‹ Heloïse et Abélard (1079-1164)Chapitre 2 sur 2 · VIU · texte numérisé non relu

VIU

Tel est le récit du sacrifice d'RéloIse par Abélard lui-même. L'ombre du monastère la couvrit ensuite pendant de longues années ; flamme jre'iouverle , jamais éteinte. Abâard porta dans le monastère' de Saint-Denis son inquiétude, ses talents, vivifiés encore par la concentrafion 'sur l'étude , soA ambition qui n'avait fait que changer de nature , etce zèle intolérant des réformes, par lequel les nouveaux prosélytes croient racbeter trop souvent leurs égarements. Les moines relAcbés de Saint-Denis , et l'abbé qui tolérait et partageait leurs désordres , s'irritèrent de ses admonitions ; il fui obligé d'aller porter ses sévérités et ses innovations dans un couvent voisin, dépendant de l'aUiaye de Saint- Denis, à Deuil. Il y releva sa chaire de philosophie et remplit de nouveau les écoles et l'figlise du bruit de ses doctriues 8t de ses nouveautés en matière de foi.

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L'Église s'offensa de ses hardiesses , comme les moines s'étaienl offensés de ses objurgations. On ne sait quel écrit subtil et quintessencié sur l'vnité et la trinilé, dans lequel il expliquait ce mystère sans avoir besoin d'appeler la foi en aide k l'insufTisance des raisonnements humains ^ servit de prétexte à ses ennemis ligués contre cet importun novateur. Un concile le cita devant lui à Soissons , pour rendre compte de ses doctrines. Il y fut condamné solennellement. Ou le relégua, pour expier son erreur, dans le monastère clottré de Saint- Hédard ! Il y entra le désespoir dans le cœur. •■ La trahison de Fulbert, s'écrie-t-il , me parati moins intolérable que ma nouvelle injure ! ■ Le légat du pape, plus impartial et plus tolérant, lui remit promptement sa peine.

Rentré dans l'abbaye de Saint-Denis, il y retrouva, dans les moines, ses ennemis implacables. Ils ne tardèrent pas h le fâire déiilarer ennemi de l'État, criminel de lèse-nation, pour avoir dit que saint Denis, évêque d'Athènes, converti par saint Paul, n'était pas le même que saint Denis des Gaules, premier évèque de Paris. ObUgé de s'exiler lui-même, malgré la complaisance d'une rétractation qu'il avait faite pour désarmer la haine des moines de Saint-Denis, il s'enfuit avec un' seul adolescent, son disciple, dans un désert de la Qiampagne. - Là, dit-il, au bord d'une petite ri-

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vière ombragée de chênes et bordée de roseaux , nommée l'Arduze, je me construisis de mes propres mains un petit oratoire, bâti de branchages et couvert de chaume. J'étais seul, et je pouvais chanter avec te prophète : J'ai fui;\t me suis éloigné, et j'ai habité dans la solitude ! »

Hais il ne fut pas seul longtemps. L'esprit de dispute et de nouveauté soufflait alors dans le monde avec une telle force , que ceux qui possédaient la parole de vie entraînaient & leur suite des peuples entiers de disciples et d'auditeurs. La jeunesse avait une telle soif de vérité dans ce siècle, que la controverse seule lui paraissait un pas vers le grand mystère, et que du choc des doctrines contre les doctrines elle espérait toujours voir jaillir l'éclair qui ne jaillissait jamais.

K Lorsque l'on connut ma retraite, écrit-il, mes disciples accoururent de toutes parts, des villes et des châteaux, pour se construire d'humbles cellules dans mon désert. On les vit abandonner les couches molles de duvet pour les lits en feuilles , les tables somptueuses pour de grossiers herbages ; c'est ainsi, comme le dit saint Jér&me, que les philosophes de l'antiquité fuyaient les cités , les jardins , les riches campagnes et les doux ombrages, les concerts des oiseaux, la fraîcheur des fontaines , les ruisseaux murmurants , qui pouvaient charmer les yeux et les oreilles, séduire les sens

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2* HËLOISE ET ABÊLABD.

et amollir la vertu; c'est ainsi que les tUs des prophètes vivaient ep solitaires dans des cabanes sur les bords du Jourdain, se nourrissant de farine d'orge et de racines , loin des villes et des passions humaines.... Mes disciples se construisaient des cellules sur les bords de l'Arduze, plus semblables à des ermites qu'à des écoliers. Mais plu^ leur nombre augmentait , plus leur vie était studieuse et sainte ; en sorte que mes ennemis voyaient leur honte se multiplier avec ma gloire. Cependant c'était l'indigence qui m'avait forcé à rouvrir mon école. Je ne pouvais me livrer aux rudes travaux de la terre , je ne voulais pas oi'avilir à mendier mou pain. Mes disciples cultivaient les Champs, b&tissaient les cellules. Bientôt elles ne purent suffire à les contenir. Ds élevèrent un vaste édifice commun en charpente et en pierres. J'appelai ce monastère du nom du Dieu oonsoiateur, le Paraclet. • <

rx.

Hais les ennemis d'Ahélard lui envièrent même le désert. Ils virent ou feignirent de voir dans le nom de l'Esprit consolateur, auquel Âbélard avait dédié son monastère, une sorte 'd'invocation philosophique à une seule personne de la Trinité, à l'exclusion des deux autres. Saint Bernard le désigna à la vindicte de l'Église. Il fut obligé de déser-

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ter le désert lui-même, et d'aller chercher à l'extrémité des c61es de la mer de Bretagne, parmi les écueils et les ^ëvcs de l'Océan, un asile plus inaccessible à l'envie et à la persécution. C'était l'abbaye de Saînt-Gildas , dans le diocèse de Vannes. Les moines qui l'habitaient , dégénérés de la sainteté monastique des preriiiera iges , en avaient &iit im repaire de toutes les barbaries et de tous les vices. L'ftpreté des lieux était surpassée par celle des hommes/C'était un promontoire sans cesse battu par les ragtles d'une mer gémissante. Des montagTies d'écume assiégeaient jour et nuit des rocs retentissants , une côte creusée en voûte et en cavernes par l'étemel assaut des lames qui s'y engoiifl^aient comme dans des abtmos , et qui en ressortwent par d'autres bouches, comme des lames jaillissant du volcan. Des falaises à pic enlevaient à l'abbaye la me de la terre : on eût dit un navire en perdition étemelle sur un livage inaccessible auxnautoniers.

« La vie de ces moines, dit Ab^rd, leur supérieur, était débordée et indomptable. Les portes de l'abbaye n'étaient ornées que de pieds de biche , d'ours, de sanglier, trophées sanglants de leur chasse. Les moines ne se réveillaient qu'au son du cor et dés chiens de meute aboyant. Rs étaient cruels et sans fr^n dans leur licence. En guerre avec les seigneurs voisins , ils étaient tour à tom*

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se HËLOiSE ET ABËLARb.

opprimés ou oppresseurs. • Ils riaient de l'indignation que leurs mœurs excitaient dans Altélard. Bientôt leur haine contre celui qui prétendait les réformer se iiorta jusqu'au crime. Insulté , menacé, attaqué dans les forêts , empoisonné , dit-il , jusque dans le calice du sacrifice, la fuite le déroba avec peine à la sédition des moines. Les seigneurs de ces contrées l'arrachèrent au fer des assassins. Il s'abrita dans un site plus désert encore des domaines de son abbaye , criant an Seigneur du fond de ses calamités comme lé Prophète.

Cependant quinze ans s'étaient écoulés dans ces ambitions de savoir, de gloire, -de sainteté, et dans ces tribulations de la vie , pour Abélard , sans qu'il eût donné un seul signe de souvenir h celle dont il avait enseveli le cceur encore jeune et vivant à Argenleuil. Hélolse ne se plaignait ni de cette dureté ni de ce sUence; elle respectait comme une veriu de plus cette négligence et ce mépris de son époux , croyant que la terre , et le ciel , et son propre cœur, n'étaient bons qu'à être sacrifier à ce plus grand et à ce plus adoré des hommes. Abélard était demeuré intact dans son adoration sur l'autel qu'elle lui avait élevé dans son &me. Tous ses soupirs allaient à Dieii pour lui ; mais

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BËLOFSE ET ABËLARD. 27

elle les renfermait entre Dieu et elle , de peur qu'un de ses souvenirs oti un de ses regrets ne scandolis&t le monde ou ne trouhl&t la contemplation suhlime de son époux. Les portes du monastère d'Argenteuil n'ébruitaient rien de cet immense ainour qui survivait derrière leurs murs.

Une perséculion les brisa. Suger , abbé de Saint- Denis, prélendit que le monastère d'Argenteuil appartenait k son ordre , et il chassa impitoyablement les religieuses, comme un troupeau sans bercail et sans pasteur. Le cri de leur détresse arriva jusqu'à Abélard. Soit que ses propres malheurs eussent attendri son Ame , soit que la mémoire des félicités dé la jeunesse, qui se ranime au soir de la vie comme une voix sourde quand le bruit tombe , soit que la comparaison eâtre le dévouement de cette femme immolée , les ingratitudes du monde et le néant de la gloire rallumassent en lui les saintes reconnaissances d'un amour mal éteint, Abélard accourut de son désert au secours d'Uélolse errante et persécutée.

11 la conduisit au Paraclet avec ses compagnes, lui fit don de ce monastère dont elle devint l'abbesse, et la visita souvent pour assister de sa présence et de sa fortune l'indigence de celle & qui il avait ouvert cet asile. Agé alors de plus de cinquante-huit ans, revêtu du costume sacerdotal, devenu père spirituel d'époux charnel qu'il avait été,

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28 HËLOfSE ET ABËLjVRD.

le moDde r^pecta celle union de deux Ames tendres qui n'avaient de commun dans le passé que des gémissements , dans le présent que dés saintetés, dans l'avenir que le ciel.

Hais ses ennemis ne les respectèrent pas : ils semèrent d'odieuses calomnies sur la pureté de ce commerce tout mystique entre Abélard et son ancienne épouse. 11 se retira de nouveau, pour les faire tomber, dans son désert de Bretagne. II préféra exposer sa vie de nouveau au poignard et au poison que d'exposer la vertu d'Héloïse &ax langues acérées de ses calomniateurs. 11 écrivit alors les mémoires de sa vie , dont nous venons de donner les principaux traits dans ce récit Ce livre , confié à l'amitié, parvint à Héloïse. D fit éclater, par les souvenirs qu'il 'retraçait, le cœur d'Hôloise, quinze ans muet. Un commerce de lettres, tendres d'un côté , froides de l'autre , s'ouvrit entre les deux époux séparés par la main de Dieu et des hontmes. La Saptio du christianisme y épanche dans ime inexprimable passion cette flamme d'un amour purifié par le sacrifice, et que rien ne peut étdndre sur la terre, paree qu'Q ne s'alimente que du feu du ciel.

L'adresse seule de ces lettres d'Héloïse est un hymne de tendresse infinie > parce que cette soscription trahit l'hésitation passionnée d'une main de femme qui cherche , qui trouve et qui rejette

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BËLOlSE ET ABËLAhD. 19

tour à tour tous les noms capables d'exprimer les pins forts attachements de l'âme, sans pouvoir en trouver un qui la satisfasse, et qui finit par les accumuler tous ensemble, afin qu'il n'y ait pas dans la nature une sorte de tendresse qui ne soit confondue dans la sienne :

" a son seigneur, ou plutôt a son père, son esclave, ou plutôt sa hllb, son épousfi , od plutôt sa sœur; a Abëlard, HéloIsb ! ■

"Quelqu'un, dit-elle dans la première de tes lettres, aussitôt après avoir lu le récit de leurs amours par Abélard, quelqu'un m'a ^porté naguère par hasard l'hisloire que vous venez de confier à un ami. Aussitôt que j'eus reconnu, aux premiers mots de la suscriptioa , qu'elle venait de vous, j'ai commencé à la lire avec d'autant plus de précipitation que- j'adore davantage celui qui l'a écrite! Celui-là que J'ai perdu, je croyais le retrouver, comme si son image avait dû se reproduire et s'incarner dans les signes de sa main; elles sont bien tristes et bien amères , 6 mon unique trésor, les lignes de ce récit qui retrace notre conversion et nos inépuisables malheurs.

- Je doute que personne puisse la lire ou l'entendre sans fondre en pleurs. «

Puis, disant allusion à son exil nouveau et aux persécutions dont il est entouré à Saint-Gildas :

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30 HELOfSE ET ABELARD.

' Au nom du Chrisl même qui semble encore nous protéger, dit-elle, noua qui sommes ses petites esclaves, comme nous sommes les vôtres, nous vous conjurons de nous informer par de fréquentes lettres des naufrages au milieu desquels vous êtes encore ballotté, afin que nous, qui vous restons seules au monde, nous puissions participer à votre douleur ou & votre consolation. Ordinairement c'est consoler un affligé que de s'affliger avec lui ; ces lettres nous seront d'autant plus douces , qu'elles nous seront témoin que vous vous souvenez de nous!...

" Oh ! que les lettres des amis absents sont délicieuses à recevoir! Si les portraits des amis séparés par la distance ravivent leur mémoire et trompent le regret par une vaine et décevante consolation , 4:ombien plus ces lettres, qui sont eux-mêmes, qui portent les véritables empreintes de l'ami absent!... GrAce soit rendue à Dieu de ce qu'au moins la h&ine ne nous défend pas d'être ainsi l'un à l'autre

Elle l'interpelle ensuite , par les soins qu'il doit comme père k ses religieuses, de leur prodiguer sans cesse ses lettres, ses avis, ses ordres ; mais on voit qu'elle se sert à son insu de ce prétexte sacré pour prendre elle-même ia part principale et délicieuse de ce commerce. ■ Pensez, sans parler des autres, pensez, écril^elle, à l'immense dette que

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VOUS awz contractée aussi envers moi. Peut-être alors, ajoute- 1- elle avec une joie mal dérobée d'être la première et la dernière dans sa vie, peutêtre alors ce que vous devez à toutes ces saintes femmes ensemble, l'acquitterez-vous plus facilement & une seule , h une seule qui ne vit que pour tous!... Et pourquoi, poursuit-elle avec un tendre et jaloux reproche sur tant d'années d'oubli ou de silence , pourquoi , lorsque mon &me est inondée de tant d'angoisses, pourquoi n'avez-vous pas tenté au moins de me consoler, absente par vos lettres , présente par vos paroles?... Celait là un devoir qui vous obligeait d'autant plus envers moi, que nous sommes unis par le sacrement du mariage ; et TOUS êtes d'autant plus, coupable à mon égard , que toujours, comme tout l'univers en a été léinoJQ, je vous ai aimé d'un amour immense et im-

■ Vous savez, 6 ma seule tendresse ! vous savez combien en vous perdant j'ai perdu ! Plus grande est ma douleur, plus pieuse doit être la consolation. Ce n'est point d'un autre, c'est de vous seul que je l'attends. Vous y êtes obligé, car vous êtes le seul qui puissiez m'attrister, qui puissiez mé réjoidr et qui puissiez me consoler ! N'ai-je pas fait aveuglément toutes vos volontés ? Ne me suisje pas perdue moi-même pour vous obéir î J'ai fait plus encore , incroyable sacrifice ! mon amour

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St B£LO[SË ET ABfiLASD.

s'est exalté jusqu'à la démence et an suicide. C'est par votre ordre, en revotant ces habits, que j'ai changé à votre gré de cœur, pour vous taire voir que vous en étiez le possesseur absolu I...

■ Jamais , Dieu m'en est témoin , je n'di voulu de vous autre chose que vous ! Bien que le nom de votre épouse fût le plus fort et le plus saint des titres, tout autre eût sufft à mon cœur ; car, plus je me serais humiliée pour voiis, plus j'aurais ainsi mérité de vous un retour plus tendre, et moins j'aurais enchaîné voire génie et nui à votre gloire!...

> Je prends Dieu en témoignage que, si le maître du monde entier m'eût jugée digne de sa main, et in'eùt offert avec son nom l'empire de tout l'univers, le nom de votre eselave m'eût semblé plus glorieux que celui d'impératrice!... Quels rois pourraient se comparer à vous ? Quel pays , quelle cité, quel village n'était impatient de vous contempler ? Quelle femme , quelle vierge n'a pas désiré que vos regards tombassent sur elle?... Quelle l'élue n'a pas envié mon bonheur?...

« N'aviez-vous pas deux dons qui fascinaient irrésistiblement les cœurs de toutes les femmes? L'éto- (|uence et le chant. C'est par ces dons qu'en vous délassant de vos éludes de philosophie vous composiez ces chansons d'amour, qui, partout répétées à cause du charme de la poésie et de la musique , faisaient redire votre nom et le mien à toutes les

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bouches. Ainsi mon nom retentit dans beaucoup de pays, et l'envie de beaucoup de femmes à cause de vous s'alluma contre moi!... Et quelles perfections d'esprit et de corps n'ornaient pas en effet votre adolescence?...

- Je vous ai fait du mal, et pourtant, vous le savez, j'étais innocente!,.. Dites-moi seulement pourquoi, depuis que je me suis faite captive dans le cloître par votre volonté, vous m'avez punie en me négligeant, en m'oubllant, en me privant de votre présence et même de vos lettres.... Dites-le, si vous l'osez! Ah! je le sais, moi, et le monde le soupçonne : c'est que votre amour n''était pas aussi pur, aussi désintéressé que le mien ; dès que vous avez cessé de désirer un bonheur profane, vous avez cessé d'aimer.

Ab! faites, je vous en supplie, ce que je

demande : c'est si peu, et si facile à vous! Parlezmoi au moins de loin par ces paroles qui me rendent l'illusion de votre présence. J'avais cru tout mériter de vous, quand, si jeune, j'embrassais pour vous complaire les austérités du cloître ; quelle récompense ai-je attendue de Dieu, pour l'amour de qui j'ai bien moins fait ce que j'ai fait que pour l'amour de vous?,.. Quand vous avez marché vers Dieu, j'ai suivi!... Comme si vous vous souveniez de la femme de Loth qui regarda derrière elle, voua avez cru devoù: me lier par l'habit et les vœux 109 e

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monastiques, quand vous^nëme tous quittiez le siècle!... Ah! que c'était bien mal me connaître!... J'en ai profondément t^émi, j'en ai rougi! M'en chasser, moi; moi, qui, pour vous obéir, n'aurais pas hésité alors k vous suivre jusque dans les enfers! car mon cœur n'était pas avec moi, mais avec vous.... Faites done qu'il soit bien avec vous, je vous en conjure, et il sera bien avec vous si vous l'exaucez, si vous lui rendez tendresse pour

■ Jadis on pouvait douter de la pureté des molife qui m'atlachent à vous; mais la fin ne montret-elie pas queUe fut la nature de mon amour dès le commencement ? Je me suis sevrée de toute félicité mondaine , je ne me suis réservé des jouissances terrestres qu'une seule, le droit de me regarder comme toujours à vous.

■ Ah 1 par ce Dieu à qui vous vous êtes consacré, je vous adjure de me rendre votre présence autant qu'il vous est permis, c'est-à-dire en m'écrivanl quelques lettres de consolation, afin que , fortifiée par cette lecture, je m'élève avec plus d'ardeur au service de Dieu!.., Lorsque autrefois vous aspiriez à des délices profanes, vous me visitiez par de fréquentes épltres qui apprenaient le nom d'Hélolse à toutes les lèvres; toutes les places, toutes les maisons retentissaient de ce nom. Eb quoil pour m'élevcr aujoiu'd'hui à Dieu, ne pouviez-vous

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faire ce que vous laisiez jadis pour me solliciter à des teudresses terrestres? Ah! pensez-y !... Je finis cette longue lettre par ce seul mot : Hon unique et mon tout, adieu! •■

Âbélwd rompt enfin un silence de tant d'années, ému par ces accents. ■ 0 ma sœur, dit-il à son épouse , vous qui me fûtes si chère dans le siècle , vous qui m'êtes plus chère mille fois en Jésus- Christ, je vous envoie la prière que vous me demandez avec tant d'instance. Offrez à Dieu avec vos compagnes un holocauste d'invocation pour expier nos graves et innombrables fautes, pour conjurer les périls qui m'enveloppent à toute heure du jouri >• Puis il disserte longuement, mais froidement, avec elle sur l'efficacité de la prière collective des communautés de femmes. Ensuite il revient aux dangers qui l'atteignent, il semble oublier les alTIictions d'Uéloise pour ne penser qu'aux siennes, comme si elle était assez heureuse de souffrir pour lui.

Cependant, à la fin de la lettre, l'amour semble se ti'ahir dans un dernier vœu qui ajourne à la mort une réunion si vainement désirée pendant la vie! " 0 ma soaur, s'écrie-t-il, si Dieu me livre aux inains de mes ennemis, s'ils me donnent la mort,

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OU si par quelque événement ordinaire je m'achemine vers le terme commun à tous les hommes, faites, je vous l'ordonne, transporter mon corps inhumé ou abandonné ailleurs , dans votre cimetière, afin que vous, mes filles, que dis-je?mes sœurs en Jésus-Christ, ayant sans cesse mon tomhean sous les yeux , vous soyez plus sollicitées par ce sépulcre à répandre pour moi des prières devant Dieu! Car, pour une àme affligée par tant de revers et repentante de tant de faiblesses, je ne pense pas qu'il y ait ici-bas un séjour plus sflr et plus salutaire que celui qui est consacré à YEsprit consolateur, et qui mérite si hien ce nom... Ce sont des femmes qui, soigneuses de l'ensevelissement du Christ, l'embaumèrent de parfums et veillèrent autour du sépulcre. Aussi furent-elles les premières consolées. "

A l'exception de ce retour involontaire d'amour après la tombe, les lettres d'Abélard sont sèches de larmes, froides de cœur, dures souvent de paroles. On sent l'homme plein de lui-même ; Hélelse n'esl pleine que de lui.

A mon vnlgue nprèx Jésus-Christ, à mon unique en Jésus-Christ, écrit-elle. - Ahl c'est à vous qu'il appartient de célébrer nos obsèques, h vous d'envoyer à Dieu celles que vous avez rassemblées en sa présence ! Non , jamais Dieu ne permettra que nous vous survivions; mais, si vous

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mouriez avant nous, nous songerions à vous suivre plutôt qu'à vous ensevelir, puisque, destinées aussitôt Tious-mëmes à la tombe, nous n'aurions pas la force de préparer k vôtre!... Si je vous perds, que me restera-t-il à espérer? Comment demeurer dans ,ce pèlerinage de la vie, où je ne suis retenue que par la pensée que vous l'habitez encore ï 0 la plus malheureuse de toutes les malheureuses ! Elevée par vous au-dessus de toutes les femmes , n'ai-je donc obtenu cette gloire que pour être précipitée de plus de félicité dans plus de désastres î Nous vivions chastement, vous à Paris, moi à Argcnteuil; nous nous étions ainsi séparés pour nous consacrer plus saintement , vous à vos études, moi à la prière parmi de saintes vierges. C'est pendant cette vie si pure que le crime vous a frappé. Ah ! que ne nous frappat-il ensemble 1 Nous avions été deux pour les torts ; vous fûtes seul pour l'expiation: et le moins coupable a porlé la peine ! Ce que vous avez souffert un. moment dans votre supplice, il est juste que je le souffre toute ma vie !

A S'il Ëiut vous avouer la faiblesse de mon Ame misérable, je n'y trouve pas le repentir ! Mon bonheur fut si doux que je ne puis ni en avoir l'iiorreur, ni l'arracher à ma mémoire! Dans mon sommeil, au milieu même des cérémonies où la prière doit être la plus pure, les lieux, les temps.

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les félicités de nos années heureuses se représentent à moi! Ils m'appellent sainte, ceux qiii ne me savent pas gémissante; ils me louent devant les hommes, mais je ne mérite pas ces louanges devant Dieu, qui sonde les cœurs !.... Dans toutes les circonstances de ma vie, vous le savez, j'ai plus craint de vous offenser que d'offenser Dieu lui-même.... Ah! n'ayez pas une opinion trop haute de moi , et ne cessez pas de me secourir de vos prières, -

Au milieu d'une dissertation diffuse sur le Cantique des cantiques, Abélard trouve quelques notes pénétrantes dans sa réponse : « Pourquoi me reprochez-vous, dit-il à Bélolse, de vous avoir fait participer à mes angoisses, quand c'est vousmême qui m'y avez contraint par vos supplications ? Est-ce dans les misères de mon existence actuelle que vous auriez le cœur d'être heureuse ? Vouliez-vous donc être la compagne de ma félicité, et non de mes peines? Souffririez-vous, par ces souvenirs criminels, que j'aille au ciel sans vous, vous qui m'auriez suivi, disiez-vous alors, jusqu'aux enfers ? '

Puis il repasse, devant Dieu et devant sa complice, toutes ses iniquités passées, et ordonne à Héloïse de rendre grâce à Dieu des peines qui l'ont frappé et changé : > Vous nous avez unis. Seigneur, et vous nous avez séparés, dit-il en finis-

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sant ; ceux que vous avra séparés une fois pour un moment dans le monde, réunissez-les à jamais dans le ciel ! ■ On retrouve enfm l'époux dans le saint.

La persécution le ramena au Paraclet. D'odieuses insinuations de ses ennemis l'en chassèrent de nouveau. - Comment ! s'écriait-il dans son désespoir, toute occasion de faute étant enlevée par le malheur, par les années , par 1k sainteté de la profession monacale , le soupçon peut-il survivre t Ah ! combien je souftre plus aujourd'hui de mes calomniateurs que je n'ai souffert jadis de mes bourreaux I ■

Hais ses ennemis s'attachaient plus encore à le poursuivre dans sa gloire que dans son amour. Ses écrits, qui se multipliaient, et qui fanatisaient Rome elle-même , parce qu'ils laissaient tr8Dspei> cer une première aube de liberté de discussion, étaient suspects d'hérésies involontaires. Saint Bernard, le censeur, le réformateur et le vendeur de l'Église en France, s'éleva avec véhémence contre lui. Cité au concile de Sens pour répondre de ses maximes, Abélard se tut : saint Beniard dénonça jusqu'à ce silence.

Cet homme, écrivit-il, se vante de pouvoir con-

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flnner par la raison ce qui esl mystère. Il monte jusqu'au ciel, et il descend jusqu'aux abîmes; il est grand devant ses propres yeux. C'est un scrutateur de la majesté divine, Un fabricateur d'erreurs! Cn de ses livres a été déjà examiné par le feu. Maudit soit celui qui relève des ruines! La nécessité veut que tous apportiez un prompt remède à la contagion : car cet homme entraîne la multitude sur ses pas. On prêche un nouvel évangile aux peuples; on propose aux nations une foi nouvelle : tout est perversité ! L'extérieur de la piété est dans lew sobriété et dans leurs vêtements. Us se transfigurent en anges de lumière, tandis qu'ils sont des Sattau! Ce Goliath (c'est ainsi qu'il appelle Àbélard] veut soutenir contre moi ses dogmes pervers : je refuse, parce que je suis un enfant dans la parole, et qu'il est un grand et terrible combattant... Mais vous, successeur des apAtres, vous jugerez s'il doit trouver un refuge sur le siège de saint Pierre!... Considérez ce que vous vous devez à vous-même! Pourquoi aVez-vnus été élevé au trône, si ce n'est pour arracher et pour planter? Et si Dieu a fait surgir en votre temps des schismatiques, n'est-ce pas pour que les schismatiques Aissent écrasés? Voyez les renards qui arrachent la vigne du Seigneur, si vous les laissez croître et multiplier I Tout ce que vous n'aurez pas détruit

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fera le désespoir Av. vos successeurs. Si vous ne les détruisez pus, nous les détruirons nous-mêmes!... •

Ainsi parlait ce tribun tout-puissant de l'Église de France. Pourtant on lui érige des statues à huit siècles de distance.

Une si impérieuse sommation, appuyée de la popularité de saint Bernard, ne pouvait manquer d'être obéie à Rome, bien que le pape, doux et indulgent, répugnât à frapper dans Abélard un matire dont il connaissait la sincérité de la foi et dont il admirait le génie. Abélard ftit condamné à la réclusion perpétuelle dans un monastère cloîtré. Cette condamnation , lente à être promulguée officiellement en France, mais pressentie d' Abélard, l'arracha pour la dernière fois à la paix du Paraclet et aux larmes d'BéioTse. Il dit un étemel adieu à cette solitude qu'il avait peuplée d'abord de disciples enthousiastes, puis de vierges pieuses, et qui avait recueilli si souvent les débris de sa vie. 11 s'achemina seul et à pied vers les Alpes pour aller implorer la justice et l'asile du pape contre son persécuteur. Il passa par Ctuny, abbaye alors souveraine , qui donnait hospitalité aux papes, aux rois, aux pèlerins, aux mendiants sur la route de Paris à Rome.

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HËLOtSE ET ABeLARD.

xm.

Ce monastère, de l'ordre de Saint-Benott, avait été fondé par Guillaume, duc d'Aquitaine, possesseur d'un vaste territoire dans la province du Maçonnais. Guillaume, selon la coutume des princes ou seignetu^ de ce temps , avait voulu acheter l'éternité au prix d'une concession de terres faite à des cénobites dont les prières s'élèveraient à perpétuité au ciel pour son âme. Les cénobites qu'il avait chargés de chercher le lieu le plus propre à l'emplacemeut du monastère avaient parcouru les montagnes et les vallons de ses domaines; ils avaient arrêté leur choix sur un défilé étroit et profond, dans une vallée intérieure qui court derrière la chahie des montagnes de la SaOne , entre Dijon et M&con. •■ Lieu écarté, disent-ils, de toute société humaine, si plein de solitude, de repos et de paix, qu'U semble, en quelque sorte, une image de la solitude céleste. » Ces cénobites avaient en effet l'instinct de fa natare appropriée k l'isolement et au recueillement de leurs âmes. A cette époque, où des forêts séculaires couvraient les montagnes, rétrécissaient les horizons, dérobaient le ciel; oik les eaux des torrents, débordées dans les prairies, formaient des lacs, des étangs, des marécages bordés de roseaux; où nulle autre, route que des

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sentiers creusés par le pied des mules ne débouchait dans ce bassin d'eau courante et de feuillage; où quelques rares chaumières de chasseurs, de pécheurs, de bûcherons, fumaient de loin en loin sur la cime des bois , la gorge de Cluny était une Thébaïde des Gaules.

. C'est là , dirent les cénobites au duc d'Aquitaine , que nous élèverons le monastère. —Non, dit le duc : c'est une vallée trop ombragée d'épaisses forêts et pleine de bëtes fauves , où les chasseurs et les chiens troubleraient, par leurs cris et par leurs aboiements , votre silence. — Eh bien ! chassez les chiens et appelez les moines , ■ répondirent les cénobites.

Guillaume avait chassé les chiens et appelé les moines. En peu de siècles , grâce à l'immensité et à la fertilité du territoire , au pieux communisme qui jetait la fortune des mourants dans les monastères, et à l'habile gouvernement de l'ordre par des ahbés, véritables hommes d'État de ces communautés, le désert de Cluny avait vu s'élever au-dessus de ses forêts une forêt de flèches de clottres , de dômes , de voûtes , de tours , de créneaux gothiques, d'arceaux byzantins, ornements et défense d'une basilique égale en étendue aux plus vastes basiliques de Rome.

La rivière qui submergeait jadis la vallée, encaissée dans des lits de pierre, ou dérivée dans des

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étangs peuplés de poissons, fertilisnit de vastes prairies , blanchissantes de troupeaux. Une ville s'était adossée à l'abbaye, pour être protégée par les moines. Des papes étaient sortis des cellules de l'abbaye pour aller gouverner le monde chrétien. Des rois étaient venus visiter, doter, privilégier ce sanctuaire. Des conciles s'y étaient rassemblés. Ses abbés étaient devenus des puissances. Les pèlerins de toutes les parties du monde assiégeaient ses portes et y recevaient l'hospitalité.

Un homme consommé en science , en poésie , en gloire et en vertu, Pierre le Vénérable, gouvernait en ce moment le monastère. Contraste vivant de saint Bernard, l'abbé de Cluny [lersonnitiatt en lui la charité du religieux, dont saint Bernard personnifiait le prosélytisme et la terreur. Pierre le Vénérable, élu, jeune encore, au gouvernement de son 01-dre par l'éclat de ses talents et par la séduction de son caractère, poëte, philosophe, écrivain, négociateur, homme d'Etat dans la piété et bommc de piété dans la politique, était un autre 4bélard, mais un Abélard sans ses orgueils et sans ses faiblesses. Il portait sur ses traits l'empreinte en rehef de son âme. Grand,, mince de taille, grave de démarche, beau de visage, doi)x de regard, recueillid'expression, gracieux d'accueil, silencieux d'habitude, il était persuasif quand il parlait. Placé pour ainsi dire , par l'élévation de ses idées , à égale

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distance du ciel et de la terre, et, de là. également attentif aux choses d'en haut et aux choses d'icïhas , il représentait la sainteté chrétienne , attirait le monde à elle par l'attrait de sa mansuétude, au lieu de l'épouvanter de ses rigueurs et de ses invectives. Le parfum de ses vertus était si pénétrant et si durable , que le souvenir, après huit siècles , s'en est encore conservé du père au fils , parmi le peuple de la nlle et delà vallée de Cluny, et que le hasard ayant fait découvrir, il a quelques années , une tombe que l'on croit la sienne, les femmes et les enfants se disputèrent sa poussière, par une tradition d'amour dans le pays.

Il avait eu des querelles avec saint Bernard, qui objui^iait tout ce qu'il ne pouvait dominer ; il aimait Âbélard pour sa poésie , pour son éloquence , surtout pour ses malheurs. HéloVse était à ses yeux la merveille des siècles et du sanctuaire. 11 était allé visiter le Paraclet , plein de la renommée , de la piété et des larmes de cette veuve d'un époux vivant. 11 avait rapporté de son entretien de l'éditication , (le l'enthousiasme et de la piété ; il entretenait avec elle un commerce de lettres.

Tel était l'homme à qui Abélard fugitif allait demander l'asile d'une nuit.

11 arriva, brisé de tristesse, de lassitude et de maladie , aux portes du monastère, li voulut se jeter par humilité aux pieds de Pierre ie Vénérable, qui

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le reçut dans ses bras et qui lui ouvrit sa maison et son cœur. Abélard, attendri par un accueil dont les persécutions de saint Bernard l'avaient déshabitué , lui raconta ses nourelJes vicissitudes , ses tribulations, sa condainnalion au clotlre éternel, et sa résolution de se rendre à pied k Rome , pour aller se jeter sous la justice et sous la miséricorde du souverain ponUfe , autrefois son ami. L'abbé de Cluny s'apitoya sur les disgrâces d' Abélard ; il l'encouragea dans sa confiance au pape. Hais , s'inquiétant des forces de son h6te, que la lierre et les douleurs consumaient; craignant que cette gloire de la France ne s'éteignit misérablement, mendiant son pain sur quelque sentier de neige, en traversant les Alpes , ou qu'il ne tomL&t captif dans les mains de ses ennemis au delà des monts, il le retint sous de pieux prétextes à Clnny.

Pendant ce repos de son hôte dans l'abhAye , Pierre le Vénérable écrivit secrètement au pape une lettre pleine du zèle le plus tendre et le plus insinuant pour son ami : « L'illustre Abélard , bien connu de Votre Sainteté , disait l'abbé dans cette lettre au pape , a passé ces jours-ci par Clnny, venant de France. Je lui ai demandé où il allait. ■■ Je suis déplorableraenl poursuivi, m'a-t-il répon-

■ du, des persécutions de certains hommes qui

■ m'infligent le nom d'béréLique, que je repousse « et que je déteste. J'ai appelé de leur sentence à la

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> justice du chef suprême de l'Église, et c'est dans - son sein que je Vais chercher un refuge contre « mes persécuteurs. »

> J'ai loué le projet d'Abélard , et je l'ai fortement encouragé à recourir en vous , l'assurant d'avance que la justice pas plus que la bonté ne failliraient auprès du saint-siége à un tel suppliant, puisqu'elles ne faillissent pas nîëme au plus humble des pèlerins ou des étrangers. J'ajoutais qu'au besoin il trouverait même indulgence pour des erreurs involontaires. Pendant qu'il se reposait à l'abbaye, l'abbé de Clairyaux y vint. Nous nous entretlmnes ensemble chîwitablement de réconcilier Abélard , mon faôle , avec cet abbé Bernard qui l'a rédait à la nécessité d'en appeler à vous. Je n'ai rien épargné pour ce raccommodement; j'ai conseillé à mon hôte de retrancher de ses écrits , par le conseil de Bernard lui-même et d'autres hommes prudents, tout ce qui pourrait offenser les scrupules de la foi. Abélard y a consenti. La réconciliation a eu lieu de ce moment , par mon conseil , mais plus encore par une inspiration de la Providence. Abélard, notre hôte, a dit adieu pour jamais aux agitations des études et des écoles; il a choisi Cluny pour son dernier et perpétuel asile.... Je vous supplie donc, moi le plus humble et le plus dévoué de vos serviteurs , le monastère tout entier de Cluny vous supplie, Abélard vous supplie lui-même, par

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lui, par nous, par les messagers qui vous portent ces lettres, par ces lettres elles-mêmes, nous vous supplions tous de lui permettre de passer à Cluny les derniers jours qui restent à sa vie et à sa vieillesse ; et bien peu de jours , hélas 1 lui restent à vivre. Nous vous conjiu'ons tous de ne pas permettre que les persécutions de gui que ce soit l'inquiètent ou le chassent de cette maison , sous le toit de laquelle, comme le passereau qui cherche un nid, il se réjouit tant d'avoir trouvé un asile, semhlahle à la tourterelle qui se réjouit tant d'avoir trouvé où se poser !.,. Ne refusez pas votre sauvegarde à un homme que vous avez autrefois tant aimé !... ■

Une si touchante invocation de l'amitié, et la mémoire toujours vivante de l'enthousiasme qu'il avait eu jadb pour l'orateur et le poète de sa jeunesse , ne pouvaient manquer de toucher le pape. Il accorda à Pierre le Vénérahle la grâce et la protection qu'il implorait pour Abélard. Abélard, dans cette soUtude, eut pour supérieur el pour geôlier le plus tendre et le plus miséricordieux des amis.

Héloise , rassurée sur le sort de son époux , veilla de loin, par ses lettres et par ses prières, sur l'âme el sur la santé d' Abélard. Les derniers jours de cet homme, qui avait allumé et perdu la passion du monde, mais qui avait su conserver la passion

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d'une femme et la tendresse d'un ami , s'écoulèrent dans les entreliens poétiques et pieux de Pierre le Vénérable, dans l'élude des choses éternelles , dans le mépris des vanités qui n'avaient pas payé le prix d'un cœur, et dans l'espoir de la réimion bienheureuse qu'Héloise lui assignait au ciel.

On montre encore, k l'extrémité d'mie allée déserte , au pied des murs d'enceinte flanqués de tours de l'abbaye , au bord des longues prairies bordées de bois, au murmure delà rivière, au sifflement des brises dans les joncs d'un étang tari, un tilleul immense, contemporain des flèches monastiques, h l'ombre duquel Abélard venait s'asseoir et rêver, le visage tourné du côté du Paraclet. Les religieux, fiers d'avoir prêté l'bospitalité de leur cloître & cette gloire du onzième siècle, s'étaleat transrais cette tradition. Depuis, la révolution française, qui a tant emporté , a respecté ce tiUeol et une ou deux flèches de la basilique; les derniers religieux ont raconté cette légende aux habitants de la ville, qui la redisent aux visiteurs. Moi-même je possède sous un tilleul de trois siècles, dans mon jardin de Saint-Point, le banc de pierre grise, sonore comme une cloche, sur lequel Abélard, d'après la tradition, s'asseyait prés du tilleul de Cluny. J'y ai transporté aussi une large table de la même pierre, stu* laquelle il reposât sa tête.

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médilant ses hymnes ou repassant ses malheurs et

ses amours.

Son àme, consumée du feu de la passion et du feu du génie , découragée de bonheur par l'infortune, et de gloire par la persécution, ne lui promettait pas de longs jours. 11 s'éteignit dans les bras de son ami , deux ans et quelques mots après avoir échoué sur ce seuil hospitalier de Cluny.

L'amitié de Pierre le Vénérable ne se crut pas acquittée envers son ami après l'avoir enseveli ; il entra, par sa charité vraiment divine, dans la pieuse complicité d'un amour que tant de sang , de repentir et de larmes avait consacré à ses yeux; il comprit que son ami au ciel et Héloise sur la terre lui demandaient la dernière consolation d'un rapprochement, au moins dans le sépulcre. Il ne se crut point coupable de condescendre , du haut de sa sainteté , à cette faiblesse ou à cette illusion de l'amour qui , n'ayant pu confondre deux vies , veut au moins confondre deux poussières. Mais, craignant l'ombre même du scandale, il couvrit de mystère le pieux larcin qu'il alla faire iui-mème au cimetière de Saint-Marcel , oratoire dépendant de son abbaye , dans lequel Abélard était mhumé. 11 ne confia à personne le soin d'accompagner les restes de son ami et de les remettre à Héloise ; auciuie autre main n'était digne de tovr cher à ce dépôt , que la main d'un saint et celle

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d'une épouse. Il se leva pendant les lénèbrcs, exhuma le cercueil d'Âbélard et le transporta au Paraclet; il écrivit en vers lapidaires l'épilaphe de sou ami : « Platon de notre âge, dît-il dans ces vers, égal ou supérieur à tout ce qui vécut, souverain de la pensée, reconnu par tout l'univers génie varié et universel, il dépassait l'humanité par la force de l'idée et par la force de l'éloquence. Son nom fut Abélard I »

11 se chargea d'être le père d'un fils qu'HéloIse et Abé)6rd avaient eu de leur union avant leur malheur et leur consécration aux cloîtres.

Héloïse, après avoir reçu avec larmes le cercueil de son époux, l'ensevelit dans le cimetière du Paraclet, dans le caveau où elle se garda sa place conjugale au Ut de mort. Pierre le Vénérable célébra lui-même les obsèques , et repartit après avoir remis les restes de son ami à la garde d'un immortel amour.

Ce culte en commun pour la même mémoire resserra les liens d'admiration et de reconnaissance qui uniss^ent l'abbé de Cluny à la veuve du Paraclet. Héloïse , que le souci du bonhem* éternel de son amant passionnait autant que l'avait fait te souci de ses malheurs terrestres, voulut tenir de

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m UËLOlSE ET ABËLARD.

Pierre le Vénérable lui-même l'atteslation écrile de la pureté et de la héatilude de l'âme d'Abélard. « Je tous conjure, écrif-elle après le retour de Pierre à Cluny ; je vous conjure de m'envoyer des lettres ouvertes, empreintes de votre sceau, et contenant l'absolution de mon seigneur, afin que ces preuves lie félicité soient suspendues à son tombeau!... Souvenez-vous aussi, ajoute-t-elle, de regarder comme votre fils le fils d'Abélard et d'Héloïse. ' Pierre le Vénérable condescendit à ce dernier ■ scrupule de l'amour; il envoya au Paraclel les lettres d'absolution demandées. Il retraça de hiiméme à Héloïse, dans une lettre empreinte de sa charité évangélique, toutes les circonstances de la (in et de la mort d'Abélard qui pouvaient consoler, en la sanctifiant , la douleur d'un étemel veu>' vage.

X Ce n'est pas d'aujourd'hui que je commence à TOUS aimer, b ma sœur, écrit-il; car je me souviens que depms longtemps je vous aime. Je n'avais pas encore passé les années de l'adolescence , je n'étais pas encore un jeune homme , que déjà avait retenti jusqu'à moi, non pas encore la renommée de votre sainteté, mais celle de votre génie. On racontait partout alors qu'une femme dans la fleur de ses années et de sa beauté se distinguait, contre l'habitudeiie son sexe, par la poésie, l'éloquence et la philosophie ; ni les plaisirs ni les

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séductions du siècle ne pouvaient remporter dans SOD cœur sur sa passion pour les choses intellectuelles et pour le beau dans tous les arts. On s'étonnait, tandis que le monde croupit dans une vile et oisive ignorance, et que l'intelligence studieuse ne sait où poser son pied, je ne dis pas seulement au milieu des femmes, mais parmi les assemblées des hommes , on s'étonnait de ce qu'Hélolse seule se montrait supérieure à toutes les femmes et k tous les hommes de son temps. Bientôt (pour parler comme l'Apôtre) celui qui vous fit sortir du sein de votre mère vous attira toute à lui par sa grâce; vous change&les l'étude des sciences périssables contre la science de l'éternité : au lieu de Platon , le Christ ; au Ucu de l'Académie d'Athènes, le cloître !... Plût à Dieu que Cluny eût pu te posséder! Plût à Dieu que tu fusses enfermée dans notre douce captivité de Marcigny , avec les esclaves féminines du Seigneur, qui aspirent à la liberté céleste! Hais, puisque la Providence ne nous a pas fait cette grâce, elle nous a du moins accordé cette faveur en celai qui a été à toi ! en celui qu'il faut souvent et toujours honorer avec gloire, le philosophe du Christ, cet Abélard que la volonté divine a envoyé dans ses dernières années à Uuny....

• il n'est pas facile de dire en quelques lignes, 6 ma sœur, La sainteté, l'humilité, l'abnégation qu'il nous a montrées, et dont le monastère entier a

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St H£LOlSE ET ABELARD.

porté témoignage. Si je ne me trompe, je ne me souviens pas d'avoir jamais vu de vie et d'extérieur plus humbles.... Je lui avais donné un rang éinînent parmi tous mes frères ; mais il voulait paraître le dernier de tous par la simplicité de son costume.... Il en était de même de ses aliments et de tout ce qui touchait aux délices des sens : et je ne parle pas ici des choses de luxe; il se refusait tout, excepté ce qui est indispensable à la vie. Sa conduite et ses paroles étaient irréprochables, en lui coumie pour les autres....

•• Il lisait continuellement, priait souvent, ne parlait jamais , si ce n'est quand des entretiens littéraires ou des discours sur les choses saintes TobUgeaient à rompre le silence.... Que te dirai-jede plus? Son esprit, sa langue, son étude, méditait, enseignait, proclamait les choses littéraires, philosophiques, divines.... Ainsi simple, droit, considérant les jugements de Dieu, fuyant tout mal, il cou- ' sacrait à Dieu les derniers jours de sa grande vie....

■ Pour lui donner quelque délassement et pour fortifier sa faiblesse de santé, je l'avais envoyé & Saint-Harcel, près de Chàlons. J'avais choisi à dessein cette contrée, la plus riante de la Bourgogne, et un couvent rapproché de la ville , dont il n'est séparé que par le cours de la Saône. Là, autant que ses forces le lui permettaient , il avait repris les études chéries de sa jeunesse; et, comme on le

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raconte aussi de Grégoire le Grand, il ne laissait passer aucun moment sans prier, lire, écrire ou dicter.

« Dans ces saints exercices , la mort , ce viâleur divin, vint le visiter. Elle ne le surprit point endormi comme tant d'autres , mais préparé et debout; elle le trouva éveillé, et le convia aux célestes noces. I) emporta avec lui sa lampe pleine d'huUe, c'est-à-dire sa conscience remplie du témoignage d'une sainte vie. La maladie le saisit, s'aggrava, et le consuma bientôt jusqu'à l'anéantissement de vie. Il comprit bien qu'il allait payer son tribut à la mortalité des choses terrestres . alors, avec quelle piété, quelle ardeur, quelle aspiration ne fit-ll pas l'aveu de ses iniquités ! avec quelle ferveur ne reçut-il pas le gage de la vie étemelle ! avec quelle confiance ne recommanda-t-il pas lui-même son corps et son âme au Christ!... Tous les religieux de Saint -Marcel peuvent le raconter.... Ainsi est mort Abéla^d!... Ainsi celui qui était illustre par toute la terre pour les merveilles de sa science et de ses leçons a passé, j'en ai la ferme espérance, dans le sein de son Créateur....

• Et vous, ma sœur vénérée et chère en Dieu ! vous qui lui avez été unie d'abord ici-bas par tous les liens de la chair, avant de vous lier à lui par les nœuds de l'amour divin; vous qui avez servi long-

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&6 HÉLOFSE ET ABËLARD.

temps le Sei^eur avec lui sous sa directiou , souvenez-vous à jamais de lui dans le Seigneur! Car le Chrisl vous abrite tous deux dans l'asile de son cœur; il vous réchautTe dans son sein; et lorsque son jour viendra, à la voix de l'archange, il te conserve pour ce jour ton Al)élard , et il te le rendra pour jamais I... ■

C'est à l'honune qui a écrit une telle lettre que la religion devrait une statue. Jamais la tendresse divine ne se mêla, avec plus d'indulgence, à la tendresse humaine; jamais la sainteté n'eut plus de condescendance et la vertu plus de miséricorde. On voit avec quelle délicatesse de sentiment et d'expression il ramène , jusque dans la mort , l'image de ces noces éterrulles, impérissable aspiration d'Héloïse. L'huile du Samaritain ne coulait pas plus onctueusement sur les blessures du corps que la parole de ce saint hooune sur celles du cœur. L'amitié d'un tel homme et l'amour d'une telle femme sufâraient seuls pour attester qu'Abélard mérita mieux de son siècle que ne le croit la postérité.

Hélolse survécut vingt ans à son époux , prêtresse de Dieu, attachée au culte d'an sépulcre dans la solitude du Paraclet.

Quand elle sentit la mort si longtemps invo-

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quée s'approcher d'elle, elle demamîa à ses sœurs de déposer son corps à côté de celui de son époux dans le cercueil d'Abélard. L'amour, qui les avait unis et séparés pendant leur vie par tant de prodiges de passion et de constance, panit signaler par un nouveau prodige leur sépulture. Au moment où l'on rouvrit le cercueil d'Abélard pour y coucher le corps d'Héloise, les bras du squelette, comprimés vingt ans par le poids du chêne , se dilatèrent , dit-on , s'ouvrirent et parurent se ranimer pour entourer l'épouse rendue k l'amour céleste d'un étemel embrassement. Cette crédulité des temps, transformée en miracle d'amour, fut racontée par les historiens , chantée par les poètes , et consacra dans l'imagination du peuple la sainteté des deux époux.

Ils reposèrent ainsi cinq cents ans dans une des nefs du Paraclel, tantôt séparés par les scrupules de l'abbessc , tantôt réunis de nouveau pour obéir au vreu conjugal qui était sorti de leur vie , de leur mort, et qui sortait encore de leur tombeau.

La révolution française , qui jeta aux vents tant ' de poussières profanées de rois et de princes de l'Église, respecta la poussière des deux époux. En 1792, le Paraclet ayant été vendu comme propriété ecclésiastique, la ville de Nogent recueillit les tombes, et les abrita solennellement dans sa nef. En 1800, Lucien Bonaparte, zélateur des lettres

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et collecteur des reliques du passé, autorisa un artiste pieux , M. Lenoir, à transporter ce cercueil au musée des monuments français, à Paris.

On constata en ouvrant le plomb funéraire , disent les témoins, " que les deux corps avaient été d'une grande slature et de belles proportions. La tête d'Héloïse, répète M. Lenoir, est d'un admirable contour; son front, d'une forme coulante, bien arrondie , en proportion avec les autres parties de la tête , exprime encore la plus parfaite beauté. Les deux statues couchées sur le tombeau ont été moulées £ur ces restes recomposés par la pensée du statuaire. Quelques années plus tard, la chapelle monumentale qui encadre la tombe des deux époux devint l'ornement d'un jardin de ce musée. » I^ foule, qui recherche surtout les monuments du cœur, s'y pressait sans cesse. En 1815, le gouvernement des Bourbons, qui relevait pieusement tous les tombeaux pour rendre au peuple le culte du passé , voulut restituer à l'abbaye de Saint-Denis le cercueil d'Abélard et d'Héloïse, qui ne lui appartenait que comme le proscrit appartient au prescripteur. L'opinion publique protesta contre cet enfouissement dans une basilique fermée d'un monument qui appartenait au regard et au sentiment publics. On le relégua dans une nécropole de Paris, au cimetière du Père-Lacbaise. Là ou voit encore les statues, couchées cAte à côte, d'Héloïse

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etd'Abélard, parsemées tous les jours de oouronnes de fleurs funèbres, éleraellement renouvelées, sans qu'on voie la main qui les dépose; ils semblent avoir une parenlé étemelle et tendre dans toutes les générations qui se succèdent sur la terre. Ce sont les Ames aimantes séparées par la mort , par la persécution ou par l'inflexibilité du monde , de ce qu'elles aîaient ici-bas ou de ce qu'elles regrettent dans le ciel. Elles témoignent autant qu'elles le peuvent , par ces offrandes mystérieuses , leur admiration pour la constance et pour ia pureté dans la passion ; elles portent envie h celte union posthume de deux coeurs qui transposèrent la tendresse conjugale des sens à l'âme, qui spiritualisèrent la plus brûlante et la plus sensuelle des passions , et qui firent un holocauste , un martyre et presque une sainteté de l'amour.

Cette biographie est extraite du CiviUsateur,

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