SCÈNE V
MARTHE Me voici. Je vous dérange ?
HÉLÈNE
Ah! ma chérie. Que je suis contente de te voir. Quel air de santé !
Et toi, mon Hélène ! Ces yeux allumés, ce teint frais : tu as vingt ans.
HÉLÈNE Moqueuse !
MARTHE Non, c'est vrai ; n'est-ce pas, Gustave ? — Tu ne
t'es pas trop ennuyJe, à m'attendre ? Monsieur mon époux s'est-il bien mis en frais? Il n'a pas baillé ? Pas une fois? Je te trouve bien favorisée, ma belle !
GUSTAVE
Chère folle!
HÉLÈNE
Je crains pourtant de l'avoir ennuyé. Nous avons été bien sérieux, bien graves.
.^L\RTHE
Oh ! c'est vrai ? Mais elle a changé, votre humeur, j'espère ? et nous serons gais ce soir?
HÉLÈNE
Ma bonne Marthe, pour te plaire, que ne ferais-je pas ?
AL\RTHE
Ah bien ! tu apportes cette disposition-là. Tu condescends à te faire gaie pour me plaire !... Ça va être amusant.
GUSTAVE Voyons, Marthinette chérie, n'abuse pas..,
Mais non : je t'aime, ma chère Marthe, et ta joie continuelle me fait le plus grand bien.
MARTHE
Ah! que je te voudrais comme moi. C'est si bon, vois-tu? n'est-ce pas, Gustave?
GUSTAVE
Je t'adore comme tu es, et ne voudrais pas te changer.
MARTHE
Tu vois ! Moqueuse et légère que je suis, je lui plais, à cet homme! Il est vrai qu'il est sérieux pour nous deux, et il y a des moments ici d'une gravité sinistre.
HÉLÈNE Tu les dissipes très vite, je suis sûre.
MARTHE
Jamais assez. Croirais-tu qu'il y a des soirs où, de dépit, je me sauve au lit de très bonne heure, et j'y dors à poings fermés, le plus tôt possible, pour échappera l'ennui?
GUSTAVE
Tu l'avoues! Et quand je prétends que tu t'ennuies, ces soirs-là, quand je t'offre de sortir, de nous en aller en un Montmartre, en un boui-boui quel-
conque, tu me répètes que tu as simplement sommeil, et que tu ne veux rien que dormir.
MARTHE
Dame, écoute aussi : qui donc se mettrait à mentir un peu, si les femmes y renonçaient? Et puis, c'est à moitié vrai, que ton sérieux m'endort.
GUSTAVE
Je ne le ferai plus, chérie. Je te promets de n'être plus jamais sérieux en ta présence. Es-tu satisfaite?
MARTHE
C'est bien, vilain gros. Je vous pardonne. A propos, j'ai aperçu, en descendant de voiture, notre futur ministre qui discutait dans la rue, à deux pas d'ici, avec un tas de futurs collègues, sans doute : ils avaient tous aussi des airs de gravité épouvantable ! Il met bien du temps à les lâcher, il ne sera jamais fort en politique, ton mari.
HÉLÈNE Hélas !
GUSTAVE Voici notre grand homme.