DAUBRET, avec indifférence
Je devine, à présent, mais ce n'était pas l'heure. Tu pouvais bien, ma chère, attendre un jour ou deux Rien ne nous pressait tant, pour ces derniers a\ eux. Et j'avais résolu, moi qui suis bon apôtre, De la faire passer d'un amour dans un autre. Brusquement, tout d'un bloc, et sans transition. Un mari sert toujours de consolation!...
M A D A I\I E DAUBRET.
Je n'ai rien dit.
M. DAUBRET.
Alors, pourquoi cet air morose?
MADAME DAUBRET.
Laissons là sa naissance, il s'agit d'autre chose.
M. DAUBRET.
Ahl...
!\1 A D A M !■: DAUBRET.
Ce beau fiancé qui te monte au cerveau, J'en doutais, non sans cause. Et je sais du nouveau... .
M. DAUBRET, éloiiné.
Quoi donc?,..
MADAME DAUBRET, In's-émiie.
Ces mots d'honneur, de probité farouche, Ces élans vertueux qui sortent de sa bouche, Cette franchise...
Eh bien?
MADAME D A U B R E T
Mensonge et lâcheté !
M. DAUBRET.
Comment?
MADAME DAUBRET.
Un homme affreux, dans les hontes jeté !
M. DAUBRET.
Flavignac?
MADAME DAUBRET, d'un Ion ferme.
Flavignac.
M. DAUBRET.
Mais... la preuve?...
MADAMEDADBRET.
Une lettre.
M. DAUBRET, tenilanl la main.
Voyons
MADAME DAUBRET, embarrassée.
Je l'ai brûlée, un peu vite, peut-être, De peur qu'un de nos gens, la trouvant, en chemin. ..
M. DAUBRET, l'inlerrompanl.
Bravo! ces choses-là vous salissent la main,
Et c'est, en pareil cas, ce qu'il convient d'en faire.
MADAME DAUBRET.
La lettre a cependant son côté salutaire,
Et je rends grâce à Dieu pour cette pauvre enfant...
M. DAUBRET, avec ironie.
Que chantait-il enfin, ce papier triomphant? De quoi l'accuse-t-on, notre malheureux gcndrp? Avant de prononcer, je crois qu'il faut l'entendre. Est-ce un coupeur débourse? un monstre? un assassin?
A-t-il haché menu sa tante ou son cousin? A-t-on trouvé chez lui de la fausse monnaie?... Parle! précise! allons!... fais-moi toucher la plaie.
MADAME DAUBRET, avec digiiilé.
On peut être, en morale, un homme à condamner, Sans voler sur la route et sans assassiner ! Le mal est un morceau qu'on met i\ toutes sauces, Et les faux sentiments valent les pièces fausses. Or, ce héros sensible et gonflé de vertu, 11 accepte la main d'Hélène, comprends-tu? Quand déjà, dans Paris, sans remords qui l'oppresse, Il a...
M. DAUBRET.
Tu me fais peur, achève...
MADAME DAIBRET.
Une maîtresse !
M. DAUBRET, IVignaal riiidigii;Uii)n.
Diable !
Voilà le mot de la lettre.
M. D A U B R E T, môme jeu.
Vraiment !
MADAME DAUBRET.
Le nom de cette femme est omis seulement ;
Mais, l'homme démasqué, qu'importe .sa complice?
M- D A u B R E T, nvi'c une gii^vilé roniiquc.
On le pendra, je cours avertir la police!
MADAME DAUBRET.
Quoi! tu ris de cela?
.J'en pleurerai longtemps!
HÉLÈNE rEYRON 91
C'est à compter parmi les crimes éclatants!... Jamais sous le soleil, on n'a vu tant d'audace! Une maîtresse !... holà!...
MADAME DADBRET.
Sois sérieux, de grâce !
M. DAUBRET, liant.
C'est assez difficile, à parler sans détours.
D'où sors-tu donc, ma chère, avec de tels discours
Dans quel monde as-tu vu qu'on mettait à la porte
Un honnête garçon pour un fait de la sorte ?
11 te faut, j'imagine, un mortel recueilli.
Qui se soit chauffé l'àme aux contes de Bouilly?
Et tu rêves, sans doute, afin que rien ne cloche.
Quelque époux rose et blond, venu sous une cloche,
Un gendre timoré qui, craignant pour sa peau.
Laisse k toutes les mains un pan de son manteau,
Et, sous les cotillons de sa mère attendrie,
Ait fait, jusqu'à trente ans, de la tapisserie!
MADAME D A U B K E T, avec dignilé.
Cette sincérité que tu railles si fort.
Malgré tout ton esprit, je la respecte encor.
C'est un procédé lâche et que je stigmatise.
D'affubler la vertu du frac de la sottise,
Un triomphe commode, où l'on croit tout sauvé
Pour quelque calembour, plus ou moins bien trouvé !...
Mais ces mensonges-là portent des fruits funestes!.,.
M. DAUBRET, piqué.
Je trouve assez plaisant que, toi, tu m'admonestes. Et qu'une simple femme ait Ri prétention De m'indiquer la route, en cette occasion ! Sans réclamer le droit de to parler en maître. Je sais le monde un peu, si tu veux le permettre. Et je n'ai jamais vu de singes plus trompeurs
Que tes godelureaux, tes hommes à vapeurs,
Qui, gênés, tout d'abord, par une règle austère,
Sur la femme qu'ils ont, se vengent de leur mère,
Et, dans le mariage, apportent trop souvent
Cette gourme du cœur qu'il l'aut jeter au vent!
Morbleu ! moi je préfère ù ces lâches chloroses,
Un gendre déluré qui connaisse les choses,
Et pour le plus grand bien delà position.
Sache d'un peu d'esprit lester sa passion !
Quand cet homme, à tout prendre, aurait eu vingt maîtresses,
J'ai loi dans un cerveau revenu des ivresses;
Instruit comme on commence, il saura bien finir !. .
MADAME DAUBHET, graYt-iiuMil.
Prends garde ! le passé traîne sur l'avenir, Et l'immoralité de larmes est suivie.
Crois-moi.
Dans les romans, ma chère !
MADAME DAUBRET, avoc inli'uliun.
Dans la vie !
M. DAUBRET, se moquaiU Cl riaiil.
Pour mon instruction, je serais fort heureux D'apprendre, s'il se peut, ces résultats affreux ! Ces terribles effets!...
MADAME DAUBRET, iiuliglléc.
Qu'on traite à la légère I;'épouse, au front courbé sous la faute étrangère, Et qui, par son contrat, accepte aveuglément Sa part du crime, avec sa part du châtiment, Je le veux bien. Le ciel punit l'imprévoyance. Mais se peut-il, monsieur, qu'en votre conscience, Vous n'ayez pas pris garde à la femme sans nom
Qui pleure dans sa honte et dans son abandon?...
M. D A U B R E T, irès-inquiet.
Moi?...
MADAME D A U B R E ï, avec force.
Se peut-il, monsieur, qu'on boufïbnne et qu'on raille, Quand on laisse après soi quelque enfant sur la paille, Dont les cris affamés, le soir et le matin. Hurlent dans notre somme et dans notre festin !
M. D A D B R E T, cléconcerlé.
D'où tombent ces discours?... que prétendez-vous dire ?...
M A D A 31 E D A u B R E T, froidement.
Je dis qu'on voit cela, trop souvent.
M. DAUBRET, avec un griinil soulagemcnl, à part.
Je respire !
M AD AME D A U B R E T
Et voilà, d'ordinaire, en fuyant le devoir. Un de ces résultats que vous vouliez savoir. Pesez-en bien la suite, avant votre réponse.
M. DAUBRET, coniplétcrnenl rassure.
Bast ! à ce bourbier-lù, quelque nigaud s'enfonce. Mais un homme d'esprit se tire d'un tel pas !
MADAME D A u B R E T, avec intention.
J'en connais, des plus fins, qui ne s'en tirent pas!
M. DAUBRET, vivement.
OÙ cela?..
M A D A xM E DAUBRET.
Dans le monde.
M. DAUBRET, impatienté.
En résumé, ma bonne.
Ce sont là des on dit, des peut-être. Pardonne Si j'entends passer outre avec sécurité.
Ils s'adorent tous deux, voilà la vérité!
Le bonheur de l'enfant... sa touchante tendresse...
MADA3IE DAlBIiET, avec ironie.
Quoi ! sérieusement, son bonheur t'intéresse?
M. DAUBRET, avec indignalioii.
Mais ne dirait-on pas que je suis un rustaud?
Un de ces gens sans cœur dont vous parliez tantôt?
(Monlranl la porle.) Si quelqu'un entendait ce discours qui m'assomme, Pourrait-il se douter que je suis un brave homme, Et que de ma maison, comme vous le savez. J'ai fait un hôpital pour les enfants trouvés? Je comprendrais vos cris, si quelque violence La traînait vers ce but, où son rêve s'élance; J'ai consulté son cœur, et vous l'avez bien vu...
MADAME DAUBRET, vivement.
Moi? jamais! Son amour vous prit au dépourvu. Vous ne le saviez pas plus que moi, j'imagine?
M. D A C B R E T, avce hypocrisie.
La tendresse qu'on a, fait souvent qu'on devine.
M A D A ME D A U B R E T
Vous verrait-on, vi-aiment, si vous l'aimiez un peu, La jeter en pâture aux hommes sans aveu?...
M. DAUBRET, (H^lalani.
Sans aveu, me plaît fort ! sans aveu, me délecte ! Sans aveu, ma parole, est d'un bon dialecte !
(Hianl.)
Ah ! sans aveu ! C'est vrai, j'aurais dû, par pudeur, Attendre quelque prince ou quelque ambassadeur. Quand on peut s'adresser aux gens de vieille roche. Épouser un quidam, sans titres dans sa poche. Fi donc! li!... ce n'est pas comme elle assurément.
On a droit d'exiger beaucoup de son amant.
Je conçois, aujourd'hui, que vous soyez si fière :
Quand l'u)! n'a pas d'aveu, l'autre eu a trop... à faire!
MADAME D A U B n E T, avec amertume. Oh ! comme vous l'aimez !
Je l'aime comme il faut.
La dot que je lui donne est d'un chiffre assez haut ; Pour un enfant à moi, je ferais moins, peut-être. J'ai mes raisons, d'ailleurs, que vous devez connaîti'e, Et je tiens, quoi qu'on dise, à son engagement ;
J'ai besoin de cet homme !...
(Se reprenanl.)
Oh ! pas absolument !...
Car je pourrais bien seul, sans trop de mal encore. Enfin, mais un vrai gendre, un homme que j'adore, C'est par pure amitié !...
MADAME DAUBRET.
Sans doute, plus ou moins; Ne vous gênez donc pas, nous sommes sans témoins.
M. DAUBRET, piqué.
Qu'est-ce à dire ?
MADAME DAUBRET.
En un mot, je m'aperçois sans peine Que, dans votre intérêt, vous disposez d'Hélène, Voilà tout!...
M. DAUBRET.
Voilà tout ! A quoi bon s'irriter, Si, faisant son bonheur, je compte en profiter?..,
MADAME DAUBRET.
Vous l'avouez, monsieur ?
Parbleu! si je l'avoue...
Où l'avons-nous trouvée, en somme ? Dans la boue 1 Et ce n'est pas, je pense, offenser le bon Dieu Que de vouloir aussi qu'elle me serve un peu.
MADAME DAUBRET.
Auriez-vous fait cela, si c'était votre fille?
M. DAUBRET, surpris.
Moi ?
MADAME DAUBRET.
Vous.
M. DAUBRET, embarrassé. *
Je ne suis pas... un père de famille... Il faudrait... réfléchir...
MADAME DAUBRET, vivemonl.
Vous voyez !
M. DAUBRET, se frappant le fron'.
Non, vraiment,
(Gesle d'espoir de madame Daubrel.)
Je n'aurais pas, pour elle, agi différemment.
MADAME DAUBRET, avec foree.
C'est faux!...
M. DAUBRET,
Comment ?
MADAME DAUBRET.
C'est faux l
M. DAUBRET.
Pourquoi?
MADAME D A U R K E T
C'est faux, vous dis-je 1
Ma parole d'honneur !
MADAME DAUBRET, très-émue.
Puisque enfin Dieu l'exige...
Écoute! ..
(Elle aperçoit Flavignac au ])oul de l'allée à gauche.)
Ciel!... cet homme!...
(Bas, à M. Daubrel, qui semble attendre quelque cliose. )
Oh ! pèse tes discours !...
Prends garde!... entre elle et lui tu me verras toujours. .
(Elle sort à droite.)