SCÈNE PREMIÈRE
M. DAUBRET, seul.
(il est assis dans un fauteuil, devant sa table chargée de papiers. ) M. DADBRET, fouillant tous les tiroirs.
OÙ diantre ai-je fourré, clans mon étourderie, Mes observations touchant la boucherie ?
(Se soulevant comme pdur sonner.)
]\Ia femme sait peut-être...
(Il retombe assis, en se frappant le front.)
Elle est précisément Sortie avec Hélène !...
(Saisissant un manuscrit.) Un moment! un moment!...
(Lisant le titre, et d'un Ion désappointé.)
Non ! deux mots sur le sel.
(Prenant un autre cahier.)
Et ceci?...
(Lisant.)
Libre échange.
(Avec enthousiasme.)
Quel sujet àtraiter!... ki langue me démange! Et j'ai tant varié, sur cette question.
Mo.
lU HELENE PEYRON
Que j'en pourrais parler, sans interruption,
Huit jours durant!...
(Avec impalicncc.)
Je veux, au premier mot qui pique, Me bien poser là-bas, sous le côté pratique!... (Cherchant encore dans ses papiers.)
Mais ce maudit cahier qui ne se trouve point!...
(Repoussant tous les tiroirs.)
Peuh! je suis bon enfant de suer à ce point. Flavignac qui l'a fait, peut le refaire encore !
(Se renversant dans son fauteuil.)
Ah ! diable !... Flavignac!... cela me remémore
Que dès demain, sans faute, on signe le contrat,
Et qu'il faut, aujourd'hui, ■ — le rôle est très-ingrat, —
L'amener jusqu'à prendre avec philosophie
La non-paternité dont Dieu me gratifie;
Tandis que, d'autre part, Hélène, cette fois,
Connaîtra sa naissance...
(Sourlanl.)
Un bon roman, je crois, Dont j'ai tenu les fils et dirigé la trame ! Ces deux points dans le sac, reste à calmer ma femme ! Son esprit, loin du monde, en Dieu seul enfermé, A ces scrupules vains qui font le cœur gourmé. Qu'elle me laisse en paix, avec ses patenôtres. Ou, morbleu ! nous verrons, j'en ai maté bien d'autres!...
(Se levant et marchant à grands pas.)
Quelqu'un m'objectera, peut-être, ()u'il fallait
Avertir Flavignac... Je suis votre valet!
1\ hésitait déjà quand elle était ma fille !
l'as du tout, j'ai fait mieux; il brCde, il fiambe, il grille,
Qu'on lui refuse Hélène, il l'enlève demain!...
Le tout est de savoir jouer du cœur humain ! Rien n'est changé, d'ailleurs, la dot reste la même. Oh ! je suis, pour cela, d'une rondeur extrême. Et s'il faut qu'on adopte, on le fera, ma foi ! Dans les délais voulus, aux termes de la loi ; Mais en dépit des gens que le fait exaspère, Ayant besoin de lui, je serai son beau-père. Cette histoire de femme est venue, en son lieu, Verser, comme à souhait, de l'huile sur le feu. J'aurais cherché longtemps un pareil stratagème ! On pleure, on désespère, on se console, on s'aime. Elle et lui, tour à tour, au jeu de Cupidon, La raquette à la main, se lancent le pardon... Moi, je juge les coups du haut de ma sagesse.
(Apres une pause.)
Certes, le Flavignac ne manque pas d'adresse,
Son point faible est le cœur, c'est par où je le tiens;
Ces jeunes gens, bon Dieu ! se troublent pour des riens.
Ils ont cent préjugés qui font, contre nature,
Sortir d'une amourette une grosse aventure.
Et la femme, aujourd'hui, prend des dimensions !...
Pas avec moi, toujours ! En fait de passions,
La volonté, voilà ma grande médecine.
Il faut trancher, d'un coup, le mal dans sa racine.
Du passé qui réclame étouffer les abois...
Et ces fantômes-là ne viennent pas deux fois !
(Pendanl ce dernier vers, Marecliiie e.st eiilrée par le fond.)
SCÇNE II M. DAUBRET, MARCKLINE.
MARCELIN E, gravenunl.
Vous vous trompez, monsieur, les fantômes reviennent!...
M. D A U B R E T, effaré.
Quoi!... VOUS encore!... Où sont les gens qui m'appartiennent? Est-ce une auberge ici pour qu'on ose, en plein jour...
MARCELINE, froidement.
Pardon, je n'ai trouvé personne dans la cour ; D'ailleurs, c'est le hasard qui nous met face à face, .le ne viens pas pour vous.
M. DAUBRET, ticmblanl de colere.
J'admire cette audace!...
MARCELINE
Je cherche votre femme. Un devoir imminent...
M. DAUBRET, l'inlerrompant.
Ma femme?... Ah! vous jouez ce jeu-là, maintenant?...
MARCELINE
Sans doute.
(Prenant un siège.)
Pensez-vous qu'elle se fasse attendre?...
M. DAUBRET, allant à elle.
Sortez! ..
MARCELINE
JNon, pas encor.
M. DAUBRET, hors de lui.
Mais...
MARCELINE, prenant une délcvmlnaiion soudaine.
Vous allez m'entendrc, Puisque aussi bien le ciel fait que je vous revois !...
(Geste de M. Daubrel.;:
Oh ! ne reprenons pas la scène d'autrefois. Je ne suis plus, ici, la pauvre enfant qui pleure , Kon, monsieur; c'est à vous d'écouter à cette heure! Mon cœur est foi"t, depuis qu'il ne sait plus aimer,
Et vos mains saigneraient, à vouloir entamer, Plus solide, aujourd'hui, que Tacier d'une épée, Ma volonté de fer, dans mes larmes trempée ! Or donc, pour couper court à vos airs triomphants, Vous mariez Hélène, et moi je le défends !...
M. DAUBRET, abasourdi.
Vous !...
MARCELINE, avec ironie.
C'est assez commode ! On a, pour cette affaire, Choisi son fiancé, prévenu son notaire, x
Réglé la dot, fixé le jour, compté les frais, Sans savoir seulement si je le permettrais !...
M. DAUBRET, haussant les épaules.
Elle est folle à lier!...
MARCELINE
Mais pas si folle, en somme ; Votre époux me déplaît, je ne veux pas cet homme !
M. DAUBRET, avec une ironie concentrée.
Vraiment ? Ah! j'y vois clair !... vous en êtes aussi De ce fameux complot?...
MARCELINE, froidement.
J'en suis un peu.
!\Ierci !
Ce mot lâché vous perd, la raine est éventée!...
MARCELINE
Vraiment?...
M. DAUBRET.
Le mal s'en va quand la cause est ôtée, Et, sachant désormais d'où le coup peut partir...
MARCELINE, avec autorité.
Je vous mets au défi de vous en garantir 1
M. DAUBRET, exaspéré.
Assez! la patience, k la fin, m'abandonne!
MARCEL I\E, se levnnt.
Je ne demande pas, comprenez bien; j'ordonne!
M . DAUBRET.
Là, voyons, je ferai quelque chose pour vous. S'il vous faut une place à l'hôpital des fous!
MARCELINE, se passant la main sur le front.
Plus tard! j'ai, Dieu merci! toute ma tête encore,
(Avec mélancolie.)
Plus tard!...
M. DAUBRET, avec ironie, indiquant la porte.
Comptez sur moi !...
Bien, monsieur;
(Se rasseyant.)
Mais j'ignore Si vous vous rappelez ce que j'ai défendu...
M. DAUBRET, avec intlifférence.
Fort peu.
MARCELINE
Ce mariage est par moi suspendu.
M. DAUBRKT, iiersillant.
Vrai?.
MARCELINE, articulant clhKiue mol.
Je refuse Hélène.
M. DAUBRET, môme jeu.
Et de quel droit, ma chère!..
Ah! vous ne savez pas?...
(Se levant.)
C'est que je suis sa mère !
M. DAUBRET, reculant de surprise.
Vous!... sa mère!...
(Après réllexion.)
Allons donc ! c'est mentir sottement, Vous avez mal conduit ce divertissement!... On s'informe, que diable!... et dans ces occurrences. On bâtit son roman sur quelques apparences; Mais on ne s'en vient pas, sans avoir fait son choix. Servir aux gens sensés des bourdes d'un tel poids'... Cette Hélène, après tout, s'il faut qu'on vous le dise, C'est un enfant perdu, trouvé dans une église...
MARCELIXE, vivemenl.
A Nantes, je le sais, par un vendredi soir, A la gauche du chœur, sous un mantelet noir; Voilà quinze ans passés, j'en ai compté les heures!...
M. DAUBRET, avec un rire forcé.
Fort bien, c'est un progrès, vos raisons sont meilleure?:. Et le conte, à présent, paraît mieux étayé... Lequel de mes valets avez-vous soudoyé?
D'où vient ce long détail? qui vous l'a dit?...
MARCELINE, avec calme.
Personne ; J'étais là.
M. DAUBRET, comme s'éveillanl tout à coup.
Mais alors... ma femme! .. je frissonne... Elle aura su!... mon Dieu!... vous me poussez à bout!... ' Vous n'avez pas osé!...
MARCELIXE.
Votre femme sait tout.
M. DAUBRET, la menaçant.
Malheureuse!...
MARCELINE
Un moment!... vous vous moquez sans doute? Est-ce ma faute, à moi, si la muraille écoute. Et si, pour secouer votre passé trop lourd. Vous n'aviez point, là-bas, un cabinet plus sourd?...
M. DAUBRET, vivement.
Comment?. .
ilARCELINE.
Ecoutez-moi, qu'eu gronde ou qu'on badine. Aux cœurs comme le vôtre on met une sourdine, C'est plus sage!...
M. DAUBRET.
Plaît-il?...
MARCELI.NE.
Sans perdre un mouvement.
Elle a tout entendu, de son appartement... Et c'est elle, monsieur, qui, rouge de vos hontes. Dans cette banqueroute, a soldé tous vos comptes!...
M. DAUBRET, liors de lui.
Ainsi... j'étais sa dupe !... on m'a joué quinze ans!...
A ma barbe!...
(Avec un rire forcé.)
Un bon plat, pour les mauvais plaisants!...
(Avec colère.) Uansmamaison!... morbleu!... ma femme!., est-cepossiblc!
(Tflchanl de se rassurer.)
iNon! Vous croyez frappera mon endroit sensible... C'est une invention !... vous en riez tout bas!...
(Courant à elle.) Tu ris!... Veux-tu de l'or!... dis-moi que ce n'est pas!...
MARCELINE, froidement.
J'ai dit la vérité.
M. DAUBRET, gesticulant.
Bon ! j'ai l'âme ingénue !
Elle n'était pas là quand vous êtes venue. Undimanclie... à présent je me rappelle bien.
(Marceline veut parler.) Oh! plus un mot! Sortez, votre plan ne vaut rien, Il pèche par la base... Hélène est orpheline!... Ma femme n'a rien su!... vous mentez!...