LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C
HUB FIEBBE-SAKKAEIN, H' 14
=,Coo^lc
^u-:iversity'Ô', ■ 3 1 JANt96l i
oFOXFor.D y
=,Coo^lc
On n'écrit pas cette histoire , on Ja chante. On ne craint pas de la chanter dans un livi-e historique destiné à reproduire les plus grandes choses de la pensée et du cœur qui ont influé sur le sort des nations : car l'amour est aussi une des grandeurs de noire nature ; et quand ce sentiment est porté jusqu'à l'héroïsme de la femme , le dévouement, quand il est allumé par la beauté , excusé par la faiblessCi expié par le malheur, transformé par le repentir, sanctifié par la religion, popularisé dans toute une époque par le génie , éternisé par la constance sur la tciTC et par ses aspirations à l'immortalité dans le ciel, cet amour se confond presque avec la vertu ' il fait de deux amants deux héros et deux saints dont les aventures deviennent l'entretien et dont les larmes deviennent les larmes d'un siècle.
Telle estl'hisloirc ou le pofime d'Héioïse et d'Abélard. Aucune histoire, aucun poème n'onl touché plus profondément le cœur des hommes depuis huit
=,Coo^lc
s HËLOlSE ET ABËLARD.
siècles. Ce qui émeut si prorondémenl et si longtemps les hommes fait partie de leur histoire; cçr l'humanité nVst pas'seuleracnt esprit, elle est sentiment : ce qui l'attendrit l'améliore. L'admiration et la pitié amollissent son cœur; et le cœur, dans rhumanité comme dans l'homme, est l'organe le plus sûr et le plus fort de la vertu.
Ces deux histoires n'en font qu'une. EUles sont tellement entrelacées comme les deux âmes et les deux existences des deux époux , que la vie de l'un est le contre-coup perpétuel de la vie de l'autre , et que le même événement ou le même sentiment, répercuté dans tAi double écho , n'y produit qu'un seul et même intérêt.
Racontons.
Pierre Abélard était tils d'un chevalier breton , nommé Béranger; sa famille seigneuriale possédait, dans les environs de Nantes, le ch&teau et le village de Palais. Béranger exerçait , comme tous les seigneurs du temps, le métier noble de la guerre. Son fils Abélard fut élevé par lui pour les armes. Hais la piété de sa race, alteslée par l'habit religieux que prirent dans leur Age avancé Béranger, sa femme et ses filles, associa à l'éducation militaire du jeune Abélard l'étude des lettres, delà philosophie et de la théologie. La grande et unique
=,Coo^lc
. BËLOCSE ET ABÉLARD. 3
profession intellectuelle et libérale de cette époque, l'Église, attirait à elle tous les jeunes hommes dans lesquels se signalaient de bonne heure la poésie, l'éloquence, l'amour de la gloire, les ambitions de l'esprit. Abélard était le plus heureusement doué des hommes de son siècle : il dédaigna le métier peu intellectuel de l'homme d'armes; il abandonna à ses frères son droit d'aînesse sur les domaines et sur tes vassaux de sa maison. Il quitta la demeure paternelle; il alla d'école en école et de maître en maître, recueillir, à l'exemple des disciples des philosophes de l'antiquité, ces trésors enfouis des littératures grecque et latine, que la Gaule et l'Italie commençaient à exhumer des manuscrits, à remettre en lumière, et k adorer comme les mystères profanes de l'esprit humain. Son cœur passionné et son imagination impressionnable ne se contentèrent pas de ces langues mortes : il écrivait , il parlait en grec et en latin, mais il chanta en français.
Les poésies dont il coinposait lui-même la musique, afin que la passion dont elles étaient animées se communiquât par deux sens à la fois à l'dme , devinrent le manuel des poètes; elles se répandirent avec la rapidité d'un écho qui se multiplie par tous les cœurs ; elles furent l'entretien des lettrés , les délices des femmes, la langue secrète des ainants, l'interprète des sentiments inavoués , le chant po-
-i HËLOFSE ET ABELARD.
pulaire des villes, des ch&teaus, des chaumières; elles portèrent le nom du jeune musicien et du poCte familier dans toutes les provinces de la France. H eut sa gloire confidt;ntieIle dans le secret de l'&me de tout ce qui aimait, rêvait, soupintit ou chantait au printemps de sa vie. Une voix mélodieuse, qui ajoutait la vie et la palpitation aux paroles et à la musique; une adolescence précoce en renommée; une beauté grecque du visage, une taille élevée et souple, une démarche nohle, une modestie où ta pudeur de l'âge rougissait de la maturité du talent, ajoutaient en lui l'attrait à la gloire. 11 était le rêve des yeux , de l'oreille et du cœur des femmes qui l'avaient vu, ou qui seulement avaient entendu prononcer son nom. C'est ainsi qu'Héloïse se le retrace elle-même longtemps après la ruine de ses illusions et de son amour.
Hais il chantait ainsi dans ses vers précoces des sentiments qu'il n'éprouvait pas encore. Ses poésies amoureuses étaient des jeux de son imagination ; imitées des poètes antiques, elles avaient l'accent du cœur, mais ce n'était pas du sien. 11 vivait à l'ombre , dans l'étude , dans la piété et dans des perspectives de gloire. Ses chants n'étaient pour lui qu'un délassement: la philosophie et l'éloquence le possédaient tout entier. Sa parole assouplie par la diffîculté des vers, son élocution rendue plus harmonieuse par la musique, la fécondité riche et
3,Cooi^le
HËLOlSE ET A&ËLARD. 5
Spontanée de sa pensée, sa mémoire nomrie de fortes et universelles lectures, l'éclat, la propriété et la nouveauté des images dans lesquelles il sculptait ses idées pour les rendre palpables à ses auditeurs, faisaient de ce jeune homme assis au pied des chaires célèbres de l'Université de Paris le mallre des maîtres , et l'orateur le plus écouté et le plus populaire des écoles. Or, les écoles de cette époque du monde , c'était le fontm du genre humain , c'était ce que l'enseignement, la science, la religion, l'opinion, la presse, la tribune , furent depuis. La parole à peine retrouvée régnait sur le monde; une seule autorité la dominait, c'était l'Église. Hais l'éloquence, la" philosophie et la foi, toutes Clément renfermées dans le sanctuaire, ne s'eserf aient que sur les mêmes textes. On ne luttait, dans des disputes inintelligibles aujourd'hui, que pour faire triompher à l'envi la révélation par les arguments de la raison profane, et pour appeler Platon et les philosophes en témoignage du Christ et des apAtres. On sent à quelles subtilités de dialectique ces controverses devaient aiguiser l'esprit.
Mais ces controverses sont quelquefois des exercices qui fortifient pour d'autres vues de la Providence la raison humaine , et qui donnent au monde de grands talents et de grandes reaommées.
,,Coo^lc
BËLOÎSE ET ABËLARD.
Le jeune homme suivit le courant 3e son Hiècle. U monta à la tribune de son temps , les chaires des écoles publiques , autour desquelles le peuple tout entier se pressait alors d'autant plus qu'il sortait d'une plus profonde ignorance , et qu'il attendait on . ne sait quelle lumière commençant à poindre. Abé- )ard, d'abord bumble et docile disciple, s'éleva peu à peu sur les applaudissements de ses auditeurs ' jusqu'au niveau des oracles de l'école, puis jusqu'A lutter d'arguties et d'éloquence contre eux. Enfin il les effaça tous , fonda une école de philosophie à Melun, entraîna à sa suite la Jeunesse fanatisée par son génie, consterna par sa popularité croissante ses rivaux qui professaient dans le vide à Paris, se consuma lui-même du feu qu'il allumait dans l'imagination publique , excita l'envie de tous les lettrés de l'Université et de l'Eglise, se retira deux ans dans la solitude de sa terre natale pour retremper ses forces, et reparut plus fort, plus célèbre et plus dominateur à Paris. 11 assit son camp, dit-il, c'est-à-dire son école , sur la montagne alors presque solitaire où s'élève aujourd'hui le temple de Sainte-Geneviève.
Ce fut le mont Aventin d'un peuple de disciples quittant les écoles anciennes pour venir écouter la
HELOISE ET ABÉLABD. 7
parole jeune et hardie d'Abélard. Chacun de ces disciples payait un prix iuodique au philosophe : c'était l'humble salaire d'un peuple- altéré de vérités. Ce salaire, multiplié par le nomhre incalculable des auditeurs, élevait la fortune d*Abélard aussi haut que sa renommée. H était dans la fleur de ses années , de sa gloire , de sa v^tu même ; car justpielà il n'avait eu d'autre passion que sa passion-pour la vérité et pour la foi. L'orgueil si naturel & celui que les hommes écoutent, et la volupté si séduisante & celui que les femmes admirent, l'exaltëreat et l'amollirent à la fois. Un double piège l'attendut au moment où il touchait k sa maturité, & son gé>' nie et à sa gloire.
Il avait alors trente-huit ans. Il régnait par l'élo^ quence sur Tesprit de la jeunesse, par la beauté sur le regard des femmes, par ses poésies amoureuses sur les cœurs, par ses mélodies musicales chantées dans toutes les bouches. Qu'on se Sgure dans un seul honune le premier orateur, le premier philosophe , le premier poète , le premier musicien de son temps, Antinous, Cicéron, Pétrarque, Schubert, dans une même célébrité vivante et jeune, on aura une idée de la popularité d'Abélard à cette période de sa vie.
=,Coo^lc
HËLOrSE ET ABËLARD.
Or il y avait alors à Paris un chanoine riche cl puissant de la cathédrale, nommé Fulbert, qui vivait dans le quartier savant de la cité. Fulbert avait chez lui une iiiëce (quelques-uns disent une fllle), aimée par lui d'un amour paternel. Cette nièce . âgée de dix-huit ans , plus jeune , par conséquent , de vingt ans qu'Ahélard, était célèbre déjà dans Paris par sa beauté et par un génie précoce. Son oncle, le chanoine Fulbert, avait mis en elle toutes -ces complaisances dangereuses de, vieillards qui , en ornant de tous les dons de l'intelligence et de l'art une natm'e d'élite , ne s'aperçoivent pas qu'ils préparent une victoire plus belle & la séduction , à l'amour, au malheur. Cette nièce se nommait Hélolse.
Les médaillons et la statue qui la retracent d'après les traditions contemporaines, et les moules pris après la mort dans son sépulcre, la représentent comme une jeune fille d'une taille élevée et d'une rare perfection de formes. Une tète d'un ovale légèrement déprimé par la contention de la pens^'.e vers les tempes, im front élevé et plane, 0(1 l'intelligence se jouait sans obstacles, comme im rayon dont aucun an^e n'arrête la lumière sur un marbre; des yeux largement encadrés dans leur
B£LOlSE ET ABELARD. tt
arcade, et dont le globe devait réfléchir la couleur du ciel ; un nez petit et légèrement relevé vers les narines, tel que la sculpture le modelait, d'après la nature, dans les statues des femmes immortalisées par les célébrités du cœur ; une bouche où respiraient largement, entre des dents éclatantes, les sourires de l'esprit et la tendresse de l'Ame ; un menton rapproché de la bouche et légèrement creusé au milieu, comme par le doigt de la réilexion souvent posé sur ses Jèvrea; un Cou long et flexible, qui portait la tête comme le lotus porte la Ûeur, en ondoyant avec la vague; des épaules arrondies et inclinées d'une seule ligne avec les bras; des doigts eflBlés, des courbes flexibles, des articulations minces, des pieds de déesse sur son piédestal; voilà la statue : qu'on juge de la femme ! Qu'on restitue la vie, la carnation, le regard , l'attitude, la jeunesse, la langueur, la flamme, la p&leur, la rougeur, la pensée , le sentiment , l'acceot , le sourire , les larmes, au squelette de cette autre Inès, on reverra Hélolse! Ses traits, disent les historiens du temps et Abélard lui-même , étaient encore moins frap~ pants sur les yeux par la beauté que par la gr&ce; la grflce, cette physionomie du cœur, qui attire, qui invite, qui force à aimer parce qu'elle aime: beauté suprême , bien supérieure, à la beauté qui ne force qu'à admirer.
Hais laissons parler ici Abélard.
10 BËLOISE ET ABËLA&Q.
' Sa renommée, dit Abélard, s'était répandue dans toute la France. Tout ce qui peut séduire l'imaginalion des hommes vint s'offrir à moi. Hélolse devint l'amour de mes rêves, et je crus que je pourrais parvenir à m'en faire aimer ; car j'étais alors si célèbre, et ma jeunesse et ma beauté ajoutaient tant de prestige à ma gloire , que je ne pouvais être > repoussé par aucune femme que j'illustrerais de mon amour. Je m'enivrai d'autant plus de cette espérance qu'Hélolse était elle-même versée dans l'élude des lettres, des sciences et des arts, qu'une correspondance poétique existait déjà entre noue, et que j'osais lui écrire avec une liberté moins timide que je n'aurais osé lui parier. Je me laissai tout entier enflammer par cette passion; je cberchai tous les moyens d'établir entre nous des relations de familiarité et des occasions d'entretien. •
Rien n'était plus facile à Abélard. L'oncle et la nièce conspiraient, à son insu, avec lui : la nièce, par ses attraits; l'onde, par son orgueil.: La famif liarité d'un homme si illustre était une gloire pour une maison. Âbélnrd fit insinuer par des amis communs à Fulbert que, le soin de ses affiiircs domestiques étant pour lui une importune diversion aux études et aux letlres, sa passion dominante, il vour lait se décharger de ces embarras de l'esprit et demander une hospitalité de famille dans une maison honorée et studieuse , où il vivrait en iilB dans la
HËLOISE ET XBÊLAIID. 11
demetire d'un père. Fulbert, pénéiré de joie et de vanité à ces ouvertures , tiL otTrir son foyer à Abëlard. I) y trouvait, dit-il, le double avantage d'illustrer SOR nom par la cohabitation avec le premier bomme du siècle, et d'achever sans frais l'éducation littéraire de sa nièce, qui, rapprochée ainsi d'Abélard, l'oracle du temps, puiserait toute vertu et toute science à sa source. Ou peut croire aussi, et tout l'atteste dans les complaisances et dans les fureurs futures de Fulbert, que l'oncle, eolhousiaste d'Abélard, et rèvanl pour sa nièce un époux, le seul, selon lui, digne d'elle, se prêtait, dans un intérêt tout paternel, à un rapprochement dont pouvait naître l'inclination et l'union de ces jeunes cœurs.
Quoi qu'il en soit, Abélard habita dans la maison de Fulbert. Cette familiarité domestique, favorisée par l'oncle de cette belle disciple , leur offrit , à l'un et à l'autre, les occasions, et on pourrait dire la nécessilé de s'aimer. Bien loin de s'opposer à la .douce intimilé du maître et de l'écolière, Fulbert conjura Abélard de donner à sa nièce tous les secrets et toutes les perfections de sa science poétique, oratoire, théologique, afin d'achever en elle ■ ce prodige d'intelligence que la nature avait commencé, et que la France s'étonnait d'admirer dans une femme. II lui remit toute son autorité paternelle sur sa nièce, et, selon la rude discipUne
13 BELOISE ET ABËLARD.
du temps , il l'autorisa même & la frapper , si elle manquait d'obéissance ou d'aptitude à retenir ses leçons; en un mot, il fit d'Hélolse une sorte d'esclave intellectuelle, et d'Abélard un maître absolu.
Hélotse n'était que trop disposée à avoir, nonseulement un maître, mais un dieu, dans le plus beau et dnns le plus renommé des hommes de son siècle. Ses progrès dans tous les arts répondirent aux désirs de son oncle. Elle ne travaillait plus pour le monde , mais pour Abélard ; toute sa gloire était de lui plaire. La nature, l'amour et le génie s'entendaient pour faire de cette jeune fille la merveille de son temps.
Abélard s'enivrait de soi: nuvrage. Ces deux Ames, tentées par tant d'intimités, ne pouvaient manquer de tomber dans le piège que l'imprévoyance ou la complicité leur avait ouvert sous de si spécieux prétextes et sous de si douces complaisances : le monde extérieur s'anéantit pour eux , ils s'aimèrent. Abélard , qui n'avait plusd'autre pensée qu'liélolse, chanta son amour en des poésies où les vers et la musique, trempés au même feu, répandirent ie nom d'Hélolse comme un secret céleste divulgué à la terre, que tout le* monde se confia en répétant ces chants divins, et qui finit par arriver à l'oreille de Fulbert lui-même.
Hais Fulbert affecta de ne pas entendre ou de
[■.aiwi^CoOl^le
BËLOlSE ET ABÊLARD. 13
ne pas croire cette profitnation de son foyer domestique, n répondait qu'Ahélard était, par son ^énie et par sa piété, trop au-dessus du reste des mortels pour descendre , même aux séductions de l'amour, du ciel de la science et de la gloire , que son intelligence habitait avec les anges ; peut-être aussi attendait-il de jour en jour qu'Abélard, vaincu par l'attrait toujours croissant, lui demandât la main de son écoliëre, qu'il était heureux de lui accorder.
Cependant Abélard, combattu entre sa passion pour Héloïse et sa passion pour la renommée, hésitait misérablement à se prononcer. Il craignait, en s'avouant* dompté par une beauté terrestre, de déchoir, aux yeux du monde, de cette réputation de pureté et d'impassibilité platonique qu'une phUosophie éthérée avait foite & sa jeunesse. Il craignait sans doiite aussi de renoncer, par le mariage , à cette perspective de dignités , d'bomieurs et de fortune que l'Église, à laquelle il était déjà lié par quelques noviciats, ouvrait devant lui. Ses disciples ne reconnaissaient plus en lui le même homme. L'araour faisait, dans son cœur, une douloureuse diversion à son génie. Ses amis gémissaient tout haut de sa décadence; la langueur de sa passion avait passé dans son 'éloquence : tout le feu de son toie s'évaporait dans ses soupirs ; il n'en restait que les cendres pour ses
=,Coo^lc'
14 HËLOlSE ET ABËLARD.
leçons. 11 se sentait si peu semblable à lai-mème, qu'il avait renoncé à improviser des discours où il ne trouvait ]^iis sur ses lèvres que l'image et le nom d'Héloïse. Il était réduit à apprendre de mémoire les leçons qu'il avait professées autrefois , et à se répéter, de peur de décliner dans l'estime publique. Ses rivaux et ses ennemis triomphaient. On le montrait au doigt, comme un débris de luimême ; on lé citait comme un scandale de la faiblesse humaine; on le foulait aux pieds comme im dieu tombé de son [Hédestal. HélcOse s'afOigeait plus encore que lui .de cette dégradation de celui qu'elle adorait pour lui-même. Elle le suppliait, & geoous, de la sacrifier à sa gloire; de se laisser adorer par elle comme une divinité qui reçoit le cœur et l'encens des mortels , sans aVoir d'autre communauté avec ses adorateurs que l'adoration qu'on lui offre; de ne plus l'aimer, si cet amour devait coûter un rayon à sa réputation; ou, si l'amour désintéressé d'Héloïse était devenu un besoin et une consolation pour liii, de la reléguer au rang de ces femmes méprisées du monde, dont ni la religion ni les lois ne consacrent les sentiments, esclaves du cœur qu'on n'affranchit jamais par le nom d'épouses ! Le mépris de l'univers soufTert pour Abélard était, disait-elle, la seule gloire à laquelle il lui fût donné d'aspirer. Sa honte, à ce pris, ferait son orgueil.
3,Cooi^le
RÊLOlSE ET ABELARD.
Abélard, après de déplorables hésitations, ne put se déàdêr ni à accepter un tel suicide d'Hélolse, ni à déclarer son amour devant le monde. H continua d'habiter la muison de Fulbert. Lâche- à la fois envers l'amour el Iftche envers la vertu , il flotta entre deux fôiblesses : il n'eut ni te courage de sa passion, ni celui de sa g^loire. Ici, comme toi^ours, le cœur de la femme fut viril, le cœur de l'homme fut féminin. Son amour cependant se nourrissait de ces angoisses.
Fulbert, justement irrité d'un silence qui pouvait ressembler à du mépris et qui rendait son hospitalité suspecte, fenna sa maison à Abélard, Cette séparation déchira le cœur d'Hélolse, hu~ milia celui d'Abélard. Le maître et l'écoliëre ne purent se déshabituer de cette vie où les regards, les entretiens, les études, les chants, les contemplations à deux, leur avaient Eait une seule Ame. Ds se revirent en secret. Fulbert s'offensa de ce mystère. Abélard enleva Héloïse, et la conduisit respectueusement à Nantes, dans sa maison paternelie, où il la conSa, comme son épouse, » la tendresse de sa propre sœur. Revenu immédiatement après à Paris, il alla se jeter aux pieds de Fulbert, implora son pardon, et obtint par son
=,Coo^lc
I« HËLOlSE ET ABELAHD.
repentir la main de sa nièce. Hétolse, pardonnée et rendue à la fois à son oncle et à son amanl, devint secrètement l'épouse d'Abélard. » Après une nuit passée en prières dans uoe église de Paris, dît-il, nous reçûmes le matin la bénédiction nuptiale, en présence de l'oncle d'Héloise, de quelques-uns de. ses amis et de quelques-mis des miens. Ensuite nous nous retirâmes sans bruit, chacun de notre cfcté, pour que cette union, connue seulement de Dieu et de quelques fïuniliers, ne portât point bonté ou préjudice à ma renommée. »
Les deux époux , beureux à l'insu du monde , atfcclërent dès lors de se montrer rareinent ensemble, et d'étemdre toutes les rumeurs qui avaient couru sur leur amour. Le monde y fut uq moment trompé, et Abétard jouit de nouveau & la fois des délices de son amour et du retour de sa gloire.
Hais les domestiques de Fulbert, confidents né- ' cessaires de ces fréquentations secrètes, ébruitèrent le mariage. Les envieux d'Abélard triomphèrent de sa faiblesse, et l'accusèrent d'avoir sacrifié la philosophie, l'éloquence, la gloire, à une nouvelle Dalila. Son orgueil en souffrit; il osa nier ses liens, comme s'ils eussent été une honte, La généreuse Héloise elle-même, préférant à son propre hon-
3,Cooi^le
HËLOlSE ET ABÉLARD. 17
neur ia répulatitM de son amant, répandit et lit répandre qu'elle n'était unie à Abélard que par le culte de l'admiration et de l'amoar, entacbaat«iflsi sa propre vertu pour relever le lustre de celle d'AWferd.
Ces bruits oflwisants pour Fulbert le portèrent à des reprocbee mérités contre sa nièce, dont le pieux mensonge désbonorait ainsi son sang. Abélard, craignant pour elle les ressentiments de son oncle, l'arracba de nouveau à la tutelle de E!ulbert, et la conduisit à Argenteuil, village voisin de Paris, dans un monastère de Temmes. Ces monastères, semblables aux autels antiques, donoaient un droit d'asile inviolable aux vierg«s ou aux épouses qui en francbissaient le seuil ; il lui fît prendre le voile blanc de novice, sans toal^bis lui ^re prononcer encore des vieux irrévocables. U se voua lui-même ît l'état monastique et au sacerdoce; et, une fois investi de ce caractère sacré, il revêtit de ses propres mains UélDlse de l'habit des servantes du Cbrist, lui coupa les cheveux et la donna à Dieu, n'ayant ni le courage de la revendiquer pour épouse, ni le courage delà laisser dans le siècle, auquel il renonçait pour jamais. Hélolse, heureuse d'immoler sa vie à celui auquel elle avait déjà immolé sa renommée, se prêta à tout «omme une victime qui se couche d'elle-même sur l'autel des sacrifices. Tout lui était doux, même le supplice qu'elle subissait par la 109 6
[■.a.wi=,CoO^IC
Itt HËLOlSE ET ABËLARD.
volonlé et pour l'amour, ou plutôt pour l'orgueil
de son époux.
Les portes du monastère d'Argeriteuil se refermèrent sur la Sapho du xr sitele. Beauté, génie, amour, tout fut enseveli dans ces catacombes, sans qu'on enleadll, pendant quinze ans, les plus belles années de la victime , un reproche, un regret ou un soupir sortir de ce sépulcre I
Abélard, libre et purifié aux yeux de ses disciples, repritaTec une ardeur et un éclat nouveaux le cours de ses leçons et l'empire de sa popularité. Mais l'indignation de Fulbert couvait une vengeance. Trois fois trompé dans sa tendresse pour sa nièce, par la séduction, parla perfidie et par la lAcbeté d' Abélard , il se voyait arracher par la même main la présence de sa pupille chérie, la gloire de sa maison, son honneur et sa félicité. 0 n'avait cultivé avec tant de soin cette merveille de son sexe que pour la voir dédaigner par l'époux même auquel il l'avait enfin cédée, entachée comme une concubine, répudiée, méprisée dans sa tendresse, enfermée enQn comme une repentie dans un monastère; retranchée, jeune et brillante, du nombre des vivants, pour écarter une fausse honte jlu front d'un ingrat suborneur, et condamnée à s'abreuver
3,Cooi^le
HËLOfSE ET ABÉLARD. 19
de larmes pendant qu'il s'emparerait des applaudissements du siècle I... Oh ne'juslifle pas la vengeance d'un père ainsi offensé ; on l'explique : il avait tout pardonné pour qu'HéloIse fût la glorieuse épouse du plus beau génie de son temps , et, atant d'être reconnue épouse, elle était répudiée I Le désespoir alluma la haine, et la haine médita le crime.
Les portes de la maison d'Abélard s'ouvrirent une nuit par la complicité achetée de ses serviteurs. Des bourreaux, guidés et soldés par Fulbert, le surprirent pendant son sommeil; ils l'accablèrent d'outrages , et le laissèrent baigné dans son sang , et dégradé par son ch&timent. L'humiliation et le remords , pires que le supplice , firent détester à Âbélard la vie que s^ ennemis lui avaient laissée comme un supplice de plus. La lumière du jour lui devint odieuse. Le désespoir qu'il éprouva de cet outrage impuni égala la vaine gloire dont il avait été altéré jusqu'à l'Ingratitude et jusqu'au lâche sacrifice d'Héloïse ; il ne chercha plus qu'à disparaître de ce monde qu'il avait rempli de sa renommée, et qu'il remplissait maintenant de sa honte.
• Je me rappelais douloureusement, écrit-il, de combien d'éclat je brillais encore la veille de ce jour, et par quelle prompte ignominie cette gloire était éteinte! Je voyais par quel juste châtiment de
=,Coo^lc
SO HfiLOlSË ET ABÉLAKD.
Dieu j'élais puni!... par quelles justes représailles rbomme que j'avais trahi venait de me trahir à son touri n me semblait entendre les joies malignes de mes ennemis, les applaudissements que mes rivaux donnaient à cette justice distrihutive. Je compris que je ne pourrais plus paraître en public sans être montré du doigt et sans devenir l'objet d'une ignominieuse pitié! Ehnn le sentiment de ma dégradation Jne couvrait de tant de confusion que, je l'avoue, ce fut plutAt la honte que la piété qui me jeta dans les solitudes du cloître. Je voulus cependant, avant de me ravir au monde, lui enlever irrévocablement Héloïse ; par mon ordre , elle prononça ses vœux étemels. Ainsi, tous les deux, le même jour, nous embrassâmes en même temps la vie des cénobites; elle à Argenteuil, moi dans l'abbaj'e de Saint-Denis. Touchées de sa jeunesse et de sa beauté, les compagnes d'HéloIse voulurent en vain la détourner du sacrifice qu'elle allait consommer. Elle leur répondit en pleurant , non sur elle, mais sur son époux , par ces vers que le poêle romain met dans la bouche de Cornélie, veuve du grand Pompée :
« 0 mon illustre époux I A toi dont je n'étais pas • digne de partager la couche ! c'est ma fatale desti- ■ née qui pèse sur la tienne ! Pourquoi, misérable
- que je suis , ai-je formé des nœuds qui devaient
- entraîner lamine? Tiens, reçois, dans l'holocauste
BËLOlSE ET ÀBËULRD. 11
• de ton amante, l'espiation des malheurs que j*ai - attirés par mon amour sur toi !... •
■ En prononçant ces Ters entrecoupés de ses sanglots , Héloise se précipita à l'autel comme on se précipite à l'abîme ; elle y saisit le voile funèbre bénit par l'évêque, et se consacra pour toujours, devant le peuple assemblé, au Dieu qui reçut son serment! *