XI
Abélard rompt enfin un silence de tant d’années, ému par ces accents. « O ma sœur, dit-il à son épouse, vous qui me fûtes si chère dans le siècle, vous qui m’êtes plus chère mille fois en Jésus- Christ, je vous envoie la prière que vous me demandez avec tant d’instance. Offrez à Dieu avec vos compagnes un holocauste d’invocation pour expier nos graves et innombrables fautes, pour conjurer les périls qui m’enveloppent à toute heure du jour! » Puis il disserte longuement, mais froidement, avec elle sur l’efficacité de la prière collective des communautés de femmes. Ensuite il revient aux dangers qui l’atteignent, il semble oublier les afflictions d’Héloïse pour ne penser qu’aux siennes, comme si elle était assez heureuse de souffrir pour lui.
Cependant, à la fin de la lettre, l’amour semble se trahir dans un dernier vœu qui ajourne à la mort une réunion si vainement désirée pendant la ♦ vie ! « O ma sœur, s’écrie-t-il, si Dieu me livre aux mains de mes ennemis, s’ils me donnent la mort,
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ou si par quelque événement ordinaire je m'achemine vers le terme commun à tous les hommes* faites, je vous l'ordonne, transporter mon corps inhumé ou abandonné ailleurs, dans votre cimetière, afin que vous, mes filles, que dis-je? mes sœurs en Jésus-Christ, ayant sans cesse mon tombeau sous les yeux, vous soyez plus sollicitées par ce sépulcre à répandre pour moi des prières devant Dieu ! Car, pour une âme affligée par tant de revers et repentante de tant de faiblesses, je ne pense pas qu’il y ait ici-bas un séjour plus stir et plus salutaire que celui qui est consacré à Y Esprit consolateur, et qui mérite si bien ce nom.... Ce sont des femmes qui, soigneuses de l’ensevelissement du Christ, l’embaumèrent de parfums et veillèrent autour du sépulcre. Aussi furent-elles les premières consolées. »
A l’exception de ce retour involontaire d’amour après la tombe, les lettres d’Abélard sont sèches de larmes, froides de cœur, dures souvent de paroles. On sent l’homme plein de lui-même; Héloïse n’est pleine que de lui.
A mon unique après Jésus-Christ, à mon unique en Jésus-Christ, écrit-elle. « Ah ! c’est à vous qu’il appartient de célébrer nos obsèques , à vous d’envoyer à Dieu celles que vous avez rassemblées en sa présence ! Non, jamais Dieu ne permettra que nous vous survivions; mais, si vous
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mouriez avant nous nous songerions à vous suivre plutôt qu’à vous ensevelir, puisque, destinées aussitôt nous-mêmes à la tombe, nous n’aurions pas la force de préparer la vôtre!... Si je vous perds, que me restera-t-il à espérer,! Comment demeurer dans ce pèlerinage de la vie, où je ne suis retenue que p<*r la pensée que vous l’habitez encore ? O la plus malheureuse de toutes les malheureuses! Élevée par vous au-dessus de toutes les femmes, n’ai-je donc obtenu cette gloire que pour être précipitée de plus de félicité dans plus de désastres! Nous vivions chastement, vous à Paris, moi à Argenteuil ; nous nous étions ainsi séparés pour nous consacrer plus saintement , vous à vos études, moi à la prière parmi de saintes vierges. C’est pendant celte vie si pure que le crime vous a frappé. Ah ! que ne nous frappat-il ensemble ! Nous avions été deux pour les torts; vous fûtes seul pour l’expiation : et le moins coupable a porté la peine ! Ce que vous avez souffert un moment dans votre supplice, il est juste que je le souffre toute ma vie !
« S’il faut vous avouer la faiblesse de mon âme misérable, je n’y trouve pas le repentir ! Mon bonheur fut si doux que je ne puis ni en avoir l’horreur, ni l’arracher à ma mémoire ! Dans mon som- • meil , au milieu même des cérémonies où la prière doit être la plus pure , les lieux , les temps ,
les félicités de nos années heureuses se représentent à moi ! Ils m’appellent sainte , ceux qui ne me savent pas gémissante ; ils me louent devant les hommes, mais je ne mérite pas ces louanges devant Dieu, qui sonde les cœurs!... Dans toutes les circonstances de ma vie , vous le savez , j’ai plus craiht de vous offenser que d’offenser Dieu lui-même.... Ah ! n’ayez pas une opinion trop haute de moi, et ne cessez pas de me secourir de vos prières. »
Au milieu d’une dissertation diffuse sur le Cantique des cantiques, Abélard trouve quelques notes pénétrantes dans sa réponse : « Pourquoi me reprochez-vous , dit-il à Héloïse, de vous avoir fait participer à mes angoisses , quand c’est vousméme qui m’y avez contraint par vos supplications? Est-ce dans les misères de mon existence actuelle que vous auriez le cœur d’être heureuse ? Vouliez-vous donc être la compagne de ma félicité , et non de mes peines? Souffririez-vous , par ces souvenirs criminels, que j’aille au ciel sans vous, vous qui m’auriez suivi, disiez-vous alors, jusqu’aux enfers? »
Puis il repasse devant Dieu et devant sa complice , toutes ses iniquités passées , et ordonne à Héloïse de rendre grâce à Dieu des peines qui l’ont frappé et changé : * Vous nous avez unis , Seigneur, et vous nous avez séparés, dit-il en finis-
saut ; ceux que vous avez séparés une fois pour un moment dans le monde, réunissez-les à jamais dans le ciel! »
On retrouve enfin l’époux dans le saint.
La persécution le ramena au Paraclet. D’odieuses insinuations de ses ennemis l’en chassèrent de nouveau. « Comment ! s’écria-t-il dans son désespoir , toute occasion de faute étant enlevée par le malheur, par les .années, par la sainteté de la profession monacale , le soupçon peut-il survivre ? Ah! combien je souffre plus aujourd’hui de mes calomniateurs que je n’ai souffert jadis de mes bourreaux ! »
Mais ses ennemis s’attachaient plus encore à le poursuivre dans sa gloire que dans son amour. Ses écrits, qui se multipliaient, et qui fanatisaient Rome elle-même, parce qu’ils laissaient transpercer une première aube de liberté de discussion, étaient suspects d’hérésies involontaires. Saint Bernard, le censeur, le réformateur et le vengeur de l’Église en France , s’éleva avec véhémence contre lui. Cité au concile de Sens pour répondre de ses maximes , Abélard se tut : saint Bernard dénonça jusqu’à ce silence.
« Cet homme, écrivit-il, se vante de pouvoir con-
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lirmer par la raison ce qui §st mystère. Il monte jusqu’au ciel, et il descend jusqu’aux abîmes; il est grand devant ses propres yeux. C’est un scrutateur de la majesté divine, un fabricateur d’erreurs! Un de ses livres a été déjà examiné par le feu. Maudit soit celui qui relève des ruines ! La nécessité veut que vous apportiez un prompt remède à la contagion : car cet homme entraîne la multitude sur ses pas. On prêche un nouvel évangile aux peuples ; on propose aux nations une foi nouvelle c tout est perversité ! L’extérieur de la piété est dans leur sobriété et dans leurs vêtements. Ils se transfigurent en anges de lumière, tandis qu’ils sont des Satans! Ce Goliath ( c’est ainsi qu’il appelle 'Abélard ) veut soutenir contre moi ses dogmes pervers : je refuse, parce que je suis un enfant dans la parole, et qu’il est un grand et terrible combattant.... Mais vous, successeur des apôtres , vous jugerez s’il doit trouver un refuge sur le siège de saint Pierre ! Considérez ce que vous vous devez à vous-même!
Pourquoi avez-vous été élevé au trône , si ce n’est pour arracher et pour planter? Et si Dieu a fait surgir en votre temps des schismatiques, n’est-ce pas pour que les schismatiques fussent écrasés? Voyez les renards qui arrachent la vigne du Seigneur, si vous les laissez croître et multiplier! Tout ce que vous n’aurez pas détruit fera le déses-
poir de vos successeurs. Si vous ne les détruisez pas, nous les détruirons nous-mêmes !... »
Ainsi parlait ce tribun tout-puissant de l’Église de France. Pourtant on lui érige des statues à huit siècles de distance.
Une si impérieuse sommation, appuyée de la popularité de saint Bernard , 11e pouvait manquer d’être obéie à Rome , bien que le pape , doux et indulgent , répugnât à frapper dans Abélard un maître dont il connaissait la sincérité de la foi et dont il admirait le génie. Abélard fut condamné à la réclusion perpétuelle dans un monastère cloîtré. Celte condamnation , lente à être promulguée officiellement en France , mais pressentie d’Abélard, l’arracha pour la dernière fois à la paix du Paraclet et aux larmes d’Héloïse. Il dit un éternel adieu à cette solitude qu’il avait peuplée d’abord de disciples enthousiastes, puis de vierges pieuses, et qui avait recueilli si souvent les débris de sa vie. Il s’achemina seul et à pied vers les Alpes pour aller implorer la justice et l’asile du pape contre son persécuteur. Il passa par Cluny, abbaye alors souveraine, qui donnait hospitalité aux papes, aux rois, aux pèlerins, aux mendiants sur la route de Paris à Rome.
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Ce monastère, de l’ordre de Saint-Benoît, avait été fondé par Guillaume, duc d’Aquitaine , possesseur d’un vaste territoire dans la province du Méconnais. Guillaume , selon la coutume des princes ou seigneurs de ce temps , avait voulu acheter l’éternité au prix d’une concession de terres faites à des cénobites dont les prières s’élèveraient à perpétuité au ciel pour son âme. Les cénobites qu’il avait chargés de chercher le lieu le plus propre à l’emplacement du monastère avaient parcouru les montagnes et les vallons de ses domaines; ils avaient arrêté leur choix sur un défilé étroit et profond, dans une vallée intérieure qui court derrière la chaîne des montagnes de la Saône , entre Dijon et Mâcon. « Lieu écarté, disent-ils, de toute société humaine, si plein de solitude, de repos et de paix, qu’il semble, en quelque sorte, une image de la solitude céleste. » Ces cénobites avaient en effet l’instipct de la nature appropriée à l’isolement et au recueillement de leurs âmes. A cette époque, où des forêts séculaires couvraient les montagnes, rétrécissaient les horizons, dérobaient le ciel ; où les eaux des torrents , débordées dans les prairies , formaient des lacs , des étangs, des marécages bordés de roseaux ; où nulle autre route que des
sentiers creusés par le pied des mules ne débouchait dans ce bassin d’eau courante et de feuillage ; où quelques rares chaumières de chasseurs, de pêcheurs, de bûcherons, fumaient de loin en loin sur la cime des bois, la gorge de Cluny était une Thébaïde des Gaules.
« C’est là, dirent les cénobites au duc d’Aquitaine, que nous élèverons le monastère. — Non , dit le duc : c’est une vallée trop ombragée d’épaisses « fo r ê ts et pleine de bêtes fauves, où les chasseurs et les chiens troubleraient, par leurs cris et par leurs aboiements , votre silence. — Eh bien ! chassez les chiens et appelez les moines , » répondirent les cénobites.
Guillaume avait chassé les chiens et appelé les moines. En peu de siècles, grâce à l’immensité et à la fertilité du territoire, au pieux communisme qui jetait la fortune des mourants dans les monastères, et à l’habile gouvernement de l’ordre par des abbés, véritables hommes d’État de ces communautés , le désert de Cluny avait vu s’élever au-dessus de ses forêts une forêt de flèches de cloîtres, de dômes, de voûtes, de tours, de erénaux gothiques, d’arceaux byzantins, ornements et défense d’une basilique égale en étendue aux plus vastes basiliques de Rome.
La rivière qui submergeait jadis la vallée, encaissée dans des lits de pierre, ou dérivée dans des
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étangs peuplés de poissons, fertilisait de vastes prairies, blanchissantes de troupeaux. Une ville s’était adossée à l’abbaye , pour être protégée par . les moines. Des papes étaient sortis des cellules de l’abbaye pour aller gouverner lp monde chrétien. Des rois étaient venus visiter, doter, privilégier ce sanctuaire. Des conciles s’y étaient rassemblés. Ses abbés étaient devenus des puissances. Les pèlerins de toutes les parties du monde assiégeaient ses portes et y recevaient l’hospitalité.
Un homme consommé en science, en poésie , en gloire et en vertu, Pierre le Vénérable, gouvernait en ce moment le. monastère, Contraste vivant de saint Bernard, l’abbé de Cluny personnifiait en lui la charité du religieux, dont saint Bernard personnifiait le prosélytisme et la terreur. Pierre le Vénérable , élu, jeune encore, au gouvernement de son ordre par l’éclat de ses talents et par la séduction de son caractère , poète , philosophe, écrivain, négociateur, homme d’État dans la piété et homme de piété dans la politique , était un autre Abélard , mais un Abélard sans ses orgueils et sans ses faiblesses. Il portait sur ses traits l’empreinte en relief de son âme. Grand , mince de taille , grave de démarche, beau de visage, doux de regard, recueilli d’expression, gracieux d’accueil, silencieux d’habitude, il était persuasif quand il parlait. Placé pour ainsi dire, par l’élévation de ses idées, à égale
distance du ciel et de la terre, et, de là, également attentif aux choses d’en haut et aux choses d’icibas , il représentait la sainteté chrétienne , attirait le monde à elle par l’attrait de sa mansuétude , au * lieu de l’épouvanter de ses rigufeurs et de ses invectives. Le parfum de ses vertus était si pénétrant et si durable, que le souvenir, après huit siècles,
- s’en est encore conservé du père au fils, parmi le peuple de la ville et de la vallée de Cluny, et que le hasard ayant fait découvrir, il y a quelques années, une tombe que l’on croit la sienne , les femmes et les enfants se disputèrent sa poussière , par une tradition d’amour dans le pays.
Il avait eu des querelles avec saint Bernard, qui objurguait tout ce qu’il ne pouvait dominer; il aimait Abélard pour sa poésie, pour son éloquence, surtout pour ses malheurs. Héloïse était à ses yeux la merveille des siècles et du sanctuaire. Il était allé visiter le Paraclet , plein de la renommée , de la piété et des larmes de cette veuve d’un époux vivant.
Il avait rapporté de son entretien de l’édification , de l’enthousiasme et de la piété ; il entretenait avec elle un commerce de lettres.
Tel était l’homme à qui Abélard fugitif allait de- . mander l’asile d’une nuit.
Il arriva, brisé de tristesse, de lassitude et de maladie, aux portes du monastère. Il voulut se jeter par humilité aux pieds de Pierre le Vénérable, qui
le reçut dans ses bras et qui lui ouvrit sa maison et son cœur. Abélard , attendri par un accueil dont les persécutions de saint Bernard l’avaient déshabitué, lui raconta ses nouvelles vicissitudes, ses tribulations, sa condamnation au cloître éternel, et sa résolution de se rendre à pied à Rome , pour aller se jeter sous la justice et sous la miséricorde du souverain pontife, autrefois son ami. L’abbé de Cluny s’apitoya sur les disgrâces d’Abélard ; il l’encouragea dans sa confiance au pape. Mais, s’inquiétant des forces de son hôte, que la fièvre et les douleurs consumaient; craignant que cette gloire de la France ne s’éteignît misérablement , mendiant son pain sur quelque sentier de neige, en traversant les Alpes , ou qu’il ne tombât captif dans les mains de ses ennemis au delà des monts, il le retint sons de pieux prétextes à Cluny.
Pendant ce repos de son hôte dans l’abbaye, Pierre le Vénérable écrivit secrètement au pape une lettre pleine du zèle le plus tendre et le plus insinuant pour son ami : « L’illustre Abélard , bien connu de Votre Sainteté, disait l’abbé dans cette lettre au pape, a passé ces jours-ci par Cluny, venant de France. Je lui ai demandé où il allait. » Je suis « déplorablement poursuivi, m’a-t-il répondu, des « persécutions de certains hommes qui m’infligent * le nom d’hérétique, que je repousse et que « je déleste. J’ai appelé de leur sentence à la jus-
« lice du chef suprême de l’Église, et c’est dan6 son « sein que je vais chercher un refuge contre mes « persécuteurs. » • .
« J’ai loué le projet d’Abélard, et je l’ai, fortement encouragé à recourir en vous , l’assurant d’avance que la justice pas plus que la bonté ne failliraient auprès du saint-siège à un tel suppliant, puisqu’elles ne faillissent pas même au plus humble des pèlerins ou des étrangers. J’ajoutais qu’au besoin il trouverait même indulgence pour des erreurs involontaires. Pendant qu’il se reposait à l’abbaye, l’abbé de Clairvaux y vînt. Nous nous entretînmes ensemble charitablement de réconcilier Abélard, mon hôte, avec cet abbé Bernard qui l’a réduit à la nécessité d’en appeler à vous. Je n’ai rien épargné, pour ce raccommodement; j’ai conseillé à mon hôte de retrancher de ses écrits, par le conseil de Bernard lui-même et d’autres hommes prudents, tout ce qui pourrait offenser les scrupules de la foi. Abélard y a consenti. La réconciliation a eu lieu de ce moment , par mon conseil , mais plus encore par une inspiration de la Providence. Abélard, notre hôte, a dit adieu pour jamais aux agitations des études et des écoles ; il a choisi Cluny pour son dernier et perpétuel asile.... Je vous supplie donc, moi le plus humble et le plus dévoué de vos serviteurs , le monastère tout entier de Cluny vous supplie , Abélard vous supplie lui-même, par
lui, par nous, par les messagers qui vous portent ces lettres, par ces lettres elles-mêmes , nous vous supplions tous de lui permettre de passer à Cluny les derniers jours qui restent à sa vie et à sa .vieil- * lesse; et bien peu de jours, hélas! lui restent à vivre. Nous vous conjurons tous de ne pas permettre que les persécutions de qui que ce soit l’inquiètent ou le chassent de celte maison, sous le toit de laquelle, comme le passereau qui cherche un nid, il se réjouit tant d’avoir trouvé un asile, semblable à la tourterelle qui se réjouit tant d’avoir trouvé où se poser!.,. Ne refusez pas votre sauvegarde à un homme que vous avez autrefois tant , . aimé!... »
Une si touchante invocation de l’amitié, èt la mémoire toujours vivante de l’enthousiasme qu’il avait eu jadis pour l’orateur et le poète de sa jeunesse , ne pouvaient manquer de toucher le pape. Il accorda à Pierre le Vénérable la grâce et la protection qu’il implorait pour Abélard. Abélard , dans cette solitude, eut pour supérieur et pour geôlier le plus tendre et le plus miséricordieux des amis.
Héloïse, rassurée sur le sort de son époux, veilla de loin, par ses lettres et par ses prières, sur l’âme et sur la santé d’Abélard. Les derniers jours de cet homme, qui avait allumé et perdu la passion du monde, mais qui avait su conserver la passion
d’une femme et la tendresse d’un ami, s’écoulèrent dans les entretiens poétiques et pieux de Pierre le Vénérable, dans l’étude des choses éternelles, dans le mépris des vanités qui n’avaient pas payé 4e prix d’un cœur, et dans l’espoir de la réunion bienheureuse qu’Héloïse lui assignait au ciel. .
On montre encore, à l’extrémité d’une allée déserte, au pied des murs d’enceinte flanqués de . tours de l’abbaye, au bord des longues prairies bordées de bois, au murmure de la rivière, au sifflement des brises dans les joncs d’un étang tari, un tilleul immense, contemporain des flèches monastiques, à l’ombre duquel Abélard venait s’asseoir et rêver, le visage tourné du côté du Paraclet. Les religieux, fiers d’avoir prêté l’hospitalité de leur cloître à cette gloire du xi* siècle, s’étaient transmis cette tradition. Depuis, la révolution française, qui a tant emporté, a respecté ce tilleul et une ou deux flèches de la basilique ; les derniers religieux ont raconté cette légende aux habitants de la ville, qui la redisent aux visiteurs. Moi-même je possède sous un tilleul de trois siècles, dans mon jardin de Saint-Point, le banc de pierre grise, sonore comme une cloche, sur lequel Abélard, d’après la tradition, s’asseyait près du tilleul de Cluny. J’y ai transporté aussi une large table de la même pierre, sur laquelle il reposait sa tête, médi- 109 4
fiO HELOÏSE ET ABELARD.
tant ses hymnes ou repassant ses malheurs et ses amours. •
Son âme, consumée du feu de la passion et du feu du génie, découragée de bonheur par l’infortune, et de gloire par la persécution, ne lui promettait pas de longs jours. Il s’éteignit dans les bras de son ami, deux ans et quelques mois après avoir* échoué sur ce seuil hospitalier de Cluny.
L’amitié de Pierre le Vénérable ne se crut pas acquittée envers son ami après l’avoir enseveli; il entra, par sa charité vraiment divine, dans la pieuse complicité d’un amour que tant de sang, de repentir et de larmes avait consacré à ses yeux ; il comprit que son ami au ciel et Héloïse sur la terre lui demandaient la dernière consolation d’un rapprochement, au moins dans le sépulcre. Il ne se crut point coupable de condescendre, du haut de sa sainteté, à cette faiblesse ou à cette illusion de l’amour qui, n’ayant pu confondre deux vies, veut au moins confondre deux poussières. Mais, craignant l’ombre même du scandale, il couvrit de mystère le pieux larcin qu’il alla faire lui-même au cimetière de Saint -Marcel, oratoire dépendant de son abbaye , dans lequel Abélard était inhumé. Il ne confia à personne le soin d’accompagner les restes de son ami et de les remettre à Héloïse; aucune antre main n’était digne de toucher à ce dépôt, que la main d’un saint et celle d’une
épouse. Il se leva pendant les ténèbres , exhuma le cercueil d’Abélard et le transporta au Paraclet ; il écrivit en vers lapidaires l’épitaphe de son ami : * Platon de notre âge, dit-il dans ces vers, égal ou supérieur à tout ce qui vécut, souverain de la pensée, reconnu par tout l’univers génie varié et universel * il dépassait l’humanité par la force de l’idée et par la force de l’éloquence. Son nom fut Abélard !» . ■ -
Il se chargea d’être le père d’un fils qu’Héloïsc et Abélard avaient eu de leur union avant leur malheur et leur consécration aux cloîtres.
' xiv •
Héloïse, après avoir reçu avec larmes le cercueil de son époux, l’ensevelit dans le cimetière du Paraclet, dans le caveau où elle se garda sa place conjugale au lit de mort. Pierre le Vénérable célébra lui-même les obsèques , et repartit après, avoir remis les restes de son ami à la garde d’un immortel amour.
Ce culte en commun pour la même mémoire refsserra les liens d’admiration et de reconnaissance qui unissaient l’abbé de Cluny à la veuve du Paraclet. Héloïse, que le souci du bonheur éternel de son amant passionnait autant que l’avait fait le souci de ses malheurs terrestres , voulut tenir de Pierre le
$2 HÉLOÏSE ET ABÉLAKD. .
Vénérable lui-même l’attestation écrite de la pureté et de la béatitude de l’âme d’Abélard. « Je vous conjure, écrit-elle après le retour de Pierre à Gluny ; je vous conjure de m’envoyer des lettres ouvertes, empreintes de votre sceau, et contenant l’absolution de mon seigneur , afin que ces preuves de félicité soient suspendues à son tombeau !... Souvenez-vous aussi, ajoute-t-elle, de regarder comme votre fils le fils d’Abélard et d’Héloïse. »
Pierre le Vénérable condescendit à ce dernier scrupule de l’amour; il envoya au Paraclet les lettres d’absolution demandées. Il retraça de luimême à Héloïse , dans une lettre empreinte de sa charité évangélique, toutes les circonstances de la fin et de la mort d’Abélard qui pouvaient consoler, en la sanctifiant, la douleur d’un éternel veuvage.
« Ce n’est pas d’aujourd’hui que je commence à vous aimer, ô ma sœur, écrit-il; car je me souviens que depuis longtemps je vous aime. Je n’avais pas encore passé les années de l’adolescence, je n’étais pas encore un jeune homme, que déjà avait retenti jusqu’à moi , non pas encore la renommée de votre sainteté, mais celle de votre génie. On racontait partout alors qu’une femme, dans la fleur de ses années et de sa beauté, se distinguait, contre l’habitude de son sexe, par la poésie, l’éloquence et la philosophie ; ni les plaisirs ni les
séductions du siècle ne pouvaient l’emporter dans son cdeur sur sa passion pour les choses intellectuelles et pour le beau dans tous les arts. On s’étonnait, tandis que le monde croupit dans une vile et oisive ignorance, et que l’intelligence studieuse ne sait où poser son pied, je ne dis pas seulement au milieu des femmes , mais parmi les assemblées des hommes, on s'étonnait de ce qu’Héloïse seule se montrait supérieure à toutes les femmes et .à tous les hommes de son temps. Bientôt (pour parler comme l’Apôtre) celui qui vous fit sortir du sein de votre mère vous attira toute à lui par sa grâce ; vous changeâtes l’étude des sciences périssables contre la science de l’éternité : au lieu de Platon, le Christ ; au lieu de l’ Académie d’Athènes, le cloître!... Plût à Dieu que Cluny eût pu te posséder! Plût à Dieu que tu fusses enfermée dans notre douce captivité de Marcigny, avec les esclaves féminines du Seigneur, qui aspirent à la liberté céleste! Mais, puisque la Providence ne nous a pas fait cette grâce, elle nous a du moins accordé cette faveur en celui qui a été à toi! en celui qu’il faut souvent et toujours honorer avec gloire, le philosophe du Christ, cet Abélard que la volonté divine a envoyé dans ses dernières années à Cluny.
* Il n’est pas facile de dire en quelques lignes, ô ma sœur, la sainteté, l’humilité, l’abnégation qu’il nous a montrées, et dont le monastère entier a
Xk HÉLOÏSE ET ABÉLARD.
porté témoignage. Si je ne me trompe, je ne me souviens pas d’avoir jamais vu de vie et d’extérieur plus humbles.... Je lui avais -donné un rang éminent parmi tous mes frères; mais il voulait paraître le dernier de tous par la simplicité de son costume.... Il en était de même de ses aliments et de tout ce qui louchait aux délices des sens : et je ne parle pas ici des choses de luxe; il $e refusait tout, excepté ce qui est indispensable à la vie» Sa conduite et ses paroles étaient irréprochables, en lui comme pour les autres....
« Il lisait continuellement, priait souvent, ne parlait jamais, si ce n’est quand des entretiens littéraires ou des discours sur les choses saintes l’obligeaient à rompre le silence.... Que tq,dirai-je de plus? Son esprit, sa langue, son étude, méditait, enseignait, proclamait les choses littéraires, philosophiques , divines.... Ainsi simple, droit, considérant Les jugements de Dieu, fuyant tout mal, il consacrait à Dieu les derniers jours de sa grande vie....
« Pour lui donner quelque délassement et pour fortifier sa faiblesse de santé, je l’avais envoyé à Saint-Marcel, près Ghàlons. J’avais choisi à dessein cette contrée , la plus riante de la Bourgogne , et un couvent rapproché de la ville, dont il n’est séparé que par le cours de la Saône. Là, autant que ses forces le lui permettaient, il avait repris les études chéries de sa jeunesse; et, comme on le
raconte aussi de Grégoire le Grand, il ne laissait passer aucun moment sans prier, lire, écrire ou dicter. .
« Dans ces saints exercices, la mort, ce visiteur divin, vint le visiter. Elle ne le surprit point endormi comme tant d’autres, mais préparé et debout; elle le trouva éveillé, et le çonvia aux célestes noces. Il emporta avec lui sa lampe pleine d’huile, c’est-à-dire sa conscience remplie du témoignage d’une sainte vie. La maladie le saisit, s’aggrava, et le consuma bientôt jusqu’à l’anéantissement de vie. Il comprit bien qu’il allait payer son tribut à la mortalité des choses terrestres, alors, avec quelle piété, quelle ardeur, quelle aspiration se lit-il pas l’aveu de ses iniquités ! avec quelle ferveur ne reçut-il pas le gage de la vie éternelle! avec quelle confiance ne recommanda-t-il pas lui-même son corps et son âme nu Christ!... Tous les religieux de Saint-Marcel peuvent le raconter.,.. Ainsi est mort Abélard !... Ainsi celui qui était illustre par toute la terre pour les merveilles de sa science et de ses leçons a passé, j’en ai la ferme espérance, dans le sein de son Créateur....
« Et vous, ma sœur vénérée et chère en Dieu!
vous qui lui avez été unie d’abord ici-bas par tous les liens de la chair, avant de vous lier à lui par les nœuds de l’amour divin ; vous qui avez servi long-
. î;g héloïse et abélard.
lemps le Seigneur avec lui sous sa direction , souvenez-vous à jamais de lui dans le Seigneur! Car le Christ vous abrite tous deux dans l’asile de spn cœur; il vous réchauffe dans son sein ; et lorsque son jour viendra à la voix de l’archange, il te conserve pour ce jour ton Abélard, et il te le rendra pour jamais!... »
C’est à l’homme qui a écrit une telle lettre que la religion devrait une statue. Jamais la tendresse divine ne se mêla avec plus d’indulgence à la tendresse humaine; jamais la sainteté n’eut plus de condescendance et la vertu plus de miséricorde. On voit avec quelle délicatesse de sentiment et d’expression il ramène, jusque dans la mort, l’image de ces noces éternelles , impérissable aspiration d’Héloïse. L’huile du Samaritain ne coulait pas plus onctueusement sur les blessures du co'rps que la parole de ce saint homme sur celle du cœur. L’amitié d’un tel homme et l’amour d’une telle femme suffiraient seuls pour attester qu’Abélard mérita mieux de son siècle que ne le croit la postérité.
Héloïse survécut vingt ans à son époux, prêtresse de Dieu , attachée au culte d’un sépulcre dans la solitude du Paraclet.
Quand elle sentit la mort si longtemps invoquée
s’approcher d’elle , elle demanda à ses sœurs de déposer son corps à côté de celui de son époux dans le cercueil d’Abélard. L’amour, qui les avait unis et séparés pendant leur vie par tant de prodiges de passion et. d,e constance', parut signaler • par un nouveau prodige leur sépulture. Au moment où l’on rouvrit le cercueil d’Abélard pour y coucher le corps d’Héloïse, les bras du squelette, comprimés vingt ans par le poids du chône , se dilatèrent, dit-on, s’ouvrirent et parurent se ranimer pour entourer l’épouse rendue à l’amour céleste d’un éternel embrassement. Cette crédulité des temps, transformée en miracle d’amour, fut racontée par les historiens, chantée par les poètes, et consacra dans l’imagination du peuple la sainteté des deux époux.
Ils reposèrent ainsi cinq cents ans dans une des nefs du Paraclet, tantôt séparés par les scrupules de l’abbesse, tantôt réunis de nouveau pour obéir au vœu conjugal qui était sorti de leur vie, de leur mort, et qui sortait encore de leur tombeau.
La révolution française, qui jeta aux vents tant de poussières profanées de rois et de princes de l’Église, respecta la poussière des deux époux En 1792, le Paraclet ayant été vendu comme propriété ecclésiastique, la ville de Nogent recueillit les tombes, et les abrita solennellement dans sa nef. En 1800, Lucien Bonaparte , zélateur des lettres
et collecteur des reliques du passé, autorisa un artiste pieux, M. Lenoir, à transporter ce cercueil au musée des monunfents français, à Paris.)
On constata en ouvrant le plomb funéraire, disent
les témoins , « que les deux corps avaient été d’une
grande stature et de belles proportions. La tête d'Héloïse, répète M. Lenoir, est d’un admirable contour; son front, d’une forme coulante, bien arrondie , en proportion avec les autres parties de la tête, exprime encore la plus parfaite beauté. Les deux statues couchées sur le tombeau ont été moulées sur ces restes recomposées par la pensée du statuaire. Quelques années plus tard, la chapelle monumentale qui encadre la tombe des deux époux devint l’ornement d’un jardin de ce musée. » La foule, qui recherche surtout les monuments du cœur, s’y pressait sans cesse. En 1815» le gouvernement des Bourbons, qui relevait pieusement tous les tombeaux pour rendre au peuple le culte du passé, voulut restituer à l’abbaye de Saint-Denis le cercueil d’Abélard et d’Héloise, qui ne lui appartenait que comme le proscrit appartient au prescripteur. L’opinion publique protesta contre cet enfouissement dans une basilique fermée d’un monument qui appartenait au regard et au sentiment publics. On le relégua dans une nécropole de Paris, au cimetière du Père-Lachaise. Là on voit encore les statues, couchées côte à côte, d’Hé-
loise et d’Abélard, parsemées tous les jours de couronnes de fleurs funèbres, éternellement renouvelées, sans qu’on voie la main qui les dépose ; ils semblent avoir une parenté éternelle et tendre dans toutes les générations qui se succèdent sur la terre. Ce sont les Ames aimantes séparées par la mort, par la persécution ou l’inflexibilité du monde, de ce qu’elles aiment ici-bas ou de ce . qu’elles regrettent dans le ciel. Elles témoignent autant qu’elles le peuvent, par ces offrandes mystérieuses, leur admiration pour la constance et pour la pureté dans la passion ; elles portent envie à cette union posthume de deux cœurs qui transposèrent la tendresse conjugale des sens à l’Ame, qui spiritualisèrent la plus brûlante et la plus sensuelle des passions , et qui firent un holocauste , un martyre et presque une sainteté de l’amour.
Cette biographie est extraite du Civilisateur.