‹ Héloïse et Abélard (volume 2)Chapitre 1 sur 10 · Héloïse et Abélard · texte numérisé non relu

Héloïse et Abélard

On n’écrit pas cette histoire, on la chante. On ne craint pas de la chanter dans un livre historique destiné à reproduire les plus grandes choses de la pensée et du cœur qui ont influé sur le sort des nations : car l’amour est aussi une des grandeurs de notre nature; et quand ce sentiment est porté jus- . qu’à l’héroïsme de la femme , le dévouement, quand il est allumé par la beauté , excusé parla faiblesse, expié par le malheur, transformé par le repentir, sanctifié par la religion , popularisé dans toute une époque par le génie , éternisé par la constance sur

la terre et par ses aspirations à l’immortalité dans

le ciel, cet amour se confond presque avec la vertu : il fait de deux amants deux héros et deux saints dojat les aventures deviennent l’entretien et dont les larmes deviennent les larmes d’un siècle.

Telle est l’histoire ou le poëme d’Héloïse et d'Abélard. Aucune histoire, aucun poëme n’ont touché plus profondément le cœur des hommes depuis huit

siècles, (le qui émeut si profondément et si long-

temps les hommes fait partie dé leur histoire; car l’humanité n’est pas seulement esprit j elle est sentiment : ce qui l’attendrit l’améliore. L’admiration et la pitié amollissent son cœur; et le cœur, dans l’humanité comme dans l’homme, est l’organe le plus sûr et le plus fort de la vertu.

Ces deux histoires n’en font qu’une. Elles sont

tellement entrelacées comme les deux, Ames et les deux existences des deux époux, que la vie de l’un est le cintre- coup perpétuel de la vie de l’autre, et que le même événement ou le même sentiment, répercuté dans un double écho, n’y produit qu’un seul et même intérêt.

Racontons.

Pierre Abélard était fils d’un chevalier breton, nommé Béranger; sa famille seigneuriale possédait, dans les environs de Nantes, le château et le village de Palais. Béranger exerçait, comme tous les seigneurs du temps, le métiet nobb de la guerre. Son fils Abélard fut élevé par lui pour les armes. Mais la piété de sa race; attestée par l’habit religieux que prirent dans leur âge avancé Béran- *

ger, sa femme et ses filles, associa à l’éducation militaire du jeune Abélard l’étude des lettres, de la philosophie et de la théologie. La grande et unique profession intellectuelle et libérale de cette époque, l'Église, attirait à elle tous les jeunes hommes dans lesquels se signalaient de bonne heure la poésie, l’éloquence, l’amour de la gloire, les ambitions de l’esprit. Abélard était le plus heureusement doué des hommes de son siècle : il dédaigna le métier peu intellectuel dç l’homme d’armes ; il abandonna à ses frères le droit d’aînesse sur les domaines et sur les vassaux de sa maison. Il quitta la demeure paternelle, il alla, d’école en école et de maître en maître, recueillir, à l’exemple des disciples des philosophes de l’antiquité, ces trésors enfouis des littératures grecque et latine, que la Gaule et l’Italie commençaient à exhumer des manuscrits, à remettre en lumière, et à adorer comme les mystères profanes de l’esprit humain. Son cœur passionné et son imagination impressionnable ne se contentèrent pas de ces langues mortes : il écrivait, il parlait en grec et en latin , mais il chanta en français.

Les poésies dont il composait lui-mème la musique, afin que la passion dont elles étaient animées se communiquât par deux sens à la fois à l’àinc, devinrent le manuel des poètes ; elles se répandirent avec la rapidité d’un écho qui se multiplie par tous

les cœurs; elles lurent l’entretien des lettrés, les délices des femmes, la langue secrète des amants, l’interprète des sentiments inavoués, le chant populaire des villes, des châteaux, des chaumières; elles portèrent le nom du jeune musicien et du poète familier dans toutes les provinces de la France. Il eut sa gloire confidentielle dans le secret de l’àme de tout ce qui aimait, rêvait, soupirait ou chantait au printemps de sa vie. Une voix mélodieuse, qui ajoutait la vie et la palpitation aux paroles et à la musique, une adolescence précoce en renommée; une beauté grecque du visage , une taille élevée et souple, une démarche noble, une modestie où la pudeur de l’âge rougissait de la maturité du talent, ajoutaient en lui l’attrait à la gloire. Il était le rêve des yeux , de l’oreille et du cœur des femmes qui l’avaient vu , ou qui seulement avaient entendu prononcer son nom. C’est ainsi qu’IIéloïse se le retrace elle-même longtemps après la ruine de ses illusions et de son amour.

Mais il chantait ainsi dans ses vers précoces des sentiments qu’il n’éprouvait pas encore. Ses poésies amoureuses étaient des jeux de son imagination; imitées des poètes antiques, elles avaient l’accent du cœur, mais ce n’était pas du sien. Il vivait à l’ombre, dans l’étude, dans la piété et dans des perspectives de gloire. Ses chants n’étaient pour lui qu’un délassement : la philosophie et l’éloquence le

possédaient tout entier. Sa parole assouplie par la difficulté de§ vers, son élocution rendue plus harmonieuse par )a musique, la fécondité riche et spontanée de sa pensée, sa mémoire nourrie de fortes et universelles Lectures, l’éclat, la propriété et la nouveauté des images dans lesquelles il sculptait ses idées pour les rendre palpables à ses auditeurs, faisaient de ce jeune homme assis au pied

des chaires célèbres de rUniversité de Paris le mai-

tre des maîtres, et l’orateur le plus écouté et le plus populaire des écoles. Or, les écoles de cette époque du monde, c’était le forum du genre humain, c’était ce que l’enseignement, la science, la religion, l’opinion, la presse, la tribune, furent depuis. La parole à peine retrouvée régnait sur le monde; une seule autorité la dominait, c’était l’Église. Mais l’éloquence, la philosophie et la foi, toutes également renfermées dans le sanctuaire, ne s’exerçaient que sur les mêmes textes. On ne luttait, dans des disputes inintelligibles aujourd’hui, que pour faire triompher à l’envi la révélation par les arguments de la raison profane, et pour appeler Platon et les philosophes en témoignage du Christ et des apôtres. On sent à quelles subtilités de dialectique ces controverses devaient aiguiser l’esprit.

Mais ces controverses sont quelquefois des exercices qui fortifient pour d’autres vues de la Provi-

dence la raison humaine, et qui donnent au inonde de grands talents et de grandes renommées.

Le jeune homme suivit le courant de son siècle. Il monta à la tribune de son temps, les chaires des écoles publiques, autour desquelles le peuple tout entier se pressait alors d’autant plus qu’il sortait d’une plus profonde ignorance, et qu’il attendait on ne sait quelle lumière commençant à poindre? Abélard, d’abord humble et docile disciple, s’éleva peu à peu sur les applaudissements de ses auditeurs jusqu’au niveau des oracles de l’école, puis jusqu’à lutter d’arguties et d’éloquence contre eux. Enfin il les effaça tous, fonda une école de philosophie à Melun, entraîna à sa suite la jeunesse fanatisée par son génie, consterna par sa popularité croissante ses rivaux qui professaient dans le vide à Paris, se consuma lui-méme du feu qu’il allumait dans l’imagination publique, excita l’envie de tous les lettrés de l’Université et de l’Église, se retira deux ans dans la solitude de sa terre natale pour retremper ses forces, et reparut plus fort, plus célèbre et plus dominateur à Paris. Il assit son camp, dit-il, c’est-à-dire son école, sur la montagne alors presque solitaire où s’élève aujourd’hui le temple de Sainte-Geneviève.

HÉ LUISE ET ABÊLAKtt.

Ce fui le mont Àventin d’un peuple de disciples quittant les écoles anciennes pour venir écouter la parole jeune et hardie d’Abélard. Chacun de ces disciples payait un prix modique au philosophe : c’était l’humble salaire d’un peuple altéré de vérités. Ce salaire, multiplié par le nombre incalculable des auditeurs, élevait la fortune d’Abélard aussi haut que sa renommée. Il était dans la fleur de ses années, de sa gloire, de sa vertu même ; car jusque-là il n’avait eu d’autre passion que sa passion pour la vérité et pour la foi. L’orgueil si naturel à celui que les hommes écoutent, et la volupté si séduisante à celui que les femmes admirent, l’exaltèrent et l’amollirent à la fois. Un double piège l’attendait au moment où il touchait à sa maturité, à son génie et à sa gloire.

Il avait alors trente-huit ans. Il régnait par l’éloquence sur l’esprit de la jeunesse , par la beauté sur le regard des femmes, par ses poésies amoureuses sur les cœurs, par ses mélodies musicales chantées dans toutes les bouches. Qu’on se figure dans un seul homme le premier orateur, le premier phdosophe, le premier poète, le premier musicien de son temps, Antinous, Cicéron, Pétrarque, Schubert, dans une même célébrité vivante et jeune, on aura une idée de la popularité d’Abélard à celle période de sa vie.*

Or, il y avait alors à Paris un chanoine riche et puissant de la cathédrale, nommé Fulbert, qui vivait dans le quartier savant de la Cité. Fulbert avait chez lui une nièce (quelques-uns disent une fille), aimée par lui d’un amour paternel. Cette nièce, „ âgée de dix-huit ans, plus jeune, par conséquent, de vingt ans qu’ Abélard , était célèbre déjà dans Paris par sa beauté et par un génie précoce. Son oncle, le chanoine Fulbert, avait mis en elle toutes ces complaisances dangereuses de vieillards qui* en ornant de tous les dons de l’intelligence et de l’art une nature d’élite, ne s’aperçoivent pas qu’ils préparent une victoire plus belle à la séduction r à l’amour, au malheur. Cette nièce se nommait Héloïse.

Les médaillons et la statue qui la retracent d’après les traditions contemporaines , et les moules pris après la mort dans son sépulcre, la représentent comme une jeune fille d’une taille élevée et d’une rare perfection de formes. Une tête d’un ovale légèrement déprimé par la contention de la pensée vers les tempes, un front élevé et plane, où l’intelligence se jouait sans obstacles , comme un rayon dont aucun angle n’arrête la lumière sur un marbre; des yeux largement encadrés dans leur

arcade, et dont le globe devait réfléchir la couleur du ciel; un nez petit et légèrement relevé vers les narines, tel que la sculpture le modelait, d’après la nature, dans les statues des femmes immortalisées par les célébrités du cœur; une bouche où . respiraient largement, entre des dents éclatantes, les sourires de l’esprit et la fendresse de l’âme ; un menton rapproché de la bouche et légèrement creusé au milieu, comme par le doigt de la réflexion souvent posé sur ses lèvres ; un cou long et flexible , ^ qui portait la tête comme le lotus porte la fleur, en ondoyant avec la vague; des épaules arrondies et inclinées d’une seule ligne avec les bras; des doigts effilés, des courbes flexibles, des articulations minces, des pieds de déesse sur son piédestal ; voilà la statue : qu’on juge de la femme! Qu’on restitue la vie, la carnation, le regard, l’attitude , la jeunesse , la langueur, la flamme, la pâleur, la rougeur , la pensée, le sentiment, l’accent, le sourire, les larmes, au squelette de cette autre Inès, on reverra Héloïse ! Ses traits , disent les historiens du temps et Abélard lui-même, étaient encore moins frappants sur les yeux par la beauté que par la grâce ; la grâce, cette physionomie du cœur, qui attire , qui invite, qui force à aimer, parce qu’elle aime : beauté suprême , bien supérieure à la beauté qui ne force qu’à admirer.

Mais laissons parler ici Abélard.

« Sa renommée , dit Abélard , s’était répandue dans toute la France. Tout ce qui peut séduire l’imagination des hommes vint s’offrir à moi. Héloïse devint l’amour de mes rêves, et je crus que je pourrais parvenir à m’en faire aimer; car j’étais alors si célèbre, et ma jeunesse et ma beauté ajoutaient . tant de prestige à ma gloire, que je ne pouvais être repoussé par aucune femme que j’illustrerais de, mon amour. Je m’enivrai d’autant plus de celte espérance qu’Héloïse était elle-même versée dans l’étude deà lettres , des sciences et des arts, qu’une correspondance poétique existait déjà entre nous, et que j’osais lui écrire avec une liberté moins - timide que je n’aurais osé lui parler. Je me laissai tout entier enflammer par cette passion ; je cherchai tous les moyens d’établir entre nous des relations de familiarité et des occasions d’entretien. »

Rien n’était plus facile à Abélard. L’oncle et la nièce conspiraient, à son insu, avec lui : la nièce, par ses attraits; l’oncle, par son orgueil. La familiarité d’un homme si illustre était une gloire pour une maison. Abélard fît insinuer par des amis communs à Fulbert que, le soin de ses affaires domestiques étant pour lui une importune diversion aux études et aux lettres, sa passion dominante, il voulait se décharger de ces embarras de l’esprit et demander une hospitalité de famille dans une maison honorée et studieuse, où il vivrait en fils dans la

demeure d'un père. Fulbert , pénétré de joie et de vanité à ces ouvertures, fit offrir son foyer à Abélard. Il y trouvait, dit-il, le double avantage d’illustrer son nom parla cohabitation avec le premier homme du siècle , et d’achever sans frais l’éducation littéraire de sa nièce , qui , rapprochée ainsi d’Abélard, l’oracle du temps, puiserait toute vertu ■* et toute science à sa source. On peut croire aussi, et tout l’atteste dans les complaisances et dans les fureurs futures de Fulbert, que l’oncle*, enthousiaste d'Abélard, et rêvant pour sa nièce un époux,, le seul, selon lui, digne d’elle, se prêtait, dans un intérêt tout paternel, à un rapprochement dont pouvait naître l’inclination et l’union de ces jeunes cœurs.

Quoi qu’il en soit, Abélard habita dans la maison de Fulbert. Cette familiarité domestique , favorisée par l’oncle de celte belle disciple, leur offrit, à l’un et à l’autre, les occasions, et ou pourrait dire la nécessité de s’aimer, bien loin de s’opposer à la douce intimité du maître et de l’écolière, Fulbert conjura Abélard de donner à sa nièce tous les secrets et toutes les perfections de sa science poétique, oratoire, théologique, afin d’achever en elle ce prodige d’intelligence que la nature avait commencé, et *que la France s’étonnait d’admirer dans une femme. Il lui remit toute son autorité paternelle sur sa nièce, et, selon la rude discipline

du temps , il l’autorisa même à la frapper , si elle manquait d’obéissance ou d’aptitude à retenir ses leçons ; en un mot, il fit d’Héloïse une sorte d’esclave intellectuelle, et d’Abélard un maître absolu.

Héloïse n’était que trop disposée à avoir , non-seulement un maître, mais un dieu, dans le plus beau et dans le plus renommé des hommes de son siècle. Ses progrès dans tous les arts répondirent aux désirs de son oncle. Elle ne travaillait plus pour le monde, mais pour Abélard ; toute sa gloire était de lui plaire. La nature, l’amour et le génie s’entendaient pour faire de cette jeune fille la merveille de son temps.

Abélard s’enivrait de son courage. Ces deux âmes / tentées par tant d’intimités, ne pouvaient manquer de tomber dans le piège que l’imprévoyance ou la complicité leur avait ouvert sous de si spécieux prétextes et sous de si douces complaisances: le monde extérieur s’anéantit pour eux, ils s’aimèrent. Abélard, qui n’avait plus d’autre pensée qu’Héloïse, chanta son amour en des poésies où les vers et la musique, trempés au même feu, répandirent le nom d’Héloïse comme un secret céleste divulgué à la terre, que tout le monde se confia en répétant ces chants divins, et qui finit pâï arriver à l’oreille de Fulbert lui-même.

Mais Fulbert affecta de ne pas entendre ou de

ne pas croire cette profanation de son foyer domestique. Il répondait qu’ Abélard était, par son génie et par sa piété, trop au-dessus du reste des mortels pour descendre, même aux séductions de l’amour, du ciel de la science et de la gloire, que son intelligence habitait avec les anges ; peut-être aussi attendait -il de jour en jour qu’ Abélard, vaincu par l’attrait toujours croissant , lui demandât la main de son écolière , qu’il était heureux de lui accorder.

Cependant Abélard, combattu entre sa passion pour Héloïse et sa passion pour la renommée, hésitait misérablement à se prononcer. Il craignait, en s’avouant dompté par une beauté terrestre, de déchoir, aux yeux du monde, de cette réputation de pureté et d’impassibilité platonique qu’une philosophie éthérée avait faite à sa jeunesse. Il craignait sans doute aussi de renoncer, par le mariage, à cette perspective de dignités, d’honneurs et de fortune que l’Église, à laquelle il était déjà lié par quelques noviciats, ouvrait devant lui. Ses disciples ne reconnaissaient plus en lui le même homme. L’amour faisait, dans son cœur, une douloureuse diversion à son génie. Ses amis gémissaient tout haut de sa décadence ; la langueur de sa passion avait passé dans son éloquence : tout le feu de son âme s’évaporait dans ses soupirs ; il n’en restait que les cendres pour ses leçons. Il se sentait si

peu semblable h lui-méme, qu’il avait renoncé à improviser des discours où il ne trouvait plus sur ses lèvres que l’image et le nom d’Héloïse. Il était réduit à apprendre de mémoire les leçons qu’il avait professées autrefois, et à se répéter, de peur de décliner dans l’estime publique. Ses rivaux et ses ennemis triomphaient. On le montrait au doigt, comme un débris de lui-méme; on le citait comme un scandale de la faiblesse humaine; on le foulait aux pieds comme un dieu tombé de son piédestal. E(éloise s’affligeait plus encore que lui de celte dégradation que celui qu’elle adorait pour lui-même. Elle le suppliait, à genoux, de la sacrifier à sa gloire ; de se laisser adorer par elle comme une divinité qui reçoit le cœur et l’encens des mortels, sans avoir d’autre communauté avec ses adorateurs que l’adoration qu’on lui offre ; de ne plus l’aimer, si cet amour devait coûter un rayon à sa réputation ; ou, si l’aniour désintéressé d’Héloïse était devenu un besoin et une consolation pour lui, de la reléguer au rang de ces femmes méprisées du monde, dont ni la religion ni les lois ne consacrent les sentiments, esclaves du cœur qu’on n’affranchit jamais par le nom d’épouses! Le mépris de l’univers souffert pour Abélard était, disait-elle, la seule gloire à laquelle il lui fût donné d’aspirer. Sa honte, à ce prix, ferait son orgueil.

HÉLOÏSE ET ABÉLARDi 1.N

Abélard, après de déplorables hésitations, ne put se décider ni à accepter un tel suicide d’Héloïse, ni à déclarer son amour devant le monde. Il continua d’habiter la maison de Fulbert. Lâche à la fois envers l’amour et lâche envers la vertu, il flotta entre deux faiblesses.: il n’eut ni le courage de sa passion, ni celui de sa gloire. Ici, comme toujours, le cœur de la femme fut viril, le cœur de l’homme fut féminin. Son amour cependant se nourrissait de ces angoisses.

Fulbert, justemept irrité d’un silence qui pouvait ressembler à du mépris et qui rendait son hospitalité suspecte, ferma sa maison à Abélard. Cette séparation déchira le cœur d’Héloïse, humilia celui d’Abélard. Le maître et l’écolière ne purent se déshabituer de cette vie où les regards, les entretiens, les études, les chants, les contenir plations à deux, leur avaient fait une seule âme. Iis se revirent en secret. Fulbert s’offensa de'Jte mystère. Abélard enleva Héloïse, et la conduisit respectueusement à Nantes, dans sa maison paternelle, où il la confia, comme son épouse à la tendresse de sa propre sœur. Revenu immédiatement après à Paris, il alla se jeter aux pieds de Fulbert, implora son pardon, et obtint par son

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repentir la main de sa nièce. Héloïse, pardonnéé et rendue à la fois à son onde et à son amant, devint secrètement l’épouse d’Abélard. « Après une nuit passée en prières dans une église de Paris, dit-il, nous reçûmes le matin la bénédiction nuptiale, en présence de l’oncle d’Héloïse, de quelques-uns de ses amis et de quelques-uns des miens. Ensuite nous nous retirâmes sans bruit, chacun de notre côté pour que cette union, connue seulement de Dieu et de quelques familiers, ne portât point honte ou préjudice à ma renommée. »

Les deux époux, heureux à l’insu du monde, affectèrent dès lors de se montrer rarement ensemble, et d’éteindre toutes les rumeurs qui avaient couru sur leur amour. Le monde y fut pn moment trompé, et Abélard jouit de nouveau à la fois des délices de son amour et du retour de sa gloire.

Mais les domestiques de Fulbert, confidents nécessaires de ces fréquentations secrètes, ébruitèrent le mariage. Les envieux d’Abélard triomphèrent de sa faiblesse, et l’accusèrent d’avoir sacrifié la philosophie, l’éloquence, la gloire, à une nouvelle Dalila. Son orgueil en souffrit; il osa nier ses liens, comme s’ils eussent été une honte. La généreuse Héloïse elle-même, préférant à son propre hon-

neur la réputation de son amant, répandit et fit répandre qu’elle n’était unie à Abélard que par le culte de l’admiration et de l’amour, entachant ainsi sa propre vertu pour relever le lustre de celle d’Abélard.

Ces bruits offensants pour Fulbert le portèrent à des reproches mérités contre sa nièce, dont le pieux mensonge déshonorait ainsi son sang. Abélard, craignant pour elle les ressentiments de son oncle,

l’arracha de nouveau à la tutelle de Fulbert, et la

conduisit à Argenteuil, village voisin de Paris, dans un monastère de femmes. Ces monastères, semblables aux autels antiques, donnaient un droit d’asile inviolable aux vierges ou aux épouses qui en franchissaient le seuil; il lui fit prendre le voile blanc de novice, sans toutefois lui taire prononcer encore des vœux irrévocables. Il se voua lui-même à l’état monastique et au sacerdoce; et, une fois investi de ce caractère sacré, il revêtit de ses propres mains Héloïse de l’habit des servantes du Christ, lui coupa les cheveux et la donna à Dieu, n’ayant ni le courage de la revendiquer pour épouse, ni le courage de la laisser dans le siècle, auquel il renonçait pour jamais. Héloïse, heureuse d’immoler sa vie à celui auquel elle avait déjà immolé sa renommée, se prêta à tout comme une victime qui se couche d’elle-même sur l’autel des sacrifices. Tout lui était doux, même le supplice qu’elle subissait par la 10 . 2

volonté et pour l’ainour, ou plutôt pour l’orgueil de son époux. .

Les portes du monastère d’Argenteuil se refermèrent sur la Sapho du xi* siècle. Beauté, génie, amour, tout fut enseveli dans ces catacombes, sans qu’on entendît, pendant quinze ans, .les plus belles années de la victime, un reproche, un regret ou un soupir sortir de ce sépulcre !

Abélard, libre et purifié aux yeux de ses disciples, reprit avec une ardeur et üu éclat nouveaux le cours de ses leçons et l’empire de sa popularité. Mais l’indignation de Fulbert couvait une vengeance. Trois fois trompé dans sa tendresse pour sa nièce, par la séduction, par la perfidie et par la lâcheté d’Abélard, il se voyait arracher par la môme main la présence de sa pupille chérie, la gloire de sa maison, son honneur et sa félicité. Il n’avait cultivé avec tant de soin cette merveille de son sexe, que pour la voir dédaigner par l’époux même auquel il l’avait enfin cédée, entachée comme une concubine, répudiée, méprisée dans sa tendresse, enfermée enfin comme une repentie dans un monastère ; retranchée, jeune et brillante du nombre des vivants pour écarter une fausse honte du front d’un ingrat suborneur, et condamnée à s’abreuver

de termes pendant qu’il s’emparerait des applaudissements .du siècle!... On ne juslifie pus la vengeance d’un père ainsi offensé ; on l’explique : il avait tout pardonné pour qu’Héloïse fût la glorieuse épouse du plus beau génie de son temps, et, avant d’être reconnue épouse, elle était répudiée I Le désespoir alluma la haine, et la haine médita le crime. ' .

Les portes de la maison d’Abélard s’ouvrirent une nuit par la complicité achetée de ses serviteurs. Des bourreaux, guidés et soldés par Fulbert, le surprirent pendant son sommeil ; ils l’accablèrent d’outrages, et le laissèrent baigné dans son sang et dégradé par son châtiment. L’humiliation et le remords, pires que le supplice, firent détester à Abélard la vie que ses ennemis lui avaient laissée comme un supplice de plus. La lumière du jour lui devint odieuse. Le désespoir qu’il éprouva de cet outrage impuni égala la vaine gloire dont il avait été altéré jusqu’à l’ingratitude et jusqu’au lâche sacrifice d’Héloïse ; il ne chercha plus qu’à disparaître de ce monde qu’il avait rempli de sa renommée et qu’il remplissait maintenant de sa honte.

« Je me rappelais douloureusement, écrit-il, de combien d’éclat je brillais encore la . veille de ce ■ jour, et par quelle prompte ignominie cette gloire était éteinte! Je voyais par quel juste châtiment de

Dieu j’étais puni ! par quelles justes représailles l’homme que j’avais trahi venait de me trahir à son tour ! Il me semblait entendre les joies malignes de mes ennemis, les applaudissements que mes rivaux donnaient à cette justice distributive. Je compris que je ne pourrais plus paraître en public sans être montré du doigt et sans devenir l’objet d’une ignominieuse pitié! Enfin le sentiment de ma dégradation me couvrit de tant de confusion que, je l’avoue, ce fut plutôt la honte que la piété qui me jeta dans les Solitudes du cloître. Je voulus cependant, avant de me ravir au monde, lui enlever irrévocablement Héloïse; par mon ordre, elle prononça ses vœux éternels. Ainsi, tous les deux, le même jour, nous embrassâmes en même temps la vie des cénobites ; elle à Argenteuil, moi dans l’abbaye dé Saint-Denis. Touchées de sa jeunesse et de sa beauté, les compagnes d’Héloïse voulurent en vain la détourner du sacrifice qu’elle allait consommer. Elle leur répondit en pleurant, non sur elle, mais sur son époux, par ces vers que le poêle romain met dans la bouche de Cornélie, veuve du grand Pompée :

« O mon illustre époux ! ô toi dont je n’étais pas « digne de partager la couche ! c’est ma fatale desti- « née qui pèse sur la tienne ! Pourquoi, misérable « que je suis, ai-je formé des nœuds qui devaient « entraîner ta mine ? Tiens, reçois, dans l’holo-

« causte de ton amante, l’expiation des malheurs « que j’ai attirés par mon amour sur toi!... »

« En prononçant ces vers entrecoupés de ses sanglots, Héloïse se précipita à l’autel comme on se précipite à l’abîme; elle y saisit le voile funèbre bénit par l’évêque, et se consacra pour toujours* devant le peuple assemblé, au Dieu qui reçut son serment! »

Tel est le récit du sacrifice d’Héloïse par Abélard lui-même. L’ombre du monastère la couvrit ensuite pendant de longues années ; flamme recouverte , jamais éteinte. Abélard porta dans le monastère de Saint-Denis son inquiétude, ses talents, vivifiés encore par la concentration sur l’étude, son ambition qui n’avait fait que changer de nature, et ce zèle intolérant des réformes, par lequel les nouveaux prosélytes croient racheter trop souvent leurs égarements. Les moines relâchés de Saint-Denis, et l’abbé qui tolérait et partageait leurs désordres , s’irritèrent de ses admonitions; il fut obligé d’aller porter ses sévérités et ses innovations dans un couvent voisin, dépendant de l’abbaye de Saint- Denis, à Deuil. Il y releva sa chaire de philosophie et remplit de nouveau les écoles et l’Église du bruit de ses doctrines et de ses nouveautés en matière de foi.

L’Église s’oiïensa de ses hardiesses, comme les moines s’étaient offensés de ses objurgations. On ne sait quel écrit subtil et quintessencié sur Yunitc et la trinité, dans lequel il expliquait ce mystère sans avoir besoin d’appeler la foi en aide à l’insuffisance des raisonnements humains, servit de prétexte à ses ennemis ligués contre cet importun novateur. Un concile le cita devant lui à Soissons, pour rendre compte de ses doctrines. Il y fut condamné solennellement. On le relégua, pour expier son erreur, dans le monastère cloîtré de Saint- Médard! Il y entra le désespoir dans le cœur. « La

trahison de Fulbert, s’ecrie-t-il, me paraît moins

intolérable que ma nouvelle injure ! » Le légat du pape, plus impartial et plus tolérant, lui remit promptement sa peine.

Rentré dans l’abbaye de Saint-Denis , il y retrouva, dans les moines, scs ennemis implacables. Ils ne tardèrent pas à le faire déclarer ennemi de l'Êtat, criminel de lese-nalion, pour avoir dit que saint Denis, évêque d’Athènes, converti par saint Paul, n’était pas le môme que saint Denis des Gaules, premier évêque de Paris. Obligé de s’exiler lui-même, malgré la complaisance d’une rélrac-, . talion qu’il avait faite pour désarmer la haine des moines de Saint-Denis, il s’enfuit avec un seul adolescent, son disciple, dans un désert de la Champagne. « Là, dit-il, au bord d’une petite ri-

vière ombragée de chênes et bordée de roseaux, nommée l’Àrduze, je me construisis de mes propres mains un petit oratoire, bâti de branchages et couvert de chaume. J’étais seul, et je pouvais chanter avec le prophète : J'ai fui; je me suis éloigné, et j’ai habité dans la solitude !»

Mais il ne fut pas seul longtemps. L’esprit de dispute et de nouveauté soufflait alors ;dans le monde avec une telle force, que ceux qui possédaient la parole de vie entraînaient à leur suite des peuples entiers de disciples et d’auditeurs. La jeunesse avait une telle soif de vérité dans ce siècle, que la controverse seule lui paraissait un pas vers le grand mystère, et que du choc des doctrines contre les doctrines elle espérait toujours voir jaillir l’éclair qui ne jaillissait jamais.

« Lorsque l’on connut ma retraite, écrit-il, mes disciples accoururent de toutes parts, des villes et des châteaux, pour se construire d’humbles cellules dans mon désert. On les vit abandonner les couches molles de duvet pour les lits en feuilles; les tables somptueuses pour de grossiers herbages ; c’est ainsi, comme le dit saint Jérôme, que les philosophes de l’antiquité fuyaient les cités, les jardins, les riches campagnes et les doux ombrages, les concerts des oiseaux, la fraîcheur des fontaines, les ruisseaux murmurants, qui pouvaient charmer les yeux et les oreilles, séduire les sens

et amollir la vertu ; c’est ainsi que les fils des pro- * phètes vivaient en solitaires daps des cabanes sur les bords du Jourdain, se nourrissant de farine d’orge et de racines, loin des villes et des passions humaines.... Mes disciples se construisaient des cellules sur les bords de FArduze, plus semblables à des ermites qu’à des écoliers. Mais plus leur nombre augmentait, plus leur vie était studieuse et sainte ; en sorte que mes ennemis voyaient leur honte se multiplier avec ma gloire. Cependant c’était l’indigence qui m’avait forcé à rouvrir mon école. Je ne pouvais me livrer aux rudes travaux de la terre, je ne voulais pas m’avilir à mendier mon pain. Mes disciples cultivaient les champs, bâtissaient les cellules. Bientôt elles ne purent Suf* tire à les contenir. Ils élevèrent un vaste édifice commun en charpente et en pierres. J’appelai ce \ monastère du nom du Dieu consolateur , le Paraclet . » .

ÏX

Mais les ennemis d’Abélard lui envièrent même le désert. Ils virent du feignirent de voir dans le nom de YEsprit consolateur, auquel Abélard avait dédié son monastère, une sorte d’invocation philosophique à une seule personne de la Trinité, à l’exclusion des deux autres. Saint Bernard le désigna à la vindicte de l’Église. Il fut obligé de déser-

ter le désert lui-même, et d’aller chercher à l’extrémité des côtes de la mer de Bretagne, parmi les écueils et les grèves de l’Océan, un asile plus inaccessible à l’envie et à la persécution. C’était l’abbaye de Saint-Gildas, dans le diocèse de Vannes. Les moines qui l’habitaient, dégénérés de la sainteté monastique des premiers âges, en avaient fait un repaire de toutes les barbaries et de tous les vices. L’âpreté des lieux était surpassée par celle des hommes. C’était un promontoire sans cesse battu par les vagues d’une mer gémissante. Des montagnes d’écume assiégeaient jour et nuit des rocs retentissants, une côte creusée en voûte et en cavernes par l’éternel assaut des lames qui s’y engouffraient comme dans des abîmes, et qui en ressortaient par d’autres bouches, comme des lames jaillissant du volcan. Des falaises à pic enlevaient à l’abbaye la vue de la terre : on eût dit un navire en perdition éternelle sur un rivage inaccessible aux nautoniers.

« La vie de ces moines, dit Abélard, leur supérieur, était débordée et indomptable. Les portes de l’abbaye n’étaient ornées que de pieds de biche, d’ours, de sanglier, trophées sanglants de leur chasse. Les moines ne se réveillaient qu’au son du cor et des chiens de meute aboyant. Ils étaient cruels et sans frein dans leur licence. En guerre avec les seigneurs voisins, ils étaient tour à tour

2fl HÉLOÏSE ET ABÉLARD.

opprimés ou oppresseurs. » Ils riaient de l’indignation que leurs mœurs excitaient dans Abélard. Bientôt leur haine contre celui qui prétendait les réformer se porta jusqu’au crime. Insulté, menacé, attaqué dans les forêts, empoisonné, dit-il, jusque dans le calice du sacrifice, la fuite le déroba avec peine à la sédition .des moines. Les seigneurs de ces contrées l’arrachèrent au fer des assassins. Il s’abrita dans un site plus désert encore des domaines de son abbaye, criant au Seigneur du fond de ses calamités comme le Prophète.

Cependant quinze ans s’étaient écoulés dans ces ambitions de savoir, de gloire, de sainteté, et dans ces tribulations de la rie, pour Abélard, sans qu’il eût donné un seul signe de souvenir à celle dont il avait enseveli le cœur encore jeune et rivant à Argenteuil. Héloïse ne se plaignait ni de cette dureté ni de ce silence; elle respectait comme une vertu de plus cette négligence et ce mépris de son époux, croyant que la terre, et le ciel, et son propre cœur n’étaient bons qu’à être sacrifiés à ce plus grand et à ce plus adoré des hommes.

Abélard était demeuré intact dans son adoration sur l’autel qu’elle lui avait élevé dans son âtne. Tous ses soupirs allaient à Dieu pour lui; mais

HÉLOÏSE ET ABÉLAHD.

elle les renfermait entre Dieu et elle, de peur qu’un de ses souvenirs ou un de ses regrets ne scandalisât le monde ou ne troublât la contemplation sublime de son époux. Les portes du monastère d’Argenteuil n’ébruitaient rien de cet immense arnour qui survivait derrière leurs murs.

Une persécution les brisa. Suger, abbé de Saiht- Denig, prétendit que le monastère d’Argenteuil appartenait à son ordre, et il chassa impitoyablement les religieuses, comme un troupeau sans bercail et sans pasteur. Le cri de leur détresse arriva jusqu’à Abélard. Soit que ses propres malheurs eussent attendri son âme, soit que la mémoire des fé- » licités de la jeunesse, qui se ranime au soir de la vie comme une voix sourde quand le bruit tombe, soit que la comparaison entre le dévouement de cette femme immolée, les ingratitudes du monde et le néant de la gloire rallumassent en lui les saintes reconnaissances d’un amour mal éteint, Abélard accourut de son désert au secours d’Héloïse errante et persécutée.

Il la conduisit au Paraclet avec ses compagnes, lui fit don de ce monastère dont elle devint l’abbesse, et la visita souvent pour assister de sa présence et de sa fortune l’indigence de celle à qui il avait ouvert cet asile. Agé alors de plus de cinquante-huit ans, revêtu du costume sacerdotal, devenu père spirituel, d’époux charnel qu’il avait été,

le monde respecta cette .union de deux âmes tendres qui n’avaient de commun dans le passé que des gémissements, dans leprésentque des saintetés, dans l’avenir que le ciel,

Mais ses ennemis ne le respectèrent pas : ils semèrent d’odieuses calomnies sur la pureté de ce commerce tout mystique entre Abélard et son ancienne épouse. Il se retira de nouveau, pour les faire tomber, dans son désert de Bretagne. Il préféra exposer sa vie de nouveau au poignard et au poison que d’exposer la vertu d’Héloïse aux langues acérées de ses calomniateurs. Il écrivit alors les mémoires de sa vie, dont nous venons de donner les principaux traits dans ce récit. Ce livre, confié à l’amitié, parvint à Héloïse. Il fit éclater, par les souvenirs qu’il retraçait, le cœur d’Héloïse, quinze ans muet. Un commerce de lettres, tendres d’un côté, froides de l’autre, s’ouvrit entre les deux époux séparés par la main de Dieu et des hommes. La Sapho du christianisme y épanche dans une inexprimable passion cette flamme d’un amour purifié par le sacrifice, et que rien ne peut éteindre sur la terre, parce qu’il ne s’alimente que du feu du ciel.

L’adresse seule de ces lettres d’Héloïse est un hymne de tendresse infinie, parce que cette suscription trahit l’hésitation passionnée d’une main de femme qui cherche, qui trouve et qui rejette

tour à tour tous les noms capables d’exprimer les plus forts attachements de l’âme, sans pouvoir en trouver un qui la satisfasse, et qui finit par les accumuler tous ensemble, afin qu’il n’y ait pas dans la nature une sorte de tendresse qui ne soit confondue dans la sienne :

« A SON SEIGNEUR, OU PLUTÔT A SON PÈRE, SON ES- CLAVE, OU PLUTÔT SA FILLE, SON ÉPOUSE, OU PLUTÔT SA

soeur; a Abélard, Héloïse ! »

« Quelqu’un, dit-elle dans la première de ses lettres, aussitôt après avoir lu le récit de leurs amours par Abélard, quelqu’un m’a apporté naguère, par hasard, l’histoire que vous venez de confier à un ami. Aussitôt que j’eus reconnu, aux premiers mots de la. suscription, qu’elle venait de vous, j’ai commencé à la lire avec d’autant plus de précipitation , que j’adore davantage celui qui l’a écrite! Celui-là que j’ai perdu, je croyais le retrouver, comme si son image avait dû se reproduire et s’incarner dans les signes de sa main ; elles sont bien tristes et bien amères, ô mon unique trésor, les lignes de ce récit qui retrace notre conversion et nos inépuisables malheurs.

« Je doute que personne puisse la lire ou l’entendre sans fondre en pleurs. »

Puis, faisant allusion à son exil nouveau et aux persécutions dont il est entouré à Saint-Gildas :

30 ' flÊLÜiSE ET ABÉLARD.

« Au nom du Christ même qui semble encore nous protéger, dit-elle, nous qui sommes ses petites esclaves, comme nous sommes les vôtres, nous vous conjurons de nous informer par de fréquentes lettres des naufrages au milieu desquels vous êtes encore ballotté, afin que nous, qui vous restons seules au monde, nous puissions participer à votre douleur ou à votre consolation. Ordinairement c’est consoler un affligé que de s’affliger avec lui ; ces lettres nous seront d’autant plus douces, quelles, nous seront témoins que vous vous souvenez de nous! • • •

« Oh ! que les lettres des amis absents sont délicieuses à recevoir ! Si les portraits des amis séparés > par la distance ravivent leur mémoire et trompent le regret par une vaine et décevante consolation, combien plus ces lettres, qui sont eux-mêmes, qui portent les véritables empreintes de l’ami absent!... Grâce soit rendue à Dieu de ce qu’au moins la haine ne nous défend pas d’être ainsi l’un à l’autre présents. »

Elle l’interpelle ensuite, par les soins qu’il doit, comme père, à ses religieuses, de leur prodiguer sans cesse ses lettres, ses avis, ses ordres; mais on voit qu’elle se sert à son insu de ce prétexte sacré pour prendre elle-même la part principale et délicieuse de ce commerce. « Pensez, sans parler des autres, pensez, écrit-elle, à l’immense dette que

vous ave? contractée aussi envers moi. Peut-être alors , ajoutert-elle avec une joie mal dérobée d’être la première et la dernière dans sa vie, peutêtre alors ce que vous devez à toutes ces saintes femmes ensemble, l’acquitterez-vous plus facilement à une seule, à une seule qui ne vit que pour vous!... Et pourquoi, poursuit-elle avec un tendre et jaloux reproche sur tant d’années d’oubli ou de silence, pourquoi, lorsque mon âme est inondée de tant d’angoisses, pourquoi n’avez-vous pas tenté au moins de me consoler, absente par vos lettres, présente par vos paroles?... C’était là un devoir qui vous obligeait d’autant plus envers moi, que nous sommes unis par le sacrement du mariage ; et vous êtes d’autant plus coupable à mon égard, que toujours, comme tout l’univers en a été témoin, je vous ai aimé d’un amour immense et impérissable!...

« Vous savez, ô ma seule tendresse ! vous savez combien en vous perdant j’ai perdu! Plus grande est ma douleur, plus pieuse doit être la consolation. Ce n’est point d’un autre, c’est de vous seul que je l’attends. Vous y êtes obligé, car vous êtes le seul qui puissiez m’attrister, qui puissiez me réjouir et qui puissiez me consoler! N’ai-je pas fait aveuglément toutes vos volontés? Ne me suisje pas perdue moi-même pour vous obéir? J’ai fait plus encore, incroyable sacrifice ! mon amour

s’est exalté jusqu’à la démence et au suicide. C’est par votre ordre, en revêtant ces habits, que j’ai changé à votre gré de cœur, pour vous faire voir que vous en étiez le possesseur absolu !

« Jamais, Dieu m’en est témoin, je n’ai voulu de vous autre chose que vous ! Bien que le nom de votre épouse fût le plus fort et le plus saint des titres, tout autre eût suffi à mon cœur; car, plus je me serais humiliée pour vous, plus j’aurais ainsi mérité de vous un retour plus tendre, et moins j’aurais enchaîné votre génie et nui à votre gloire !...

« Je prends Dieu en témoignage que, si le maître du monde entier m’eût jugée digne de sa main, et m’eût offert avec son nom l’empire de tout l’univers, le nom de votre esclave m’eût semblé plus glorieux que celui d’impératrice !... Quels rois pourraient se comparer à vous? Quels pays, quelle cité, quel village n’était impatient de vous contempler? Quelle femme, quelle vierge n’a pas désiré que vos regards tombassent sur elle?... Quelle reine n’a pas envié mon bonheur?...

« N’aviez-vous pas deux dons qui fascinaient’irrésistiblement les cœurs de toutes les femmes? L’éloquence et le chant. C’est par ces dons qu’en vous délassant de vos études de philosophie vous composiez des chansons d’amour, qui, partout répétées à cause du charme de la poésie et de la musique, faisaient redire votre nom et le mien à toutes les

bouches. Ainsi mon nom retentit dans beaucoup de pays, et l’envie de beaucoup de femmes à cause de vous s’alluma contre moi!... Et quelles perfections d’esprit et de corps n’ornaient pas en effet votre adolescence?...

« Je vous ai fait du mal, et pourtant, vous le savez, j’étais innocente !... Dites-moi seulement pourquoi, depuis que je me suis faite captive dans le cloître par votre volonté, vous m’avez punie en me négligeant, en m’oubliant, en me privant de votre présence et même de vos lettres.... Dites-le, si vous l’osez! Ah! je le sais, moi, et le monde le soupçonne : c’est que votre amour n’était pas aussi pur, aussi désintéressé que le mien; dès que vous avez cessé de désirer un bonheur profane, vous avez cessé d’aimer. -

« .... Ah! faites, je vous en supplie, ce que je demande : c’est si peu, et si facile à vous? Parlezmoi au moins de loin par ces paroles qui me rendent l’illusion de votre présence. J’avais cru tout mériter de vous, quand, si jeune, j’embrassais pour vous complaire les austérités du cloître ; quelle récompense ai-je attendue de Dieu, pour l’amour de qui j’ai bien moins fait ce que j’ai fait que pour l’amour de vous?... Quand vous avez marché vers Dieu, j’ai suivi!... Comme si vous vous souveniez de la femme de Loth qui regarda derrière elle, vous avez cru devoir me lier par l’habit et les vœux 109 a

monastiques, quànd vous-mème vous quittiez le siècle!... Ah! que c’était bien mal me connaître!... J’en ai profondément gémi, j’en ai rougi ! M’en chasser, moi; moi qui, pour vous obéir, n’aurais pas hésité alors à vous suivre jusque dans les enfers! car mon cœur. n’était pas avec moi, mais avec vous... Faites donc qu’il soit bien avec vous, je vous en conjure, et il sera bien avec vous si vous l’exaucez, si vous lui rendez tendresse pour

tendresse... >

« Jadis on pouvait douter de la pureté des motifs qui m’attachent à vous ; mais la Fin ne montret-elle pas quelle fut la nature de mon amour dès le commencement? Je me suis sevrée de toute félicité mondaine, je ne me suis réservée des jouissances terrestres qu’une seule, le droit de me regarder comme toujours à vous.

« Ah ! par ce Dieu à qui vous vous ôtes consacré, je vous adjure de me rendre votre présence * autant qu’il vous est permis, c’est-à -dire en m’écrivant quelques lettres de consolation , afin que , fortifiée par cette lecture, je m’élève avec plus d’ardeur au service de Dieu!... Lorsque autrefois vous aspiriez à des délices profanes, vous me visitiez par de fréquentes épîtres qui apprenaient le nom d’Héloïse à toutes les lèvres; toutes les places, toutes les maisons retentissaient de ce nom. Eh quoi ! pour m’élever aujourd’hui à Dieu, ne pouviez-vous

taire ce que vous faisiez jadis pour me solliciter à des tendresses terrestres ? Ah! pensez-y!... Je finis cette longue lettre par ce seul inot: Mon unique et mon tout, adieu! » <

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