SCÈNE IV M. DAUBllET, FLAVIGNAC
FLAVIGNAC, à M. Daubrel,
On dirait qu'en entrant, j'ai fait peur h madame !...
(Saluant Daubrel.)
Salut, monsieur !
M. DAUBRET, IVoiilemenl.
Salut.
FLAVIGNAC, embarrassé .
Je sens là, dans mon âme, Comme un vague soupçon que je suis importun. Ne vous gênez donc pas; vous et moi, c'est tout un ! Les affaires d'abord.
(Souriant,)
Oh! j'attendrai sans peine!
(Il montre le jardin.)
L'X-bas, avec vos fleurs, je vais causer d'Hélène,
Et savoir des jasmins qui grimpent à l'entour,
(11 indique la tonnelle.)
Si leur parfum n'est pas tout fait de son amour! (Désignant les buissons llcuris. )
Cela parle, monsieur!...
M. DAUBRET, gravement.
Tenez-vous sur vos gardes, Et n'en dites pas trop, si les fleurs sont bavardes ; Car Hélène, ce soir, saura votre secret D'un oranger prolixe ou d'un myrte indiscret !
FLA.VIGNAC, avec finesse.
Et pourquoi pas, beau-père?... au point OÙ sont les choses, Lèvent peut lui porter ce que je dis aux roses!
Vous croyez?
Je le crois.
M. DAUBRET.
Lui porter tout?
FLAVIGNAC, souriaiil.
Parbleu!...
Je n'y vois pas de mal.
M. DAUBRET.
Et moi, j'en trouve un peu, Car elle va tomber dans de belles détresses Quand le vent lui dira le nom de vos maîtresses!...
FLAVIGNAC, anéanti, à iiart.
Grand Dieu !
M. DAUBRET, sévi^'emenl.
C'est aujourd'hui que j'apprends tout cela.
FLAVIGNAC, à pari.
Marceline a parlé, je la reconnais là!,..
M. DAUBRET, avec solennité.
Jeune homme, de mon temps, lorsque nous prenions femme, Nous faisions tout d'abord le bilan de notre -àme. Et nous avions ce soin de régler prudemment Les comptes de jeunesse avant le sacrement !...
FLAVIGNAC, ému.
Monsieur, tout est brisé ! C'est une calomnie!
M. DAUBRET, gravement.
En ce temps- U\ jeune homme, on avait la manie De se croire, à votre âge, un homme sérieux, De richesse et de gloire on était curieux. Et si, dans le passé qu'à trente ans on doit clore, Quelque vieux souvenir se remuait encore, On l'écrasait, morbleu ! d'un pied plus aguerri, Car il mourait du coup et sans jeter un cri!
J'ai rompu, sur l'honneur !
M. DAUBRET.
Pourtant, on s'égosille!
C'est un vacarme affreux ! Moi, père de famille. Vous comprenez, monsieur, j'ai des devoirs ici!...
(A pari, se promenant sur le devant de la scène.) Poussons-le ferme, il faut qu'il me pardonne aussi. Quand il saura qu'Hélène...
FLAVIGNAC, insistant.
Une preuve bien claire Que tout est terminé, monsieur, c'est sa colère!
M. DADBRET.
D'accord; mais allez donc faire entendre cela A ma femme, à l'enfant qui tantôt pleurait là !
F L A V 1 G N A C, dcsespCM'C'.
Quoi! monsieur...
Ah ! voilà! c'est à quoi l'on s'expose Quand, comme je l'ai dit, on n'a point cette dose De volonté puissante ou de froide raison, Qu'il faut, pour que tout marche, au chef de la maison. Considérez un peu, puisque la chose est faite, Ce qui peut résulter de ceci. Quelle fête ! Quand, tout au beau milieu d'un ménage charmant, Vous verrez, un matin, cela se voit vraiment, S'élancer du ruisseau pour forcer votre porte ■ ' La jeunesse oubliée, et que l'on croyait morte! Car on ressent parfois de ces convulsions Qui partent du foyer des vieilles passions ; Pour tordre notre joie, et brûler nos chairs vives, Ces volcans mal éteints ont des laves tardives Dont il faut d'autant plus craindre le choc lointain Qu'on a posé sa vie et bâti son destin! Vous, un homme d'esprit, c'est à ne pas y croire ! Aller vous empêtrer d'une pareille histoire! Perdre, pour je ne sais quelle femme de rien, Un avenir solide et dont j'augurais bien, Et faire, tout à coup, par cette maladresse, Qu'Hélène, en sanglotant, rougit de sa tendresse!...
FLAVIGNAC, avec accaMeineril.
Oh!je le comprends trop, monsieur, tout est perdu! Je vais franchir ce seuil ù, mes pieds défendu. Emportant, dans mon cœur, ma blessure profonde, Sans un mot de pitié! .. C'est juste : il est au monde Des hommes que le sort aiguillonne à plaisir. Tantales enchaînés dans l'enfer du désir. Voyageurs impuissants qui tombent sur la voie, Ayant le bras trop court pour atteindre îi la joie I
Je le savais^ monsieur, quand je luttais si fort. Je voulais fuir loin d'elle, et je n'avais pas tort. Hélas! je n'ai cédé qu'à vos bonnes paroles. Adieu! je coupe court à ces plaintes frivoles, Et quelque désespoir qui vienne m'accoster, Je suis homme en ceci, que je le sais porter!... Adieu !
(H se dispose à partir.)
M. DAUBRET.
C'est qu'il y mord de la belle manière !
(Eclatant de rire.) Ah! ah! délicieux !... il dresse sa crinière! 11 rugit tout de bon, comme un lion blessé!...
(Riant plus fort.)
11 veut partir !
FLAVIGNAC, déconcerté.
Mais... quoi ?
M. DAUBRET, lui frappant sur l'épaule.
Vous êtes insensé!
Je ne sais pas, d'honneur! où vous avez la tête?
FLAVIGNAC.
Comment?
Je lâche un mot, et, vite, une tempête! Un branle-bas superbe! un désarroi!... Morbleu! Ne peut-on rire ensemble et s'agacer un peu?
FLAVIGNAC, avec joie.
Ah! vous riez? c'était une plaisanterie? Hélène n'a pas su...
M. DAUBRET.
Permettez, je vous prie.
Si j'excepte le nom, que l'on ne connaît pas, Hélène, autant que nous, est instruite du cas.
Ce matin, pour ma femme, une lettre anonyme-..
FLÀVIGNAC, décourage.
Alors, vous le voyez, ma crainte est légitime. Tout est fini pour moi !
Je ne vois pas cela.
On pourra bien cncor pleurer par-ci par-là. Ne vous elïrayez point, on mettra bas les annes. L'amour veut, pour fleurir, être arrosé de larmes, Et c'est, près d'une fille, un fameux talisman Quand, sous le mariage, on fait poindre un roman.
FLAVIGNAC.
J'ai peur, et mon espoir en tremblant se hasarde!...
Bl. DAUBRET.
Tirez-vous-en, mon bon, la chose vous regarde. Heureusement, pour vous, que le nom fait défaut. •Niez, si c'est possible; inventez, s'il le faut; Soyez ingénieux, soyez fort! C'est ma femme Dont votre habileté doit surtout calmer l'àme. Quant à moi, cher ami, je ne m'en cache point, J'aurais donné beaucoup pour éviter ce point. C'est un de ces éclats dont le monde se choque, Un incident fâcheux... Cela dit, je m'en moque! Vous ne me croyez pas, j'espère, assez butor, Assez podagre, assez perclus d'esprit encor l'our assommer les gens avec mon droit d'aînesse?... J'eus ma jeunesse aussi, morbleu! j'eus ma jeunesse. Et je vous garantis (ju'on prenait du bon temps. Bien plus que vous, messieurs, à l'âge de vingt ans! (Se rengorgcanl.)
Diantre!... si je n'avais fait taire les poulettes, Tout ne marcherait pas comme sur des roulettes ;
La montée était rude et Dieu qui m'a pétri N'avait que juste, aux mains, la pâte d'un mari !... Vous voyez, nonobstant, mon beau gendre à l'œil sombre, Qu'avec de la méthode on en sort sans encombre! Que cela seulement vous serve à l'avenir. Et, dans tout autre cas, vous fasse souvenir Qu'on doit, en mesurant les effets sur les causes, Se pardonner beaucoup, se passer bien des choses !... Il s'agit, maintenant, qu'Hélène, jusqu'ici, A l'insu de ma femme. . .
(Apercevant Héli'no ilc loin. ;
Attendez!... la voici!...
Niez tout, c'est le mieux que vous ayez à faire!...