SCENE VI
Ah! il fait bon, ici! Mes hommages, chère belle amie. (// lui baise la main.) Et vous, Hélène, ne me sourirez-vous pas? Cher, je ne suis pas encore ministre !
MARTHE
Dépêchez-vous, voyons. J'ai toute une liste de protégés à caser. Ils vous attendent.
RENÉ
Ma foi ! vous savez, je désespère. L'honnêteté ne vaut rien en politique. Cet animal de gouvernement a les reins solides. Cependant, aujourd'hui, j'ai entrevu le moment... Mais non, un rien les retourne, c'est duperie de compter sur le centre.
GUSTAVE
Alors, cette interpellation?
RENÉ
Encore une de ratée, à notre actif! Et cela grâce à nos bons alliés du centre! Ils nous avaient promis
leurs voix, nous leur réservions un portefeuille dans la combinaison Lemusat, c'était entendu. Lemusat a été superbe, il a flétri de main de maître les agissements louches du ministère. Ah ! tu aurais dû être là. Figure-toi qu'à un moment tous les honnêtes gens de la Chambre (nous sommes en nombre, Dieu merci) se sont mis à crier de toutes parts, sur une de ces attaques : C'est vrai! c'est vrai! — « Eh bien! s'est-il écrié, prouvez-le donc que c'est vrai, renversez avec nous ce gouvernement de malheur ! Rétablissons ensemble le bon ordre et le pouvoir honnête ! Vive la France! » — Il a eu là un de ces mouvements pathétiques que les plus grands orateurs ne trouvent pas deux fois dans leur carrière. C'était superbe. Toute la Chambre, debout, applaudissait!
GUSTAVE Et comme résultat...?
RENÉ
Oh ! comme résultat, ça a été exactement comme s'il n'avait pas parlé. C'est même plus mauvais, puisque le Centre a trouvé l'occasion d'afficher sa défection. Le président du Conseil est monté à la tribune. Il a bafouillé durant vingt minutes. Personne n'a compris un traître mot de sa réponse. Il a été piteux...
GUSTAVE Mais il a triomphé.
RENE
Ah! ce bougre-là, il a l'oreille de la Chambre! Rien à faire. Le Centre a donné pour lui comme un seul homme. Il l'a emporté de près de cent voix. Mais nous ne le lâchons pas. Il finira bien par nous vider la place.
Espérons-le.
MARTHE
REN E
En attendant, nous nous sommes mis en congé pour huit jours. Je vais en profiter pour faire une petite tournée dans ma circonscription. Vous m'accompagnerez, Hélène?
Que voulez- vous que je fasse là-bas? Vous serez constamment avec vos électeurs.
RENÉ
Sans doute. Mais comme influence morale, il serait excellent qu'on vous sût auprès de m.oi. Enfin, je m'en voudrais d'insister. Faites comme il vous plaira.
HÉLÈNE
Louise Délava ux m'avait engagée à passer quelque temps chez elle. Je lui avais presque promis.
GUSTAVE (va à /fe/ène) Très bien.
HÉLÈNE Et si vous me permettiez d'accepter son invitation?
RENÉ
Soit. Je ne veux qu'une chose, moi : que vous vous amusiez. Allez chez votre amie.
GUSTA\^E (bas, à Hélène) C'est le meilleur moyen. Vous avez raison, Hélène.
RENÉ
Mais n'y prolongez pas trop votre séjour. Il m.e serait agréable que vous rentriez en même temps que moi. Nous aurons des dîners, des réceptions; il faut préparer notre campagne.
HÉLÈNE
J'ai besoin de repos. Je me sens les nerfs si tendus. Je veux me reposer.
Comme il vous plaira. Vos désirs, vous le savez, sont pour moi des ordres.
MARTHE
Profites-en, chérie. Prends de longues vacances, va! Moi, si mon ours relâchait un peu ma chaîne, je m'en irais toute seule, bien loin, pendant des mois et des années, pour ne plus le voir.
GUSTAVE Ça, je t'en défie.
MARTHE
Tu m'en défies? Ah! si je n'avais ici mes habitudes et mes affections, tu verrais ! Allons, venez : devant tout le monde, embrassez-moi.