SCÈNE II MARCELINE, FÉLICITÉ
FÉLICITÉ
Madame...
MARCELINE
Au fond de cette armoire...
(Elle indique à gauche.)
La boîte aux gants.
FÉLICITÉ, la lui donnant.
Voici. Vous sortez de ce pas?...
MARCELINE, regardant sa toilette.
Sans doute. Etale un peu ma jupe par en bas.
(Félicité obéit.)
il faut bien que j'arrive au sortir de la messe.
FÉLICITÉ
Ah ! c'est vrai !
(Timidement.)
Quelque jour tiendrez-vous la promesse?..
Quoi donc?
FÉLICITÉ
Si vous saviez, je brûle de la voirl
MARCELINE, gravement.
Quand j'ai promis cela, j'oubliais mon devoii\ Je ne puis, j'ai juré.
(Mouvement de Félicité.)
" '^^ Mais moi qui suis sa mère 1
Moi qui, pour Tembrasser, tant ma vie est amère,
Gratterais volontiers la terre avec mes mains.
Je me cache, entends-tu, sur le bord des chemins,
Et contemple, à l'écart, dans quelque angle accourue,
Ma fille, mon enfant qui passe dans la rue!
C'est affreux, n'est-ce pas? Et pourtant, sais-tu bien,
C'est un bonheur si grand que le reste n'est rien !
Chaque dimanche ainsi, j'ai mon heure de fête,
Un coin du paradis qui s'ouvre sur ma tête,
Quand je la vois venir, dans toute sa beauté.
Elle, mon innocence ! elle, ma pureté !. ..
Pour calmer, dans mon sein, le tumulte des fièvres.
Il suffit que son nom chante au bord de mes lèvres.
Et c'est, autour de moi, comme une floraison.
Dès que son souvenir embaume la maison.
J'ai caché, loin des yeux, son petit berceau vide.
FÉLICITÉ
Vous n'avez pas, un jour, enfreint la loi rigide?...
MARCELINE
C'est quand elle eut douze ans que, tremblante et sans voix. Je la revis, de loin, pour la première fois!... Sous le flot des parfums et la lueur des cierges. Elle priait mêlée au blanc troupeau des vierges ! Mais que pouvais-je, hélas! contre l'arrêt du sort? L'autre femme était là pour me la prendi'e encor !
(Elle sanglote.)
Oh!... sous mon voile épais, de crainte des scandales. Nul n'a compté mes pleurs qui tombaient sur les dalles! Et ma fille, en passant, ma fille à moi, Seigneur, N'a pas connu sa mère, au sanglot de mon cœur !
FÉLICITÉ
Mais, le bien de l'enfant, et sa vie assurée...
6U IIELEAR PEYRON
MARCELINE
Sans cela, crois-tu donc que je l'aurais livrée?... Si j'avais pu vraiment la garder autrefois, Va, je ne serais pas la femme que tu vois ! Un enfant que l'on a, c'est un poids salutaire ; Le vent des passions qui souffle sur la terre Ne saurait entraîner vers les hontes d'en bas Une mère qui tient sa fille dans ses bras ! Moi, j'étouffe, entends-tu! moi, je n'étais pas née Pour vivre en cet enfer qui me garde enchaînée. Là-bas au fond des bois, où le inonde finit, Une maison perdue, une chaumière, un nid. Puis, tout près à la porte, oh ! ce serait superbe. Un jardin, des ramiers, une vache dans l'herbe. l'ius de robes de bal ! plus de soupers la nuit! Quelque jupon d'indienne, un lait pur, et le fruit Qu'on va cueillir soi-même, aux branches épuisées, La tête dans le vent, le pied dans les rosées... Pourtant, ce n'est pas trop demander au destin!...
(Cbangeanl de ion.) Mais avant que je songe à l'avenir lointain. Je veux la voir heureuse, et qu'elle se marie.
(Avec importance.)
On n'y doit point aller avec étourderie,
Ce n'est plus comme nous, ces demoiselles-là.
C'est une grosse affaire, où plus d'un s'aveugla!...
l'our les conditions, je serais inflexible.
Il faudrait qu'on fût beau, jeune, amoureux, sensible.
Un gentilhomme, un prince... avec des monceaux d'or.
Mais la chère petite, elle a le temps cncor!
(S'apiirètant i partir.)
Adieu, je cours là-bas; si quelqu'un vient, j'arrive...
( KUe sort.)