr' actes... Comment pourrai-je la voir sans rencontrer personne?

Mais, évoquant rapidement la pièce, il se rappela qu'au cinquième acte Phèdre ne paraissait que pour la dernière scène, et il se sentit tranquillisé : il irait la voir quand le rideau se lèverait, et que la salle se serait à nouveau remplie.

On frappa les trois coups. L'obscurité se fit, les rumeurs s'apaisèrent, et, tandis que le rideau se levait, découvrant l'harmonieux décor d'un palais, avec la vision lointaine de collines plantées d'oliviers, et la brume lumineuse des flots contre l'horizon, Claude éprouva une émotion violente : il allait revoir la femme pour qui il avait tout brisé, sa force d'homme et sa puissance d'artiste... Il écouta distraitement les scènes du début, insensible à la majesté dyonisiaque et à la l'intangible jeunesse du tragédien qui représentait Hippolyte. Il se disait :

— Je vais la voir... Tout à l'heure, elle paraîtra...

Déjà, en lui-même, il se récitait les premiers vers qu'elle prononcerait, il essayait d'entendre idéalement sa voix. Son cœur battait tumultueusement ; un trouble si fort l'agitait que les deux images, se poursuivaient et se succédaient en lui, celle de la maîtresse infidèle et celle dont il adorerait à jamais l'inaccessible beauté. C'était elle qu'il attendait, qu'il espérait ; c'était sa voix qu'il lui semblait devoir entendre ; et les deux femmes se fondaient en une seule, énigmatique, cruelle acharnée à sa perte.

Brusquement, un frémissement parcourut la salle, Claude pâlit un peu, Phèdre parut.

Défaillante, immatérielle dans ses voiles blancs brodés d'or, avec ses yeux immenses au regard épouvanté, la tête penchée sous le poids de ses cheveux ardents, elle prononça les premiers vers dans un murmure brisé, d'une voix que la mort semblait avoir touchée, comme un être marqué par le destin. Dans la salle, le silence devint plus profond. Ces artistes blasés, ces mondains futiles, sentirent leurs âmes trembler au souffle de la tragédie souveraine. Il ne fallut que quelques secondes à l'interprète, et tous ces cœurs furent animés des seules souffrances de Phèdre ; il y eut un frémissement quand, les bras dressés, statue du désespoir et symbole de toute la faiblesse charnelle, elle prononça l'invocation :

Soleil, je viens te voir pour la dernière fois 1...

Lente, hiératique, chacun de ces gestes traçait un nouvel aspect de la beauté antique ; chacun de ses mouvements créait une harmonie ; comme dociles à sa volonté, ses voiles l'enveloppaient ou s'élargissaient autour d'elle. Par une hardiesse que seule elle pouvait se permettre, elle avait lacé ses sandales sur ses pieds nus, et sa tunique, en se soulevant, laissait apercevoir sa jambe nue aussi et fardée. Son corps tout entier se laissait deviner à travers la tunique légère, presque transparente, et Claude retrouva là le génie de la tentatrice, qui, s'identifiant à son rôle, voulait être toute rayonnante de désir à l'instant même où elle appelait la mort.

Tous les accents, toutes les nuances de sa voix, il les reconnut. Chacun d'eux éveillait un souvenir, et quelques-uns, s'associant à des réminiscences physiques, le faisaient frissonner.

Durant toute cette scène, la plus prodigieuse que Racine ait écrite, la salle entière haletait d'angoisse. Tous ceux qui étaient là avaient aimé, souffert, trahi ; et toute la somme de leurs expériences, de leurs vilenies, de leurs douleurs et de leurs désirs, ils retrouvaient tout cela dans les remords de Phèdre, dans ses élans vers la libre et sauvage nature, dans ses réticences, dans la terreur avec laquelle elle retenait l'aveu qu'elle brûlait de proférer, dans la pitié qui lui décelait sa souffrance au cœur de tous ceux de sa race, dans ses larmes, dans ses cris, dans ses soupirs de mort. Lorsqu'elle jeta le : C'est toi qui l'as nommé !...

une espèce d'horreur religieuse remplit la vaste salle.

Yvonne de Forges se dépassa encore à l'acte suivant, dans la scène de la séduction. A genoux devant celui qu'elle aimait, les bras lancés dans un geste d'appel et d'enlacement, ses cheveux fauves à demi dénoués, ses voiles, dans leurs mouvements, découvrant sa chair éclatante, elle trouva des accents inouïs, des inflexions de désir, des cris de désespoir, une harmonie qui caressait, qui enveloppait, un timbre haletant, martelé, qui emportait la scène dans un mouvement de vertige, puis, devant le recul d'Hippolyte, une si terrible révolte, un tel sentiment de haine contre le destin, de honte de soi-même,, de douleur, de folie, d'amour éperdu, que lorsque, avec un sursaut d'égarement, elle lui arracha son épée, le théâtre éclata en applaudissements frénétiques, et l'orchestre entier se tendit vers la scène soulevé par un vent d'enthousiasme, d'admiration et de désir.

— Jamais elle n'a été si belle ! se disait Claude avec angoisse. Ah ! que ne lui pardonnerait-on, pour sa voix et son génie !

Le souvenir des anciennes étreintes se réveillait en lui. Une impatience, maintenant, le faisait frémir. Comment l'accueillerait-elle?... Que se diraient ils lorsqu'ils seraient face à face?... Il essayait de le deviner, de prévoir les questions, de préparer ses réponses. Mais il était si troublé que toute pensée le fuyait. En dehors même de l'interprète, la beauté de la tragédie le captivait. Arraché à

lui-même, il vivait avec ces héros, sur lesquels le destin exerce son inexorable puissance, et demeurait absorbé en eux quand il voulait songer à lui.

Le chef-d'œuvre racinien se développa, l'horreur grandiose s'accrut, un souffle de mort remplit la scène ; la salle, silencieuse pendant les répliques rapides, puis délirante à la fin de chaque tirade, n'était plus qu'une âme multiple, — l'âme même du poète surhumain, abîmée par la fatalité, puis jetée vers le ciel par la splendeur du vers et la magie de l'antique beauté.

Comme il l'avait décidé, Claude attendit pour quitter sa place le début du cinquième acte. Lorsque tous les spectateurs eurent regagné leurs fauteuils, et que le régisseur eut frappé les trois coups, il sortit, et, d'un pas rapide, en habitué de la maison, il franchit le passage du foyer des artistes, puis monta l'escalier des loges. Quelques employés du théâtre le reconnurent et le saluèrent. Il soulevait son chapeau et passait. Son angoisse croissait. Lorsqu'il arriva devant la loge d'Yvonne de Forges, il s'arrêta un instant. Il écouta, l'oreille tendue. On ne parlait pas : Yvonne devait être seule. Il frappa, plus fortement qu'il n'eût voulu. Une voix calme, un peu interrogative d'accent, répondit aussitôt :

— Entrez...

Il ouvrit. Ils étaient face à face. Immobile, le dos à la porte qu'il venait de refermer, les lèvres

tremblantes, il regardait la blanche statue vivante qui s'était dressée devant lui. La jeune femme avait eu un mouvement de surprise, puis, se maîtrisant aussitôt, elle sourit. Ses yeux, agrandis par le maquillage, se remplirent d'une douceur candide. Dans un geste qui paraissait involontaire elle ramena son voile sur sa gorge. Claude ne vit plus que ce visage un peu incliné, si frêle parmi toutes ces blancheurs et le bras nu qui retenait les plis de l'étoffe.

Il murmura :

— M'aimes-tu encore?

Elle répondit simplement :

— Je t'attendais toujours.

Puis, comme il s'avançait, elle recula légèrement.

— Je suis maquillée, dit-elle avec un gai sourire. On ne peut pas me toucher !...

Comme il la contemplait silencieusement, avec une expression dure, son sourire changea : il se fit douloureux, presque craintif. Puis, dans un mouvement souple et prompt, elle posa le pied sur un siège, fit tomber un pan de sa tunique, et sa jambe apparut, nue jusqu'au sommet de la cuisse. Sans un mot, Claude se pencha, et, avec une force qui la fit chanceler, il imprima ses lèvres dans la chair lisse et chaude. Yvonne riait, d'un rire un peu rauque. Lui se sentit enveloppé tout entier par le parfum de ce corps. Tremblant, les yeux troubles, il se redressa en chancelant et regarda la jeune femme d'un regard égaré. Yvonne, inquiète, se précipita vers lui.

— Qu'as-tu?... Tu te trouves mal?

Mais déjà il reprenait possession de lui-même.

— Ce n'est rien, dit-il.

Amèrement, il ajouta :

— Es-tu contente de ta victoire?

— Ma victoire, répondit-elle, c'est celle que je remporte sur mon rôle. Toi tu m'apportes ma récompense.

— Où te retrouverai-je? demanda-t-il. Je ne veux être vu de personne.

— Eh bien, remonte à pied lentement l'avenue de l'Opéra. Je me dépêcherai, et je te rattraperai avec mon auto au coin des boulevards.

Comme Claude restait immobile, les yeux absents, elle lui dit doucement, en se voilant à nouveau :

— Retourne dans la salle, veux-tu?... Il faut que je me recueille pour la dernière scène.

Il s'inclina.

— A tout à l'heure. Je vais t'applaudir... Tu as dépassé les plus grandes, ce soir.

Elle sourit, d'un sourire heureux, candide comme celui d'une jeune fille.

— Où es-tu placé? dit-elle.

Et, quand il lui eut donné le numéro de sa baignoire :

— Bien... Je te regarderai... Je mourrai pour toi.

Il partit sur ces mots, qui, tandis qu'il regagnait sa place, résonnaient ironiquement à son oreille, avec leur signification ambiguë. Il eut

tout à coup le pressentiment que lui, peut-être, mourrait un jour pour elle!... Mais il eut assez de force pour chasser cette pensée funèbre : il cherchait l'oubli, qui lui tiendrait lieu de courage, mais il ne souhaitait plus la fuite suprême.

Jusqu'à la dernière scène, il demnura, la tête entre ses mains, tout au fond de sa loge, ne percevant plus qu'un murmure lointain, et, parfois, comme un frémissement de houle. Des images obsédantes se formaient en lui : une forêt sombre où chantait la brise, des rochers nus, un plateau sauvage, la grâce d'une femme au cœur fier... Soudain il tressaillit, brusquement rappelé au présent. Phèdre avait paru devant Thésée, soutenue par ses suivantes ; d'une voix à peine distincte, que l'approche de la mort étouffait, dans un effort qui lui arrachait ses derniers restes de vie, elle révélait son crime ; l'immensité de sa souffrance abolissait l'horreur de l'inceste. Sous le poison qui la brûlait, tout son corps fut agité de frissons, puis tordu par la douleur ; livide, elle montrait, dans ses prunelles sombres, l'épouvante de cette mort à qui survivait l'amour ; comme si elle eût aperçu le fantôme glacé qui s'en venait vers elle, elle fixait, de ses yeux terrifiés, le même point de l'espace : et Claude savait qu'avec cette faculté de dédoublement propre à l'acteur, elle le voyait fort bien quand elle semblait privée de tout regard vivant. Il le savait, et pourtant, comme s'il l'eût regardée au moment de sa mort véritable, il éprou-

vait l'angoisse que cette voix ne s'éteignît, que ces prunelles pour jamais ne cessassent de voir... Elle tomba brusquement, dans un spasme qui projetait sa vie au dehors d'elle-même ; quelques frémissements parcoururent ses membres, qui se raidirent tout à coup puis retombèrent lourdement dans la paix de la mort...

Toute la salle se dressa. De toutes parts des bouquets tombaient sur la scène.

On n'entendit même pas les derniers vers du rôle de Thésée au milieu des bravos, des cris, des hurlements d'enthousiasme qui détendaient les nerfs.

Alors, tandis que le rideau se baissait, sans attendre les rappels, Claude sortit, précipitamment, et, par les couloirs déserts, il s'esquiva vers le péristyle et la place.

La nuit était bleue, caressante, pénétrée des tiédeurs printanières. Moins bruyante que durant le jour, la vie continuait. Des voitures filaient en tous sens. Des autobus ébranlaient le sol de leur masse. Des promeneurs allaient tranquillement, le cigare aux lèvres ; pâles auprès des lumières de la grande ville, les étoiles semblaient s'enfoncer humblement dans les profondeurs du ciel.

Claude traversa le carrefour, puis se mit à remonter lentement l'avenue de l'Opéra. Il vacillait un peu, la tête pleine encore d'une rumeur de foule et d'images tragiques. Lui aussi, il succombait au destin !... Les yeux vagues, coudoyant les passants et ne les voyant pas, l'âme inerte et déliée de tout, il allait où le poussait la vie...

Lorsqu'il atteignit l'angle du boulevard, il s'arrêta. Au même instant, une longue auto fermée, dont il reconnut la carrosserie bleue et les cuivres, stoppa devant lui. La portière s'ouvrit ; une tête de femme apparut. Impassible, il monta. Il s'aperçut alors qu'Yvonne avait gardé son costume grec, et n'avait pris que le temps de se démaquiller. Elle se tourna vers lui, et, dans le regard lourd, qu'elle appuya sur ses yeux, il crut reconnaître toute la passion, toute la grandeur et toute la beauté qui, pendant deux heures, avaient rayonné de cette femme sur tous ces êtres assemblés. Immobile, elle lui donnait aussi l'impression d'une statue antique, qu'eût fait revivre un miracle. Mais les bras blancs et flexibles sortirent lentement des voiles qu'ils retenaient ; ils s'ouvrirent, se tendirent, et Claude, en frissonnant, laissa tomber son visage sur l'épaule de sa maîtresse, tandis que leurs lèvres s'unissaient dans un baiser où s'abîma sa conscience.

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