SCÈNE lîl DANIEL, HÉLÈNE, MARTHE
MARTHE
Vous voilà donc dans les honneurs, Monsieur Daniel ?
DANIEL
M. Lemusat m'offre un poste de confiance auprès de lui dans le cabinet qu'il forme. J'ai beau refuser; il met une telle insistance. . .
Q ue vous avez accepté ?
Non. Mais il n'admet aucune excuse. Je ne sais que lui dire ; je ne puis pas accepter.
MARTHE Pourquoi donc ?
DANIEL
Je pars ; je m'en retourne en cette Tunisie que j'aurais peut-être mieux fait de ne jamais quitter. Je pars dès ce soir et je m'embarque demain. J'ai embrassé ma mère. Je ne rentre pas chez elle. Et je prends congé de vous aussi, Hélène!
HÉLÈNE Déjà?
DANIEL
Je vous remercie de la fraternelle sympathie que vous n'avez cessé de me témoigner. J'en garderai à jamais le souvenir, et celui des heures fortunées...
MARTHE Vous retournez en Tunisie ?
DANIEL
Oui. Je ne suis pas organisé pour vivre ici. Je suis un sauvage.
MARTHE
Vous vous habitueriez...
Je ne pense pas.
Essayez!
DANIEL
MARTHE
DANIEL
Non. Mes sentiments frustes, mes goûts barbares et mes pensées primitives me mettraient toujours mal à l'aise.
xMARTHE
Cependant, votre mère...
DANIEL
Ma mère a compris et approuvé mes raisons, après les avoir combattues. Comme moi, elle s'est inclinée devant la nécessité. Quand est venue l'offre de M. Lemusat, je lui ai promis d'écouter ses propositions et de demeurer à Paris si elles me persuadaient. Mais je les estime trop hautes et trop flatteuses pour mes faibles mérites. J'ai donc tenu ma parole. Je m'en vais.
^iARTHE Ainsi, nous ne vous verrons plus?
DANIEL Chaque année, je passerai auprès de ma mère deux
mois en été : peut-être mes nouveaux amis se souviendront-ils assez de moi pour accueillir, alors, mes visites.
MARTHE
Sans doute.
HELENE Ne partez pas, Daniel !
DANIEL , Q.uoi !
HÉLÈNE
Ne partez pas. Je l'exige I... Oh! oui, je parle devant elle. (Qu'est-ce que cela fait? Je crierais devant tout le monde! — Ne partez pas! ~ Elle sait d'ailleurs tout ce qui s'agite en moi, tout ce que vous m'avez dit!... Je vous en supplie, ne partez pas.
Hélène !
DANIEL ET ^L\RTHE
HELENE
Non, je ne consens pas que vous partiez. Écoutez!... Je me dérobe à mon destin. — Ah! Louise! Ah ! oui, je ferais pour elle, tout ce que j'ai fait déjà, Daniel! tous les sacrifices! Mais c'en est
trop! Je ne veux pas que ce soit en pure perte. Epargnez-la, du moins, si vous me méprisez, épargnez-la ! Ne l'abandonnez pas !
HÉLÈNE
Enfin, n'ai-je pas le droit de vouloir à mon tour? QjLioi! j'ai été humiliée, ravalée à feindre, à mentir, à porter le masque d'une soumission vertueuse! Mais c'est fini! J'étoufîe ! Ne partez pas !
MARTHE Tu t'exaltes ! Réfléchis...
HÉLÈNE
Je ne veux pas, je ne veux pas ! C'en est assez, de hontes. Ah! on m'a piétinée, on m'a rejetée dans la boue. C'est parfait! Mais que, du moins, ce soit pour quelque chose ! Je suis rentrée dans le devoir! Je suis la femme de M. Pradier! Ah ! ah ! Louise, heureuse, posséderait son fils ! Voilà ! voilà !...Et il part! C'en est trop, et je me révolte : vous ne partirez pas !
DANIEL
Comment! Hélène...
HELENE
Pour elle, pour vous, Daniel, je me suis vautrée dans cette bassesse. J'en ai horreur. Bien plus, je l'ai mendiée très humblement ! J'en ai horreur. Et voilà ma récompense : Louise sera seule, et on m'oublie moi ! mes droits!... Vous m'appartenez.
MARTHE Ce délire va cesser... Oh ! ne l'écoutez pas!
HÉLÈNE
Ecoute Daniel ! écoute-moi ! Je t'aime ! A la lin, pourquoi ne le crierais-je pas? Je t'aime, je t'aime, Daniel ! Je n'ai jamais aimé que toi, entends-tu bien ! Je me mentais, comme je t'ai menti lorsque je me taisais... lorsque je prétendais être pour toi une sœur! Je t'aime... Eh! qu'importe ce qu'en pensent les autres? Nous sommes l'un à l'autre désormais! Ah ! ma pauvre Marthe, pardonne, tu as été témoin .. est-ce ma faute? Il serait parti!... Je l'aime, vois-tu, je suis sa femme, je neveux pas qu'il s'en aille.
DANIEL
Hélène!... Ce que vous me dites, je ne l'ignorais pas. Je le sentais clairement au fond de vous, au fond de moi. C'est pour cela que j'ai surmonté, naguère, ma timidité jusqu'à vous faire l'aveu... Mais vos paroles me sont encore plus chères d'avoir con-
firme divinement ce que je savais déjà ! Elles m'enorgueillissent jusqu'à la tombe! Mais elles m'ont contristé, Hélène! Ah! que ne vous êtes- vous livrée au mouvement spontané de la passion, le premier jour ! Tout était, a^ors, possible, légitime!. . Mais maintenant...
HÉLÈNE Maintenant?...
DANIEL
Vous avez accepté de redevenir M^^e Pradier. Volontairement ; nulle violence ne vous y a contrainte. Vous aviez désespéré. . .
HÉLÈNE Je t'ai trahi alors !
DANIEL
Vous n'avez pas eu foi en moi !... ni en vous-même. Vous me redoutiez inconstant et futile. Je ne vous reproche rien, mais où votre manque de courage nous a-t-il tous deux conduits?
HÉLÈNE Du moins, partons ensemble !
DANIEL Hélène !
HÉLÈNE Partons ensemble!
DANIEL
Je n'accepte pas de vous déshonorer. Autrefois, bien! vous poursuiviez le divorce; on ne vous l'accordait pas, tout était permis ; vous étiez en droit de vous insurger contre la loi, contre les coutumes, et de vous rendre libre. Mais vous avez renoncé! Q uelle honte ce serait, songez-y?
HÉLÈNE Tu te refuses à la partager?...
DANIEL
Vous avoir, oh ! Hélène! à tout prix vous avoir!... Mais que vous rougissiez, que vous soyez humiliée d'avoir une fois menti, puis-je le souffrir, Hélène? Vous-même courberiez-vous la tête. La vie serait pénible.
HÉLÈNE Auprès de toi? Jamais! Prends-moi, te dis-je.
DANIEL
Oubliez aujourd'hui, comme vous avez naguère dédaigné. Les paroles ne se reprennent pas. Je pars. J'emporte mon trésor jusqu'à la mort parmi la paix de la solitude !
l3o HÉLÈNE PRADIER
HÉLÈNE Je t'aime, Daniel !
DANIEL
Vous vous êtes rendue à qui légalement vous appartenez. Comment pourriez- vous vous donner? Et comment, dites, vous accepterais-je, moi, de lui?
HÉLÈNE
Ah ! comme vous me méprisez !
DANIEL
Détrompez-vous. Je vous aime, au contraire, plus que vous ne sauriez l'imaginer; je vous aime trop haut pour tolérer de vous une déchéance.
MARTHE (voyant s'ouvrir la porte).
Ah! malheureux amis ! Vous tairez-vous?J