LEURS AMOURS , LEURS MALHEURS ET LEURS OUVRAGES
Abélard est la figure la plus saillante dans la galerie des personnages célèbres du xne siècle. Ecclésiastique , chanoine et docteur; amant, père et époux; philosophe et novateur, théologien et hétérodoxe, poète et moine ; reportant dans son caractère l'effervescence d'un sens éteint, et dans son esprit les chagrins de son cœur; fondateur d'un monastère et directeur de congrégations des deux sexes ; chef d'école et condamné dans deux conciles; poursuivi par deux saints, et absous par un autre; non moins traversé dans sa théologie que dans ses amours; toujours agité et inquiet, toujours renommé et malheureux : tel fut Tarnant d'Héloïse. Il eut pour ami Pierre le vénérable, et pour ennemis saint Bernard et saint Norbert, il fit de la femme la plus célèbre de son siècle, de celle qui en fut la plus aimante, la plus spirituelle et la plus éclairée, son élève, sa maîtresse, sa femme : il en fit aussi une prieure, une abbesse, une théologienne, un poète et un écrivain éloquent.
Les noms d'Abélard et d'IIéloïse sont unis par le malheur et par la gloire, comme leurs cendres le sont dans le même tombeau; et ces deux noms inséparables ont déjà traversé plus de huit siècles sans cesser d'exciter un intérêt vif et puissant.
Les historiens et les romanciers, les poètes et les peintres ont célébré, mais souvent en les défigurant, leurs aventures et leurs malheurs; leurs écrits ont été mutilés par les moines, et très long-temps inconnus aux littérateurs. On n"avait point encore, jusqu'à ces derniers temps, examiné, avec une critique indépendante, leur vie etleurs ouvrages. On ignoraitcomment Abélard s'était peint lui-même. Les Bénédictins, d'autres religieux ou les ecclésiastiques qui ont voulu retracer sa vie, l'ont fait avec des préventions contre les doctrines hardies d'un docteur philosophe, et avec des réticences obligées sur les amours d'un moine et d'une religieuse : ce n'étaient ni dom Rivet, ni dom Taillandier, ni dom Clémencet, auteurs de Y Histoire littéraire de la France ; ce n'étaient ni le trappiste dom Gervaise, ni le barnabite Nicéron , ni le jésuite Feller, qui pouvaient vouloir tout dire; et, parmi les laïques, ni Golletet, ni un nommé Alluis, ni Bussy-Rabulin, ni le censeur Marin, n'avaient point remonté aux sources par eux ignorées.
Il n'existe qu'une seule édition des écrits qui nous restent d'Abélard et d'Héloïse ; ils furent imprimés à Paris, en 1616, sous ce litre: Pclri Abélardi et Héloïssjï opéra, 1 vol. in-4°, devenu rare. C'est là que j'ai cherché la vie des deux amans. Un vif intérêt s'attache aux mémoires des personnes célèbres qui racontent leurs aventures et leurs malheurs; et l'on préférera toujours, à leur histoire écrite par une main étrangère, leurs propres confessions : c'est qu'alors les faits ont leur garantie et leur autorité ; alors le lecteur ne peut attribuer à l'historien les opinions, les senlimens de son héros, et ce dernier se trouve peint par lui-même.
Abélard a raconté les événemens de sa vie dans une longue lettre, divisée en quinze chapitres, qu'il écrivit du monastère de Saint-Gildas, dans la petite Bretagne, à un ami qu'il ne nomme pas ; et, en citant cette lettre , Héloïse ne le fait pas non plus connaître. Abélard embrasse, dans son récit, tout ce qu'il a fait, tout ce qui lui est arrivé depuis son enfance jusqu'au temps ou ii écrit : or, à cette époque, Héloïse était déjà abbesse du Paraclel; Abélard était abbé de Saint-Gildas et il
ABÊLAKD ET HÉXOISE. 3
avait plus ae cinquante ans. C'est dans cette narration qu'on pourrait croire, en son entier, sinon presque inconnue, du moins étrangement défigurée, que nous allons prendre les faits tels qu' Abélard les expose lui-même.
Pierre Abélard naquit Tan 1079, sur les confins de la Bretagne, au bourg du Palais (Palalium), distant de Nantes de buit milles. l Béranger, son père, seigneur de ce bourg, avait, comme tous les nobles de ces temps-là, fait la guerre, mais sans négliger de cultiver son esprit. Il voulut que ses enfans reçussent une éducation soignée. Abélard nous apprend que sa passion pour l'étude lui fil abandonner à ses frères son droit d'aînesse ; et que, renonçant à la carrière des armes, il se livra tout entier au culte des Muses : « Je préférai, dit-il, les armes de la dialectique aux trophées de la guerre ; je parcourus, en disputant, diverses provinces, et je devins l'émule des Péripatéticiens. » II était déjà versé dans les langues latine, grecque et hébraïque ; il était déjà philosophe , poète et orateur.
La Bretagne devint bientôt un théâtre trop étroit pour son génie : il arriva dans Paris. L'Université, déjà célèbre, attirait en foule les élèves des provinces et de l'étranger. Guillaume de Champeaux, archidiacre de Notre-Dame, et qui fut depuis évêque de Châlons-sur-Marne, était le professeur le plus renommé ; il tenait le sceptre de l'École. Abélard vint s'asseoir parmi ses disciples : «Il m'aima d'abord, dit-il ; je lui fus cher; mais bientôt il me trouva incommode quand je cherchai à réfuter plusieurs de ses propositions, et qu'il m'arriva plus d'une fois de lui paraître supérieur dans la dispute : c'est ce que luimême et ce que mes condisciples, qui vénéraient son âge et son savoir, ne purent supporter sans indignation; et là remonte la source de mes malheurs; là se rattache la haine dfc
'On montre encore au Palais ou Palet quelques ruines un peu suspectes de la maison d' Abélard.
mes ennemis qui me poursuivent encore. » Ces ennemis prétendaient, et ce n'était pas tout à fait sans raison, qu' Abélard ne cherchait à disputer avec Champeaux que pour l'embarrasser, et qu'il ne paraissait vouloir l'embarrasser que pour l'humilier , et pour faire passer le sceptre scolastique des mains de son maître dans les siennes.
La réputation d'Abélard s'éleva rapidement, et l'envie, ditil, grandit avec elle. A peine âgé de vingt-deux ans, présumant beaucoup, ajoute-t-il, des forces de son âge et de son génie, il voulut lui-même ouvrir une école et se retira, dans ce dessein, à .Melun; car la liberté de l'enseignement existait dans le xne siècle. Alors il n'était pas besoin de diplôme, et tout Français était maître d'établir une chaire, d'y monter et d'appeler des auditeurs. On laissait les écoliers seuls juges du mérite de ceux qui entreprenaient de les instruire. Les écoles n'étaient florissantes que par le concours volontaire des disciples; elles n'étaient guères fermées que par leur désertion.
S'il faut en croire Abélard, Champeaux vit le projet de l'école de Melun avec un déplaisir extrême, et il machina, dit-il, 1 tous les moyens qui pouvaient faire succomber un concurrent si redoutable. Mais l'envie qui le travaillait trop ostensiblement, conquit elle-même des partisans à son adversaire, et Técole dialecticienne de Melun devint bientôt si florissante que la grande réputation de Champeaux s'éteignit insensiblement. 2 Alors présumant encore plus de lui-même, Abélard rapprocha son école de Paris et vint l'établir à Corbeil , afin , dit-il avec la franchise de son orgueil , d'être plus importun à son maître. 3
Cependant l'ardeur immodérée de la gloire avait jeté Abélard dans de si pénibles veilles, que sa santé se trouva profondément altérée. Les médecins lui conseillèrent l'air natal, et
* Machinât as est.
1 Pautatim cxtingueretur.
*Ut inde videlicet crebriores disputât ioni s assultus nostra daret tm port unit as.
deux années furent nécessaires pour opérer son rétablissement. Quand il revint à Paris, il reconnut avec joie que sa réputation ne s'était point affaiblie, et qu'elle semblait même avoir reçu de son absence un relief plus gramd. L'archidiacre Champeaux,j qui n'avait pu supporter sa disgrâce, avait cherché un refuge dans le cloître de Saint-Victor. Mais , irrité par la honte de son abdication, il voulut essayer de ressaisir l'empire, et il ouvrit dans sa retraite une école publique. Le terrible Abélard revint s'asseoir parmi ses disciples: il voulait encore poursuivre le vieillard et le vaincre ; il engagea dn*»- Jc si vives disputes, qu'après avoir détruit tous ses argumens, il le força d'abandonner sa doctrine des universaux ; en sorte que le maître, confus, cessa d'enseigner que la même chose était essentiellement ensemble et toute entière dans ses parties; qu'il n'y avait pas diversité dans leur essence, mais seulement variété, résultat de la multitude des accidens (ce qui, selon Bayle, n'était qu'un spinosisme déguisé); et qu'il se mita soutenir qu'une même chose n'était pas dans ses parties essentiellement entière, mais qu'elle s'y trouvait individuellement: tel était le grave et éternel sujet des disputes scolastiques de ce temps.
Suivant Abélard, toute la renommée de l'archidiacre tomba par le changement de sa doctrine sur la communion des universaux ; car c'est là qu'était sa faconde, son triomphe et sa gloire. L'école du maître fut abandonnée, et le disciple superbe lui enleva ses auditeurs. « Ceux qui avaient été, dit-il, mes plus ardens détracteurs s'empressèrent pour m'entendre. Enfin , celui-là môme qui avait remplacé Champeaux dans l'école de Paris, voulut se mettre au rang de mes disciples, et me céda sa chaire où notre maître commun s'était illustré. Il n'est pas facile d'exprimer quel fut alors le dépit de Champeaux ; l'envie s'arma de toutes ses fureurs; et, comme la pureté de mes mœurs ne pouvait alors être attaquée, on supposa dans celui qui m'avait cédé sa chaire les vices les plus honteux. l II fut destitué , remplacé par un de mes ennemis , et j'allai rouvrir mon école à Melun.
' Turpissimis objeciis criminibus.
» Mais tandis que l'envie m'attaquait et que les vents dédéchaînés soufflaient avec toute leur violence, Champeaux achevait de perdre son crédit ; les murmures éclataient dans l'école, et il se vit réduit à transporter dans un village éloigné de Paris sa chaire et son conventicule de frères. * »
Aussitôt Abélard reparut aux portes de la capitale et crut pouvoir désormais y professer paisiblement : « J'assis, dit-il, le camp de mes écoles sur la montagne de Sainte-Geneviève ; â mais à peine Champeaux en fut-il averti qu'il revint impudemment, 3 avec son conventicule de frères, qui était comme sa milice , et qu'il rétablit sa chaire à Saint-Victor. »
Mais, trompé dans son attente, il vit presque tous ses anciens écoliers l'abandonner ; la désertion fut telle , que le maître fut encore réduit à renoncer à l'enseignement, et, dans son désespoir, il se fit moine. *
« Maintenant si vous demandez , dit Abélard à son ami , quel fut le résultat de cette longue guerre , je répondrai audacieusement, mais avec plus de sagesse que ne le fait Ajax, dans le treizième livre des Métamorphoses : je n'ai point été vaincu par mon rival, non sum superafus ab Mo. Si je voulais le taire, le fait lui-même parlerait en faisant connaître l'issue du combat. »
C'est à celte époque qu'Abélard fut rappelé au lieu de sa naissance. B ranger, son père, vieux guerrier, venait d'embrasser la vie monastique ; et sa mère allait aussi se consacrer dans un cloître au service des autels. Ainsi finissaient alors toutes les gloires et toutes les joies de la terre : les rois, les riches et les grands achevaient la vie sous l'habit religieux. Né sous le casque, on mourait sous le froc; les époux n'atten-
1 Couvent iculum fratrum.
a Scholarum nostrarum. castra posui.—La montagne de Sainte-Geneviève était encore hors de l'enceinte de Paris, et n'y fut comprise qu'en 1221 par un mur que fit élever Philippe-Auguste. Abélard n'était pas libre alors d'introduire son école dans Paris.
* Impudenter.
* Ulhrius de mundana desperans gloria , ad monasticam compul- $us est vitam.
daient point la grande séparation du trépas ; vivans, ils se disaient adieu pour toujours; ils se séparaient de leurs enfans, et les liens de la famille se rompaient au nom du ciel qui les avait formés. Le monde n'en allait pas mieux, mais les couyens s'enrichissaient , et il n'y avait de domination temporelle suprême que celle de l'Église.
Cependant l'archidiacre Champeaux était sorti de son monastère pour s'asseoir sur le siège de Châlons (1 1 13).
Abélard avait voulu connaître le professeur dont le nouvel évêque fut le plus célèbre disciple : c'était Anselme , alors archidiacre de Laon , et qu'il ne faut pas confondre avec Anselme de Cantorbery , qui vivait dans le xie siècle. Abélard fait du docteur de Laon un portrait satirique et saillant: « Sa vieille réputation, dit-il, le recommandait plus que son génie. Si quelqu'un, venant le consulter, arrivait incertain sur une question , il s'en retournait plus incertain encore. Son aspect était imposant ; mais il fallait le voir et non l'interroger. Il avait un merveilleux usage de la parole ; mais ses discours étaient vides de sens et de raison. Lorsqu'il allumait le feu il remplissait sa maison de fumée et non de lumière -,1 c'était un arbre qui de loin présentait un beau feuillage, mais qui, lorsqu'on approchait, ne montrait aucun fruit. Je reconnus en lui ce figuier stérile, maudit par le Seigneur, ou ce vieux chêne auquel Pompée est comparé par Lucain , dans la Pharsale : Stat magni nominis umbra ;
et je ne m'arrêtai pas long-temps sous cet ombrage. »
Le vieil Anselme et ses disciples ne purent digérer cet affront; ils imaginèrent une vengeance singulière. Abélard n'était connu que comme philosophe et dialecticien ; ils le défièrent dans un genre abstrus et difficile qu'ils croyaient n'avoir jamais occupé sa pensée ni ses veilles : l'interprétation des livres saints; et ils choisirent les passages les moins intelligibles du prophète le plus obscur dans son élévation , Ézéchiel.
1 Cum ignem accenderet , domum suam fumo implebat , non luce illustrabat.
8 ABÉLARD ET HÊLOISE.
Abélard accepta le défi ; ses ennemis triomphaient d'avance . ils lui demandaient combien de jours, combien de semaines il prendrait pour se préparer: «Ce n'est pas, répondit-il, ma coutume de me faire attendre; 1 donnez-moi le volume du prophète, et venez ici demain : ma glose sera prèle. » Le lendemain , et les jours suivans, il glosa avec un tel succès que l'envie se trouva confondue. Le vieil Anselme ne pouvant vaincre par le raisonnement, eut recours au grand moyen de la faiblesse, la clôture. Abélard fut donc empêché de poursuivre; mais tous ses auditeurs s'élevèrent contre une tyrannie qui attestait l'impuissance, et le triomphe interrompu n'en parut que plus éclatant : car, ouvrir une discussion et se hâter de la fermer pour ne pas entendre, c'est se déclarer vaincu ; c'est proclamer que la vérité qu'on craint est dans le silence qu'on impose. Ainsi, même au xne siècle, la clôture ne prouvait rien.
De retour à Paris, Abélard rouvrit son école, reprit et acheva sur Ézéchiel les gloses qu'Anselme avait arrêtées à Laon : le succès fut prodigieux. « Vous ne pouvez ignorer, écrivait-il à son ami , combien alors le nombre toujours crois sant de mes élèves me rapporta d'argent et de gloire. » 2
«Mais la prospérité enfle les insensés; une tranquillité mondaine énerve la vigueur de l'esprit et porte facilement aux tentations de la chair. Tandis que je croyais être le seul philosophe supérieur dans le monde, et que je ne craignais plus les cris de l'envie, moi qui jusqu'alors avais vécu dans la continence, 3 je commençai à lâcher le frein aux voluptés; et, plus j'avais excellé dans la philosophie et dans la science des
* Indignatus responcli non esse meœ consuetuclinis per usum proficere^ secl per ingenium,
* Quanta mihi de pecunia tuera , quant am gtoriam comparurent , rx fama le quoque latere non poiuit.
* Çontinentissimc.
ABËLARD ET UELOISE. 9
choses divines , plus je commençai à m'éloigner, par une vie déréglée, des choses divines et de la philosophie. »
Ici Ahélard voulant excuser la conduite qu'il va tenir, dit : « Il est constant que les philosophes profanes et même divins se sont beaucoup écartés de la continence par leurs dérégle-
mens * Tandis que j'étais donc tout entier travaillé par
l'orgueil qui était né de la science , et par la luxure, je fus guéfc, contre mon gré , 2 de cette double maladie par la grâce divine ; et d'abord de la luxure par la privation de son organe ;3 ensuite de l'orgueil qui était né de la science, suivant les paroles de l'Apôtre, scientia inflat, c< la science enfle,» par l'humiliation que j'éprouvai lorsque je fus condamné ( au concile de Soissons, 1121) à brûler le livre que je regardais comme le premier fondement de ma gloire. »
Abélard annonce ensuite qu'il va raconter à son ami ces aeux histoires lamentables. Mais il commence par lui rappeler que, jusqu'à l'époque de ses liaisons avec Héloïse (il était alors âgé de trente-sept à trente-huit ans), il avait eu horreur des vices du libertinage 4 et que de profondes études l'avaient tenu constamment éloigné du commerce des femmes, et même de la société des hommes. Enfin , après avoir encore remarqué qu'il était tombé du faîte de son élévation, et que le plus superbe des mortels 5 en avait été rendu le plus misérable et le plus humilié, il poursuit en ces termes, car ici nous allons le laisser parler et faire lui-même sa confession :
a II y avait à Paris , dans la Cité , une jeune fiile 6 appelée Héloïse, nièce d'un chanoine nommé Fulbert, qui l'aimait beaucoup et l'avait fait instruire, autant qu'il le pouvait, dans les sciences et dans les lettres. Elle n'était pas au dernier rang
1 Constat quippe philusophos , nedum divinos, continent iœ décore maxime polluisse.
a Licet notent i.
* Luxuriœ quidem, his me privando auibus exercebam,
* Scortorum immunditiam semper abnorrcoam. 6 Superbissimum.
* Adolescent ula.
10 ABÉLÀRD ET HÉLOISE.
par sa beauté, i mais elle n'avait pas d'égale pour le savoir. * Et, comme les femmes lettrées sont rares, la réputation d'Héloïse s'était répandue dans la France. 3 Tout ce qui peut séduire les amans vint s'offrir à mon imagination. Héloïse devint l'objet de mon amour, et je crus qu'il me serait facile d'être heureux; 4 car j'étais alors si haut en renommée, et ma jeunesse et ma beauté brillaient de tant d'éclat , 5 que je ne pouvais craindre d'être repoussé par aucune des femmes que j'aurais jugées dignes de mon choix ; 6 et je pensai qu'il me serait d'autant plus facile de gagner le cœur d'Héloïse, que plus elle avançait dans les sciences, plus elle les aimait; que déjà un commerce de lettres existait entre nous, et que je lui écrivais avec plus de liberté que je n'eusse d'abord osé parler. Je me laissai tout entier enflammer. Je cherchai tous les moyens d'établir entre nous des relations et des entretiens de chaque jour, ce qui me fournirait l'occasion de l'entraîner plus facilement au but de mes désirs.
» J'employai auprès de son oncle le ministère de quelques amis pour qu'il consentît à me recevoir dans sa maison , qui d'ailleurs était voisine de mon école. J'avais chargé ces amis complaisans d'exposer à Fulbert que mes études ne me permettant pas de soigner mes affaires domestiques, je le laissais libre de fixer lui-même le prix de ma pension et de mon logement. Or Fulbert était avare, 7 et il attachait une grande
1 Per faciem non infima. Ce qui semble indiquer qu'Héloïse avait une beauté médiocre ; mais ce qui n'a pu autoriser Bayle à déclarer qu'elle était laide , puisqu'Abélard dit que par sa beauté elle n'était pas au dernier rang, non infima.
3 Per abandantiam Utterarum erat suprema.
* In toto regno nominatissimam.
* Abélard s'exprime plus énergiquement ; commodiorem censui in amorem milii copulare.
* Et juventutis et formœ gratia prœeminebam.
* Ut quamcumque feminarum nostro aignarer amore ^.iitiam vererer reputsam.
' Cupidus ille valdè Ad pecuniam totus inhiaret.
importance à ce que sa nièce continuât à faire des progrès dans les lettres : ces deux motifs lui firent donner à ma demande un facile consentement. J'obtins tout ce que je désirais du chanoine, entièrement préoccupé de l'amour de l'argent et de l'idée que sa nièce retirerait un grand profit de mon enseignement. Il me pressa donc instamment , et bien au-delà de mon espérance, de donner les leçons de mon art à Héloïse ; et , servant ainsi lui-même mon amour, il la livra toute entière * à mon autorité magistrale. 2 II me conjura, lorsque je serais libre de mon école , de donner tous mes soins à sa nièce pendant le jour et même pendant la nuit; 3 et, si je la trouvais rebelle à mes leçons, de la corriger de mes mains fortement. 4
» Je ne pouvais assez admirer la simplicité de Fulbert, et je fus aussi stupéfait 8 que s'il avait livré une tendre brebis à un loup affamé; 6 car non seulement il me chargeait d'instruire sa nièce , mais il me donnait mission de la châtier et de la châtier fortement : et qu'était-ce autre chose qu'ouvrir à mes vœux toute leur carrière, que ni'offrir lui-même le dernier moyen de vaincre , quand bien même je répugnerais à le saisir; et , au cas où je ne pourrais toucher Héloïse par mes discours earessans, de la fléchir par les menaces et par les châtiniens? 7 Mais deux choses détournaient facilement Fulbert de tout soupçon et de la crainte d'aucun danger : la vertu de sa nièce et la réputation si bien établie de ma continence.
» Que dirai-je de plus ? Héloïse et moi nous fûmes unis d'abord par le même domicile , et ensuite par le même sentiment. Sous prétexte de l'étude, nous vaquions sans cesse à l'amour ; et la solitude que l'amour désire , l'étude nous la donnait. Les livres étaient ouverts devant nous, mais nous
1 Totam.
" Nostro magisterio.
3 Tarn in die quam in nocte.
Vehementer.
s Obstupui.
* Agnam teneram fameuco lupo, } Minis et verberibus.
parlions plus d'amour que de philosophie , et les baisers étaient plus nombreux que les sentences. * Ma main se portait plus souvent sur le sein que sur les livres; 2 et nos yeux étaient plus exercés par l'amour que par la lecture de l'Écriture-Sainte. Cependant, pour mieux écarter tout soupçon, des coups étaient souvent donnés, mais par l'amour et non par la colère. 3 »
Ici Abélard dit que ces châtimens surpassaient en suavité ce qu'il appelle tous les onguens ; 4 et Ton voit qu'écrivant dans un cloître, plus de quinze ans après son malheur, il retrace des souvenirs d'amour qui lui plaisent encore.
Il poursuit en ces termes :
« Qu'arriva-t-il enfin? Nous nous livrâmes sans réserve à notre amour; nous trouvâmes toutes ses joies : l'imagination vint en ajouter de nouvelles et écarter la satiété. 5
» Mais plus l'amour m'occupait, moins je pouvais vaquer à la philosophie : j'éprouvais le dégoût le plus pénible quand il fallait me rendre à mon école. Après avoir donné à la volupté mes veilles et mes jours, mon esprit ne trouvait plus rien :
1 Plura erant oacula quant sententiœ.
3 Sœpiàs ad sinus quant ad libros. « Au moment où écrivait Abélard, dit madame Guizot, sa passion, qui fut sincère et violente, avait perdu son empire , l'amour n'animait plus pour lui ces tableaux que seul il peut rendre touchans. La crudité est dans ses expressions, autorisées ou nécessitées par l'usage du latin, rendues familières par l'habitude des dissertations théologiques, et naturelles à celte situation d'âme où le remords s'unit aux regrets. »> Cette explication est-elle tout à fait satisfaisante ? Héloïse écrivait aussi en latin , elle dissertait aussi théologiquement, et cependant, comme le remarque madame Guizot, elle est plus chaste dans l'expression : « elle rappelle, mais ne détaille point. »
* Verbcra quandoque dabat amor, non furor; gratta , non ira.
* Omnium jmguentorum suavitatem.
' Le texte est beaucoup plus libre et plus expressif : Nullus a eupidis i7itermissus est gradus amoris, et si quid insolitum amor excogitare potuit , est additum : et quo minus ista fueramus experti gau' dia, ardentius illis insistebamus, et minus in fastidium vertebantur.
ABÉLARD ET HÉLOISE. iù
j'étais réduit à répéter mes anciennes leçons; et si je pouvais encore composer des vers, ils étaient consacrés à 1'a.nour, non aux secrets de la philosophie. Et, vous le savez, la plupart de mes chansons étaient répandues dans les provinces et chantées par ceux dont la vie ressemblait à la mienne. *
» 11 est difficile d'imaginer quelle fut la tristesse, quels furent les pleurs et les gémissemens de mes élèves quand ils connurent cette grande préoccupation et ce trouble de mon esprit. Le bruit de mes amours était partout répandu , et je crois qu'elles n'étaient ignorées que de celui-là seul qui avait le plus d'intérêt à en être instruit. Plusieurs fois Fulbert fut averti, et toujours il refusa de croire, tant était grande sa confiance dans la vertu d'Héloïse et dans l'austérité de mes mœurs. 2 »
Et à ce sujet Abélard cite un passage de saint Jérôme, 8 portant que, tandis que nous connaissons les désordres qui sont dans les maisons de nos voisins , nous ignorons souvent ce qui se passe dans la nôtre. Cette confiance si étrange du chanoine Fulbert a fait croire à quelques écrivains que le titre d'oncle cachait la qualité de père ; que dans un oncle la tendresse eût été plus inquiète, plus jalouse, et que dans un père seul elle avait pu avoir un si long et si profond aveuglement.
Plusieurs mois s'écoulèrent encore ; les chansons d'Abélard retentissaient dans toutes les rues, dans tous les carrefours de Paris, et enfin l'oncle ou le père d'Héloïse eut les yeux ouverts : « Oh! quelle fut sa fureur! quelle fut la douleur des
1 J'examinerai plus tard dans quelle langue étaient écrites ces Jhansons d'Abélard, dont aucune n'est venue jusqu'à nous, et qui furent composées dans les premières années du xii° siècle. Héloïse dit qu'elle leur dut devoir son nom chanté dans toute la France.
a Continentiœ meœ fama prœterita.
• Solemus mala domus nostree scire novissimi , ac liberorum ac eonjugum vitia vicinis canentibus ignorare. Sed quod novissime scitur, utique sein quandoque contingit , et quod omnes deprehendunt , non est facile unum latere, (Epist. A8.)
i4 ABÉLARD ET HÉLOISE.
amans dans leur séparation cruelle ! De quelle confusion je me vis couvert ! et quel désespoir la pudeur m'obligea de comprimer! Mais plus le ressentiment de Fulbert nous éloignait, plus I amour nous unissait encore : sa flamme s'augmentait de l'aliment qui lui était ravi. 1 Les obstacles ne servirent qu'à nous rendre plus entreprenans. Les voiles de la pudeur, déjà rendus si faibles , devinrent plus légers, 2 et. enfin nous fûmes découverts dans le même état où la fable rapporte que Mars fut surpris avec Vénus. 3
» Bientôt après, Héloïse connut qu'elle serait mère : elle m'écrivit en m'exprimant toute sa joie, 4 et en m'invitant à délibérer sur ce que je devais faire.
» Or, une certaine nuit que Fulbert était absent de sa maison, je vins, j'enlevai furtivement Héloïse, et, sans délai, je la fis passer 5 dans ma patrie. Elle habita le bourg du Palais, et resta près de ma sœur jusqu'à ce qu'elle fût accouchée d'un enfant mâle qu'elle nomma Astrolabe. 6
» Le départ d'Héloïse avait jeté Fulbert dans une fureur qui tenait de la démence ; et ce qui rendait son état plus terrible, c'est que le besoin de cacher les motifs de sa rage en comprimait la dévorante activité. Il ignorait ce qu'il pourrait oser contre moi et quels pièges il pourrait me tendre. Il craignait, en se vengeant par le meurtre, ou par tout autre moyen qui me laisserait une vie misérable, 7 que sa nièce, qu'il chérissait
1 Séparât io autem hœc corporum, maxima erat copulatio animorum et negata sut copia amplius amorem accendebat.
s Tanloque verecandiœ minor extiterat passio , quando convenientior videbatur actlo.
* Actum itaque in nobis est quod in Marte et Venere deprehensis poetica narrât fabula.
* Cttm summâ exaltât ione.
5 Transmisi.
6 Ou Astralabc (Astre brillant). Héloïse lui donne ce dernier nom. La Biographie universelle dit qu'il ne vécut pas. C'est une erreur : on -voit, par les lettres d'Héloïse , qu'il survécut à son pèref1 mais il ne justifia pas le nom qui lui fut donné.
' Seu in aliquo corpus meum debilitaret.
ABÉLARD ET HÉLOÏSE. |*ï
toujours, n'eût à souffrir dans ma famille les représailles de la vengeance. Il ne lui était pas d'ailleurs facile de me surprendre : mes précautions étaient prises, et il ne m'aurait pas trouvé sans défense. Enfin j'eus compassion de son trouble et de sa perplexité; et, m'accusant moi-même du mal qu avait fait l'amour comme d'une trahison que j'aurais commise, j'ailai, dans l'attitude d'un suppliant, trouver Fulbert et me soumettre à la satisfaction qu'il voudrait exiger. J'offris d'épouser Héloïse, pourvu que cet hymen restât secret, afin que ma réputation n'en reçût aucune atteinte. 1 Fulbert donna son consentement, et je reçus le baiser de paix de celui qui voulait, par cette feinte démonstration, me perdre plus aisément. 2
» Je me rendis aussitôt en Bretagne pour aller chercher mon amante, la ramener à Paris et- en faire ma femme. Mais Héloïse ne négligea rien pour me détourner de ce dessein : elle alléguait et les dangers que je courais et le soin de ma renommée; elle affirmait par serment 3 que son oncle ne laisserait désarmer sa vengeance par aucune satisfaction; qu'il chercherait d'abord à ruiner ma gloire, sachant bien quelle lumière cet hymen enlèverait au monde , et combien de larmes aurait à répandre la philosophie. 4 »
On voit quelle haute opinion Abélard avait de son mérite, combien grande était sa renommée , et quel rare devoùment portait Héloïse à immoler son honneur et tout l'avenir de sa vie à la gloire de son amant! Abélard croyait céder beaucoup en consentant à un hymen secret. Héloïse, en repoussant l'hymen, se sacrifiait toute entière dans un devoùment sublime. Abélard rapporte, en longs détails, les argumens sur lesquels Héioïse fondait sa résistance. Elle citait l'apôtre saint Paul et Cicéron, saint Jérôme et Sénèque, saint Augustin et Pylha-
*Dummodo id secret um fieret , nefamœ détriment um incurrerem.
2 Quà me facitius proderet.
3 Jurabat.
" Quanta damna ecciesiœ, quantœ plùlosoptiorum lacrimœhocmairitnonium essent secuturœ.
lô
gore, comme Ses autorités qui devaient détourner son amant du mariage , en sa double qualité de clerc et de philosophe.
« Si. disait-elle, les philosophes païens vécurent dans le célibat quoiqu'ils ne fussent engagés dans aucune profession religieuse, que dois-tu faire, toi qui es clerc et chanoine?1 dois-tu préférer aux choses divines les voluptés de la terre? Que si la prérogative cléricale te touche peu, défends au moins la dignité philosophique! et si tu méprises la crainte de Dieu , qu'au moins l'amour de la pudeur tempère ton impudence ! 2 Souviens-toi que Socrale prit une femme, et que la philosophie en reçut une tache si grande, que l'exemple de Socrate a rendu les autres philosophes plus prudens. C'est ce que n'a pas négligé de remarquer saint Jérôme : 3 « Un jour, » dit-il, que Socrate soutenait avec patience, depuis long- » temps, les injures dont l'accablait Xantippc placée à un » étage supérieur, il se sentit tout à coup inondé d'une eau ï> qui n'était pas pure ; * et le philosophe se contenta de ré- » pondre, en baissant la tête : Je savais qu'après le ton- » nerre viendrait la pluie. »
« Iléloïse ajoutait enfin combien il était dangereux pour moi de la ramener à Paris, et combien il lui serait plus cher, et à moi plus convenable, qu'elle fût mon amante et non mon épouse : 5 « Que l'amour seul me conserve à toi, et qu'aucun » lien nuptial ne vienne nous unir. Le bonheur de nous voir, » pendant notre séparation, sera d'autant plus grand qu'il de- » viendra plus rare. 6 » C'est en ces termes et par d'autres semblables discours qu'elle cherchait à me persuader ; et voyant qu'elle ne pouvait triompher de ma résistance ( que
'■ Quid te clericum atque canonicumfacere oppertet? 5 Impudent iam.
* Con4re Jovinien.
* Aqua profusus immunda.
* Quam sibi charius existeret , mihique honestius, amicam çtici quam uxorem.
* Gratiora gaudia quanto rariora.
par parenthèse Abélard appelle sa folie ) , 1 Héloïse soupira profondément, et, fondant en larmes, elle termina ioni ce qu'elle venait de dire pour me convaincre par ces paroles
remarquables : « Crains que, dans la perte de deux , îl ne
» succède une douleur non moins grande que ne le fut IV » mour. 2 » Et dans ces paroles, ajoute Abélard, l'esprit de prophétie n'a pas été absent, comme l'a depuis reconnu l'univers. 3 »
Ce fut au milieu de ce combat de l'amour et du devoir, combat dans lequel Abélard ne se laissa pas vaincre alors en générosité, qu'Héloîse devint mère. Abélard confia l'enfant à sa sœur et ramena secrètement à Paris son amante. Peu de jours s'étaient écoulés lorsque, après avoir passé dans une église, avec quelques témoins, la nuit en prières (c'est ce qu'on appelait alors les vigiles des noces), « nous reçûmes au point du jour , dit Abélard , la bénédiction nuptiale , en présence de l'oncle d'Héloïse et de quelques uns de mes amis et des siens. Ensuite nous nous retirâmes sans bruit, chacun de notre côté.
» Dès lors nous ne nous montrâmes plus , Héloïse et moi , que rarement ensemble , et notre hymen secret était soigneusement dissimulé par nous. Mais Fulbert et ses domestiques, empressés d'apporter quelques consolations au déplaisir de leur maître (déplaisir qu' Abélard appelle l'ignominie de Fulbert ) , 4 commencèrent à divulguer le mariage et à violer la
* Meam stultitiam.
3 In perditione duorum... minor non succédât dolor quam prœces* sit amor.
1 Nec in hoc prophéties défait spiritus, sicut universus agnovit mandas. Le dernier argument d'Héloïse et la réflexion d' Abélard sembleraient annoncer ou que Fulbert, dans sa fureur, avait déjà fait connaître à sa nièce le genre de vengeance qu'il méditait, ou plutôt que ce châtiment n'était pas sans exemple dans le xn siècle. puisqu5 Abélard nous apprend que ses assassins furent j ugés et con. damnés à subir la loi du talion.
ignominiœ suœ,
,j g ABÊLARD ET HÉLOÏSE.
promesse que l'oncle et ses gens avaient faite de le tenir ca ch é. Cependant Héloïse protestait et allait même jusqu'à jurer* qu'elle n'était pas ma femme; que le fait était faux;2 et l'oncle, furieux de ses dénégations, l'accablait d'injures et d'outrages.
» Dès que j'en fus informé, je fis passer Héloïse dans le couvent d'Argenteuil , où elle avait été élevée. Je voulus qu'elle prît les vêtemens religieux, mais non encore le voile, et moi-même je la revêtis de la robe du Seigneur. 3 »
Ici la conduite d'Abélard peut ne pas paraître sans reproche. Il n'aimait pas Héloïse comme Héloïse l'aimait. Héloïse ne tenait qu'à ce qui intéressait la gloire d'Abélard ; elle sacrifiait tout à son amant, tout, sa liberté et sa vie, son enfant et même sa réputation. Mais Abélard devait-il accepter tant de sacrifices! devait-il vouloir conserver à ce prix son honneur comme philosophe , et le crédit de son école comme professeur? Il cédait à des considérations qui lui étaient personnelles, et Héloïse ne considérait rien pour elle-même. Peut-être aussi Abélard la fit-il aller, dans son dévoùment, plus loin qu'elle ne l'avait d'abord jugé nécessaire; car il ne dit pas que son amante, que sa femme eût demandé à être enfermée dans un cloître et à renoncer au monde : a Je l'envoyai, ditil, à Argenteuil, 4 et je la couvris moi-même des vêtemens religieux, et his eam indui.
Abélard reprend son récit en ces termes :
« A cette nouvelle , l'oncle et ses parens et ses amis pensèrent que j'avais trompé Héloïse; que j'avais voulu facilement me débarrasser d'elle en la vouant au culte des autels. Leur indignation s'alluma, ils jurèrent de se venger; et, une
1 Jurare.
5 Falsisshnum.
1 Vestes Quoque ei retigionis... excepto vélo aptari feci, et his eam indui.,
* Transmisi eam ad abbatiam quandam sanctimonalium props &&* risiis, quœ Argentcolum appellatur.
nuit, tandis qu'un sommeil profond s'était emparé de mes sens, ils corrompirent avec de l'or l'homme qui me servait; des émissaires furent introduits dans mon appartement et m'infligèrent l'infâme et cruelle punition qui a rempli le monde d'un long étonnement.1
« Les coupables prirent soudain la fuite : deux furent arrêtés et subirent la loi du talion; on leur creva aussi les yeux.2 Le troisième coupable était ce domestique qui fut conduit à la trahison par la cupidité. »
Abélard ne dit point si ce traître fut découvert. Il paraît que le chanoine , qui devait craindre ses révélations , réussit à le soustraire à la vengeance des lois. Les biographes rapportent que l'oncle d'Héloïse s'était introduit avec quatre ou cinq complices dans la chambre d'Abélard, et que cet oncle barbare, q'ui eût aussi mérité la peine du talion, fut décrété, dépouillé de ses bénéfices et banni. Mais ces détails, trop importans pour être oubliés, manquent dans le récit d'Abélard , et il est permis de les croire supposés. Remarquons aussi que la vengeance de Fulbert n'est révoltante que par son atrocité; car d'ailleurs il ne poursuivait point dans Abélard le simple séducteur de sa nièce ou de sa fille, comme l'ont dit plusieurs biographes, mais l'homme qui, ayant volontairement épousé Héloïse, l'avait précipitée dans un cloître, l'avait enlevée à sa famille et au monde dans le seul intérêt de sa vanité de philosophe et de professeur.
« Le lendemain matin, poursuit Abélard, mon aventure fut répandue dans toute la cité. Les habitans, plongés dans la stupeur d'un tel événement, accoururent en foule pour me voir. Il me serait difficile et même impossible d'expri * er la véhémence de leurs lamentations, les clameurs dont ils me tourmentèrent, et le trouble que m'apportaient les cris de leur douleur. Mais surtout les clercs , et principalement mes éco-
4 Abélard ajoute ces mots que nous ne traduisons point : Corporis mec partibus amputât is quibus ad quoci plangebant , commiseram. a Ocuiis et genitalibus privait sunt.
liers, me faisaient un mal horrible l par leurs plaintes intolérables, par leurs sanglots et leurs gémissemens. Je souffrais beaucoup plus de leur compassion que de ma blessure, et beaucoup plus de ma honte que de mes douleurs physiques. Je me rappelais de combien de gloire je brillais encore la veille, et par quel rapide revers celte gloire se trouvait affaiblie, et même presque éteinte. Je voyais par quel juste jugement de Dieu j'étais puni par où j'avais péché ; 2par quelles justes représailles l'homme que j'avais trahi venait de me trahir à son tour. 8 Il me semblait entendre les éloges que mes adversaires donneraient à celte justice dislributive. Je pensais à ce qu'allait être l'affliction de mes parens, celle de mes amis, et au bruit dont mon infâme aventure devait remplir le monde. 4 Je connus que si désormais j'osais paraître en public je serais montré du doigt et partout regardé comme un spectacle monstrueux.5 J'étais encore confondu par la pensée que, suivant le Deutéronome, 6 l'abomination des eunuques est si grande devant Dieu, qu'ils étaient réputés immondes, et que les temples se fermaient devant eux ; que, selon le Lévitique, 7 il était défendu d'offrir au Seigneur aucun animal mutilé.
» Enfin le sentiment de mon état vint me couvrir de tant de confusion que, je l'avoue, ce fut plutôt la honte qu'un désir de conversion qui me précipita dans les solitudes du cloître. 8 Je voulus cependant, avant de me ravir au monde, lui enlever Hé-
1 Cruciabant.
* In illacorpor'is mei portione plecterer in qua deliqueram.
* Quamjusta proditione is quem antea prodideram vicem mihi reiuiisset.
* Mundum esset occupatura. s Monstruosum spectaculum.
1 Non intrabit eunuchus , attritis velamputatis tes , et abscisso
veretro, Ecclesiam Domini. ( Deuteron., ch. xxxm, 1. )
7 Omne animal , qnod vel contrit is , vel tusis,vel scctis ablatisque tes est , non offtretis Domino. { Le\it. , ch. xxii, lli.)
* Ne confusio, fateor, pudoris potiusquam devotio conversionis
udmonastichorum latibula claâstrôrum computit.
ÀBÉLARD ET HÉLOISE. 21
ïoïse; et, déférant volontiers à mon ordre, ' elle prit le voile et prononça les vœux éternels. Ainsi , tous les deux, nous embrassâmes en même temps la vie monastique : elle dans l'abbaye d'Argenteuil et moi dans celle de Saint-Denis.
» Touchées de sa jeunesse, les compagnes d'Héïoïse voulurent en vain la détourner du sacrifice qu'elle allait consommer; elle répondit en pleurant par ces vers que Lucain met dans la bouche de Cornélie :
« ..... 0 maxime conjuxl » 0 thaîamis indigne meis ! hocjuris habebat » Intantum fortunaeaput ! cur impia nupsi, » Si mi sérum factura fui J Nunc accipe pœnas , » Sed quas spontè luam. »
(Phaksal., liv. vin. )
« 0 mon illustre époux ! toi dont je n'étais pas digne de par. » tager la couche ! le sort qui me poursuit a donc eu le droit » de t1 opprimer toi-même ! pourquoi formai-je les nœuds im- » pies qui devaient te rendre misérable ! maintenant reçois » ma mort que je t'offre volontairement en expiation de mon » crime. »
» Elle dit, et soudain se précipite vers l'autel, y saisit le voile que Tévêque a béni , et se consacre à toujours, devant le peuple, à Dieu qui reçoit ses sermens. »
Àbélard raconte que , lorsqu'il fut convalescent, les moines de Saint-Denis le firent presser par leur abbé , et le sollicitèrent vivement eux-mêmes, de reprendre renseignement, et de faire pour l'amour de Dieu ce qu'il avait fait jusqu'alors pour l'amour de la gloire et de l'argent. Il remarque lui-même qu'a-
* Ad imperium nostrum , sponte velata et monasterium ingreua.
™2 ABÉLARD ET HÊLOISE.
pressa funeste aventure les passions tumultueuses des sens ne pouvaient plus le détourner de l'étude des lettres. l
Mais il lui arriva, lorsqu'il ne put plus être un sujet de scandale dans le monde , de vouloir bannir le scandale de son couvent. C'est ainsi qu'on vit depuis Charles-Quint, ne pouvant plus, après son abdication, troubler le repos de la terre, s'occuper de traverser le repos des moines de Saint-Just.
Abélard nous apprend que tous les vices avaient pénétré dans l'abbaye de Saint-Denis, que l'abbé lui-même menait une vie désordonnée , et que l'infamie de ses mœurs était publique. 2 On vit alors un spectacle singulier, le séducteur d'Héloïse prêchant la morale la plus austère, et reprenant souvent sur leurs dépravations 3 les moines en particulier et même publiquement, avec tant d'insistance et d'énergie, qu'il leur devint bientôt à tous importun, à charge et odieux. 4 Les moines et l'abbé se soulevèrent contre lui , et il se retira dans un autre monastère dépendant de l'abbaye (à Deuil).
Il y ouvrit une école et vil accourir une si grande multitude de disciples que les bâtimens ne pouvaient les recevoir, ni la terre suffire pour les nourrir. Il enseignait à la fois la philosophie et la théologie, c'est à dire les sciences humaines et les sciences divines. La réputation des autres écoles ne tarda pas à s'évanouir, et des haines nouvelles contre Abélard s'engendrèrent dans ses nouveaux succès ; les autres professeurs qu'humiliait sa gloire, criaient sans cesse qu'il était contraire à la règle monastique qu'un moine professât les lettres humaines, et qu'il fallait, pour l'enseignement des lettres divines, que tout nouveau maître eût été l'élève d'un autre maître. Les ennemis d' Abélard , qui s'était fait bénédictin et qui n'avait suivi que l'école de Champeaux pour la dialectique , pressaient donc
1 Liberius, a carnalibus illecebris , et tumultuosa vita seculi ab* stractus , studio litterarum vacarem.
' Infamia notior erat.
* Intblerabiles spurcitias.
* Supra modum operosum atque odiosum.
ies évoques et les abbés de fermer la double chaire de Deuil, qui faisait tomber toutes les autres ; et , comme on Ta vu souvent , l'envie prenait les dehors trompeurs de la religion et du devoir : car les tartufes sont anciens dans le monde, et leur masque . quoique souvent arraché , ne semble tomber d'un visage que pour se coller sur un autre , tant il paraît commode et facile de couvrir d'un voile sacré les passions humaines, et déplacer les crimes de la terre dans l'intérêt du ciel.
Abélard raconte qu'il avait composé un Traité de V Unité et de la Trinité : l « J'avais voulu, dit-il, porter, dans une matière si difficile, le raisonnement humain et philosophique. Mes disciples, méprisant les paroles que l'intelligence ne pouvait suivre, ne voulaient croire que ce qu'ils avaient d'abord compris; ils trouvaient ridicule qu'un maître enseignât ce que ses élèves ni lui-même ne pouvaient entendre , a et ils comparaient ce maître aux aveugles qui, suivant l'Écriture, veulent conduire d'autres aveugles. 3 » Ainsi les élèves d' Abélard commençaient, dès le xne siècle, à ressembler un peu aux élèr ves du xixe. L'on aperçoit ici un rayon de lumière dans les ténèbres, et un effort sensible dans le long travail de la civilisation.
Le Traité de la Trinité obtint d'abord beaucoup de succès : « Il paraissait, dit son auteur, résoudre les questions les plus difficiles ; et, plus la matière était grave, plus dans les solutions se montrait grande la subtilité. »
Ici s'obscurcit le rayon lumineux que nous venons d'apercevoir. Ce n'était pas la subtilité qu'il fallait dans cette haute matière; et le maître aurait dû lui-même abaisser devant la foi une raison impuissante, et renoncer à des argumens dont le plus subtil ne pouvait rien démontrer.
* De Unitate et Trinitate divincu
" Dicentes quidem verborum superfluam esse prolationem , quant intelligentia non sequeretur, nec credi posse aliquid nisi primitus intellectum, et ridiculosum esse aliquem aliis predicare quod nec ipse nec illi quos docerct intellectu capere jjossent.
*Cœa duces cœcorum.
Cependant les envieux de la gloire d'Abélard se soulevèrent; ses premiers ennemis, Guillaume de Champeaux et Anselme, étaient morts. * Mais Albéric et Lolulfe, qui s'étaient portés héritiers de leurs écoles et qui gouvernaient celles de Reims, circonvinrent l'archevêque de celle ville, Raoul-le- Verd; et ce prélat, s' étant concerté avec le légat du pape (Conan , évêque de Préneste) , convoqua, sous le nom de concile, à Soissons, ce qu'Abélard appelle un conventicule. Abélard fut mandé avec injonction d'apporter son livre de la Trinités « On avait déjà pris soin, dit-il, de diffamer avec tant de malveillance l'auteur et son ouvrage, que le premier jour de mon arrivée le peuple voulut me lapider, comme ayant prêché trois dieux. 2 J'allai d'abord trouver le légat ; je lui remis mon Traité pour l'examiner, offrant de me rétracter si j'avais écrit quelque chose contre la foi catholique. Mais le légat m'ordonna de porter mon livre à l'archevêque de Reims, et de le déférer à mes adversaires, afin que s'accomplît contre moi ce passage de l'Écriture : Et nos ennemis sont nos juges. 3
» Le livre fut compulsé, feuilleté, et l'envie n'y trouvait rien à condamner. Pendant cet examen, je dissertais publiquement sur ma doctrine; le peuple et le clergé applaudissaient, disant : « Le voilà qui parle devant tout le monde et » personne ne vient le contredire; est-ce donc lui ou plutôt » ne sont-ce pas ses juges qui se trompent? * » Mes ennemis reconnaissant enfin qu'ils ne pouvaient plus se taire sans se couvrir de confusion et sans préparer eux-mêmes mon triomphe, le chef des écoles de Reims, Albéric, parut, le livre de la Trinité à la main, et soutint qu'on y trouvait bien que Dieu avait engendré Dieu, mais que néanmoins l'auteur niait que
Champeaux , l'an 1119 ; Anselme , l'an 1116.
* Dicentes mètres deos prœdicare et scripsisse.
' Et inimici nostri suntjudices. (Deuteron., c. xxxn, f. 31.)
* Ecce nunc palam loquitur, et nemo in eum aliquid dicit... Numquid judices cognoverunt , quia ipsi potius quant Me, errant.
ABÊLARD ET HÉLOISE. 25
Dieu se fût engendré lui-même. * — Tournez le feuillet, lui dis-je ; vous verrez que j'ai pour moi l'autorité de saint Augustin, et que je cite ce qu'il dit dans son premier chapitre sur la Trinité : « Quiconque croit qu'il est de la puissance de Dieu » de s'être engendré lui-même erre d'autant plus, que non o seulement il n'en est pas ainsi de Dieu, mais même d'aucune » créature spirituelle ou corporelle ; car ce n'est, absolument » aucune chose qu'une chose qui s'engendre elle-même.2 » Albéric resta confondu et ses disciples rougissaient. Alors j'offris de prouver sur-le-champ que mon accusateur était tombé dans cette hérésie qui fait que le Père est le Fils de luimême. 3 Mais soudain, emporté par la fureur, Albéric cria que mes argumens et mes autorités n'étaient d'aucune valeur dans cette affaire, et il se retira en me prodiguant la menace et l'injure.
» Le concile qui avait été convoqué pour me condamner allait terminer sa session sans avoir rien statué; le dernier jour de sa durée était arrivé. Avant d'entrer en séance, le légat , l'archevêque et mes ennemis se réunirent et commencèrent enfin à délibérer sur ce qu'il fallait résoudre , relativement à mon livre et à ma personne. On ne savait que reprendre dans ma doctrine, et le silence régnait lorsque Geoffroy, évêque de Chartres , personnage savant et pieux , prit la parole en ces termes : « Seigneurs, 4 vous tous qui êtes ici pré- » sens , vous connaissez le savoir de cet homme, son génie et » les nombreux partisans de ce qu'il enseigne; vous savez » qu'il a facilement détruit la gloire de nos maîtres et des d siens, et que sa renommée s'est étendue des mers de l'Occi- » dent aux mers de l'Orient.
» Si, contre mon opinion, vous condamnez son livre, dans » lequel je ne trouve rien de repréhensible , craignez que,
De.umse ipsum genuisse.
*■ Nulia emm omnlno res est , quœ se ipsam çignat.
* Is qui pater est "ni ipsius 'ilius sit.
* Donùni-
» par cette violence, vous n'exaliiez encore son nom, et qu'on » ne nous accuse d'avoir donné pour base à notre sentence , » non la justice, mais l'envie et la haine. Si vous voulez agir d selon les canons de l'Église , consentez à l'entendre ; qu'il » vienne lui-même devant le concile exposer sa doctrkie et » répondre librement à vos accusations. S'il est convaincu p d'erreur, quil la confesse, et qu'il se taise après dans sa » confusion. »
L'évêque de Chartres avait cité, à l'appui de son opinion, l'Évangile et les Pères ; mais les ennemis d'Abélard s'écrièrent : « 0 le sage conseil! vous voulez que nous disputions » avec un homme qui , par ses argumens et par ses sophis- » mes, ne pourrait être vaincu quand le monde entier se lè- » verait contre lui ! 1 »
« Le vertueux prélat, ne pouvant faire adopter le moyen qu'il venait de proposer, ouvrit alors un autre avis pour réfréner l'envie : 2 « JNous sommes trop peu nombreux , dit-il , pour » juger cette grande cause ; elle a besoin d'un plus mûr exa- » men. » Il demanda donc qu'Abélard fût reconduit par son abbé, qui était présent, au monastère de Saint-Denis, et que là les évèques et les plus savans docteurs étant convoqués en concile , il fût par eux statué ce qu'il serait convenable de faire. Le légat et l'assemblée se rangèrent à cet avis. — On allait célébrer la messe ; j'avais été mandé, poursuit Abélard, pour être averti de la résolution qui venait d'être prise. Mais lorsque mes ennemis sentirent que j'allais leur échapper si j'étais jugé ailleurs que sur le théâtre de leur influence , ils firent entendre à l'archevêque de Reims combien il serait ignominieux pour lui que cette cause fût enlevée à son ressort , et combien il serait dangereux de ne pas saisir cette occasion de me perdre.
» Sur-le-champ l'archevêque alla trouver le légat, et le légat, par sa pusillanime faiblesse, se vit réduit à consentir,
fjniversus obsistere mundus non posaeU * Invidiam refrenare*
ABÊLARD ET HÉLOISE. ïî
malgré lui , que , sans aucun examen préalable , mon livre fût condamné; que je vinsse, de ma main, le brûler en plein concile, et que je fusse condamné moi-même à une réclusion perpétuelle dans un autre monastère que le mien : « Il suffit, » disaient mes ennemis , pour proscrire le livre et son auteur, o que cet auteur ait eu la présomption de le lire dans ses éco- » les et de le donner à transcrire à plusieurs de ses disciples, » sans en avoir reçu le pouvoir ni du pontife romain ni de » l'Église. » Et ils ajoutaient que mon châtiment était devenu nécessaire pour effrayer quiconque serait tenté de m' imiter.
» Or, comme le légat était un homme simple et illettré, il trouvait tout cela concluant, et il se laissait mener par l'archevêque , comme l'archevêque se laissait entraîner par mes ennemis.
» L'évêque de Chartres s'empressa de venir me faire connaître ces machinations; ' il m'exhorta à montrer une résignation égale à la violence qui se manifestait contre moi : « Xe » douiez pas, me disait-il, que tant de haine ne tourne non » moins à votre avantage qu'à la confusion de vos ennemis. » Que l'idée de votre réclusion dans un monastère n'apporte » aucun trouble à vos esprits; le légat, qui agit avec con- » trainte , n'aura pas plutôt quitté cette ville qu'il vous ren- » dra la liberté. » Et c'est ainsi que, pleurant avec moi, le bon évêque cherchait à soutenir mon courage et à me consoler.
» Je fus soudain appelé : j'entrai dans le concile, et, sans discussion ni examen, on me força de jeter moi-même mon livre de la Trinité dans les flammes; tandis qu'il s'y consumait , au milieu du silence général , un de mes ennemis se mit à murmurer ces mots : « J'ai vu dans ce livre l'assertion impie » que Dieu le père est seul tout-puissant. »
» Et aussitôt le légat, trop ignorant, s'écrie : « On ne pour- » rait croire, même d'un enfant, qu'il errât à ce point, puis-
* Hœc machinamenta.
28 ABÉLÀÏtD ET HÉLOISE.
)) que la foi générale tient et confesse qu'il y a trois Tout- » Puissans. l »
— « Oui, dit soudain ironiquement le maître des écoles, » Terricus, car on lit dans le Symbole d'Athanase : El ccpen- » dant il n'y a point trois Toul-Puissans , mais un seul Tout- » Puissant ; et tamen non très Omnipotentes , sed unus
)) OiMNÏPOTENS. »
» Et tandis que Terricus était sévèrement réprimandé par son évêque, comme coupable d'irrévérence envers la majesté du légat, il reprit, avec une courageuse énergie, et comme se rappelant ces paroles de Daniel : « Ainsi, trop insensés en- » [ans d'Israël, vous n'avez point jugé; et, sans connaître la » vérité, vous avez condamné une fille d'Israël (Suzanne). » Revenez, s'écria-t-il , sur votre sentence. 8 Et voyez quel » juge vous avez établi pour défendre la foi et corriger Ter- » reur ; c'est celui qui, lorsqu'il devait juger, s'est condamné » par sa propre bouebe. 2 Délivrez donc aujourd'hui celui qui » est évidemment innocent, 4 comme jadis Suzanne fut déli- » vrée par Daniel de ses perfides accusateurs. »
» Alors l'archevêque de Reims se leva et donna cette interprétation adroite aux paroles hérétiques du légat: « Il est bien » vrai que Dieu le père est Tout-Puissant , que le Fils est Tout- » Puissant , que le Saint-Esprit est Tout-Puissant ; et celui qui » soutient le contraire erre manifestement et ne doit point être » écouté. Et maintenant, si vous le jugez convenable, il sera » bon que le frère (Abélard) expose sa foi devant nous, afin » qu'il soit approuvé ou im prouvé , ou corrigé s'il le faut. »
» Et comme je me levais pour exposer ma doctrine, mes ennemis crièrent: « Il suffit qu'il récite le Symbole d'Âlhanase: » nous n'avons pas besoin ici d'autres discours. » Or c'est ce
* Très omnipotentes esse.
* Sicfatui, fdii Israël , nonjudicantes neque quod\verum est cognoscentes , condemnastis filiam Israël. Revertemini ad judicium . (Dan., cap. xni, vers. Û8-Û9.)
* Qui cumjudicare deberet , ore se proprio condemnavit.
* Innoeentem patenter.
que tout enfant eût pu faire comme moi ; et on me présenta à lire le Symbole, comme s'il ne devait pas être dans ma mémoire. Je le lus au milieu de mes soupirs , de mes sanglots, de mes larmes; ' et aussitôt je fus livré, comme coupable et convaincu , à l'abbé de Saint-Médard , qui était présent , et entraîné pour être enfermé dans son monastère comme dans une prison. 2
» Et sur-le-champ le concile se sépara. »
Abélard avait alors quarante-deux ans.
Les historiens sont loin de rapporter ce qui se passa au concile de Soissons comme le raconte Abélard. L'abbé Fleury , qui a pourtant écrit vingt-neuf volumes in--4°sur les quinze premiers siècles de l'Église, ne donne que fort peu de détails, et s'excuse en disant qu'Abélard témoigne trop de passion pour être cru entièrement. Saint Bernard se contente d'écrire sommairement au cardinal Ives : « Il a été condamné à Soissons avec son livre, » devant le légnt de l'Église romaine. 3 » Ce laconisme du plus terrible ennemi d'Abélard ne doit-il pas être regardé comme la condamnation du concile qui le condamna? Cette réserve du saint le plus fougueusement éloquent de notre légende est très remarquable. Le silence est ici un témoignage : ce silence fut commandé sans doute par le blâme général qui atteignit le concile. Le motif qu'allègue l'historien Fleury , pour se dispenser de donner des détails qui, d'ailleurs, manquent dans les œuvres de saint Bernard ainsi aue dans les volumineuses collections des conciles, et qui se t ouvent seulement dans les écrits d'Abélard, ne paraît ni suffisant ni plausible. On a déjà vu, et l'on verra encore qu'Abélard n'a rien voulu cacher de ses fautes et des égaremenr. de sa vie; qu'il s'en accuse avec une énergie qui ne pouvait être exempte de franchise; et il est permis de croire que , dans ce qu'il a dit de ses ennemis t
1 Inter suspiria, singultus et lacrymas. a Tanquam ad rarcerem.
* Damnât us est Suessionecum opère suo , coram legato Romance Ec* ilesiœ.
comme dans ce qu'il a écrit de lui-même, il n'a point cherché à blesser la vérité.
Ainsi, assez généralement, on ignore encore comment Abé- Iard s'est peint tout entier lui-même, grâce aux opinions ennemies des Bénédictins, et grâce aux réticences des autres écrivains ecclésiastiques.
Bayle lui-même, qui a pu connaître les sources, «e donne , dans sa longue biographie d'Abélard, aucuns détails sur les singuliers événemensdu concile de Soissons, détails qu'il était si bien dans l'esprit de ce philosophe hardi de faire connaître. Et cependant Bayle remarque les omissions et même les erreurs qui se trouvent dans l'abrégé de la vie d'Abélârd, que Pasquier a inséré dans ses Recherches de la France, et il relève plusieurs de ces erreurs : car tel a été le destin de l'homme le plus remarquable du xne siècle, qu'on n'a encore sur lui, du moins dans notre langue , que des notions incomplètes, que des histoires partiales, avec beaucoup de réticences; ou des abrégés insuffîsans, quand ils ne sont pas infidèles ; ou des vies romanesques , dont le style ne vaut souvent pas mieux que le fonds. L'article d'Abélard est fautif dans Moréri, et Bayle y remarque dix grossières erreurs. Ce même article n'est pas plus satisfaisant dans tous les dictionnaires historiques , et, même dans la Biographie universelle, il laisse beaucoup à désirer.
Je reprends le récit que fait Abélard de ses calamités :
«L'abbé et les moines de Saint-Médard , se persuadant que j'étais confiné pour toujours au milieu d'eux, montrèrent une grande joie, et cherchèrent avec beaucoup de soin , mais en vain , à m'offrir des consolations. Dieu de justice ! ob ! de quel fiel mon âme était alors remplie! avec quelle amertume, infâme et furieux que j'étais, je t'accusais toi-même, répétant souvent celte plainte que saint Jérôme met dans In bouche du solitaire Antoine: « Dieu bon, où étais-tu ? » Jcsu bone, ubi iras? De quelle douleur j'étais enflammé! de quelle honte je me sentais confondu ! et quel désespoir égarait ma raison !.... Je ne pourrais exprimer aujourd'hui ce qu'alors je sentais. Je
comparais, avec ce que souffrait mon âme, ce que mon corps avait souffert, et je me regardais, parmi les hommes, comme étant de tous le plus misérable. La trahison de Fulbert me paraissait plus tolérable que ma nouvelle injure , et la plaie faite à ma renommée me touchait plus que celle dont m'affligea la
vengeance du chanoine car du moins j'avais mérité par
quelque faute * mon premier châtiment. Mais c'était par une droite intention , par un sincère attachement à la foi chrétienne que j'avais écrit mon livre: et une si grande violence était cependant exercée contre moi !
» Or il arriva, quand la renommée eut semé le bruit de ce qui s'était passé à Soissons, qu'un blâme général atteignit tous ceux qui avaient agi avec si peu de circonspection et tant de cruauté. Alors les membres du concile, n'osant défendre leur sentence, cherchèrent à en rejeter la faute les uns sur les autres. Mes ennemis mêmes se mirent à nier qu'ils eussent pris part à ma condamnation, et le légat romain détesta hautement la haine de ceux dont j'étais la victime. Peu de jours furent accordés par lui au ressentiment de mes ennemis, et, dans son repentir, il me retira de Saint-Médard pour me renvoyer à Saint-Denis.
» Mais j'allais trouver dans cette abbaye d'autres adversaires. La turpitude de leur vie et l'impudente immoralité de leurs discours, 8 que j'avais déjà reprises avec tant d'énergie, devaient m'exposer à de nouvelles persécutions : car je ne pouvais me taire devant des désordres qui augmentaient toujours. » Plus les censures d'Abélard étaient méritées, plus elles furent trouvées insupportables. « Peu de mois s'étaient écoulés, dit-il, lorsque le hasard vint offrir aux moines une occasion de me perdre.
» Un jour que, dans une leçon publique, se présentait à
1 Ex aliquaculpa.
8 V'dœ turpid" et impudens conversât io.
mes yeux un passage où Bède le vénérable { aans son exposition sur les Actes des Apôtres, soutient que Denis, dit YAréopayite, fut évêque de Corinthe et non d'Athènes, je me permis de remarquer, en passant, ce témoignage comme une autorité. Les Bénédictins, qui trouvaient cette opinion fatale à la dignité de leur abbaye , se récrièrent aussitôt, disant que Bède était le plus menteur des écrivains, l et qu'il fallait plutôt croire Hilduin, abbé de Saint-Denis, qui avait longtemps voyagé dans la Grèce pour assurer à son monastère et au patron de la France une gloire qu'il n'était pas en mon pouvoir de ruiner. Je répondis que l'autorité de Bède, dont les écrits étaient vénérés dans l'Église latine, me semblait préférable à celle d'Hilduin. Et alors on se mit à vociférer que ma présence avait toujours infesté l'abbaye ; 2 que j'insultais à tout le royaume de France , 3 en lui enlevant l'honneur d'avoir pour patron YAréopagite; et mes frères coururent me dénoncer à notre abbé. Celui-ci se réjouit de trouver un prétexte à de nouvelles persécutions : car il me craignait d'autant plus que ses désordres l'emportaient en infamie sur ceux des moines soumis à son gouvernement.
» Sur-le-champ un chapitre fut convoqué : je m'y rendis avec tous mes frères, et l'abbé menaça de me traduire devant le roi, comme coupable du crime de lèse-majesté, afin qu'il vengeât l'injure faite par moi à la gloire de son règne et F outrage qui touchait à sa couronne. 4 »
Bayle fait ici une réflexion qu'il n'est pas inutile de rappeler : « L'abbé de Saint-Denis, dit-il, se voyait en main un » prétexte de mêler aux accusations de fausse doctrine les » accusations de crime d'État, chose que ces messieurs ne » manquent jamais de pratiquer pour satisfaire sûrement leur
1 Dixerunt Bedam mendactssimum scriptorem.
* Quod semper monasterium illad nostrum infestaverim.
* Maxime toti regno.
* Ut de me vindictam sumeret , tanquam regni sui gloriam et coro* namei auferente.
D vengeance. » Et le célèbre critique ajoute en note : « C'est » un artifice dont on s'est servi tant de fois depuis que les » Juifs remployèrent contre Notre-Seigneur, qu'il est étran- » ge qu'on l'ose employer encore aujourd'hui. Ne devrait-on » pas craindre qu'une lâcheté aussi usée de vieillesse que » celle-là ne fût incapable de séduire! Non, on ne le doit pas » craindre; le monde est trop indisciplinable pour profiter » des maladies des siècles passés. Chaque siècle se comporte » comme s'il était le premier venu ; et comme l'esprit de per- » sécution et de vengeance a tâché jusqu'à présent d'iniéres- » ser les souverains dans ses querelles particulières , il tâchera » de les y mêler jusqu'à la fin du monde. »
Le crime d'Abélard était d'avoir avancé par hasard, dans une leçon et d'après le témoignage d'un pieux écrivain , que le patron de la France, premier évêque de Paris, pouvait ne pas être l'ancien membre de Y Aréopage, Denis, qui, converti par saint Paul, fut le premier évêque d'Athènes. Et quoique l'abbé Hilduin eût accrédité, dans le ixe siècle , l'opinion que YÂréopagite était venu siéger dans la capitale des Gaules, quoique les Bénédictins aient voulu défendre cette opinion dans les siècles suivans, on sait qu'elle est maintenant abandonnée, même dans les légendes, comme on peut le voir par le Bréviaire de Paris. Abélard avait donc connu , il y a huit cents ans, une vérité dont la manifestation pouvait passer, de son temps, pour un attentat à la majesté du trône, pour un crime de lèse-majesté ; une vérité qui est aujourd'hui démontrée, et qu'il serait ridicule de combattre. Et c'est ainsi que l'a civilisation, à mesure qu'elle s'avance, dépouille les siècles de leurs erreurs.
« J'eus horreur, dit Abélard, de la méchanceté de mes frères, il me sembla que le monde était conjuré contre moi; et, cédant aux conseils de quelques disciples qui virent mes dangers et eurent pitié de ma misère, je me sauvai de l'abbaye furtivement pendant la nuit et je cherchai un asile en Champagne, sur les terres du comte Thibaut, qui connaissait mes infortunes et détestait mes oppresseurs. »
Cependant, pour assurer son repos, Abélard se vit obligé, comme le fut depuis Galilée, de rétracter la vérité. Il écrivit à l'abbé de Saint-Denis que le premier évêque de Paris avait été contemporain des apôtres, et que, sorti de Y Aréopage, il était parti d'Athènes pour venir baptiser les Gaulois. Voilà ce que peut la violence contre la vérité; mais la violence passe avec une époque, et la vérité reste avec le temps.
Abélard s'était retiré en Champagne, auprès de Troyes, et avait été reçu, avec un joyeux empressement, dans un monastère dont le prieur était son ancien ami.
Quelque temps après, l'abbé de Saint-Denis, suivi de plusieurs moines de son conseil, vint visiter le comte de Champagne. Abélard et le prieur invitèrent ce prince à employer son intervention pour que l'abbé déliât le religieux fugitif de son obédience, et lui permît de vivre clauslralement dans le monastère qu'il lui plairait de choisir. Mais l'abbé et son conseil pensèrent que ce serait un grand déshonneur pour l'abbaye de Saint-Denis si Abélard, qui, après sa conversion, l'avait choisie pour asile, comme étant le monastère qu'il jugeait le plus célèbre, se retirait maintenant dans un autre qu'il semblerait préférer. L'intervention du comte ne servit donc qu'à rendre la situation d' Abélard plus fâcheuse. L'abbé menaça de l'excommunier s'il ne se hâtait de regagner le cloître de Saint-Denis. Il défendit au prince, sous la même peine, de le garder dans ses Etats; et il sembla n'avoir fait ce voyage que pour obtenir du comte de Champagne l'extradition du malheureux réfugié.
» Mais peu de jours après, dit Abélard , cet abbé (dont la vie était infâme, et qui se nommait Adam) mourut dans son obstination. Alors, accompagné de l'évêque de Meaux, j'allai trouver son successeur, et nous lui demandâmes la grâce qui m'avait été refusée ; mais le nouvel abbé se montra peu disposé à l'accorder. Alors , mes amis et moi , nous nous adressâmes au roi en son conseil , et j'obtins enfin ce que je désirais.
Élienne de Garlande , maître d'hôtel du roi, et l'un de ses ministres, demanda familièrement à l'abbé de Saint-Denis pourquoi il voulait me retenir malgré moi , tandis que de l'opposition de mon genre de vie avec celle de ses moines , avec la sienne même, il ne pouvait résulter que beaucoup de scandale sans aucune utilité.
» Je savais qu'on regardait , dans le conseil du roi , les désordres de l'abbaye de Saint-Denis comme rendant plus faciles la soumission des moines et les moyens d'en tirer de l'argent. C'est ce qui , dans mon opinion , devait aider au succès de ma demande, et je ne me trompai pas. Mais afin que Saint-Denis ne perdît pas la gloire 1 de m'avoir possédé exclusivement, il fut décidé et convenu , en présence du roi et de ses ministres , que la permission de me choisir une solitude ne m'était accordée qu'à la condition de ne me soumettre à la règle d'aucun autre monastère.
» Je me retirai donc près de Provins , dans un désert que j'avais déjà visité ; et là, sur un terrain dont la concession me fut faite par ses possesseurs , je construisis , avec le consentement de l'évêque , un oratoire fait de roseaux et de chaume , que j'appelai Y Oratoire de la Trinité. Je n'avais qu'un seul clerc avec moi, et je pouvais chanter avec le prophète : J'ai fui, je me suis éloigné, et j'ai habité dans la solitude. 2 »
Tels furent, dans cette cabane de chaume et de roseaux , bâtie sur les bords de l'Arduzon, à une lieue de Nogent-sur-Seine, les commencemens de la fameuse abbaye du Paraclet , vers l'an 1131.
Àbélard avait alors un peu plus de cinquante ans , et depuis qu'en se retirant du monde il avait voulu lui enlever HéloïseJ c'est à dire depuis dix à douze ans, il n'a pas encore parlé d'elle, il ne Ta pas même nommée en poursuivant la confession de sa vie , il ne Ta pas vue une seule fois , il ne lui a écrit aucune lettre!....
* Gloriationem.
* Ec£a étteu^avi fugietis , ci mansi in solitudine. (Ps. lîv.)
«Lorsque, poursuit-il, mes disciples connurent ma retraite, on les vit de toutes parts accourir, quittant les villes et les châteaux pour se construire d'humbles cellules dans mon désert. On les vit abandonner des couches de duvet pour des lits de feuillages, les tables où ils étaient assis pour des tertres de gazon, et des mets délicats pour de grossiers herbages. C'est ainsi, comme le dit saint Jérôme, 1 qu'on avait vu les philosophes de l'antiquité fuir les cités, les jardins et les riches campagnes où le doux ombrage , le concert des oiseaux , la fraîcheur des fontaines, le ruisseau murmurant ponvaient charmer l'œil et l'oreille , séduire les sens et amollir la vertu. C'est ainsi que les disciples de Pythagore , amans de la solitude , vivaient dans le désert. C'est ainsi que le riche Platon , quand il eut vu Diogène fouler d'un pied fangeux ses magnifiques tapis, transporta son école hors d'Athènes, dans l'Académie, qui alors était un lieu solitaire et même mal sain, 2 afin que ses disciples, vainqueurs des passions, et oubliant les jouissances de la vie, ne connussent plus d'autre volupté que celle de ses leçons. C'est ainsi , dit encore , dans sa quatrième lettre à Rustique, le même Jérôme , c'est ainsi que les fils des prophètes vivant en solitaires dans des cabanes, sur les bords du Jourdain, se nourrissaient de farine d'orge 3 et de racines , loin du tumulte des villes et des passions humaines.
» Mes disciples , en construisant leurs petites cellules, 4 sur les bords de TArduzon, ressemblaient plutôt à des ermites qu'à des écoliers; mais plus leur nombre allait croissant , plus leur vie était dure et sévère , et plus mes ennemis semblaient voir leur honte s'étendre avec ma gloire. Bientôt, selon l'expression de Quintilien, l'envie vint me trouver dans ma refaite. 5 « Que nous a servi de le persécuter ? disaient mes ad»
1 Contra Jovinianum, lib. k, &
* Pestilentem.
Polenta.
* Casulas*
* Latent em invenlt inviâtâ,
» versaires. Nous n'avons fait que rendre son nom plus écla- » tant. Ses disciples, renonçant à toutes les aisances de la vie f) pour se rendre volontairement misérables, accourent en t foule et peuplent son désert ! et le voilà qui entraîne le o monde après lui ! l 9
» Cependant c'était la pauvreté intolérable qui m'avait forcé de rouvrir mon école. Je ne pouvais me livrer aux rudes travaux de la terre ; j'aurais rougi de mendier mon pain : j'eus donc recours à l'art qui m'était connu , et la nécessité me fit substituer à l'œuvre des mains l'office de la langue. 2 Mes disciples vaquaient à la culture des champs, à la construction des cellules; et , pour qu'aucun soin domestique ne me détournât de l'étude, ils s'occupaient seuls de tout ce qui concernait la nourriture et l'habillement.
» Bientôt les cellules devinrent insuffisantes pour les loger, et ils commencèrent à élever régulièrement, en pierre et en charpente, un grand monastère. Et comme, dans mes malheurs et dans mon désespoir , j'avais trouvé au milieu du désert cet asile et du repos, avec un peu d'allégeance à ma misère, je changeai le nom de Trinité que j'avais donné à mon oratoire en celui de Paraclet (mot qui signifie esprit consolateur).
» Mes ennemis cherchèrent, jusque dans cette invocation, un prétexte à leurs calomnies : ils criaient , avec violence , qu'il n'était pas permis de dédier spécialement une église au Saint- Esprit, à l'exclusion de Dieu le père ; et que , suivant l'antique usage , les temples ne pouvaient être consacrés qu'à Jésus seul ou à la Trinité. Ils ne pouvaient appuyer leur calomnie que sur l'erreur, qui ne distingue point entre le Paraclet etV Esprit du Paraclet, tandis que, d'après l'Évangile, le nom de Paraclet ou de soutien est donné à chaque personne de la Trinité. »
Ici Abélard se livre longuement à des distinctions théologiques avec la dialectique du temps et la subtilité de son école. 11 remarque, d'ailleurs, que le Saint-Esprit a, dans l'Église,
1 Ecee mundus totus post eum abiit.
9 Pro labore manuum ad officium linguœ compulsas sum.
58 ABÉLARI) ET HÉLOISE.
la fête de son avènement (le jour de la Pentecôte), comme le Christ a celle de sa naissance (le jour de Noël). On peut remarquer aussi , comme une singularité , que Dieu le Père , de qui procèdent le Fils et le Saint-Esprit, n'a dans la chrétienté ni temples ni autels qui lui soient exclusivement consacrés, tandis que le Christ, l'Esprit Saint et la Trinité ont des églises qui leur sont dédiées, et qu'il en est un si grand nombre sous Tinvocation de la Vierge, des Apôtres et des Saints. Ajoutons que si partout on chante : Gloire an Père ( Gloria Palri) , cependant le clergé ne se découvre et les fidèles ne s'inclinent que lorsque le nom du Christ est prononcé. Il serait difficile de donner une explication satisfaisante de cette exclusion de Dieu le Père, non du culte des chrétiens , mais de la vénération particulière qui lui est due.
Abélard poursuit ainsi sa confession :
« Tandis que je me cachais dans la solitude , la renommée faisait voyager mon nom dans le monde, et toutes ses voix , semblables à l'écho de la fable, 1 répétaient ce nom en tous lieux. Mes anciens ennemis, vaincus et méprisés, me cherchèrent des adversaires plus redoutables. Ils suscitèrent contre moi deux apôtres nouveaux, dont l'un se vantait d'avoir fait revivre la règle des chanoines réguliers , dont l'autre se glorifiait d'avoir réformé la vie monastique. »
Ces deux hommes étaient saint Norbert et saint Bernard,
« Ils m'attaquèrent si impudemment 2 dans leurs prédications, qu'ils réussirent enfin à me rendre méprisable aux yeux de certains évêques et de plusieurs seigneurs. Ils répandirent tant de sinistres blâmes sur ma doctrine et sur ma vie, que mes principaux amis s'éloignèrent de moi, et que ceux qui me conservaient encore quelque chose de leur ancienne affection ne négligèrent rien pour la dissimuler, tant était puissante la crainte qu'inspiraient mes ennemis ! »
Et tant est ancien cet avilissement de certains hommes qui
* Ovide, Mêtamorplu, livre ïïî, s Impudentcr.
A.BÉLARD ET HÉLOISE. 39
renieraient tous leurs amis et Dieu lui-même , si Dieu et leurs amis tombaient dans la disgrâce du pouvoir.
«Frappé de cette foudre soudaine, stupéfait, je m'attendais à être traîné dans les conciles comme hérétique, et s'il est permis de comparer la puce au lion, et l'éléphant à la fourmi,1 je me voyais poursuivi par mes ennemis avec la même fureur que les évêques ariens poursuivirent saint Athanase ( en l'accusant au concile de Tyr de viol, de meurtre et de magie). Souvent, Dieu le sait, je tombai dans un désespoir si grand que, ne pouvant trouver la paix parmi les chrétiens , je méditai d'aller la chercher dans les contrées où l'Évangile n'avait pas encore été porté, et de vivre chrétiennement parmi les ennemis du Christ. Je me flattais de les trouver d'autant plus favorables que la réputation d'impiété , qui me poursuivait, écarterait leurs soupçons et les disposerait à croire plus facilement que j'inclinais vers leur idolâtrie.
» Tandis que j'étais sans relâche affligé de ce trouble de mon esprit , l'abbaye de Saint-Gildas de Rhuys, 2 dans le diocèse de Vannes, perdit son chef et je fus élu son successeur d'une voix unanime. Le comte de Bretagne donna son consentement et obtint sans difficulté celui de l'abbé de Saint-Denis, qui n'avait pas cessé d'être mon supérieur. Ainsi, comme
XJt de pulice ad leonem, de formica adelephantem. 8 Saint-Gildas, promontoire sur la côte méridionale de la Bretagne, entre la Loire-Inférieure et la Vendée, sur une mer orageuse et fertile en naufrages. « Ici, dit Pitre Chevalier, une anse abritée du vent par un rempart de roche feuilletée , forme un étang solitaire et tranquille , à deux pas d'une mer en furie; là, des rochers à fleur d'eau semblent autant de phoques endormis près du rivage ;... plus loin, le sol présente une gueule béante au flot qui s'y précipite en grondant pour en ressortir aussitôt , rejeté à gros bouillons dans l'abîme. Ailleurs s'échancrent des golfes inattendus, vastes morsures du vieil Océan dans sesjourgde *»* 1ère. » ( Le *si« *«.«"»«< -G Udas Simple. Histoire. )
jadis chez les Romains, l'envie avait chassé saint Jérôme en Orient , l'en vie , chez les Français, me chassait en Occident. J'avais voulu aller vivre parmi les infidèles, et je tombai chez des moines pires que les païens. * Dieu m'est témoin que je n'aurais jamais accepté la crosse abbatiale de Saint-Gildas , s'il n'avait point fallu me soustraire à la rage et à l'oppression de mes ennemis.
» J'allais habiter un pays barbare dont la langue m'était inconnue. La vie des moines était affreuse et indomptable. 2 Les portes de l'abbaye n'étaient ornées que de pieds de biche, d'ours, de sanglier. Les moines n'avaient d'autre signal pour se réveiller que le bruit des cors et des chiens de meute aboyans. Les habitans étaient cruels et sans frein. Je ressemblais à celui qui , pour éviter le glaive, se jette dans un précipice, et qui, pour échapper un moment à la mort , court vers une autre mort. Je n'avais plus pour horizon que TOcéan : la terre ne présentait plus d'espace à ma fuite. Aussi répétais-je souvent, dans mes prières, ces paroles du Psalmiste : « Dans » les angoisses de mon cœur, j'ai crié vers toi des confins de » la terre. 3 »
» L'indiscipline des moines de Saint-Gildas me tourmentait nuit et jour, et je crois que maintenant les dangers auxquels furent exposés et mon corps et mon âme ne sont plus ignorés de personne. Je voyais bien que, si je voulais ramener ma congrégation à une vie régulière, ma mort était inévitable, 4 et que si je tolérais tant de dérèglemens, ma damnation n'était pas moins certaine.
» Un seigneur puissant , tyran de cette contrée , avait profité de l'extrême licence des moines pour subjuguer l'abbaye. Ses vexations étaient nombreuses et accablantes : il levait des
1 Gentibus longe sœviores atque pejares.
* Turpis atque indomabilis illorum monachorumvita omnibus (ère notissima.
* A finibus terrœ ad teclamavi,dum anxiaretur cor meum. (Ps. 60.)
* Me virere non posse.
tributs sur les moines comme s'ils avaient été des Juifs. Ces moines, n'ayant plus rien en communauté, me pressaient de les secourir dans leurs nécessités quotidiennes. Chacun d'eux employait ce qu'il avait d'argent, dans sa bourse particulière, à soutenir ses concubines, à nourrir ses fils, ses filles, i et tous se riaient de ce que je souffrais de n'en pouvoir faire autant. 2 lis volaient ; 3 ils emportaient de l'abbaye tout ce qu'ils pouvaient, et semblaient vouloir me forcer ou à les laisser faire, ou à me retirer.
» Toute cette terre était barbare, sans mœurs, sans lois , et il ne s'y trouvait aucun habitantdont je pusse invoquer l'appui. Au dehors de l'abbaye , j'étais, sans relâche, opprimé par le tyran et par ses satellites ; au dedans, les moines ne cessaient de me tendre des embûches, et je pouvais dire comme l'Apôtre : « Au dehors , les combats ; au dedans, les frayeurs. 4 »
» Je considérais avec douleur quelle inutile et misérable vie était la mienne ; combien je vivais sans fruit pour les autres et pour moi-même. Je me laissais aller au désespoir en me rappelant que ce que j'avais fui valait mieux que ce que j'avais cherché. Et, regardant presque comme nulles mes premières peines, je disais souvent avec de longs soupirs : « J'ai mérité » ce que je souffre , puisque j'ai pu quitter le Paraclet, c'est à » dire le consolateur, et que, dans mon désir d'échapper à des » menaces vaines peut-être, je me suis précipité dans des pé~ » rils certains. »
Cette description rappelle , en quelques uns de ses traits , celle que fait Ovide , dans ses Tristes et dans ses Ponliques , du lieu de son exil chez les Tomitains, peuple féroce qui habitait, au nord, les confins de l'empire. De fréquentes citations du plus malheureux des poètes latins font connaître (et qui pourrait s'en étonner?) qu'il avait été beaucoup lu par
*Ut concubinas suas cumfiliis et filiabus sustentarent. 'Gaudebantme super hoc anxiaru 'Furabantur.
*Foris pugnœ , intus timorés. (I. Corinth., 1.)
xVbélard. Mais s'il y a quelque ressemblance dans les infortunes de ces deux illustres écrivains, on peut en trouver une seconde mieux caractérisée dans leur manière de peindre ce qu'ils ont souffert. L'un et l'autre ont su allier beaucoup d'esprit au sentiment, sans ôter à ce dernier sa puissance, qui semblait devoir s'affaiblir dans la recherche et dans l'affectation. Ovide et Abélard sont trop indulgens à leur génie; ils aiment a épuiser, dans des tours successifs et divers, une même pensée ; et quoique , dans cette analyse de l'ouvrage le plus important d'Abélard, j'aie souvent supprimé ce que le texte a de redondant, j'ai cru devoir quelquefois le conserver, pour qu'on pût juger mieux, dans le premier auteur du xi!e siècle , sa manière de composer et d'écrire.
Et déjà l'on comprendra facilement, après avoir vu ce que rapporte Abélard des désordres du clergé, de l'ignorance hérétique d'un légat, des passions peu charitables de plusieurs évêques et de deux saints, de la vie infâme des religieux de Saint-Denis et de Saint-Gildas (tableau singulier et remarquable des mœurs dans le xne siècle), pourquoi les Bénédictins, si grands éditeurs, n'ont point cherché à publier les œuvres d'un écrivain qu'ils regardaient comme leur ennemi ; pourquoi tout ce qu'ont écrit de lui, jusqu'à nos jours, d'autres moines et tous les auteurs ecclésiastiques, est altéré, tronqué, défiguré ; et l'on voit quel intérêt nouveau peut présenter Abélard peint par lui-même.
Après avoir dit que, depuis sa retraite du Paraclet, cet asile pieux pouvait à peine suffire, par sa pauvreté, aux besoins d'un seul homme, Abélard ajoute :
« Mais ce véritable Paraclet ne tarda pas à porter, au milieu de mes peines, une grande consolation. Il arriva que l'abbé de Saint-Denis (c'était alors le célèbre ministre Suger), faisant valoir quelque antique droit de son abbaye sur le monastère d'Argenteuil , où notre sœur en Jésus-Christ, ph»t<H
ABÊLARD ET HÉLOïSE. 43
que notre épouse, avait pris le voile, fit l'acquisition de ce monastère d'une manière ou d'autre , i et chassa violemment 2 toutes les religieuses dont notre compagne était prieure, et qui se dispersèrent en divers lieux.
» A cette nouvelle j'accourus du fond de la Bretagne : j'invitai Héloïse et celles de ses compagnes qui voudraient la suivre à se retirer au Paraclet. Je leur fis don de ce monastère et de toutes ses dépendances. L'évêque donna son consentement, et bientôt le pape Innocent II confirma cette donation et y ajouta des privilèges. La vie de ces religieuses fut d'abord pauvre et difficile; mais dans une année les biens du monastère reçurent plus d'accroissement que je n'eusse pu leur en procurer si j'y étais resté un siècle tout entier. Dieu le sait , plus les femmes sont faibles , plus leurs besoins trouvent des cœurs compatissans; et leur vertu n'est pas moins agréable aux hommes qu'elle ne Test à Dieu.
» Or, notre sœur, qui l'emportait sur toutes ses compagnes, avait reçu du ciel le don de plaire aux yeux de tous. 3 Les évoques l'appelaient leur fille, les abbés leur sœur, les laïques leur mère. Tous admiraient sa piété, sa prudente sagesse , sa patience qu'accompagnait une douceur incomparable. Elle se montrait rarement aux regards des hommes; et plus elle aimait à se livrer, dans sa cellule, à la prière et à la méditation, plus au dehors on demandait sa présence, plus on désirait de la voir et de l'entendre. »
Ce que va ajouter Abélard fera voir que sa vie fut traversée par toutes les infortunes.
« Or, tous les voisins du Paraclet m'accusaient, avec véhémence, de ne pas secourir la pauvreté du monastère, comme je le pouvais et le devais , comme du moins il m'était facile de le faire par mes prédications : je commençai donc à revenir plus souvent au Paraclet, afin de pourvoir, d'une manière ou d'autre , à ses besoins,
* Quoeumque modo.
* Violenter.
* In oeuf* '.mniuwu
te ABÉLARD ET HiiLOISE.
» Mais bientôt on entendit murmurer l'envie ; et les actes d'une charité sincère furent regardés impudemment i comme d'anciens penchans d'une vie dépravée. On disait que j'étais venu tourmenté de désirs mal éteints ; que je n'avais pu et que je ne pourrais jamais supporter l'absence de celle que j'avais aimée.
» Souvent alors je me rappelai ce que saint Jérôme , se plaignant de ses faux amis, écrivait à Asella : 2 « On ne m'ob- » jecte que mon sexe. Mais cette objection n'aurait jamais été » faite si Jérôme ne fût parti pour Jérusalem avec sainte
» Paule Avant que je l'eusse connue, le bruit de mes étu-
» des remplissait la ville de Rome ; j'étais , au jugement de
» tous, digne du souverain pontificat Mais il faut que je
» trouve le chemin du ciel par la bonne et par la mauvaise re- » nommée. 3 »
» Je me sentais consolé en réfléchissant que l'envie n'avait pas épargné ce grand homme , et je disais : g 0 si mes enne- » mis trouvaient encore en moi un semblable fondement à » leurs calomnies , combien je serais opprimé de leurs détrac- » tions ! Et maintenant que le pouvoir d'être coupable m'a été » ravi par la miséricorde divine, * comment, la faculté du » crime ayant été ôtée , le soupçon du crime peut-il rester » encore ? Quelle est donc cette accusation si impudente et si » nouvelle ? 5 »
» Ne sait-on pas que , dans l'Orient, la chasteté des femmes est confiée à la garde des eunuques? N'est-ce pas ce que Y Histoire Sainte raconte d'Eslher et des autres femmes du roi Assuérus? Ne lit-on pas, dans les Actes des Apôtres, que le puissant Eunuque 6 de la reine Candace était son trésorier général, et que l'apôtre Philippe , conduit par un ange , le convertit et
* Impudent issimè.
* Lett. 99.
* Per bonam et malam famam.
4 Divinâ miser icordiâ.
' Qaœtàm impudens hœccriminatio novissimaf
* Potentem Eunuchum.
!e baptisa? Ces sortes d'hommes ont été élevés en crédit par des reines vertueuses , et admis d'autant plus familièrement a îeurs entretiens que tout soupçon se trouvait naturellement écarté. Et ne lit-on pas dans Y Histoire Ecclésiastique i que ce grand philosophe chrétien , Origène, voulant instruire les femmes dans la sainteté de sa doctrine , sans aucun danger pour sa vertu, se fit lui-même le traitement qui m'avait été infligé ? 2 Cependant je pensais que la miséricorde divine me fût plus propice 3 qu'elle ne l'avait été à Origène : car Origène agit avec peu de discernement , et tomba dans un crime qui n'était pas léger , k tandis que je fus atteint par le crime d'un autre , et que, surpris dans un profond sommeil, la douleur fut subite , sans durée , 5 et je sentis à peine la main qui me frappait. 6
» Mais combien je souffre plus aujourd'hui de mes calomniateurs que je ne souffris alors de mes assassins ! et combien ce que l'envie a retranché de ma renommée m'est un plus grand supplice que ce que j'avais senti des blessures du corps ! 7 car il est dit , dans le vingt-deuxième proverbe de Salomon : « Une bonne renommée vaut mieux que de grandes » richesses. 8 » Et on lit , dans le cinquante-deuxième sermon de saint Augustin : « Que celui qui , se reposant sur sa con- » science , néglige sa réputation , est un homme cruel. 9 Nous » devons , dit-il avec l'apôtre , 10 chercher à faire bien , non » seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes. » Et il ajoute : « La conscience et la réputation sont deux choses :
f Eusèbe, liv. VI.
9 Sibi ipsi manus intuiisse.
* Magis propitiam.
* Non modicum crimen.
■ Pœnâ breviore ac suùitâ,
*Nihil pcenè sentirem.
1 In corporis diminutione.
' Melius est nomen bonum quàm divitiœ mult&.
* Crudelisesl.
'■ Saint Paul, Rom., 12.
i) la conscience pour toi , la réputation pour ton prochain. 1 » » Mais qu'aurait dit l'envie qui me poursuit, si elle avait vu le Christ et les apôtres, et les prophètes et les saints Pères, quoique hommes complets, 2 vivre, converser avec des femmes, et les associer à leur mission et à leurs travaux? Saint Augustin ne démon tre-t-il pas, dans son livre, {"Ouvrage des Moines , 3 que les femmes étaient les compagnes inséparables de Jésus et des apôtres? « Les femmes, dit-il (chap. iv) , al- » laient avec eux et pourvoyaient à leur subsistance, afin » qu'ils ne manquassent point de la nourriture terrestre dont » ils avaient besoin. On voit, dans l'Évangile de saint Luc, 4 » que Jésus-Christ allait évangélisant dans les villes et dans » les campagnes, suivi de douze disciples et de femmes pur- » gées de tout esprit immonde et de toute faiblesse humaine : 5 » c'étaient Marie-Madeleine , qui avait été délivrée de sept dé- » nions; 6 Jeanne, femme de Chusa, intendant de la maison » d'Hérode ; Suzanne et beaucoup d'autres 7 qui les assis- » taient de leurs biens. »
Abélard cite ensuite le pape saint Léon , mort dans le milieu du xie siècle (1054) , qui, dans son Épître contre Parménien, dit : « Nous professons pleinement 8 qu'il n'est point permis à » l'évêque, au prêtre , au diacre , au sous-diacre de négliger sa » femme pour cause de religion, 9 et de lui refuser des alimens » et des habits : mais qu'il doit s'abstenir de vivre avec elle » charnellement. 10»
Ainsi, d'après le pape saint Léon , les prêtres et les évêques pouvaient être encore mariés dans le xie siècle.
1 Conscientia tibi , fama proximo.
2 Corporc integros.
1 De opère monachorum.
* Chap. vni, versets 2 et 3.
6 Curatœ à spiritibus immundis et infirmât ib us. 6 De qua septem dœmonia exierant.
' Aliœ muttœ.
■ * Omnino profitemur.
5 Pro priant uxorent causa religlonis aojicere cura sua* M Cum illâ carnaliter jaceant.
ABÉLA11D ET HÉLOISE. £y
Après avoir cité quelques autres passages de l'Évangile, Abëlard rapporte ce que dit saint Jérôme * du moine Malchus, qui vivait avec sa femme dans la même cellule. Mais cet anachorète était un vieillard 2 et sa femme une vieille. 3 « On les » eût pris, ajoute saint Jérôme, pour Zacharie et Elisabeth : » mais saint Jean n'était pas au milieu d'eux. »
a Les saints Pères , poursuit Abélard , n'ont-ils pas établi et dirigé des monastères de femmes ? » Il cite encore l'exemple des sept diacres institués par les apôtres , et à chacun desquels il était permis d'avoir une femme pour épouse. D'autres passages des Livres Saints lui servent à établir que les femmes sont trop faibles pour pouvoir se passer de l'appui des hommes. Mais il s'élonne que des abbesses et des abbés aient été soumis à la même règle, puisqu'il s'y trouve diverses fonctions qui ne peuvent être remplies par les unes comme par les autres. Il s'étonne surtout de voir, en certains lieux, par un renversement de Tordre naturel, des abbesses dominer sur les pasteurs du peuple, qui pourraient être entraînés au désordre d'autant plus facilement qu'ils sont placés dans leur dépendance, et qu'elles peuvent rendre leur joug plus pesant : car , comme le dit Juvénal , dans sa sixième satire : « Rien » n'est plus insupportable qu'une femme riche. »
Intoler abiîius nihil est quàm fœmina dives.
Abélard fait ici allusion à l'ordre de Fontevrault, alors nouvellement fondé par le bienheureux Robert d'Arbrissel, et dont l'abbesse avait sous sa dépendance suprême , non seulement les chapelains, les directeurs, les confesseurs, mais aussi plusieurs monastères d'hommes, dont le gouvernement lui était dévolu.
Nous voici arrivés au quinzième et dernier chapitre des Mé-
• Vita Malclu.
• Senex.
• Anus.
46 ÀBÉLARD ET HÉLOISE.
moires d'Àbélard. îl nous apprend que , malgré les calomnies répandues contre lui, il faisait de fréquens voyages au Paraclet, et qu'il venait s'y retirer, comme dans un port, pour se mettre à l'abri des tempêtes de Saint-Gildas.
« Toujours traversé par Satan, je ne pouvais, dit-il, trouver ni où me reposer, ni même où vivre. J'étais errant et fugitif, comme Caïn maudit de Dieu. J'avais plus à souffrir de mes enfans ( c'est ainsi qu'il appelle les moines brigands de son abbaye) que du tyran qui nous opprimait tous. Lorsque, revenant du Paraclet , j'approchais de Saint-Gildas, j'avais tout à redouter de l'ennemi extérieur et de sa violence ; et, lorsque j'étais entré, d'autres ennemis plus terribles étaient en ma présence, et j'avais à soutenir incessamment leurs embûches et leurs machinations. 1 0 combien de fois ils ont tenté de se défaire de moi par le poison ! 2 C'est ainsi, comme le rapporte Grégoire-le-Grand ,3 que saint Benoît fut traité par ses compagnons : ce qui l'obligea de fuir pour sauver sa vie. Ce grand exemple semblait m'instruire à l'imiter, afin de ne point paraître, dans ma témérité, tenter Dieu même, et me rendre, pour ainsi dire, en restant au milieu des dangers, complice de ma mort.
» Je devais veiller sans cesse à mes alimens , à ma boisson. Us cherchèrent à m'empoisonner jusque sur l'autel, et le calice fut par eux rempli d'un affreux breuvage. k
» Un jour que le comte de Bretagne étant malade, je vins à Nantes le visiter, un frère du couvent, que j'avais amené, me servit quelques alimens ; et , comme je ne songeais pas encore à manger, un moine qui m'avait accompagné goûta de ces mets perfides et fut frappé de mort. Le frère servant prit soudain la fuite, et l'atrocité des moines de Saint-Gildas fut publiquement manifestée. Ils avaient gagné ce misérable,
* Machinamenta.
1 Veneno.
• Liv. n, Dial. , ch. 3.
*/n ipso altaris sacrifwio... veneno immisso calici.
pensant qu'éloigné de leur présence, je serais moins sur mes gardes.
» Je voulus enfin me soustraire à tant de dangers : je me retirai, avec quelques uns de mes frères, dans des cellules qui n'étaient pas assez distantes de l'abbaye. Les moines payèrent des voleurs pourm'attendre sur les roules et pour m'assassiner.
» Or, tandis que ma vie était travaillée de tant de périls, je fis une chute de cheval si violente que j'eus l'épine dorsale brisée, entre la tête et les épaules, et je souffris beaucoup plus de cette blessure que de celle qui a fait tant de bruit.
» Enfin je fus forcé de recourir à l'excommunication contre la révolte indomptable des moines de Saint-Gildas. Je forçai ceux que je devais le plus redouter, de promettre publiquement et de jurer qu'ils sortiraient du monastère et qu'ils renonceraient à troubler ma vie. Mais ils violèrent avec impudence la foi qu'ils m'avaient donnée et leurs sermens publics. Le pape Innocent envoya un légat qui , en présence du comte de Bretagne et des évêques, fit prêter le même serment qu'ils avaient violé , et d'autres encore. »
On voit quelle était la puissance des moines dans le xne siècle : il fallait, pour contenir un seul monastère, la présence d'un légat de Rome, d'un souverain et de plusieurs évêques ! « Les moines les plus mutins de Saint-Gildas furent chassés de l'abbaye , et je vins en reprendre le gouvernement ; mais je trouvai les moines qui étaient restés pires encore * que ceux qui avaient été expulsés. Ce ne fut plus par le poison ,2 ce fut par le glaive 3 qu'ils attentèrent à mes jours. J'eus beaucoup de peine à me sauver, protégé par un seigneur du voisinage, qui vint me soustraire au fer levé des assassins et qui me conduisit dans son manoir. »
Ici finit, pour les faits biographiques, la relation d'Abélard : il l'écrivit dans son nouvel asile, lorsqu'il eut fui le poignard
1 Pejores. • * Non de veneno.
' Dcgladu».
des moines de Saint-Gildas. Mais il était loin d'être rassuré, il parle avec terreur des dangers qu1 il croit le menacer encore. Un assez grand nombre de citations de l'Écriture et des Pères sur les épreuves de l'adversité, sur la résignation du chrétien, sont terminées par ces paroles de l'Oraison Dominicale : « Seigneur, que votre volonté soit faite! »
Cette relation de ce qu'Abélard appelle ses calamités , * fut adressée par lui , comme on Ta vu , à un ami qu'il ne nomme pas, mais qu'il appelle son frère bien-olmé, dileclissime frater. Il paraît que cet ami avait aussi connu les grandes peines de la vie, puisqu'Àbélard commence et achève son récit par cette même réflexion : « J'ai voulu que le tableau de mes in- » fortunes vous fît voir , si vous les comparez aux vôtres , » que les vôtres sont nulles ou légères , 2 et vous engager à » les supporter avec plus de courage. » Ceci est encore une imitation d'Ovide. 3 Lorsqu'Hippolyte, ressuscité, fait à la nymphe Égcrie le récit que Racine a mis dans la bouche de Théramène, il commence par dire : « Jetez les yeux sur mes » malheurs, les vôtres vous paraîtront plus faciles à supporter.»
ÂUorumque respice casus , Mitiùs ista feres.
Une copie de cette lettre , ou plutôt de ces Mémoires , tomba , comme par hasard , entre les mains d'Héioïse. Leur lecture fit sur elle une impression profonde et rendit à son amour sa première exaltation.
Elle écrivit à son ancien amant; et cette lettre est la première que le temps destructeur ait conservée dans le nombre de celles qu'elle dut tracer avant cette époque, surtout peu-
1 Calamitatum mearum.
1 Nullas aut modicas.
Sfétamorph., liv. xv.
liant son long séjour auprès de la sœur d'Abélard, lorsqu'elle était allée cacher sa grossesse et ses couches dans un village obscur de l'ancienne Àrmorique.
Ainsi, fixons d'abord, comme un fait historique , qu'il ne reste aucune lettre d'Abélard, aucune lettre d'Héloïse qui remonte au temps de leurs amours, et que celles qui ont été conservées sont postérieures de douze ou treize ans à leur cruelle séparation. Héîoïse avait été onze ans religieuse ou prieure du couvent d'Argenteuil ; elle était, depuis deux ou trois ans, abbesse du Paraclet, lorsqu'elle écrivit cette lettre que Pope et Colardeau n'ont ni traduite, ni toujours imitée, mais où ils ont trouvé d'heureuses inspirations. Ils ont voulu accommoder aux mœurs du xvrae siècle les passions, les senti-mens et le langage qui , dans le xne , avaient moins de délicatesse, mais plus d'abandon, de force et d'énergie.
La suscription de la lettre d'Héloïse est singulière, la voici :
A son seigneur cl à son père, sa servante et sa fille, sa femme et sa sœur: à Âbélard Hêloïse. *
Cette suscription semblerait présenter l'idée d'un double inceste dans les mots femme, fille et sœwr, si elle n'était conforme au style mystique et au spiritualisme de ce temps.
Héloïse commence par annoncer à son cher époux 2 qu'elle a lu la relation de ses malheurs. « Je l'ai lue , dit-elle , avec d'autant plus d'ardeur 3 que celui qui l'a écrite et que j'embrasse 4 m'est plus cher, 5 et afin de me dédommager, en quelque sorte , de la réalité que j'ai perdue de lui , 6 par des paroles 7 qui en sont comme une certaine image. 8 »
1 Domino suo , imo patri ; conjugi suo , imo fratri ; ancïlï^ sba i imo filia; ipsius uxor,imo soror; Ab^elardo Hei.oissa. 3 DUectissime.
1 Ardentius.
* Amplector.
1 Carius.
* Cujus rem perdidi.
* Verbis.
s Tanquam ejus quadam imagine recreor.
Héloïse rappelle les faits principaux de la relation a où presque tout, dit-elle, est plein de fiel et d'absynthe. 1 Je ne crois pas, dit-elle, qu'aucun mortel puisse lire ou entendre sans verser des larmes cette déplorable histoire!
» Elle a renouvelé mes profondes douleurs ; elle les a augmentées par l'horrible tableau de vos dangers; ils sont tels que mes compagnes et moi sommes forcées de désespérer de votre vie. Chaque jour nos cœurs palpitent dans l'effroi des rumeurs sinistres du meurtre qui annonceront votre mort. Ah! nous vous conjurons, au nom du Seigneur, qui vous a cependant protégé , en quelque sorte , dans le cours de vos misères, de nous écrire souvent pour nous faire connaître que, dans cette horrible tempête de votre vie , vous n'avez pas fait naufrage; et afin que du moins vous nous ayez pour associées a vos peines ou à votre joie, nous qui sommes seules restées fidèles à votre malheur. 2 Celui qui souffre reçoit ordinairement, quand il est plaint, quelque consolation, et la peine qui se partage devient plus légère.
» Mais, s'il peut naître quelque calme dans la tempête qui vous agite, écrivez-moi encore plus souvent, car vos lettres m'apporteront plus de joie; et, sur quelque sujet que vous m'écriviez , je recevrai du moins cette consolation que vous vous souvenez toujours d'Héloïse. Sénèque fait voir combien sont douces les lettres d'un ami absent , quand il mande à Lucile : « Je te remercie de ce que tu m'écris souvent, car tu » viens te montrer à moi de la seule manière qui te soit per- » mise. Je ne reçois jamais une de tes lettres qu'aussitôt nous o ne soyons ensemble. 3 »
Cette pensée du philosophe latin est pleine de sentiment et de grâce,
1 Ferê omnia felle et absynthio plena,
* Quœ tibi soli remansimus.
• Quod fréquenter milù scribis grattas ago , nam quo uno modo potes te mini ostendis. Numquam epistolam tuam accipio , quin protinus unàsimus. (Epist. ô8.)
ABÉLÀRD ET HÉLOISE. 53
Héloïse ajoute :
« Si le portrait de celui qui nous est cher, en nous rappelant son image , trompe par un faux et vain soulagement les ennuis de l'absence , combien ont plus de puissance les lettres d'un ami éloigné, qui nous transmettent sa pensée et ses sentimens ! Je rends grâces à Dieu de ce que du moins aucun ennemi , aucun obstacle ne s'oppose à ce que tes lettres ne viennent ainsi te rendre présent à Héloïse. Oh! je t'en conjure,1 écris, écris-lui souvent. Tu as voulu consoler un ami parle long récit de tes adversités, et quand tu songeais ainsi à soulager ses peines, combien tu ajoutais à ma désolation ! 2 Tu cherchais à guérir les blessures de cet ami, et tu en faisais de nouvelles a mon cœur, et tu agrandissais celles qu'il avait déjà reçues ! Guéris, je t'en supplie, le mal que tu as fait, toi qui es si soigneux de la guérison des autres....
» Nous sommes ici plus que tes amies , 8 nous méritons d'être appelées plutôt tes filles que tes compagnes , ou de recevoir un autre nom plus doux et plus saint .4 Nous savons ce qui t'est dû par nous ; il n'est besoin ni de preuves ni de témoignages, et le fait seul parlerait, si nous pouvions garder le silence. Tu es, après Dieu, le seul fondateur du Paraclet. Tout ici est ta création : c'était un désert où se cachaient les bêtes féroces et les voleurs ; on n'y voyait aucune habitation ; et sur les antres mêmes , sur les repaires des loups et des brk gands, tu as élevé les tabernacles du Seigneur et dédié un temple à l'Esprit-Saint. Ce n'est ni avec le trésor des rois , ni avec les dons des princes que tu as bâti : tout a été fait , et de plus grandes choses auraient pu être faites , par ta parole.
» Mais pense à ce que tu dois à ton Héloïse , 5 toi qui es si occupé de moines ingrats que tu appelles tes en fans ! Tu veu*
1 Obsecro.
' Desolationi.
Non tam arnicas quam amicissimas.
* Dulcius et sanctius.
• Tua.
54 ABÉLAÏ1D ET HÉLOÏSE.
instruire et réformer des hommes rebelles , et tu sèmes 1«» perles de ton éloquence devant des pourceaux ! Quand tu fais tant pour ceux qui sont indociles , considère ce que devraient attendre de toi ceux qui sont obéissans. Quand tu te dévoues à tes ennemis , oublieras-tu ce que tu dois à tes filles ! et, sans parler ici des autres, songe, Abélard, combien tu t'es obligé envers moi ! et paie avec plus de soin * à ta propre femme , 2 ce que tu dois à ses compagnes.
» Tu connais, dans l'excellence de ton savoir, mieux que je ne le puis faire dans ma faiblesse , combien d'excellens traités de doctrine les saints Pères ont composés pour les vierges ou les femmes consacrées au Seigneur. Tu sais par combien d'exhortations ils les ont fortifiées ; combien de consolations on les vit leur apporter ! et je reste toujours dans un long étonnement que tu aies oublié Héloïse , depuis que , si jeune encore , elle renonça pour toi au monde ; que ni la crainte de Dieu , ni ton amour , ni l'exemple des saints Pères ne t'aient porté à me soutenir dans mes perplexités , 3 dans la douleur où s'achevaient tous mes jours, h sans que, ni présent par tes discours, ni absent, par tes lettres tu sois venu me soutenir et me consoler ! 5 »
Ainsi Héloïse nous apprend que , après lui avoir fait prendre le voile dans le monastère d'Argenteuil , Abélard laissa passer onze années sans la voir et sans lui écrire ; qu'il ne la revit qu'un moment lorsqu'il la fit entrer au Paraclet ; qu'enfin elle n'avait encore reçu aucune lettre de lui quand elle lut , par hasard , une copie de celle qu'il écrivit à un de ses amis et qui contenait l'histoire de sa vie. Qui pourrait, en partageant l'étonnement d'Héloïse, s'empêcher d'y joindre un sentimcn pi us pénible!
« Et cependant, poursuit-elle, tu devais te sentir d'aui ./.
* Devotius.
1 Unicœ tua.
' FluctuanUm.
* Diutino mœrore confectam.
* Velsermone prœsentem, velepistola absentemconsolari tenraverh.
A13ÊLARD ET ÎIÉLOIS^. $D
plus obligé envers moi , que j'étais plus étroitement unie à ta destinée par le sacrement du mariage ; ' et tu étais d'autant plus coupable que toujours, et qui peut l'ignorer? 2 toujours je l'ai aimé d'un amour sans mesure. 3 Tous nos amis savent, cher Abélard , 4 ce que je perdis en te perdant ; par quel misérable destin la trahison dont tu fus victime, m'entraîna dans ta ruine ; et combien , dans ta funeste aventure , je sentis plus vivement ton malheur que le mien ! 5
» Mais plus est grande ma douleur, plus aussi est grand le besoin de consolation. Ce n'est pas de tout autre , c'est de toi-même , de toi seul que je peux la recevoir. Seul tu causes ma peine , et seul tu vaux pour la consoler : car il n'est que toi qui aies fe pouvoir de m'affliger et de me réjouir; il n'est que toi qui puisses charmer les ennuis de ma vie. Mais toi seul aussi tu es obligé envers moi : car , après avoir accompli , autant qu'il était en ma puissance , tout ce que tu m'as ordonné, soumise toujours à ta volonté suprême , je n'hésiterais pas à me perdre si tu l'ordonnais encore. 6 Je dirai plus , ô prodige ! mon amour est entré dans un tel état d'exaltation , 7 que ce qui fut l'objet de tous ses désirs , il s'en priverait lui-même sans espoir de le retrouver jamais. 8 »
Dans le texte , les mots sont plus obscurs que le sens : je ne chercherai point à éclaircir le texte. Héloïse poursuit , sans sortir encore de son délire : «Tant, lorsque tu l'as ordonné, j'ai changé soudain mes penchans , 9 afin de montrer que toi seul avais possédé mon corps et mon âme. 10 »
* Nuptialis fcedere sacramenti.
* Ut omnibus patet,
* Immoderato amore complexa sum,
* Carissime.
6 Le texte est beaucoup plus expressif : Major sit doter ex amissionismodo, quam ex damno, 0 Projussu tuo perdere, ' Insaniam.
* Ut quod solumappetebat hoc ipse sibi sine spe rccuperationis aurerret.
* Habitum.
•* Tarn corporis mei quam animi unicum possessorem.
56 ABÉLARD ET DÉLOISE.
0 que l'amour a sur les cœurs de puissance ! Mais roi dans la société , c'est un tyran dans la solitude. Et si , dans le monde, c'est un feu qui dévore, dans les cloîtres, c'est cent fois pis encore. Gresset Ta dit, Héloïse l'a prouvé.
a Jamais, s'écrie-t-elle , Dieu lésait Jamais je n'ai cherché en toi que toi , toi seulement et non ta fortune. Je n'ai désiré ni mariage ni dot. Je n'ai cherché ni mes volontés ni mes voluptés; je n'ai cherché que les tiennes. Tu ne l'ignores pas , tu l'as vu ; 1 et si le nom d'épouse est plus saint et plus puissant, celui d'amante m'a toujours semblé plus doux, même (et ne t'en indigne pas) celui de concubine et de prostituée ; 2 car , en m'humiliant davantage , ta gloire se conservait plus grande.
» J'ai vu, dans le récit fait à ton ami, que tu ne dédaignais pas d'exposer les argumens par lesquels je cherchais à te détourner d'un hymen qui devait être si funeste ; mais tu as passé sous silence ce que je disais pour justifier la préférence que je donnais à l'amour sur le mariage, et à la liberté des amans sur la chaîne des époux.
» Je prends Dieu à témoin 8 que si Auguste , maître du monde, m'eût offert, dans les honneurs de l'hyménée, ce monde à gouverner , il m'eût paru plus doux et plus honorable d'être appelée ton amante * que l'impératrice du monde ; 5 car on n'est pas meilleur pour être riche et puissant. On tient la richesse et le pouvoir de la fortune , mais on n'excelle que par la vertu. Celle qui épouse plus volontiers un homme riche qu'un homme pauvre, désire dans son mari ses biens plutôt que lui-même. »
Héloïse continue de développer son système, en citant Aspasie , Socrate et la femme de Xénophon.
« Quel roi, ou quel philosophe, ajoute-elle, pouvait égaler
* Sicut ipse nosti.
* Aut , si non indigneris , concubinœ , vel scorti,
* Deunt testent invoco.
* Le mot latin est plus extraordinaire : Tua meretrix.
* Chariusmihi et dignius videretur tua dici meretrix quant illius tmperatrix.
ABÊLARD ET HÉLOÏSE. 57
ta renommée? Quel pays, quelle cité, quel canton ne désirait pas, avec ardeur, ta présence ? * Qui , je le demande, lorsque tu paraissais en public , ne s'empressait d'attacher sur toi ses regards et de te suivre dans ta marche , le cou tendu et l'œil fixé sur ta personne ? Quelle femme mariée , quelle vierge ne te désirait dans ton absence et ne s'enflammait quand tu étais présent ? 2 »
Héloïse jugeait sans doute de toutes les femmes par ellemême ; et, dans son exaltation sans mesure comme son amour, elle disait d'Abélard ce que les poètes de l'antiquité n'auraient osé dire même d'Apollon , c'est à dire du dieu des vers et du plus beau des immortels.
« Quelle reine , dit-elle encore dans son égarement , quelle femme puissante ne portait envie à mon bonheur ? 3
» 11 y avait en toi, je l'avoue, deux talens qui pouvaient sur-le-champ séduire les femmes : l'art de ta parole et la grâce de ton chant. Tu as composé des vers qui , par la suavité du style et celle de ta voix, faisaient sortir incessamment ton nom de toutes les bouches, * en sorte que la douceur de tes chants charmait jusqu'aux hommes les plus illettrés. Ce sont surtout tes chansons qui faisaient soupirer pour toi toutes les femmes, 5 et , comme tu chantais nos amours , mon nom se répandit dans des régions éloignées, et la jalousie d'un grand nombre de femmes s'alluma contre moi. Et quelles qualités de l'esprit, quelles beautés du corps manquaient à ta jeunesse ! »
Héloïse déplore ensuite tout ce qu'elle a perdu, et se plaint, après avoir été un objet d'envie, d'être devenue un objet de
1 Videre non œstuabat.
■ Quœvis conjugata^quœvirgo non eoncupiscebat absent cm , et non ardebat in prœsentem!
* Le teste est encore ici plus expressif: Gaudiis mcis non invidcbat, vel thalamis.
* Tuum in ore omnium nomen incessanter tenebant,
* Maxime in amorem tui fœminœ suspirabant.
58 ÀBÉLART) ET HÊLOISE.
pitié. Elle se plaint surtout d'avoir été oubliée , et de l'être encore par Abélard.
« Dis-moi du moins que tu te portes bien : écris-moi ce mot seulement. * Et si tu persistes dans ton silence, je dirai ce que je sens, ce que tout le monde soupçonne; 2 je dirai que ce n'est point le cœur qui t'unissait à moi , mais que c'était une affection terrestre;3 que ce n'était pas l'amour, mais l'empire des sens ; 4 et que tes désirs éteints ont fait évanouir tout le reste. Mais cette pensée est encore moins la mienne que celle de tout le monde ; et je voudrais qu'elle ne fût qu'à moi , et qu'il te fût possible, ô toi qui m'es si cher ! de m' apporter quelque excuse qui pût alléger un peu ma douleur.
» Oh ! que je voudrais pouvoir cacher mon humiliation5 en trouvant quelque moyen de te justifier !
» J'avais cru mériter beaucoup de toi par mon sacrifice; car ce n'est pas l'amour de Dieu, c'est ton ordre , c'est ta volonté qui m'a jetée, si jeune encore, 6 dans les rigueurs du cloître ; c'est toi que j'ai suivi, que même j'ai précédé dans la vie monastique : car c'est toi qui m'as revêtue de l'habit religieux avant de le prendre toi-même.
» Et, je l'avoue, j'ai beaucoup souffert, j'ai rougi de voir en toi cette défiance de mon amour; mais, Dieu le sait, si le bûcher t'attendait , et que tu m'ordonnasses de t'y précéder ou de t'y suivre , je n'hésiterais pas un moment : 7 car mon âme n'est pas avec moi , mais avec toi ; et si elle n'est pas avec toi , elle n'est nulle part ! 8 Mais mon âme ne peut être séparée de toi ! fais seulement , je t'en conjure , qu'elle soit bien avec toi : elle y sera si tu me rends quelques douces paroles pour beaK-
4 Die unum si vales,
2 Quocl sent io , quocl omnes suspicanîur.
1 Concupiscent ia.
* Libidinis ardor.
s Vilitatem.
* Juvenculam.
1 Minime non dubilarefsi.*
* Nusquam est.
coup d'amour. Ce que je demande est peu de chose et il t'est facile de l'accorder. *
» Oh ! si tu étais moins confiant dans mon amour tu serais plus inquiet... ; mais je t'ai donné trop de sécurité, et lu m'as négligée ! et je suis abandonnée !
» Souviens-toi , je te prie, de tout ce que j'ai fait pour toi et considère combien tu m'es redevable ! Quand les voluptés de la terre nous unissaient, on pouvait être et l'on était incertain si j'étais soumise à l'amour ou entraînée par le désordre des sens. 2 Et maintenant on voit combien sur mon cœur l'amour eut de puissance, et la fin fait connaître ce que fut le commencement. J'ai tout sacrifié pour toi. Je ne me suis rien réservé , si ce n'est d'être à toi 3 comme je le suis maintenant. Quelle serait donc ton iniquité , 4 si, lorsque je mérite plus , tu me donnais moins , et même rien du tout ! 5 Ah ! je t'en conjure par le Dieu auquel tu t'es donné ! 6 je te conjure d'apporter à mon amour quelque consolation par ta présence ou par tes lettres, afin que je puisse, ainsi réjouie par toi, 7 vaquer avec plus de zèle au service divin. 8
» Jadis, quand tu recherchais les voluptés temporelles, tu m'adressais de fréquentes lettres ; tu mettais dans toutes les bouches le nom d'Iîéloïse par le grand nombre de tes chansons. 9 Alors mon nom retentissait dans toutes les places publiques, dans toutes les maisons. t0 Serais-tu maintenant moins excité vers Dieu que tu ne l'étais alors vers le libertinage ! u
» Parva hœc videris , et tibi facillima. 1 Vel libidine agerem.
* Sic tuam.
* Iniquitas.
6 Minus , imonihil.
6 Per ipsum cui te obtulisti, Deutn.
1 Sic recreata.
' Alacrior divino obsequio.
1 Frequenti carminé tuam in ore omnium Hêloïssam ponebaa.
10 Me plateœ omnes , me domus singulœ resonabant.
" In Ubidinem.
Vois, je t'en conjure, quel est ton devoir ! 1 vois ce que je demande, 2 et je termine cette longue lettre par cette courte fin : 0 Adieu , mon unique! 3 »
J'ai traduit, en assez grande partie, cette épître d'Héloïse, et j'ai souvent cité le texte, parce qu'elle est , avec la relation d'Abélard, une des compositions littéraires les plus remarquables du xiie siècle ; car Abélard et Héloïse ne furent pas seulement célèbres par l'éclat et l'infortune de leurs amours: aucun de leurs contemporains ne les surpassa par le savoir, ne les égala dans l'art d'écrire ; et c'est dans leurs ouvrages que cet art se retrouve enfin , après avoir été si long-temps perdu dans la nuit des siècles barbares.
On peut maintenant comparer la belle épître de Pope, si heureusement imitée par Colardeau , avec la véritable lettre d'Héloïse.
Cette amante infortunée est bien loin de se dire à elle-même :
Perfide ! de quel nom veux-tu donc qu'on te nomme ? Toi , l'épouse d'un Dieu , tu brûles pour un homme !
Héloïse n'a point de remords ; elle n'a même pas de scrupule. Elle ne s'écrie point :
Dieu terrible , pardonne I
Elle ne dit point à ce Dieu terrible :
Au plus cher des époux tu lui défends d'écrire.
Elle veut, au contraire, qu' Abélard réponde souvent à ses lettres ; et même elle le conjure de lui écrire au nom de Dieu qu'elle ne croit pas sans doute ennemi de son amour. Elle ne songe point du tout à s'écrier :
Eh bienl il faut t'armer de ta puissance entière; Il ne faut plus créer.... il faut plus en ce jour, Ii faut dans Héloïse anéantir l'amour.
1 Quœ debes.
1 Quœ postulo»
'y aie unité.
Cet amour, elle veut toujours le conserver. Son âme n'est qu'avec Abélard et ne peut être qu'avec lui ; et si elle n'était pas avec lui , elle ne serait , dit-elle , nulle part. Héloïse désire que son âme reste toujours avec son amant : elle n'a pas un autre vœu à former.
Comment peut-on lui faire dire à Abélard :
Fuis l cède à l'Eternel Héloïse mourante. Fuis! et mets entre nous l'immensité des mers !
quand toute la lettre d'Héloïse semble écrite pour dire : JVe fuis pas! viens ou écris : je t'en conjure par tout ce que lu me dois, et même par le Dieu à qui lu t'es consacré. 1
Combien donc Héloïse se montre éloignée de tenir à Abélard ce langage :
Habitons les deux bouts de ce vaste univers. Je crains de respirer l'air qu' Abélard respire. Je crains de voir ses pas sur la poudre tracés, Qui me rappelleraient des traits mal effacés. Du crime au repentir un long chemin nous mène : Du repentir au crime un moment nous entraîne. Ne viens point , cher amant! je ne vis plus pour toi ; Je te rends tes sermens : ne pense plus à moi.
Mais c'est tout le contraire que dit sans cesse Héloïse ! Elle ne parle pas non plus de la vertu d1 Abélard :
A ton cœur vertueux quand mon cœur fut lié... Hélas ! notre union fut légitime et pure.
C'est encore tout le contraire que dit plusieurs fois la tendre abbesse du Paraclet. Dans son Génie du Christianisme, M. de Chateaubriand , qui est aussi poète , dit d'Héloïse : « Précipitée du monde au désert, elle est entrée soudain et » avec tous ses feux dans les glaces monastiques : la reli- » gion et l'amour exercent à la fois leur empire sur son cœur : » c'est la nature rebelle saisie toute vivante par la grâce , et
lPeripsum itaque , cui te obtulisti , Deum te obsecro , ut... tuam mihi prœsentiam reddas.
62 ABÉLARD ET HELulSE.
» qui se débat dansJes enibrassemens du ciel. i » En se débattant, Héloïse s'oublie et s'égare. Les sentimens que lui omt prêtés Pope et Colardeau sont plus décens , peut-être plus poétiques ; mais ils ne sont pas si naturels , et on ne peut y voir que d'élégans mensonges. La poésie n'a pas exagéré le brûlant désordre de la lettre d'Héloïse : elle l'a pompeusement affaibli , et n'a pu le reproduire avec son énergie et son égarement. Le dernier traducteur des lettres dlléloïse et d'Abélard, M. Oddoul , caractérise le style de l'abbesse du Paraclet , dans un style qui paraîtra lui-même trop désordonné : a Ah ! que » notre colombe n'était guère faite pour les langueurs monasti- » ques dont parle Colardeau !... » La sève de la jeunesse coule à pleins bords sur ces pages soupirantes et indignées où le souvenir prodigue son miel et son amertume : sa pensée vibre de tous les tressaillemens de la chair ; sa parole a un sexe. Sous les doigts de la nonne le feu ruisselle. On peut compter encore les pulsations de sa veine sur le papier qu'elle a touché. Ah ! Fulbert, qu'avez-vous fait? Tels passages ne sont qu'une paraphrase de ce verset du cantique : « Que sa main gauche soit » sur ma tête , et que sa droite m'embrasse !... » Si sa plume est sœur du pinceau de Rubens , on ne saurait non plus méconnaître sa parenté avec celui de Raphaël... Le style d'Héloïse a de belles démarches. Ses pensées, comme les déesses d'Homère et de Virgile, passent devant nos yeux avec leur regard fier et doux.... « J'ai bien peur, soit dit en passant , d'avoir travesti toutes ces belles nymphes, etc. » Si étrangement figuré, ce style ne pourrait-il pas un peu justifier la peur de M. Oddoul?
Abélard répondit à la lettre si passionnée d'Héloïse , par un froid volume de sentences, tirées, au nombre de trente-huit, des Livres Saints ; cette réponse est un sermon , tel qu'on en faisait alors. Voici la suscription de cette réponse :
' Part. 2, liv. 3, oh. 5
ABELARD ET HÊLOISE. 85
A Héloïse, sa très chère sœur dans le Christ ^Abélard son frère dans le même Christ. i
Le fondateur du Paraclet appelle Héloïse ma sœur chère autrefois dans le siècle, aujourd'hui très chère en Jésus-Christ. « Ne m'accusez pas , dit-il , de négligence : je me suis reposé sur votre prudence, et je n'ai pas cru que vous eussiez besoin de mes conseils ni de mes exhortations pour conduire vos sœurs et pour vous diriger vous-même. »
C'est ainsi qu'Abélard prétend justifier une absence et un silence d'environ quatorze ans ! Il recommande à sa sœur en Jésus-Christ de faire de fréquentes oraisons. 2 II lui cite divers passages sacrés, pour établir que les prières des femmes peuvent même ressusciter les morts. Il loue aussi la vertu de la continence : « Souvenez-vous donc, ajoute-t-il, dans vos prières , de celui qui vous touche spécialement ; 3 mais veillez avec soin à ce que vos prières puissent être favorablement écoutées par le Seigneur. » Il va même jusqu'à dire , en citant un passage de l'Exode, hLimilte me : «Laissez-moi, » et il ajoute qu'elle doit cesser de le tourmenter. 5
Abélard veut qu'Héloïse chante avec componction le Deus in adjutorium , et il lui envoie les formules qu'il a dressées de plusieurs versets, répons et oraisons. On ne pouvait jeter plus de glace sur un brasier.
Enfin Abélard ajoute : « J'ai un besoin d'autant plus grand de vos prières , que je me trouve exposé aux plus graves dangers. Si je tombe sous le fer de mes ennemis, ou si , par tout autre moyen, je sors de cette vie, faites chercher mon cadavre pour l'enterrer dans votre cimetière , et que nos filles et nos sœurs du Paraclet viennent souvent prier sur ma tombe. »
La position et les dangers d'Abélard peuvent peut-être
' HeLOISSjE DILECTISSIMjE SORORI SUjE in Christo ABjïXARDUS frater EJUSIIt IPSO.
* Frequens oratio.
1 Quispecialiter est tuus.
» Chap. 32, f 10.
'Et ne obsistas mihi.
excuser la froideur de cette lettre ; elle est terminée par ces deux vers latins, les seuls qu'on sache être certainement d'Abélard :
"Vive , vale , yivantque tuae , valeantque sorores : Yixite , sed Christo ; quaeso , mei memores.
« Vivez ! portez-vous bien ! et que mes sœurs aussi vivent » et se portent bien! Vivez, mais dans le Christ ! et, je vous » en prie , souvenez-vous de moi. »
Héloïse répondit à cette affligeante lettre, et voici la suscription de cette réponse : À son unique après le Christ, son unique dans le Christ. i Le style est encore bien tendre, mais il n'est plus enflammé ; ce n'est plus la passion qui dévore , mais la désolation d'une amante : «Vous avez ajouté, dit-elle, à mon désespoir; je vous conjurais de tarir la source de mes larmes, et vous n'avez fait que l'agrandir. » Elle se récrie sur ce qu'Abélard dit de sa fin violente et prochaine, sur ses obsèques et sur sa tombe désirée au Paraclet : « Tu veux que je prie sur ta tombe : eh! comment le pourrai-je lorsque ma raison sera égarée, mon désespoir sans repos, ma langue glacée! lorsque, dans mon délire, irritée contre Dieu même, je serai plus tentée de l'accuser que de l'invoquer, et qu'il me sera plus facile de te suivre dans la mort que de t'ensevelir ! car je perdrai ma vie dans la tienne ; et puissé-je te précéder et non pas te suivre! Pardonne, ah! pardonne! mais tes paroles ont traversé mon âme comme le glaive du trépas. 2 »
Le reste de la lettre offre un peu d'enflure dans une grande douleur. Héloïse a peine à se résigner; elle ne peut encore effacer le souvenir des jours rapides de son bonheur, et elle s'accuse d'avoir elle-même causé les infortunes d'Abélard.
Elle saisit cette occasion d'exposer le mal que les femmes ont fait sur la terre ', « Eve perdit, dit-elle , le genre humain ;
1 Umco suo post Christdm , BNICA SUA in Chbisto.
* Cum mens insana in ipsum,ut ità clicam , deum magis irata quam pacaia, non iam orationibus ipsum placabit quam querimoniis irritabiî.
Dalila perdit Samson ; la sagesse de David et celle de Salomon firent naufrage dans l'amour des femmes ; la compagne de Job l'excitait sans cesse à maudire le Seigneur. »
Héloïse cite l'Écriture, saint Grégoire-le-Grand , saint Ambroise et saint Jérôme , pour prouver que la vertu du repentir est plus difficile que celle de l'innocence, et qu'il est plus aisé de ne pas tomber dans le chemin de la vertu que de s'y relever. Elle dit que lorsqu'elle veut prier, l'image d'Abélard vient se placer sans cesse entre elle et son Dieu ; que le fantôme des voluptés apparaît et captive son âme au sein de la prière : « Lorsque je devrais gémir de mes anciennes joies , je gémis en songeant que je les ai perdues ! leur souvenir me poursuit le jour, la nuit il occupe mes veilles et trouble mon sommeil. Ah ! je crains bien moins d'offenser Dieu que mon amant , el je cherche plus à te plaire qu'à lui obéir. * »
Héloïse parle encore long-temps de sa faiblesse , de sa résignation, qui n'est qu'apparente, qui a trompé le monde et Abéhrd lui-même , mais qui ne peut tromper le ciel. Elle demande à son ami , plus qu'à son Dieu , de lui donner la force qui lui manque , et termine sa longue lettre par ce passage de saint Jérôme : « J'avoue ma faiblesse : je ne veux point combattre avec l'espoir de vaincre, de peur de perdre enfin la victoire. 2 »
La réponse d'Abélard a pour suscription : A l'épouse du Christ, le serviteur du Christ. 8
C'est encore une espèce de sermon en quatre points, où Ton trouve quarante-huit passages de Y Écriture Sainte , avec deux vers de la Pharsale, et même avec ce vers des bucoliques de Virgile :
Et fugit ad salices , et se cupit ante videri
1 Te magls offendere quam Deum vereor : tibi placere amplius quam ipsi appeto.
* Fateor imbecillitatem : nolo spe victoriœ pugnare , ne perdant aliquando victoriam. ( A.dversus Yigilantium. )
* SPONSiE CniUSTI SERVUS EJUSDEM.
Il y a dans cette lettre des traits singuliers, et dont plusieurs ne peuvent être chastement traduits ; tel est celui où , paraphrasant ces paroles du livre des Cantiques : « Je suis noire , » mais je suis helle : c'est pourquoi le roi m'a aimée et m'a » fait entrer dans son lit. l » Abélard explique pourquoi ce roi pouvait plus aimer une femme noire qu'une blanche. 2
Je ne crois pas qu'on puisse trouver dans un commentateur, même dans la facétieuse version de Voltaire, une interprétation plus libre du texte de Salomon. Héloïse était "brune. Elle avait écrit à Abélard qu'elle le désirait le jour , qu'elle l'appelait la nuit dans sa couche solitaire. Mais, après sa première explication si extraordinaire des mots: Nigra sum, sed formosa, Abélard en donne une autre tout à fait mystique , qui change le roi en époux céleste, la femme noire en pécheresse convertie , le lit en oratoire , les joies de la nuit en prières, et les plaisirs de l'épouse en pénitence et en tribulations.
Abélard parle encore des dangers qui le menacent. La fureur des moines de Saint-Gildas le fait chaque jour désespérer de sa vie : ce Soyez bien convaincue, dit-il, que quiconque me donnera la mort me délivrera de bien grandes peines : j'ignore ce que sont celles qui m'attendent dans un autre monde; mais je sais combien sont terribles celles dont je serai affranchi sur la terre. Cessez, cessez vos plaintes contre moi, elles ajoutent à mes malheurs; et si vous voulez les continuer encore, vous serez plutôt mon ennemie que mon amie. Vous cherchez , dites-vous, par-dessus tout, à m'être agréable : il n'en est qu'un moyen, ne me tourmentez plus de votre amour. 3 »
Et il l'exhorte à ne s'occuper , comme lui , que de sa conversion et de son sàta.
1 Nigra sum, sed formosa: ideo dilexitme recc, et introduxit me in cubiculum suum.
* Et fréquenter accidit ut nigrarum caro fœminarum , quanto est in aspectu deformior, tanto sit in tactu suavior s ataue ideô earum vo-
uptas seeretis gaudiis quam publicis gratior sit et convenientior, et earum viri ut oblectentur magiseasin cubiculum introducunt, quam ad pubiieum educunt.
• Me non crucies.
Il rappelle cependant à Héloïse les anciens jours de leur ivresse et de leur amour, mais ce n'est pas pour se complaire dans ce souvenir ; c'est pour y trouver un grand sujet de repentir et de pénitence : « Souvenez-vous, dit-il, que nous vivions plongés dans les voluptés obcènes ; que , même dans les jours de la Passion du Seigneur , ma passion criminelle était sans frein , et que j'osais , combattant vos scrupules , vaincre vos refus par les châtimens. * Souvenez-vous qu'un certain jour , dans le réfectoire même du monastère d'Argenteuil, notre intempérance souilla l'asile consacré à la Vierge , mère du Sauveur. » Abélard dit ensuite qu'il a été bien justement puni. 2 Il voit, dans le châtiment que lui fit infliger le chanoine Fulbert , un effet de la clémence et de la grâce divine : « C'est ainsi que Dieu nous a péchés 3 dans les filets de sa miséricorde ,* lorsque nous faisions naufrage dans une mer pleine de gouffres et d'écueils. J'ai plus gagné que je n'ai perdu par la privation de ce qui fit les désordres de ma vie. 5 » Et Abé-
* Flagellis.
1 Justisshnè et élément issimè parie Ma corporis sum minutas , in qua libidinis regnum erat.
L'ancien et fameux feuilletoniste du Journal des Débats , l'abbé Geoffroy, attaqua un jour de ses sarcasmes Abélard et Héloïse. Dussault , son collaborateur, repoussa , dans le môme journal , l'opinion du critique , et il le fit avec décence et modération. Alors Geoffroy, qui travaillait aussi au Journal des Défenseurs de la Patrie, fit insérer dans cette feuille un long article, dans lequel , injuriant Dussault, le taxant de mauvaise foi, de défaut d'intelligence, et qualifiant son article de fatras, il l'accusa d'avoir calomnié la ver lu en préconisant le vice, et il alla jusqu'à dire qu'en exaltant si for deux amans libertins , Dussault s'était rendu l'apoloqiste de la dé bauche , l'apôtre des mauvaises mœurs , et s'était ainsi associé à la là cheté et à la bassesse d' Abélard. Telle était la justice de la critique et telle son aménité , dans le Journal des Débats, sous le consulat, et avant l'érection de l'empire.
*Nos Dominus piscaverit.
* Miserieordiœ suœ retibus.
'Membris his vilissimis quœ,pro summœ turpitudinis czercitio, pudenda vocantur.
lard cite encore l'exemple du grand philosophe des chrétiens, Origène, et de ceux qui l'imitèrent pour gagner le royaume des cieux. f II dit , en citant Isaïe, que Dieu préfère les eunuques à tous les autres mortels : « Je leur donnerai , dit-il , par » la bouche du prophète, un nom qui ne périra point. 2 »
Toute celte lettre , où se trouvent encore des passages singuliers , est terminée par une prière à Dieu pour son salut et pour celui d'Héloïse : « Fais, dit-il , qu'après avoir été séparés sur la terre nous soyons réunis dans le ciel. Adieu dans le Christ , épouse du Christ ! Porte-toi bien dans le Christ et vis pour le Christ. Amen ! 3 »
La réponse d'Héloïse 4 à cette lettre est loin de lui céder en longueur et en passages de l'Écriture et des Pères ; ils sont au nombre de quatre-vingt-dix-huit , et, parmi ces passages sacrés ou pieux, est une citation de quelques vers de Y Art d'Aimer.
Toujours obéissante, toujours soumise à son époux, la résignation d'Héloïse est entière : elle semble enfin avoir tout oublié, et ne plus écrire et ne plus vivre que comme Abélard l'a exigé.
Elle le prie de tracer, pour elle et pour ses compagnes du Paraclet , l'origine et l'histoire de la vie monastique ; et de rédiger, ce qui n'avait pas été fait encore, une règle , qui ne fût pas , comme celle de saint Benoît , commune aux religieux des deux sexes , mais qui fût applicable aux femmes seulement.
Cette lettre est la dernière que nous ayons d'Héloïse à Abélard , mais c'est moins une épître qu'un traité de la vie monastique ; et, en le lisant, on reconnaît, avec un élonnement où se môle l'admiration , que le xne siècle n'a eu aucun théolo-
1 Se ipsos castraverunt propter regnum Cœlorum.
1 Eunuchi, si custotlierint sabbatha mea, et elegerint quœ volui dabo eis in domo mea et in mûris meis locum , et nomen melius à filiis tt fdiabus. Nomen sempitemum dabo eis, quod non peribit. (Isaïe, 56.)
* Vale in Christo sponsa Christi , in Christo vale , et Christo vive. Amen.
" Elle a pour suscription : domino specialiter , sua sitsgclamtkh.
bien plus profond , aucun écrivain plus érudit et plus éloquent qu'Héloïse.
Dix-huit ans s'étaient écoulés depuis qu'Abélard avait été condamné au concile de Soissons (1121). Dans cet intervalle il avait écrit, il avait enseigné; et sa théologie, comme beaucoup d'autres , ne paraissait pas exempte d'erreurs.
Sa vie était devenue sans doute moins orageuse , et il n'avait plus à craindre le poison , le fer et les embûches des moines de Saint-Gildas. Mais un autre religieux plus terrible pour lui , le célèbre abbé de Clairvaux , emporté par un zèle ardent , qu'il serait pourtant téméraire de ne pas croire pur et désintéressé, traversa cruellement les dernières années d'Abélard , et lui fit expier, peut-être aussi regretter l'éclat de sa renommée.
Abélard était âgé de plus de soixante ans , lorsque Guillaume , abbé de Saint-Thierry , écrivit à saint Bernard : « Cet » homme recommence à enseigner des nouveautés. Ses livres » passent les mers et traversent les Alpes. On publie , on dé- » fend sa nouvelle doctrine ; elle a même , dit-on , des parii- » sans à Rome. Votre silence est dangereux pour vous et pour a l'Église. Je vous envoie la théologie d'Abélard : il vous craint, » et si vous vous taisez , il ne craindra personne. »
L'abbé de Saint-Thierry cite et réfute , dans sa lettre , treize des hérésies qu'il a trouvées, dit-il, dans le volume d'Abélard. Voici les principales :
Il définit la foi, l'estimation des choses qu'on ne voit pas.
Il dit qu'en Dieu , le Père , est la pleine puissance ; le Fils , une certaine puissance; et que le Saint-Esprit n'est aucune puissance , mais qu'il est l'âme du monde ;
Que l'homme peut vouloir le bien , et le faire par le libre arbitre , sans le secours de la Grâce ;
Que Jésus-Christ, en tant que Dieu et homme, n'est pas une des trois personnes de la Trinité ;
Qu'il ne s'est pas fait homme pour nous délivrer de là puissance du démon ;
Que le démon ne tente l'homme que par des moyens physiques;
Qu'il n'y a de péché que dans le consentement au péché;
Qu'on ne pèche point par la concupiscence , par la délectation , par l'ignorance , attendu que ce sont des dispositions naturelles. On voit qu'il y a ici quelque affinité entre la doctrine théologique d'Abélard et la doctrine physiologique du docteur Gall. L'un ne voit point de péché dans ce qu'il appelle dispositions naturelles ; l'autre n'aperçoit pas de crime dans ce qu'il appelle conformation des organes. Le crime n'est reconnu , par le docteur du xne siècle , que dans le consentement ; et par le docteur du xixe, que dans la volonté raisonnée d'agir criminellement. i
On lit , dans la vie de saint Bernard , qu'avant de s'engager dans une lutte avec le vainqueur de tant de rivaux , il le visita , et voulut l'engager à rétracter ses erreurs. Il alla voir aussi Héloïse, et ayant assisté à l'office divin, dans l'église du Paraclet, il fut étonné d'entendre qu'Abélard eût osé faire un changement dans l'Oraison Dominicale, en substituant à ces mots , notre pain quotidien, ceux-ci, notre pain supersubslanliel. 2 II écrivit à Àbélard , qui se justifia par l'autorité de saint Matthieu.
Mais après avoir, dit-on , promis de rétracter les erreurs de sa théologie, fier de son habileté dans l'art de la dispute, Abélard alla trouver l'archevêque de Sens ; il accusa Bernard de parler secrètement contre ses livres, et se déclara prêt à les défendre dans un concile où son adversaire serait appelé pour disputer avec lui.
Le concile fut convoqué par l'archevêque , et saint Bernard , invité à s'y trouver, répondit que c'était le défi d'un hérétique dans la cause de la foi. L'éloquent abbé de Clairvaux accusait Abélard de ruse et de fourberie ; 3 mais il n'était pas, ajoutait-
* A l'époque où j'esquissais ce parallèle à l'Athénée , le docteur Gall y faisait un cours sur son système. ' Panem nostrum supersubstantialem. In sua versutia et cailiditatc.
ïi , préparé à entrer en lice , et il s'en excusait en exhortant les évêques à se réunir dans un même zèle : « Montrez-vous , mes » amis, je vous en prie , * et non seulement mes amis , mais » encore ceux de Jésus-Christ, dont l'épouse élève sa voix » plaintive vers vous dans cette forêt d'hérésies. 2 »
Pressé de nouveau d'accepter le défi , l'abbé de Clairvaux s-* rendit enfin , et il écrivit au pape Innocent ÏI s que le déplaisir de ce combat faisait couler ses larmes.
Le concile s'assembla le 11 janvier 1140. Mais on ne connaît ce qui s'y passa que par les lettres de saint Bernard , comme on ne sait du concile de Soissons que ce qui en est rapporté par Abélard dans le récit qu'il a fait de sa vie. Si Abélard avait étendu jusqu'à cette époque l'histoire de ses calamités, nous aurions une version bien différente de celle que je vais donner par extrait, et qui, rédigée par son adversaire, fut envoyée au pape , comme lettre synodale des évêques du concile.
Le roi de France, Louis Vïl, dit le Jeune, était présent, ainsi que Guillaume, comte de Nevers, et Thibaut, comte de Champagne ; saint Bernard produisit les propositions incriminées dans la théologie d' Abélard , et Abélard fut sommé de les dénier; ou, s'il les avouait, de les prouver; ou, s'il ne pouvait Jes prouver, de les corriger, comme étant absurdes, ou plutôt absolument hérétiques.
Ici la lettre synodale laisserait croire qu'après avoir demandé lui-même le combat , Abélard n'aurait pas voulu l'accepter, et que ce champion redoutable à qui le concile de Soissons avait refusé la parole , comme à un homme qui ne pouvait être vaincu dans l'art de la dispute , aurait lui-même refusé de se faire entendre dans le concile de Sens , après l'avoir/ fait convoquer pour y être entendu. Le caractère connu d*Àbé*, lard rend cette assertion invraisemblable. Mais, d'un autre côté, comment croire qu'écrivant au chef de l'Église s au nom
* Rogo.
* In sylva hœre&um, 'Bernaudi opéra , epist 18ô«
de tous les pères d'un concile, un saint ait voulu sciemmetti altérer la vérité!
« Abélard, dit cette lettre synodale, paraissant se délier de » sa cause et user de fuites, ne voulut pas répondre; et quoi- » qu'on lui donnât audience en toute liberté, et qu'il fût en » lieu sûr et devant des juges équitables , il appela toutefois , » très Saint-Père, à votre tribunal, et se retira de rassemblée » avec les siens. Pour nous, quoique cet appel ne nous parût » pas canonique, néanmoins, par déférence pour le Saint- » Siège, nous ne voulûmes prononcer aucun jugement contre » sa personne. Mais, ayant fait lire et relire plusieurs fois pu- » bliquement les propositions de sa mauvaise doctrine, et » l'abbé de Glaîrvaux ayant prouvé évidemment , tant par de a solides raisons que par l'autorité de saint Augustin et des au- » très Pères, qu'elles étaient non seulement fausses , mais hé- » rétiques , nous les condamnâmes la veille de l'appel porté » devant vous. ' »
En écrivant qu'ils ont condamné, la mille de l'appel, les évêques du concile veulent faire entendre au Pape qu'ils n'auraient eu garde d'empiéter sur son autorité suprême en prononçant dans une cause dont l'appel aurait déjà été interjeté devant lui. Mais, suivant cette même lettre , Abélard avait déclaré, immédiatement après la lecture des propositions attaquées , qu'il interjetait son appel à Rome ; et , avant toute décision et pour arrêter toute décision , il s'était, en effet, retiré avec les siens. La condamnation des propositions déférées ne fut donc pas prononcée , elle ne put être prononcée la veille de l'appel, puisque l'appel vint , d'après les évêques eux-mêmes, in limine lilis. Faudrait-il entendre que cet appel ne fut formulé et libellé par Abélard qu'après sa sortie de J'assem- Dlée? Mais, dans ce cas , le concile avait déjà reçu la déclaration verbale et positive de l'appel. Le concile n'était pas un tribunal où la forme emporte le fond ; et il eût mieux témoigné sa déférence pour le Saint-Siège , ainsi qu'on parut assez
* Flkury, Histoire ecclésiastique, liv. i-xvni, n. 62.
long-temps le croire à Rome , en ne se pressant pas de prononcer lui-même après cette déclaration de l'appel ! Le concile pouvait au moins accorder vingt-quatre heures à la forme , et attendre au lendemain.
Mais on n'ignorait pas, et je vais le prouver, qu'Abélard avait à Rome beaucoup de partisans parmi les cardinaux ; que plusieurs de ces princes de l'Église avaient été ses disciples , entre autres Gui de Castel, qui fut bientôt après intronisé sur ïa chaire pontificale. La condamnation d'Abélard par le Saint- Siège pouvait donc paraître difficile, incertaine; et il fallut beaucoup faire, comme on va le voir, pour obtenir que le pape Innocent II confirmât la sentence que le concile de Sens s'était hâté de prononcer, non la veille de l'appel, mais immédiatement après la déclaration de l'appel.
Cet examen ne sera pas sans intérêt : il s'agit d'un grand procès sur la liberté de penser et d'écrire dans le xne siècle ; il s'agit de deux personnages célèbres mis aux prises , de saint Bernard poursuivant Abélard , comme Bossuet poursuivit Féïîélon. On pourra comparer les temps , les hommes et les moyens; on verra que les hommes ne changent point, parce que les passions sont toujours les mêmes ; que les temps semblent se rapprocher ; que les moyens ne varient que dans les formes. Ainsi, trop souvent le zèle a pris les couleurs du fanatisme, et la piété a fait entendre le langage de l'orgueil et de la haine : tant il y a d'égaremens même dans la vertu ! tant on voit d'abaissemens dans les gloires du monde! tant l'abus des choses saintes est facile ! et tant on peut servir mal une religion qui , dans le véritable esprit de l'Évangile, est un lien de concorde et de paix , en en faisant un instrument de guerre , un glaive nu dans la société !
La lettre synodale des évêques du concile de Sens était terminée par une prière instante au Pape de condamner les erreurs d'Abélard, avec défense absolue d'enseigner et d'écrire.
Une autre lettre fut envoyée au souverain Pontife par l'archevêque de Reims et par les évêques de Soissons, de Chàlons et d'Arras. Cette lettre fut encore rédigée par saint Bernard,
elle est pleine de figures véhémentes et d'invectives contre le malheureux Abélard.
Voici la traduction fidèle, presque littérale, d'une troisième épître , qui fut encore rédigée par saint Bernard , adressée à Innocent II par les mêmes évêques, et dont le style pourra paraître aujourd'hui trop violent et trop figuré; mais il faut se rapporter au temps où le saint écrivait :
A noire très Révérendissime Seigneur et très illustre Père Innocent, souverain Ponlife, par la grâce de Dieu, Samson , archevêque de Reims; Josselin, évêque de Soissons; Geoffroy, de Châlons; Alyise , d'Arras : volontaire hommage d'une soumission due.
« Nous faisons à vos oreilles , occupées de beaucoup d'affaires, le récit d'autant plus abrégé de celle qui nous a longtemps occupés nous-mêmes, que les détails en sont plus amplement contenus dans les dépêches de l'archevêque de Sens.
» Pierre Abélard s'efforce de renverser le mérite de la foi chrétienne, et se vante de pouvoir comprendre, par la raison humaine , tout ce qui est en Dieu. Il monte jusqu'au ciel et descend dans les abîmes de la terre. Il n'est rien qu'il pense lui être caché dans les profondeurs de l'enfer et dans les hauteurs du firmament. C'est un homme grand devant ses yeux,1 disputant de la foi contre la foi; qui est ambulant dans les grandes choses 2 et dans les merveilles qui sont au dessus de lui : c'est un scrutateur de la Majesté divine , un fabricateur d'hérésies.3
» 11 avait déjà composé un livre de sa Trinité : 4 mais, devant un légat de l'Église romaine , ce livre a été examiné par le feu 5 (ce qui est le plus facile et le plus court des examens) ;
1 Homo est magnus in oculis suis.
* Ambulans in magnis.
Scrutator Majestatis, hœresum fabricator.
hLibrum de sua Trinitate.
Igné examinât us est.
ce livre a été examiné par le feu, parce qu'on y a reconnu l'iniquité. * Maudit soit celui qui relèvera les ruines de Jéricho ! Ce livre est ressuscité des morts;2 avec lui se sonl réveillées beaucoup d'hérésies qui s'étaient endormies, 3 et grand nombre de fidèles ont chancelé en voyant leur nouvelle apparition. Déjà ce livre 4 étend ses rameaux 5 jusqu'à la mer, et ses racines 6 jusqu'à Rome. Ce personnage se glorifie, disant que son livre a, dans la Cour romaine, où reposer sa tête : 7 et voilà ce qui augmente et fortifie sa fureur. 8
» C'est pourquoi, tandis que l'abbé de Clairvaux s'élevait contre lui, en présence des évèques, avec le zèle de la foi et l'arme de la justice, il n'a ni confessé ni dénié ses erreurs. Mais, déclinant le lieu et lejuge qu'il avait lui-même choisis9 il a fait appel au Siège Apostolique pour échapper au châtiment et prolonger son iniquité. 10
» Or, les évêques qui s'étaient assemblés pour le juger, déférant au respect qu'ils vous doivent, se sont bornés à condamner les propositions de ses livres, déjà condamnées par les Saints Pères, afin d'arrêter, par un remède nécessaire, la propagation du mal. Et, parce que cet homme entraîne la multitude après lui, et qu'il trouve le peuple docile à sa voix, la nécessité veut que vous apportiez un prompt remède à cette contagion ; car la médecine vient trop tard quand de longs retardemens ont rendu l'invasion du mal plus terrible :
Sero medicina paratur Cum mala per longas invaluere moras.
1 Quia inventa est in eo iniquitas*
* Surrexit à mortuis liber Me,
* Dcrmierant, Liber die.
* Palmites suos.
' Pro pagines ejus.
' Ubi raput suum reelinet.
' Fur or ejus.
' Quem sibi ipse elegerat.
40 Ul suam prolongaret iniquitatewu
» Nous sommes entrés dans cette affaire jusqu'où nous avons osé nous avancer: le reste vous regarde, très bienheureux Père. C'est à vous de veiller à ce que, sous votre pontificat, la détestable hérésie ne ternisse pas, de souffles impurs, la belle face de l'Église. C'est à vous qu'a été confiée , comme à l'ami de l'époux, Tépouse du Christ. C'est à vous qu'il appartient enfin de montrer sa vierge toujours pure aux regards de YHomme- Vieu. »
Saint Bernard envoya aussi au Pape une relation écrite en sol propre nom.
« I' est nécessaire , disait-il , que les scandales viennent * : mais si c'est nécessaire , ce n'est point agréable. 2 »
Tel est le début de l'épître :
« Les mauvais livres 3 sont partout lus et répandus : ils volent jusque dans les carrefours.4 Les ténèbres viennent remplacer la lumière dans les villes et dans les châteaux. Ce n'est plus du miel , c'est du poison ; ou plutôt c'est du poison dans le miel s qui est offert à tout le monde. On j rêche un nouvel Évangile aux peuples ; on propose aux nations une foi nouvelle. On dispute des vertus et des vices, non moralement • des sacremens de l'Église, non fidèlement ; du mystère de la Sainte-Trinité, non simplement et avec réserve.6 Tout est perverti.
» Goliath (c'est Abélard), fort de sa taille et de son armure^ s'avance , précédé de son écuyer ( c'est Arnaud de Bresce , son disciple, que saint Bernard avait déjà combattu) ; ils joignent leurs armes et les croient impénétrables. La mouche ou l'abeille, qui était en France 7 (c'est encore Abélard), a
1 Necesse est ut veniant scandala, 1 Necesse , non suave,
* Virulenta folia.
* Volant Ubri) utinam intriviis non legerentur, Vel putius in melle venenum»
* Sobrie.
1 Apis quœ erat in Francia,
sifflé ,* et la mouche ou l'abeille d'Italie 2 (c'est encore Arnaud de Bresce) a répondu à ce sifflement. Elles sont venues ensemble contre le Seigneur et son Christ. 3
Maintenant Abélard et son disciple cessent d'être des mouches et redeviennent des guerriers.
« Ils ont tendu leur arc et préparé les flèches de leurs carquois pour frapper, dans l'ombre , les cœurs droits. L'extérieur de la piété est dans leur nourriture et dans leurs vêtemens ; et, pour mieux tromper les hommes, ils se transfigurent en anges de lumière, tandis qu'ils sont des Satans.4 Ainsi Goliath avec son écuyer, 5 debout entre les deux armées , crie contre les phalanges d'Israël , et avec une audace d'autant plus grande qu'il sent que David n'est point présent. Enfin , au mépris des docteurs de l'Église, il élève les philosophes par de grandes louanges , et préfère leurs inventions et ses propres nouveautés à la doctrine des Pères, à la foi de l'Église.
» Et tandis que tous les docteurs fuient devant lui , 6 il m'appelle, moi le dernier de tous , 7 en combat singulier.8 Enfin , à sa requête , l'archevêque de Sens m'a écrit qu'il convoquait un concile où mon adversaire viendrait soutenir contre moi , ses dogmes pervers. 9 J'ai refusé , et parce que je suis un enfant,10 tandis que c'est un grand et terrible guerrier,11 et parce que je jugeais indigne de soumettre, au raisonnement de la dispute, la raison de la foi humaine. Je disais qu'il suffisait des écrits de mon adversaire pour l'accuser , et qu'aux évêques seuls appartient le jugement des doctrines.
■ Sibilavit.
' Apis de Italia.
* Adversus Dominum et adversus Christum ejus-
* Transfigurant se in angeios lucis , cum sint Satantb*
* Ergo Go lias cum armigero suo.
* Cum omîtes fugiant à facie ejus.
7 Omnium minimum.
* Ad singulare certamen.
* Prava dogmata.
" Quia puer sum.
11 Vir bellator ab adolescentia»
3) À peine mon refus a-t-il été connu qu'Abélard s'est mis à crier plus haut encore ; il a appelé la multitude et rassemblé ses complices.1 Je ne m'occupe point de dire ici ce qu'il a écrit contre moi à ses disciples. Il a répandu partout qu'au jour fixé il me répondrait dans la ville de Sens. Ses menaces n'ont pu m'ètre cachées. J'ai dissimulé d'abord,2 et je me suis montré peu ému des publiques rumeurs. J'ai cédé enfin au conseil de mes amis, mais non sans regret et sans répandre des larmes.3 Mes amis craignaient que, lorsque tout le monde semblait attendre un grand spectacle ,* mon absence du concile ne fût un sujet de scandale pour le peuple, et ne rendît plus hautes, chez mon adversaire , les cornes de son orgueil.5
» Afin donc que l'erreur ne prit pas plus de force , si elle restait sans réponse et sans contradiction, je suis arrivé, eu jour convenu , dans la ville de Sens. Outre les é êques et les abbés , on y voyait réunis un grand nombre de personnages pieux, de maîtres des écoles, de clercs lettrés, et le roi était présent.6 J'ai produit, devant mon adversaire ,7 quelques propositions extraites de ses livres. Et , comme on commençait à les lire , 8 ne voulant point les entendre , il est sorti , 9 en appelant des juges qu'il avait lui-même choisis.10 »
Il résulte évidemment de cette relation de saint Bernard, envoyée par lui à Rome , que la sentence de condamnation ne put être rendue la veille de l'appel, comme le porte la lettre synodale des êvêques , puisque l'appel précéda la fin de la
* Congregavit complices.
' Dis*imulavi primum.
* Licet vix , ita ut flerem.
' Spectnculum.
* Cornua crescercnt.
* Et rex prœsens erat.
- Adversario stante.
* Cum cœ pissent legi.
Nolens audire , exivit.
%t Appellans ab elcctisjudicibus.
lecture des propositions condamnées : ce qui ajouterait à la preuve , s'il en était besoin encore.
« Or, les propositions ayant été examinées par le jugement de tous, * furent trouvées contraires à la foi et à la vérité.... Mais vous, successeur de Pierre, vous jugerez s'il doit trouver un refuge devant le siège de Pierre, celui qui combat la foi de Pierre. Vous, dis-je, ami de répoux (le Christ), vous aurez à délivrer l'épouse (l'Église) de l'approche des lèvres de l'iniquité et de la langue du mensonge.
» Mais, afin que je vous parle plus librement 2 avec mon Dieu, 3 considérez, ô mon Père bien aimé, k ce que vous devez à vous-même, et voyez la grâce qui est en vous. N'est-ce pas, lorsque vous étiez petit à vos yeux , 5 que le Seigneur vous a établi sur les nations et sur les royaumes ! 6 Et pourquoi le Seigneur vous a-t-il ainsi élevé, si ce n'est pour arracher et pour détruire, et pour édifier, et pour planter ?.... 7 Dieu a suscité «Sans votre temps la fureur des schismaliques, afin que, par votre puissance, les schisma tiques fussent écrasés. 8 « J'ai vu l'impie élevé au dessus des cèdres du Liban : je suis passé, et déjà il n'était plus. 9 » C'est dans le schisme que Dieu a voulu vous éprouver et vous connaître. Mais, afin que rien ne manque à la gloire de votre couronne, voilà les hérésies qui sont ressuscitées.... Voyez, ô mon Père bien aimé, voyez les renards 10 qui arrachent n la vigne du Seigneur ! Si vous les laissez croître et multiplier, ce que vous n'aurez
* Judicio omnium examinatcu
* Audacius.
* Cum Domino meo.
*Amantissime Pater.
8 Cum esses parvulus in oculis tuis.
* Te constitua super g entes et régna.
' AT('.si ut evellas et destruas, et œdifices et plantes.
* Contererentur.
9 Vidi impium superexattatum , et etevatum sicut cedros Libani: et transivi, et ecce nonerat. (Psal. xxxvii, f 35-30.)
10 Vulpes.
" Demoliuntur.
point exterminé i fera le désespoir impuissant de vos succès seurs.... Et ces renards ne sont ni petits, ni peu nombreux, * mais ils sont déjà grands, en force et en nombre, et ils ne seront exterminés 3 que par une forte main, ou par nousmêmes. * »
Ces derniers mots, ou par nous-mêmes, semblent être pour le souverain pontife une leçon , et même une menace. La leçon véhémente est partout. On voit avec quelle liberté un moine, dans le xne siècle, osait écrire au chef de l'Église. De nos jours, un tel langage paraîtrait peu mesuré et même séditieux dans un discours adressé au chef d'une nation par ses représentans.
On peut maintenant comparer la manière de composer et d'écrire des trois auteurs les plus célèbres du xne sièle , saint Bernard , Àbélard et Héloïse. Le style du saint est souvent figuré ; mais ce n'est pas toujours suivant les règles du goût. On ne comparerait peut-être pas aujourd'hui, dans une moitié de page, le même individu à Goliath, puis à une mouche, puis à Satan , puis à un renard.
Pour mieux assurer la condamnation d'Abélard, l'abbé de Clairvaux écrivit encore une fort longue lettre au pape Innocent II : cest un traité de controverse, une réfutation véhémente des treize ou quatorze propositions si hâtivement condamnées dans le concile de Sens. On y trouve ce portrait d'Abélard :
« Nous avons en France un ancien maître , nouveau théologien , qui, dès son jeune âge , se joua 5 dans Fart de la dialectique , et qui maintenant délire 6 sur les saintes Écritures ; qui , tandis au'iî se vante de connaître tout ce qui est dans le ciel et au dessus , tout ce qui est sur la terre et au dessous , ne
* Ouïdquid per vos non fuerit exterminatum.
* Nonjam parvulœ, nec pauculœ.
* Exterminabuniur.
* Vel a no bis.
« Lusit.
* Insanit.
me semble que s'ignorer lui-même. Il porte son front dans les astres ; il scrute les hauteurs de Dieu , et , redescendant jusqu'à nous , rapporte des paroles ineffables qu'il n'est pas permis à l'homme de faire entendre. Prêt à tout expliquer, il prétend rendre intelligible même ce qui est au dessus de la raisoq, contre la raison et contre la foi ; car qu'y a-t-il de plus déraisonnable que de vouloir aller par la raison au-delà de la raison ? et qu'y a-t-il de plus contraire à la foi que de refuser de croire ce que la raison ne peut expliquer ? Ces paroles du livre de la Sagesse : « Celui qui est prompt à croire est léger » de cœur,1 » il les interprète ainsi : ce Croire promptement, » c'est croire avant de raisonner... Que sert, dit-il, de parler » sur une science , si ce que nous voulons enseigner ne peut » être compris ! » Et il promet à ses disciples de leur donner l'intelligence des sublimes profondeurs des mystères sacrés. Il place des degrés dans la Trinité , des mesures dans la majesté divine, et des nombres dans l'éternité. »
Dans cette épître au pape Innocent, l'abbé de Clairvaux adresse souvent la parole à son adversaire : « Si tu dis cela, tu » es hérétique. 2 » Il appelle la théologie d'Abélard sa stultilogie.zl\ lui prodigue les épithètes suivantes : menteur, blasphémateur, calomniateur , païen s satanique, arien, pélagien, homme de perdition , homme bour soufflé et insensé, k etc.
Quelques traits encore suffiront pour faire connaître quelle était l'aménité polémique des théologiens les plus célèbres, et même celle des saints dans le xne siècle.
« J'ai horreur de ce quMl dit de la toute-puissance du Père, de la semi-puissance du Fils , de la non-puissance du Saint- Esprit; et je pense que cette horreur suffit pour toute réfutation. Voyez, très Saint Père , quels degrés il établit, ou plutôt quels précipices il ouvre pour la ruine de l'Église !...
» Tu as dit que le Saint-Esprit n'a point de puissance en
1 Qui crédit cito, levis est corde. (Eccxks., 19.) ' Si hoc dicis , hœreticus es.
• Theologiœ, vel potius stultilogi^ simb* — ^
* Insuflans et subsanans. i Qt (T j / v/
82 ÀBÉLARD ET HÉLOISE.
Dieu ; mais c'est comme si tu disais qu'il n'y a point en Dieu de sagesse ou d'intelligence î et voilà comme le pied de ton orgueil trébuche en voulant renverser : * l'ange du Seigneur est là 2 pour te pourfendre en deux...3
» Tandis qu'il sue beaucoup 4 pour faire de Platon un chrétien, il prouve qu'il est lui-même un païen...6
» Je passe sous silence ses nombreuses folies ,6 et je viens à des choses plus graves. Il prétend que le démon n'a de pouvoir sur l'homme qu'autant que Dieu le permet quelquefois;7 et que le Christ ne s'est pas incarné pour délivrer l'homme de la puissance du démon. Je ne sais ce qu'il y a de plus intolérable dans ces paroles, du blasphème ou de l'arrogance , de la témérité ou de l'impiété. Je ne sais si la bouche d'où sortent de telles paroles ne serait pas plus justement écrasée par le bâton ,8 que réfutée par le raisonnement ! Celui dont la main s'élève contre tous, ne provoque-t-il pas la main de tous ?... 9
» Tu nous bâtis un nouvel Évangile : mais l'Église ne reçoit point de nouveaux Évangélistes; et si un ange du ciel venait évangéliser ce que tu enseignes, je dirais : « qu'il soit anathème ! ,0 »
Les formes de la scolastique ne sont point oubliées par le saint docteur: Tu dis... nous répondons.11 «Je te conduirai aux prophètes ; 12 mais tu ne crois peut-être pas aux prophètes; viens avec moi devant les apôtres ! 13»
I [ta pes superbiœ ruit cum irruit,
* M an et.
* Qui te secet médium.
* Muitum sudat.
5 Se probat eihnicum.
* Nenias ejus non pauca»
' Nisi forte Deo permiîteutz.
* Justius fustibus tundereiur.
Nonne omnium in se provocat manuit *° Anathma sit!
II Dicis... respondemus.
° Ad proplietas te ducam.
** Veni mecum ad Aœostolos.
On trouve dans cette même lettre au souverain pontife d'autres aménités de l'école et de la théologie de ce temps : tu me siffles/ lu me gazouilles. 2 Enfin l'abbé de Clairvaux termine sa réfutation par cet avertissement donné au Pape à qui elle est adressée comme une espèce de réquisitoire : « Je ne re- » gretterai point ma peine, et j'en aurai reçu le prix si j'ai fait » connaître l'hérésie nouvelle à celui qui a reçu le pouvoir de » détruire les mauvaises doctrines , et de briser l'orgueil qui » s'élève contre la science de Dieu. »
Cette lettre est un véritable traité, divisé en neuf chapitres Le fond en esl solide ; la forme appartient à l'esprit et au mauvais goût du temps. Saint Bernard y joignit quatorze mauvais articles extraits des livres d'Abélard , et que don Mabillon a publiés en tête de la lettre qui fut apportée à Rome par Nicolas, moine de Clairvaux, et alors, ou depuis, secrétaire du saint abbé.
En même temps celui-ci, infatigable dans son zèle accusateur, écrivit aux principaux membres delà cour romaine. Une de ses lettres est adressée aux évêques et aux cardinaux en général : « Lisez, s'il vous plaît, dit le saint docteur, la théologie de Pierre ; lisez son livre qu'on appelle des Sentences ,3 et celui qui est intitulé: Connais-toi loi-même ,* et voyez quelle forêt de sacrilèges et d'erreurs ils contiennent ; B » et il les presse de condamner Abélard par le pouvoir qu'ils ont reçu de fermer la bouche de ceux dont les paroles sont des iniquités. 6
Une autre lettre est adressée au chancelier Emery : l'abbé de Clairvaux lui mande qu 'Abélard se glorifie d'avoir eu pour disciples les cardinaux et les clercs de la cour de Rome ; il dit que ses livres sont entre leurs mains, et qu'ils sauront défendre la doctrine de leur maître.
Dans une autre lettre au cardinal Ives, qui avait été chanoine
1 Tu mi/iisubsibUas.
* Garris.
* Sententiarum.
' Nosce te ipsum.
* Quanta silvescant segete sacrilegiorum atque errorum,
* Obstruatur os toquent ium iniqua.
de Saint-Victor , à Paris , le saint abbé fait un portrait affreux d'Abélard : il l'appelle moine sans règle, être ambigu ; Hérode au dedans, Jean au dehors; fabricaleur de mensonges, hérétique ; et il termine par l'exhortation au prélat romain de se réunir à ses collègues pour délivrer l'Église de son ennemi,
Le cardinal Etienne, évêque de Palestine, le cardinal Gui de Pise , et deux autres qui ne sont pas nommés dans les œuvres de saint Bernard ,* reçurent aussi de l'abbé de Clairvaux des lettres écrites dans le même sens et dans le même style
Voici la traduction de celle qui fut remise au cardinal Gui de Castel, ancien disciple d'Abélard, et qui devint pape sous le nom de Célestin II.
a Croire que vous pouvez avoir le même attachement pour les erreurs d'un homme que pour sa personne, ce serait vous faire injure ; car celui qui aime ainsi ne connaît pas encore comment il faut aimer. Un tel attachement est terrestre, animal , diabolique ; 2 un tel attachement est également nuisible à celui qui aime et à celui qui est aimé. 3 Que d'autres jugent leur prochain comme bon leur semble, je ne puis croire de vous que ce qui est voisin de la raison, * que ce qui appartient à la ligne de l'équité. 5 Plusieurs commencent par juger avant d'examiner : moi je ne jugerai pas si une potion est douce ou amère avant de l'avoir goûtée. 6
» Maître Pierre a mis dans ses livres des nouveautés dangereuses. Il dispute de la foi contre la foi , et attaque la loi avec les paroles de la loi. 7 II ne voit rien par image et par emblème;8 mais il regarde toutes choses face à face.9 Il marche
4Edit. de Mabillon, 1690; 2 v. in-f.
3 Talis dilectio terrena est , animalis , diabolica. Nocens œque diligent i atque dilecto.
4 Vicinam rationi.
* Ouod ad lineam pertinet œquit'tf'ç.
" Ante gustum non judicabo.
' Ver bis le gis legem impugnat.
' Per spéculum et œnigmata.
* Facic ad faciem omnia inîuciur,
sur les hauteurs et dans les merveilles qui sont au dessus de lui. Il serait mieux pour cet homme qu'il se connût lui-même suivant le titre de son livre : Nosce te ipsum ; qu'il ne passât pas sa mesure, et qu'il fût sage jusqu'à la sobriété. *
« Je ne l'accuse point devant le pape. 2 »
Cette déclaration peut paraître singulière ; mais ce n'est sans doute qu'une figure pour amener ce qui suit :
« C'est son livre, dans lequel il s'est complu, c'est son livre qui l'accuse. 3 »
Mais qui accusait le livre? Et accuser le livre, n'était-ce pas accuser, dénoncer et poursuivre l'auteur?
« Lorsqu'il parle de la Trinité, il sent l'arien; lorsqu'il parle de la grâce , il sent le pélagien ; et lorsqu'il parle de la personne du Christ, il sent le nestorien. 4
» Ce serait douter de votre équité que de vous prier longtemps 5 de ne préférer, dans la cause de Jésus-Christ, personne avant Jésus-Christ. Mais sachez bien qu'il est expédient 6 pour vous , à qui le pouvoir a été donné par le Seigneur, qu'il est expédient pour l'Église du Christ, qu'il est expédient aussi pour cet homme,7 dont la bouche est pleine de malédiction, de fiel et de mensonge, que le silence lui soit imposé.8 »
Dans toute cette correspondance, qui rappelle si bien ces paroles du roi psalmiste : « Le zèle de votre maison m'a dévoré,9 » on remarque, à travers les précautions oratoires, le ton d'autorité qu'un moine osait prendre, et avec lequel il gourmandait les chefs de l'Église romaine.
En poursuivant, avec cette véhémence longue et soutenue,
1 Saperet ad sobrietatem.
* Ego non eum accuso apud Patrem.
*Est qui eum accuset liber suus,
* Sapit Arium, etc.
6 Si diu vos rogavero.
6 Expedit.
1 III i etiamhomini.
* Ut ei silentiurn imponatur.
* Zelus domus tuœcomedit me. (P&al, fsvm.
le malheureux Abélard, l'abbé de Clairvaux n'oubliait pas Arnaud de Bresce, qu'il appelait l'écuver de Pierre, et il écrivait * à l'évêque de Constance, pour lui recommander de le faire enfermer : « Car c'est, disait-il, un homme qui ne mange ni ne boit, * et qui, comme le démon, n'est affamé et altéré que du sang des âmes. 3 C'est un voleur de nuit, qui a fait irruption, non dans votre maison, mais dans celle du Seigneur qui pourtant est confiée à votre garde. C'est un loup rapace, caché sous la peau d'un mouton. Il s'est attaché à Pierre Abélard, et défend toutes ses erreurs qui ont élé condamnées par rïgfe'se. Il dévore votre peuple comme du pain. 4 Ses pieds sont rapides pour verser le sang. 5 Ses dents sont des flèches et sa langue un glaive acéré. 6 II sera plus expédient de l'enchamer qiie de le chasser ; 7 et si les Livres saints enseignent sataiiwrement qu'il faut se saisir des renards qui détruisent la vigne du Seigneur, à plus forte raison un grand loup féroce doit-il être lié, 8 pour qu'il n'égorge pas les brebis du Seigneur. 9 »
Mais i! paraît que l'archevêque de Constance ne suivit qu'en partie le conseil de l'abbé de Clairvaux, et qu'il se contenta de chasser de son diocèse le disciple cT Abélard ; car la même année (M 40) saint Bernard, apprenant qu'Arnaud de Bresce avait trouvé une retraite auprès de Gui, légal du pape, écrivit à ce dernier avec un ton d'autorité péremploire et remarquable:
« Arnaud de Bresce, dont la conversation est du miel et la doctrir.edu poison, qui a la tête d'une colombe et la queue d'un scorpion,10 que la Bresce a vomi, que Rome déleste, que
1 Opéra, epist. 195.
* Homo est neque manclucans , neque bibens.
* Solo cum diabolo esuriens et sitiens sanguinem animarum.
* Dévorât plebem vestram sicut escam panis.
5 Veloces pedes ejus ad effundendum sanguinem.
* Cujus dentés arma et sagittœ* et lingua ejus gladius acutug. Ligare pot lus quam fugare curabit.
* Multo magis lupus magnus et férus religanclus est.
* Ne Christ i irrumpat ovilia , oves mactet et perdat, ( *° Cui caput columbœ, cauàa scorpionis.
la France a chassé, que la Germanie abhorre, annoncera et persuadera tout ce qu'il voudra s'il est le commensal d'un légat du siège apostolique et s'il habite sous le même toit; ce sera un nœud difficile à rompre. ■ Qui osera s'opposer à votre collatéral? 2 Proléger un tel homme, c'est être rebelle au Pape et aussi à Dieu même? »
On voit que, dans ces âges éloignés, la tolérance était une vertu bien difficile, et qu'alors, dans les matières religieuses, comme de nos jours dans les opinions politiques, de simples nuances faisaient naître des accusations plus violentes et des haines plus vigoureuses que les dissidences les plus tranchées.
Enfin, le pape Innocent II, si long-temps et si vivement pressé par saint Bernard, condamna (1140) les erreurs d'Abélard dans une lettre adressée aux archevêques de Sens et de Reims, à leurs suffragans, et à son 1res cher fils dans le Christ, Bernard, abbé de Clairvaux. Le pontife, après avoir dit avec Fapôtre, qu'ainsi qu'il n'y a qu'un Dieu, il n'y a qu'une foi, et que dans cette foi l'Eglise est invariablement assise comme sur un fondement immobile qu'aucun homme ne peut changer; après avoir rappelé que l'arianisme, le manichéisme et lenestorianisme furent condamnés dans les conciles de Nicée, de Constantinople et d'Ephèse; après avoir déploré les doctrines pernicieuses de Pierre Abélard et de ses disciples; après avoir remarqué, comme consolation à sa douleur, que la France avait produit, sous son pontificat, tant de pasteurs illutres et vigilans, Innocent II ajoute : c< C'est pourquoi nous » qui sommes assis, quoique indigne, sur la chaire de saint » Pierre, ayant pris l'avis de nos frères les évêques et les car- » dinaux, nous avons, par l'autorité des saints canons, con- » damné les propositions que vous nous avez envoyées, et o nous condamnons tous les dogmes pervers de Pierre , ainsi
1 Funiculus triplex qui difficile rumpitur.
* Vestro collât erali.
• Favere haie, domino Papœ contradicerc est , etiam et Domino Deo,
» que leur auteur, et nous lui avons, comme à un hérétique, » imposé un silence perpétuel 1 ; et nous pensons 2 que tous » les sectateurs de son erreur 3 doivent être séquestrés de » rassemblée des fidèles, et enchaînés * dans les liens de I'ex- » communication. Donné à Latran , 5 le 17 des kalendes » d'août. »
Telle fut la sentence du pape Innocent II. Mais comme elle ne remplissait pas assez bien le but des ennemis d'Abélard, le lendemain, et non le jour précédent, comme le dit l'abbé Fleury dans son Histoire ecclésiastique, le Pape aggrava la peine qu'il avait prononcée. L'erreur de l'historien est visible: car le Saint-Siège n'eût pu prononcer la veille, sommairement, la détention perpétuelle d'Abélard et d'Arnaud de Bresce, et le lendemain rendre une sentence régulière, motivée, avec beaucoup de considérans, et qui se serait bornée à condamner les erreurs d'Abélard et à lui impeser un silence perpétuel.
La seconde sentence du Pape est conçue dans les termes suivans :
a Par les présentes, nous mandons à votre fraternité 6 que » comme Pierre Abélard et Arnaud de Bresce sont les fabri- » cateurs de dogmes pervers et les ennemis de la foi catholi- » que, vous les fassiez enfermer séparément 7 dans les m )- » nastères que vous jugerez les plus convenables, et que vous » fassiez brûler les livres de leur erreur, 8 quelque part qu'ils » puissent se trouver.9 Donné à Latran, le 18 des kalendes » d'août. »
1 Eique, tanquam hœretico, perpetuumsilenti»m imposuimus. ' Censemus.
* Erroris sui.
* lnnodandos.
6 Datum Laterani.
* Fraternitati vestrœ.
' Includi separatim.
* Libros erroris eorum igné comDurt.
* Ubicumque reperti fuerint.
ABÉLARD ET ÏIÉLOISE. 89
El par un post-scriplum , qui prouve que les copies des deux sentences furent ensemble envoyées par le Pape à saint Bernard, avant que les originaux fussent transmis aux deux archevêques de Sens et de Reims, à qui, comme on l'a vu, elles étaient adressées, il est dit : « Ne montrez ces copies à » personne, 1 jusqu'à ce que les lettres elles-mêmes aient été » présentées aux archevêques dans leur prochaine assemblée » à Paris. »
Il suffît d'avoir lu l'histoire du Quiétisme, pour trouver une ressemblance frappante et singulière dans les moyens qui furent employés, auprès de la cour de Rome, par saint Bernard etparBossuet,afm d'obtenir, l'un, la condamnation d'Abélard, l'autre, celle de Fénélon. Ce sont les mêmes démarches : l'abbé de Clairvaux envoie son secrétaire, l'évêque de Meaux envoie son neveu pour déterminer et hâter la chute des foudres de l'Eglise sur deux têtes célèbres. Ce sont les mêmes plaintes contre les nombreux partisans qu'avaient, dans la capitale du monde chrétien, le fondateur du Paraclet et l'archevêque de Cambrai; c'est la même activité dans la correspondance: tout se ressemble, tout, excepté le luxe et la violence des injures: mais ces injures tenaient au temps qui sépare les deux époques. Les deux condamnations furent moins obtenues qu'arrachées par des instances vives et persévérantes, où le zèle se montre si apparent , mais où la charité semble rester absente.
Il paraît que les lettres pontificales, dont une copie avait été, en toute hâte, envoyée à saint Bernard, comme la bulle de condamnation de Fénélon parvint à Bossuet avant d'être transmise aux ministres de Louis XIV, tardèrent à être présentées aux archevêques à qui elles étaient adressées, et qu'Abélard ignora lui-même assez long-temps que Rome l'avait condamné.
Il s'était mis en route pour passer les monts et pour aller suivre, devant le.Pape, l'appel interjeté par lui au concile de
* Transcripta ista nolite osten dere cuiquam.
Sens. U passait à Cluny, que gouvernait alors Pierre-le-Vénérable, et qui était en effet vénéré pour la réunion d'un vaste savoir à la vie la plus sainte, et par une piété qui n'avait rien de fougueux, rien d'irritable, msis qui brillait d'un doux éclat, telle qu'on la vit depuis dans la reli^ia de Las CasaSç dans celle de Vincent de Paule, et de l'auteur des Maxime* des Saints.
« Où allez-vous? » dit l'abbé de Cluny au malheureux Abélard dont le cœur était oppressé, le regard plein de tristesse et le front soucieux. — Je suis, répond-il , persécuté par les hommes qui me traitent d'hérétique, et je vais à Rome pour me justifier. — Allez, reprend l'abbé, le Pape vous rendra justice et vous absoudra, s'il en est besoin. »
Et il l'invita, il le pressa de se reposer dans son monastère; car Abélard, dont la santé était altérée, voyageait à pied comme les apôtres, et alors il avait plus de soixante ans.
Tandis qu'il était encore à Cluny, l'abbé de Citeaux, nommé Raynard, vint et, se concertant avec Pierre-le-Vénérable, proposa de réconcilier Abélard avec l'abbé de Clairvaux. Abélard se laissa persuader. Sa fierté, qui résistait à la haine de ses ennemis, tomba devant la mansuétude d'un vieillard. Il avait résisté aux menaces, il céda aux prières. L'abbé de Citeaux le conduisit vers saint Bernard. U apprit que Rome l'avait condamné, et alors il se désista de son appel : il se soumit comme Fénélon, et promit de se rétracter. Les deux ennemis se réconcilièrent.
Abélard revint à Cluny. Là, touché des avis paternels de Pierre-le-Vénérable, il résolut de quitter le tumulte des écoles, et d'achever en paix, dans ce monastère, une existence si pénible et si traversée.
L'abbé de Cluny écrivit à Rome et obtint, sans difficulté, pour Abélard, la permission de passer, dans son monastère, le reste d'une vie que le bon abbé ne jugeait pas devoir être désormais d'une longue durée.
Abélard vécut encore deux ans, édifiant tous ceux qui le virent par son humilité et par sa pénitence.
ABÉLARD ET IIÉLOISE. §1
C'est à Cluny qu'il écrivit son apologieetsa confession de foi.
Il y soutient que les articles de sa théologie, qui ont été condamnés par le concile de Sens et par le Saint-Siège, lui ont été imputés par une très grande ignorance ou par méchanceté. * g On connaît, dit-il, ce proverbe : Il n'est rien de si sagement dit qui ne puisse être mal interprété; et, comme le remarque saint Jérôme: Celui qui écrit beaucoup de livres est soumis à beaucoup de jugemens. 2 J'ai enseigné publiquement dansun grand nombre d'écoles: j'ai voulu avoirplulôl des juges que des disciples. Fils de l'Eglise, je rejette tout ce que l'Eglise rejette, et j'admets tout ce qu'elle admet. Mais si j'avais raisonné sur la Trinité, comme on m'accuse de l'avoir fait, je me confesserais non seulement hérétique, mais encore hérésiarque » (c'est à dire auteur ou chef d'une hérésie).
Il se justifie sur toutes les propositions qu'on lui a imputées, répète-t-il plusieurs fois, par malice ou par ignorance, 3 et qu'il nie absolument se trouver dans ses ouvrages. C'est ainsi qu'on a vu depuis les disciples de Janséniùs soutenir qu'on chercherait en vain , dans le livre de cet évêque , les cinq fameuses propositions condamnées par la buile Unigenilus.
Le plus impartial des écrivains ecclésiastiques, l'abbé Fleury, convient lui-même que, si on trouve, dans les écrits d'Abélard , la plupart des erreurs qu'on lui reprochait, on y trouve aussi les propositions contraires ; car, ajoule-t-il , il n'est pas toujours d'accord avec lui-même. Mais c'était là ce qu'il eût fallu que reconnussent, en le poursuivant, ses accusateurs. Pourquoi ne citer d'un écrit que ce qui paraît blâmable , en isolant le passage incriminé de ce qui le précède ou de ce qui îe suit? Et quand l'antidote est à côté du poison, pourquoi n'extraire que le poison? Mais il paraît que cette méthode funeste a été trop suivie dans tous les temps.
* Mnlitiœ vel igmrantlce maximœ.
* Oui multos scribit libros , multos sumitjudices,
* Per malitiam vel ignorantiam.
Pierre-le-Vén érable nous fait connaître, dans ses œuvres, les derniers temps et la mort d'Abélard. Dans une lettre que ceft abbé écrivit à Héloïse,1 après avoir fait un grand éloge de l'érudition et de la piété de cette femme célèbre, il ajoute , en parlant de l'infortuné qu'il avait recueilli , qu'il avait consolé : a Je ne me souviens pas d'avoir vu son pareil en humilité. Je » l'obligeais de tenir le premier rang dans notre nombreuse » communauté , mais il paraissait le dernier par la pauvreté » de son habit. Quand, dans nos cérémonies, il marchait de- » vant moi , suivant la coutume , j'admirais qu'un homme » d'une si grande réputation pût s'abaisser ainsi. Simple dans » sa nourriture comme dans ses vêtemens, il condamnait , par » ses discours et par son exemple, non seulement le superflu , » mais ce qui n'est pas d'une nécessité absolue. II lisait con- » tinuellement; il priait souvent; il gardait un silence per- » pétuel , si ce n'est quand il était forcé de le rompre, dans les » conférences ou dans les sermons qu'il faisait à la commu- » nauté. Presque tous les jours il offrait le saint sacrifice, de- » puis que , par mes lettres et par mes sollicitations , je l'avais » réconcilié avec le Saint-Siège. Enfin , il n'était occupé que » de méditer ou d'enseigner les vérités de la religion ou de la » philosophie.
)) Il avait ainsi vécu quelque temps à Cluny, lorsque, voyant » que ses infirmités augmentaient, je l'envoyai respirer un air » plus salubre dans la plus agréable situation de la Bourgo- » gne, au prieuré de Saint-Marcel, près de Chàlons-sur-Saône. » Il y continuait ses lectures et ses exercices pieux, lorsqu'il » fut attaqué d'une maladie qui ne laissa bientôt aucune es- » pérance de le conserver. Tous les religieux de ce monastère » ont été témoins avec quelle grande piété il a fait sa confesp sion de foi , puis celle de ses fautes ; avec quelle sainte aspi-
* Liv. iv, epist. 21.
» ration vers le ciel il a reçu le viatique des mourans. (l'est » ainsi que le docteur Pierre a fini ses jours. »
L'abbé de Cluny joignit à cette lettre une épitaphe qu'il avait faite pour Abélard , et qui marque sa mort au 21 avril
Dans cette épitaphe, qui est en vers, Pierre-le-Vénérable appelle celui qui fut l'amant d'Héloïse , le Socrate des Gaules, le grand Plalon de l'Occident, noire Arislote; il le dit égal ou supérieur aux logiciens de tous les temps; et il ajoute : connu dans l'univers comme le prince des écoles; génie varié, subtil et pénétrant , qui pouvait tout surmonter par la force du rai" sonnement et par l'art de la parole : tel était Abélard. 1
Il faut, pour apprécier ce magnifique éloge, le voir donné à un mort, sans autre intérêt que celui de la vérité , par un des. hommes les plus savans, les plus pieux et les plus illustres du xiie siècle. C'est en se livrant à cette considération qu'on pourra juger ce que fut, sinon le génie, du moins la renommée d'Abélard.
On trouve de semblables éloges dans un grand nombre d'auteurs contemporains, ou qui vécurent, dans te siècle suivant, en France, dans la Belgique, en Allemagne et en Italie.
Montaigne, dans le xvie siècle, disait: «C'était une âme » fière et qui montrait un beau visage en tout sens; une âme » à la vieille marque , et qui eût produit de grands effets si sa )) fortune l'eût voulu, ayant beaucoup ajouté à ce riche natu- » rel par la science et l'étude. »
Les écrivains de cette époque ne nous font point connaître quelle fut la douleur d'Héloïse lorsque la funeste nouvelle de la mort <T Abélard arriva au Paraclet.
On voit par une lettre qu'elle écrivit à Pierre-le- Yen érable ,
1 Galliarum Socrates , Plato maximus Hesperiarum , Noster Aristoteles ; logicis quicumque fuerunt Aut par aut melior ; studiorum cognitus orbi Princeps; ingenio varius , subttlis et acer ; Omniavi super ans rationis et arte loquendi: Abelardus erat , etc»
et par ia réponse de ce dernier, qu'elle demanda le corps de son époux pour l'ensevelir au milieu des tombes de son monastère, où elle-même devait reposer avec lui. Cette triste dépouille lui fut envoyée secrètement, l mais plusieurs mois après îa mort d'Âbélard. Le vénérable abbé de Cluny vint lui-même célébrer les obsèques et prononcer un éloge funèbre. « Votre » présence , lui écrivait Héloïse , m'a doni é de la force. Dai- » gnez m'envoyer, par écrit, et munie de votre sceau , l'abso- » îution de mon maître , afin qu'elle soit suspendue dans son » sépulcre. 2 »
C'était, dans ce siècle, un usage de donner aux morts l'absolution qu'on ne donne aujourd'hui qu'aux vivans ou aux mourans. Pierre-le-Vénérable répondit, dans une lettre pleine d'une charité tendre : «Je vous envoie, comme vous l'avez » désiré , l'absolution de maître Pierre, écrite et scellée ; 3 » et il joignit à cet envoi celui d'un don, pareillement écrit et sigillé, de trente messes qui seraient dites à l'abbaye de Cluny, après la mort d'Héloïse , et pour le repos de son àme. Héloïse, dans sa douleur, et croyant sa mort prochaine, avait aussi demandé ce funèbre présent.
Voici la traduction littérale de l'absolution d'Abélard:
« Moi , Pierre , abbé de Cluny , qui ai reçu Pierre Abélard » pour moine de Cluny, et qui ai accordé à Fabbesse Héloïse,* » et aux religieuses du Paraclet, son corps que je leur ai en- » voyé clandestinement ,5 je l'absous selon mon devoir ,6 par » l'autorité de Dieu et de tous les saints, de tous ses péchés.»
Sans imiter ici le fameux critique Le Clerc, qui dit qu'on pourrait demander l'exhibition du pouvoir que l'abbé de Cluny avait reçu du ciel pour absoudre les morts, contentonsnous, en faisant connaître l'esprit du temps, de louer, dsns
1 Furt im.
1 Ut scpulcro ejus suspendalur.
* Scriptam ai sigiilatam.
* Heloissœ.
6 Furt im,
6 Pro officio.
ce bon abbé, la charité vraiment évangélique qui lui mérita le surnom de Vénérable , et regrettons que le savant Mabillon, éditeur de saint Bernard, ait trouvé beaucoup trop exagérés les éloges que l'abbé de Cluny donne à Abélard dans la première lettre qu'il écrivit à l'abbesse du Paraclet.
On sait peu de chose d'Héloïse depuis cette époque.
Héloïse vécut encore vingt et un ans.
Elle était en correspondance avec les papes et avec les évêques.
Une bulle d'Innocent II, le même qui condamna Abélard, avait défendu , à qui que ce fût , de troubler le Paraclet , d'enlever ses biens, de se permettre contre ce monastère aucune vexation; et, pour prix de ce privilège accordé par l'Église romaine, le pontife mandait à Héloïse : « Vous paierez, tous » les ans, six écus à notre palais de Latran. l »
Par une autre bulle, le môme pontife avait concédé à Héloïse le privilège de ne pouvoir être molestée par l'évêque dio césain, ou par toute autre personne; et, pour cette faveur, Héloïse devait encore payer, à Rome, tous les ans une obole d'or. 2
Le pape Eugène, dans une bulle de l'an 1147, mit sous la protection de saint Pierre, et sous la sienne, les champs, les vignes, les bois, les prés, les moulins, les eaux, les décimes, et tous les biens du Paraclet, moyennant la même redevance annuelle d'une obole d'or. Cette bulle est curieuse en ce qu'elle contient un très long dénombrement de plus de cent donations qui avaient été déjà faites à cette abbaye , avec les noms de tous les donateurs.
D'autres bulles des panes Uice. Atiastase. Àdrfea. i^çuo? ire, confirmèrent de nouvelles donations ou de nouveaux pri-
* Sex nummos quotannis Lateranensi palatio persolvetis.
* Unumobolum aureum quotannis persolvetis
viléges, parmi lesquels on remarque celui de pouvoir enterrer, graluitemenl , les pauvres dans le cimetière du Paraclet. La demande d'un tel privilège fait connaître ce qu'il y avait de tendre et de philanthropique dans la piété d'Héloïse, et doit l'honorer dans notre âge, où de pareils privilèges ne sont pas demandés par les congrégations.
Parmi les auteurs contemporains qui nous font connaître Héloïse , « cette noble créature qui , dit M. Cousin , aima comme » sainte Thérèse , écrivit quelquefois comme Sénèque , et dont » la grâce devait être irrésistible, puisqu'elle charma saint » Bernard lui-même,1 » je ne citerai que Pierre- le-Vénérable. Il écrivait à cette illustre victime de l'amour : « Vous avez » vaincu en savoir toutes les femmes , et vous avez surpassé » presque tous les hommes. 2 »
Héloïse lisait les livres saints en grec et en hébreu.
Elle les lisait aussi philosophiquement , comme on le voit par les xlii problèmes dont elle demanda la solution à Abélard, et qu'on trouve dans les œuvres de ce dernier.
Je ne citerai ou'un petit nombre de ces problèmes.
Après avoir rappelé ces paroles de l'Évangile : « Comme Jo- » nas fut trois jours et trois nuits dans les entrailles de la ba- » leine, ainsi le Fils de l'homme restera trois jours et trois nuits » dans le sein de la terre, » Héloïse calcule les heures qui se sont écoulées depuis Yemisit spiritum, ou le dernier soupir du Christ dans sa passion , jusqu'au moment de sa résurrection ; et elle trouve que le Christ na réellement passé qu'un jour complet et qu'une nuit entière chez les morts. — Abélard répond que, par les paroles évangéliques, il ne faut pas entendre l'intégrité de trois jours et de trois nuits : car le prophète Jonas étant lui-même sorti de la baleine le troisième jour, ne passa dans le ventre du cétacé qu'un jour entier et une nuit entière.
Héloïse eût pu demander encore pourquoi le Christ est sou-
IntroÊuction aux œuvres inédites d' Abélard.
Pêne v>ros universos superasîU
vent appelé dans FÉcriture le Fils de l'homme , puisqu'il est partout établi que son incarnation fut purement spirituelle, en sorte qu'il semblerait ne pouvoir être (lit que fils de la femme. — Mais Abélard aurait sans doute répondu que l'homme est un nom général , qui comprend aussi la femme : et c'est ainsi qu'on dit les hommes pour le genre humain qui embrasse les deux sexes.
Dans les autres problèmes, Héloïse expose les divergences et les contradictions qu'elle croit remarquer dans les Évangélistes , ainsi que les difficultés ou l'obscurité que présentent divers textes sacrés.
Elle ne comprend pas pourquoi Dieu dit qu'il y aura plus de joie dans le ciel pour la présence d'un pécheur pénitent que pour celle de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas eu besoin de faire pénitence. « Dieu aimerait-il mieux, dit-elle, un » méchant converti que quatre-vingt-dix-neuf sages qui au- » raient persévéré dans la vertu? »
On voit que les sept béatitudes ont embarrassé Héloïse , surtout celle qui promet aux pauvres d'esprit le royaume des cieux.
« Que signifient, dit-elle, ces paroles : Ce n'est pas ce qui » entre dans la bouche, c'est ce qui en sort qui souille l'homme. » Serait-il donc permis de manger sans péché ce qu'on aurait » volé!
» Que veut dire saint Luc , en recommandant de ne point » redemander son bien à celui qui l'a enlevé ? i
» Pourquoi trouve-t-on, dans les quatre Évangélistes , quatre » versions dissemblables des mêmes paroles que Jésus dut » adresser à Pierre , sur le chant du coq et sur les trois renî- » mens de l'Apôtre?
» Pourquoi saint Marc dit-il : Aujourd'hui, dans celle nuit ,f » quoique la nuit ne soit jamais dans le jour?
« Quel sens faut-il donner à ce passage : Vous ne jurerez pas
Et qui aufert, quœ tua sunt, ne répétas. Hodie in hac nocte.
» par votre tête, parce que vous ne pouvez faire qu'un seul de » vos cheveux soit blanc ou noir. Est-ce donc que si l'on avait » ce pouvoir, il serait permis de jurer par sa tète? »
Héloïse demande encore ce que veut dire l'Apôtre , quand il recommande de prier sans cesse. i
"Voici un autre de ses problèmes : « Pourquoi saint Paul » distingue-t-il l'esprit de l'âme, en disant, dans sa première » épîlre aux Thessaloniciens : Ut inleger spirilus vesler et » anima? Qu'est-ce que l'esprit, si ce n'est l'âme? Qu'est-ce » que l'âme, si ce n'est un esprit? Y a-t-il deux âmes ou deux o esprits dans un seul homme? » — La réponse d'Abélard peut ne point paraître concluante : « L'esprit, dit-il, c'est la » raison; l'âme, c'est la volonté. Or, il y a raison et volonté » dans l'homme ; donc il y a dans l'homme une âme et un es- » prit.»Mais qu'est-ce que la raison sans la volonté? et, comme le dit Héloïse, qu'est-ce qu'une âme qui n'est pas un esprit? Le problème de la savante abbesse est donc mal résolu. On voit qu'elle avait appris de son époux à traiter philosophiquement les matières théologiques , et même que le disciple se montre maintefois plus avancé que le maître.
Le quarante-deuxième et dernier problème d'Héloïse estime question de métaphysique très subtile : « Nous vous deman- » dons, dit-elle, si quelqu'un peut pécher en faisant ce que » Dieu lui a permis ou même lui a commandé de faire? » — Abélard trouve cette question embarrassante et diflicile ; 2 et sa réponse est une longue dissertation théologique, sur le crescile et multiplicamini, un peu à la manière du jésuite Sanchez dans son in-folio sur le mariage.
Héloïse, première abbesse du Paraclet, en fut aussi le législateur. Elle composa des constitutions avec des actes additionnels. Je citerai quelques traits des statuts: ils suffiront pour donner une idée du reste.
*Sine intermissione.
s Quœstione gravi otdsamur.
« Nos vèlemens sont humbles et simples, faits de peaux d'agneaux, de laine et de lin.
» Notre nourriture consiste en légumes, sans viande. Nous mangeons plus rarement du lait, des œufs, du fromage et du poisson quand on nous en donne. Notre dîner se compose de deux potages; le repas du soir, d'herbes, de fruits, ou de quelque chose de semblable, si on peut se le procurer ; et, quand ces alimens nous manquent , nous en supportons la privation sans murmure. »
Comme le Paraclet avait reçu de nombreuses donations, il faut croire qu'Héloïse distribuait aux pauvres presque tous les produits de l'abbaye, sans trop s'occuper de réserver pour elle et pour ses compagnes les plus simples alimens de la vie.
« Après none, nous prions pour les morts ; nous entrons au réfectoire et nous buvons de l'eau. 1 »
On voit, dans le chapitre des offices de la nuit, combien la vie des religieuses du Paraclet , toujours réglée au son de la cloche, était également dure et monotone. Héloïse et ses compagnes se couchaient sans se déshabiller, sans même délier le cordon qui leur servait de ceinture. 2 Mais il leur était permis de lire ou de travailler dans leur lit. Le jour, aucune sœur ne pouvait s'asseoir dans le cloître sans vaquer à la lecture ou à quelque travail.
Quelques autres articles portent ce qui suit •
« Aucune religieuse ne peut ni donner, ni recevoir, ni garder quelque chose, sans la permission de l'abbesse ou de la prieure.
» Si une sœur converse est trouvée causant avec un laïque, elle ne pourra plus devenir religieuse professe , et restera dans son premier état.
» Si une sœur est surprise dans les faiblesses de la chair, elle doit aussitôt être chassée du monastère ; et si elle obtient
Post nonam ,agimuspro defunctis; indè ingredimur refectorium et bibimus aquam.
'Vestitœet cinctœ jacentes.
miséricorde et rentre dans le cloître , elle ne peut jamais reprendre le voile *. mais, revêtue d'habits grossiers, elle sert comme servante. S'il y a de sa part rechute, son exclusion sera irrévocable.
» Si une sœur sort de l'enclos du monastère, elle sera mise au pain et à l'eau, le sixième jour de chaque semaine, pendant toute une année. »
Héloïse avait fait entrer dans ses statuts un grand nombre de canons des conciles, de décrets des papes, et quelques passages des Pères sur la vie monastique. Je ne citerai que le quatorzième canon d'un concile de Grenade , déclarant anathème toute religieuse qui tond ses cheveux pour l'amour de Dieu;1 et le troisième canon d'un concile de Rouen, qui veut qu'une sœur, surprise avec un clerc ou avec un laïque, soit vivement fustigée.2
Ainsi, comme on le voit, ce n'est pas Héloïse savante et philosophe, c'est Héloïse pénitente qu'on retrouve dans ses constitutions claustrales. On remarquera qu'elles durent être soumises à Abélard, et même être en partie son ouvrage, et que le sentiment des premiers désordres de la vie des deux amans rendit sans doute plus rigides et plus austères les règles du Paraclet.
On ne sait pas assez que si Abélard fut le premier poète français de son temps, Héloïse en fut le meilleur poète latin : c'est le témoignage de plusieurs auteurs contemporains, entre autres, de Hugues Métel , de Toul, cité par don Mabillon dans son édition des OEuvres de saint Bernard. 3 Madame de Vannoz, qui a rédigé l'article Héloïse dans jta Biographie universelle, dit avec raison : «C'est un personnage du xir3 siècle que
1 Si qua mulier, profiter divinum cultirfn , ut œstimat, crines, attoniet, quos i Deus ad subjectionis memortam tribuit,... anathema sit» ' Acriter verberibus coerceatur.
• Note sur l'épître 278.
» nous connaissons le plus, mais non le mieux. » Et Ton doit regretter que madame de Vannoz ne se soit pas elle-même attachée à le faire mieux connaître.
Mais les monumens ont la Dlunart disDaru. ti ne œsïe a-> cune des nombreuses chansons d1 Abélard oui lurent si célèbres, si répandues dans Paris et dans toute la France oui ne purent devoir leur popularité qu'à *a langue national encore informe, mais vulgaire, dans laquelle le poète les écrivit. Il ne reste rien des poésies dHéloïse, rien des premières lettres des deux amans. Les moines-copistes ont pieusement négligé de les recueillir. Elles ont péri : et les témoignages d'Héloïse, d'Abélard et de quelques auteurs contemporains en conservent seuls la tradition.
Depuis plus de vingt ans Abélard n'était plus, lorsqu'Héloïse mourut, le 47 mai 1164, âgée de soixante-trois ans. Elle est inscrite dans un vieux calendrier français du Paraclet, en ces termes : Héloïsse, mère et première abbesse de céans, de doctrine et de religion très resplendissante.1
On peut remarquer qu1 Abélard et Héloïse atteignirent le même terme dans le cours de leur vie ; car on lit encore dans le calendrier du Paraclet : Maislre Pierre Abélard, fondateur de ce lieu, et instituteur de sainte religion, trespassa le 21 avril, aagé de lxiii ans. Il avait donc au moins vingt ans de plus qu'Héloïse.
On trouve, dans de vieilles chroniques, qu'Héloïse, sentant
Héloïse est dite tantôt fille, tantôt nièce du chanoine Fulbert ; quelques auteurs lui donnent pour père un autre chanoine de Paris, nommé Jean ; d'autres disent qu'elle tenait, par le sang ou par les alliances, à la maison de Montmorency. Ces diverses opinions ont été émises, mais les deux dernières sont sans autorité historique, tandis qu'Héloïse est dite nièce de Fulbert par Abélard, dans ie récit qu'il a fait de ses calamités [Historia calamitatum), et par l'ancien calendrier du Paraclet qui, rapportant la mort de Fulbert, ledit oncle d'Héloïse [Heloïssœ avuncu/um).
sa fin approcher, ordonna que son corps fût enseveli avec celui de son époux ; que le cercueil d'Abélard fût ouvert, et que le mort, élevant les bras, reçût la morte, l'embrassa et la serra sur son sein.1
«Ce prodige, » dit un ex-abbé de la Trappe, don Gervaise, dans sa Vie d'Abélard ,2 « ne paraîtra pas digne de la croyance » des esprits forts ; cependant il n'est pas sans exemple. Saint » Grégoire de Tours en rapporte un semblable : 3 il dit qu'un » sénateur de Dijon, nommé Hilaire, après avoir vécu dans » une parfaite union avec son épouse, leva ses mains pour » l'embrasser, lorsque, quelques années après, on la mettait » dans le même tombeau. Semblable chose arriva du temps » de Tertullien : il en rapporte l'histoire fort au long dans son » Livré de l'Ame. »
Don Gervaise aurait dû commencer par établir l'authenticité des preuves qu'il allait donner ; car, où faudrait-il chercher la vérité, si l'on adoptait la méthode de ne prouver le prodige ou l'erreur que par d'autres erreurs ou par d'autres prodiges?
Mais don Gervaise n'a garde de révoquer en doute ce merveilleux embrassement. «Àbélard, dit-il, laissa à toute la » postérité un exemple inimitable de la fidélité de l'amour » conjugal jusqu'après sa vie, et fit connaître que le parfait » amour est plus fort que la mort, puisque dans leurs per- » sonnes il ne fut pas éteint par la mort même. Subsistant » dans le tombeau, il doit donc continuer dans le ciel d'une d manière infiniment plus noble et plus élevée. »
Il est encore parlé de l'espèce de résurrection d'Abélard dans l'épitaphe qui fut mise sur le tombeau d'Héloïse. On y compare son époux au phénix qui renaît de ses cendres.4
* In œgritudine posita prœcepit ut, mortua, intra mariti tumulum poneretur ; et sic eadem defuncta, ad tumulum apertum deportata, maritus ejus qui ,muliis diebus ante eam, de f une tus fuerat , elevatis bracchiis eam recepit , et ita eam amplexatus bracchia sua strinxit. (Cmscm., Turon.,Quercet. in not., adepist. Abelardi, pag. 1195.)
■Tome- II, page 325.
* De gloria confessorum , c. Û2.
4 Mi Abelarde redivive, tibi ipii tuisque cineribus Phénix.
On lit, dans la Gaule chrétienne j1 qu'en Tannée 4497, Catherine de Courcelle, dix-septième abbesse du Paraclet, fit transporter, du cloître de ce monastère dans l'église , le tombeau des deux amans. Elle voulut qu'on ne séparât point leurs cendres; et, comme le dit l'historien trappiste, «personne » n'a osé séparer ce que la nature et la grâce avaient joint » par des liens si merveilleux. » En 1650, Marie de La Rochefoucauld, vingt-troisième abbesse du Paraclet, fit transférer ce tombeau de la nef dans le chœur.
Alors, après plus de cinq cents ans, les os des deux époux furent trouvés entiers, distingués, déposés dans les deux côtés d'un même cercueil, séparés par une lame de plomb; rapprochés l'un de l'autre, et c'est dans cet état qu'ils ont été trouvés dans les premiers temps de la révolution française. Belleforest s'est donc trompé lorsqu'il assure, dans sa Chronique de France, que les restes d'Abélard avaient été déterrés, brûlés et les cendres jetées au vent. Don Gervaise loue la piété qui a respecté le tombeau des deux époux. « Il semble, dit-il, » que Dieu eût gravé fortement dans le cœur de ces illustres » abbesses ces paroles de son Évangile : Que les hommes ne » soient pas si hardis que de séparer ce que Dieu a uni} »
Une autre épilaphe d'Héloïse en quatre mauvais vers latins,3 qui paraît avoir été composée dns le treizième ou quatorzième siècle, est un monument de la basse latinité. Don Gervaise a prétendu la traduire en neuf lignes rimées, qui sont encore inférieures à l'original. 4
* Gallia Christ., tome IV, page 708.
3 Quoct Deus coujunxit homo non separet. ( S. Matth., c. xix , f 6.)
Hoc tumuto abbatissajacet prudens Heloissa. Paraclitum statuit , cum Paraclito req uie.se it. Gauclia sanctorum sua sunt super alta polorum Nosmcritis precibusque suis exaltet ab imls.
Cy-gît rette savante abbesse,
Héloïse est son nom;
De ce lieu d'oraison La fondatrice et la maîtresse , etc.
Les religieuses du Paraclet honorèrent dignement, pendant plusieurs siècles, la mémoire de leur savante fondatrice, en célébrant, tous les ans, le jour de la Pentecôte, l'office divin dans la langue grecque dont Héloïse avait donné le goût à ses compagnes qui en transmirent renseignement. * Or, dans aucun des nombreux monastères d'hommes, qui couvraient alors la France, si ce n'est à Saint-Denis, cet exemple n'eût pu être imité.
J'ai fait connaître tout ce qui nous reste d'Héloïse , c'est à dire trois longues lettres à Abélard, deux lettres à Pierre-le- Vénérable, les quarante-deux problèmes théologico-philosophiques, et les constitutions du Paraclet. Les deux premières lettres à Abélard offrent le tableau le plus énergique de ce que l'amour peut avoir d'empire et d'égarement dans la solitude ; la troisième lettre est un savant traité sur la vie monastique. Les poésies latines d'Héloïse ne sont pas venues jusqu'à nous.
Il ne reste rien des nombreuses poésies erotiques qu'Abélard écrivit en vers français, et qui étaient chantées en diverses contrées, comme lui-même nous l'apprend dans la relation de sa vie, et comme Héloïse le rappelle dans ses lettres.
Les journaux (juillet 1858) ont annoncé qu'on venait de découvrir, dans la bibliothèque du Vatican, un manuscrit d' Abélard contenant plusieurs chansons de sa composition, et notées suivant la musique de son époque ; qu'un savant s'occupait de les accommoder au style moderne ( c'est-à-dire de les défigurer), et qu'un Allemand, résidant à Rome, se chargeait de les publier. 2 Mais ou la découverte est fausse, ou jusqu'à ce jour elle est restée sans résultat connu.
Quelques auteurs ont voulu attribuer à Abélard le fameux Roman de la Rose, et ils ont prétendu qu'il avait peint Héloïse dans le personnage allégorique de Beauté. Bussi-Rabulin avait
* Aubert Le Mire, de Scriptoribus ecclesiasticis , page 165,
* Courrier Français du 20 juillet 1838.
ÀI5ELÀRD ET HÉLOISE, 105
adopté cette opinion ; il fait ridiculement écrire par Héloïse à Abéïard : « Personne ne badine comme vous ; il n'y a que » vous qui sachiez louer. Cette jolie rose en sera une preuve p et un modèle dans la postérité. »
Bayle a cru inutile de combattre celte opinion. Mais l'abbé Tricaud prétend qu'elle était généralement reçue dans le xvie siècle : il la défend et l'appuie dans ses Essais de Littérature (publiés en 1703), et il soutient que les témoignages • du président Fauchet et de La Croix du Maine doivent prévaloir contre le sentiment de Bayle. Et, en effet, ces témoignages pourraient être d'un grand poids, comme plus rapprochés des temps d'Abélard. Mais l'abbé Tricaud a oublié d'indiquer en quel endroit de leurs ouvrages La Croix du Maine et Fauchet ont donné le Roman de la Rose à Abélard ; et il faut convenir que jusqu'à présent on n'a pu le découvrir.
On ne doute plus aujourd'hui que le fameux Roman de la Rose ne soit de Guillaume, dit de Lorris, parce qu'il était né dans un bourg du Gatinois portant ce nom. On sait que le sujet de ce poème est un jeune homme qui, dans un beau jour du printemps, s'endort et rêve qu'il voit, dans un jardin délicieux, une rose fraische et vermeille, nouvellement éclose, et qu'il veut cueillir, mais que mille obstacles s'opposent à son désir; que ces obstacles naissent et se multiplient dans un long dédale d'allégories ; que le jeune homme surmonte les obstacles et que la fleur vermeille est enfin en son pouvoir :
Alors fut jour, et il s'éveille.
Guillaume de Lorris, mort en 1260 (118 ans après 'Abélard), ne composa que les 4,150 premiers vers de ce poème. Jehan, dit de Meung, parce qu'il naquit dans la petite ville de Meun sur la Loire, et dit aussi Clopinel, parce qu'il était boiteux, entreprit, vers la fin du xme siècle, ou dans les premiers temps du xive, de continuer le songe allégorique et galant de Guillaume de Lorris. La Croix du Maine fait de Clopinel un docteur en théologie de Paris, tandis que du Verdier et le président Fauchet en font un jurisconsulte. Quoi qu'il en soit, le
i06 ABÉLARD ET HÉLOISE.
poète, docteur ou avocat, mit, avec plus d'esprit, moins d'imagination et moins de décence dans la continuation de l'œuvre de Lorris. 11 attaqua surtout les femmes avec un cynique travers :
Prudes femmes, par saincl Denys, Autant en est que des phénix.
Et ce ne sont pas là les vers les plus licencieux et les plus insolens, dont une vieille tradition veut qu'il ait reçu, de la main même de plusieurs dames, irritées de son irrévérence, un insigne et honteux châtiment.
On ne lit plus guère, de nos jours, ce Roman de la Rose qui, pendant plus de trois siècles, eut une grande vogue; on sait que les prédicateurs ranalhématisaient en chaire; que le célèbre chancelier de l'Église de Paris, Gerson écrivit en latin un traité pour démontrer les dangers de la lecture de ce livre qui fil les délices de la cour de Philippe-le-Bel ; qu'un chanoine de Valenciennes, Jehan Moulinet, le translata de rime en prose (1 480) ; et que, tandis qu'il charmait aussi la cour de François 1er, Clément Marot voulut le rendre plus lisible, en substituant aux mots qui avaient vieilli des mots qui étaient modernes de son temps, mais dont la plupart ont vieilli à leur tour.
Il ne reste guère du Roman de la Rose que sa vieille réputation, que le souvenir de l'étrange folie des alchimistes qui voyaient, dans ce poème, l'enveloppe mystérieuse et allégorique du grand œuvre qu'ils allaient cherchant, et que ce vers, devenu proverbe :
Car Yliabit ne fait pas le moine.
On fait peu de cas des anciennes et modernes éditions de cet ouvrage. Mais les amateurs de manuscrits, ornés de miniatures en or et en couleur, recherchent ceux du Roman de In Rose, auquel on peut appliquer ce qui s'y trouve dit par Lorris de toutes choses de ce monde :
Le temps s'en va et rien ne dure, Ne fer, ne chose tant soit dure,
Car il gaste tout et transmue; C'est celluy qui les choses mue , Qui tout fait croistreet tout nourist, Et qui tout use et tout pourist.
&a grande renommée des chansons françaises d'Abélard put seule lui faire attribuer, dans les âges suivans, un poème, donâ le style était cependant beaucoup moins imparfait que ne pouvait Tètre le langage français encore en sa première enfance dans le milieu du xne siècle.
J'ai cité les deux seuls vers latins qu'on sache être positivement d'Abélard. Il paraît avoir composé une prose latine de la Vierge qu'on a placée à la fin de ses œuvres; elle contient quatorze strophes, chacune de cinq petits vers qui riment entre eux : mais on y trouve plus de piété que de verve poétique.
Ce qui reste des œuvres d'Abélard et d'Héloïse n'a été imprimé qu'une seule fois, il y a plus de deux siècles, en 1616, par les soins de François d'Amboise, conseiller d'État, et de l'historiographe André Duchesne, qui a été appelé le père de l'Histoire de France. Ce recueil, devenu rare, ne se trouve même pas dans toutes nos bibliothèques publiques. C'est là que nous avons cherché les faits comme à leur source première , et Ton a pu voir que cette source semblait avoir été ignorée par la plupart des biographes.
Les écrits d'Abélard contenus dans ce volume, et dont je n'ai pas encore parlé, sont :
1° Histoire de l'Origine de la Vie monastique , composée sur la demande d'Héloïse, et qui lui fut adressée.
2° Constitution pour le Paraclet : c'est la première règle qui ait été faite pour des communautés de femmes.
5° Plusieurs savantes lettres écrites aux religieuses du Paraclet , sur l'amour de l'étude et sur divers points de doctrine ou de morale religieuse. Abélard exhorte les compagnes d'Héloïse à suivre son exemple dans la culture des langues hébraïque et grecque.
4° Exposition de l'Oraison dominicale.
108 ABÉLARD ET HELOISH
5° Exposition du Symbole des Apôtres.
6° Exposition du Symbole d'Àlhanase.
7° Théologie, divisée en trois livres.
8° Traité contre les hérésies. Or, Abélard avait été condamné irois fois comme hérétique dans les conciles de Soissons, de Sens, et à Rome par le pape Innocent II.
9° Commentaire sur l'épître de saint Paul aux Romains. divisé en cinq livres.
10° Enfin, trente-deux sermons, dont cinq sur h Pentecôte et un sur la chaste Suzanne, prononcés dans l'église du Paraclet.
Le livre des Sentences, qui a rendu fameux le nom de Pierre Lombard, évêque de Paris et disciple d'Abélard, est attribué au maître par saint Bernard : mais, dans sa profession de foi, Abélard déclare qu'il n'a jamais écrit de livre de Sentences.
On peut comprendre, parmi les ouvrages perdus d'Abélard, ceux qu'il dit avoir écrits sur la grammaire et sur la logique ; et le livre de la Trinité qu'il brûla lui-même au concile de Soi&sons.
On lit, dans le Voyage littéraire de deux religieux bénédictins (dom Martenne et dom Durand, Paris, 1717, in-4°, lie partie, p. 245), qu'étant dans la bibliothèque de Tamied (en Savoie) ils y trouvèrent des manuscrits, « parmi lesquels » il y a un ouvrage de Pierre Abailard , qui a pour titre : Pétri » Ab^elardi de universalibus et singularibus ad Olivarium, » filium suum, Traclalus. » Mais les deux savane bénédictins n'en disent pas davantage sur ce manuscrit et su" cet Olivarius, fils d'Abélard. Dans le même ouvrage (p. 94) les deux bénédictins se contentent aussi de rapporter que , visitant la bibliothèque de l'Oratoire, à Troyes, on leur a montré, parmi les manuscrits, a qui sont fort beaux et en grand nombre, un » pastoral de saint Grégoire, écrit il y a plus de mille ans.... » les lettres de Pierre Abailard, les lettres du pape Clé- » ment IV, etc. »
Le Moniteur du 28 juillet 1836 contient l'article suivant « On vient de découvrir, à Sens, des cahiers gothiques en par- » chemin, où sont traitées quelques unes de ces questions
» lliéologiques pour lesquelles on se faisait brûler au xne siè • » cle. On croit qu'ils ont appartenu à Abélard ou à Guillaume » de Champeaux. »
Un rapport fait au roi par le ministre de l'instruction publique (M. Guizot), et inséré dans le Moniteur du 28 novembre 1854, vint apprendre au monde savant que le manuscrit du fameux ouvrage d'Abélard, intitulé Sic et Non (Oui et Non), et qui motiva sa condamnation au concile de Sens, Tan 1140, venait d'être découvert dans la bibliothèque de Tours, par M. Renard, proviseur du collège royal de cette ville, el qu'il serait publié sous la surveillance de M. Cousin. On apprit aussi que le manuscrit de Tours contenait d'autres ouvrages du même auteur (Moniteur du 10 décembre 1834), et le Courrier français du 30 décembre rapporte que le ministre de l'instruction publique, ayant demandé par une lettre, au maire de Tours, que le manuscrit lui fût expédié, courrier par courrier, pour être remis à M. Cousin, le conseil municipal avait décidé, à une majorité de vingt et une voix contre deux, que le fameux manuscrit ne sortirait pas de la bibliothèque. Mais on avait découvert un autre manuscrit du Sic et Non, et, en 1856 (juillet), parut un grand volume sous ce titre : OEuvres inédites d' Abélard , précédées d'une introduction aux ouvrages inédits d' Abélard, par M. Victor Cousin. Paris, imprimerie royale, in-4° de près de 900 pages.
Ces OEuvres inédites d'Abélard sont intitulées :
4° Sic et Non.
2° Gloses sur l'introduction de Porphyre.
3° Catégories et interprétation ^'Aristote.
4° Sur les Topiques de Boece.
5° La Dialectique.
6° Un fragment précieux sur les espèces et sur les genres.
Ces écrits sont précédés d'une savante introduction (qui a plus de 200 pages) par M. Cousin, et suivie d'un appendice où l'illustre éditeur analyse un certain nombre de manuscrits inédits des contemporains et des devanciers d'Abélard, entre autres : Raban Maur, Gerbert, Guillaume de Champeaux,
î\0 ABÉLARD ET HÉLOISE.
Bernard de Chartres, Honoré d'Autun, et Guillaume tïe Gonches.
« Abélard , » dit M. le baron d'Eckstein dans Y Encyclopédie des Gens du monde, « s'élevait au dessus de son siècle par sa » manière vraiment libérale de concevoir la liberté chrétienne » et l'indépendance de ses opinions. Sur ce point il surpas- » sait saint Bernard.... Dans la défense de Platon et de son » orthodoxie chrétienne, il considère ce philosophe comme » !e père de la vie monastique et de l'ascétisme, et fait remar- » quer une grande ressemblance entre la république de Platon » et celle des moines.... Il n'y a certainement pas un de ses » ouvrages qui ne soit riche en idées rendues avec éclat et » bonheur, et surtout qui ne soit important pour l'apprécia- » tion de l'histoire philosophique, morale et littéraire des xic » et xne siècles. » Et M. d'Eckstein exprime les vœux que le gouvernement fasse faire une édition complète de toutes les œuvres d' Abélard.
La famille d'Abélard n'est pas encore bien connue. J'ai trouvé des renseignemens certains, où on les a peu cherchés, dans le Calendrier ou Nécrologe du Paraclet.
C'était dans le xne siècle un usage déjà ancien , et qui s'est conservé, en France, dans un grand nombre de monastères jusqu'à leur suppression , d'avoir des Nécrologes où était marqué le jour du décès, non seulement des religieux des deux sexes qui avaient été revêtus de quelque dignité claustrale, ou qui avaient obtenu, soit par leur sainte vie, soit par leurs taiens, quelque renommée, mais aussi les noms de divers personnages contemporains, protecteurs, amis ou bienfaiteurs des monastères, et dont les moines voulaient garder le souvenir.
C'est ainsi que, dans le Nécrologe de Port-Royal, imprimé en deux gros volumes in-4°, on trouve des notices, non seulement sur les abbesses et sur les confesseurs de cette fameuse abbaye, dont la fondation remonte au commencement du xinc siècle (1204) , mais aussi sur le roi Charles IV, dit le Bel,
ABÉLARD ET HÉLOISE. Ml
sur le comte de Montfort, sur le grand Arnauld, sur Boileou, Racine, Nicole, Pascal, sur la princesse de Conti, sur la duchesse de Longueville, et sur un grand nombre de personnes plus ou moins célèbres dans le xvne siècle.
Les Nécrologes, surtout ceux des anciens temps, sont utiles pour l'éclaircissement de plusieurs points historiques. C'est ainsi que le calendrier nécrologique du Paraclet nous fait connaître la mère, le frère, la sœur et l'enfant d'Abélard et d'Héioïse ; on y lit •
«Le 2 des nones de septembre, est mort Raoul, frère de
notre maître Pierre. 1 »
«Le 11 des nones de dêcemwe, est morte Denise, sœur
de notre maître Pierre. 2 »
«Le 14 dès calendes de novembre, mourut Lucie, mère de
notre maître Pierre. 3 »
« Le 4 des calendes de novembre, mourut Pierre Astrolabe, » fils de notre maître Pierre. 4 »
Deux nièces d'Abélard, Agnès et Agathe, sont inscrites dans le même Calendrier comme étant mortes religieuses du Paraclet; et l'une d'elles, Agnès, était prieure sous Héloïse.
Héloïse paraît avoir rédigé elle-même, pendant sa vie, le Nécrologe du Paraclet. Mais, comme c'est encore l'usage pour les Calendriers et les Martyrologes, ce sont les jours mortuaires, et non les années, qui sont fidèlement enregistrés.
Astrolabe ou Astrolabe (car Abélard lui donne le premier nom et Héloïse le second ) , cet enfant d'un amour malheureux , que ne put légitimer un hymen plus malheureux encore, embrassa l'état ecclésiastique, à l'exemple de son père, auquel iï survécut, comme on le voit par la correspondance d'Héloïse avec ie vénérable abbé de Cluny : « Souvenez-vous, lui écrivait- » elle, souvenez-vous, pour l'amour de notre Dieu, de votre
1 Radulphusy magistri nostri Pétri germanus. 1 Dionysia , magistri nostri Pétri germana.
* Lucia , mater magistri nostri Pétri.
* Obiit Petrus Astralabius , magistri nostri Pétri filtus.
f) Astralabe,1 et obtenez-lui quelque prébende,2 ou de l'é~ » vêque de Paris, ou dans un autre diocèse. » Et Pierre de Cluny répondait à l'abbesse du Paraclet : « Dès que je pourrai » saisir l'occasion, je m'emploierai volontiers3 pour procurer » un bénéfice, 4 dans quelque grande église , à votre Astralabe, * » qui, par mon attachement pour vous, est aussi le mien.6 »
On ignore en quelle année mourut le fils d'Abélard et d'Héloïse, et voilà tout ce qu'on sait de sa vie. On trouve quelques vers adressés par Abélard à son fils Astralabe dans la 5e édition des Fragmens philosophiques de M. Victor Cousin. (Paris, 1858, deux vol. in-8°.)
L'histoire d'une seule famille fait voir quel était l'esprit du xiie siècle, dans quel honneur s'y trouvait le monachisme, et de combien de fortunes séculières il allait s'enrichissant.
Le père d'Abélard, Bérenger, seigneur du Palais, se laisse persuader d'abandonner sa femme et ses enfans, de se retirer dans un cloître de Bretagne, et de mourir moine.
Lucie, mère d'Abélard, prend aussi le voile du vivant de son mari, et meurt, comme lui, dans un monastère.
Abélard , qu'on croit avoir été d'abord chanoine de Notre- Dame de Paris, comme l'était Fulbert, se fait moine bénédictin à Saint-Denis, fonde le monastère du Paraclet, et, devenu abbé de Saint-Gildas de Rhuys, en Bretagne, meurt dans un monastère de l'ordre de Cluny en Bourgogne.
Héloïse, sa femme, d'abord prieure d'Argenteuil , meurt première abbesse du Paraclet, en Champagne.
Deux nièces d'Abélard , Agnès et Agathe , prennent le voile dans cette abbaye.
1 Astralabii vestri.
1 Aliquam prœbenclam.
* Llbens laborabo,
* Prœbendam.
* Astralabio vestro
* Vestrique causa nostro.
Enfin son fils Astral abe, s'il ne trouva pas de prébende, acheva probablement sa vie dans un monastère.
On ignore d'ailleurs comment terminèrent leurs jours Raoul et Denise, frère et sœur d'Abélard.
Dans ce siècle, un roi de France, Philippe Ier, était vivement sollicité par Hugues, abbé de Cluny, de venir dans son cloître, se faire bénédictin pour assurer son salut.
Alors des reines mouraient abbesses , des princes légitimes se faisaient bernardins.
C'est ainsi qu'Adélaïde, veuve de Louis-le-Gros , et Henri, son troisième fils, devinrent l'une, abbesse fondatrice de Montmartre, l'autre, moine de Clairvaux.
Peut-on s'étonner que, d'après l'esprit de ce temps, objet encore de quelques regrets, les richesses se soient accumulées dans les monastères! On voit, dans YAlmanach royal de 1789, qu'il y avait alors en France mille abbayes commendataires, dont deux cent cinquante de filles. Le nombre des prieurés était beaucoup plus considérable. Le savant abbé d'Expilly, dans son grand Dictionnaire géographique des Gaules, qui n'a pas été terminé, et qui forme néanmoins six gros volumes in-folio , comptait en France seize maisons chefs d'ordres, ayant un million cent dix mille francs de rente. Il portait le revenu annuel de tous les monastères, y compris les commanderies et les prieurés de Malte, à quatre-vingt-neuf millions quatre-vingt-dix-sept mille soixante-seize francs ; et le nombre des moines, y compris les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, à deux cent quarante-deux mille sept cent soixante-cinq, dont trois mille jésuites, et vingt et un mille capucins, récollets et picpus, trois espèces du même genre.
Il y avait des abbayes qui rapportaient quarante, soixante, quatre-vingts, et cent mille francs de revenu. Ces saintes sinécures étaient, depuis long-temps, données, non à des moines, car tout avait dégénéré, mais à des ecclésiastiques séculiers. L'abbé de Voisenon , qui fit la Coquette fixée ; l'abbé de Radonvilliers, auteur d'une comédie intitulée les Talens inutiles; l'abbé de Bcrnis, poète erotique, et bon nombre d'autres
114 ABÉLARD ET UÉLOISE.
abbés mondains, avaient des abbayes, comme les chansonniers du gouvernement ont depuis obtenu des croix et des pensions.
Ces bénéfices, sans aucune charge de résidence, pouvaient être cumulés. Les cardinaux de Rohan et de Loménie cumulaient donc des abbayes qui rapportaient , à chacun d'eux , plus de deux cent mille francs par an ; et leur vie n'était pas plus exemplaire. Le cardinal de Bernis avait, parmi ses abbayes, celle de Saint-Médard , où le concile de Soissons avait fait enfermer Abélard.
C'est ainsi que les moines, qui cependant restaient trop riches encore, avaient vu, depuis long-temps, passer la plus forte partie de leurs biens dans le clergé séculier.
Il suffisait d'un nom connu dans l'ancienne noblesse ^>dur avoir un abbaye de filles. Le droit d'aînesse et de substitution aurait trop pesé sur les grandes familles , si on n'avait , pour établir les cadets, dépouillé les monastères de leurs anciens droits et de la pleine jouissance de leurs biens.
On voyait de grandes dames porter la croix pectorale et marcher processionnellement la crosse à la main. Il y avait des chapitres de chanoinesses nobles, et l'on trouvait, dans les salons , des chanoinesses en falbalas , dont la croix faisait un singulier contraste avec leur costume mondain. On rencontre encore , dans le monde , de jeunes et vieilles chanoinesses portant les croix de quelques chapitres d'Allemagne. Ce sont des hochets qui font donner, par courtoisie, aux filles, le titre de dame , et aussi celui de comtesse.
L'abbesse de Fontevrault avait un revenu de cent mille francs. L'abbesse duParaclet, qui était, en 1789, une dame de La Rochefoucault, n'en avait que vingt mille. Quant à l'abbaye de Saint-Gildas, elle n'était évaluée qu'à six mille francs de revenu dans les almanachs royaux.
Tout cela a disparu, et l'on a crié contre les philosophes.
Le Paraclet , acquis par l'artiste dramatique Monvel , a été aussi la propriété de M. le général Pajol. Les cellules, les dortoirs , le réfectoire , ont été métamorphosés en une manufacture de taillanderie ; et où la faux du temps a passé , où la
ABÊLARD ET HÉLOISE. 115
bêche des tombeaux se repose, on a fait depuis des bêches, des faux et d'autres instrumens aratoires. Les ouvriers de la manufacture ont été logés sur remplacement où s'élevaient les cellules d'Héloïse et de ses compagnes. Le jardin , ou l'enclos que traversait la rivière de l'Arduzon, a cessé de retenth de cantiques pieux et d'être l'Elysée des vierges du Seigneur On n'y a vu que des hommes de forge et d'atelier; on n'a enten du que des chansons profanes : ainsi tout passe et change dans le monde!
Les ruines des anciennes abbayes, que les fureurs révolutionnaires ont multipliées sur le sol de la France, et dont il eût été si facile de faire, partout, des hospices, ou des ateliers, ou des manufactures, sont restées poétiques dans leurs débris : elles ont inspiré à Delille ces vers mélancoliques et f ouchans :
C'est là , qu'amante da désert ,
La méditation avec plaisir se perd
Sous ces portiques saints, où des vierges austères
Jadis, comme ces feux, ces lampes solitaires,
Dont les mornes clartés veillent dans le saint lieu ,
Taies, veillaient, brûlaient, se consumaient pour Dieu.
Le saint recueillement, la paisible innocence,
Semble encor de ces lieux habiter le silence.
La mousse de ces murs , ce dôme , cette tour,
Les arcs de ce long cloître impénétrable au jour ;
Les degrés de l'autel , usés par la prière ,
Ces noirs vitraux, ce sombre et profond sanctuaire
Tout parle , tout émeut dans ce séjour sacré. Là , dans la solitude , en rêvant égaré , Quelquefois vous croirez, au déclin d'un jour sombre D'une Héloïse en pleurs entendre gémir l'ombre.
Les tombes célèbres ont aussi leurs révolutions.
Abélard et Héloïse ont été troublés et agités dans la mort, comme ils l'avaient été dans la vie. Le tableau de ces révolutions funèbres pourra ne pas paraître sans intérêt.
Les religieux du prieuré de Saint-Marcel, jaloux de conserver les cendres de l'homme le plus célèbre du xne siècle, renfermèrent son corps dans un tombeau de pierre gypseuse, monument d'un style fort simple et d'un travail grossier 4 , et qui, d'abord placé dans la chapelle de l'infirmerie, fut ensuite transporté dans l'église du monastère. M. Boisset, médecin de Châlons-sur-Saône, dit, dans une lettre écrite à Alex. Lenoir, en s'appuyant du témoignage de deux auteurs estimés et véridiques, que Pierre-le-Vénérable, cédant aux instantes prières d'Héloïse , se rendit, dans les premiers jours de novembre 1 J 42, au prieuré de Saint-Marcel, sous prétexte d'y faire une visite, en sa qualité d'abbé directeur; que, pour éviter l'opposition des moines et la résistance qu'il prévoyait, il profita du silence de la nuit et du sommeil de ses frères , pour enlever le corps d'Abélard, et qu'il partit rapidement avec ce dépôt pour se rendre au Paraclet, où il arriva le 16 du même mois : c'est ce qui explique pourquoi le vénérable abbé écrivait à Héloïse, et répétait dans la sentence d'absolution d'Abélard, qu'il avait enlevé furtivement (furlim) le corps du fondateur du Paraclet. M. Boisset ajoute que, lorsdela suppression des couvens, le monument sépulcral d'Abélard était passé dans une ferme de campagne, où il était destiné à un usage domestique (à servir d'auge peut-être), lorsqu'il en fit l'acquisition, et en décora un jardin qu'il avait dans la commune .même de Saint-Marcel. Depuis, il en fit don au Musée des monumens français. 2
* Alex. Leisoiu , Notice historique sur les sépultures d'Hôloise et d'Abélard, 1815 ,in-8°.
* Le corps d'Abélard n'était resté que six à sept mois dans son premier sépulcre. M. Boisset dit, d'après ses deux auteurs estimés et véridiques, qu'il ne nomme pas, qu'une maladie cutanée causa la mort d'Abélard : «Une maladie éruptive couvrit presque tout son » corps ; il ne pouvait être assis ou couché... Tous les remèdes furen
• sans succès, et les médecins conseillèrent un air plus salubre. ■Son digne et estimable ami l'envoya alors à Saint-Marcel, près
• Châlons... Les commencemens parurent favorables au malade ; •les ulcères se fermèrent d'eux-mêmes et ne coulèrent plus. Le «corps reprit sa première fraîcheur. Mais ce qui avait paru lui don-*
ABÉLÀRD ET HÉLOISE. 117
Héloïse plaça les restes de son époux dans une chapelie qu'Abélard avait* fait construire, dont une partie était dans le cloître, l'autre dans le chœur, et qu'on appelait le Petit Mousiier. C'est là que, dans les heures silencieuses de la nuit, et lorsque le sommeil était entré dans les cellules de ses compagnes, Héloïse venait pleurer celui qu'elle avait tant aimé. Et, après vingt ans de deuil et de regrets, elle alla reposer avec lui dans le même tombeau.
En 1497, le cercueil des deux amans fut transféré du Petit Mousliev dans la grande église de l'abbaye. Mais alors une piété sévère voulut séparer ce que la mort avait réuni. Les ossemens d'Abélard et ceux d'Héloïse furent mis dans deux tombes placées aux deux côtés du chœur. Cependant le temps avait mêlé les cendres des deux amans, et leurs os purent seuls être distingués.
En 1650, Marie de La Rochefoucauld, vingt-troisième ab~ besse du Paraclet 1 fit transporter les deux tombes dans la chapelle de la Trinité.
En 1766 , Marie de Roye de La Rochefoucauld , vingt-sixième abbesse, conçut le projet d'un monument qui ne fut érigé qu'après sa mort. On y voyait le groupe en pierre de la Trinité qu'Abélard avait fait sculpter lui-même dans le xne siècle.
Enfin, en 1779, Charlotte de Roucy (La Rodiefoucauld), dernière abbesse du Paraclet, fit graver, sur un marbre noir, une épitaphe qu'on croit avoir été rédigée par Marmontel, et qui prouve que les corps des deux amans avaient été réunis de nouveau dans un seul monument. 2
&ner la santé , fut pour lui la cause de la mort. La subtilité de l'air » ayant répercuté l'éruption cutanée, la fixa sur les organes internes, etc. »
1 Le Paraclet a eu, depuis Héloïse, vingt-six abbesses , et , dans ce nombre , on remarque des Coligny, des Turenne , des Rohan- Cbabot; et, par une singularité rare dans l'histoire monastique , les cinq dernières abbesses , depuis 1630 jusqu'en 1790, ont été cina dames de La Rochefoucauld.
» Hic
Sub eodem marmore jacen.
En 1792, le Paraclet allait être vendu comme domaine national. Le 9 novembre, les autorités de Nogent procédèrent solennellement à l'extraction des corps d'Héloïse etd'AJbélard, et leur translation dans réglise de cette ville fut faite processionnellement par le clergé et par les magistrats. Le curé, Dominique-Antoine Mesnard, prononça un discours funèbre; des vers furent lus; on apporta des couronnes, et les reliques des deux amans reposèrent dans le caveau de la chapelle de Saint-Léger. Un procès-verbal et une inscription, qui fut gravée sur cuivre, constatèrent qu'à cette cérémonie simple et touchante avaient assisté les administrations du district de Nogent, le maire et le procureur-syndic de la municipalité, les juges et le commissaire national près le tribunal civil, les juges de paix inlrà et eœlrà muros, le curé, etc.
Sept ans s'étaient écoulés, lorsque Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, ordonna, dans les premiers temps du Consulat, le 27 ventôse an vm (16 février 1800), que les restes d'Abélard et d'Héloïse seraient portés dans le Musée des monumens français. Le créateur de cet établissement vraiment national, Alexandre Lenoir, se rendit à Nogent, et, le 25 avril, le sous-préfet et le maire lui remirent le cercueil où les deux corps étaient renfermés, mais séparés par une lame de plomb. Le procès-verbal constate que le cercueil ayant été ouvert à la sous-préfecture, le crâne d'Abélard ne fut pas trouvé entier, mais que la tête d'Héloïse était complète. 1
Hujus monasterii
Conditor Petrus Abaelardus ,
Et abbatissa Heloissa.
Olim studio, ingenio , amore , infaustis nuptiis ,
Etpœnitentia,
Nunc aeterna , quod speramus , felicitate
Conjuncti.
Petrus Abael ardus obiit xx prima aprilis , anno m. c. xlh.
Heloïssa , xvu maii m. c. lxiii.
Curis Carolae de Roucy, Paracleti abbatissae.