DEUXIEME PARTIE
Comme tous les êtres que leur existence place un peu à l'écart du monde, et dont la vie intérieure est d'autant plus active, Hélène Jarry se plaisait aux examens de conscience, au contrôle journalier de ses pensées, à une réflexion sentimentale, pénétrante et assidue, qui ne laissait s'insinuer en elle aucun élément inaperçu. Plus jeune, elle avait, comme beaucoup de fillettes, tenu un journal soigneux des moindres événements de son existence. Elle l'avait abandonné, avec la crainte qu'il n'y eût trop d'orgueil dans cette mise en scène de mille petits riens. Pourtant, à certaines époques, elle avait senti le besoin de rouvrir ce cahier de sa jeunesse, et d'y noter encore ses peines ou ses joies. Elle y avait ainsi retracé pour elle-même toute la douloureuse période de sa vie qui avait suivi la mort de sa mère, puis ses fiançailles, et plus tard, la naissance et les premières années de son enfant. Lorsque Pierre, devenu un garçonnet délicat, intel-
ligent et tendre, eut attiré sur lui toutes les pensées de la jeune maman, elle cessa de s'intéresser à elle, et ne vécut plus que pour lui. Les quelques pages qu'elle écrivit encore rappelaient toutes des épisodes, heureux ou mélancoliques, de la vie de l'enfant ; c'étaient les seuls endroits de son journal qu'elle se plût à relire, parce qu'ils lui représentaient, d'année en année, le développement intellectuel et physique de ce petit être qu'elle adorait. L'arrivée à Saint-Laurent de Claude Morize, qui nécessairement allait modifier sa vie quotidienne, la troubla un peu. Avec ce besoin de limpidité morale qu'elle éprouvait jusqu'au scrupule, et son ancienne habitude de ne s'analyser complètement que par écrit, elle avait ainsi été amenée à reprendre son journal, et à y fixer au jour le jour, avec des alternatives de sécurité et d'angoisse, les événements même les plus menus qui formaient cette nouvelle période de sa vie. Elle seule Usait parfois ces pages, qu'elle n'écrivait que pour elle ; elle ne s'y proposait qu'un mérite, la sincérité, et qu'un but, la domination d'elle-même.
10 avril. — Notre existence est si unie, si sem blable à elle-même, si dépourvue d'accidents imprévus, que l'arrivée d'un nouvel être ou l'éclosion d'une nouvelle pensée y apportent toujours un peu d'inquiétude. J'ai éprouvé, malgré moi, ce sentiment de contrariété en apprenant de notre vieille amie que son neveu viendrait prochainement s'installer chez elle. Comme nous sommes
égoïstes, alors même que nous nous efforçons sans relâche au sacrifice et au dévouement !... Elle était si heureuse, l'excellente femme, que j'aurais dû partager sa joie sans arrière-pensée... Je lui en ai peut-être donné l'illusion, mais je n'étais pas sincère. Que deviendront nos bonnes soirées dans la petite villa de la colline?... Nous montons chez Olympe Morize comme nous monterions chez la meilleure et la plus tendre des parentes. Il semble que nous soyons ses enfants. Rien de ce qui nous touche ne lui est étranger. Bien souvent, Pierre l'appelle bonne-maman. C'est un jeu câlin... mais ce n'est pas seulement un jeu. Nous qui avons perdu tous les nôtres, nous trouvons auprès d'elle cette affection indulgente dont tout être a besoin. Ah ! qu'il doit être dur de n'avoir plus d'aînés, en qui l'on puisse se réfugier !... Garder ses parents, garder son aïeule... suprême douceur de la vie... Lorsque s'anéantit tout ce qui nous rattache au passé, comme le monde nous paraît vide et solitaire !... C'est pourquoi les vieillards, d'un amour désespéré, s'attachent à leurs enfants et aux fils de leurs fils : ils cherchent des liens. Notre cœur a besoin d'esclavage : être libre de tout, c'est être mort à tout...
Je bavarde. Quelle sottise que cette passion de se confier ainsi à soi-même, et d'étaler ses pensées !... Pourtant, en des jours semblables, de tels aveux ne me procurent qu'un peu de honte... Tant mieux, si cela peut m'aider à devenir meilleure !...
J'ai été jalouse. J'ai craint de perdre quelque
chose d'une tendresse que je m'étais habituée à considérer comme mon bien, et à ne diviser qu'avec ceux en faveur desquels le partage n'est pas une diminution : mon mari, mon enfant... J'ai redouté que de vieilles habitudes ne fussent modifiées, que la paix de nos longues soirées ne fît place à des conversations mondaines... Je ne me suis pas assez dit que j'avais tort de m'approprier trop étroitement ce que la vie me prêtait, mais ne me donnait pas... Oui, j'ai été égoïste, — jalouse et égoïste... Ma part est assez belle pour que je n'aie pas à former de plus vastes souhaits.
17 avril. — Voilà une semaine que M. Morize est arrivé, une semaine que nous n'avons pas vu notre vieille amie. Elle savoure sa joie !... Peut-être aussi son neveu ne tient-il pas à nous voir?... Que sont des provinciaux, des campagnards perdus dans un coin du Jura, pour ce Parisien brillant, illustre, dont les œuvres sont annoncées, attendues, discutées avec tant de passion?... Nous n'offrons pas à son observation un aliment précieux. Il y a tant de flamme dans ses livres, une telle puissance dans la peinture de ces amours souvent malsaines, une poésie si intense dans ces âmes coupables !... Que peuvent représenter pour lui les humbles personnages que nous jouons sur terre?... Pourtant, les existences les plus simples comportent quelque grandeur aux yeux de qui les pénètre. Accepter une vie sans avenir, renoncer à toutes les joies légères qui sont la grâce quotidienne des desti-
tinées heureuses, attendre, dans une abdication totale et consentie, les jours gris de la maturité, les soirs de la vieillesse, s'oublier pour faire le bonheur des autres et savoir remercier le sort qui nous donne la tendresse et l'amour... Peutêtre n'est-ce pas un destin sans beauté. Beauté voilée, qui se cache, qui cesserait d'être si elle s'accompagnait d'orgueil. Qu'elle aime donc son obscurité !... Et qu'elle perde le goût puéril de se laisser deviner en se dissimulant !...
20 avril. — Tout le village est plein d'une même curiosité. Des clans le divisaient, mille petites haines le traversaient, mais un étranger survient, et sa présence rétablit l'accord. Pour l'épier, tous se sentent alliés.
Debout derrière ma fenêtre, je le voyais ce matin passer sur la route ; les yeux se détournaient sur son passage ; personne ne semblait le voir : ils sont à la fois si orgueilleux et si timides !... Mais, dès qu'il avait passé, un mouvement soudain les tournait vers lui, et ils le suivaient du regard, aussi loin qu'ils le pouvaient, observant son attitude, sa démarche, ses vêtements, tirant de son aspect des conclusions sans doute malveillantes, qui nourriront tout le jour leurs conversations.
Impossible d'entrer chez un fournisseur sans qu'il me demande, d'un ton faussement indifférent :
— Mlle Morize doit être contente que son neveu soit venu au pays?
Ou bien :
— On ne vous voit plus monter sur la colline, depuis quelque temps?
C'est vrai... Cet abandon me peine un peu, je ne puis le nier. Mais je ne veux pas que d'autres que les miens s'en aperçoivent.
A midi, j'ai dit à Robert :
— Ne trouves-tu pas qu'on nous néglige beaucoup, depuis l'arrivée du grand homme?
Il m'a répondu :
— C'est bien naturel et bien juste. Après plusieurs années de séparation deux êtres qui s'aiment véritablement doivent avoir besoin de quelque solitude, pour se retrouver l'un et l'autre. Nous aurions tort de nous en piquer. Cela ne prouve nullement que l'amitié de Mlle Morize ait diminué pour nous. Nous retrouverons notre place.
Il a évidemment raison. J'aime ce jugement calme, sain, toujours équilibré. Robert est équitable sans effort. Sa vie lui plaît. Il ne voit pas au delà d'elle. Son fils et sa femme, de rares amitiés, puis sa forêt, qu'il adore comme le marin adore la mer, voilà le tissu de sa destinée. Il est fidèle, simple et droit. Il a les qualités de son cœur... Que je me sens loin du but, quand je me compare à lui !...
Un dialogue avec Pierre :
— Maman, les amis de nos amis sont nos amis, n'est-ce pas?
— On le dit, mon chéri.
— Mais c'est vrai?
— C'est parfois vrai.
— C'est vrai quand nous aimons beaucoup nos amis et qu'ils nous aiment beaucoup?
— Dans ce cas, leurs amis sont souvent nos ennemis.
— Nos ennemis?... Tu dis nos ennemis?... Pourquoi?
— Pour plaisanter... C'est une mauvaise plaisanterie.
— Alors ils sont nos amis, n'est-ce pas?
— Oui. Pourquoi?
— Bonne maman Olympe est ton amie?
— Oui.
— Alors, M. Claude, qui est son neveu, est aussi ton ami, et celui de papa?
— Sans doute... Un ami lointain, puisque nous ne le connaissons pas.
— Ça ne fait rien... Il est ton ami d'avance.
— Je veux bien.
— Mais moi, je suis aussi ton ami, ton petit ami et ton grand ami... tout, enfin?
— Mon petit ami, mon grand ami... mon amour., tout... oui !
— Donc je suis l'ami de M. Claude?
— C'est bien possible. L'as-tu déjà vu?
— Oui, je l'ai rencontré auprès de la poste. Je trouve qu'il a l'air de s'ennuyer beaucoup. J'ai eu envie d'aller lui dire bonjour, mais je n'ai pas osé.
— Tu as bien fait. Il ne faut pas être indiscret.
— Mais puisque c'est mon ami?
— Un ami n'est pas un camarade.
— Oui... Du reste, tu sais, j'ai eu envie de lui parler, mais je savais que je ne le ferais pas... Si j'avais dû le faire, je n'en aurais plus eu envie!...
21 avril. — Il paraît que ce matin, comme je jouais du Chopin, M. Morize a passé sur la route, et s'est arrêté pour m'entendre. Aussi longtemps que j'ai joué, il est demeuré là, immobile, sous le regard des voisins qui l'observaient ironiquement. Faut-il qu'il ignore l'esprit campagnard pour se soucier aussi peu des bavardages et des commentaires !... Pour des paysans, rien n'est innocent.
Quant à moi, j'ai été mécontente en apprenant qu'il m'avait écoutée. Il m'est indifférent que des villageois m'entendent. Ils ne peuvent comprendre ce que je joue : c'est pour eux un bruit vide de sens... Lui, jusqu'où est-il descendu en moi?... Chopin, âme héroïque et tremblante, farouche et désespérée, pure et souillée... âme humaine, trop humaine !... Lorsque je joue ses œuvres, c'est en lui que je vis, ce n'est plus en moi-même...
Que sait-il maintenant de moi?...
22 avril. — Nous remontons ce soir à la villa. J'avais mal jugé notre amie lorsque j'avais
cru qu'elle nous négligeait. Robert, plus indulgent, avait raison... Sans nous faire de confidences, elle nous a laissé entendre que M. Morize était revenu dans nos montagnes, abandonnées
depuis tant d'années, pour s'y refaire physiquement et moralement, et oublier peut-être une peine assez grave... Lui aussi, je le jugeais donc mal... Je ne croyais pas qu'un homme, qui fait son œuvre artistique de la souffrance des autres, pût être capable d'en éprouver. Je me demande maintenant si ce n'est pas lui-même que l'écrivain figure en tous ses livres?...
23 avril. — Comment démêlerai-je ces impressions confuses, que j'évoque avec trop de complaisance et un peu de gêne?... L'amitié sans doute était prête entre nous. Pour la rendre plus sûre et plus rapide, le destin a voulu que Robert et M. Morize fussent d'anciens camarades. Nous avons eu le sentiment de nous connaître déjà, et de nous retrouver. J'avais bien tort de craindre pour l'intimité de notre vie. Elle s'est élargie, et son charme s'est fortifié. Ce n'est plus la tranquillité affectueuse et monotone de nos anciennes réunions : c'est quelque chose de plus ardent, l'élan d'une vie nouvelle, le jaillissement de mille pensées imprévues, amusantes parfois, souvent profondes. Une autre forme d'intelligence s'est révélée à nous... Je ne la préfère pas, mais quelle agréable compagne !... Connaître tous les livres et tous les arts, pénétrer les hommes, juger vite, un peu durement, mais avec un esprit toujours ingénieux et fin, mêler l'ironie et le sérieux, c'est, dans la conversation, le talent de M. Morize. Il n'a pas, sans doute, cette sincérité de convictions, cette gravité dans les sentiments, cette reli-
gion du devoir et du dévouement, qui sont l'incomparable noblesse de Robert. Il est moins viril et moins puissant que lui ; mais c'est un ami délicat et séduisant...
Pourtant, son regard me trouble. On sent qu'il s'est posé sur trop de femmes. Il accompagne d'une caresse les mots les plus indifférents. Il semble qu'il ait des curiosités défendues, et que, s'insinuant trop loin dans les âmes, il s'arrête aussi trop volontiers sur ce qui les enveloppe. Regard d'un homme qui fut trop aimé... Il ne l'a pas été toujours. Il n'est pas malaisé de deviner que c'est une histoire d'amour qui l'a rejeté parmi nous. Tous les liens étaient rompus avec le pays natal : il avait perdu le souvenir des siens, celui de son enfance, et le souci de la bonne vieille qui se résignait à mourir sans l'avoir revu. Une trahison a suffi pour briser tous les ressorts en cet homme, et il a cherché un refuge dans ce qu'il connaissait de plus désolé. C'est certainement une fuite plus qu'un départ... Je ne le méprise pas pour cette faiblesse. Toutes les âmes ne sont pas également trempées. Pour exprimer dans ses œuvres tous les frémissements des passions, il faut sans doute que l'artiste soit leur esclave. Sa faiblesse vis-à-vis d'elles est la rançon du pouvoir qu'il a sur elles. On ne peut appliquer à de tels êtres les jugements communs.
M'en aura-t-il voulu de mon silence sur ses livres?... Robert lui en a parlé, avec son goût très sûr et son net bon sens. Moi, je n'ai rien trouvé
à lui dire. Je les ai lus avec admiration, parfois avec fièvre ; mais il ne me venait aux lèvres, pour le lui dire, que des paroles si banales, que j'ai préféré me taire. A vrai dire, je ne voulais pas lui laisser connaître l'impression réelle que j'en avais conservée. Il eût fallu imaginer une appréciation flatteuse, mais sans fadeur... C'est un jeu que j'ignore?... Il me semble qu'il a été déçu, et qu'il attendait les compliments que je n'ai pas formulés. J'éprouve quelque fierté à me dire que je suis sans doute la seule femme qui l'ait approché, et qui lui ait parlé comme à un inconnu !... J'aurais peut-être dû demeurer plus distante, et refuser de jouer quand il m'en a priée... Je n'ai pas osé... Mais, tandis que je chantais le Lamento de Duparc, je sentais son regard sur moi, si lourd, si intense, plein de tant de passé, de tant de songes, de tant de douleur peut-être, que jamais, je crois, je n'ai trouvé des accents plus sincères, mais jamais non plus je n'ai ressenti tant de honte... Je voudrais être assez sûre de moi pour tenir la résolution que j'ai prise hier au soir : celle de ne plus chanter devant lui... Il ne m'a pas adressé de félicitations mondaines ; je crois qu'il était sincèrement ému ; peut-être cet hymne de la douleur exprimait-il vraiment ce dont son âme est pleine... Ses lèvres tremblaient quand elles ont effleuré mes doigts, et j'ai tremblé moi-même. J'espère qu'il n'a pas vu mon angoisse: j'étais à l'une de ces minutes désarmées où, sans raison, on se sent tout au bord des larmes.
Pourtant, j'ai confiance en lui. Sans quoi, comment expliquerais- je que j'aie pu accepter son offre, et lui laisser la charge d'enseigner le latin à Pierre?... C'était si cordialement proposé !... Je n'ai vu là qu'un secours précieux, et j'ai acquiescé. Robert ne m'a pas donné tort : je pouvais donc le faire.
Je suis troublée encore, mais ne suis pas inquiète. Nous vivions, depuis tant d'années, dans notre solitude et notre paix un peu terne, que ces parfums violents venus de Paris m'ont grisée. Mais l'accoutumance viendra promptement, et nous trouverons à la vie un charme renouvelé.
Je me suis laissée aller à écrire trop longtemps, comme aux soirs fiévreux de mon adolescence, où je veillais, ardente et tourmentée, pour confier au papier le secret de mes émotions quotidiennes... Robert en a profité pour mettre à jour ses dossiers ; et, demain à l'aube, il sera debout... Je vais aller doucement le surprendre. J'entrerai sur la pointe des pieds, je lui passerai tout à coup les bras autour du cou, et je le gronderai d'avoir travaillé si longtemps !...
5 mai. — Je n'ai plus le goût ni le désir d'écrire. La vie me paraît trop douce...
N'est-ce pas une faiblesse que de l'aimer ainsi?
10 mai. — Les jours et les jours passent. Je garde le silence devant moi-même, et je n'ouvre
plus ce livre de mes confidences... C'est peut-être par lâcheté !...
Jamais printemps ne m'a procuré tant de langueur et d'incertains élans. Il me semble que quelque chose m'attend dans la vie, et que chaque jour est un délai, avant celui de la révélation. Mais si captivantes que soient ces rêveries, je ne m'y laisserai pas aller. Je ne les ai que trop longtemps subies. Il est temps de les désarmer. Je n'ai rien à craindre, et suis sûre de ma force. Il y a des âmes que rien ne fait dévier de la route qu'elles doivent parcourir. Je veux que la mienne soit de celles-là... Mais ne me suis-je pas abandonnée avec trop de complaisance au plaisir inattendu d'une amitié qui maintenant devient envahissante?... Il me semble que nous nous connaissons depuis vingt ans. Et il y a si peu de temps que nous nous sommes vus pour la première fois !... Je ne peux même pas marquer les étapes de notre intimité. Il s'est écoulé une durée sans heurts, sans nuance qui permît de discerner les instants. C'est un flot continu, qui me paraît immense parce qu'il fut une immense douceur, et dont la brièveté réelle, quand je la considère, m'épouvante. Ah ! comment pourrait-on s'arrêter sur certaines pentes, si l'on n'exerçait pas sur soi le contrôle auquel j'aime à recourir?...
Non, je ne suis pas coupable. Je ne saisis même pas en moi les simples velléités sur lesquelles je pourrais me condamner. J'aime ceux dont je partage la vie, d'un amour aussi fort, aussi sûr, aussi
fidèle que le sont leurs cœurs. Mais j'ai laissé un peu de tendresse inutile se mêler à mon amitié pour Claude, et c'est cette tendresse que j'arracherai.
L'existence nous a trop rapprochés. Je l'aperçois le matin lorsqu'il reconduit Pierre après lui avoir donné sa leçon. Il s'est emparé de cette sensibilité d'enfant à tel point qu'il habite avec lui ma demeure. Combien de fois par jour dois-je entendre parler de lui?... Il a, pour ce que j'aime le plus au monde, tant de bonté, de dévouement, d'ardeur presque paternelle, qu'une reconnaissance émue me porte vers lui. Il m'a semblé parfois qu'à travers mon fils il travaillait pour moi... Que je voudrais me tromper !
Sa voix est trop caressante, ses regards s'appuient trop sur moi. Je ne veux pas qu'il m'aime, je le lui ferai comprendre. Il n'a que trop souffert dans le passé : que deviendrait-il devant une nouvelle souffrance?... Et qui suis-je pour lui plaire, après celles qu'il a aimées, qui l'ont aimé?... Ma présence le grise peut-être, parce qu'aucune autre femme n'entre plus dans sa vie. Faut-il qu'il soit fragile, et qu'il s'offre à tout amour, comme une proie toujours prête, pour qu'il se laisse si vite captiver !... Mais je parle comme si déjà son cœur s'était abandonné. Il n'en est rien, sans doute, mais il n'est pas loin de succomber, et peut-être même cherche-t-il l'amour. Ce n'est pas moi qu'il aimerait, s'il m'aimait jamais : il aimerait en moi
HÉLÈNE JARRY 15b
ce que toute femme peut lui donner, et cette pensée me rassure. L'oubli doit lui être aussi prompt que le caprice. Qu'un hasard le rappelle à Paris, en trois jours mon souvenir se sera dissipé. Puisqu'il en est ainsi, qu'il résiste donc à cette tentation légère et quotidienne, et qu'il cesse de voir en moi ce que jamais je ne serai pour lui !... Je le lui dirai, je tâcherai du moins de le lui faire entendre, j'essaierai de lui parler avec assez de douceur pour ne pas lui faire mal. Il n'est pas coupable, sans doute ; mais, plus sensible peutêtre et moins attentif sur soi que je ne suis moimême, il s'abandonne sans résistance à ses impressions momentanées. Tout nous rapproche. Tandis que notre vieille amie et Robert brassent leurs cartes sempiternelles, nous sommes aussi seuls que s'ils étaient absents. Rien ne dissout les âmes comme ces causeries dans la pénombre du soir, l'échange des pensées sur les livres qu'on aime, et la communion plus profonde des cœurs dans la voix surhumaine de Beethoven ou de Bach... Ce sont là les éléments du charme auquel je me soustrairai aisément, parce que c'est mon devoir, auquel je veux l'arracher, lui, parce qu'il le faut pour son bonheur...
12 mai. — Je crains que Pierre ne s'attache trop violemment à son maître. Parfois, j'essaye de le retenir un peu. Je lui dis :
— M. Morize n'est pas ici pour bien longtemps. Le jour de son départ arrivera plus tôt que nous ne
pensons ; plus tôt qu'il ne le pense lui-même. Il faut te le répéter souvent, mon petit, pour ne pas éprouver un chagrin excessif quand l'heure sonnera.
Mais Pierre reste incrédule. Il a l'optimisme de l'enfance, qui ne peut se représenter un avenir menaçant. Il me répond :
— S'il part, il reviendra. Je suis sûr qu'il ne peut plus se passer de nous.
— Il a d'autres amis, plus anciens, plus brillants, plus intéressants que nous.
Pierre secoue la tête avec assurance. Rien n'ébranle sa confiance. Ne m'a-t-il pas déclaré hier soir :
— M. Morize a peut-être d'autres amis, mais je suis celui qu'il aime le plus.
— Il te l'a dit?
— Bien sûr !
— Tu le lui avais demandé?
— Naturellement.
— Il s'est peut-être moqué de toi?
Ses yeux sont devenus rouges, les larmes étaient au bord, et j'ai eu honte de ma cruauté. Mais son beau regard a vite repris son calme supérieur, et il a répliqué, sur un ton d'immense sécurité :
— Je sais qu'il ne s'est pas moqué de moi, parce que je sais ce qu'il m'a dit, et toi, tu ne le sais pas.
— Répète-le-moi?
— C'est mon secret.
Puis il s'en est allé jouer. Une demi-heure après,
il est venu, câlin, un peu repentant, craignant de m'avoir peinée, et, blotti contre moi, il m'a proposé :
— Tu veux savoir mon secret?
— Tu consens donc à rne le révéler?
— Oui... Eh bien, M. Morize m'a dit : « Je n a pas de petit garçon, moi... Mais maintenant, j'ai l'illusion d'en avoir un... Et il me semble que vous êtes un peu mon fils !... » Tu vois, maman, qu'il ne s'est pas moqué de moi !...
Il ne s'est pas moqué de lui, mais il a été imprudent. Il ne connaît pas la valeur que prennent, dans les cœurs enfantins, les paroles d'un adulte. L'affection que Pierre lui porte me fait trembler parfois. L'instant de la séparation viendra, inévitable... Quel déchirement le suivra?... Je n'ose pas y songer !
16 mai. — Je lui ai conseillé de se marier. Il a répondu par des plaisanteries, mais avec un regard que je n'ai pas voulu soutenir, que je n'ai pas voulu avoir vu.
Trop de questions sur ma vie, ces derniers soirs... L'amitié n'en permet pas tant. Pourquoi se laisse-t-il aller?... Qu'espère-t-il?... Qu'attend-il?... Aime-t-il donc la souffrance?... Il se dit dégoûté de lui, usé, épuisé. Veut-il se faire plaindre?... Est-il sincère?... Il pourrait utiliser son temps, et trouver ici des sources d'inspiration, plus pures et plus vastes que celles où il a
coutume de chercher. Mais le courage lui manque pour se mettre à l'œuvre. Il a d'autres pensées... Sans froideur, je me montre un peu plus distante, et moins familière. Je laisserai parfois Robert monter seul à la villa. Une fatigue quelconque me servira de prétexte. Pour la paix de ma conscience, je me redis sans cesse que je ne suis pas coupable. Mais je sens trop souvent ses yeux posés sur moi avec une violence insoutenable... Je ne veux pas qu'il souffre à cause de moi... Je ne veux pas qu'il m'aime... Il n'en a pas le droit !...
17 mai. — Il m'a dit :
— Dans les rêves des sculpteurs et dans ceux des poètes, Pallas Athéné devait avoir votre visage, votre aspect, et votre âme. Vous avez tant de calme et de sagesse que vous m'irritez souvent. Votre cœur ne doit jamais se tromper...
Je l'ai remercié de ce portrait trop flatteur, et j'ai ajouté :
— Ma sagesse est sans mérite. Je suis si indifférente qu'aucune tentation n'a jamais pu venir jusqu'à moi.
Il m'a considérée de son long regard muet, puis il a murmuré :
— Je l'avais deviné !...
Tant mieux !... J'ai donc pu lui donner de moi l'impression que je souhaitais. Qu'importe qu'en effet mon cœur hésite et se trouble, si jamais mes yeux et ma voix n'en laissent rien paraître !...
C'est une force dont j'ai l'orgueil : aucune sauvegarde ne vaut celle-là !...
18 mai. — Robert est monté là-haut. J'ai prétexté la migraine, et je suis restée seule. Dans la chambre voisine, Pierre dort, de ce sommeil magnifique, que nul soupir ne traverse. La nuit est si douce que je puis écrire près de la fenêtre ouverte... Ces nuits de la montagne font trembler mon cœur d'une tendresse pareille à un désespoir... Sous la lune ardente, les ondulations du sol m'apparaissent tour à tour lumineuses et sombres, comme des vagues dont la base plonge encore dans les ténèbres, et dont le sommet jaillit dans la clarté. Au loin, contre le ciel bleuté, se dressent, massifs et durs, les sapins du Mont Noir... Mes beaux arbres farouches, quelle gravité surhumaine est en vous !... Votre écorce couturée, moussue, tourmentée, recouvre un bois fragile. Vous opposez pourtant à la tempête votre rigidité héroïque. L'ouragan seul peut vous abattre, et vous tombez d'un coup, dans un éclat de tonnerre, sans avoir plié...
Mon cœur, ô mon cœur, comprends ce symbole !... Montre à tous une hautaine armure, et que nul ne connaisse ta faiblesse à jamais cachée !
19 mai. — Robert passe sa journée, demain, à marquer une coupe du côté de la Savine. Il a invité son ami à l'y rejoindre, en notre compagnie, dans l'après-midi. Pierre se fait une joie de
cette promenade. Et moi... Je veux être heureuse de son plaisir... Ne pas redouter de malheurs imaginaires, ne pas accueillir, lorsque le soleil brille, ces rêveries dissolvantes auxquelles l'on s'abandonne sous l'influence des nuits, garder son calme, sa force, la conscience de sa félicité et la vue de son devoir, est-ce donc si difficile?...
20 mai. — Je ne suis plus que faiblesse, angoisse, terreur... A peine puis-je écrire encore... Je ferme les yeux, je me recueille et ne trouve en moi que tumulte. Je ne sais plus même où il m'a parlé. Était-ce dans la forêt, dans ces épaisseurs vertes que je revois vaguement, toutes traversées de rayons?... Était-ce sur la route?... Je ne sais plus... J'ai pu l'arrêter au bord de l'irréparable. Il n'a pas dit les mots que je ne voulais pas entendre... Mais pourquoi ai-je souhaité de lui donner ma vie, lorsqu'il a murmuré, de cette voix lointaine, abattue : « Je ne suis pas heureux?... » Comment a-t-il eu l'audace de prononcer mon nom?... Je n'ose plus, maintenant, espérer qu'il se taise... Mais je serai sans pitié!... S'il méconnaît mon coeur jusqu'à dire ce qui ne doit pas être dit, je ne le reverrai pas. Qu'il se taise !... Ah ! qu'il se taise !... De toutes les forces de mon être, je veux qu'il se taise !
26 mai. — Il a compris. Je l'ai revu hier pour la première fois. Il a été tel que je le souhaitais.
BÉLÈNE JARRY 161
La résignation lui est peut-être plus facile que je ne supposais...
C'est à moi, maintenant, d'oublier...
1er juin. — lia souffert : son visage en témoigne. Mais son attitude présente me permet de le plaindre. Il n'était pas indigne de l'amitié que je lui ai offerte...
12 juin. — J'essaye en vain de me mentir : je n'ai pas retrouvé ma sérénité. Je voudrais croire que la vie continuera, semblable à elle-même, tranquille et sans orage, et je garde l'oppression d'un malheur imminent...
Je n'ai que deux amours : mon mari, mon enfant...
16 juin. — Courage, mon cœur !... La vie est droite, unie, facile. Ta part est belle, faite de devoirs simples et doux. Recueille-toi en toimême. Ta petite demeure est un grand univers. C'est l'ivresse du printemps qui te trouble et t'étonne.
18 juin. — Je sais maintenant jusqu'où va la souffrance... Il a parlé... Il a pronoie .■ les mots irréparables... Et je les attendais !... Comme les bêtes sentent la bourrasque, je pressentais le désastre. C'était l'anxiété de l'heure incertaine qui me tenait ainsi, haletante et sans conscience. Il a parlé. Tout est fini. Mon Dieu, je voudrais retrou-
ver la foi de mon enfance pour vous remercier de la force que vous m'avez donnée !... Vous m'avez sauvée !... Vous seul pouvez savoir à quel point j'étais près du crime !... Je ne me rappelle pas quels mots j'ai prononcés. Mais je lui ai demandé de partir, et je suis sûre de lui : il partira... On peut vivre encore, puisque je vis... Les blessures se cicatrisent, le sang se refait, l'ouragan a saisi l'arbre, mais n'a pu le briser... Il a passé, le calme revient, et toute ma vie est devant moi, non pour moi, mais pour ceux dont elle est le bien...
Que je rapprenne, mon Dieu, les mots de la prière !...
Et je dirai comme naguère : « Je n'ai que deux amours... »
24 juin. — Que la duplicité est aisée aux âmes les plus droites !... Je vis avec un secret que nul ne soupçonne... Ai-je assez entendu parler de lui, pourtant, dans les premiers instants qui ont suivi son départ !...
— Il y a une femme là-dessous !... m'a dit mon mari.
Je n'ai rien répondu : la honte me glaçait. Aucun soupçon du vrai ne peut effleurer un être aussi fidèle que Robert. Tous ceux qui lui sont chers lui paraissent semblables à lui. Jamais il n'aurait aimé, ni même pu aimer, la femme d'un camarade. Quelques conditions que je suppose, solitude, tristesse, séduction, il n'aurait pas aimé parce qu'il n'en avait pas le droit !... Toute son honnêteté
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aurait opposé à l'amour une barrière infranchissable... Il ne devinera jamais rien de ce qui s'est passé près de lui et je saurai lui faire le bonheur qu'il mérite. Ce départ l'a attristé : c'est à moi, qui en suis responsable, de lui tisser une vie plus souriante encore que par le passé.
Il me disait aussi :
— On s'habitue trop vite à une forme d'existence agréable. Dans ce trou sauvage, c'était une rare aubaine que cet échange quotidien avec un homme instruit et raffiné. Toi-même tu sentiras le vide... Pour Pierre, c'est un vrai malheur !...
Un malheur, oui... Le pauvre enfant ne se doute pas encore. Nous lui avons assuré qu'il s'agissait d'un voyage d'affaires, mais que bientôt son ami reviendrait. Il le croit : sa confiance n'est pas inquiète. A peine lui en veut-il un peu d'être parti si vite, et sans lui dire adieu. Il lui a écrit hier, et se promet de recommencer souvent. J'ai peur de cette correspondance, qu'il aura tant de joie à me faire connaître...
Quand il verra passer les semaines, puis les mois, sans que revienne son ami, comment cette petite nature ardente supportera-t-elle sa première désillusion sentimentale?... Il faut que je l'égaie, que je le captive, que de nouveau je sois tout pour lui...
Il faut aussi que je songe à cette brave vieille, qui s'efforce de croire au retour, et ne veut pas trop l'attendre, de peur de souffrir. A-t-elle deviné quelque chose?... Je ne puis le penser. Pourtant, de quel ton elle m'a dit :
— Nous voilà seules, ma pauvre Hélène !...
J'aurai donc du courage pour eux tous, puisque c'est par moi que tous sont frappés. J'ai fait la solitude autour d'eux : à moi de la remplir !...
10 juillet. — Voilà quinze jours que je n'ai pas pu, ou pas voulu, tracer une ligne dans ce journal. Je suis si peu sûre de moi que je n'ose pas m'interroger. Que découvrirais-je en moi?... Je devrais oublier l'homme qui a un instant troublé ma vie, et ceux qui m'entourent semblent se conjurer pour me le rappeler sans cesse. Tous les trois jours, Pierre lui écrit. Il lui parle des efforts qu'il fait pour ne pas perdre ce qu'il a appris de latin, pour ajouter même à son petit bagage. Puis il exulte de joie quand une réponse lui arrive. Elles sont frémissantes de tendresse, ces réponses !... Mais lorsqu'il les trace, n'a-t-il devant les yeux que l'image de Pierre?...
Je voudrais comprendre le mot qu'il a envoyé hier à Robert. Le ton en est énigmatique, et si découragé !... Il lui dit :
« Des nécessités très fortes m'ont rappelé à Paris. Je n'y ai pourtant cédé qu'avec répugnance, et cela t'expliquera la soudaineté de mon départ. Comme tous les êtres faibles, j'ai voulu me placer moi-même devant le fait accompli, sans me laisser le temps d'hésiter. Mais j'ai éprouvé, en rentrant dans ma demeure et mes habitudes passées, un sentiment inattendu. Les vingt ans de ma vie qui
viennent de s'écouler n'ont rien laissé en moi qui me permette de me rattacher à eux. Je me trouve étranger parmi tout ce qui a toujours formé l'ensemble de mes pensées et le domaine de mon activité. Je découvre que ma vraie patrie, l'air dont j'ai besoin, l'horizon nécessaire à mes yeux et à mon cœur, c'est ce coin de la terre natale que j'avais déserté sans esprit de retour, et auquel m'ont rattaché avec tant de force trois mois qui ont fui comme un jour... Je ne sais pourtant si j'y retournerai jamais. Qu'y ferais-je?... Je suis né pour écrire, et me sens inférieur à tous les sujets que peut m'oiïrir cette rude nature. Le plus sage est peut-être de l'oublier, et de faire l'effort qui me replacera dans les ensembles de toute mon existence littéraire. Je tente une expérience décisive. D'anciennes amitiés que je renoue vont peutêtre me rendre le goût des choses d'autrefois, et débarrasser mes poumons de cet air trop pur, qu'ils aiment, mai3 que j'ai commencé de respirer trop tard... »
— Tous les artistes subissent ces crises de neurasthénie, a dit Robert. Il avait quitté Paris pour fuir une femme, et il y est retourné pour la retrouver... Voilà la simple réalité. S'il ne peut la reprendre, il se figurera que Paris lui est devenu odieux, et que le village est sa vraie patrie. Si elle l'accueille, comme il semble l'espérer, il aura vite fait d'oublier les trois mois dont il parle... quitte à nous revenir lorsqu'elle l'aura trompé !
Et, après un instant d'hésitation, corrigeant d'un sourire ce que ses hypothèses avaient d'un peu sévère, il a ajouté :
— Un grand enfant !...
Un grand enfant, oui... Si cela est vrai, n'ai-je pas été trop dure? C'est pour ma paix, c'est pour mon bonheur, que je l'ai supplié de partir. L'aurais-je fait si j'avais songé à lui? Je me demande parfois si je ne suis pas plus coupable que je ne me plais à le croire. J'aurais pu prévoir ce qui est arrivé, et je l'ai pressenti assez tôt pour qu'il m'eût été possible de le détourner de moi. Dès les premiers jours, j'aurais dû me montrer plus froide, éviter ces causeries amicales, ne pas consentir à jouer, à chanter devant lui. Moi aussi, je me suis laissé bercer par le plaisir de cette camaraderie toute neuve, et j'ai fermé les yeux, par lâcheté, pour ne pas voir où il allait... Lorsqu'il fut trop tard, au lieu d'essayer de réparer le mal, je me suis dérobée... S'il se porte, dans son découragement, à des extrémités funestes à son talent, à son avenir, à son bonheur, n'en serai-je pas responsable?...
Cette pensée me torture !
12 juillet. — Est-ce possible?... Ce sont les paroles de Robert qui m'épouvantent. S'il avait deviné une partie de la vérité?... Si vraiment c'était par un désespoir d'amour que Claude a été jeté au milieu de nous, et si, chassé par moi, il était retourné à cet ancien amour?... Alors qu'il avait oublié, qu'il se reprenait à la vie, que cette terre
lui devenait maternelle et salutaire, c'est moi qui l'aurais précipité à nouveau dans ce qu'il avait fui !... Et si tout cela est vrai, si cette femme le repousse, ou l'accueille pour le tromper encore, et qu'il en meure, c'est moi qui l'aurai tué?... Ah! vivre avec ce poids qui m'écrase !... Mais que puisje maintenant?... Et que dois-je, surtout?... Il me semble qu'un filet m'enveloppe, un coup me menace, je le sens qui s'approche, je ne puis me mouvoir !...
19 juillet. — Il y a un mois qu'il est parti... J'ignore tout de lui. Malgré moi, je me laisse aller aux suppositions les plus folles. Je me rappelle le ton dont il m'a dit un soir :
— Votre cœur n'a jamais dû se tromper!... Et je ne sais même plus ce qu'il y a dans mon cœur !...
20 juillet. — Neuf jours de silence, puis il a répondu un mot à une lettre de Pierre. Sa réponse me semble indifférente, lointaine. Les formules restent affectueuses, mais je sens que son cœur devait être distrait. Il oublie, peut-être? Une autre femme a pu l'aimer... Qu'il soit heureux par elle !... Je l'ai assez fait souffrir pour lui souhaiter tous les bonheurs, et même ce bonheur...
A quel titre lui refuserais-je le droit d"aimer encore?
28 juillet. — Plus rien de lui, après la carte banale de la semaine dernière. Cela vaut mieux ainsi.
Nos routes sont maintenant séparées. Il a repris celle qu'il parcourait autrefois : qu'elle lui soit douce et sans obstacles !... Moi, je continue la mienne. L'ai-je jamais quittée?... Peu à peu, la force me revient. Tant que j'ai redouté d'avoir causé un mal irréparable, le remords et le désespoir me déchiraient. Mais cette froideur et ce silence sont de sûrs indices qu'il a retrouvé la quiétude. J'avais tort de tant craindre pour lui. Son cœur n'est pas de ceux qui s'attachent à jamais. Le regard d'une autre femme aura écarté de sa mémoire le souvenir de celle à laquelle il n'aurait pas dû songer... Nous ne pouvons, ni lui ni moi, désirer de plus grand bonheur. Ma sécurité revient...
Etrange sécurité !... Pourquoi est-elle si troublée, agitée de frissons d'orage?... Cette paix immense, que rien ne saurait plus altérer, me met aux lèvres un goût de mort...
Non, je n'aurais pas dû tracer ces mots !... Je suis lâche, lâche, plus lâche maintenant qu'à l'heure où je l'ai chassé pour n'avoir plus à me défendre !... Eh bien oui, il aime, il est aimé, il reconquerra par l'amour sa force et son génie !... Je l'ai voulu... Je le veux encore !... Je saurai me contraindre au bonheur, j'arracherai de moi tout ce qui prétend m'empêcher d'être heureuse !...
Tout est fini. Assez hésité, louvoyé, pactisé. Ces mots sont les derniers que j'écris ici. Quand je les relirai, ils me guériront de l'orgueil, comme un
fer rouge guérit les plaies envenimées... Adieu, folie déchirante et délicieuse !... Ma vie garde son idéal : la pureté...
30 juillet. — Un mot de lui...
Il revient... Pitié !... Ah !... pitié !...
— Monsieur?
— Il est en forêt.
— M. Pierre?
— Au jardin.
— Et Madame?
— Madame est au salon. Faut-il la prévenir?
— Ne la dérangez pas. Je connais le chemin. Je m'en vais la surprendre.
La servante s'écarta, et Claude prit le petit couloir qui menait au salon. La porte était entr'ouverte. Un instant, il s'arrêta, recueillant ses forces, cherchant à dominer son émotion. Mais il sentit que l'attente, au lieu de le calmer, l'exaspérait. Alors, d'un mouvement soudain, il entra, et ses yeux, aussitôt, rencontrèrent ceux d'Hélène, posés sur lui. Elle avait entendu sa voix et reconnu son pas. L'angoisse avait fait tomber de ses mains le livre qu'elle essayait de lire, et elle n'avait pu se lever. Le salon était presque obscur ; par les volets mi-clos passait seulement un rayon de soleil. Il traversait la pièce et tombait aux pieds de la jeune femme. Hélène et Claude esssayèrent l'un et l'autre de sourire. Leurs bouches demeurèrent immobiles et sérieuses. Ils restaient silencieux et
HÉLÈNE JARRY d 71
s'observaient sans prendre garde au temps qui passait. Chacun d'eux scrutait sur la face de l'autre les marques qu'y avait imprimées la séparation. A un regard distrait, Hélène n'eût pas semblé changée. Son visage tranquille, auquel donnait un aspect si jeune et si candide la frange des cheveux coupés net au bas du front, gardait son éclat intérieur, son frémissement de passion contenue, sa chaste noblesse. Mais Claude observa l'expression nouvelle de ses yeux. L'ombre des cils paraissait plus profonde, et obscurcissait la clarté des prunelles. Dans cette sombre flamme vivante transparaissait une inquiétude et une crainte, comme si toutes les angoisses, toutes les luttes intérieures, tous les mouvements secrets de cette âme si puissante et si maîtresse de soi, ne s'étaient traduits au jour que dans le trouble du regard.
Claude avait été plus nettement éprouvé par l'absence. Il avait maigri et ses joues s'étaient creusées. Le pli qui se marquait entre ses sourcils, l'inclinaison de ses lèvres, l'expression plus âpre de ses traits, étaient l'aveu de ce qu'il avait souffert.
Il dit enfin, à voix basse :
— Vous me pardonnez d'être revenu?
Elle lui répondit sur le même ton :
— Vous me pardonnez de vous avoir fait partir? Et ils demeurèrent face à face, de nouveau
silencieux, prenant soudain une conscience plus violente de leur amour, qui avait grandi en eux pendant qu'ils travaillaient à le détruire. Alors
qu'elle avait appris son retour avec terreur, Hélène sentait maintenant s'élever sous son angoisse un sentiment de joie qui remplissait son être : il était là, ayant quitté pour elle celle qu'il avait rejointe pour l'oublier, il était sien et non autre, il lui revenait !... Mais son amour triomphant se déguisait à sa conscience sous de spécieux prétextes : elle se disait que Claude renonçait, pour toujours sans doute, à la vie d'aventures, de fièvres, de trahisons sentimentales, et que, s'élevant au-dessus de lui-même, aidé par une amitié pure et forte, il retrouverait enfin toute sa puissance de création et de pensée... Quelles tortures elle avait subies, lorsqu'elle songeait qu'en le rejetant loin d'elle, au milieu de tout ce qu'il avait voulu fuir, elle l'avait peut-être livré à la souillure et à l'inertie définitive !... De ce remords, qui eût empoisonné sa vie, elle était désormais affranchie, et la joie de voir sauvé celui qu'elle n'avait pas voulu secourir, la fierté de sentir que son souvenir l'avait soutenu, tous ces sentiments ardents et confus, en lui masquant la vérité de son amour, formaient une atmosphère de passion où il s'exaltait sans quelle s'en aperçût.
Claude, lentement, s'approcha d'elle, interrogeant ses yeux d'un humble regard. Comme il ne vit en eux que de la tendresse et du pardon, il s'agenouilla auprès d'Hélène, et posa ses lèvres sur la main qu'elle lui tendait.
— Qu'avez-vous fait?... murmura-t-elle.
Il comprit qu'elle voulait connaître sa vie pen-
BÉLÈNE JARRY 173
dant tout le temps de l'absence, et une amère douceur emplit son âme.
— J'ai tenté de vous oublier, fit-il. Je n'ai pas pu.
— Avez-vous travaillé? demanda-t-elle encore.
— J'ai essayé. J'ai loyalement essayé... C'était impossible aussi...
Il se tut, laissant sa phrase suspendue.
— Qu' avez-vous fait? redit-elle.
Il baissa la tête, et posa son front sur les doigts de la jeune femme. Une fraîcheur s'insinuait en lui, qui l'apaisait et l'engourdissait.
— J'ai essayé de réveiller un ancien amour, le plus âpre et le plus dangereux; de tous. Je ne suis parvenu qu'à m'abreuver du dégoût de moimême, et j'ai compris que je ne me détacherais plus de vous... C'est vous que j'aime, Hélène... Je vous aime comme je n'ai jamais aimé, parce que vous êtes différente de toutes les femmes que j'ai aimées... Votre seule présence me grandit... Vous ne pouvez inspirer que de l'héroïsme et de la noblesse... L'air où vous vivez participe à votre grâce... Lorsque j'évoquais cette terre, vous réapparaissiez comme son âme... Pour vous, par vous, je deviendrai capable de sacrifice et d'abnégation... Depuis que je vous revois, il me semble que ma force ressuscite... Mais ne me chassez plus !... Je n'existe plus si je suis loin de vous !..
Elle avait fermé les yeux ; les paroles de Claude coulaient sur elle comme une caresse brûlante.
— Levez-vous, dit-elle enfin, levez-vous... Et, par pitié, taisez-vous !
— Pourquoi ne me laissez-vous pas cette misérable joie de vous dire mon amour? demanda-t-il avec passion. Vous le dire, et que vous me le laissiez dire, c'est tout ce que m'accorde la vie !... Ne soyez pas plus cruelle qu'elle !
— Taisez-vous !... Ah !... taisez-vous !... murmura Hélène en joignant les mains et en se détournant.
— Mais pourquoi?... Pourquoi me taire?... Vous savez mon amour... Vous ne pouvez l'ignorer... Il suffit que vous me regardiez pour que vous l'aperceviez... Si j'ai du bonheur à vous le dire, pourquoi me le défendez-vous?
— Il doit rester secret parce qu'il est coupable ! reprit Hélène avec force.
— Mais qu'importe, puisque, même secret, même muet, tout vous le révèle, tout mon être le crie au vôtre?...
— Je puis ne pas l'entendre si vous ne parlez pas !
— Non !... s'écria Claude violemment. Non, non, vous ne pouvez pas ne pas l'entendre !... Mon cœur parle sans cesse au vôtre !... Mes paroles n'ajoutent rien à sa voix, qu'un peu de joie pour moi.
— Et pour moi, un danger !... Je vous en supplie, ne m'y exposez pas !
— Quel danger?... Que redoutez-vous?
— Je ne sais... Je ne puis le définir... répondit Hélène avec angoisse... Je ne sais pas... Je suis sûre, pourtant !... Je vous en supplie, taisez-vous !...
HELENE JAHHY 175
Soyez généreux, comprenez ce que je redoute!... le trouble que de tels mots versent dans les âmes... l'atmosphère qu'ils nous font... ce souille de trahison qu'ils mettent dans la vie... L'amour trouve tant de voies pour pénétrer les êtres... Je vous en conjure, n'y ajoutez pas la puissance des mots!
— Mais que craignez-vous d'eux? demanda Claude avec plus de douceur. Vous êtes si forte, si cruellement forte !... Vous exercez sur vous un si ferme contrôle !... Ah ! non, je ne tremble pas pour vous !.. Je vous sais intangible, supérieure à toute tentation, accessible à la pitié, mais pas à l'amour ! Les étincelles du mien n'allumeront pas en vous le brasier !... Vous n'avez rien à craindre !
— Qu'en savez- vous? demanda lentement Hélène en se penchant un peu vers lui.
Il se redressa soudain, et la regarda d'un regard si intense, si violent qu'il semblait vouloir s'emparer d'elle et la dompter.
— Hélène!... fit-il d'une voix sourde et tremblante. Hélène!... Que voulez-vous dire?
Et comme elle demeurait silencieuse, avec une expression d'épouvante et de passion, il s'écria, en la saisissant entre ses bras :
— Hélène!... mon amour!... vous m'aimez!...
Cette étreinte rendit à la jeune femme la conscience du péril, et, dans une puissante reprise d'elle-même, elle le repoussa. Avec un regard douloureux, mais animé d'une énergie qui ne B€ laisserait pas abattre, avec un geste d'arrêt qui dressait comme une armure devanl elle, elle B'éloigna de
Claude, dont les lèvres avaient approché les siennes.
— Jamais ! dit-elle.
Puis, après quelques secondes de silence, pendant lequel s'affrontèrent, et se mesurèrent leurs âmes, elle lui montra la place auprès d'elle.
— Ici, fit-elle... Et laissez-moi vous parler... Frémissant, la gorge serrée par un sanglot, il
laissa tomber sa tête sur ses mains ; les coudes sur les genoux, défaillant de désespoir, gardant au fond des yeux l'image d'elle-même qui venait de s'y graver, dans cette minute à jamais enfuie de l'aveu, il l' écoutait, tandis que de sa voix grave, si pure, si chastement tendre et miséricordieuse, elle essayait d'apaiser sa peine.
— Vous savez maintenant mon secret, lui ditelle très bas. Je ne rougis pas de vous l'avoir livré... Le sentiment était en moi... Je ne suis guère plus coupable de l'avoir exprimé que de l'avoir conçu. Si c'est un bonheur pour vous — un bien triste bonheur ! — que de m'avoir arraché ce cri, conservez-en le souvenir comme récompense de ce que vous avez souffert par ma faute, comme rançon des dangers que je vous ai fait courir... Conservez-le comme une chose unique, car il ne se renouvellera pas, et préparez-vous à la promesse, au serment même, que je vais vous demander... Nous n'avons peut-être pas le pouvoir de ne pas nous aimer... Mous devons pourtant travailler de toutes nos forces à détruire en nous des sentiments qui ne peuvent être qu'une cause de souffrance pour nous et pour d'autres... Et nous y travaillerons...
III LÉNE JAHHY 177
— Pas moi ! s'écria Claude.
— Voua comme moi... reprit Hélène avec la même douceur. Je vous aiderai. La tâche vous sera plus aisée qu'à moi, puisque je travaillerai seule pour nous deux... Je veux que vous arriviez au Calme, sinon à l'oubli, et que vous remplaciez en vous ces chimères criminelles par une amitié digne de nous, qui vous fortifie au lieu de vous affaiblir...
— Comme vous êtes sûre de votre pouvoir ! dit Claude amèrement. Vous me voyez à votre image... Vous me croyez capable de ce qui vous est possible !...
— Ne parlons pas de moi... continua Hélène. Arriverai-je à dél mire... ma tendresse... je l'ignore... Mais si même elle demeurait en moi, vous ne le sauriez jamais... Ce n'est pas mon salut que je veux, c'esl le vôtre... Ma vie, à moi, est toute tracée... Elle sera ce qu'elle doit être... Mon mari, mon enfant, ne me verront pas changer... Croyezmoi, Claude, ce que j'éprouve pour vous n'a rien modifié à ce que j'éprouve pour eux... C'est là ce qui m'aide à me pardonner.... Vous, qui VOUS complaisez à souffrir, je veux vous sauver... Je vous sauverai !
— ( >n ne sauve eeui qu'on aime qu'en se donnant à cul ' répondil «'.lande presque brutalem
— Et si je vous donne le meilleur de ma ■
... demanda Hélène avec passion. Si je vous
lionne tout ce que j'avais gardé, pour moi seule.
de ma vie?... Si je vous donne mon âme, qu^ riez-voua désirer?
Sous son regard volontaire, chargé de défi, il baissa la tête, saisi de honte.
— Pardonnez-moi... murmura-t-il... Je ne suis pas digne de vous... Je me livre à vous... Que me prescrivez-vous...? Que voulez-vous de moi?...
— Ce que je veux?... fit-elle. Que vous réalisiez votre destin. Vous avez créé de belles œuvres... vous pouvez en créer de plus belles encore, et de plus puissantes... Vous nous les devez... Le génie d'un artiste est le trésor commun... Il n'a pas le droit de le dilapider !
— Je n'ai pas de génie ! répliqua Claude.
— Vous en avez... Vous en aurez... Mettez dans une œuvre toutes les puissances qui sont en vous, jusqu'à votre douleur, et vous aurez du génie !... Je veux vous voir aimer votre travail... Vous l'avez quitté, vous le reprendrez... Vous lui donnerez toute votre âme... En la lui donnant, c'est à moi que vous la donnerez... Dans vos livres, j'ai le droit de vous aimer... mais pas autrement, pas ailleurs !... Vous les écrirez en pensant à moi... Je vous verrai chaque jour... Mes yeux interrogeront les vôtres, qui ne mentiront pas... Je veux que chaque jour vous pensiez, vous luttiez, et que le premier livre qui naîtra de votre plume soit à la hauteur de mon attente !...
— A quoi bon?... fit Claude, avec un geste de lassitude. Comment aimerais-je mon œuvre?... Mon cœur n'est plus à moi !
— Vous l'aimerez, si vous faites d'elle ce que je veux qu'elle soit ! s'écria Hélène avec force.
— Mais quoi?... mais quoi?... demanda Claude avec désespoir.
— L'enfant, l'idéal enfant de notre amour !... Si nous ne pouvons abolir ce qui nous a liés l'un à l'autre, essayons du moins de le sanctifier comme se sanctifient toutes les unions !... Votre œuvre sera notre douleur, notre pensée, notre sacrifice, notre victoire !... A ce prix seulement, et seulement sur ces sommets, nos cœurs ont le droit d'être l'un à l'autre!... Me comprenez-vous, Claude?...
— Je vous comprends... Je vous admire..., ditil à voix très basse, après un long silence, avec une sorte d'accablement et de soumission désarmée. Oui, vous me faites connaître une grandeur et une noblesse que mon âme ne soupçonnait pas... Serai -je jamais assez fort pour vous suivre?... Je ne sais... En cet instant, tout mon être n'est que désespoir... Mais j'essaierai... je vous jure que j'essaierai... La route est longue, dure, mais vous me tendrez la main... Je tâcherai de vous suivre... Hélène!... Hélène!... Je vous aime jusqu'à l'adorai ion '...
— Maintenant, fit-elle comme si elle n'avait pas entendu ses derniers mots, maintenant, voici quel Berment jVxige de vous... Jamais plus, jamais, vous entendez, jamais plus vous ne me parlerez de votre amour... Jamais vous ne prononcerez un mot qui i que entre nous... voilà ce qu'il faut me jurer !
— Ah ! cela, non !... s'écria Claude avec un mouvement de révolte. Ne me le demandez pas... je ne pourrais pas !
— Il le faut, répéta Hélène... Il le faut... ! C'est pour moi que je vous le demande... comprenezvous?... pour moi!... Je vous ferai un aveu qui me livrerait à vous si vous aviez le cœur bas... C'est que je ne suis pas sûre de moi, Claude !... J'ai peur des mots trop doux qui font chanceler mon âme !... Songez qu'après la faute, je n'aurais plus qu'à mourir... Protégez-moi !... Écartez de moi ce danger... C'est votre secours que j'implore!... Je vous en supplie, au nom même de l'amour que vous me portez, et qui ne peut vouloir ma perte, jurez que jamais plus vous ne me parlerez d'amour !
Il demeurait frémissant, égaré, tremblant, sous le regard de la jeune femme. Elle lui prit les deux mains, et, approchant son visage du sien, elle répétait :
— Jurez !... Jurez !...
Il la regardait, et il lui semblait que sa volonté tourbillonnait, s'abîmait, se noyait dans ces grands yeux limpides, douloureux, éclatants de franchise, de passion et de volonté.
— Jurez !... jurez !... répétait-elle.
— Je jure..., murmura-t-il enfin.
Dans un geste soudain, presque emporté, elle lui saisit les tempes entre ses deux mains, et lui posa sur le front un baiser violent. Puis elle courut à la fenêtre, l'ouvrit, et, tandis qu'il demeurait inerte, anéanti, elle appelait, d'une voix haletante :
— Pierre !... Pierre !... Mon chéri, viens vite !... Ton grand ami est là !
Des jours passèrent, dont Claude ne sentit pas la fuite ; il les vécut sans savoir qu'il vivait. Le soleil de juillet brûlait la terre desséchée. La chaleur exaspérée de l'été jurassien semblait rayonner de mille foyers épars. Chaque buisson des pâtures devenait un brasier. Un sommeil de feu engourdissait la glèbe. L'âme du jeune homme était dévastée de soleil et d'amour. Le serment qu'il avait dû prononcer s'était perdu dans l'ombre de sa pensée. De cet entretien avec Hélène, qui eût dû lui laisser plus de désespoir que de joie, il ne gardait qu'un souvenir : celui des mots par lesquels elle avait avoué sa faiblesse. Parfois, cependant, il se disait vaguement :
— A quoi bon?
Mais ce découragement sentimental ne faisait que glisser en lui. L'ivresse demeurait la plus forte. Il était à Time de ces heures où l'être est altéré de pureté et croit à la possibilité d'un lien idéal. Le mois qu'il venait de passer aupivs d'Yvonne de Forges l'avait accablé de dégoût. Il n'avait pu retrouver auprès d'elle les anciens élans. Les caa ne lui suilisaient plus. Si violent, si ardent
que fût le parfum de cette chair infatigable, il ne s'en contentait plus. Il avait appris un autre amour, plus malaisé à satisfaire, et dont on ne peut se déprendre lorsqu'il vous a saisi : celui qui s'attache au plus profond de l'âme, à la vie intérieure, au mystère de la pensée. C'est ainsi qu'il aimait, et qu'il était aimé ; et il s'abandonnait à l'illusion que jamais il ne désirerait au delà.
Pour tous ceux qui partageaient sa vie, son retour avait été une fête. On l'entourait, on le choyait, avec cette tendresse émue et prudente dont on admire et dont on escorte la première sortie d'un convalescent.
— Tu as bien fait de revenir!... lui disait Olympe.. Les heures me deviennent lourdes. Moi qui mettais mon orgueil à ne pas vieillir, je sens que chaque jour m'ajoute maintenant une année !
Il se récriait, mais elle haussait gaiement les épaules.
— Pourquoi protester, mon grand?... Je sais ce qu'il en est et je ne me plains pas. Je t'assure que si tu me tiens la main aux derniers instants, je m'en irai avec confiance, et je remercierai Dieu de ce qu'il m'a donné !
Parfois il la taquinait :
— Vous croyez en Dieu? Vous y croyez vraiment ?
— Comme à la lumière ! s'écriait la vieille fille. Il est la seule explication de la vie, la seule consolation à toutes nos souffrances, le seul espoir.
— Heureux ceux qui peuvent croire ! répon-
BELÊNE JARRT 183
dait Claude. Mais quand notre raison s'y refuse?
— Fais taire ta raison, laisse parler ton cœur. Je suis sûre que lorsque tu aimes, tu crois en Dieu !... La foi est l'amour suprême, et c'est pourquoi on en découvre un peu au fond de tous les amours... Dion Beul peut te promettre que tu retrouveras au delà de la mort ceux que tu as aimés dans la vie.
De telles paroles versaient une nouvelle angoisse dans l'âme de Claude. L'amour ne lui donnait pas la foi, mais la tristesse de ne pas la pos- Béder. Il éprouvait cet état de mysticisme et de spiritualité latente qui forme l'atmosphère des grandes adorations lorsque la pensée charnel k* ne s'y mêle pas ; et, comme si son cœur eût été surchargé de tendresse, il éprouvait des sympathies plus chaudes, plus nombreuses, qui touchaient à plus d'êtres.
Il se levait, le matin, aux premiers rayons du jour. Dès quatre heures, le soleil tombait sur son lit. 11 descendait. La maison était silencieuse, fraîche : Beul il laissait Bes fenêtres et ses volets ouverts. Les autres pièces étaient obscures, traées, comme par des flèches, de minces rais éclatants qui filaient par les fentes des persiennes. Tous dormaient encore. Seul 1»' vieux Padsa était déjà debout. Ou entendail ses sabots sur I.gravier, dans les allées du jardin : il se couchait avec 1<> jour e1 se levait avec lui. Son visage de casse-nois.'U'' se plissait de satisfaction quand il apercevait Claude. Il L'estimait beaucoup p
qu'il se levait aussi tôt que lui. Cassé en deux, tordant sa tête pour regarder son maître, avec son menton en galoche toujours couvert de salive et son long nez maigre incliné sur sa lèvre, il ressemblait aux gnomes des légendes bretonnes. Il parlait intarissablement, sans observer si son interlocuteur l'écoutait.
— Salut bien, monsieur Claude, salut bien !... Beau temps, oh ! on ne parle pas de ça !... J'ai entendu chanter la caille dans les blés, on ne parle pas de ça... Il y en aura cette année !... Vous chassez, bien sûr?... On ne parle pas de ça!... Je connais un beau levraut en dernier des maisons, on ne parle pas de ça...
Aussi longtemps que Claude consentait à demeurer près de lui, il discourait. Quand son maître le quittait, comme si son élan l'eût emporté, il prononçait quelques phrases encore, entremêlées de ses éternels : « On ne parle pas de ça !... » Son silence même grommelait et résonnait sans trêve. Au début, Claude éprouvait un peu de dégoût pour lui. Maintenant, il se sentait plein d'une affectueuse pitié. Il provoquait les confidences du vieillard, lui portait du tabac, le questionnait sur son passé. Le jardinier avait pour lui l'attachement d'un vieux chien. A qui voulait l'entendre, il répétait :
— Il n'est pas fier, le Claude... Il n'est pas fier !... On ne parle pas de ça !...
Le jeune homme descendait la colline, traversait les prairies, marchait vers le bois. L'herbe,
HELENE JARKY 185
baignée de rosée, était molle, grise, neigeuse. Du fond de la vallée se levaient des brumes qui s'évanouissaient en montant dans l'espace. Les forêts s'enveloppaient d'un halo bleuté. Il allait, dans la solitude et le silence glacé du matin, sous le ciel argenté, soulevé d'un inexprimable bonheur, avec le sentiment vague d'une oppression indéfinie, d'une absence, d'une tristesse apaisée, et qui reviendrait. Mais, sur cette confusion de son âme, flottait une buée de joie.
Vers neuf heures, il revenait, d'un pas plus rapide : son petit élève l'attendait.
Depuis son retour, Pierre le considérait parfois avec un peu d'inquiétude, redoutant encore quelque mystère. Il n'avait pas admis ce brusque départ, sans avis, sans adieu. Comme s'il eût volontairement résisté à son affection, par crainte dHine déception nouvelle, il se montrait maintenant moins confiant, plus réservé, plus silencieux aussi. Il observait son maître ; il attendait, avant de lui rendre tous les témoignages de sa tendresse passée. Claude, qui apercevait aisément les détours de cette âme transparente, s'efforçait de la reconquérir. Il y parvint au bout de quelque temps, quand aux leçons de latin il eut imaginé d'en ajouter d'escrime. Aussitôt l'enfant s'épanouit. Ce jeu lui parut le plus beau de tous ceux qu'il connaissait. La bicyclette même lui semblait moins captivante !... Tenir un Qeurel !... Apprendre à combattre !... Ce fut un enivrement. Il ne résista plus à celui qui lui procurait cette joie, et il rede-
vint avec lui ce qu'il était naguère. Le hall d'entrée résonnait sous les appels de pied, s'emplissait d'un cliquetis d'armes, amplifiait, comme une grande caisse de sapin, les ordres de Claude :
— Battement, coup droit !... Battement, doublez !... Trompez le contre !... Une, deux... Un coup droit...
Sérieux, tendu, les sourcils froncés sous le masque, s'appliquant à bien faire les mouvements, à serrer le jeu, à accélérer sa détente, le petit Pierre se passionnait pour ces exercices, sans en éprouver la monotonie.
— Quand pourrai-je faire assaut? demandait-il.
— Pas avant six mois... au moins !... Et encore, ce ne sera pas très sérieux. Il faudrait un an de leçon avant de commencer.
— Je voudrais tant vous battre !... déclarait Pierre, les yeux brillants.
— Sois tranquille, tu me battras, quand tu seras devenu un grand jeune homme, et que je serai un vieillard tout édenté, tout chauve, tout tremblotant.
— Vous ne serez jamais si laid ! affirmait le petit.
— Qu'en sais-tu?
— Ce n'est pas possible ! reprenait Pierre, blessé dans sa tendresse.
— J'aurai une perruque, un tuteur, et un râtelier !
— Oh !... si je pouvais vous battre, pour me venger !...
HÉLÈNE JAIUtY 187
— Il faut donc prendre la leçon, pendant très longtemps... Allons, en garde !
Et les exercices recommençaient, sous l'œil amusé de tante Olympe qui parfois venait voir s'escrimer « les enfants », comme elle disait.
Souvent, l'après-midi, Robert Jarry invitait Claude à l'accompagner en forêt. Il lui faisait connaître des coins ignorés, de petites sources d'eau pure jaillissant entre les rochers, des clairières roussies par le soleil, pleines de framboisiers et de fraisiers. Jamais il ne l'interrogeait sur les raisons de son départ, de son séjour à Paris, de son retour. Il s'efforçait de le distraire, de lui donner le goût de la marche, de l'intéresser à la vie puissante des choses ; Claude lui était reconnaissant de cette amitié virile, de son dévouement et de sa discrétion. Tous, il le sentait, s'étaient mis d'accord pour lui faire une existence occupée et heureuse, et pour le rattacher à ce sol dont il était le fils, dont celle qu'il aimait voulait qu'il devînt l'interprète. C'était d'elle, il le devinait, que venait cette sorte de mot d'ordre. Elle veillait sur lui, elle créait autour de lui cette atmosphère de sympathie, d'indulgence et de douceur ; et tout ce que lui portaient les heures, il le recevait comme un don de l'amour.
Les soirées étaient si chaudes qu'ils les passaient dans le jardin, sous un berceau de roses qui versaient sur eux leur parfum. Olympe Morize et son adversaire faisaienl trêve à leur jeu coutumier ;
ils savouraient tous les quatre le calme illimité de la nuit, aux clartés d'une lune ardente qui bleutait les prairies et dorait la cime des forêts.
Les premières fois, Hélène était venue, avec le sentiment qu'elle ne devait rien changer aux anciennes habitudes, mais avec une anxiété qui parfois l'étreignait jusqu'à l'oppression. Elle avait peur que Claude ne pût tenir sa parole et qu'une expression d'amour ne lui échappât. Qu'auraitelle fait alors?... Mais quand elle vit qu'il l'abordait avec une tendresse presque craintive, quand elle put croire qu'il s'était soumis, qu'il acceptait le sacrifice, et que, pour écarter d'elle la souffrance, il savait se maîtriser et se taire, elle accueillit la confiance qui ne demandait qu'à renaître en elle, et une gratitude heureuse vint s'ajouter à tout ce qu'elle éprouvait pour lui. Elle lui avait dit vrai lorsqu'elle lui avait affirmé que ses sentiments pour son mari n'avaient pas changé. Elle l'aimait, parce qu'elle l'avait toujours aimé, parce qu'il était le père de son enfant, parce qu'elle ne connaissait pas de caractère plus généreux, plus droit, plus fort que le sien ; c'était une affection inébranlable, qui se mêlait si étroitement à tous les éléments de sa vie que ni les années ni les événements ne pouvaient l'atteindre. Et c'est dans cette fidélité à tout son passé et à tous ses devoirs qu'Hélène trouvait une excuse à son amour pour Claude. Car elle le chérissait plus ardemment qu'il n'avait pu le soupçonner après l'aveu, plus violemment peut-être qu'elle ne le croyait elle-même. Mais elle se disait,
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dans un inconscient désir de se donner le change : — Si j'avais un frère, c'est là ce que j'éprouverais pour lui !...
Il lui arrivait, au cours de ses méditations, de se demander parfois, si ayant rencontré Claude lorsqu'elle était libre, elle l'eût épousé. Mais elle chassait aussitôt cette pensée et n'acceptait pas d'y répondre : la question ne devait pas être admise puisque la vie ne l'avait pas posée ; et elle repoussait avec la même force toutes les velléités de comparaisons qui essayaient de s'insinuer en elle. La douceur sérieuse de Claude, cette paix un peu mélancolique qu'il semblait goûter, une sorte d'humilité qu'il avait vis-à-vis d'elle, tout lui laissait espérer qu'il avait compris et partagé son rêve d'amitié fraternelle, et que le temps achèverait de le réaliser. Ainsi la sécurité pénétrait à nouveau dans son âme. Pourtant, dans certaines minutes d'abandon, au cours de ces vagues songeries où les êtres les plus conscients cessent de gouverner les pensées qui se forment en eux, mais sans eux, une brume douloureuse s'élevait du fond d'elle-même ; à travers ces obscurités mouvantes se dessinait comme un regret informe : celui que Claude se fût peut-être résigné trop vite... C'était la tristesse d'une victoire trop aisée, ardemment voulue, et cependant un peu redoutée. Un autre être, qu'elle ne connaissait pas, qu'elle ne voulait pas connaître, vivait en elle ; à défaut de l'amour défendu, celui-là sans doute aurait trouvé une joie amère dans le déohirement d'une lutte prolongée ; il eût adoré cette
souffrance, fruit empoisonné de sa passion, mais né d'elle, nourri d'elle, imprégné d'elle... Puis, à d'autres instants, comme des fleuves souterrains qui mêlent leurs eaux dans l'ombre éternelle, un autre courant de pensées, aussi obscur, aussi éloigné de la conscience, venait s'unir à celles-là : c'était un bonheur secret à sentir qu'aucune autre femme, jamais, ne posséderait Claude, puisque son amour présent avait tué en lui le plus violent de ses amours passés... Mais, également troubles, également fugitives, cette anxiété ou cette allégresse s'évanouissaient aussitôt. Elles n'avaient pas la force de traverser l'âme d'Hélène et de monter jusqu'à la région lumineuse où sa raison les eût scrutées. Il ne lui restait de leur passage en elle qu'une lassitude indéfinie et le désir d'un repos immense comme la mort.
Un soir, éclata un de ces orages qui, pendant l'été, déversent en quelques heures des torrents d'eau sur la terre desséchée. Il fallut rentrer et fermer les portes.
— Un piquet, pour n'en pas perdre l'habitude? proposa Olympe.
— J'allais vous le demander ! reprit Robert en riant. Le combat sera chaud : j'ai de l'électricité dans les doigts !...
Alors Hélène et Claude demeurèrent isolés, et, pour la première fois depuis son retour, il la pria de se mettre au piano et de chanter. Devant cette requête, Hélène, un instant, se troubla. Elle éprouva
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l'émotion qui lui serrait la gorge lorsqu'elle devait chanter devant des étrangers. Mais elle domina aussitôt cette faiblesse, et, avec sa simplicité coutumière, elle alla s'asseoir devant l'instrument.
— Que faut-il chanter?...
— Le Lamenta... murmura Claude. Il me rappellera le passé...
Hélène le regarda, d'un long regard. Pourquoi voulait-il réveiller ses souvenirs?... Était-il si sûr de sa force, ou voulait-il la mesurer?... Il soutint la clarté de ses yeux avec tant de douceur et une résignation si désarmée, qu'elle s'en voulut d'avoir hésité. Ses mains se posèrent sur lo clavier, et elle redit le chant désespéré, de cette voix où semblait palpiter toute la souffrance humaine. Quand elle eut achevé, elle resta un moment immobile, emportée au loin par le pouvoir de la mélodie. Puis, étonnée tout à coup du silence de Claude, elle se tourna vers lui, et elle pâlit en voyant le K'Lrard qu'il tenait fixé sur elle. Il avait les yeux I » 1 * tins de larmes, ardents, égarés ; ses lèvres tremblaient ; il frémissait, tendu vers elle, et elle eut l'impression qu'il allait, oublieux de tout, lui crier une fois de plus son amour. Epouvantée, elle se leva ; à voix basse, elle lui dit :
— Claude!... Claude!... Je vous en Bupplie... Revenez à vous !
Elle devina sa réponse :
— Je ne peux plus... .1,- vous...
— Vous avez juré... Taisez-vous !... lit-cllr de la même vois basse el violente.
Il dit encore :
— Je ne peux plus, Hélène, je ne peux plus !...
— Vous avez juré !... reprit-elle. Voulez-vous ma mort?
Il ne répliqua pas et la regarda, du même regard fixe et brûlant, tout chargé d'un invincible amour.
Se détournant alors, elle fit quelques pas en chancelant jusque vers la fenêtre entr' ouverte, et elle respira l'air nocturne comme un mourant boirait un élixir de vie. Après quelques instants, elle marcha vers les joueurs, calme en apparence, mais aussi pâle que si tout son sang avait abandonné ses veines.
— Il ne pleut plus, dit-elle... Le ciel est pur... On voit les étoiles. Si nous sortions un peu?... L'orage m'a brisée...
Lorsque la maison fut toute plongée dans le sommeil, Claude quitta sa chambre, descendit furtivement, et sortit par la petite porte qui donnait sur le jardin. La lune était si brillante et si pure qu'elle semblait remplir le ciel de clarté. Entre les buissons, dont elle allongeait les ombres sur le sol argenté, Claude descendit la colline. Puis, par le sentier qui coupait les champs, il marcha vers le village. Une fois de plus, sans conscience, sans pensée, il obéissait à son amour.
Sa vie était là-bas, dans la calme et blanche maisonnette où reposait celle qu'il aimait. Il passa devant toutes ces demeures closes qui abritaient de rudes existences lassées. Un sentiment d'envie le pénétrait... Être un de ceux-là, qui n'ont de tendresse que pour leur terre, et qui peuvent dormir sans angoisse, lourdement, profondément, lorsqu'ils se sont, tout le jour, courbés sur ell«> !... Être un de ceux-là, qui n'ont pas de rêves, dont le cœur est sans détour et pour qui le déroulement des saisons forme le code impérieux d'une vie à jamais identique !... Le silence et la paix do la nuit rendaient plus sensible à Claude le tumulte
de son être. Il allait, machinalement, sans savoir pourquoi, vers la demeure élue.
Comme il passait devant une grange entr'ouverte, il entendit sortir de l'ombre de rauques soupirs. Il se pencha, s'arrêtant une seconde. Il perçut alors un rire énervé, des mots entrecoupés, puis un cri de volupté... Le cœur battant plus fort, les tempes en feu, il continua sa route. L'image physique de l'amour se représentait à lui. Valet d'écurie, fille d'auberge... Qu'importe?... Ils unissaient leurs lèvres, ils étaient heureux... Tous sur terre avaient droit à l'amour : fallait-il qu'il en fût seul privé?...
Lorsqu'il arriva devant la maison des Jarry, il eut la gorge serrée par l'émotion qui le paralysait, jeune homme, à l'heure de ses premiers rendezvous. Avec une amertume douloureuse, il songea qu'il ne donnait désormais de rendez-vous qu'à son rêve, et que celle qu'il aimait ignorait sa présence.
Un haut tilleul s'élevait sur le bord de la route. Il fleurissait, et une odeur de miel chaud coulait dans l'ombre autour de lui. Sous son feuillage épais, Claude s'assit sur un petit mur de pierre. Un chat qui rôdait en chasse s'enfuit d'une course preste et veloutée. Claude appuya la tête au tronc de l'arbre et son regard ne quitta plus la claire demeure, dorée par la lune. Tandis qu'il était là, immobile, un élan intérieur, violent et désordonné, le jetait vers Hélène. En quelques instants s'étaient évanouis ces songes chimériques de pureté, de
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spiritualité, dans lesquels s'était bercée son âme pendant près d'un mois. Pendant qu'elle chantait auprès de lui, pour lui, il avait senti brusquement qu'il l'aimait, non seulement comme une idéale amie, mais comme une femme, pour sa grâce simple et noble, pour la netteté de son long regard transparent, pour le charme unique de ses gestes et de ses attitudes, pour sa voix, — pour sa beauté. L'homme, en lui, s'était éveillé. A l'amour s'ajoutait le désir ; et c'était de désir qu'il frissonnait maintenant, devant cette porte close et ces fenêtres obscures, dans ces parfums trop forts qui l'étourdissaient, dans l'ardent silence de cette nuit qui l'enveloppait d'haleines amoureuses.
Comment ne devinait-elle pas sa présence?...
11 lui semblait que cet appel de toute sa volonté tendue était assez puissant pour qu'elle le sentit retentir en elle. Il regardait sa fenêtre, avec l'impression qu'elle allait tout à coup s'ouvrir doucement et qu'Hélène paraîtrait, troublée, irritée peut-être, mais succombant à l'amour, pour lui jeter au moins un sourire, une prière, un baiser !...
Si intense était sa rêverie que le temps s'abolissait. A peine entendait-il, de quart d'heure en quart d'heure, le chant des cloches s'élever et mourir.
A de rares instants plus lucides, il s'accusait de folie. Puisqu'elle ne trahirait jamais, puisque l'amour qu'il avait pour elle tirait sa grandeur de ce qu'il la savait incapable d'y céder, puisqu'il
l'aimait pour cette pureté qui disait : « Non !... » au désir, pourquoi ne pas fuir définitivement après cette expérience désastreuse, et ne pas écraser enfin sous la distance et le temps ce qui ne pouvait pas survivre?... Mais il sentait aussi que sa volonté demeurait impuissante et que rien ne le sauverait. Il ne pouvait guérir, car il tenait à sa souffrance : elle était quelque chose encore de son amour !...
Hélène dormait dans sa fière innocence : il se l'imaginait, avec l'ombre des cils sur sa joue et ses cheveux blonds qui couvraient son front, pareille aux Madones des vieux peintres italiens. Elle avait ce sourire navré de tendresse, et l'on eût voulu s'agenouiller près de son repos. Entre ses bras, qu'il eût été doux de mourir !...
La lune pâlissait, la nuit était moins dense et l'œil commençait à en pénétrer l'épaisseur. Le monde, redevenant visible, semblait grandir à l'infini. Déjà les toits de zinc sortaient de l'ombre et apparaissaient gris et pâles. Le sommet des forêts se dessinait sur le ciel... Lorsque Claude aperçut l'aube naissante, il frissonna, saisi d'un froid soudain, stupéfait. Les heures avaient passé. Il avait, sans relâche, fiévreusement, tourné, retourné les mêmes pensées, les mêmes images, devant ces fenêtres fermées. Sans doute Hélène dormait encore... Elle ne saurait jamais qu'il était demeuré toute une nuit si près d'elle, aimant comme une part d'elle-même la maison qui l'abritait !...
Tout à coup, des volets s'ouvrirent chez un
HKLÈNE JAKHY 197
voisin. C'était un douanier qui s'apprêtait au départ. Claude, précipitamment, se leva. Redoutant d'être aperçu, s'il suivait la route, il franchit un petit mur, sauta dans un pré et, coupant à travers les pâturages, longeant les blés et les avoines, mouillé jusqu'au genou par la rosée, il marcha en ligne droite vers son logis, sous le ciel qui peu à peu s'éclairait.
Lorsqu'il arriva au jardin, il avisa Padsa qui, debout près de la porte, son couteau dans une main, du pain et du fromage dans l'autre, déjeunait en regardant l'herbe. Il leva la tête au bruit des pas et s'émerveilla :
— Oh ! c'est déjà vous, monsieur Claude?... On ne parle pas de ça !... Vous êtes allé ramasser des collets?... On ne parle pas de ça!... Beau temps, hein?...
— Je suis trempé, je vais me changer..., répondit Claude pour esquiver l'entretien.
Et, tandis que le vieux marmonnait : « Les pieds mouillés... On ne parle pas de <;;| •••• ", il monta rapidement dans sa chambre et se jeta but son lit, fiévreux, l'âme dévastée.
Pendanl cette nuit qu'il avait passée n près d'elle, Hélène n'avail cessé de Bouger à Claude. Jamais, pas même à la minute d<> L'aveu, «'lie n'avait Benti l'invincible violence de leur amour autant que dans le regard qui s'était tout à coup appuyé sur elle, comme une ardente et muette imploration. Comment avait-elle pu croire qu'il
se fût apaisé?... Elle avait tant désiré cette paix sans luttes et sans tentations qu'elle avait pris une apparence momentanée et trompeuse pour la plus impossible des réalités. A peine concevait-elle comment elle avait pu s'égarer ainsi. Elle se disait maintenant, avec un mélange de terreur, de désespoir et de joie :
— Il m'aimait trop pour renoncer si vite à son amour !...
Et elle reconnaissait ce qui lui avait donné le change : dans le bonheur du retour, dans la douceur de leurs entrevues renouvelées, dans l'ivresse d'être aimé aussi, il avait trouvé un enchantement qui l'avait engourdi. Quelque chose l'avait soulevé au-dessus de la vie, et il s'était abandonné à ce flot de pureté. Puis ces influences s'étaient dissipées peu à peu ; et, abattant les derniers obstacles, l'amour, une fois de plus, avait triomphé.
Elle ne se demandait pas :
— Que vais- je devenir?
Elle se demandait :
— Comment va-t-il vivre?
Ses sentiments la portaient toujours au delà d'elle-même, et elle était la dernière dans toutes ses pensées. Sur ce qu'elle éprouvait, elle ne s'arrêtait pas, elle ne voulait pas s'arrêter. Elle savait que le seul moyen d'ôter leur force à nos passions, c'est de ne pas nous complaire à les évoquer. Puisqu'elle ne devait pas entretenir en elle cet amour, elle ne se demandait même pas
s'il survivait. Elle ne voulait pas le connaître. Il lui demeurait étranger. Lui résister, c'eût été lui concéder l'aveu de son pouvoir. Chercher des raisons de le repousser et des armes pour le vaincre, c'était encore penser à lui, et c'était trop. Mais faire la nuit sur lui, l'oublier, se représenter la vie à venir toute semblable à la vie passée, tel était le plus simple et le meilleur devoir.
Parfois elle frémissait de tous ses membres, ses lèvres se desséchaient, altérées peut-être de la caresse qu'elles avaient donnée une fois ; ses paumes la brûlaient, et elle les appliquait contre le drap pour qu'un peu de fraîcheur descendit en elles ; une brusque oppression, pendant une seconde, coupait sa respiration ; pendant que des lueurs traversaient l'espace devant elle, elle éprouvait une angoisse aiguë, faite de désir et d'effroi. Mais sa volonté plus forte ne s'arrêtait pas sur ces défaillances physiques : si elle ne pouvait encore imposer silence à sa chair, du moins pouvait-elle ignorer ses appels. Sa pensée demeurait très haute, limpide et sans orage. Elle songeait aux moyens de sauver celui qu'elle s'accusait d'avoir perdu. C'était le cri obstiné de son cœur : « Je le sauverai !... Je le sauverai !... » L'amour, qui jamais n'avoue ses défaites, trouvait ce détour pour s'exprimer et se satisfaire. La femme ne peut aimer sans s'offrir comme victime. Qu'elle sacrifie à l'amant sa virginité, son honneur ou son devoir, elle trouve dans ce don la plus âpre et la plus merveilleuse des joies.
Mais aller jusqu'au sacrifice de l'amour même, rêver de consacrer ses jours à l'être aimé pour tuer en lui la passion qui absorbe sa vie, le guérir en s'exposant au danger, comme l'infirmière qui meurt près d'un malade du mal dont elle l'a guéri et qu'il lui a donné, c'est, pour des âmes d'une certaine qualité, l'offrande la plus totale et la plus enivrante ; la communion des pensées, le vertige du baiser, ne sont rien auprès de cette immolation presque religieuse ; sous le cilice, au milieu des macérations et des tortures, dans l'anéantissement de leur personnalité, c'est ainsi que les mystiques sentent couler en elles la caresse de Dieu. Et c'est vers cette sorte d'amour qu'Hélène était emportée.
Dès lors, elle se consacra toute à lui.
Lorsqu'ils se retrouvèrent, le jour suivant, il comprit, au coup d'œil inquiet dont elle l'enveloppa, qu'elle voulait savoir s'il avait souffert, s'il avait lutté. Il lui serra la main en tremblant ; elle lui répondit par une pression un peu longue, comme si elle eût tenté de lui communiquer sa résolution, sans sourire, sans détourner les yeux. Il avait redouté sa colère, et ce regard ne lui déclarait qu'une amitié plus miséricordieuse, secourable et vigilante. Il sentit qu'elle l'aimait toujours, mais que rien n'abattrait l'obstacle qui les séparait. Pendant quelques secondes, il souhaita d'être digne d'elle. Il se dit :
« Il est plus beau de renoncer... puisque aussi bien c'est impossible !... »
Et, comme répété par un écho, le même mot sans cesse résonnait en lui :
« Impossible..., impossible... »
En admirant la force d'Hélène, il s'en irritait pourtant. Moins maîtresse d'elle-même, moins asservie à son idéal, elle eût cédé à l'amour. Mais
l'eût-il aimée de même, si elle s'était montrée semblable aux autres?... Il la considérait. Ses pensées ne pouvaient s'enchaîner et s'agitaient en tumulte dans son âme obscure. L'idée qu'en d'autres circonstances Hélène eût pu être sienne triompha tout à coup. Un vertige sensuel s'empara de Claude. Il la dévêtit du regard, et il vit, avec l'intensité d'une hallucination, la chaste beauté de ce corps, flexible et clair, comme une longue fleur. Il imagina son sourire douloureux, et le soupir brûlant qui devait s'échapper de ses lèvres au moment de la suprême étreinte. Il la devinait virginale, pâlissant peut-être en sacrifiant sa pudeur, et fermant lentement ses yeux trop limpides, pour ne succomber que dans l'ombre. Tout son être se soulevait, se tendait vers elle... Et, soudain, revenant à la réalité, il rencontra de nouveau son regard : elle avait suivi sur son visage les marques du délire qui le bouleversait, ses yeux s'étaient obscurcis, l'angoisse creusait ses traits ; elle le considérait avec désespoir, et un reproche passionné frémissait sur ses lèvres... Alors il baissa les yeux. Il se sentit rougir et il eut honte de lui-même. Avec dégoût, avec horreur, il se disait :
« Je l'ai souillée !... »
Puis il se demandait, dans un sursaut d'épouvante :
« A-t-elle deviné les images que je contemplais? »
Éperdu, il la considéra avec tant d'humilité qu'elle en fut touchée. Son regard s'éclaira d'une nouvelle douceur. Il semblait lui dire :
« Courage ! J'ai pitié do toi. Ma force ne t'abandonnera pas ! »
Intérieurement, Claude lui parlait ; et il entendait sa voix qui lui répondait. Ils échangeaient ainsi, dans le silence, un dialogue muet :
— Je t'aime jusqu'à vouloir mourir! disait Claude. En dehors de toi, il n'y a plus de vie pour moi !
Mais il savait ce qu'elle eût répliqué :
— Il faut que tu vives pour que je continue ma vie. Mon salut me viendra du tien !
— Je n'ai pas de courage.
— J'en aurai pour nous deux.
— J'aime trop mon amour pour renoncer à lui.
— L'aimes-tu assez pour détruire la vie de celle que tu aimes?
— Que dois-je faire?... Oublier? Je ne peux!
— Non pas oublier, mais purifier. On peut aimer avec son âme. Un tel amour nous est permis, si nous savons le mériter.
— Je ne peux. Ma vie est vide. Aucun devoir ne marque ma route.
— Ton art t'en imposera.
— La force me manque.
— Je te la donnerai...
Peu après, comme ils s'étaient réunis tous quatre autour de la table couverte de gâteaux et de ces douceurs dont les maisons provinciales gardent le secret, Robert Jarry dit tout à coup à Claude :
— Eh bien ! voyons, quand te remets-tu au travail?
L'écrivain haussa les épaules.
— La flemme...
— C'est un paresseux, déclara Olympe Morize. Depuis son retour, il n'a pas ouvert un livre. Ah ! ce maudit Paris !... Si j'osais dire tout ce que je pense !
— Dites, tante, dites !
— Non, je ne le dirai pas, répondit la vieille fille. Je ne le dirai pas... Mais je le déteste, ton Paris !... Tu ne peux pas y vivre, et tu ne peux pas t'en passer... Tu en reviens plus désemparé que tu n'y étais parti !... Tu viens à nous, ce n'est pas que tu nous aimes, c'est que tu étais trop malheureux là-bas !
— Vous êtes pourtant tout ce que j'aime, dit Claude.
— Pourquoi donc songes-tu sans cesse à ce que tu as laissé ailleurs?
— Je n'ai rien laissé, fit-il encore. Je n'ai rien derrière moi.
— Alors, travaille !...
— Mais oui, s'écria Robert Jarry. Mets-toi vite à l'ouvrage !... Fixe-toi un but... Tu t'ennuies, ici. Le travail seul peut te rendre ta gaieté. Travaille !...
Claude les écoutait, en souriant un peu, avec une amertume au fond du cœur. « Faut-il que nous soyons impénétrables les uns aux autres, se disait-il, pour que ceux qui vivent avec nous demeu-
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rent si étrangers à nous !... » On ne devinait pas son amour et ses souffrances. Sa tristesse passait pour de l'ennui, ses rêveries désespérées pour du désœuvrement... Il fallait s'en féliciter, au surplus !... Mais quelle fausseté dans les diagnostics les plus affectueux !...
Il leva un peu les yeux et regarda Hélène. Renversée en arrière, la tête appuyée au dossier de son fauteuil, elle plongeait son visage dans l'ombre et l'on n'en pouvait apercevoir l'expression. Dans le silence, sa voix s'éleva, grave et lente :
— Votre tante et Robert ont raison, dit-elle. Notre vie ne tire son sens et sa valeur que des occupations qui la remplissent. Vous êtes seul : le travail est votre devoir. C'est aussi le remède à toutes les tristesses, à tous les maux d'imagination. C'est Tunique moyen d'acquérir des forces contre la solitude, contre la rêverie, contre nousmêmes. Il faut travailler !
— A quoi?... Mais à quoi?... demanda Claude.
— Je connais, reprit-elle sans lui répondre directement, je connais, et tous ici connaissent un paysan qui habite l'Abbaye. Il s'appelle Francis Michaux. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, qui a fait de bonnes études au séminaire, puis ne s'est pas senti assez sûr de sa vocation pour accepter la prêtrise. Il s'est marie et a voulu redevenir un campagnard. Il n'a que peu de champs et les cultive Lui-même. De treize enfants qu'il a eus, sept sont morts, un de ceux qui restent est sourd-muet, deux filles sont in-
firmes, trois seulement sont valides. La vie de cet homme a été un martyre. Il adorait ses petits ; il a travaillé et il travaille encore comme aucun forçat n'y sera jamais condamné. Il est intelligent, presque lettré ; il a conscience de toutes ses souffrances : ce n'est pas un de ces êtres primitifs, durs d'écorce, dont la sensibilité ne s'émeut que lourdement et grossement... Le croyez-vous malheureux?
— Il a de quoi l'être... fit Claude.
— Il ne l'est pas ! déclara Robert. Il ne l'est certainement pas !
— Malheureux, le Francis?... reprit Olympe Morize. Il a bien trop la foi pour être malheureux !
— Il a la foi, et il est heureux, continua Hélène. Mais ce n'est pas sa religion qui lui donne son bonheur. C'est quelque chose de plus désintéressé que la religion : c'est une sorte d'abdication de sa personnalité devant la nature. Il considère que le monde est bon, que tout a sa raison et obéit à sa loi, et que la souffrance même est utile à l'homme... Il faut le lui entendre dire... Chacune des morts qui ont creusé un vide dans sa maison l'a élevé au-dessus de lui-même. Il est parvenu à une sérénité presque sublime... Savez-vous pourquoi je vous ai parlé de lui?
— Vous me le proposez en exemple? demanda Claude. Il est trop haut !
— Je ne vous le propose pas en exemple, je vous demande d'étudier sa vie et de la raconter. Vous chercherez les raisons de sa force. Vous les
trouverez dans son attachement à son pays et aux idées traditionnelles. Vous les trouverez et vous les comprendrez... Et vous écrirez sur ce pauvre paysan un livre qui pourra devenir la bible de bien des cœurs... N'est-ce pas un beau sujet?
Claude la contempla avant de répondre. Elle s'était un peu penchée, son visage baignait maintenant dans la lumière. Ses yeux semblaient regarder au dedans d'elle-même, comme s'ils eussent contemplé encore le tableau de cette vie. Elle était un peu pâle, avec une expression sérieuse et tendue. Claude sentit à quel point elle devait souffrir de leur amour. Il se laissait aller, elle luttait. Ceux qui l'entouraient la trouvaient toujours égale, attentive, apaisée. A peine soupçonnaient-ils quelque lassitude lorsqu'ils lui voyaient les traits tirés ou les yeux trop brillants. Elle disait en souriant :
— C'est la fièvre de ce trop bel été qui m'abat... Il me dévore comme il dévore la montagne !
Son sourire atténuait ses paroles. Claude seul lisait dans son cœur.
— N'est-ce pas un beau sujet? redit-elle après un silence assez long.
— Très beau..., trop beau..., répondit Claude lentement. Il faudrait, pour toucher à une telle vie, avoir les mains pleines de poésie et se faire une âme semblable à celle-là. L'écrivain doit être le frère des êtres qu'il peint, s'il veut les com-
prendre. L'intelligence n'y suffit pas, il faut la parenté.
— Nous sommes tous les frères de ceux qui souffrent ou qui luttent pour une belle pensée ! reprit Hélène. Tous, nous renonçons à quelquesuns de nos rêves pour nous soumettre à la destinée. C'est le sort commun, le vôtre; j'en suis sûre, comme celui de cet homme. Les circonstances diffèrent, mais le combat est semblable, le triomphe a la même valeur.
Chacun suivait sa pensée. Robert, le premier, parla.
— Tu devrais essayer, Claude. Je ne crois pas que ce sujet dépasse tes forces ; et si la tâche est rude, tant mieux : un artiste ne grandit qu'en se mesurant avec de grands desseins.
— S'il n'est pas écrasé..., répondit Claude.
— Il faut se battre d'abord ! reprit Hélène avec passion. Pour vaincre, il faut accepter le combat !
Puis, comme il se taisait, elle reprit, plus doucement :
— C'est un caprice, si vous voulez. N'avezvous jamais cédé au caprice d'une femme? Pour moi, pour mon plaisir, par curiosité, par vanité peut-être, puisque je vous apporte l'idée, je vous demande de tenter l'aventure. Ne me dites pas non. Je vous conduirai chez Francis. Vous verrez, c'est un bon garçon, simple et pareil à tous. Je lui achète du beurre, des œufs ; nous n'avons pas de conversations transcendantes ; mais vous êtes prévenu, vous l'observerez, je suis sûre qu'il vous
attirera. Vous y retournerez, il prendra confiance, et, petit à petit, votre livre naîtra.
En elle-même, elle se disait :
— Tu travailleras, pour moi d'abord, pour ton œuvre ensuite... Tu seras sauvé quand tu aimeras ta tâche... A fréquenter un être qui a surmonté tous les découragements et tous les désespoirs, tu fortifieras ton cœur !... Tu oublieras ton amour...
— J'essaierai, dit Claude avec lassitude, comme s'il s'abandonnait à une volonté étrangère. J'essaierai...
— C'est bien ! lui dit Robert en lui frappant sur l'épaule. Si tu consens à lutter contre ces neurasthénies d'artiste et de Parisien, tu peux être assuré d'en venir à bout. Tu es un fils des forêts, toi aussi. Quand tu auras repris le goût de la terre maternelle, tu décupleras ton pouvoir. Laisse-toi guider par Hélène... On peut avoir confiance en elle !...
Deux jours plus tard, vers cinq heures du soir, — pour éviter les ardeurs du soleil, — Hélène et Claude allèrent en voiture à l'Abbaye, escortés par Pierre qui pédalait à cent mètres devant eux. La route coupait le plateau grandvallier dans sa plus âpre région. La vue se perdait sur des solitudes roussâtres, dont l'herbe était brûlée par les chaleurs d'août. Le roc affleurait partout, en larges bancs rugueux, coupés de failles. Comme à la suite d'une avalanche, d'énormes blocs de
granit couvraient ces pâtures dévastées. A droite, dans une vaste combe, une tourbière formait une immense tapisserie, bariolée de bruyères et de joncs desséchés, avec des trous creusés dans le sol mouvant et pleins d'une eau noire comme de l'encre. A l'horizon, contre le ciel, une ligne de forêts tournait tout autour du plateau. Aucun être humain ne traversait ce désert de pierre grise. Seul, le crissement des sauterelles remplissait d'un frisson sonore l'air immobile et embrasé.
Claude, sans parler, fixait sur sa compagne un regard qui était comme la supplication de l'amour. Profitant d'un instant où Pierre les devançait de beaucoup, elle lui dit à voix basse :
— Courage, Claude ! Il secoua la tête.
— Je n'ai plus de courage, dit-il sur le même ton. La nuit, le jour, à toutes les minutes, je pense à vous. Je ne me tuerai pas, parce que je suis trop lâche pour renoncer à vous voir, et pourtant je voudrais mourir... Je suis sans force !
— Vous êtes sans pitié ! répondit-elle.
Elle était pâle, et ses yeux étaient cernés d'ombre. Tendue dans sa volonté, elle savait ne pas laisser paraître son trouble ; mais il le sentait en elle, et il devinait la lutte qu'elle soutenait. Il eut honte de lui.
— Pourquoi me supportez-vous près de vous?... Chassez-moi !... Si j'étais loin de vous, vous pourriez guérir !
— Je veux vous sauver !
— Ne craignez-vous pas de vous perdre?
Elle secoua la tête.
— Moi, je ne compte pas, répondit-elle doucement, presque humblement. Ma souffrance est mon châtiment.
— Quelle faute avez-vous commise?
— Celle de me laisser aimer !
Ils parlaient sans se regarder, les yeux fixés devant eux, sur la lande terne et dure. De temps à autre, le cocher sifflait pour encourager ses chevaux. Pierre, à cinq cents mètres en avant, s'amusait à virer sur place. Quand la voiture le rejoignait, il démarrait avec un geste espiègle d'adieu et de défi, et, filant à toute allure, il reprenait son avance.
— Qu'espérez-vous? fit enfin Claude. Que je vous oublie?
— Non..., dit-elle. Mais que votre amour devienne ce qu'il doit être, un sentiment fraternel ; que vous retrouviez le calme et la paix ; que vous viviez près de moi, comme si nous étions
âgés tous deux, avec des souvenirs que nous pourrons chérir, mais tendrement, pieusement, parce que vous aurez su renoncer à des rêves qui sont des folies.
— Et si je n'y renonce jamais?... Si, vousmême, vous reconnaissez qu'il est impossible de me les arracher?... Que ferez-vous?
Il vit que les yeux d'Hélène s'assombriraient. Avec un mouvement violent il se pencha yen «'11'-, et, d'une voix tremblante, il murmura :
— Hélène! Hélène! Qu'avez-vous?... Ce sont mes paroles qui vous ont fait mal?... Ah ! comment croyez-vous que mon amour s'affaiblisse jamais? Il grandirait, s'il le pouvait encore!
— Il faut qu'il meure ! dit Hélène avec passion. Il le faut, Claude !... Le jour où je verrai qu'il est inguérissable, je vous demanderai de partir pour toujours... Et je ne veux pas que vous partiez !...
A un tournant de la route, le lac de l'Abbaye se découvrit. Sur une de ses rives s'élevait une colline qui en dominait toute l'étendue de sa masse rocheuse, abrupte et désolée. Sur l'autre rive s'étendaient de vertes prairies, d'une teinte sombre fécondées par les eaux souterraines. Dans l'ombre de quelques tilleuls gigantesques s'abritait une vieille église, au bord même de l'eau. Rigide et nue, une haute croix de fer sortait d'une dalle de granit. Dans le silence ensommeillé de l'été, toute vie semblait engourdie à jamais; une paix religieuse enveloppait ce pays solitaire ; et le lac immobile, d'une teinte unie et glauque, donnait une impression d'abandon, de renoncement et de quiétude.
— Nous y voici, dit Hélène.
La voiture s'arrêta devant une ferme de mesquine apparence, grossièrement crépie, percée de rares fenêtres. La grange, large ouverte, était vide, et la maison le paraissait aussi. Seule, assise sur un fauteuil, à côté d'un tas de bois, une femme âgée
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se chauffait au soleil déclinant. Ses yeux n'avaient pas de regard : elle semblait ne recevoir aucune sensation du monde extérieur.
— C'est la femme de Francis, dit Hélène. La malheureuse créature a toujours été un peu innocente. Depuis que la paralysie est venue, elle est retombée en enfance... Mais j'ai peur qu'il n'y ait personne... Voulez-vous voir, Romain?
Le cocher, qui répondait à ce nom sonore, ouvrit la porte do la maison et cria :
— Bondzoû à vôt... N'y êt-è personne, iteli?
— Né, bondzoû/... répondit une voix d'homme à l'intérieur. K'it-è ki ffâ? (1)
Et Francis Michaud sortit. Claude, dont l'intéj'était éveillé, fut déçu. Il apercevait un paysan trapu, barbu, les cheveux rudes et désordondans son pantalon de velours, serré par une ceinture de cuir, s'enfonçait une chemise de grosse toile bise, entre-bâillée sur une poitrine velue, cuite par le soleil ; il tenait à la main un morceau de pain et du fromage qu'il mangeait sur la pointe de son couteau. Mais, lorsqu'il vit Hélène, son visage s'éclaira. Il vint à elle sans embarras, et Claude remarqua ses yeux, des yeui d'un bleu trèa pur, dis yeux qui regardaient et qui pensaient. Hélène lui tendit la main.
— Bonsoir, Francis. Tout va bien chei vous?
— Comme en peut aller! lit-il paisiblement. Et
(i) Bonjour à vousL.. N'y .1 -t-il peoonno, par icil — Hé, bonjour... Qu'es 1 ■ e qu'il ta faut?
chez vous?... M. Robert est toujours en forêt? Il parlait avec l'accent chantant des montagnards, en faisant durement sonner les r.
— Et votre femme? demanda Hélène en se tournant vers la paralytique.
— Vous voyez ! fit l'homme. Elle vit !... Tout ce que nous demandons, c'est qu'elle dure comme ça... Pour les autres, elle n'existe plus... Pour nous, c'est elle tout de même.
— Vous avez eu votre part de souffrances dans la vie ! dit Claude avec un mouvement de sympathie.
— Ma part, ma bonne part !... fit Francis en hochant un peu la tête. Puis il continua, presque gaiement : nous retrouverons ceux qui sont partis... Les séparations paraissent longues quand nous les comptons avec nos années... Mais je songe à l'au-delà, et je prends patience.
— Vous avez entendu parler de M. Claude Morize? interrogea Hélène.
— Je l'aurais reconnu à sa ressemblance avec son père ! repartit Francis. C'était un homme, votre père !... Lui aussi a souffert. Il aimait sa femme comme on n'a pas le droit d'aimer une créature. Mais quand il l'a perdue, il a tenu le coup... Nous causions quelquefois, tous les deux... Nous avions des raisons de nous comprendre... Il a fini comme un sage antique...
Claude demeura silencieux, le cœur serré. Il éprouvait une impression singulière à entendre ce paysan, d'aspect si fruste, s'exprimer en homme
instruit, et qui a pensé. En même temps, il sentait, chaque fois qu'on évoquait devant lui le souvenir dt son père, le regret de ne l'avoir pas mieux connu et de ne pas avoir adouci sa vieillesse. Il avait, en ces instants, le remords de l'irréparable ; un désir le traversait d'être, à son tour, un homme, comme disait le montagnard, un homme au sens le plus noble du mot — celui qui ne cède pas à la souffrance et poursuit sa tâche dans la vie.
— Quand vous serez de loisir, je viendrai vous voir, et vous me parlerez de lui..., dit-il.
— Ah ! ce sera avec plaisir ! répondit Francis. Quand vous voudrez... Ces jours, on fait les foins... Mais vous pouvez venir... Si ça vous amuse d'empoigner une fourche, vous attraperez des ampoules, mais vous gagnerez de l'appétit... Moi, je ne demande qu'à bavarder !
Tout en parlant, il continuait à manger, taillant son fromage et son pain.
— Je suis venue vous trouver pour avoir un peu de poisson, dit Hélène. La pêche est-elle bonne en ce moment?
— Elle serait bonne si on avait le temps de pêcher ! répondit Francis. Tout de même, on a quelques perchettes... Allons-nous au vivier?
— Volontiers ! fit Hélène.
— Alors, marchez. Je vous rattrape.
Il rentra chez lui, pour y prendre une épui-
sette et un morceau de toile, et il les rejoignit aussitôt.
— C'est là, entre les joncs, dit-il à Claude.
Mme Jarry connaît l'endroit, et M. Pierre encore mieux.
Le vivier était une grosse caisse de bois, percée de trous, chargée de deux blocs de grès, et qui plongeait dans l'eau du lac, au débouché d'un ruisseau. Tandis que Francis ouvrait la caisse, Pierre y plongeait l'épuisette, avec des gestes attentifs et prestes, et de grands éclats de rire. Hélène et Claude s'assirent sur un tronc d'arbre.
— N'est-ce pas un beau décor à peindre? demanda Hélène. Si vous saviez comme il change avec les saisons !
— Je vous aime..., murmura Claude, d'une voix à peine saisissable.
Hélène frissonna et abaissa lentement les paupières. Tout son visage semblait tendu par l'angoisse. Longtemps, elle demeura ainsi, enfermée dans la nuit qu'elle venait de faire descendre sur elle. Puis, dans un mouvement soudain, elle rouvrit les yeux, se leva et s'approcha du bord.
Francis Michaud avait tiré du vivier sept ou huit petites perches, qui maintenant sautaient sur l'herbe. Pierre avançait la main, puis la retirait avec de légers cris d'effroi.
— Ne te fais pas piquer, chéri ! lui dit sa mère.
— Regarde donc, maman ! fit-il. Francis qui arrache des orties à poignées !... Il n'a pas peur de se piquer, lui !
— Oh ! mes pattes en ont vu d'autres ! répondit le paysan en riant... Il n'y a rien de tel que les orties pour tenir le poisson frais.
— Je suspendrai le paquet à mon guidon, déclara Pierre.
— Et vous direz que vous avez fait bonne pêche, continua Francis avec gaieté. Ce sera vrai : c'est vous qui avez manié l'épuisette !
Il s'en revint vers Claude, qui se leva à son approche.
— Vous goûtez le recueillement de notre petit coin? lui demanda-t-il.
— Recueillement et solitude, répondit Claude. L'hiver doit être effrayant, ici !
— Effrayant, non !... Nous avons notre église, notre cimetière avec nos morts, tout près de nous... On lit, on pense... Toutes les saisons sont belles.
D'un geste large, il embrassa le hameau, ramassé sur un angle du lac. Le soleil était bas sur l'horizon. Les toits brillaient, l'ombre de la colline était longue et bleue. Les cheminées fumaient pour le repas du soir.
— Tenez !... fit-il. C'est du Virgile !...
Et, avec la prononciation un peu emphatique du séminaire, il scanda :
Et jam summa procul ïillarum culmina fumant, Majoresque cadunt altis de montibus umbrœl...
— C'est vrai..., dit doucement Claude. C'est vrai... Cela doit reposer l'âme... J«' viendrai vous voir...
Ils repartirent, dans la sérénité du crépuscule qui endort toutes les lassitudes et verse dans les
cœurs une paix mélancolique. Les criquets ne faisaient plus vibrer l'espace. Au loin, sur la tourbière, s'élevait lentement une brume blanche. Sur le ciel décoloré, les arbres de la route se dressaient silhouettés en noir. Sensible à la tristesse qui s'étendait sur le monde comme l'avant-garde de la nuit prochaine, Pierre pédalait auprès de la voiture, réglant son allure sur celle du petit cheval. Claude se tourna vers Hélène. Elle le regarda d'un long regard suppliant, et elle murmura :
— Ne parlez pas...
Elle abandonnait sa main, lasse et comme découragée, sur la banquette. Doucement, Claude sur elle posa la sienne ; Hélène tressaillit violemment et voulut se dégager ; mais il retint entre les siens ces doigts fins et brûlants, qu'il adorait.
— Laissez-moi !... fit-elle à voix basse. Claude, par pitié, laissez-moi !
Il vit qu'elle avait les yeux pleins de larmes. Bouleversé, il serra plus fortement la main qu'enveloppait la sienne. Hélène essaya encore de la lui arracher ; puis, tout à coup, laissant tomber sa tête en arrière, dans un long soupir de désespoir, pâle, les dents serrées, elle répondit avec violence à l'étreinte qui froissait ses doigts ; et il lui semblait que son amour gémissait en elle comme un enfant blessé...
Une lettre attendait Claude au logis. Le timbre à surcharge exotique le surprit ; comme il ne reconnaissait pas l'écriture, il décacheta rapidement l'enveloppe, et ses yeux se portèrent sur la dernière ligne. Il aperçut un nom qui d'abord lui demeura étranger : Jacques de Fran ville... Qui était-ce donc?... Tout à coup, une image lui traversa l'esprit. Il revit un wagon de chemin de fer, la fuite souple du rapide qui plongeait dans la nuit, un couple de jeunes mariés qui échangeaient un sourire muet. Il se rappela un beau visage ardent, un peu puéril, des yeux sombres, tout un rayonnement de passion et d'adolescence... Comme ils avaient quitté sa pensée, ces amis d'une nuit, qui peut-être avaient deviné sa douleur, et dont la sympathie s'était si généreusement offerte !...
La lettre était datée de Kabat.
Jacques de Franville écrivait à Claude :
Monsieur,
Des mois ont passé depuis l'instant qui nous a permis de nous rencontrer. Peut-être avez-vous perdu toute mémoire des compagnons un peu importuns qui vous ont
imposé, de Paris à Andelot, leur présence et leur conversation. Mais si vous parvenez à vous rappeler ce banal épisode de voyage, permettez-moi de vous dire que nous avons, ma femme et moi, conservé un souvenir très précieux des instants que nous avons passés auprès de vous. Nous avions exprimé le souhait de nous retrouver tôt ou tard, et vous aviez paru consentir à notre désir. Il ne nous a pas abandonnés. Ce serait une grande joie pour ma jeune femme et pour moi qu'il pût se réaliser.
Vous nous avez laissé entendre que vous quittiez Paris, pour aller vous reposer, dans la solitude montagnarde, pendant un temps assez long. Après avoir vécu quelques mois au milieu des forêts, ne croyez-vous pas que vous achèveriez d'oublier Paris et toutes les lassitudes de la vie parisienne en venant vous installer, pour l'automne et l'hiver, dans ce pays de soleil?
C'est de tout notre cœur que nous vous offrons l'hospitalité. Si vous l'acceptez simplement, vous devinez, sans que j'aie besoin de vous l'exprimer, quel plaisir, et même quel orgueil, nous en éprouverions. Nous espérons ardemment, ma femme et moi, que rien ne vous empêchera d'exaucer notre prière, et nous vous appelons, de toute notre puissance, dans notre petite maison, qui n'a d'autre titre à vous recevoir que d'être la maison de l'amitié...
Claude demeura rêveur, ces feuillets à la main. Il se rappelait maintenant, comme s'il les eût quittés la veille, ces enfants qui s'en allaient vers la vie, forts de leur jeunesse et de leur amour. Il retrouvait, dans ses souvenirs, la silhouette de Jacques de Fran ville, grand et svelte, avec la clarté de son visage intelligent et tendre. L'évocation de ce sourire heureux donnait à Claude une amertume. Il y avait si longtemps que le mot gaieté n'avait plus de sens pour lui !... Il connaissait des ivresses sœurs de l'angoisse, mais ni les
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hommes ni les choses n'avaient de quoi tenter sa curiosité, et rien ne pouvait alléger son âme. Avec plus de complaisance, il se rappelait Suzanne de Franville, et ce regard où se devinaient des puissances de rêve et de mélancolie. Son âme, douce et frêle, devait plier sous la souffrance ; elle était femme jusqu'à la fragilité; elle n'aurait pas pu résister à l'amour...
On frappa à la porte. Claude sursauta. C'était la vieille servante qui venait l'informer que le dîner était servi. Il hésita un instant, puis, prenant son parti :
— Non... je suis fatigué... dit-il. Dites à ma tante que j'ai besoin de me reposer et que je ne descendrai pas...
Deux minutes après, Olympe Morize arrivait, inquiète.
— Qu'as-tu, mon grand?... Tu te sens malade? Claude lui prit la main en souriant et y posa ses
lèvres. Puis il garda entre les siens, et il considéra un instant ces doigts secs, ridés, brunis par le soleil et l'air, presque forts comme des doigts d'homme, mais que l'âge faisait trembler.
— Naturellement !... lit-il avec un soupir. Naturellement, vous avez monté l'escalier !... Mais je n'ai rien, rien, rien !... Le soleil m'a donné la migraine ; la route était torride, à l'aller tout au moins, et nous n'avions rien pour nous protéger. Vous savez que le mal de tête m'empêche de manger et comme la lumière me gêne, j'aime mieux
rester ici et me coucher... Demain matin, ce sera fini.
— Tu m'assures que tu n'as rien d'autre, rien de plus? demanda Olympe, encore inquiète.
— Rien..., je vous l'affirme.
— Allons, je vais essayer de te croire !... Veuxtu une infusion chaude?
— Non, non, pour Dieu ! Pas d'infusion chaude par cette chaleur!... Avez-vous des boissons glacées?
Mlle Morize leva les bras au ciel.
— Mon pauvre ami, où diable veux-tu que je trouve de la glace?
— Tant pis !... C'est tout ce que j'aurais accepté !
— Taquin !... Et es-tu content de ta visite à l'Abbaye? Que penses-tu du Francis? N'est-ce pas que c'est une belle âme?
— Oui..., murmura Claude à mi-voix, le regard absent.
— Essaieras-tu de faire ce que te demande Hélène?
— Essayer..., fit-il de même. Oui... je peux essayer... Réussir, c'est une autre affaire !... Le jour où je pourrai réussir une telle œuvre...
Il laissa sa phrase en suspens. Par la fenêtre ouverte, il regardait distraitement les prairies obscurcies déjà, et, sur le chemin, un long troupeau d'où montait un chant de cloches, multiple et doux.
La vieille fille, une main posée sur son épaule, le considérait tendrement. Ses lèvres frémissaient
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un peu : peut-être était-elle descendue dans son cœur plus profondément qu'il ne le soupçonnait. Son regard était pitoyable et clairvoyant. Dans ses vêtements noirs, avec sa haute taille un peu voûtée et son visage encore fin malgré les rides, elle semblait l'image de tout ce que l'expérience humaine peut réaliser en un être de résignation et de sérénité.
— Tu réussiras, dit-elle enfin, je sens que tu réussiras. Intéresse-toi à ton œuvre, mon grand, et intéresse-toi à cette vie. Elle t'enseignera des pensées simples, mais vraies. Aimer, souffrir... C'est toute l'existence... Aimer, c'en est la douceur ; souffrir, c'en est la noblesse... Tu verras, mon grand, tu verras...
Comme il ne répondait rien, elle se pencha sur lui et l'embrassa.
— Bonne nuit, petit, et bon repos !... fit-elle. De la porte, elle se retourna en souriant.
— Tu vois, je t'appelle tantôt mon grand, tantôt mon petit... Au fond, c'est exactement la même chose !...
Demeuré seul, Claude se sentit frissonner. Ses dents se Berrèrent. Il éprouvait un besoin physique de briser ou d'arracher quelque chose, de faire un effort épuisant, de se blesser et de goûter la volupté d'une douleur aiguë... Il venait de retrouver brusquement en lui la sensation que lui avait donnée la main d'Hélène, lorsqu'elle avait lutté contre la sienne, puis l'avait serrée soudain avec
emportement. En cet instant il la désirait, il la voulait, physiquement, charnellement. Il se dressa, la respiration coupée. Si elle avait été auprès de lui, rien n'aurait pu l'arrêter ; l'instinct aurait triomphé !... Elle !... Son baiser, sa chair, son étreinte !... Il tendit les bras dans le vide, presque furieusement, et il haletait, tandis que son cœur battait à coups précipités...
Lorsque la crise fut passée, et que cette espèce de décharge nerveuse le laissa accablé de dégoût et de tristesse, il murmura à mi-voix :
— Cela ne peut pas durer !...
Il revint alors à sa table et relut la lettre de Jacques de Franville. Puis, la tête entre les mains, il songea.
C'était peut-être le salut que lui présentait le hasard !... A quoi bon demeurer?... La situation était sans issue. Ils s'aimaient, d'un amour qui de jour en jour serait plus tyrannique. Un moment viendrait où la lutte serait impossible. Lui, il le savait, ne pourrait résister. La trahison lui ferait horreur, la pensée de tromper le plus fidèle ami lui était odieuse, mais il sentait aussi que si le hasard mettait Hélène auprès de lui à l'un de ces instants où le désir aveugle l'homme, il ne pourrait se contenir... Que se passerait-il?... A quoi aboutir ait -il?... S'il la possédait par la violence, que lui resterait-il à faire, sinon à se tuer?... Et si elle lui cédait, emportée aussi par l'instinct, que deviendrait-elle?... Elle vivrait pour les siens, mais de quelle vie?... Quelles tortures intérieures,
quel dégoût d'elle-même !... Quant à lui, tout serait fini : elle ne le reverrait pas... Alors, pourquoi rester?... Lutter encore, poursuivre une guérison chimérique, se jeter dans le travail, rêver d'une amitié fraternelle qui remplacerait l'amour... Oui, c'était un beau rêve... Une lâcheté peut-être aussi... Tentative désespérée de deux êtres qui voulaient tout essayer, même l'impossible !... pour ne pas s'arracher l'un de l'autre... Mais si, insidieux, tout-puissant, profitant d'une heure de calme, de tendresse, d'abandon, le désir se soulevait en eux tout à coup et les jetait aux bras l'un de l'autre, les lèvres unies !... Pourraient-ils affirmer qu'ils auraient le pressentiment de la minute terrible et le temps de la fuir?... Partir, oui, partir... Accepter le secours de cette jeune amitié, c'était la sagesse !... Et puisque le destin l'offrait...
Claude poussa une petite table contre la fenêtre, pour y voir clair r*ans allumer sa lampe. La plume à la main, il cherchait, devant son papier, les mots par lesquels il allait commencer. Le sort en était jeté!... Il consentait, il partirait... Sous un autre ciel, au delà des flots, l'oubli viendrait, et peutêtre cette terre ardente lui offrirait-elle des voluptés assez intenses pour l'étourdir et distraire sa pensée !... Il commença :
Mis chers amis,
Je vous appelle de ce nom, que je vous donnais en moimême avant d'avoir reçu votre lettre, et qu'il me semble vous avoir donné toujours. Il m'est arrivé souvent de
songer à vous dans ma solitude. Nous échangions ainsi des visites silencieuses, et la sympathie croissait. C'est peut-être pourquoi votre invitation ne m'a pas surpris...
Puis il s'arrêta. Les mots ne lui venaient plus. Il eût voulu dire à ces compagnons d'une nuit qu'il les remerciait, que le salut lui viendrait d'eux, que leur demeure lui apparaissait comme le refuge nécessaire, le seul qui lui pût être doux encore. Et, soudain, il se représenta sa vie, — la vie à venir, la vie solitaire... C'était une longue route nue, monotone, dévastée, un chemin d'angoisse dans des landes ténébreuses. Il sentit qu'un tel avenir était plus redoutable que la mort. C'était un remède, pourtant. Mais quel remède !.... La fuite... Le plus honteux de tous !... Demeurer, s'enfuir... lâcheté de toutes parts...
Alors, dans un emportement de désespoir, Claude, sans réfléchir davantage, acheva sa lettre. Il ne cherchait plus les mots : il les laissait tomber du fond de lui-même. Pourquoi avait-il songé à partir, puisqu'il ne le pourrait pas?... Il ne pourrait pas !... A quoi bon ces tentatives hypocrites, ces raisonnements, ces précisions d'avenir, menaçantes et cruelles, à quoi bon ces essais d'intimidation intérieure, et ces pressions sur sa volonté ; à quoi bon, à quoi bon tout cela, puisqu'il savait qu'il ne partirait pas, quel que dût être l'avenir, qu'il resterait et qu'il attendrait, jusqu'à la trahison, jusqu'au suicide !...
BÉLÉNE JARRY 227
Il remercia les amis lointains qui rappelaient auprès d'eux ; mais il ne pouvait s'accorder la joie de les rejoindre ; d'impérieux devoirs le retenaient ; une parente âgée, qui mettait en lui tout son bonheur, mourrait de son départ... Il n'avait pas le droit de se libérer...
Et, tandis qu'il agençait ainsi des prétextes, il sentait que lui-même en était dupe, et il lui était doux de l'être.
Sa lettre achevée, il vint s'accouder à la fenêtre, un peu penché au dehors, le visage plongé dans la fraîcheur du soir. De la terre couverte de rosée une humidité montait. Il y avait dans l'ombre tant de poésie et de sérénité que Claude se sentit ému jusqu'à l'adoration. Des pâturages baignés de crépuscule, des forêts estompées, des premières étoiles, si humbles, si pâles, et des cloches éparses qui semblaient marcher, invisibles, au ras des chemins, des chaumières éclairées et des champs ténébreux, de tout ce plateau qu'un grand élan de la terre a soulevé vers le ciel, il recevait, dans le vent léger qui les lui portait, de grandes caresses amoureuses, qui berçaient et enchantaient sa peine. Il se disait :
— Mon amour... mon amour... Je ne t.' quitterai pas... Je ne te quitterai jamais...
Il savail qu'elle pensait à lui, comme il pensait à elle. Peut-être la vie leur épargnerait-elle les souffrances irrémédiables. La nuit était si chaste I... Être fort, être noble, vouloir!... Était-ce
donc impossible?... Il songea à tous ceux que la mort a séparés des êtres qu'ils aimaient, et qui vivent encore. Posséder la présence, posséder l'âme de celle que l'on aime, n'est-ce pas un assez beau don de la vie?... Cette idée réveillait les énergies assoupies en lui. Il se rappela ce que lui avait dit Francis Michaud, lui parlant de son père :
— C'était un homme, celui-là !...
Il avait aimé « comme on n'a pas le droit d'aimer une créature », et il avait vu disparaître celle qui était la flamme de ses jours. Pourtant, il était resté debout. Il avait conservé sa rude dignité ; il avait vécu, il avait servi. Le fils de cet homme ne servirait donc pas?... Claude eut contre luimême un mouvement de révolte. Il se sentit animé de forces profondes, qui venaient à lui, pour lui porter secours, lui tracer la route, l'aider à vaincre. Longuement, il aspira l'air des forêts et des monts, l'air libre de la nuit. Puis il se tourna vers le village... Là-bas, il y avait son amour !... Il le sentait en son cœur, pur, désintéressé, — grand comme l'espoir...
Claude, après avoir passé la plus grande partie de la nuit à rêver auprès de sa fenêtre, s'était couché à la pointe de l'aube. Il se leva tard, et onze heures sonnaient comme il achevait sa toilette. Tout à coup, il lui sembla entendre, dans les pièces du rez-de-chaussée, un bruit confus de paroles haletantes. Il reconnut la voix d'Olympe Morize, dominée par celle d'un homme, puis un cri. Presque au même moment, des pas lourds et rapides ébranlèrent l'escalier ; avant même que Claude fût arrivé à sa porte, on la heurtait avec violence. Il ouvrit précipitamment, stupéfait, et se trouva face à face avec un paysan, qui lui jeta, sans précaution :
— Venez vite, monsieur !... Venez vite !... On vient d'assassiner le garde général !...
Claude demeura immobile, écrasé, se demandant s'il avait bien entendu. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre que ce garde général dont on lui parlait, n'était autre que Robert Jarry. D'une voix étranglée, il balbutia :
— Qu'est-ce que vous dites?...
— Venez donc !... cria l'homme. On vous fait
appeler !... Je vous dis qu'on vient de l'assassiner !...
Claude s'appuya au chambranle de la porte. Tout tournait et s'effondrait autour de lui. Il pâlit, et se mit à trembler. Il dit encore :
— Quoi?... Quoi?...
— Venez donc, monsieur Claude !... répéta le paysan. On a assassiné le garde... C'est Mme Jarry qui vous fait appeler...
Ce nom arracha Claude à sa stupeur. Il répondit, en tremblant toujours :
— J'y vais... J'y vais...
En courant, il descendit l'escalier, suivi du montagnard. Olympe Morize était abîmée sur une chaise, livide, à peine consciente. Elle eut pourtant la force de lui dire :
— Va... Va... C'est affreux !... Je te rejoindrai tout à l'heure...
Il partit, courant toujours. Le paysan restait à son niveau, et, chemin faisant, en termes entrecoupés, il lui racontait le drame :
— M. Jarry était parti seul, au petit jour... Il pensait surprendre un de ses préposés, le Corse, qui faisait de la maraude avec d'autres galvaudeux... Il l'a pincé, bien sûr, et il y avait longtemps qu'il le surveillait, et qu'il mijotait ça!... Quand le Corse s'est vu découvert, en train de scier un beau sapin de la forêt, il est devenu comme fou... Il a tiré son revolver, et il a flanqué une balle en pleine poitrine à son chef... Après, la raison lui est revenue... Il a compris qu'on finirait tou-
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jours par l'empoigner... Il est retourné au village et il s'est donné aux gendarmes... Il a tout raconté... On a couru au bois avec une civière... On a retrouvé le garde général... Il rendait le sang par la bouche... On a tout de suite fait venir le médecin, chez lui...
— Qu'est-ce qu'il a dit? demanda Claude, qui claquait des dents.
— Foutu, répondit le paysan.
Claude se sentit le cœur serré. A peine les mots qu'il entendait offraient-ils un sens à sa pensée. Mais ils éveillaient en lui des impressions d'horreur et d'épouvante. Tout lui semblait irréel. Il se disait :
— Je rêve... J'ai un cauchemar... Je dois rêver... Il courait cependant, de toutes ses forces, les
poings aux côtes, retenant son souffle pour ne pas tomber, et il entendait vaguement la voix hachée du campagnard qui continuait à parler :
— Finir comme ça, tout de même... Un si brave homme !... Faut-il qu'il y en ait, de la canaille !...
Claude reprit conscience de la réalité seulement lorsqu'il arriva devant la maison des Jarr y. I les paysans allaient et venaient devant la porte, s'entretenant à voix basse. Rien n'était changé dans le village, et cependant on le sentait effondré sous 1*' poids du crime. Claud<> entra, monta l'escalier... A peine avait-il la force d'en gravir les marches... Comme il arrivait prés de la chambre de Robert, il rencontra le médecin qui en sortait :
— Eh bien?... fit-il du regard plus que des lèvres,
— Ce n'est qu'une affaire de minutes, répondit le docteur en s'éloignant.
Il avait les larmes aux yeux, et cette marque d'émotion, chez un homme insensible par métier, acheva de bouleverser Claude. Il entra lentement, flageolant sur ses jambes. Une forme immobile était allongée sur le lit. Des objets de pansement étaient abandonnés sur la table. Une cuvette ensanglantée était restée dans un coin. L'éblouissant soleil et l'air vif entraient par la fenêtre ouverte. La blancheur du linge, la pourpre du sang, éclataient dans l'ardente lumière. Hélène était agenouillée à la tête du lit, le visage posé sur l'oreiller, près de celui de son mari. Elle était aussi immobile que lui. Claude s'approcha, tomba à genoux auprès d'elle, et, avec un gémissement, il prit la main de son ami et la pressa contre ses lèvres. Hélène releva la tête, égarée, ne semblant pas le reconnaître ; elle le regarda en silence, puis elle murmura :
— C'est fini !...
Et, en sanglotant, elle laissa retomber sa tête sur le lit. Presque au même moment, le moribond poussa un soupir, ses yeux s' entr' ouvrirent, il reprit faiblement connaissance, et, tournant un peu le visage, il vit Claude. Il essaya de sourire :
— Toi..., fit-il d'une voix imperceptible... Merci... Je te laisse mon gosse... et ma femme...
Il se tut, comme épuisé par son effort; puis il fit un mouvement et il murmura encore :
— Hélène..., mon amour... Courage...
Il ferma les yeux avec un nouveau soupir, et, seul, un tressaillement marqua l'instant où il entra dans la mort...
Une dizaine de jours s'écoulèrent : Claude n'avait pas revu Hélène depuis l'enterrement de Robert Jarry. La mort tragique de son ami l'avait frappé si brutalement qu'il en demeurait accablé, incapable d'autres pensées que de celles qui se rapportaient à cette disparition soudaine, la mémoire pleine d'images atroces. Sombre, muet, auprès d'Olympe Morize que le deuil semblait avoir vieillie et accablée, il repassait dans son esprit, sans relâche, jusqu'à l'obsession, toutes les circonstances de ces journées de douleur. Des groupes de souvenirs s'éveillaient... Le peloton de gendarmes, rencontré le matin du meurtre, qui escortaient l'assassin... On le conduisait à la gare, pour l'emmener à Saint-Claude. Il était livide, le visage terrifié et sanglant : les paysans avaient réussi à le saisir et l'avaient écrasé de coups ; on avait eu peine à le leur arracher. Il allait en chancelant, la tête enfoncée entre les épaules, les jambes molles, avec un regard d'horreur. Autour de lui s'élevaient des cris de mort. Des villageois menaçants entouraient les gendarmes ; ceux-ci avaient dû dégainer pour protéger le misérable contre la
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vengeance populaire... Puis l'enterrement, l'immense foule venue de tous les villages voisins, le cercueil disparaissant sous les fleurs, et, dans la petite église embrumée d'encens, la mélopée large et terrifiante du Dies iras... Le prêtre, ensuite, tournant autour du catafalque, l'encensoir à la main... Et la silhouette d'Hélène, qui jusqu'au bout avait suivi le cortège, droite sous ses voiles impénétrables, seule pour supporter sa douleur, puisqu'on avait envoyé l'enfant chez des parents lointains... Le cimetière, frais dans l'ombre des arbres, avec le chant des oiseaux familiers qui volaient de branche en branche, et le bourdonnement des abeilles rapides qui plongeaient d'un vol d'or au cœur des fleurs... La lente descente saccadée du cercueil dans la fosse, le bruit mat de la terre qui retombait sur le bois de la bière, et le cri d'Hélène... Ce cri que Claude avait senti vibrer en lui, qui y résonnait encore !... Elle s'était abattue sur le sol nu, et il avait fallu l'arracher pour la contraindre à partir. Alors, à travers ses voiles, il avait entendu ses sanglots éclater, haletants, déchirants... Et, depuis ce jour, il ne l'avait pas revue.
Chaque après-midi, Olympe se rendait auprès d'elle. Elle ne revenait que le soir, les yeux brûlés d'avoir pleuré ses dernières larmes, mais elle ne parlait pas... A quoi auraient servi les paroles?.. Une sorte de délicatesse lui défendait de décrire cette douleur qui ne se découvrait que devant elle. Claude ne l'interrogeait pas. Il ne Bayait
lui-même s'il éprouvait davantage le désir ou l'anxiété de revoir Hélène. Quand il pensait à elle, il lui semblait que son amour avait grandi, mais s'était purifié ; la souffrance qui l'avait atteinte la rendait presque divine à ses yeux : il eût voulu se prosterner à ses pieds. Le jour où Olympe Morize lui dit en rentrant : « Hélène voudrait te voir... Elle t'attend ce soir après dîner...» il se mit tout à coup à trembler, et il se sauva dans sa chambre pour y pleurer...
Hélène l'attendait, seule, dans la pièce du rezde-chaussée d'où, si souvent, il avait entendu sortir, animés par cette voix ardente, les chants les plus pathétiques qu'ait exhalés l'âme humaine. Elle était vêtue de noir, et si pâle que, sans la lumière de son regard, elle eût paru morte, elle aussi. Ses yeux s'étaient enfoncés dans l'ombre que la douleur avait marquée autour d'eux ; ils paraissaient plus grands, plus fixes, avec une expression d'angoisse et de terreur immuable. Les larmes l'avaient spiritualisée ; avec ses cheveux blonds et son visage exsangue, elle donnait une impression de virginité surhumaine, de désespoir inerte et sans limite. Claude essaya de parler. Il lui fut impossible de prononcer un mot. Ses lèvres se tordaient, il sentait ses sanglots prêts à éclater, et il voulait les retenir. Elle le regardait, de son regard absent, comme si elle l'eût à peine aperçu. Il vint jusqu'auprès d'elle, et il lui sembla qu'elle était très loin, qu'il traversait pour la rejoindre un espace immense, sous ce regard
sans vie, qui demeurait posé sur lui et ne semblait pas le voir. Arrivé tout près d'elle, il murmura :
— Hélène...
Elle ne l'entendit pas tant sa voix avait été faible : l'émotion l'étreignait jusqu'à la suffocation. Elle vit seulement le mouvement de sa bouche et devina qu'il avait prononcé son nom. Avec un élan de tendresse, elle lui tendit les deux mains. Alors il se laissa tomber à genoux devant elle, et, posant son front sur les mains qui s'étaient offertes aux siennes, il s'abandonna aux sanglots qu'il avait maîtrisés jusqu'alors. Il pleurait, les dents serrées, contractant tous ses muscles, avec la volonté de se contenir, dans un emportement de douleur que rien ne pouvait arrêter. Sur ses doigts, Hélène sentait couler la brûlure des larmes ; d'une voix plus basse encore que celle de Claude, et comme si elle eût parle pour elle seule, elle murmura :
— Pleurez... pleurez...
Elle savait que pleurer déchire, mais apaise aussi, et qu'il aurait besoin de courage pour entendre ce qu'elle devait lui dire... Elle avait tant pleuré elle-même, que ses yeux brûlants s'étaient taris. Maintenant, elle était face à face avec sa douleur ; rien ne l'en séparait plus, rien, pas même les larmes.
Lorsque cet assaut de désespoir l'eut laissé, écrasé, mais plus calme, Claude sentit la douceur miséricordieuse des mains qui étreignaient ses tempes ; il les prit dans les siennes, et, tour à tour, il les baisa religieusement. Hélène les lui
abandonnait ; elle ne paraissait pas sentir ses lèvres ; elle regardait devant elle, contre la muraille, le portrait du mort.
— Relevez-vous..., fit-elle enfin, d'une voix faible.
Il se releva, et, obéissant à son geste, vacillant encore, sans forces, sans volonté, il s'assit auprès d'elle, à la place qu'elle lui marquait.
— Pierre reviendra demain, dit-elle sur le même ton. Maintenant, il faut vivre...
Comme il la regardait, les yeux pleins de larmes, tout son visage tendu et durci par un nouvel effort contre son angoisse, elle reprit :
— Il faut vivre pour lui..., vous et moi... Me jurez-vous d'être un père pour lui?
— Je l'ai juré déjà..., murmura Claude. Je l'ai juré dans mon cœur... près de celui qui vous a laissés à moi...
— J'ai réfléchi, j'ai réfléchi beaucoup, continua Hélène... Pendant tous ces jours, et pendant toutes ces nuits... Je ne suis pas seule : sa pensée ne me quitte pas... Elle ne me quittera jamais, elle est pour toujours entre nous... au-dessus de nous... Nous expierons, Claude, nous devons expier... Aucune torture ne peut être assez forte pour racheter notre crime...
Et, livrant dans un sanglot le secret qui la déchirait, elle ajouta, avec désespoir :
— Il me semble que c'est nous qui l'avons tué !
— Hélène ! murmura Claude. Hélène... mon amie... ma pure tendresse... je vous en supplie,
ne vous accusez pas !... Nous avons lutté autant que peuvent lutter des créatures... nous n'avons pas capitulé... Vous surtout, Hélène, vous êtes restée cligne de lui... Il aurait pu lire en vous : il n'y aurait trouvé que de l'héroïsme !... Il est mort comme un soldat, sur le champ de bataille... Mais vous avez, vous aussi, livré des combats... Votre vie est sans tache !
— Je ne sais pas... Je ne sais plus ce que j'étais, ce que je pensais. Je ne sais pas ce qu'était mon cœur... J'ai résisté à l'amour, mais je l'ai laissé naître, je l'ai laissé grandir... Peut-être étais-je, comme vous, le jouet de forces toutes-puissantes... Je ne sais : c'est le passé... Tout mon passé est descendu dans la tombe avec celui que je pleure... Tout mon amour est au tombeau !
— Je ne peux pas tuer le mien !... Il durera autant que ma vie ! répondit Claude avec passion.
— Vous souffrirez..., dit Hélène lentement. Vous apprendrez ce que c'est que la souffrance... Moi, je commence à le savoir... Peut-être, s'il avait vécu, aurions-nous succombé... Mais la mort a mis entre nous un obstacle que rien ne peut plus abattre. Une présence désormais veillera sur nous... Si mon cœur murmure, j'étoufferai sa voix... Jurez-moi que vous aussi vous ferez taire le vôtre !
— Hélène !... fit-il avec un cri de désespoir, Hélène, que me demandez-vous?... Ah! je vous affirme que je ne songeais pas à l'avenir!... J'ai vu mon devoir, qui était de vous protéger, et dN tre le second père de votre enfant. J'ai accepté
cette tâche, et tous les sacrifices qu'elle m'imposera, je les assumerai aussi, avec joie, comme la seule noblesse de ma vie... Mais ne me demandez pas de tuer mon amour !... Il sera silencieux, humble, invisible... Il sera ce que vous lui ordonnerez d'être... Ne me demandez pas de le tuer... Je ne peux pas !...
— Eh bien ! dit Hélène avec force, le jour où je le verrai dans votre regard, le jour où je l'entendrai dans votre voix, je partirai avec mon fils... Vous lui aurez arraché ce que vous aviez juré de lui donner !
— Vous ne le verrez jamais... Vous ne l'entendrez jamais..., répondit Claude à voix basse... Cela, je puis vous le jurer... Il restera mon secret... Je serai digne de vous...
— De lui..., dit-elle.
Et, d'un geste, elle lui montra le portrait que ses yeux n'avaient pas quitté.
A son tour, il considéra l'image de l'ami qu'avait emporté la bourrasque. Il sentit que le souvenir de cet être fidèle et droit pourrait être sa sauvegarde et le protéger contre lui-même ; ses lèvres frémissaient, ses yeux se remplissaient de larmes. Il se tourna vers Hélène, et il vit qu'elle aussi pleurait, mais qu'elle le regardait maintenant avec une douceur immense et une sorte de rayonnante pitié. Dans un grand élan, il s'agenouilla devant elle, et il murmura :
— Oui... Je serai digne de lui...
Elle lui tendit les mains et le releva :
— C'est pour son fils que nous vivrons, dit-elle.
Il inclina la tête et ne répondit pas ; tout était fini, ils étaient à jamais l'un à l'autre, séparés à jamais.
D'un pas indécis, Claude s'enfonça dans la nuit. Il allait, par la route obscure, entre les maisons familières qu'il n'apercevait pas, l'âme vide de pensées, épuisé, anéanti. Il ne songeait pas à l'avenir, il oubliait son amour. Le souvenir déchirant des douleurs passées, le vague pressentiment des douleurs futures formaient en lui une atmosphère d'angoisse. Dans le ciel profond, d'un bleu sombre et lourd, tremblaient les lointaines étoiles qui se penchent éternellement sur la souffrance des hommes.
Il dépassa la route qui l'eût conduit à sa demeure ; ce n'était pas là que son cœur l'appelait. Il avait besoin du silence tout murmurant de mystère qui berce le sommeil des morts. Il allait vers eux, qui peut-être lui donneraient l'apaisement et la force.
Sous les arbres du cimetière, l'ombre s'épaississait ; mais les pierres tombales la parsemaient de clartés. Claude passa près de la place où reposait L'ami disparu. Il se sentit soulevé par un désir d'abnégation. Intérieurement, il répéta sa promesses :
— Je s. 't'ai digne de toi...
Puis il alla s'agenouiller sur la tombe de son
père. Le front contre le marbre, il laissa ses larmes couler sur la terre. La nuit lui semblait pleine de présences invisibles, traversée d'un souffle divin. Il songeait à l'être qui lui avait donné la vie, et qui, chargé de sa douleur, avait poursuivi sa route, accomplissant son œuvre d'homme, l'œuvre utile et simple, silencieusement héroïque. De la main paternelle, il recevait le flambeau qui éclaire plus de sacrifices que de joies. Le bras qui devait le porter tremblait encore. La souffrance s'apprend peu à peu... Il faudrait apprendre !...
Et, à voix basse, s'inclinant sur la tombe, Claude supplia :
— Père..., aide-moi !