‹ Héloïse et AbélardChapitre 4 sur 8 · M. DCC. LXXIX · texte numérisé non relu

M. DCC. LXXIX

* « L'une des parties contenait les restes d'Abélard, consistant

ABÉLARD ET HÉLOISE. il<>

Delaunaye, auteur d'une vie d'Abélard, imprimée en 1795, rapporte qu'il avait examiné, avec soin, les os d'Abélard eî d'Héloïse , et que de cette inspection il résultait que les deux corps avaient été « d'une grande stature et de belles proportions. »

Alexandre Lenoirdit avoir fait la même remarque; il ajoute : « La tête d'Héloïse est d'une belle proportion ; son front, d'une forme coulante , bien arrondie et en harmonie avec les autres parties de la tête , exprime encore la beauté parfaite. »

Delaunaye raconte que, tandis que les restes d'Héloïse et d'Abélard étaient déposés dans l'église de Nogent, il a été offert plusieurs fois des sommes énormes, jusqu'à mille êcus , pour avoir une seule dent d'Héloïse; et il ajoute : Je n'ai pas besoin de dire que c'étaient des Anglais qui ont fait dépareilles offres.

Le fondateur du Musée des Monumens français conservait dans son cabinet des fragmens de vertèbres et des dents d'Héloïse et d'Abélard. Il voulut bien partager avec moi ces reliques, et me donna un écrit, signé de lui, qui constate leur authenticité.

Le cercueil en plomb des deux amans, deux épitaphes, et la pierre creusée de Saint-Marcel qui renferma , pendant quelques mois, le corps d'Abélard, voilà tout ce qui fut transporté à Paris. Les monumens du Paraclet ont été détruits. Ainsi la chapelle sépulcrale où Lenoir renferma les restes d'Abélard et d'Héloïse n'est point leur antique tombeau. Il dit lui-même, dans sa Description du Musée, x qu'il l'a fait construire avec les débris d'une chapelle de Saint-Denis ; et dans sa Notice historique, 2 que cette chapelle a été construite avec les débris du

«en divers ossemens, parmi lesquels on distinguait particulière- » ment des portions de fémur, de tibia , plus les côtes , les vertèbres, »et entre autres une grande portion du crâne et delà mâchoire » inférieure ; l'autre partie renfermait également les restes d'Héloïse, parmi lesquels on remarquait particulièrement une tête » complète , la mâchoire inférieure en deux parties , des ossemens » de cuisses , de jambes et de bras , conservés dans leur entier. »

1 Sixième édition , an x (1801).

*18î5,in-8'.

cloître du Paraclet. 1 II n'y a de vrai dans ce monument que le tombeau de Saint-Marcel, resté long-temps orphelin , et dans lequel, dit Lenoir, j'ai déposé moi-même les ossemens des célèbres amans du xne siècle. Les effigies couchées sur le tombeau n'ont point été sculptées à cette époque.

Il ne reste aucune image authentique des deux illustres personnages, qui furent, un moment, le flambeau des lettres et de la philosophie dans les longues ténèbres du moyen âge.

Tous les historiens de Paris, qui ont parlé de ses antiquités, citent deux médaillons d'Abélard et d'Héloïse qu'on voit encore dans la petite cour d'une ancienne et chétive maison du cloître Notre-Dame. Une inscription fait connaître que c'était la demeure d'Héloïse, la maison canoniale de Fulbert. 2 Mais tout annonce que ces deux médaillons, incrustés dans le mur, sont bien postérieurs au temps où vécut Fulbert. Et, d'ailleurs, cet homme vindicatif eût-il voulu faire à sa victime l'insigne honneur de placer, chez lui, son image en regard de celle d'Héloïse! D'ailleurs , encore , Alexandre Lenoir a reconnu que l'artiste avait donné à Héloïse un costume en usage dans le commencement du dix-septième siècle ; et les moustaches du docteur Abélard, et le manteau à la romaine dont il est affublé, prouvent surabondamment qu? les deux médaillons sont l'ouvrage d'un sculpteur moderne ei par trop ignorant.

N'ayant donc pu se procurer des types sûrs de ces personnages, Lenoir nous apprend qu'il fit mouler leur tête de mort ; et c'est d'après ces moules que le statuaire de Senne a fait les deux bustes d'Héloïse et d'Abélard. La statue d'Héloïse, qu'on voit couchée à côté d'Abélard, est, dit Lenoir, une figure de femme sculptée de ce temps-là, à laquelle j'ai [ait mettre le masque d'Héloïse.

'Il résulte de cette apparente contradiction que la chapelle mo» numentale a été construite avec des débris du Paraclet et des débris de Saint-Denis.

* Cetle maison appartenait titulairement , en 1789 , à l'abbé de La Fage, chanoine de la métropole , cl prédicateur assez renommé.

4BÉLARD ET HÉLOISE. 121

La description du monument , tel que. cet ami zélé de la gloire nationale et des arts le fit construire , a été publiée par lui, et on la lit avec intérêt.

En 1801 , la chapelle monumentale fut placée dans les jardins du Musée , où les nationaux et les étrangers allaient la visiter avec empressement et non sans émotion. Mais dans cet Elysée même , Abélard et Héloïse n'ont pu trouver leur dernier repos. En 1815, la restauration donna au Mont-de-Piété le petit terrain qu'occupait la tombe, et il fallut la déplacer!... Mais une révolution l'attendait encore.

La France était fière d'un Musée qui présentait , disposés siècle par siècle, une foule demonumens de son histoire. L'étranger nous enviait cet établissement , dont la pensée avait été grande, dont la création fut le seul moyen de préserver, d'une dispersion ou d'une destruction inévitable , les chefsd'œuvre des arts, des pierres et des marbres qui avaient leur

éloquence et l'empreinte de tant de siècles ! Mais on était

pressé de rendre à Saint-Denis des tombeaux déserts ; mais des curés et des marguilliers faisaient des réclamations pour leurs églises. Un zèle exalté criait à la profanation, quelques vils intérêts d'artistes jaloux élevaient aussi une voix sacrilège, et la Restauration supprima le véritable Musée national de la France Les Cosaques l'avaient respecté !

Alors le tombeau d'Abélard et d'Héloïse fut transporté au cimetière du Père La Chaise , où on le voit sans cesse parsemé de couronnes d'immortelles, tribut touchant, payé encore , après tant de siècles, à la mémoire des deux amans, par Pâmante sensible ou par l'amant malheureux.

Yillenave.

LETTRE

SOMMAIRE

Héloïse, autrefois amante d'Abélard, ensuite son épouse, et enfin abbesse au monastère duParaclet, que ce philosophe avait fondé pour lui-même , ayant lu la lettre adressée à un Ami , * laquelle, je ne sais comment, était tombée entre ses mains, lui écrit celleci, en le suppliant qu'il daigne l'instruire des périls qui le menacent et de ceux qu'il a heureusement surmontés , afin qu'elle participe à son chagrin ou à sa joie. Elle le gourmande doucement de ce que , depuis sa profession monastique , il ne lui a écrit aucune lettre : il lui en envoyait jadis tant de passionnées ! Elle proteste de son amour pour son mari , amour tout à fait dissolu et impur au temps passé , mais à présent chaste et vraiment platonique, et elle se plaint amèrement de ce qu'il ne la paie pas de retour. Cette lettre, remplie d'un violent amour et de plaintes touchantes, comme les femmes en savent faire, révèle à la fois un tendre cœur de femme et un esprit mâle orné de la plus riche érudition.

A son seigneur ou plutôt à son père , à son mari ou plutôt à son frère, sa servante ou plutôt sa fille, son épouse ou plutôt sa sœur; à Abélard, Héloïse.

Cette lettre envoyée à un ami pour sa consolation , mon La lettre à un Ami n'a pas été jointe à cette édition, parce qu'elle

bien aimé, Quelqu'un me l'a naguères apportée par hasard. Aussitôt que j'eus reconnu , dès les premiers mots de la suscription, qu'elle venait de vous, j'ai commencé de la lire avec d'autant plus d'empressement que je chéris davantage celui qui l'a écrite; celui-là que j'ai perdu, je croyais le retrouver, comme si son image se fût reflétée dans ses paroles. Elles étaient, je m'en souviens, pleines de fiel et d'absinthe, les lignes de cette lettre qui narrait la misérable histoire de notre conversion et vos épreuves incessantes, ô mon unique trésor !

En effet, vous tenez bien, dans cette lettre, ce que vous aviez promis en commençant à votre ami , pour lui prouver que ses peines, en comparaison des vôtres, lui paraîtraient nulles ou du moins légères. Après lui avoir exposé d'abord les persécutions de vos maîtres et ensuite l'outrage de la plus infâme trahison exercée sur votre corps, vous lui avez dépeint l'exécrable jalousie et l'extrême acharnement d'Albéric de Reims et de Lotulfe de Lombardie, vos condisciples.

Vous n'avez pas omis de raconter que, par leurs cabales contre votre glorieux ouvrage de théologie , vous avez été condamné et comme retenu en prison. Après , vous avez dit les machinations de votre abbé et de vos frères , les atroces calomnies de ces deux faux apôtres2 soulevés contre vous par vos rivaux , et le scandale excité par eux à cause du nom de Paraclet, que vous aviez donné, malgré l'usage, à votre oratoire. Enfin les persécutions intolérables et encore continuelles,

ne fait pas réellement partie de la correspondance d'Abélard et d'Héloïse ; d'ailleurs elle se trouve analysée ou citée presque textuellement dans la uotice de M. Villenave.

*Dom Gervaise prétend que le mot latin carissime est infiniment plus modeste et plus dégagé des idées de familiarité que le mot français de mon cher; mais, à notre avis, carissime est encore plus expressif que très cher.

* Ce sont saint Norbert et saint Bernard. Voyez la Notice.

ABÈLARD ET HÉL0IS3. 1 î<*

flom vous êtes» accablé par ce cruel exacteur et ces médians moines que vous appelez pourtant vos enfans, achèvent cette déplorable histoire.

Je doute que personne puisse la lire ou l'entendre sans verser des larmes. Cette lettre a renouvelé mes douleurs avec d'autant plus de violence, que tous les détails étaient plus fidèlement retracés, et ces douleurs se sont augmentées , en raison des périls qui s'accroissent encore autour de vous. Nous sommes toutes ensemble forcées de désespérer de votre vie , et tous les jours nos cœurs tremblans et nos poitrines palpitantes attendent pour dernier coup le bruit de votre mort.

Au nom du Christ même qui semble encore vous protéger, nous qui sommes ses petites servantes, ainsi les vôtres , nous vous conjurons de nous apprendre, par de fréquentes lettres, quels sont les naufrages au milieu desquels vous êtes encore balot'é ; afin que nous, qui vous restons seules au monde, soyons participantes à votre douleur ou à votre joie. Ordinairement, c'est procurer de la consolation à un affligé que de s'affliger avec lui, et un fardeau soutenu par plusieurs est moins lourd à porter. Si cette tempête s'apaise un peu, hâtez-vous d'autant plus de nous écrire, que les nouvelles seront plus favorables ; mais quel que soit l'objet de ces lettres, elles nous feront beaucoup de bien, puisqu'elles nous montreront que vous vous souvenez de nous.

Que les lettres des amis absens sont agréables à recevoir ! Sénèque lui-même l'apprend dans celle qu'il écrit à son ami Lucilius : « Vous m'écrivez souvent et je vous en remercie ; » car vous vous présentez à moi de la seule manière qui vous » soit possible. Je ne reçois pas une de vos lettres, sans qu'aus* » sitôt nous soyons ensemble ! » Si les portraits de nos amis absens ravivent leur souvenir et allègent le regret de leur absence par une vaine et trompeuse consolation, combien sont plus précieuses les lettres qui nous apportent de véritables empreintes de l'ami absent !

!26 ABÉLARD ET HÊLOISE.

Je rends grâces à Dieu de ce qu'au moins la haine ne vous défend pas de nous rendre ainsi votre présence : aucune difficulté ne s'y oppose ; que votre négligence ne soit cause d'aucun retard , je vous conjure.

Vous avez écrit à votre ami une longue lettre où , pour le consoler de ses adversités , vous lui racontez les vôtres. Dans ce récit trop fidèle , la consolation que vous lui offrez a mis le comble à notre désolation , et lorsque vous espériez fermer ses blessures , vous en avez ouvert de nouvelles dans notre douleur et vous avez élargi les anciennes. Guérissez , je vous supplie , les blessures que vous fîtes vous-même , vous qui essayez de guérir celles que d'autres ont faites ! Vous avez , à la vérité, agi comme il le fallait envers un ami et un compagnon; vous avez rempli les devoirs de l'amitié et de la confraternité ; mais n'avez-vous pas contracté une plus grande dette envers nous que vous devez nommer, non vos amies, mais vos bien aimées, non vos compagnes , mais vos filles , si l'on ne peut imaginer un nom plus doux et plus saint !

Quant à cette dette qui vous oblige envers nous , les preuves et les témoignages ne lui manqueraient pas , si vous la regardiez comme douteuse ; et lors même que tout le monde le tairait , la chose parle assez haut ; car , après Dieu , vous êtes le seul fondateur de cet asile, le seul architecte de cet oratoire, le seul instituteur de cette congrégation. Vous n'avez rien établi sur un fondement étranger : tout ce qui est ici est votre création. Cette solitude, occupée seulement par des bêtes féroces et des voleurs, n'avait jamais servi de séjour aux hommes , n'avait possédé aucune maison : à la place de ces tanières de bêtes féroces et de ces repaires de voleurs , là où le nom de Dieu n'avait point été prononcé , vous avez élevé à Dieu un tabernacle, vous avez dédié un temple au Saint-Esprit. Pour l'édifier , vous n'avez point eu recours aux trésors des rois et des princes , lorsque vous pouviez obtenir un si puissant appui; afin que tout ce qui se ferait ne pût être at-

ÀBÉLARD ET HÉLOISE. 127

tribué qu'à vous seul. Les clercs et les écoliers, accourant à l'envi se ranger sous votre discipline, vous fournissaient toutes les choses nécessaires, et ceux qui , vivant des revenus ecclésiastiques , étaient accoutumés à recevoir plutôt qu'à faire des offrandes, et ceux qui jusqu'alors avaient eu des mains pour prendre et non pour donner , devenaient prodigues et importuns dans leurs dons.

Ainsi donc elle vous appartient véritablement cette nouvelle plantation dans le champ de la parole de Dieu , ' remplie de plantes encore fort tendres qui , pour profiter , demandent à être arrosées. Cette plantation est incomplète par la nature du même sexe féminin ; elle est faible , quand bien-même elle ne serait pas nouvelle. Elle exige donc une culture plus diligente et plus assidue , selon cette parole de l'apôtre : 2 « J'ai planté, Apollon a arrosé, mais Dieu a donné l'accroissement. » L'apôtre avait planté et établi dans la foi, par la doctrine de sa prédication, les Corinthiens, auxquels il écrivait. Ensuite Apollon, disciple de cet apôtre, les avait arrosés par ses saintes exhortations ; puis la Grâce divine, ce germe des vertus, se répandit sur eux. Ce cep de vigne étrangère, 3 que vous n'avez point planté et qui se change pour vous en amertume, vous le cultivez en vain par de pieux discours et de saintes admonitions. Voyez ce que vous devez à votre vigne , vous qui donnez tant de soins à la vigne d'autrui? Vous enseignez , vous exhortez des rebelles, et le tout sans profit ; c'est en vain que devant des pourceaux vous semez les perles de votre divine éloquence. Vous, si prodigue pour des âmes obstinées , considérez ce que vous devez aux âmes soumises ; vous , si libéral à l'égard de vos ennemis, méditez ce que vous devez à vos enfans, et, sans parler des autres , pensez à l'immense dette qui vous oblige vis-à-vis de

1 C'est la communauté de femmes transférée d'Argenteuil au Parackt. Voyez la Notice, - » Saint Paul. —8 L'abbaye de Saint Gildas. Voïczla Notice,

128 ABÉLARD £T ^ÉLOiSE.

moi; peut-être alors, ce que vous devez à toutes ces saintes femmes ensemble , vous le paierez plus religieusement à une seule qui ne vit que pour vous.

Ces nombreux et importons traités que les Saints-Pères ont composés pour l'instruction , l'exhortation ou la consolation des religieuses, votre génie, mieux que notre petitesse, les connaît. Quel a donc été mon étonnement de voir que déjà vous avez mis en oubli les fragiles commencemens de notre conversion! Comment la charité chrétienne , votre amour pour moi et l'exemple des Saints-Pères ne vous ont-ils pas inspiré , lorsque mon âme flotte en proie à un chagrin dévorant ? Pourquoi n'avez-vous pas tenté de me consoler : absente, par vos lettres, présente , par vos paroles?

C'était là un devoir qui vous obligeait d'autant plus envers moi, que nous sommes liés l'un à l'autre par le sacrement du mariage, et vous êtes d'autant plus coupable à mon égard, que toujours , comme tout le monde l'a vu , je vous ai aimé d'un amour immodéré.

Vous savez, ô mon bien cher ! et personne ne l'ignore, combien j'ai perdu en vous perdant ; vous savez que cette abominable trahison, connue partout, m'a retranchée du monde en même temps que vous, et ma douleur est incomparablement plus grande par les circonstances de cette perte cruelle que par la perte elle-même. Plus est grande la cause de la douleur, plus grands doivent être les moyens de consolation. Ce n'est point d'un autre , c'est de vous-même que je l'attends : vous qui êtes seul intéressé dans la cause de ma douleur , seul vous avez le pouvoir de me consoler ; car vous êtes le seul qui puissiez m'attrisler, qui puissiez me réjouir oit me consoler. Et vous y êtes seul obligé , puisque j'ai accompli aveuglément toutes vos volontés : plutôt que de vous contrarier en quoi que ce fût , j'ai consenti à me perdre moi-même pour vous obéir. J'ai fait plus encore, incroyable dévoûment î mon amour s'est tourné en folie, au point de sacrifier Tunique

ABÉLARD ET nÉLOISE. 1^9

objet de mes désirs, sans espérance de le recouvrer jamais. Par votre ordre , en prenant cet habit , j'ai changé de cœur aussitôt, pour vous faire voir que vous étiez le possesseur absolu de mon cœur ainsi que de mon corps.

Jamais, Dieu le sait, jamais en vous je n'ai cherché autre chose que vous ; c'était vous, ce n'étaient pas vos biens que j'aimais; je n'ai point examiné les conditions du mariage; ni le douaire, ni mes plaisirs, ni mes volontés : ce sont les vôtres, comme vous le savez, que je me suis étudiée à satisfaire.

Bien que le nom d'épouse paraisse plus fort et plus saint , celui de votre maîtresse a toujours été plus doux à mon cœur; et même , si vous me permettez de le dire , celui de votre concubine, de votre fille de joie ; car plus je me serais humiliée pour vous, plus j'aurais conquis votre bonne grâce, et ainsi j'aurais moins porté atteinte à la gloire de votre génie.

Vous n'avez pas tout à fait oublié mes sentimens à cet égard, dans cette lettre , dont je parlais plus haut, que vous adressiez à un ami pour sa consolation. Vous n'avez pas dédaigné d'exposer quelques unes des raisons par lesquelles je m'efforçais de vous détourner- de ce funeste hymen; mais vous avez caché la plupart de celles qui me faisaient préférer l'amour au mariage , la liberté à une chaîne. Je prends Dieu à témoin que si Auguste, maître du monde entier, m'eût jugée digne de l'honneur de son alliance et m'eût assuré à jamais l'empire de tout l'univers , le nom de votre courtisane m'aurait été plus cher et plus glorieux que le titre d'impératrice ; l car le plus

1Jean de Meung imite ce passage remarquable dans les vers du Roman de la Rose, où il parle des amours d'Héloïse et d'Abélard i Elle-mesme nous le raconte Et escript, et n'en ot pas honte, A son amy, que tant amoit Que père et seignor le clamoit , Une merveilleuse parole, Que moult de gent tendront à foie

-J^O ABÉLARD ET IÏÈLOISE.

riche et le plus puissant n'est pas le plus grand homme : l'un doit tout au hasard , l'autre à son mérite.

C'est une femme vénale, celle-là qui épouse plus volontiers un riche qu'un pauvre et qui recherche dans un mari ses biens plutôt que lui-même. Assurément, toutes les fois qu'une pareille convoitise conduit au mariage , on ne doit aucune reconnaissance à qui contracte un marché ; car il est certain que cette femme s'attache à la fortune plutôt qu'à l'homme, et se prostituerait , si elle le pouvait , à un plus riche. Tel est le raisonnement de la savante Aspasie dans un entretien avec Xénophon et sa femme, entretien rapporté parEschine, disciple de Socrate.1 Cette philosophe, qui s'était proposé de réconcilier les deux époux ,2 conclut en ces termes : « Puisque vous avez agi comme s'il n'y eût pas d'homme supérieur ni de femme plus gracieuse sur la terre , vous ne tarderez pas à vous mettre d'accord, si vous vous persuadez, vous mari, que vous possédez la meilleure des femmes, et vous femme, le meilleur des maris. »

Et est escript en ces epislres,

Qui cherchèrent bien les chapistres ,'

Et li manda par lettre expresse.

Depuys ce qu'elle fut abesse,

En celle forme gracieuse ,

Comme femme bien amoureuse :

« Se l'Empereur qui est à Rome,

Soubz qui doibvent estre tout homme .

Me daignoit vouloir prendre à femme

Et faire moy du monde dame ,

Si vorroye-je miex ( ce dist-elîe ,

Et Dieu à tesmoing apelle)

Estre ta p apelée

yu'estre emperière clamée. »

Mes je ne croy mie , par m'ame ,

Qu'onc puys fut nulle telle femme

a Cet Eschine a écrit la vie de Socrate et huit dialogues. 1 La célèbre Aspasie , qui vivait du temps de Periclès, sut, par le pouvoir de sa philosophie et son éloquence, réconcilier Xénophon . capitaine athénien , avec sa femme.

ABÉLARD ET HÉLOISE, i3J

En vérité cette sentence est plutôt sainte que philosophique; ce n'est pas la philosophie, c'est la sagesse qui Ta dictée. Sainte erreur, heureuse tromperie chez les époux, quand un parfait amour garde intacts les sermens du mariage , moins par la continence des corps que par la pudeur des âmes !

Mais ce qui n'est qu'une erreur pour les autres femmes était pour moi une vérité manifeste; car l'opinion qu'elles ont seules de leurs maris, je l'avais de vous, et le monde entier la partageait avec moi: en sorte que mon amour pour vous était d'autant plus véritable, qu'il était éloigné de toute erreur. Quels rois et quels philosophes auraient pu égaler votre renommée? Quel pays, quelle cité, quel village n'était impatient de vous voir ? Qui ne s'empressait de vous contempler, dites, chaque fois que vous paraissiez en public; et quand vous partiez , qui ne vous suivait des yeux , le cou tendu , le regard fixe? Quelle épouse, quelle vierge n'a pas brûlé pour vous en votre absence et n'a pas senti redoubler ses feux en votre présence? Quelle princesse , quelle reine n'a pas envié et mes joies et mon lit nuptial?

Vous aviez, je l'avoue, deux talens particuliers qui pouvaient vous gagner à l'instant le cœur de toutes les femmes : le talent de la parole et celui du chant : jamais philosophe ne les avait possédés à si haut degré. C'est avec ces talens que , pour vous délasser de la fatigue de vos études philosophiques, vous avez composé ces chansons d'amour, qui , partout répétées à cause des charmes de la poésie et de la musique , mettaient sans cesse votre nom dans toutes les bouches, tellement que la douceur de la mélodie ne permettait plus même aux gens illettrés d'oublier vos vers. Aussi , comme les femmes soupiraient d'amour pour vous! et la plus grande partie de ces vers célébrant nos amours, mon nom retentit dans beaucoup de pays, et l'envie de beaucoup de femmes s'alluma contre moi.

En effet, quelle perlection de l'esprit ou du corps n'ornait

i32 ABÉLARD ET HÉLOISE.

pas votre adolescence? Des femmes qui m'enviaient alors, en est-il une qui, me voyant privée de tant de délices, ne compatirait à mon infortune ? Quel est celui , quelle est celle , fussent-ils mes ennemis , qui ne ressentirait la pitié due à mon sort?

Je vous ai fait bien du mal, et pourtant, vous le savez , je suis innocente ; car c'est moins le fait que l'intention qui caractérise le crime. L'équité ne pèse pas l'acte lui-même , mais la pensée qui l'a inspiré. Quant à ce qui s'est passé pour vous dans mon cœur, vous qui me connaissiez , vous seul le pouvez juger. C'est à votre examen que je confie tout , j'abandonne tout à votre témoignage.

Dites-moi seulement, si vous pouvez, pourquoi , depuis ma retraite du monde , retraite que vous seul avez exigée , dites pourquoi vous m'avez négligée, oubliée, au point de me refuser le bonheur de votre présence et de votre entretien, ainsi que la consolation de vos lettres, puisque vous êtes absent.

Dites-le donc, si vous l'osez; autrement, je dirai ce que j'en

pense moi-même, ce que tout le monde en soupçonne

C'est la concupiscence, plutôt que l'amitié, l'ardeur du plaisir, plutôt que Famour, qui vous ont attaché à moi. Dès qiie vous avez cessé de désirer , toutes ces démonstrations de tendresse ont disparu à la fois.

Ceci , mon bien cher , n'est pas tant une conjecture de ma part, que celle de tout le monde ; ce n'est pas tant une opinion personnelle et secrète, qu'une opinion commune et publique. Plût à Dieu que j'eusse seule cette opinion, et que votre amour trouvât, pour son excuse, quelques défenseurs qui pussent assoupir un peu ma douleur ! Plût à Dieu que je pusse imaginer des prétextes pour vous excuser et pour me convaincre !

Faites, je vous supplie, ce que je vous demande; c'est si peu de chose et cela vous esi si facile. Tandis qi'e je suis frustrée de votre présence , exprimez-moi au moins des vœux

qui , grâce à l'éloquence de vos paroles , me rendront la douceur de votre image. J'espère en vain de vous trouver libéral dans les choses, lorsque je vous vois avare même de paroles. J'avais cru, jusqu'à présent, mériter beaucoup de votre part, puisque j'ai tout fait pour vous et que je persévère de plus en plus dans cette soumission . Lorsque, jeune encore, j'embrassai les austérités de la profession monastique, ce n'est pas à une religieuse vocation, c'est à votre ordre que j'ai obéi. Si vous ne m'en tenez aucun compte, je me suis donc sacrifiée en vain? Désormais, quelle récompense dois-je attendre de Dieu , pour l'amour duquel il est constant que je n'ai rien fait?

Quand vous avez marché vers Dieu , je vous aï suivi ; bien plus, je vous ai devancé. Comme si vous vous souveniez de la femme de Lolh qui regarda derrière elle , vous m'avez enchaînée la première par l'habit et la profession monastiques. C'était là , je l'avoue , avoir peu de confiance en moi ; j'en ai profondément gémi , j'en ai rougi même, moi qui, pour vous obéir, n'aurais pas hésité à vous suivre, que dis-je , à vous précéder dans les enfers! car mon cœur n'était plus avec moî, mais avec vous; et maintenant plus que jamais, s'il n'est pas avec vous, il n'est nulle part, puisqu'il ne peut vraiment pas exister sans vous. Faites donc qu'il soit bien avec vous, je vous en conjure , et il sera bien avec vous s'il vous trouve propice , si vous lui rendez amour Dour amour: peu pour beaucoup, et des mots pour des choses. Plût à Dieu, ô cher, que vous fussiez moins sûr de mon amour, vous en seriez plus inquiet ! Mais pour vous avoir donné trop de sécurité à ce sujet , j'ai à souffrir davantage de votre négligence. Souvenez-vous, je vous supplie , de ce que j'ai fait pour vous, et réfléchissez à tout ce que vous me devez !

Lorsque je goûtais avec vous les voluptés charnelles, on a pu douter si j'agissais par amour ou par libertinage; mais la fin

154 ABÉLARlJ ET HÉLOlSfc.

montre quel fut mon but dès le principe. Je me suis interdit toutes ces jouissances , pour obéir à votre volonté ; je me suis réservé seulement le droit de me regarder comme toute à vous. Yoyez donc quelle est votre injustice , si vous accordez moins à qui mérite plus , si vous refusez tout quand on vous demande peu et qu'il vous serait bien facile de le faire !

Par ce Dieu, à qui vous vous êtes consacré, je vous adjure de me rendre votre présence autant qu'il vous est possible , c'est à dire en m'écrivant quelques lettres de consolation , afin que, reconfortée par cette lecture, je vaque avec plus de ferveur au service de Dieu. Lorsqu1 autrefois vous aspiriez à des voluptés mondaines, vous me visitiez par de fréquentes épîtres, et sans cesse vos vers apprenaient le nom d'Héîoïse à toutes les bouclies; toutes les places, toutes les maisons retentissaient de ce nom : eh bien ! pour m'élever maintenant vers Dieu, ne sauriez-vous faire ce que vous fîtes jadis pour m'exciter à de terrestres plaisirs ? Pesez , je vous supplie, vos devoirs; songez à ce que je réclame, et je termine cette longue lettre par ces seuls mots :

« Adieu , mon tout ! $

AFKLARD ET HÉLOISE. 135

LETTRE

D'ABËLARD A HÉLOISE.

SOMMAIRE

Àbéîard, répondant à la lettre précédente d'Héloïse , atteste d^ns toute la sincérité de son âme , que son silence si prolongé n'est pas du tout l'effet de l'oubli ni de l'indifférence , mais seulement de la confiance qu'il avait en elle, en sa sagesse, en son érudition , en sa piété et en ses mœurs irréprochables , au point de nç pas croire qu'elle eût besoin d'avis ou d'encouragemens. Il la prie de s'expliquer simplement au sujet des institutions et des consolations qu'elle réclame de lui , et il promet de répondre à ses vœux. Il la conjure , ainsi que la très sainte communauté de ses sœurs vierges et veuves , de lui concilier par leurs prières le secours divin. Il lui prouve clairement, par l'autorité des Saintes Écritures , combien les prières sont puissantes auprès de Dieu , surtout celles des femmes qui implorent pour leurs maris. Il lui recommande ensuite une formule de prière, dont il voudrait que les religieuses fissent usage dans le monastère , a certaines heures réglées , pour le salut de leur fondateur absent. 11 la supplie enfin qu'elle veuille bien, de quelque manière et dans quelque lieu qu'il sorte de cette vie , prendre soin de faire apporter son corps auParaclet et de l'y faire ensevelir.

A Héloïse , sa bien-aimée sœur en Je sus- Christ , Abêlard, son frère dans le même Jésus-Christ.

Si , depuis que nous sommes sortis du siècle pour aller à Dieu, je ne vous ai écrit ni exhortations, ni consolations, il faut rimputer , non à ma négligence , mais à la confiance absolue que j'ai toujours eue en votre sagesse, car je n'ai pas cru que vous eussiez besoin d'être exhortée ou consolée , vous à qui Dieu a départi abondamment tous les dons de sa grâce , et qui , par votre exemple , aussi bien que par vos paroles ,

loti ABÉLAPD ET UÉLOISE.

avez le pouvoir de diriger ceux qui s'égarent, de consoler ceux qui gémissent et d'exhorter ceux qui chancellent.

Dès long-temps , vous aviez l'habitude d'agir ainsi , lorsque vous fûtes élevée à la dignité de prieure sous une abbesse. Que si maintenant vous veillez sur vos fdles avec autant de zèle qu'autrefois sur vos sœurs, c'est assez, je crois, pour que mes exhortations et mon savoir me paraissent tout à fait superflus. Cependant si votre humilité en juge autrement, et si, dans les choses qui regardent le ciel , vous avez besoin de mon enseignement et de mes préceptes, dites-moi sur quel sujet vous voulez que je vous écrive, afin que je le fasse selon que le Seigneur me le permettra.

Je rends grâces à Dieu qui, en inspirant à vos cœurs l'inquiétude des dangers qui me menacent sans cesse , vous a fait participer à mon affliction. Faites que, par l'assistance de vos prières, la miséricorde divine me protège et bientôt écrase Satan sous mes pieds. i C'est pour cela surtout que je me suis empressé de vous envoyer la formule de prière 2 que vous m'avez demandée avec tant d'instances. 0 ma sœur ! vous qui m'étiez si chère dans le siècle, vous qui m'êtes plus chère mille fois à présent en Jésus-Christ, offrez à Dieu un holocauste d'oraisons, pour expier nos grands et innombrables péchés , pour conjurer les périls qui m'environnent à toute heure du jour!

Quant au mérite que les prières des fidèles ont auprès de Dieu et de ses Saints , surtout celles des femmes pour ceux qui leur sont chers et des épouses pour leurs maris , les témoignages et les exemples se présentent en foule. Plein de foi dans

* Il fait allusion aux persécutions que les moines de son abbaye lui faisaient alors éprouver. Yoyez la Notice.

1 C'est ainsi que tous les traducteurs ont compris le mot psalte~ riam, qui signifierait plutôt un psautier, un livre d'Heures , puisqu'on ne trouve pas ici la formule de prière qu'Abélard dit envoyer avec tant d' empressement.

ABÉLARD ET HELOISË. {%*

l'efficacité des prières, l'apôtre1 nous avertit de prier sans interruption. Nous lisons que le Seigneur dit a Moïse a Laisse- » moi, afin que ma fureur éclate' » Et à Jeremie 3 « Cesse a de me prier pour ceDeumeetnef oDDOsenasama voiome » Par ces paroles. Dieu lui-même avoue manifestement aue les prières des Saints imposent a sa coiere une espèce ae irein qm l'empêche d'égaler le châtiment à la faute des pécheurs : la justice le mène spontanément à la vengeance , mais la supplication des fidèles le fléchit et le retient malgré lui comme par une sorte de violence. Ainsi donc il sera dit à celui qui prie ou qui priera : « Laisse-moi et ne t'oppose pas à ma volonté ! » Le Seigneur ordonne de ne pas prier pour les impies ; mais le juste prie , malgré la défense de Dieu, et il obtient ce qu'il demande, et il change la sentence d'un juge irrité. Ainsi TEsprit-Saint a mis ces mots dans la bouche de Moïse : 4 a Et le Seigneur » apaisé arrêta le mal qu'il voulait faire à son peuple. »

D est écrit ailleurs, touchant les œuvres de Dieu : 5 ce II a dit, » et elles ont été faites ! » Mais dans cet endroit, on rapporte qu'il dit que son peuple avait mérité une affliction , et néanmoins, prévenu par la vertu de la prière, il n'accomplit pas ce qu'il avait dit. Voyez donc quelle est la vertu de la prière , si nous la faisons telle qu'elle nous est ordonnée , puisque le Prophète obtint, en priant, ce que Dieu lui avait défendu de réclamer par la prière , et força Dieu de revenir sur ce qu'il avait dit. Un autre prophète lui dit encore : 6 « Et lorsque vous serez » irrité , grand Dieu , souvenez-vous de votre miséricorde ! » Qu'ils entendent et qu'ils apprennent, les princes de la terre, qui se montrent plus obstinés que justes dans les arrêts de la justice, et qui rougiraient de paraître faibles s'ils étaient misécordieux, et de paraître menteurs s'ils changeaient un seul édit, s'ils ne remplissaient pas ce qu'ils ont décidé impruieoi-

' Saint Paul. Epist. ad Thess. II , 5. -- ■ Exod. 32. — * Hiercw. 7. — 1 Exod. 32. - s Psalm. Iù3. — ' Ilaùac. 3.

43cS ABÉLARD ET HÉLOISE.

ment et s'ils corrigeaient les paroles par les faits ! Certes, je les compare avec raison à Jephté, * qui, accomplissant follement un vœu insensé, mit à mort sa fille unique.

Celui qui veut être un membre du Seigneur, dit avec le Prophète : 2 « Je chanterai , Seigneur, votre miséricorde et votre » justice ! » — « La miséricorde , ainsi qu'il est écrit , surpasse » la justice. » L'Écriture fait ailleurs cette menace : 3 « Jus- » tice sans miséricorde contre celui qui ne fait pas miséri- » corde! »

Pénétre de ce précepte, le Psalmiste, 4 à la prière de l'épouse de Nabal, cassa, dans sa miséricorde, le serment qu'il avait fait dans sa justice , de détruire le mari de cette femme et toute sa maison. La prière remporta ainsi sur la juslice , et les supplications de l'épouse effacèrent le crime du mari.

Que ceci vous soit un exemple , ma sœur, et un gage de sécurité. Si la prière d'une femme a eu tant d'empire sur un homme , jugez ce que la vôtre obtiendra pour moi de la bonté de Dieu ; car Dieu, qui est notre père, aime ses enfans plus que David n'aimait cette femme suppliante. David passait vraiment pour un homme pieux et miséricordieux ; mais Dieu est la charité et la miséricorde mêmes. Or, cette femme, qui suppliait David , n'avait pas quitté le siècle pour se donner à Dieu par un saint mariage de religion.

Que si votre intercession seule ne suffisait pas , celle de la sainte communauté de vierges et de veuves qui sont avec vous obtiendra ce qui vous serait refusé; car le Dieu de vérité l'a dit à ses disciples : 5 « Quand deux ou trois sont assemblés en mon » nom, je suis au milieu d'eux. » Et ailleurs : « Si deux de » vous sont d'accord de tout point sur ce qu'ils me demans> dent , ils ^obtiendront de mon Père. » Qui ne sait ce que

Juciœ. 11.—' DavidPsa/m. 100.— l S. Jac. ^—'Iieg. 1, 25.— lEvang, S. Math. 18.

vaut devant Dieu la prière d'une sainte congrégation? Si, comme l'affirme l'apôtre 1 : « la prière assidue d'un juste a » beaucoup de puissance , que ne doit-on pas espérer des j> prières réunies d'une sainte congrégation? »

Vous avez appris, ma très-chère sœur, dans la trente-huitième Homélie de saint Grégoire , combien la prière d'une communauté apporta de soulagement à un de ses membres qui refusait ou niait ce secours! Déjà, se voyant à l'extrémité, il sentait sa malheureuse âme travaillée par l'angoisse d'une mort prochaine, et dans son immense désespoir, dans son dégoût de la vie , il détournait ses frères de la prière : les circonstances remarquables de ce fait vous ont sans doute frappée. Puisse-t-il inviter à la prière l'assemblée de vos saintes sœurs, et vous plus particulièrement, afin que je vous sois conservé vivant par Celui qui, d'après le témoignage de saint Paul, 2 accorda aux femmes, qui le prièrent, la résurrection de leurs morts.

Si vous feuilletez Y Ancien et le Nouveau Testament , vous trouverez que les plus grands miracles de résurrection furent montrés seulement à des femmes , furent accomplis sur elles ou pour elles. Ici Y Ancien Testament fait mention de deux morts ressuscites à la prière maternelle, l'un, par Élie, et l'autre, par son disciple Elisée. Là, l'Évangile contient la résurrection de trois morts faite par le Seigneur en présence des femmes , ce qui confirme la parole de l'apôtre que j'ai citée plus haut : « Les femmes obtinrent la résurrection de leurs » morts. » En effet , touché de compassion pour une veuve , aux portes de la ville de Naïm, Jésus-Christ lui rendit son fils ressuscité ; il ressuscita aussi leLazarre, qu'il aimait, aux prières de ses deux sœurs , Marthe et Marie. Quand il accorda encore la même grâce à la fille du chef de la Synagogue, sur la demande de son père : « Les femmes obtinrent la résur-

1 Saint Jacques. S. Jac. 5. — ■ Ep. ad Hebr. 11.

» rection de leurs morts; » car eelle-ci, en ressuscitant, recouvra son propre corps que la mort avait saisi, les autres recouvrèrent les corps de leurs parents. Et pourtant peu de personnes avaient prié ensemble, lorsque ces résurrections ont été faites. Une prière commune que la piété fera sortir de vos cœurs obtiendra donc facilement la conservation de ma vie.

La pénitence et la chasteté des femmes consacrées à Dieu le trouveront d'autant plus propice, qu'elles lui seront plus agréables. Or, la plupart de ceux qui furent ressuscites n'étaient peut-être pas des fidèles ; on ne lit pas que cette veuve , dont le Seigneur ressuscita le fils sans qu'elle l'eût demandé, ait vécu dans la foi. Nous, au contraire , non seulement une foi entière nous réunit, mais encore nous sommes associés par la profession de la même règle religieuse.

Mais, sans parler davantage de votre sainte communauté où nombre de vierges et de veuves sont pieusement soumises au joug du Seigneur , je m'adresse à vous seule, dont la sainteté, je n'en doute pas, est bien puissante auprès de Dieu, et qui me devez votre appui efficace, surtout dans la pénible épreuve de ma grande adversité. Souvenez-vous donc toujours, dans vos prières, de celui qui est tout vôtre, et veillez en oraison, avec une parfaite confiance , puisque vous ne demandez rien que de juste, et par conséquent votre demande sera mieux accueillie de Celui qui doit être prié. Écoutez, je vous conjure, avec l'oreille du cœur ce que vous avez si souvent entendu avec l'oreille du corps. Il est écrit dans les Proverbes : l « La ù femme vigilante est une couronne pour son mari. » Et ailleurs : 2 a Celui qui trouve une bonne femme a trouvé le bien, » et il s'abreuve à une source de joie qui vient du Seigneur. » Et encore : 3 « La maison et les richesses sont données par les » parens, mais une femme sage est donnée parle Seigneur d lui-même.» Et dans l'Ecclésiastique : 4 «Heureux le mari d'une

%Prov, 12.— * Prov. 18. — * Prov. 19. —kEccl. 26.

ABÉLARD ET HÉL01SE. 14i

» bonne femme. » Et ensuite : « Le meilleur partage, c'est une » bonne femme. » Et enfin, selon l'autorité de l'apôtre1 : « Le *> mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle. »

La Grâce divine nous a offert, dans notre royaume de France, une expérience mémorable de cette vérité , lorsque le roi Clovis, converti à la foi du Christ par les prières de son épouse plutôt que parles prédications des saints, asservit tout, son royaume aux lois divines, afin que l'exemple des maîtres excitât les sujets à persévérer dans la prière. La parabole du Seigneur nous invite à cette persévérance.

« Que cet homme , dit-il , 2 persévère à frapper , et son » ami , qui ne lui donnerait rien parce qu'il est son ami , se lè- » vera pourtant à cause de cette importunité et lui donnera » autant (de pains) qu'il en a besoin. » C'est donc , pour ainsi dire, par cette importunité de prière , que Moïse , ainsi que je l'ai rapporté , adoucit la sévérité de la justice de Dieu et changea son arrêt.

Vous savez, ma très chère, avec quelle ardeur de charité autrefois votre communauté avait l'habitude de prier pour moi en ma présence ; car, tous les jours, pour clore les Heures canonniales , elle offrait une prière à mon intention , et après avoir chanté l'antienne avec le répons, ajoutait les prières et la collecte suivantes :

Répons. Ne m'abandonnez pas et ne vous éloignez pas de <aioi, Seigneur. s

Vers. Soyez toujours prêta me secourir, Seigneur. 4

Oremus. Sauvez, Seigneur , votre serviteur, qui espère en tous. Seigneur, écoutez ma prière et que ma voix vienne usqu'à vous. 5

Prière. Seigneur, qui avez daigné, par la main de votre serviteur, rassembler en votre nom vos petites servantes , nous vous prions de lui accorder, ainsi qu'à nous, de persévérer dans votre volonté. Par notre Seigneur, etc.

* Saint Paul. Ep. ad Cor. 1, 7. — a Evans. S. Luc. 11. — * Psalm. 37. — ■ Psalm. 85. — s Psalm. 101.

1 J2 ABÉLARD ET HÉLOiSE.

Maintenant que je suis éloigné de vous, le secours de vos prières m'est d'autant plus nécessaire que j'ai l'àme en proie à l'inquiétude d'un péril croissant. Je vous demande donc avec prière, je vous supplie avec instance de me prouver que votre véritable attachement pour moi existe toujours malgré mon absence, en ajoutant, à la fin des heures canonniales, cette formule d'oraison.

répons. Ne m'abandonnez pas, Seigneur, père et maître absolu de ma vie , afin que je ne tombe point en face de mes ennemis, et que mes ennemis ne se raillent pas de moi.

vers. Saisissez vos armes et votre bouclier, et levez-vous pour ma défense , de peur que mes ennemis ne se réjouissent.

oremus. Sauvez, Seigneur, votre serviteur qui espère en vous. Envoyez-lui , Seigneur, le secours du Saint-Esprit; et, oe votre montagne de Sion , protégez-le: soyez-lui, Seigneur, une forteresse contre ses ennemis. Seigneur, écoutez ma prière et que ma voix vienne jusqu'à vous.

Prière. Seigneur, qui avez daigné, par la main de votre serviteur, rassembler en votre nom vos petites servantes, nous vous prions de le protéger dans toutes les adversités et de nous le rendre sain et sauf. Par notre Seigneur, etc.

Si le Seigneur me livre aux mains de mes ennemis, et que ceux-ci, triomphans, me donnent la mort, ou bien si, par quelque accident, loin de vous je m'achemine vers le terme commun à tous les hommes, faites, je vous en conjure, transporter dans votre cimetière mon corps inhumé ailleurs ou gisant abandonné, afin que mes filles, que dis-je, mes sœurs en Jésus-Christ , ayant sans cesse mon tombeau sous les yeux, soient invitées à répandre pour moi plus de prières devant Dieu ; car, pour une àme contrite et désolée de ses péchés, je ne pense pas qu'il y ait un séjour plus sûr et plus salutaire que celui qui est consacré au vrai Paraclet, c'est à dire au Consolateur, et qui s'honore de porter ce nom. En ou-

tre, je crois qu'aucun lieu de sépulture chrétienne, parmi les fidèles, n'est plus convenable que l'asile des femmes vouées au Seigneur. Ce sont des femmes qui, attentives à la sépulture de Jésus-Christ , l'embaumèrent de parfums précrerx et la gardèrent , vigilantes autour du sépulcre et déplorant avec larmes la mort de l'époux, comme il est écrit : « Les femmes, » assises près du tombeau , se lamentaient en pleurant le Sei- » gneur. » Aussi furent-elles les premières consolées, en apprenant sa résurrection, par l'apparition et les paroles d'un ange, et ensuite elles méritèrent de goûter les joies de cette résurrection, lorsqu'il leur apparut deux fois lui-même , et de le toucher de leurs mains.

Eufin , ce que je vous demande par dessus toute chose , c'est que, vous qui vous montrez inquiète maintenant des dangers de mon corps, vous soyez désormais plus préoccupée du salut de mon âme. Vous prouverez, après ma mort, combien vous m'avez aimé pendant ma vie, en m'accordant le secours -spécial de vos prières.

Vivez en paix et en santé, vous et vos sœurs ; vivez, mais en Jésus-Christ, et, je vous prie, souvenez-vous de moi.

£44 ABÉLARD ET HÉLOtSE.

LETTRE

DHÉLOISE A ABÉLARD.

SOMMAIRE

Dans cette lettre, remplie de gémissemens et de douleur, HéloSse déplore sa malheureuse condition, celle de ses religieuses et celle d'Abélard lui-même, en prenant pour texte de ses lamentations le passage de la lettre précédente, dans lequel Abélard se résigne à sortir de cette vie. Elle se sert de sa plus tendre éloquence, et cette affliction qui s'exprime avec tant d'élégance ,1a rend encore plus aimable. Ses plaintes, plus douces que les chants du rossignol , arracheraient des larmes à des ço?m,*£' «*ç fer, et les lecteurs les plus stoïques sont forcés de compatir aux malheurs d'Héloïse et d'Abélard. Elle gémit sur ia fatalemutilation qui a ravi en même temps à Abélard son rôle de père, son nom de mari et l'ineffable bonheur de son épouse. Elle se plaint aussi de ses désirs brùlans et des voluptés délicieuses qu'elle a goûtées autrefois avec son Abélard , voluptés qu'elle a perdues depuis , et qu'elle ne retrouvera jamais. Ensuite elle rabaisse les apparences de sa piété et confesse que celte piété est plutôt simulée que sincère. Elle supplie donc Abélard de l'aider de prières, et elle repousse humblement ses louanges.

A son unique après Jésus-Christ , son unique en Jésus-Christ , à Abélard, Héloïse.

Je m'étonne, mon unique, que, malgré l'usage épistolaire, bien plus, contre Tordre naturel des choses, vous ayez mis, en tête de votre lettre, mon nom avant le vôtre : * la femme

1 Dans les lettres écrites en latin, la suscription , ou salutation, qu'on plaçait au commencement, répondait à l'adresse que l'on met aujourd'hui sur l'enveloppe et à la signature , accompagnée dès formules affectueuses ou polies par lesquelles on finit les lettres.

ABËLARD ET HÉLOISE. 145

avant l'homme , l'épouse avant le mari , la servante avant le seigneur, la religieuse avant le moine et le prêtre , la diaconesse avant l'abbé ! Il est juste et convenable que les supérieurs, en écrivant à leurs égaux, placent les noms de ceux-ci avant leurs propres noms ; mais quand ils écrivent à des inférieurs , les noms dans la suscription doivent être rangés suivant Tordre de la dignité.

Ce n'est pas saos étonnement que nous avons trouvé dans votre lettre un surcroît de désespoir, pour nous à qui elle aurait dû apporter des consolations : elle a fait couler les larmes qu'elle devait essuyer. Qui de nous, en effet, pouvait, sans fondre en pleurs, entendre lire le passage où vous dites, à la fin de celte lettre : « Que si le Seigneur me livre aux mains » de mes ennemis et que ceux-ci triomphans me donnent la » mort, etc. » 0 mon bien cher! comment avez-vous pu avoir une pareille pensée? comment avez-vous pu l'exprimer? Plaise à Dieu qu'il n'oublie jamais ses petites servantes, au point de permettre qu'elles vous survivent ! Plaise à Dieu qu'il ne nous laisse pas une vie plus insupportable que tous les genres de mort ! C'est à vous qu'il appartient de célébrer nos obsèques; à vous, de recommander nos âmes à Dieu; à vous , d'envoyer vers Dieu celles que vous lui avez rassemblées , afin que vous ne soyez plus troublé d'aucune inquiétude sur elles , et que dès lors vous nous suiviez avec d'autant plus de joie que vous serez plus tranquille sur notre salut.

Epargnez, je vous en prie, seigneur, épargnez-nous ces paroles qui nous font plus malheureuses encore , et ne nous enlevez pas , avant la mort, le peu de courage qui nous aide à vivre. A chaque jour suffît son mal, et le jour dont vous parlez, jour tout chargé d'amertume, apportera avec soi assez de deuil à celles de nous qu'il trouvera de ce monde: « A quoi bon, dit Sénèque,1 appeler les maux et perdre la vie avant la mort? »

*Marhob. 3û.

Vous nous priez , ô mon bien aimé ! si par quelque accident vous terminiez votre vie loin de nous , vous nous priez de faire apporter votre corps dans notre cimetière, afin que, votre souvenir nous étant toujours présent, vous recueilliez une plus abondante moisson de prières. Mais comment soupçonnezvous que votre souvenir puisse jamais s'éloigner de nous? Sera-ce d'ailleurs le temps de prier, lorsque le bouleversement de notre âme ne nous laissera aucun répit? lorsque nous aurons perdu le sentiment de la raison et l'usage de la parole? lorsque notre esprit en délire, irrité , pour ainsi dire , plutôt que résigné devant Dieu, l'apaisera moins par des prières qu'il ne l'irritera par des reproches. Pleurer alors, telle sera notre occupation , malheureuses ! mais nous ne saurons pas prier, et nous songerons à vous suivre , plutôt qu'à vous ensevelir, puisque, destinées à être ensevelies nous-mêmes, nous n'aurons pas la force de préparer votre sépulture. Quand nous aurons perdu notre vie, qui est toute en vous, dès que vous nous aurez quittées , nous ne pourrons plus vivre. Ah! plaise à Dieu que nous ne puissions vivre jusque là ! La pensée de votre mort est déjà une espèce de mort pour nous. Que serait-ce donc si cette mort réelle nous trouvait encore vivantes? Non , jamais, Dieu ne permettra que nous vous survivions, que nous vous rendions ces funèbres devoirs que nous attendons de vous-même comme un dernier service. C'est à nous de vous précéder dans la tombe, et non de vous suivre.

Epargnez-nous donc, je vous conjure, épargnez, surtout à moi qui suis toute à vous, ces cruelles paroles qui percent nos âmes comme avec des glaives de mort ! épargnez-moi ces prévisions de mort plus pénibles que la mort même!

Un cœur accablé de chagrin n'est pas en repos : un esprit plein de trouble ne peut s'adonner sincèrement à Dieu. Gardez-vous, je vous en conjure, de mettre obstacle à la divine mission que vous nous avez imposée. Lorsqu'un malheur est inévitable et qu'il traîne après soi une grande douleur, on doit

ABÊLARD ET HÉLOISE. 147

souhaiter qu'il arrive tout à coup, pour qu'il ne tourmente pas à l'avance, par des craintes inutiles, un infortuné que nulle prévoyance humaine ne peut secourir. C'est ce qu'un poète * a bien compris dans cette prière à Dieu :

« Que tes décrets soient soudains! que l'esprithumain soit aveugle en sondant l'avenir! que celui qui craint, puisse espérer. »

Si je vous perds, que me restera-t-il à espérer? Pourquoi demeurer dans ce pèlerinage de la vie , où je n'ai pas d'autre consolation que vous, où je n'ai pas d'autre bonheur que de savoir que vous vivez , puisque tous mes plaisirs terrestres me sont interdits, puisqu'il ne m'est pas même permis de jouir de votre présence qui pourrait du moins me rendre quelquefois à moi-même?

Oh ! s'il m'était permis de dire que Dieu m'a été cruel en toute chose! 0 clémence inclémente ! ô Fortune funeste ! elle a épuisé contre moi seule tous ses efforts et tous ses traits , au point qu'elle n'en a plus pour ceux qu'elle voudrait frapper ! Elle a vidé sur moi un plein carquois, en sorte que les autres ne redoutent déjà plus ses atteintes! Si quelque trait lui restait encore, il ne trouverait pas en moi la place d'une nouvelle blessure. Après tant de coups, elle craint seulement que la mort finisse mon martyre , et lorsqu'elle me tue sans cesse, elle redoute pourtant le moment de ma fin qu'elle précipite.

O la plus malheureuse des malheureuses ! ô la plus infortunée des infortunées ! Élevée par vous au dessus de toutes les femmes, n'ai -je obtenu cette haute distinction que pour souffrir davantage du terrible coup qui nous a brisés l'un et l'autre à la fois? Plus haut est le rang où l'on est monté, plus rude est la chute qui en fait descendre. Entre tant de femmes nobles et puissantes , laquelle a jamais surpassé ou égalé mon bonheur ? laquelle aussi a pu tomber plus bas dans un abîme de douleur ? Quelle gloire m'attendait en vous ! quelle ruine

1 Lucain , Phars. liv. II.

aussi m'est venue affliger en vous ! La Fortune , des deux côtés , est allée jusqu'à l'excès , sans garder de mesure dans les biens ni dans les maux. Pour me faire la plus malheureuse de toutes les femmes, elle m'avait faite auparavant la plus heureuse. Ah ! quand je pense à tout ce que j'ai perdu , les regrets pans lesquels je me consume ne peuvent jamais égaler les malheurs inouis qui m'ont accablée ; la douleur que je ressens de tant de pertes irréparables s'accroît de tout l'amour que j'avais pour ce qui m'a été ravi, et l'amertume d'un profond chagrin a succédé aux enivremens d'une volupté suprême.

Et, pour que l'outrage soulevât une plus vive indignation, tons les droits de l'équité ont été violés à notre égard. En effet, lorsque nous jouissions des délices d'un amour inquiet, et, pour me servir d'un terme plus expressif et moins honnête, lorsque nous nous livrions à la fornication , la sévérité divine nous a épargnés; mais quand nous avons légitimé cet amour illicite et couvert des voiles du mariage la honte de la fornication , la colère du Seigneur a rudement appesanti sa main sur nous, et notre lit purifié n'a pas trouvé grâce devant Celui qui en avait souffert si long-temps la souillure.

Pour des hommes surpris en adultère , c'eût été assez les punir, que de leur infliger le supplice que vous avez subi. Ce que d'autres méritent par l'adultère, vous l'avez encouru par ce mariage qui vous semblait une réparation' de tous vos torts. Ce que les femmes adultères attirent à leurs complices, votre propre épouse vous l'a attiré, non pas même quand nous goûtions les plaisirs de l'amour, mais quand, séparés, pour un temps, nous vivions chastement, vous à Paris, dirigeant les Écoles , et moi , par votre ordre, à Argenteuil , dans la compagnie des religieuses. Nous nous étions ainsi séparés pour que nous nous consacrassions , vous , plus studieusement à vos Écoles, et moi, plus librement à la prière ou à la méditation des Saintes Écritures. C'est pendant cette vie si chaste

et si sainte que vous avez seul enduré un châtiment corporel que nous avions mérité ensemble également : vous fûtes seul pour la peine , nous étions deux pour la faute , et le moins coupable a porté tout le faix!

En vous humiliant pour moi, en m'élevant jusqu'à vous avec ma famille, vous nous aviez donné satisfaction, et vous ne deviez pas plus craindre de représailles de la part de ces traîtres, que de celle de Dieu. Oh ! que je suis malheureuse d'être née pour devenir la cause d'un grand forfait ! Faut-il donc que les femmes soient toujours le plus grand fléau des grands hommes ! Ainsi , doit-on se garder de la femme , comme il est écrit dans les Proverbes : 1 « Maintenant donc , ô mon fils ! écoute-moi et sois attentif aux paroles de ma bouche , pour que ton cœur ne se laisse point entraîner dans les voies de la femme , et ne t'égare point dans ses sentiers ; car elle en a blessé et renversé un grand nombre, et les plus forts ont été sacrifiés par elle. Les chemins de l'enfer conduisent de sa maison dans les profondeurs de la mort. » Et dans l'Ecclésiaste : 2 « J'ai considéré toutes choses avec les yeux de mon âme, et j'ai trouvé la femme plus amère que la mort , la femme semblable au filet des chasseurs : son cœur est un piège et ses mains sont des entraves. Celui qui est agréable à Dieu lui échappera ; mais le pécheur sera sa proie. »

D'abord , la première femme rendit esclave l'homme chassé du paradis , 3 et celle que le Seigneur avait créée pour le secours de l'homme , devient l'instrument funeste de sa perte Dalilah seule a vaincu ce Nazaréen , rempli de la force du Seigneur et dont un ange avait annoncé la naissance; et livré aux Philistins, privé de la vue, dans son désespoir, il s'est enseveli lui-même dans la ruine de ses ennemis. * Le plus sage de tous les hommes , Salomon , ce fut une femme 5 qui lui fit

* Prov. 7, 24. — 'Ecoles. 7, 26, — • Gènes. 3. — * Samson. Juclic. 16. — 'Une fille de Pharaon , roi d'Hgypte.

perdre la raison ; et cette femme , qu'il avait épousée , le précipita dans un tel excès de folie, que lui-même , que le Seigneur avait choisi de préférence à David, son père, qui était pourtant un juste, pour bâtir le temple, tomba dans l'idolâtrie jusqu'à la fin de sa vie, abandonnant le culte divin qu'il avait célébré et enseigné dans ses paroles et ses écrits. i Le saint homme Job soutint une lutte pénible et persévérante contre sa femme qui l'excitait à blasphémer le Seigneur,2 et le malin Tentateur savait très bien , pour l'avoir souvent éprouvé , que les femmes ont dans leurs mains la perte de leurs maris.

C'est le démon qui, étendant sur nous sa malice accoutumée , faute de pouvoir nous perdre par la fornication , a tenté de le faire par le mariage : il a fait le mal avec le bien , lui qui n'a pas eu le pouvoir de faire le mal avec le mal.

Pourtant, je rends grâces à Dieu de ce qu'il m'a préservée de commettre, de propos délibéré, les mêmes péchés que les femmes dont j'ai parlé, quoique ma tendresse pour vous ait servi la malice du démon. Mais si mon âme est pure de fait comme d'intention , et si mon consentement n'a été pour rien dans l'exécution de ce monstrueux attentat, j'avais auparavant commis tant de péchés, qu'ils ne me permettent pas de me croire tout à fait innocente de l'attentat et de son exécution. Oui, dès long-temps, en servant aux voluptés de vos amours charnels, moi-même j'ai mérité ce qui me fait gémir aujourd'hui , et ce sont là les suites de mes péchés passés. 11 faut imputer toute mauvaise fin à de mauvais commencemens.

Plaise à Dieu que je fasse une pénitence digne de ce crime! puissé-je, par la contrition d'une longue pénitence, participer, en quelque sorte, à la douloureuse blessure qu'on vous a infligée ! Ce que vous avez souffert un moment dans votre corps , il est juste que je le souffre toute ma vie dans mon âme contrite, et je croirai par là offrir, à vous , sinon à Dieu, une espèce de satisfaction.

%Rcg. 111,2. — Vofc 2.

S'il faut vous avouer la faiblesse de mon âme misérable, je ne trouve pas de repentir qui puisse apaiser Dieu , que j'accuse toujours d'une bien grande cruauté à votre égard ; j'offense Dieu par mon indignation contre sa Providence, plutôt que je ne le satisfais par ma pénitence : car est-ce là une pénitence de ses péchés , quelle que soit d'ailleurs l'affliction du corps , si l'âme conserve encore la volonté de pécher et brûle des mêmes désirs qu'auparavant? Sans doute il est facile de s'accuser soi-même en confessant ses péchés, et même d'affliger son corps par des austérités extérieures ; mais il est très difficile d'arracher son âme aux tentations des plus douces voluptés. Voilà pourquoi le saint homme Job, après avoir dit avec raison : i a Se lancerai ma parole contre moi-même » ( c'est à dire , je délierai ma langue et ouvrirai ma bouche par la confession pour accuser mes péchés ) , ajoute aussitôt : « Je parlerai dans l'amertume de mon âme. » Saint Grégoire,2 citant ce passage , dit : « II y en a beaucoup qui confessent leurs fautes à haute voix , mais qui ne savent pourtant pas gémir dans leur confession et qui disent en riant ce qu'ils devraient dire avec des larmes. Il faut donc que celui qui confesse ses péchés en les détestant, les confesse aussi dans l'amertume de son âme , afin que cette amertume soit elle-même la punition des fautes que la langue accuse par le conseil de l'esprit. »

Mais cette amertume de la vraie pénitence est si rare , que saint Ambroise a soin de le remarquer : 3 « Il est plus facile , dit-il , de trouver des cœurs qui ont conservé l'innocence , que d'en trouver qui aient fait pénitence. » Quant à moi, ces plaisirs de l'amour, auxquels nous nous livrions ensemble , m'ont été si doux , qu'ils ne peuvent me faire horreur ni sortir de ma mémoire ! De quelque côté que je me tourne , ils se

%Job. 10. — * Moral, in Job., 1. IX, c. 23 et 1h. — * Lib. de Pœnit.t C. 10.

présentent toujours à mes yeux avec cTardens désirs, et leurs illusions n'épargnent pas même mon sommeil.

Au milieu des cérémonies mêmes de la messe , où la prière doit être la plus pure , les images licencieuses de ces plaisirs captivent tellement ce misérable cœur, que je suis plus occupée de leurs turpitudes que de l'oraison. Lorsque je devrais gémir sur les péchés que j'ai commis, je soupire plutôt après ceux que je ne peux pas commettre.

Et non seulement ce que nous avons fait, mais encore les lieux et les temps où nous fûmes heureux ensemble , sont gravés si avant dans mon cœur avec votre souvenir, que j'éprouve les mêmes impressions de bonheur qui me poursuivent et me troublent jusque dans mon sommeil.

Souvent les pensées de mon cœur sont trahies par l'agitation de mon corps, et je ne sais pas retenir des paroles imprudentes. Oh! ne suis-je pas vraiment malheureuse? et que cette plainte d'une âme gémissante est bien faite pour moi ! « Oh ! infortuné que je suis! qui me délivrera de ce corps déjà mort? * » Plût à Dieu que je pusse ajouter avec vérité : « C'est la grâce de Dieu par Jésus -Christ, notre Seigneur. »

Cette grâce, ô mon bien cher ! vous est venue plutôt qu'à moi, et, salutaire à ces souffrances, une seule blessure de votre corps a guéri toutes celles de votre âme ; là où Dieu avait paru plus hostile contre vous, il s'est montré plus propice, ainsi qu'un fidèle médecin qui ne ménage pas la douleur au malade, pourvu qu'il le sauve.

Mais chez moi ces aiguillons de la chair s'irritent davantage parles feux d'une jeunesse ardente au plaisir et par l'expérience que j'ai faite des plus enivrantes voluptés. Ce sont autant d'ennemis qui me livrent de continuels assauts, et la nature qu'ils assiègent reconnaît sa faiblesse.

Ils me proclament chaste, ceux qui ne me savent pas hypocrite ! ils prennent la pureté de la chair pour de la vertu ,

1 Ep. ad Rom. 7.

ABÉLÀRD ET HÉLOISE. 153

quoique la vertu soit l'affaire de l'âme et ncn du corps. On m'accorde des louanges parmi les hommes ; mais je n'en mérite pas devant Dieu , qui sonde les cœurs et les reins , et qui voit dans le secret des cœurs.

Je passe pour une femme religieuse , dans ce temps où la plus grande part de la religion n'est que de l'hypocrisie , dans ce temps où l'on exalte par dessus tout quiconque ne blesse pas l'opinion.

Et peut-être est-il louable et, je dirai presque, agréable à Dieu, de ne point scandaliser l'Église par l'exemple des actions extérieures, quelle qu'en soit d'ailleurs l'intention; car du moins ce n'est pas une occasion aux infidèles de blasphémer le nom du Seigneur, et aux libertins, d'insulter la sainteté de notre profession. Cela même est un don de la Grâce divine , et nous en tirons l'avantage, non seulement de faire le bien, mais encore d'empêcher le mal. Mais ce premier pas doit être suivi d'un autre ainsi qu'il est écrit : « Éloigne-toi dû mal et fais le bien. » Et encore observerait-on en vain ce précepte si l'on n'était dirigé par l'amour de Dieu.

Dans tous les états de ma vie, Dieu le sait, j'ai plus appréhendé de vous offenser que d'offenser Dieu lui-même, et je désire vous plaire bien plus qu'à lui. Votre commandement, et non une vocation divine , m'a déterminée à prendre l'habit monastique. Voyez quelle infortunée et misérable vie je mène , si je fais sans fruit tant de sacrifices, moi qui ne dois point avoir de récompense dans le ciel! Long-temps ma dissimulation vous a trompé comme les autres, puisque l'hypocrisie vous a semblé de la religion, puisque, vous recommandant âmes prières , vous réclamez de moi ce que j'attends de vous.

N'ayez pas, je vous conjure, une si haute opinion de moi, et ne cessez de me secourir par vos prières: ne me croyez pas guérie, et ne m'enlevez pas le bienfait du remède ; ne me croyez pas riche, et ne retardez pas l'aumône qui m'est nécessaire ; ne me croyez pas forte , et soutenez-moi toute

chancelante, avant que je sois tombée. La flatterie a été funeste^ plusieurs , en leur ôtant l'aide dont ils avaient besoin. Le Seigneur nous crie par la bouche d'Isaïe : i « 0 mon peuple! ceux qui Relèvent aux nues, te trompent et gâtent le chemin de tes pas. » Et par la bouche d'Ezéchiel : 2 « Malheur à vous ! Posez des coussins sous les coudes, et des oreillers sous la tête de tout un siècle, pour abuser les âmes! » Et cependant Salomon dit aussi : 3 « Les paroles des sages sont comme des dards et des clous enfoncés profondément, qui ne savent pas sonder une plaie , mais qui l'écorchent. »

Ainsi donc, je vous prie, cessez vos louanges, pour ne pas commettre un mensonge et contracter la honteuse tache de la flatterie. Si vous soupçonnez qu'il y ait quelque peu de bien en moi, craignez, en le louant, de le voir disparaître au souffle de la vanité. Un médecin habile ne juge pas une maladie interne par l'examen de quelques signes extérieurs. Tout ce qui est également commun entre les élus et les réprouvés, n'a aucune espèce de mérite devant Dieu. Tels sont ces beaux dehors que les saints eux-mêmes ne recherchent pas avec autant de soin que les hypocrites.

Le cœur de l'homme est mauvais et impénétrable. 4 Qui le connaîtra? Il y a des voies de l'homme qui paraissent droites, mais elles conduisent souvent à la mort. Le jugement de l'homme est téméraire dans tout ce qui est réservé à l'examen de Dieu. Aussi , est-il écrit : & « Vous ne louerez pas l'homme durant sa vie ; » car si vous louez un homme, vous pouvez faire, en le louant, qu'il ne soit déjà plus louable.

La louange que vous m'adressez est donc pour moi d'autant plus dangereuse, qu'elle m'est plus agréable : je me sens enivrée et captivée par elle , moi qui mets mon étude à vous plaire en toute chose. Ayez , je vous conjure, plus de crainte que de confiance à mon sujet, afin que votre sollicitude me vienne en aide. Hélas ! c'est maintenant qu'il faut craindre ,

* Isaïe , 3.—' Ezccli. 13.— * Ecoles. 12. — * Hierem. 17.— 5 Ecclcs. Il

ABÉLARD ET HÉLOïSE. 1£*

puisque vous n'êtes plus là pour donner un aliment à ma passion!

Je ne veux pas que , pour m'exhorter à la vertu et m'encourager à la lutte, vous me disiez: * «La vertu s'élabore » dans la faiblesse. » Et : 2 « Il ne sera pas couronné , celui » qui n'aura pas combattu loyalement. » Je ne cherche pas la couronne de la victoire ; ce m'est assez d'éviter le péril : il est plus sage de l'éviter que de faire la guerre. Dans quelque coin du paradis que Dieu me place , il aura fait assez pour moi : là , personne n'enviera autrui , parce que chacun sera content de son sort.

Pour donner à mon opinion la force d'une grande autorité , écoutons saint Jérôme : 3 « J'avoue ma lâcheté: je ne veux pas combattre dans l'espoir de la victoire, de peur de la perdre. » A quoi bon abandonner ce qui est certain, et poursuivre ce qui ne l'est pas?

%Ep. aa Cor. II, 1%— a£p, ad Tm, il, 2.— 'Âslverx, ViffiU

|5€ ABÉLARD ET HÉLOÎSE.

LETTRE

SOMMAIRE

Abélard divise adroitement sa réponse en quatre points, auxquels il fait concorder la lettre précédente d'Héloïse; il déduit ses raisons sur chaque point, non pas tant pour s'excuser lui-même, que pour instruire Héloîse, l'exhorter, la consoler. Premièrement, il déclare ie motif qui lui avait fait mettre le nom d'Héloïse avant le sien dans sa lettre. Secondement, sur ce qu'il avait fait mention de divers événemens et du péril de mort qui le menace, il proteste qu'elle-même l'avait adjuré de ne rien lui cacher. Troisièmement, il approuve Héloîse de mépriser les louanges, pourvu que ce mépris soit sincère et dégagé du désir d'être loué. Quatrièmement, il s'étend fort au long sur la circonstance qui leur a fait embrasser ensemble la vie monastique. Quanta la blessure infligée a une partie obscène de son corps , blessure qu'elle avait déplorée avec tant d'amertume, il en atténue l'importance , comme un philosophe , et il lui démontre que cette blessure , très salutaire à tous deux , peut être une source de biens , eu égard aux actes honteux de la chair. Il exalte même, à cause de sa catastrophe, la sagesse et la clémence divines. Il termine cette lettre par une petite oraison, afin que les religieuses du Paraclet rendent Dieu propice à Héloîse et à Abélard.

A l'épouse de Jésus-Christ , le serviteur du même Jésus-Christ.

Votre dernière lettre, souvenez-vous en, consiste en quatre points principaux, par lesquels vous avez exprimé l'ensemble de vos griefs: Premièrement, vous vous plaignez de ce que contre l'usage épistolaire et même contre Tordre naturel des choses, j'ai mis votre nom avant le mien dans la suscription de la lettre que je vous ai adressée ; secondement , vous vou, plaignez de ce que , quand j'aurais dû vous apporter des consolations, je n'ai fait qu'augmenter votre douleur et raviver

ABÉLARD ET EÉLOISE. 457

les larmes que je devais essuyer, savoir eu écrivant ceci : « Que » si le Seigneur me livre aux mains de mes ennemis , et » que ceux-ci triomphans me donnent la mort , etc. ; » troisièmement, vous renouvelez votre ancienne et continuelle plainte contre la Providence au sujet de notre retour vers Dieu et de la cruelle trahison exercée sur mon corps; en dernier lieu, vous opposez votre propre accusation aux louanges que je vous ai données, et vous me suppliez avec instances de ne pas les réitérer.

J'ai résolu de répondre à chacune de ces objections , moins pour m'exeuser que pour vous instruire et vous exhorter, afin que vous vous rendiez de meilleur cœur à mes demandes, quand vous aurez compris qu'elles sont très raisonnables. Vous m'écouterez plus volontiers en ce qui vous concerne . si vous me trou\ez moins blâmable dans ce qui me regarde ; enfin , vous hésiterez à dédaigner mes conseils , quand vous verrez que je ne mérite pas vos reproches.

A l'ég-ard de cette suscription, où, comme vous dites, l'ordre est renversé, j'ai agi suivant votre avis, si vous y réfléchissez bien ; car, ne convenez-vous pas vous-même , avec tout le monde, que, lorsqu'on écrit à des supérieurs, leurs noms doivent être écrits les premiers? Eh bien! sachez que vous êtes devenue ma supérieure , et que vous avez commencé à être ma dame , dès que vous fûtes l'épouse de mon Seigneur, selon ces paroles de saint Jérôme , écrivant à Eustochie : 1 « J'écris » donc à ma dame , car je dois appeler ma dame celle qui a » épousé mon Seigneur. » Quel heureux changement dans votre mariage ! vous, épouse du plus misérable des hommes, vous êtes montée dans la couche du plus grand des Rois , et , par l'honneur de ce choix, vous vous élevez, non seulement au dessus de votre premier mari , mais au dessus de tous les serviteurs de ce Roi divin. Ne vous étonnez donc pas si je me recommande, vivant ou mort « vos prières : il est constant ,

* Epist. 22.

d'après le droit commun, que les épouses qui intercèdent leurs seigneurs, ont plus de crédit que la famille entière; il est constant que la maîtresse doit remporter sur les esclaves. C'est un modèle que leur offre la reine etl'épouse du souverain Roi, représentée soigneusement dans le Psaume où il est dit : * ce La » reine s'asseoit à votre droite. » Ce qui signifie clairement qu'unie à son époux par un intime lien, elle se tient à ses côtés et marche au même rang que lui , tandis que les autres restent à distance ou le suivent de loin.

Pénétrée de l'excellence de ses prérogatives , l'épouse du Cantique des Cantiques, cette Éthiopienne, pour ainsi dire, que Moïse épousa, s'écrie avec fierté : 2 «Je suis noire, mais belle, » filles de Jérusalem : c'est pourquoi le Roi m'a chérie et m'a » introduite dans sa couche. » Et ailleurs : « N'ayez pas égard » à ce que je suis brune, parce que le soleil m'a donné cette » couleur. »

Ces paroles dépeignent en général l'âme contemplative qui est appelée spécialement l'épouse de Jésus-Christ; et elles se rapportent d'autant plus exactement à vous, que l'habit que vous portez leur est conforme : car ce vêtement noir, d'étoffe gros*sière , semblable au lugubre appareil de ces bonnes veuves gémissant sur la mort de leurs époux bien-aimés, montre aux yeux, suivant l'Apôtre, 3 que vous êtes vraiment veuves et désolées, et, comme telles, entretenues aux frais de l'Église. La douleur de ces veuves qui pleuraient leur époux crucifié , est peinte en ces termes par l'Écriture : 4 « Les femmes as- » sises près du sépulcre, se lamentaient en pleurant le Sei- » gneur. »

Or cette Éthiopienne est noire de peau, et elle paraît, à ne juger que les dehors, moins belle que les autres femmes ; mais elle ne leur est pas inférieure en beautés cachées, et même, en quelques parties , elle est plus belle et plus blanche , comme

i Psalm. hk> — * CanU 1. — * Saint Paul. Ep. ad Tim. 1, 5. — * Evang,

S. Mattli. 27.

pour les os et les dents. La blancheur de ses dents est louée par l'époux lui-même, lorsqu'il dit: 1 « Ses dents sent plus » blanches que le lait. » Ainsi, elle est noire au dehors, mais belle au dedans, parce que dans cette vie les fréquentes adversités et les tribulations dont elle est affligée corporellement, noircissent la surface de sa peau, selon cette parole de l'Apôtre : « Ceux qui veulent pieusement vivre en Jésus-Christ, souf- » friront la persécution. » Comme le blanc est l'emblème du bonheur, le noir est, à juste titre, celui de l'adversité. Au dedans, elle est blanche jusque dans ses os, parce que son âme brille de vertus , ainsi qu'il est écrit : 2 « Toute la gloire de la » fdle du Roi vient de l'intérieur. »

Or, les os, qui sont intérieurs, environnés de chair au dehors, font la force et la vigueur de cette chair qu'ils soutiennent ; ne représentent-ils pas bien l'âme qui, vivifiant le corps où elle réside, le soutient, le fait agir, le dirige et le maintien! en santé ? La blancheur et la beauté de l'âme , ce sont les vertus dont elle est ornée.

Elle est noire à l'extérieur, parce que, dans cette vie de passage où elle est exilée, elle se résigne à être abjecte et humiliée, jusqu'à ce qu'elle s'élève dans c^tte autre vie qui est cachée comme le Christ dans le sein de Dieu, céleste patrie qui lui appartient.

Le soleil a change ainsi sa couleur, parce que l'amour de son divin Époux l'humilie et la crucifie de tribulations, de peur que la prospérité ne l'enorgueillisse ; il change sa couleur, c'est à dire il la rend différente des autres femmes qui aspirent aux biens terrestres et cherchent la gloire du siècle, afin qu'elle ressemble , par son humilité, aux lis de la vallée ,3 et non aux lis des montagnes, comme ces vierges folles qui , toutes orgueilleuses de leur pureté charnelle et de leur continence ap parente, sont brûlées intérieurement par le souffle embrasé des tentations.

Gènes. 49. — ' Psalm. M.— • Cant. 3.

C'est avec raison que, ^adressant aux filles de Jérusalem, c'est à dire aux fidèles qui, à cause de leurs imperfections, méritent plutôt le nom de filles que celui de fils, elle leur dit: « N'ayez pas égard à ce que je suis brune , parce que le soleil » a changé ma couleur. » C'est comme si elle eût dit plus clairement : « Si je m'humilie ainsi et supporte mes adver- » sites avec tant de force , ce n'est point par un effet de ma » propre vertu, c'est par la grâce de Celui que je sers. » Bien autrement font les hérétiques et les hypocrites qui, tant qu'ils se trouvent sous les regards des hommes', s'humilient profondément dans l'espoir d'une gloire mondaine et font une vaine parade de patience. Cette humilité et les souffrances volontaires qu'ils supportent, ont de quoi nous étonner beaucoup: car ne sont-ils pas les plus misérables de tous les hommes , eux qui renoncent aux biens de la vie présente comme à ceux de la vie future ?

Aussi , considérant leur sort attentivement , l'épouse dit : « Ne soyez pas surpris de ce que je fais ceci. » Mais il faut s'étonner de la conduite de ceux-là qui, ambitionnant avec ardeur les louanges mondaines , se privent de toutes les ressources du monde , et ne sont pas moins malheureux ici-bas que dans l'éternité. Telle est la chasteté de ces vierges folles qui sont écartées du seuil de l'Époux.1

C'est encore à bon droit qu'elle se dit aimée et introduite dans la chambre du Roi, parce qu'elle est noire et belle, comme il est écrit. La chambre du Roi signifie la retraite et le repos de la contemplation, cette couche enfin, dont elle dit ailleurs : 2 (( Durant les nuits , j'ai cherché dans ma couche Celui » que mon âme chérit. » Car la couleur noire qui nuit à sa beauté, recherche l'ombre plutôt que la lumière, le mystère plutôt que la publicité. Cette épouse est mieux faite pour les plaisirs secrets de son mari, que pour flatter son amour-propre

1 Evang. S. Matlh. 5. — * Cant. 3.

ABÊLARD ET HÉLOISE. 161

en public; elle préfère qu'on la sente au lit plutôt qu'on la yoie à table.

Et il arrive souvent que la peau des femmes noires, quoique plus désagréable à la vue , est aussi plus douce au toucher ; le plaisir que donne leur amour est aussi plus vif et plus délicieux dans le particulier que devant le monde ; et leurs maris, pour se plaire avec elles, ne les mènent pas dans les assemblées, mais les font entrer dans la chambre à coucher.

Selon cette métaphore , l'épouse spirituelle, après avoir dit : « Je suis noire, mais belle, » ajoute aussitôt : « Voilà pourquoi » le Roi m'a aimée et m'a introduite dans sa chambre. » Donnant ainsi une raison à chaque chose : «Parce que je suis belle, » il m'a aimée; parce que je suis noire, il m'a introduite. » Belle au dedans, comme je l'ai dit, par les vertus que l'époux chérit; noire au dehors, parles adversités des tribulations corporelles.

Or, celte noirceur des tribulations corporelles écarte facilement de l'amour des choses terrestres les cœurs des fidèles et les élève facilement aux désirs de l'éternelle vie ; elle les attire hors du tumulte du siècle , dans le secret de la contemplation. C'est ainsi que saint Paul embrassa la même vie que nous, c'est à dire la vie monacale, comme l'a écrit saint Jérôme. 1

Cette humilité de nos vêtemens grossiers est aussi plus en harmonie avec la retraite qu'avec le monde, et il nous faut garder la pauvreté et la solitude qui conviennent surtout à notre profession ; car on est excité à paraître en public par ce luxe et cette recherche de toilette, auxquels personne n'aspire, suivant saint Grégoire, 2 que pour satisfaire un vain orgueil et jouir des pompes du siècle : « Personne, dit-il , ne se pare » pour rester caché, mais pour se montrer aux regards des » autres. »

1 Vtta S. Pauli. - s Hom. XL, in Luc. 16.

Quant à cette chambre à coucher où l'épouse fût introduite^ c'est celle que l'Époux lui-même assigne à la prière dans l'Évahgile , en disant : i a Ne prie pas sur les places et dans les lieux » publics , comme foat les hypocrites. » Il entend par cette chambre un endroit secret , dans lequel , loin des tumultes et de la vue du siècle, on puisse prier plus tranquillement et plus purement. Tels sont les sanctuaires des solitudes monastiques où la Règle ordonne de clore la porte , c'est à dire de fermer toutes les issues, de peur que la pureté de l'oraison ne soit troublée par quelque événement extérieur et que notre œiï ne cause la perle de notre âme.

Ce conseil , ou plutôt ce divin précepte, a, parmi les gens de notre habit, nous en gémissons, beaucoup de contempteurs qui , ouvrant les cloîtres et le chœur de leur église , lorsqu'ils célèbrent les saints offices , se montrent en spectacle aux yeux des hommes et des femmes , et revotent, dans ces cérémonies solennelles, leurs plus précieux ornemens, de même que les mondains qui viennent les contempler. À leur avis, la fête est d'autant mieux célébrée qu'on y étale plus de pompe extérieure et que les offrandes y sont plus abondantes. Leur misérable aveuglement est si contraire à la religion des pauvres de Jésus-Christ, que nous le passons sous silence pour éviter le scandale d'en parler. Semblables aux Juifs , ils suivent leur habitude pour seule règle; ils annihilent, avec leurs traditions, les commandemens de Dieu , car ils font , non pas ce qu'ils doivent, mais ce qu'ils ont coutume de faire. Pourtant, comme saint Augustin le remémore , 2 le Seigneur a dit : <c Je suis la » vérité. » Et non pas: « Je suis l'habitude. »

Se recommande qui voudra à ces prières qui se font ainsi les portes ouvertes ! Mais vous, que le Roi céleste lui-même a introduites dans sa chambre et qui reposez dans ses embrassemens, vous vous donnez à lui tout entières, la porte toujours

• Evang. S. Matih. 6. — * De Bapt. cont. Douât. VI, 3.

ABÉLARD ET HÉLOISE. j 65

close ; et comme vous êtes unies intimement à lui , selon ces paroles de l'Apôtre : * « Celui qui s'unit au Seigneur ne fait plus » qu'un esprit avec lui. » J'ai foi que votre prière est plus pure et plus efficace, et j'implore avec d'autant plus d'ardeur son secours. Je crois aussi qu'elle trouvera pour moi un redoublement de ferveur, puisque nous sommes liés ensemble par un tendresse mutuelle.

Que si , en vous parlant du péril qui me menace et de la mort que je crains, je vous ai trop émue, je ne l'ai fait que d'après votre demande , bien plus , votre sollicitation ; car' la première lettre que vous m'avez adressée renferme ce passage : « Au nom du Christ même qui semble encore vous » protéger , nous qui sommes ses petites servantes ainsi que » les vôtres, nous vous conjurons de daigner nous apprendre, » par de fréquentes lettres, quels sont les naufrages au milieu » desquels vous êtes encore ballotté, afin que nous, qui » vous restons seules au monde , soyons participantes à vo^- » tre douleur ou à votre joie. Ordinairement, c'est procurer » de la consolation à un affligé que de s'affliger avec lui, et un » fardeau soutenu par plusieurs est moins lourd à porter. » Pourquoi donc me reprochez-vous de vous avoir fait participer à mes angoisses, lorsque vous-même m'y avez obligé par vos sollicitations? Est-ce que, dans la désolation qui tourmente ma vie, vous auriez le cœur de vous réjouir ? Ne voulez-vous pas être compagne de ma douleur, mais seulement de ma joie ? Voulez-vous ne pas pleurer avec ceux qui pleurent, mais rire avec ceux qui rient ? La plus grande différence qui existe entre les vrais et les faux amis, c'est que les uns s'associent à l'adversité, les autres à la prospérité.

Cessez de m'accuser, je vous en prie, et réprimez des plaintes qui sont bien loin de sortir des entrailles de la charité. Si vous persistez dans ces injustes plaintes, pardonnez-moi , placé

1 Saint Paul. Ep. ad Cor. 1G.

que je suis dans une si périlleuse extrémité et dans un désespoir continuel , pardonnez-moi d'être inquiet du salut de mon nme et d'y pourvoir lorsque je le puis encore.

Certes , si vous m'aimez véritablement , vous ne prendrez pas en haine cette prévoyance de ma part ; et même , si vous aviez quelque espérance de voir la miséricorde divine s'étendre sur moi , vous souhaiteriez davantage que je fusse délivré des misères de cette vie, que vous savez vous-même intolérables. Soyez certaine que , si quelqu'un me délivre de cette vie, il m'arrachera d'un abîme de maux. J'ignore les peines qui m'attendent hors de ce monde, mais je sais bien toutes celles dont je serai affranchi.

Une vie malheureuse a toujours une heureuse fin, et quiconque compatit véritablement aux douleurs des autres et en souffre avec eux, désire qu'elles finissent, et, eût-il beaucoup à perdre , il consulte moins , s'il aime sincèrement ceux qu'il voit affligés, son propre intérêt que l'avantage de ses amis. Ainsi une mère , voyant languir son fils , désire que la mort vienne mettre fin à cette langueur qu'elle-même ne peut plus supporter ; elle aime mieux être privée de son enfant que de partager avec lui ses souffrances. Qui de nous, quoique la présence d'un ami soit bien douce, ne consentirait à savoir son ami heureux et absent , plutôt que de le voir présent et malheureux ; car, si l'on ne peut venir en aide à ses misères, on n'a pas le courage d'en être témoin.

Quant à vous , ma présence , si misérable qu'elle soit , ne vous est pas même permise , puisque je suis désormais étranger à tout ce qui peut vous être avantageux. Je ne sais pas pourquoi vous préférez que je vive misérablement, lorsque jje m'estimerais heureux de mourir; et si vous souhaitez que mes misères se prolongent au profit de vos propres intérêts, vous êtes moins mon amie que mon ennemie, et si vous craignez de le paraître, de grâce, comme je vous l'ai déjà dit, cessez vos plaintes.

Toutefois je vous approuve de désapprouver les louanges que je vous ai données , et , par cela même , vous vous en montrez plus digne; car il est écrit: i «Le juste est d'abord l'accusateur de lui-même. » Et : 2 « Quiconque s'humilie, s'élève. » Fasse le Ciel que votre esprit soit d'accord avec votre lettre ! et, s'il en est ainsi, votre modestie est trop vraie pour que mes éloges y aient porté atteinte. Mais pensez-y, je vous conjure : ne cherchez pas la louange en faisant semblant de fuir la louange et ne repoussez pas des lèvres ce que vous appelez du fond de l'âme. C'est à ce sujet que saint Jérôme écrivait, entre autres choses, à Eustochie 3 : « Naturellement nous som- » mes conduits au mal ; nous prêtons volontiers i'oreille à nos » flatteurs, et quoique nous nous reconnaissions indignes d'être o loués et qu'une feinte rougeur se répande sur notre visage » à ces éloges, notre cœur en tressaille de joie. »

Telle est la ruse de l'aimable Galathée, décrite par Virgile, cette Galathée qui exprimait ses désirs par la fuite , et qui excitait davantage l'ardeur de son amant en feignant de la repousser. « Elle fuit vers les saules , dit-il , mais elle a bien oin qu'on la voie.* » Avant de se cacher, elle a soin qu'on l'ait vue fuir, afin que cette fuite, qui semble mettre obstacle a sa rencontre avec le jeune homme , les rapproche plus vite l'un de l'autre. Ainsi , lorsque nous avons l'air de fuir la louange des hommes, nous l'aimons davantage, et quand nous feignons de vouloir nous cacher, de peur que quelqu'un ne découvre ce qui mérite d'être loué en nous, c'est une manière adroite d'encourager d'autant les éloges des imprudens qui nous en jugent plus dignes.

Et je cite là ce qui arrive souvent, non que je vous soupçonne d'une pareille feinte , vous dont l'humilité ne me permet aucune espèce de doute; mais je veux que vous vous gardiez de ces paroles qui laisseraient supposer à ceux qui vous

1 Prov. 15.— s Euang. S. Luc. 18.— *Ep. xxn, ad Eustoch.— 'EcL3.

connaissent moins que moi, que vous cherchez la gloire, comme dit saint Jérôme , en la fuyant. Jamais un éloge de ma part ne vous enflera le cœur, mais il vous inspirera une salutaire émulation pour mieux faire , et vous mettrez plus d'ardeur à mériter mes louanges en vous efforçant davantage dî me plaire. Mes éloges ne sont pas une garantie de votre piét4 et vous ne devez pas en tirer un sujet d'orgueil, car il ne faut pas plus croire l'approbation de ses amis que le blâme de ses ennemis.

Il reste enfin à vous parler de cette ancienne et continuelle plainte que vous adressez à Dieu sur les circonstances de notre conversion, lorsque vous devriez plutôt le glorifier que l'accuser. J'avais pensé que depuis long-temps l'amertume de votre âme s'était dissipée sous l'influence de la divine miséricorde : amertume dangereuse, qui attaque le corps en même temps que l'âme, et qui m'atteint aussi en vous rendant plus malheureuse. Si, comme vous le dites, votre envie est de me plaire en toute chose, faites donc en sorte, non seulement pour me plaire, mais encore pour m'épargner un véritable supplice ; faites en sorte de déposer cette amertume : sans cela, vous ne pouvez me plaire ni parvenir avec moi à la béatitude éternelle. Souffrirez -vous que j'y aille sans vous, vous qui jurez de me suivre jusqu'aux enfers ? Appelez la religion à votre aide, de peur d'être séparée de moi, alors que je m'en vais à Dieu , comme vous le croyez ; prenez courage , en songeant que nous allons dans un lieu bienheureux où nous serons réunis au sein d'une parfaite félicité ; souvenez-vous de ce que vous avez dit, souvenez-vous de ce que vous avez écrit au sujet des circonstances mêmes de notre conversion , dans laquelle Dieu s'est montré certainement plus miséricordieux que cruel envers moi. La manière dont le Ciel m'a traité ne doit pas vous déplaire, puisqu'elle m'est très profitable, et à vous pareillement, si la violence de votre douleur ne vous «mpêche pas d'entendre la voix de la raison. Ne vous affligez

pas d'être cause d'un si grand bien , et ne doutez pas que Dieu vous ait créée exprès pour cela. Ne vous plaignez pas de ce que j'ai supporté, à moins que les souffrances des martyrs et la mort de Jésus-Christ ne vous consistent, tout avantageuses qu'elles soient pour eux et pour nous. Et, si j'eusse mérité un semblable traitement, vous en auriez donc moins souffert , vous seriez donc plus résignée ? Ah ! s'il en était ainsi , mon malheur vous toucherait de plus près, car il serait plus ignominieux pour moi et plus glorieux pour mes ennemis : la juste peine qu'ils m'auraient infligée serait leur éloge, et ma faute ne me vaudrait que du mépris. Personne ne les accuserait du fait , car personne ne serait ému de compassion pour moi. Cependant , pour adoucir l'amertume de votre douleur à ce sujet, je vous montrerai la justice et l'utilité de ce qui est arrivé. Je vous montrerai que Dieu a été plus offensé depuis notre mariage que quand nous vivions dans le désordre. Rappelez-vous qu'après ce mariage qui sanctifia notre union , pendant que vous étiez retirée dans le couvent des religieuses d'Argenteuil , je suis allé, un certain jour, vous visiter secrètement , et là , faute d'un autre endroit où nous pussions être libres, ce fut dans le réfectoire même que nous nous abandonnâmes aux déréglemens de notre libertinage. Souvenez-vous, dis-je , de ce que nous avons eu l'impudence de faire dans un lieu si respectable et consacré à la Vierge? N'eussions-nous pas commis d'autres péchés, celui-là seul était bien digne de la vengeance la plus éclatante. Comptez-vous pour rien les anciennes débauches et les désordres abominables qui ont précédé notre mariage? Et cette insigne trahison que j'ai commise à cause de vous envers votre oncle, lorsque j'étais reçu comme son hôte dans sa maison? Qui ne jugera pas que j'ai été trahi justement par celui-là que j'avais trahi auparavant avec tant d'impudeur? Pensez-vous que la souffrance passagère de cette blessure ait suffi à l'expiation de si grands crimes? Que dis-je? de si grands péchés devaient-ils mériter tant

de bienfaits? Croyez-vous que , devant la justice de Dieu, ce que j'ai souffert soit suffisant pour effacer la profanation d'un lieu consacré à sa sainte Mère? Certes, si je ne me trompe grossièrement, cette plaie très salutaire compte moins pour châtiment de mes fautes que la continuité des maux que je supporte aujourd'hui.

Yous savez aussi que , pendant votre grossesse , je vous ai envoyée dans mon pays , revêtue d'un habit de religieuse, et que, par ce déguisement, vous vous êtes jouée de la profession que vous avez embrassée depuis. D'après cela , voyez si la Justice divine ou plutôt la Grâce n'avait pas lieu de vous entraîner malgré vous dans l'état monastique dont vous vons étiez fait un jeu : car la Grâce a voulu que vous expiassiez sous cet habit la faute que vous aviez faite en le prenant , afin que la vérité du fait porte remède au mensonge de votre déguisement et amende cette fraude sacrilège.

Que si à la justice divine vous voulez ajouter notre propre intérêt, vous pourrez reconnaître que c'est la grâce de Dieu et non sa justice qui veillait alors sur nous. Remarquez, ô ma chère ! remarquez que le Seigneur, avec les filets de sa miséricorde, nous a retirés des profondeurs d'une mer bien périlleuse ! il nous a sauvés du gouffre de Carybde , en dépit de nous-mêmes , dans le naufrage , afin que l'un et l'autre nous pussions nous écrier à la fois : 1 « Le Seigneur s'inquiète de » moi! » Pensez et repensez aux périls dans lesquels nous étions tombés , périls dont le Seigneur nous a délivrés , si grands qu'ils fussent. Racontez sans cesse, avec mille actions de grâce, les grandes choses que le Seigneur a faites pour le salut de notre âme, 2 et consolons par notre exemple les pécheurs qui désespèrent de sa bonté , afin qu'ils sachent tous ce qui est réservé aux fidèles qui demandent et qui prient, puisque tant de grâces sont accordées à des cœurs endurcis

1 Psalm. 39. — * Psalm. 65.

dans le péché et la rébellion. Pesez le mystérieux décret de la clémence divine, et observez avec quelle miséricorde le Seigneur a permis dans ses jugemens l'attentat dont j'ai été victime ; observez avec quelle sagesse il s'est servi des médians pour changer l'impiété en piété, de manière qu'une blessure, infligée justement à une seule partie de mon corps, guérît deux âmes à la fois. Comparez le danger et la délivrance ; comparez la maladie et le remède. Recherchez les causes de tant d'indulgence et admirez les effets de la miséricorde.

Rappelez-vous à quelles turpitudes mon insatiable libertinage tenait nos corps asservis , puisque ni la pudeur ni le respect de Dieu , même durant les jours de la Semaine sainte ou des plus grandes solennités, n'avaient pas le pouvoir de m'arracher à ce bourbier? Combien de fois, malgré vos refus, votre résistance et vos représentations, vous, dont le sexe est plus faible que le mien , fûtes-vous contrainte de céder à mes menaces et à mes violences ! Je brûlais pour vous de tous les feux de la concupiscence, au point de préférer à Dieu et à moi-même ces misérables et impures voluptés que je rougirais maintenant d'appeler par leur nom. La clémence divine ne pouvait donc me sauver , si ce n'est en m'interdisant à jamais et sans espoir ces voluptés mêmes.

Qu'il est juste , qu'il est miséricordieux, le Seigneur ! L'odieuse trahison de votre oncle m'a fait croître en vertus, alors qu'elle me privait de cette partie de mon corps qui était le siège de mon libertinage et qui faisait toute la source de ma concupiscence. Ce membre, qui a été frappé justement , était seul coupable, et la douleur fut pour moi une expiation du plaisir. Ainsi j'ai été tiré de ces ordures dans lesquelles j'étais plongé comme dans la fange ; ainsi j'ai été circoncis d'âme et àe corps en même temps ; ainsi je suis devenu d'autant plus apte au service des autels, que la contagion des impuretés charnelles ne saurait plus m'atteindre. N'est-ce pas de la clémence , que d'avoir voulu me faire souffrir seulement dans un

membre dont la privation fait le salut de mon âme , sans déshonorer mon corps et sans le rendre inhabile à l'usage de ses autres facultés ? Et même ne suis-je pas à présent plus dispos pour tous les actes honnêtes, quand je me sens délivré des entraves de la concupiscence ! Oui, par la perte de ces parties méprisables, qui sont dites honteuses puisqu'elles servent aux plus grands excès de la débauche et dont le nom blesse nos oreilles , la Grâce divine m'a purifié , car elle n'a pas fait autre chose , en m'en privant, que d'éloigner de moi les vices et les souillures qui auraient altéré la pureté de ma nouvelle robe d'innocence.

Certains sages, désirant conserver cette robe d'innocence, portèrent la main sur eux-mêmes, vous le savez, pour éloigner d'eux à jamais la tache de la concupiscence. L'Apôtre * pria le Seigneur de l'affranchir de cet aiguillon de la chair, et ne fut pas entendu. Origène , le plus grand philosophe des chrétiens, nous offre un mémorable exemple, 2 lui, qui pour éteindre tout à fait l'incendie allumé au dedans de lui-même , ne craignit pas de sacrifier sa virilité , regardant comme véritablement bienheureux, ainsi qu'il est écrit, 3 ceux qui se sont mutilés eux-mêmes pour acquérir le royaume des deux, et croyant accomplir réellement ce précepte du Seigneur qui nous ordonne de couper et de rejeter loin de nous les membres qui nous seraient un sujet de scandale. Ce grand homme prit à la lettre , et non dans le sens mystique , cette prophétie d'Isaïe , * dans laquelle il est dit que le Seigneur préfère les eunuques aux autres fidèles. « Les eunuques qui garderont mes jours du » sabbat et qui s'attacheront à ce qui me plaît, je leur donne- » rai une place dans ma maison et dans l'enceinte de mes mu- » railles; je leur donnerai un nom meilleur que celui de fils » et de filles, un nom éternel qui ne périra pas. » Cependant

* Saint Paul. Ep. ad Cor. 12. — * Euseb. Hist. VI, 7. — * Evang. S, Matth. 10 et 18. — * haïe , 56.

Origène a commis une grande faute en cherchant ainsi k prévenir celles que son corps pouvait commettre.

Ce fut par amour de Dieu , mais un amour mal éclaire , qu'il a encouru l'accusation d'homicide en portant la main sur luimême. La suggestion du diable ou quelque grande erreur l'a poussé à exercer sur sa personne cette mutilation que j'ai subie de la main d'autrui, par la grâce de Dieu. J'évite la faute, je ne la cherche pas : je mérite la mort, et il m'est permis de vivre; Dieu m'appelle, et je résiste; je persévère dans mes crimes, et malgré moi il me traîne au pardon. Et pourtant, l'Apôtre prie et n'est pas entendu; il redouble de prière et il n'obtient pas. En vérité, le Seigneur s'inquiète de moi ! J'irai donc et je raconterai les grandes choses que le Seigneur a faites pour mon âme.

Joignez-vous à moi et soyez ma compagne inséparable dans l'action de grâces, vous qui avez participé à la faute et au pardon : car Dieu s'est souvenu de votre salut ; bien plus , il ne vous a jamais oubliée, vous qu'il avait marquée comme sienne par le saint présage d'un nom , en vous appelant Héloïse , de son propre nom qui est Héloïm.

Lui-même, dis-je, dans sa clémence, a fait dépendre de l'un de nous notre sort commun, alors que le démon s'efforçait de nous perdre tous deux en perdant l'un de nous ; car peu de temps avant cet événement, l'indissoluble loi du sacrement de mariage nous avait unis l'un à l'autre, et lorsque j'aspirais à vous retenir auprès de moi pour toujours, vous que j'aimais par dessus tout, le Seigneur préparait déjà la circonstance qui devait nous ramener vers lui.

En effet, si auparavant vous ne m'eussiez pas été conjointe en mariage, ma retraite du monde , les conseils de vos parens ouïes charmes des voluptés charnelles vous auraient enracinée dans le siècle. Voyez donc à quel point Dieu s'est préoccupé de nous , comme s'il nous réservait à de grandes destinées , et comme s'il eût été indigné ou affligé que ces connaissances e4

172 ABÉLÀRD ET HÉLOISE.

ceslalens, qu'il avait confiés à chacun de nous , ne fussent pas employés à l'honneur de son nom ; ou comme s'il eût craint l'incontinence de son serviteur, ainsi qu'il est écrit : 1 « Parce » que les femmes font même apostasier les sages. » Témoin le sage par excellence, Salomon.

Tous les jours le trésor de votre prudence rapporte de grosses usures au Seigneur. Déjà vous lui avez engendré un grand nombre de filles spirituelles, tandis que je demeure stérile et que je travaille vainement au milieu des fils de la perdition. 0 quel détestable malheur, quelle lamentable perte, si, vous adonnant aux impuretés des voluptés charnelles , vous eussiez mis au monde avec douleur un petit nombre d'enfans , au lieu de cette immense famille que vous enfantez avec joie pour le Ciel ! Vous ne seriez pas plus qu'une femme , vous qui êtes maintenant supérieure aux hommes, vous qui avez transformé la malédiction d'Eve en bénédiction de Marie ! 0 quelle profanation, si ces mains sacrées, qui feuillètent sans cesse aujourd'hui les Saintes Écritures, eussent été employées aux soini. vulgaires du commun des femmes !

Dieu lui-même a daigné nous arracher aux contagions àt ce cloaque , aux voluptés de cette fange , et nous attirer vers lui par cette puissance qui voulut frapper saint Paul pour le convertir 2 et qui veut peut-être, par notre exemple, abaisser la présomption des lettrés et ^s aoctes.

Ne vous affligez donc plus, ma sœur, je vous en prie; ne soyez pas injuste envers un père qui nous corrige si paternellement, mais réfléchissez à ce qui est écrit. 3 « Le Seigneur » châtie ceux qu'il aime ; il corrige aussi celui qu'il accepte » pour fils. » Et ailleurs : * « Celui qui épargne la verge , hait » son fils. » Cette peine est momentanée, non éternelle : peine de purification et non de damnation. Écoutez le prophète ,5 et reoonfortez-vous : « Le Seigneur ne jugera pas deux fois le

» Eçcles. 19. - *Act. A'post. 9. — « f-rov. 3 — * Prov.13. — B Nahum. 1.

» même homme, et le même châtiment ne se lèvera pas deux » fois contre la même faute. » Comprenez celte exhortation suprême du Dieu de vérité : ' « Dans votre patience , vous pos- » sèderez vos âmes. » D'où Salomon a dit : 2 « L'homme pa- » tient vaut mieux que l'homme fort, et celui qui domine son » esprit, que celui qui prend des villes. »

Est-ce que les larmes ne vous viennent pas aux yeux, est-ce que votre âme n'est pas émue d'une profonde douleur , en pensant que, pour votre salut et pour celui de tous, le Fils unique de Dieu, innocent, a été saisi par des impies , traîné , flagellé, moqué , ayant la face voilée, souffleté, couvert de crachats, couronné d'épines, et enfin ignominieusement suspendu entre deux larrons sur une croix patibulaire, et mis à mort dans cet horrible et exécrable supplice? Toujours, ô ma sœur, ayez devant les yeux et portez dans votre cœur ce divin Époux, qui est aussi l'époux de toute l'Église. Voyez-le sortant du prétoire et portant sa croix , lorsqu'il va se faire crucifier pour vous. Mêlez-vous au peuple et parmi ces femmes qui se frappaient la poitrine et qui pleuraient sur lui, comme saint Luc le raconte en ces termes : 3 « Or , il était suivi d'une grande » foule de peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine » et qui pleuraient sur lui. » Se retournant vers elles avec bonté, il leur prédit dans sa clémence les désastres prochains qui vengeraient sa mort et dont elles pourraient se garantir en suivant ses conseils: ce Filles de Jérusalem, leur dit-il, ne » pleurez pas sur moi , mais pleurez sur vous-mêmes et sur » vos enfans ; car le jour approche où l'on dira : « Heureuses » les femmes stériles, et les entrailles qui n'ont pas enfanté, » et les mamelles qui n'ont pas allaité ! » Alors ils commen- » ceront a dire aux montagnes : « Tombez sur nous ! » et aux » collines : « Couvrez-nous ! car si le bois vert est traité de la » sorte , que fei a-t-on du bois sec ? »

1 Evang. S. Luc. 12. — ■ Prov. 16. — ■ Evang. S. Luc. 23

Compatissez donc pour Celui qui a souffert afin de vous racheter: que votre cœur saigne en songeant à Celui qui a été crucifié pour vous ! Restez toujours, en esprit, auprès de son sépulcre; pleurez et lamentez-vous avec les saintes femmes, desquelles il est écrit, comme je l'ai rappelé plus haut : « Les » femmes assises près du sépulcre se lamentaient en pleurant » le Seigneur. » Préparez avec efâesles parfums delà sépulture, mais qu'ils soient plus précieux, c'est à dire spirituels et non matériels : ce sont là les parfums qu'il réclame de vous, puisque les autres lui sont inutiles. Pénétrez-vous de ces devoirs avec toutes les forces de votre dévotion.

C'est à cette amère compassion sur ses douleurs, que le Seigneur exhorte les fidèles, par la bouche de Jérémie en disant : * « 0 vous tous qui passez par ce chemin, arrêtez-vous et voyez » s'il est une douleur semblable à la mienne ! » C'est à dire : « Si l'on se sent saisi de pitié pour quelqu'un qui souffre, combien plus en mériterai-je , moi, innocent, qui expie seul les péchés des autres 1 » Le Seigneur est la voie par où les fidèles vont de l'exil terrestre dans leur céleste patrie.

Cette croix, du haut de laquelle il vous parle ainsi , cette croix, il l'a élevée comme une échelle de salut pour nous. Là, immolé pour vous , le fils unique de Dieu s'est offert en holocauste, parce qu'il Ta voulu. Gémissez sur ce sacrifice en compatissant à ses angoisses , compatissez-y en gémissant. Et accomplissez ce qui a été dit des âmes dévotes par le prophète Zacharie: 2 « Elles pousseront des gémissemens, comme à la » mort d'un fils unique, et elles pleureront sur lui , comme on » a coutume de pleurer sur un premier-né. »

Voyez, ma seeur, quelle grande douleur ont ceux qui aiment un roi, à la mort de son fils unique et premier-né? Observez le deuil de sa famille , l'affliction de sa cour entière, et quand vous serez parvenue jusqu'à l'épouse de ce fils unique défunt, vous ne pourrez supporter ses lamentables plaintes.

* Hierem. 1. — a Zach. 12 et 10.

ABÉLARD ET HÊLOISE. 175

Telles doivent être vos plaintes , ma sœur, et telle votre affliction , vous qui avez été unie intimement à ce bienheureux Époux. Il vous a achetée , non avec ses biens, mais au prix de lui-même; avec son propre sang, il vous a achetée et rachetée. Voyez quel est son droit sur vous , jugez combien vous lui êtes précieuse !

Aussi F Apôtre, l considérant le prix de la rédemption, et appréciant l'incomparable valeur de Celui qui nous a rachetés à ce prix , et mesurant sa reconnaissance à la grandeur du bienfait : « Loin de moi l'idée de me glorifier, s'écrie— t-il , si » ce n'est dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par V lequel le monde est crucifié pour moi, et moi pour le » monde! » Vous êtes supérieure au ciel, supérieure au monde , vous que le Créateur du monde a rachetée de son sang. QuVt-il donc vu en vous, dites-moi, lui à qui rien ne manque , pour vouloir vous acquérir aux dépens des angoisses d'une horrible et ignominieuse mort? Que cherche-t-il en vous, dis— je , si ce n'est vous-même? C'est un véritable ami, celui qui ne désire que vous et non ce qui vous appartient ; c'est un véritable ami , Celui qui disait en mourant pour vous : « Per- » sonne ne peut donner une plus grande preuve d'affection , » que de rendre l'âme pour ses amis. » C'était vous qu'il aimait véritablement et non pas moi. L'amour qui nous envelop~ pait tous deux dans un tourbillon de péchés, ne fut que de la concupiscence : il ne méritait pas d'être appelé amour. J'assouvissais mes misérables passions , et voilà tout ce que j'aimais en vous! J'ai, dites- vous, souffert pour vous, et peut-être ditesvous vrai ; mais j'ai plutôt souffert par vous, et encore était-ce malgré moi ; j'ai souffert , non pour l'amour de vous , mais par la violence exercée sur moi ; non pour votre salut , mais pour votre douleur. Au contraire , Jésus-Christ a souffert profitablement et librement pour vous ; Jésus , dont la Passion

• Saint Paul. Ep. ad Galat. 6.

guérit toute langueur , écarte toute souffrance. Portez donc vers lui, je vous conjure, et non vers moi, toute votre dévotion , toute votre pitié , toute votre componction. Déplorez cet excès d'injustice et de cruauté accompli sur ce Dieu d'innocence ; mais ne déplorez pas cette juste et équitable vengeance qui m'a frappé et qui semble plutôt une grâce infinie répandue sur nous deux.

Car vous êtes injuste , si vous n'aimez pas la justice-, et très injuste, si vous êtes sciemment contraire à la volonté de Dieu, bien plus , à la grâce qu'il nous a faite. Pleurez votre Réparateur et non votre corrupteur, Celui qui vous a rachetée et non celui qui vous a perdue ; pleurez le Seigneur mort pou; vous , et non votre esclave qui vit encore ou qui vient d'être vraiment délivré de la mort.

Prenez garde , je vous prie , qu'on ne vous applique , à votre honte , ce que dit Pompée à la triste Cornélie : i

« Le grand Pompée vit encore après la bataille , mais sa » fortune a péri : ne pleurez-vous pas cela seul que vous ai- » miez ? »

Songez-y, je vous en avertis , et rougissez , si vous tenez encore aux plaisirs honteux qui vous sont ravis.

Recevez donc , ô ma sœur, recevez, je vous prie, patiemment les épreuves qui vous sont échues de la miséricorde divine. C'est la verge d'un père, non l'épée d'un persécuteur. Le père frappe pour corriger, de peur que l'ennemi ne frappe pour tuer. Il prévient la mort par la blessure , et ne la donne pas ; il emploie le fer pour trancher le mal ; il blesse le corps et guérit l'âme ; il aurait dû mettre à mort, et il vivifie; il punit une fois pour ne pas punir toujours. Un seul a souffert la blessure, et deux ont été sauvés de la mort : deux pour la faute, un pour la peine !

Aussi la faiblesse de votre sexe fut prise en considération

1 Lucain , Phars. VIII.

par la miséricorde divine, et ç à été en quelque sorte justice ; car étant plus faible naturellement à cause de votre sexe et plus forte par votre conscience, vous étiez moins coupable que moi. Je rends grâces au Seigneur, qui vous a tenue quitte de la punition et vous a réservé la couronne. Lorsque , par l'effet d'une seule souffrance corporelle, il refroidit tous les feux de cette concupiscence qui me dévorait , lorsqu'il m'empêche de retomber -dans les dérèglemens de mon incontinence, il vous laisse sous l'empire des nombreuses passions de l'adolescence, il vous laisse exposée aux perpétuelles tentations de la chair, pour que vous gagniez la couronne du martyre. Quoique vous répugniez à l'entendre et que vous me défendiez de ie dire , c'est là pourtant une vérité manifeste : * « A celui qui » combat toujours appartient la couronne, et celui-là seul » sera couronné , qui aura dignement combattu. »

Quant à moi, nulle couronne ne m'attend, parce que je n'ai plus rien à combattre. Les élémens du combat manquent, si les aiguillons de la concupiscence sont détruits. Cependant, quoique je ne doive prétendre à aucune couronne , j'estime que c'est quelque chose de n'encourir aucune peine et d'échapper peut-être par une peine douloureuse d'un instant à mille peines éternelles. Or, il est écrit, en parlant des hommes et des animaux dans cette misérable vie : 2 « Ils périront sur » leur propre fumier. »

Je m'inquiète moins de voir mon mérite diminuer, lorsque je suis assuré que le vôtre s'accroît. Nous ne faisons qu'un en Jésus-Christ ; nous ne faisons qu'une seule chair par le mariage. Tout ce qui est vôtre ne saurait m'être étranger. Jésus- Christ est donc votre époux, parce que vous êtes devenue son épouse. Et maintenant, comme je vous l'ai dit, vous m'avez pour serviteur, moi que vous reconnaissiez autrefois pour maître, et je vous suis attaché désormais par l'amour spirituel,

sEp. ad Tim. I, 2. — * Joël. 1, 17.

plutôt que soumis par la crainte. Ainsi votre protection auprès de lui m'inspire plus de confiance d'obtenir par vos prières ce qu'il n'accorderait pas aux miennes ; et aujourd'hui surtout, que l'imminence quotidienne de mes périls et de mes angoisses ne me permet pas de vivre, ni de prier, ni d'imiter ce bienheureux Éthiopien, qui avait la garde de tous les trésors de la reine Gandace , et qui vint de si loin adorer Dieu à Jérusalem : lorsqu'il retournait chez lui, l'apôtre Philippe fut envoyé par un ange pour le convertir à la foi dont l'avaient rendu digne la prière et la lecture assidue des livres saints. Comme il les lisait sans cesse, tout idolâtre qu'il fût, pendant la route, par un bienfait de la grâce divine , il tomba sur un passage de l'Écriture, qui fournit à l'Apôtre le moyen le plus favorable d'opérer sa conversion.1

Or donc , afin que rien ne fasse obstacle à ma requête ou n'en retarde l'accomplissement, voici la Prière que j'ai composée et que je vous envoie, pour que vous la récitiez humblement avec vos religieuses :

prière. « Dieu, qui, dès la création de l'espèce humaine, avez, en tirant la femme d'une côte de l'homme , sanctionné le grand sacrement du mariage; qui avez conféré des honneurs éclatans à cet état, soit en naissant d'une Vierge, soit en commençant vos miracles par celui des noces de Cana ; vous qui avez daigné autrefois accorder ce remède à mon incontinence et à ma fragilité , ne rejetez pas les prières de votre petite servante, prières que je répands, suppliante en présence de votre divine majesté, pour mes péchés et ceux de monbienainié. Pardonnez , ô Dieu très bon , ô vous qui êtes la bonté même, pardonnez à nos crimes, si grands qu'ils soient, et que l'immensité de votre ineffable miséricorde égale la multitude de nos fautes. Punissez les coupables dans la vie présente, je vous conjure , épargnez-les dans l'autre; punissez-les à Pin-

* Act. Apost. 8. »

ÀBÉIARD ET HÉLOISE. 1^9

stant , mais ne les punissez pas dans l'éternité. Prenez contre vos serviteurs la verge de la correction , et non le glaive de la fureur. Frappez la chair pour conserver les âmes. Venez à nous en purificateur, et non en vengeur; soyez bon plutôt que iuste, père miséricordieux plutôt que maître sévère.

» Éprouvez-nous, Seigneur, et tentez-nous, ainsi que le Prophète vous le demande pour lui-même, comme s'il disait clairement : « Jugez d'abord nos forces et mesurez » d'après elles le fardeau des tentations. » C'est ce que saint Paul promet à vos fidèles, en disant : * « Dieu est puissant, et » il ne souffrira que vous soyez tenté au delà de vos forces ; » mais dans la tentation même , il vous donnera de nouvelles » forces , afin que vous puissiez la soutenir. »

» Vous nous avez conjoints, Seigneur, et vous nous avez séparés quand et comment il vous a plu. Maintenant, ô Seigneur, ce que vous avez commencé si miséricordieusement, ne l'acheverez-vous pas avec miséricorde? Ceux que vous avez séparés une fois dans le monde, réunissez-les à vous éternellement dans le ciel. Notre espérance, notre héritage, notre attente , notre consolation , c'est vous , Seigneur, qui êtes béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il. »

Salut en Jésus-Christ, épouse du Christ, salut en Jésus» Christ , et vivez en lui. Ainsi soit-il.

£/?, a<t Cori. I. £0.

LETTRE

SOMMAIRE

2>aus cette lettre, Héloïse prie instamment Abélard de répondre â elle et à ses religieuses sur deux points principaux : le premier qu'il leur apprenne d'où l'ordre des Moniales a tiré son origine ; le second , qu'il leur propose une Règle et qu'il leur prescrive un genre de vie qui puisse convenir particulièrement aux femmes, ce qui n'avait été essayé auparavant par aucun des Saints-Pères. Or, les Saints-Pères n'ayant pas imposé de Règles aux Moniales, elle donne elle-même son avis , en soutenant qu'il suffit que les femmes ne restent pas, en fait d'abstinence et de continence , au dessous des clercs et des ecclésiastiques séculiers ou des moines réguliers. Elle disserte longuement sur la Règle de saint Benoit et sur son observance, ainsi que sur l'interdiction de la viande et l'usage permis du vin. Elle parle aussi plus ampLemcnt des actes extérieurs , qu'elle rabaisse en leur préférant les actes intérieurs. Enfin elle avertit Abélard de vouloir bien, pour tout ce qui regarde les jeûnes et les pratiques de religion, n'être pas trop rigoureux et prendre en considération la faiblesse du sexe féminin.

A son seigneur et maître, sa servante indigne.

Afin que vous n'alliez pas m'accuser de désobéissance, votre ordre sera un frein imposé à l'expression de ma douleur désordonnée , et je saurai en vous écrivant modéra Jes paroles qu'il serait fort difficile , sinon impossible , de prévenir dans un entrelien.

En effet, rien n'est moins en notre pouvoir que notre cœur, et ne pouvant lui commander, nous sommes forcées de lui obéir davantage. Voilà pourquoi , lorsque les sentimens du cœur nous stimulent, personne ne peut repousser leurs atteintes au point d'empêcher qu'ils se fassent jour au dehors pa* des actions et qu'ils se répandent plus aisément encore par des

ABÉLARD et heloise. 181

paroles , selon qu'il est écrit : « C'est par l'abondance du cœur » que la bouche parle. » J'empêcherai donc ma main d'écrire ce que ma langue ne saurait se défendre d'exprimer de vive voix. Plaise à Dieu que mon cœur affligé soit aussi prompt à obéir que la main qui vous écrit !

Tous pouvez cependant apporter quelque remède à ma douleur, si vous ne pouvez l'enlever tout à fait ; car, de même qu'un clou chasse l'autre , une pensée nouvelle repousse l'ancienne , et l'esprit , occupé ailleurs , est forcé de perdre la mémoire ou d'en suspendre l'usage. En effet, une pensée quelconque occupe d'autant plus l'esprit et le distrait de toutes les autres , que son objet est plus honnête et nous paraît plus indispensable.

Ainsi, nous toutes , servantes de Jésus-Christ et vos filles en Jésus-Christ , nous supplions votre bonté paternelle de nous accorder deux choses qui nous paraissent absolument nécessaires : la première, c'est de vouloir bien nous apprendre d'où l'Ordre des religieuses a tiré son origine et quelle est l'autorité de notre profession ; la seconde , c'est d'instituer et de nous envoyer écrite une Règle qui soit propre à des femmes et qui fixe irrévocablement l'état et l'habit de notre communauté , ce qui n'a jamais été fait par les Saints-Pères, C'est à défaut de cette institution qui n'existe pas, que les hommes et les femmes sont reçus dans les monastères sous la même Règle, et qu'on impose le même joug monastique au sexe faible comme au sexe fort. Jusqu'à présent la Règle de saint Benoît , dans l'Eglise latine , est suivie également par les femmes et par les hommes , quoique cette Règle n'ait été écrite que pour les hommes et que des hommes seuls peuvent l'observer, eu égard aux devoirs des inférieurs et des supérieurs. Mais sans parler de tous les chapitres de cette Règle , est-ce à des femmes que s'adressent ceux où il est question de capuchons, de haut-dechausses et de scapulaiw»?1 Est-ce à elles qu'il faut recommandera/. S. Bened.M

der ces tuniques et ces chemises de laine que îe mouvement périodique du sang chez les femmes leur défend d'adopter? Qu'ont-elles de commun avec ce statut qui prescrit à l'abbé de lire lui-même l'Évangile et de commencer l'hymne après cette lecture? 1 avec cet autre statut, qui établit la table où l'abbé s'assied avec les hôtes et les pèlerins ? 2 Convient-il à notre état, qu'une abbesse donne jamais l'hospitalité à des hommes ou qu'elle mange avec ceux qu'elle aurait reçus ? 0 que la ruine des âmes est facile dans cette cohabitation des hommes et des femmes, surtout à table, où régnent la gourmandise et l'ivresse, où l'on est entraîné doucement à boire du vin qui allume la luxure !

Saint Jérôme prévoyait ce danger, lorsqu'écrivant à une mère et à sa fille, il leur disait : 3 « Il est difficile de conserver » la pudeur au milieu des festins. » Ovide lui-même , ce docteur en fait de débauche et de luxure, recherche avec soin dans son livre de Y Art d'aimer combien les banquets offrent d'occasions de libertinage, quand il dit :

« Lorsque les ailes de Cupidon pendent imbibées de vin , il » reste immobile et appesanti à la place qu'il a prise. Alors » viennent les ris ; alors le pauvre devient fier ; alors la dou- » leur et le soucis s'en vont et les fronts se dérident. Là bien » souvent les jeunes filles ont dérobé les cœurs des jeunes » garçons, et Vénus embrase leurs veines en jetant du feu » dans du feu. »

Et si les femmes seules , à qui nous donnons l'hospitalité , sont admises à notre table , n'y-a-t-il pas encore là un danger cache? Certainement. Rien n'est plus facile que de séduire une femme par l'entremise d'une autre. A qui une femme confie-t-eiie promptement la perversité de son âme , sinon à une femme ? Voilà pourquoi saint Jérôme exhorte surtout les femmes de sainte profession à éviter le commerce de celles qui vivent dans le siècle.4

Régal. S. Bened. 11. — * Ibid. 56. — ' Epist. !fl.—kEpisi. 13 et.21.

Enfin, si, refusant l'hospitalité aux hommes, nous l'accordions aux femmes, ne serait-ce pas offenser et irriter les premiers dont les services sont indispensables aux monastères de notre sexe, puisque nous paraîtrions rendre moins ou ne rie* i rendre même à ceux dont nous recevons davantage ?

Or, si nous ne pouvons remplir la teneur de la Règle prescrite, je crains bien que ces paroles de l'apôtre saint Jacquei ue portent notre condamnation: l « Quiconque ayant ob- » serve toute la Loi, l'aura violée en un seul point, est coupa » ble comme l'ayant violée tout entière. » Ce qui veut dire : Par cela même est coupable celui qui a fait beaucoup, mais qui n'a pas tout fait , car, un seul point omis, on devient transgresseur de la Loi , et, pour la remplir exactement , il faut que tous les préceptes soient exécutés. C'est ce qu'expose l'Apôtre, en ajoutant : 2 « Celui qui a dit : Vous ne serez point adul- « tère, a dit aussi : Vous ne tuerez point. Mais, bien que vous » ne commettiez pas d'adultère, si vous avez tué, vous êtes » transgresseur de la Loi. » C'est comme s'il disait clairement : On est coupable par la transgression de l'un ou l'autre commandement, attendu que Dieu, qui prescrit l'un, a prescrit l'autre ; et quelque précepte de la Loi qui soit violé, c'est un outrage envers Dieu, qui n'a pas renfermé la Loi dans un seul précepte, mais dans tous également.

Mais sans citer les statuts que nous ne pouvons observer, ou dont l'observance ne serait pas sans péril , a-t-on jamais vu une communauté de religieuses sortir du couvent pour faire la moisson et pour se livrer aux travaux des champs ? s La vocation des femmes qui se destinent à l'état monastique, serait-elle suffisamment éprouvée au bout d'une année, et serait-ce assez pour les instruire, que de leur lire trois fois h Règle, comme cette Règle le commande ? 4 Quoi donc de plus insensé que d'entrer dans une route inconnue et non encore

1 S. Jac. 2 , 10. — * Ibid, 5, Î2. — '« Eeguu S. Bencd. h!-L — * && £3.

i84 ABÉLARD ET HÉLOISE.

frayée ? Quoi de plus présomptueux que de choisir et d'adopter une vie qu'on ne connaît pas, ou de faire un vœu qu'on ne saurait remplir ? Mais si la prudence est la mère de toutes les vertus, si la raison est la médiatrice de tous les biens, peut-on regarder comme un bien ou comme une vertu ce qui s'éloigne de tous les deux? En effet, les vertus qui dépassent le but et la mesure , ainsi que l'affirme saint Jérôme , 1 doivent plutôt être placées au rang des vices. Or, n'est-ce pas s'écarter delà prudence et de la raison, que de ne point examiner d'abord les forces de ceux à qui on impose une tâche, afin que celle-ci soit en rapport avec la constitution de l'homme? Qui pense à charger un âne comme un éléphant? Exige-t-on autant des ehfans et des vieillards , que des hommes faits? autant des faibles , que des forts? autant des malades, que des gens en bonne santé? autant des femmes, que des hommes? en un mot, autant du sexe faible . que du fort ?

C'est à ce sujet que le bienheureux pape Grégoire, dans le quatorzième chapitre de son Pastoral, où il traite des avis et des commandemens , fait cette distinction : « Il faut donc avertir » les hommes, d'une manière, et les femmes, d'une autre, parce » qu'on doit attribuer à celles-ci les prescriptions les plus fa- » ciles; à ceux-là, les plus pénibles au contraire; car pour » occuper les hommes il faut de grandes choses , tandis que » des bagatelles suffisent à distraire les femmes. »

Assurément ceux qui ont écrit les Règles des moines , non seulement ne parlent point des femmes, mais encore, en établissant ces statuts, ils savaient bien que des femmes n'en pourraient faire usage. Ils ont assez prouvé par là qu'il ne convient pas d'imposer le même joug au taureau et à la génisse et de contraindre au même travail ceux que la nature a faits dissemblables. Saint Benoit n'a pas oublié cette distinction : rempli, pour ainsi dire, de l'esprit de tous les justes, il a, ùans

xEpist. 8.

sa Règle , tout disposé suivant la diversité des temps et des personnes, 1 de manière que tout se fasse avec modération, ainsi qu'il Ta consigné dans un endroit de cette Règle. 2 D'abord , commençant par ce qui regarde l'abbé , il lui ordonne de veiller à ses moines , de telle sorte qu'il se mette en relation avec tous selon la valeur ou l'intelligence' de chacun, et que, loin de laisser dépérir le troupeau qui lui est confié, il ait la joie de le voir augmenter ; 3 il lui enjoint de se défier toujours de sa propre fragilité et de se souvenir qu'on ne doit pas fouler aux pieds un roseau secoué par le vent. 4 Qu'il ait égard aux circonstances, en se rappelant la prudence de Jacob qui disait: 5 « Si je fatigue davantage mes troupeaux dans leur » marche, ils mourront tous en un seul jour.» Enfin donc, qu'en prenant ainsi conseil de la prudence, mère des vertus, il règle toute chose de manière à satisfaire les forts et à ne pas effaroucher les faibles.

D'après ce système de sage modération , il témoigne beaucoup d'indulgence aux enfans, aux vieillards, et particulièrement aux infirmes. 6 II veut que le lecteur du réfectoire et les semainiers de la cuisine mangent avec les autres , et que , dans chaque congrégation, la qualité et la quantité des alimens et de la boisson soient en harmonie avec les tempéramens des religieux. Tous ces détails sont traités avec le plus grand soin.

Il règle aussi les temps des jeûnes , selon les époques , et la somme de travail , selon ce que réclame la faiblesse de la nature. 7

Dites-moi, je vous prie, si celui qui, dans cette Règle établie ■pour des hommes, a proportionné tout au temps et aux tempéramens , afin que tous puissent se conformer sans murmure à ses institutions, dites-moi, dis-je, si ce grand saint eût ap-

1 Regul. S. Bened. &8. — ■ Ibid. 2. — * Ibid. 64. — * haie. 42. — Gènes, 33. — * ReguU S. Bened. 37, 38 et 39. — ' Ibid. Zjl.

*86 ABÉLARD ET HËLOISE.

pîiqué aux femmes la même Règle qu'aux. hommes? lui qui s'est efforcé d'adoucir la rigueur de sa Règle en faveur des enfans, des vieillards et des infirmes, à cause de leur infirmité et de leur faiblesse ; n'eût-il pas pourvu de même aux besoins d'un sexe faible dont la nature infirme et débile n'est que trop connue ? Jugez donc combien ce serait s'éloigner de toute espèce de raison , que de vouloir obliger les femmes à suivre la même Règle que les hommes, et de charger du même fardeau les faibles et les forts?

Je pense que c'est assez pour notre faiblesse, si nous égalons en vertus de continence et d'abstinence les chefs de l'Église et ceux qui sont dans les ordres sacrés, puisque l'Évangile nous dit : 1 « Celui-là est parfait, qui ressemble à son maître. » Ce serait même beaucoup pour nous, si nous pouvions égaler les pieux laïques ; car nous admirons dans les faibles ce qui nous semble peu de chose chez les forts , selon cette parole de l'Apôtre : 2 a La vertu dans la faiblesse est plus parfaite encore. »

Ne faites pas peu de cas de la religion des laïques , tels qu'Abraham, David, Job, même dans l'état de mariage ! Saint Chrisostôme, dans son sermon sept^me sur YÉpîlre aux Hébreux, nous éclaire là-dessus en disant : « II y a plusieurs » charmes que l'on peut essayer pour enchanter cette bête » infernale. Quels sont-ils? Les travaux, les lectures , les » veilles. Mais que nous importe à nous qui ne sommes pas » moines, me direz-vous? Répondez plutôt ainsi à saint Paul » lorsqu'il dit : 3 « Veillant dans la patience et dans la priè- » re , etc. , » ou lorsqu'il dit : '* « N'écoutez pas la voix de la » chair dans vos concupiscences. »

Ce n'était pas pour des moines qu'il écrivait ceci, mais pour tous ceux qui étaient dans l'enceinte des villes. En effet, le séculier ne doit différer du moine qu'en ce seul point, la coha-

1 Evang. S. Luc. 6. — a Saint Paul. Ep. ad Cor in. I, 12. — * Ep. ad Colos. tu — » Ep. ad Rom. 13.

bitation avec une femme. La loi lui en donne la permission sans le dispenser des autres devoirs, et, pour tout le reste, il est tenu d'agir de même que les moines. Ces béatitudes que Jésus-Christ nous a promises ne sont pas seulement réservées pour les moines; autrement, le monde entier périrait, si le cloître renfermait tout ce qui mérite le nom de vertu. Et comment le mariage serait-il un état honorable , s'il était un obstacle à notre salut? *

Ces paroles démontrent clairement que quiconque ajoutera la continence aux préceptes de l'Évangile égalera la perfection monastique. Plût à Dieu que notre profession nous obligeât à suivre ces préceptes et non à les dépasser, en voulant être plus que chrétiennes !

C'est là sans doute, si je ne m'abuse , ce qui a engagé les Saints-Pères à ne pas établir de Règles générales pour nous comme pour les hommes, et à ne pas accabler notre faiblesse sous les obligations d'une nouvelle Loi ; ils avaient devant les yeux cette parole de l'Apôtre : 2 « La Loi produit la colère, » puisque là où iî n'y a point de Loi , il n'y a pas de prévarica- » tion. « Et ailleurs : 3 « La Loi est donc survenue pour mtiï- » tiplier le péché. »

Eh bien ! ce grand prédicateur de la continence , ayant pitié de notre faiblesse , et , pour ainsi dire , poussant les jeunes veuves à de secondes noces : 4 « Je veux , dit-il , que les jeu- » nés veuves se remarient, qu'elles engendrent des enfans, » qu'elles dirigent leur ménage et qu'elles ne donnent aucune » prise à l'Ennemi du monde.)) Saint Jérôme, pénétré de l'excellence de ces paroles, répondit en ces termes à Eudoxie qui l'avait consulté sur les vœux inconsidérés des femmes : 5 « Si celles qui sont vierges n'ont pas reçu l'absolution de leurs » fautes , qu'adviendra-t-il de celles qui ont prostitué les mem-

*Ep. adHebr. 13.— » Saint Paul. Ep. ad liom. h, 15.— * Ibid. 5. — *Ep. ad Tim.ï. 5. — s Epist. 22.

î88 ABÉLARD ET HÊLOISE

b bres de Jésus-Christ et qui ont changé le temple de TEsprit- » Saint en un lieu de débauche ? mieux eût valu pour elles /-> subir la chaîne du mariage et marcher terre à terre , plutôt » que de s'élever trop haut et de tomber dans le gouffre de » l'enfer. »

Considérant la témérité d'une pareille profession monastique , saint Augustin , dans son livre de la Continence des Veuves, adressé à Julien , 1 s'exprime en ces termes : a Que celle » qui n'a pas encore embrassé cet état, réfléchisse ; que celle » qui s'y est engagée, persévère, afin de ne donner accès à au- » cime tentation du démon , afin de n'ôter rien des offrandes )> que Jésus-Christ a daigné accepter. » Les conciles mêmes, prenant aussi en ccnsidéralion notre faiblesse, ont décrété que les diaconesses ne pourraient être ordonnées avant l'âge de quarante ans,2 et cela, après les plus grandes épreuves, tandis qu'il est permis de faire des diacres à vingt ans.

Il est des monastères où les religieux, appelés chanoines réguliers de saint Augustin , professent une Règle particulière et ne se croient nullement inférieurs aux autres moines, quoique nous les voyions faire usage de viande et de linge. Si notre faiblesse pouvait seulement nous mettre au niveau de ces religieux , ne serait-ce point assez pour nous ?

Mais, pour qu'on se relâchât sans inconvénient, à notre égard, sur tout ce qui concerne les alimens, la nature y a pourvu elle-même en douant notre sexe d'une plus grande vertu de sobriété ; car il est constant que les femmes peuvent vivre à moins de frais et avec plus de tempérance que les hommes, et l'expérience prouve qu'elles ne s'enivrent pas autant qu'eux.

i Ainsi Théodose Macrobe , dans le septième livre des Satur nales, 3 confirme cette opinion : « Aristote dit que les femmes.-

* De Contin. viduali. 9. — * C'est un canon du concile d'Agde, tenu au m* siècle , mais on ne le suivait pas dans l'Église. — * Saturn, VII, 5.

» s enivrent rarement, les vieillards très souvent. La femme » est très humide de corps , comme l'annoncent le poli el » l'éclat de sa peau , comme le témoignent surtout les purga- » fions périodiques qui débarrassent son corps des humeurs » superflues. Or, le vin qu'une femme boit, tombant dans » celte masse d'humeurs, perd sa force, et sa chaleur, une » fois éteinte, ne monte plus aisément jusqu'au cerveau. » Ailleurs : « Le corps féminin, épuré par dé fréquentes pur- » gâtions, est semblable à un crible, à travers lequel s'échappe » sans cesse l'humeur qui y abonde de toutes parts et qui de- » mande des issues ; c'est par là que s'exhale en un instant la » vapeur du vin. Au contraire, chez les vieillards, le corps » est sec : ce que prouvent la rudesse et la couleur terne de la » peau. »

D'après cela, examinez s'il n'est pas plus juste et plus sûr de nous laisser, eu égard à notre faiblesse , toute liberté sur le boire et le manger, puisque nos cœurs ne seraient point facilement subjugés par l'intempérance et l'ivresse : notre frugalité nous préserve de l'une, et notre constitution, comme je l'ai dit plus haut , nous garantit de l'autre. Ce doit être assez pour notre faiblesse , peut-être même est-ce beaucoup , si , vivant dans la continence , sans rien posséder au monde et seulement occupées de nos devoirs envers Dieu , nous égalons dans notre manière de vivre les chefs de l'Église , les pieux laïques , ou enfin ceux qui s'intitulent chanoines réguliers et qui se flattent surtout de suivre l'exemple des apôtres.

Au reste , n'est-ce pas une grande prudence , chez les personnes qui se consacrent à Dieu , de restreindre leurs vœux pour les outrepasser ensuite , afin que la gratitude leur per mette d'aller toujours au delà de leurs promesses. Jésus-Christ a dit cette vérité : * « Lorsque vous aurez fait tout ce qui est d prescrit, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles; ce que

* Evang. S. Luc. 17.

190 ABÉLA.KD ET MÉLOISE.

» nous devions faire, nous l'avons fait. » C'est comme s'L eût dit : « Gens inutiles et sans mérite , qui ne doivent compter pour rien , parce que , contens seulement d'acquitter ce que vous devez, vous n'ajoutez rien par gratitude. »

Le Seigneur, parlant ailleurs de ce que la gratitude fait ajouter, dit en parabole : * « Si vous y mettez quelque chose » du vôtre, lorsque je reviendrai , je vous le rendrai. »

Si beaucoup de ceux qui en notre temps s'engagent témérairement dans la profession monastique, faisaient plus d'attention à l'état qu'ils embrassent et pesaient plus scrupuleusement la lettre de la Règle, ils l'enfreindraient moins par ignorance, ils pécheraient moins par négligence. Mais tous ceux qui se précipitent aveuglément dans les ordres monastiques, y vivent plus irrégulièrement encore qu'ils n'y sont entrés, et, méprisant leur Règle aussi facilement qu'ils l'ont acceptée sans la connaître, ils prennent pour loi leurs caprices qu'ils transforment en usages. Les femmes doivent donc se garder d'un fardeau sous lequel nous voyons presque tous les hommes succomber, s'ils ne cherchent pas à s'y soustraire. Déjà nous remarquons que le monde a vieilli et que les hommes, ainsi que tout ce qui a été créé, ont perdu leur première vigueur; et, suivant les paroles de Jésus-Christ, c'est moins la charité d'un grand nombre que celle de tous les fidèles qui s'est refroidie, tellement que, les hommes ayant dégénéré, il est nécessaire de changer ou d'adoucir les Règles qui ont été écrites pour eux.

Saint Benoît, qui s'était aperçu de cet état de choses, avoue lui-même qu'il a fort adouci la rigueur de la vie monastique , et que si l'on compare sa Règle aux premières institutions, on trouvera plutôt que c'est une Règle de simple convenance pour se préparer à la vie religieuse : 2 « Nous avons tracé cette Rè- » gle , dit-il , afin de pouvoir prouver qu'en l'observant à peu

' Ecang. S. Luc. 10. — * Reg. S. Bencd. c. ultimum.

ABÉLARD ET IIÉLOISE. 191

» près , nous avons l'honnêteté des mœurs qui faisait la base » de l'association monastique. D'ailleurs, celui qui aspire à une » vie plus parfaite que la nôtre, peut recourir à la doctrine » des Saints-Pères, dont la pratique conduit l'homme au com- » ble de la perfection. » Ensuite ; « Qui que vous soyez , qui » avez hâte d'arriver dans la céleste patrie, complétez, avec » l'aide de Jésus-Christ , cette chélive Règle qui n'est qu'un » prélude, et alors vous pourrez, sous la protection de Dieu, » parvenir à la fin aux sommités les plus hautes de la science » et des vertus...

» Les Saints-Pères autrefois, dit-il, avaient coutume de » répéter tout le Psautier chaque soir ; 1 » mais la tiédeur du siècle l'a contraint de diminuer la tâche de ses moines, qui, attendu la distribution des Psaumes dans le cours de la semaine , ont moins à faire que les clercs.

Quoi de plus contraire à la religion et au repos du cloître , que l'usage du vin? Il réchauffe la luxure, il excite le tumulte des sens, il efface en nous l'image de Dieu, cette raison qui nous élève au dessus de tous les êtres. L'Écriture le représente comme plus dangereux que tout ce qui sert à la nourriture de l'homme, et nous avertit d'y prendre garde. Le grand Salomon en parle ainsi dans ses Proverbes : 2 « Le vin engendre » la luxure , et l'ivresse le désordre. Quiconque s'y délecte » ne sera jamais sage. A qui malheur ? Au père de qui malheur? » A qui les rixes? A qui les précipices? A qui les blessures » sans sujet? A qui les yeux gonflés et rouges? N'est-ce pas » à ceux qui se plaisent dans le vin et qui font une étude de » vider des coupes ? Ne regardez pas le vin , quand il paraît » doré, quand sa couleur brille dans le cristal. Il entre douce- » ment, mais bientôt il mordra comme le serpent, et comme » le basilic il répandra son venin. Vos yeux alors verront ce » quin'estpas, et votre cœur jettera des paroles perverses. Et » vous serez comme un homme qui dort en pleine mer , comme

* Reg, S. Bened. 49, 42 , 18 et 40. — s Prov. 20 et 23.

» un pilote assoupi qui a perdu son gouvernail, et vous direz : « Ils m'ont accablé de coups, et je n'ai pas souffert; ils m'ont » entraîné, et je ne l'ai pas senti. Quand je me réveillerai, à » Dieu plaise que je trouve encore du vin ! » Et plus bas : * « N'allez pas donner aux rois , ô Lamuel , n'allez pas leur » donner du vin ! car il n'y a plus de secret, là où règne l'ivro- » gnerie ; ne leur donnez pas devin , de peur qu'en buvant ils » oublient leurs jugemens et fassent tort à la cause des fils du » pauvre. » Et il est écrit dans l'Ecclésiaste : « Le vin et les » femmes font apostasier les sages et rendent fous les plus » sensés. »

Aussi saint Jérôme, écrivant à Népotien 2 sur la conduite des clercs , s'indigne hautement de ce que les lévites de l'ancienne Loi , s'abstenant de tout ce qui peut enivrer, l'emportaient sur ceux de la nouvelle par celte abstinence : « Jamais, dit-il, » vous ne sentez le vin , de peur qu'on ne vous applique le » mot du philosophe : (Je n'est pas là offrir un baiser, mais » présenter du vin. » L'Apôtre 3 condamne les prêtres qui sentent le vin, et l'ancienne Loi le défend : 4 « Que ceux qui des- » servent l'autel ne boivent ni vin ni bière. » En langage hébreu , on appelle bière toute boisson capable d'enivrer, qu'elle soit faite par la fermentation, ou avec le jus des pommes, ou par la coction , avec du miel , ou avec des fruits de palmier, ou avec des herbes dont on exprime le suc , ou avec des grains qui , par infusion, donnent à l'eau l'apparence et le goût d'un, sirop. Tout ce qui peut enivrer et bouleverser l'assiette de l'esprit, fuyez-le comme le vin.

Voilà donc le vin retranché de la table des rois , interdit absolument aux prêtres d'Israël et considéré comme le plus dangereux de tous les breuvages. Mais pourtant saint Benoît, ce grand homme inspiré par l'Esprit-Saint , fut obligé, à cause du

1 Prov. 31.— s Epist. 2. — ' Saint Paul. Epist. ad Tim, I, 3. — * Levit. 10.

ABÈLARD ET HÉLOISE. 193

relâchement de son siècle, de permettre le vin aux moines : « Certes , dit-il , * nons lisons que le vin ne convient pas du » tout aux moines; mais comme, dans les temps où nous » vivons , il n'est pas possible de le leur persuader, etc. »

Il avait lu , si je ne me trompe, ce qui est écrit dans la Vie des Pères : 2 « On rapporta un jour à certain abbé-Pasteur que » certain moine ne buvait pas de vin, et il répondit : Les » moines doivent s'en abstenir tout à fait. » Et plus loin : « Un jour, comme on célébrait des messes dans le monastère » de l'abbé Antoine , on y trouva une cruche de vin. Un des » vieillards , en ayant rempli un petit vase , le porta à l'abbé » Sisoï , qui le prit et but ; la coupe remplie de nouveau , » l'abbé l'accepta et la vida encore. On la lui offrit une troi- » sième fois , mais il refusa en disant : Assez, frère , ne savez- » vous pas que c'est Satan ? »

Et parlant encore de l'abbé Sisoï : « L'abbé dit à ses disci- » pies : S'il arrive qu'un jour de sabbat ou le dimanche on » boive dans l'Église trois verres de vin, n'est-ce pas trop? » — Si ce n'était Satan , répondit le vieillard, ce ne serait pas » trop. »

Dans quel endroit, je vous prie , les viandes ont-elles été condamnées par le Seigneur et interdites aux moines? Voyez et réfléchissez bien par quelle nécessité saint Benoit a voulu adoucir sa Règle sur le point qui est le plus périlleux pour les moines et qu'il savait ne pas leur convenir ; ce fut sans doute parce que dans ces temps-là il n'aurait pu persuader aux moines de renoncer au vin.

Plût à Dieu que , dans notre temps , on usât de la même prudence , en adoptant un tempérament pour toutes les choses qui, n'étant ni bonnes ni mauvaises en soi, sont indifférentes! Et si la profession religieuse n'exigeait pas des choses qu'il est impossible de persuader, toutes ces choses indifférentes se

1 Reg. S. Bened. ÛO. — ' Vit. Patrum , pars II. Peut-être faudrait-il mieux traduire quidam abbati pastori par : certain abbé-évêque»

194 AIÎÉLÂRÎ) ET KÉLQISE.

trouvant permises sans scandale, il suffirait d'interdire les péchés seuls. Ainsi, en fait de nourriture et de vètemens, on achèterait ce qu'il y a de moins cher et Ton rechercherait en toute chose le nécessaire plutôt que le superflu.

Il ne faut pas en effet attacher beaucoup de prix à ce qui ne nous prépare pas au royaume de Dieu ou ne nous recommande guère vis à vis de lui; tels sont ces objets extérieurs , également communs aux réprouvés et aux pénitens, aux hypocrites et aux vrais dévots. Rien ne sépare les juifs et les chrétiens, si ce n'est cette distinction des actes extérieurs et intérieurs ; puisque la charité dislingue seule les fils de Dieu des fils du diable, i la charité que l'Apôtre 2 nomme le complément et la fin de la Loi. Ainsi, ce même Apôtre, amoindrissant le mérite des œuvres pour élever au dessus d'elles la justice de la foi, dit, en s'adressant à la Judée : 3 « Où est ta glorifica- » tion? elle est anéantie. Par quelle Loi? est-ce par la Loi des » œuvres? Non , par la Loi de la justice, car nous pensons que » l'homme est justifié par la foi sans les œuvres de la Loi. » Et plus bas : 4 « Si Abraham est justifié par ses œuvres , il y » a de quoi se glorifier, mais non devant Dieu ; car que dit » l'Ecriture? Abraham a cru à Dieu , et sa foi lui fut imputée » à justice. » Et il ajoute : « Pour celui qui ne fait pas des » œuvres , mais qui croit en Dieu qui justifie l'impie , sa foi » lui est imputée à justice, selon le décret de la grâce de » Dieu. »

Le même Apôtre, permettant aux chrétiens l'usage des viandes et séparant de ces sortes de choses celles qui nous justifient devant Dieu : s « Le royaume de Dieu, dit-il , n'est » ni boisson ni nourriture ; mais c'est la justice et la paix , et » la joie en l'Esprit-Saint. Toutes choses sont pures, mais le » mal vient de l'homme qui en mange poui causer du scan-

1 S. August. 10— s Saint Paul. Ep. ad Rom. 15.— 'Ep. ad Rom. 3, 13.—

kIbid.l\.1.— * lbid. 14,17.

» dale. Il est bon de ne pas manger de chair et de ne pas d boire de vin ; si cela doit offenser son frère , le scandaïi- » ser ou infirmer sa fai. » Or, dans ces paroles , l'usage d'aucun aliment n'est interdit , mais seulement le scandale qui en peut résulter , comme lorsque les Juifs convertis se scandalisaient de voir manger des alimens que la loi de Moïse avait interdits. C'est ce scandale que l'apôtre Pierre voulait aussi éviter, quand il fut réprimandé et très salutairement averti par saint Paul, ainsi qu'il le rapporte lui-même en écrivant aux Galalhes. i

Il y revient en écrivant aux Corinthiens : 2 « Notre nourri- » ture ne nous recommande pas à Dieu. » Et de plus : « Man- » gez tout ce qui se vend au marché , car la terre est au Sei- » gneur avec tout ce qu'elle renferme. » Et aux Collossiens : 3 « Que personne ne vous juge pour le boire et le manger. » Et après : « Si vous êtes morts en Jésus-Christ , pourquoi » vous occuper encore des éîémens de ce monde , comme si » vous viviez encore au monde , quand on vous dit : Yous ne » toucherez, vous ne goûterez, vous ne prendrez pas tous » ces alimens dont l'usage donne la mort , suivant les pré- » ceptes et les doctrines des hommes. »

Il appelle élémens du monde les premiers rudimens de la Loi touchant les observances charnelles, parce que le monde, c'est à dire un peuple charnel, s'exerçait à cette étude comme pour apprendre les élémens de l'alphabet. A ces élémens, c'est à dire à ces observances charnelles , sont morts les chrétiens , et ils ne leur doivent rien, eux qui ne vivent plus dans ce monde parmi des hommes charnels attachés à la matière , posant des principes, établissant des distinctions entre les alimens, entre une chose et une autre, et disant : Vous ne toucherez ni à ceci ni cela; car ces choses touchées ou goûtées

* Ep. ad Gai. 1U. — * Ep. ad Corint. 1 , 8 , 10 , 25. — * Ep. ad Coloss, 2 16, 20.

ou prises, sont d'un usage funeste pour la mort de l'âme, dit l'Apôtre, lors même que nous nous en servons avec quelque apparence d'utilité. C'est parler, dis-je, selon les préceptes et les doctrines des hommes charnels, selon la loi des intelligences qui voient avec les yeux de la chair, et non selon la loi de Jésus-Christ et des siens.

En effet , lorsqu'il destinait ses apôtres à prêcher l'Évan gile, Jésus devait sans doute prévenir tout sujet de scandale , et pourtant il leur permit l'usage de toute espèce de nourriture , afin que, partout où ils seraient reçus, ils vécussent comme leurs hôtes, buvant et mangeant ce qu'on leur présenterait. i Saint Paul, inspiré par le Saint-Esprit, prévoyait déjà qu'ils s'écarteraient bientôt de cette céleste doctrine qui était aussi la sienne , lorsqu'il écrivit en ces termes à Timothée : 2 « L'Es- » prit-Saint dit manifestement que dans les temps à venir » quelques uns déserteront la foi , écoutant des esprits d'er- » reurs et des doctrines diaboliques enseignées par des hypo- » crites qui prêcheront le mensonge , proscriront le mariage, » et commanderont de s'abstenir des alimens que Dieu a créés » exprès pour que les fidèles , ainsi que ceux qui ont connu » la vérité, en usent avec des actions de grâces; car toute » créature de Dieu est bonne, et il n'y a rien à rejeter de ce » qui est reçu avec actions de grâces, après avoir été sanctifié » par la parole de Dieu et la prière. En annonçant ceci à vos » frères, vous serez un bon ministre de Jésus-Christ, nourris » des paroles de la foi et de cette bonne doctrine que vous » avez recherchée. »

Enfin , si l'on juge avec les yeux du corps les semblans extérieurs de l'abstinence, quest-ce qui n'élève pas, au dessus de la vie de Jésus-Christ et de ses disciples, saint Jean et les siens, poussant à l'extrême l'abstinence et les macérations ? Les disciples de saint Jean , qui s'attachaient encore aux apparences, à

* Evang. S. lue. 10. — *Ep. ad Tlm. I, ô.

ABÉLARD ET HÉLOISE. |<y*

Pexempîe des juifs , murmuraient contre Jésus-Christ et ses disciples et l'interrogèrent lui-même en disant : 1 « Pourquoi » jeûnons-nous fréquemment, nous et les pharisiens , tandis » que vos disciples ne jeûnent pas ? »

Saint Augustin , approfondissant cette matière et observant combien la vertu diffère de l'apparence de la vertu, pense que les actes extérieurs n'ajoutent rien à nos mérites. Voici ce qu'il dit dans son traité des Biens du Mariage : 2 « La continence » n'est pas vertu du corps, mais de l'âme. Souvent les » vertus de l'âme se manifestent dans le for intérieur, etquel- » quefois au dehors, comme la vertu des martyrs apparut » dans leur courage à supporter les supplices. » Après : « La » patience était déjà dans l'âme de Job , le Seigneur le savait » et en était garant ; mais elle ne fut connue des hommes que » par l'épreuve de la tentation. » Plus loin : « En vérité , » pour que chacun comprenne plus facilement comment la » vertu peut exister dans l'âme sans se produire par des » œuvres, je cite un exemple dont nul catholique ne saurait » douter.

» Que notre Seigneur Jésus-Christ ait eu faim el soif dans » la réalité de la chair, qu'il ait bu et mangé , personne ne » le conteste de tous ceux qui sont fidèles à son Évangile. Est- » ce que la vertu de continence dans le boire et le manger » n'était pas aussi grande en lui qu'en Jean Baptiste ? car » Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et ils ont dit : 3 « 11 » est possédé du démon. » Le Fils de l'Homme vint, mangeant » et buvant, et ils ont dit : «Voilà un homme vorace, un buveur » devin, un ami des publicains et des gentils. » Puis, après » avoir parlé de Jean et de lui-même , TÉvangéliste ajoute : « La sagesse a été justifiée par ses enfans , qui voient que la » vertu de la continence doit toujours résider dans le fond du » cœur et se manifester par les œuvres , en raison de l'oppor-

*Evang. S. Marc. 2.— * De bono Conjug. 1\.—lEvang. S. Matth. 11.

198 ABÉLÀRD ET ÎIELOISE.

D tunité des choses et des temps, comme la vertu de la pa- » tience chez les saints martyrs. C'est pourquoi le mérite de s la patience est égal chez Pierre qui a été martyr, et chez b Jean qui ne Ta pas été; ainsi est égal le mérite de la conti- » nence chez Jean qui n'a jamais été éprouvé par le mariage, et » chez Abraham qui a engendré des fils. Le célibat de l'un et le » mariage de l'autre, suivant les circonstances, ont milité pour » Jésus-Christ; mais la continence de Jean se montrait dans » ses œuvres, et celle d'Abraham n'était que dans son âme. »

Ainsi, dans le temps où la Loi, concordant avec les longs jours des patriarches, déclarait maudit celui qui ne laisserait pas de postérité dans Israël; celui qui était impuissant, n'engendrait pas, et néanmoins il se conformait à la Loi. Depuis, les temps étant accomplis, il a été dit : « Que celui qui peut » prendre, prenne ; que celui qui possède , travaille ; que celui » qui n'aura pas voulu travailler, ne mente pas en disant qu'il » n'avait rien. » Il résulte clairement de ces paroles que les vertus seules sont méritantes devant Dieu, et que tous ceux qui sont égaux en vertus , bien qu'ils diffèrent par les œuvres , sont également récompensés dans le ciel. Ainsi ceux qui sont vraiment chrétiens, sont tout occupés de l'homme intérieur, qu'ils purifient de ses vices et qu'ils ornent de nouvelles vertus, tandis qu'ils négligent ou abandonnent tout à fait l'homme extérieur.

Nous lisons que les apôtres eux-mêmes vivaient aussi grossièrement et pour ainsi dire malhonnêtement dans la compagnie du Seigneur, comme s'ils oubliaient toute convenance et tout respect. Lorsqu'ils passaient à travers un champ, ils n'avaient pas honte d'arracher des épis , de les égrainer et de les manger à la façon des enfans. * Ils ne se souciaient pas de se laveries mains avant de prendre leur nourriture, ce qui les fit accuser de malpropreté ; mais le Seigneur les excusa :

%Evan<r* S. Matth. 22,

ABÉLARD ET HÉLÛISE. 199

a Manger avec les mains sales, dit-il, ce n'est pas ce qui souille » l'homme. ' » Et il ajoute aussitôt que l'âme n'est pas souillée par les choses extérieures, mais seulement par celles qui partent du cœur , « qui sont , dit-il , les pensées, les adultères , les » homicides, » etc.; car, à moins que l'âme ne soit d'abord corrompue par mauvaise volonté, tout ce qui se produira en actions extérieures ne saurait être péché. Aussi , dit-il que les adultères et les homicides viennent du cœur, puisqu'ils peuvent être commis sans la complicité du corps, selon cette parole : 2 « Quiconque voit une femme et la convoite, est déjà adultère » dans son cœur. » Et : 3 « Quiconque hait son frère , est ho- » micide. » Et le viol et le meurtre accomplis ne comptent pour rien , quand c'est une femme qui a été victime d'une violence, quand c'est un juge qui est contraint par la justice de mettre à mort un coupable. « Tout homicide, ainsi qu'il » est écrit, n'aura point part au royaume de Dieu. »

Il faut donc moins penser à nos actions qu'à l'esprit dans lequel nous les faisons , si nous avons désir de plaire à Celui qui sonde les cœurs et les reins , qui voit dans les ténèbres et qui jugera les plus secrètes actions des hommes. « Selon mon » Évangile , » dit saint Paul, c'est à dire : selon la doctrine de ma prédication. Voilà pourquoi la modique offrande de la veuve, qui ne donna que deux deniers valant un quatrain, est préférée aux larges offrandes des riches, par Celui à qui nous disons : 4 a Vous n'avez pas besoin de nos biens ; » Celui qui agrée l'offrande à cause du donateur, plutôt que le donateur à cause de l'offrande , comme il est écrit : « Le Seigneur regarda » favorablement Abel et ses présens. s » Ce qui signifie qu'il examina d'abord la piété du sacrificateur, et que cet examen lui rendit le sacrifice agréable. C'est que la dévotion du cœur est d'autant plus grande aux yeux de Dieu, que nous en faisons moins paraître dans nos actions extérieures.

* Evang. S. Matth. 15. — * IbicU 15. — ■ Evang, S. Johan. 3, — * Psalm. 15. — 5 Gènes, û.

C'est pourquoi l'Apôtre, après avoir, en salettre àTimothée, comme nous l'avons dit plus haut , accordé une liberté générale dans le choix des alimens, traite aussi de l'exercice du travail corporel , en ces mots : 1 « Exercez-vous donc vous- » même à la piété ; car l'exercice corporel est utile à peu de ï) chose, tandis que la piété est utile à toutes choses , ayant la » promesse de la vie présente et de la vie future ; » parce qu'un pieux dévoûment de l'âme envers Dieu nous fait obtenir de lui les biens temporels ici bas, et les biens éternels dans l'autre vie.

Que nous enseignent tous ces préceptes , sinon de vivre chrétiennement et de faire servir, comme Jacob , à la nourriture de notre père les animaux domestiques , au lieu d'aller chercher, comme Esaû , des animaux sauvages , 2 et de judaïser dans les pratiques extérieures? C'est ce qui faisait dire au Psalmiste : 3 « Vos vœux sont en moi, Seigneur, avec les ac- » tions de grâces que je vous rendrai ! » A celte citation ajoutez celle d'un poète : 4 « Ne vous cherchez pas hors de » vous-même. »

Il y a dans les auteurs sacrés et profanes d'innombrables témoignages qui nous apprennent combien peu méritent d'importance les actions extérieures que l'on nomme même indifférentes. Autrement, ne faudrait-il pas mieux préférer les œuvres de la Loi et l'insupportable joug de sa servitude à la liberté de l'Évangile et au joug aimable de Jésas-Christ , dont le fardeau est si léger ? Jésus lui-même , nous invitant à recevoir ce joug aimable et ce léger fardeau : « Venez, dit-il, venez à moi, » vous qui êtes fatigués et vous qui êtes chargés! » Aussi l'apôtre saint Paul, reprenant avec force quelques juifs devenus chrétiens qui pensaient encore accomplir les œuvres de l'ancienne Loi, comme il est écrit dans les Actes des Apôtres, leur dit : « Hommes, mes frères, pourquoi tentez-vous Dieu ,

1 Ep. ad Tim, I, û. — * Gènes. 27.— *Psalm. 55. —'Perse. Sativ. \.

» en courbant la tête des disciples sous un joug que ni vous » ni vos pères n'avez pu porter? Mais nous croyons être » sauvés de même qu'eux par la grâce du Seigneur Jésus- » Christ. »

Et vous donc, non seulement disciple de Jésus-Christ , mais encore véritable imitater de cet Apôtre par la sagesse aussi bien que par le nom, je Vf ï supplie de ne nous prescrire dans notre Règle que des œuvres conformes à la faiblesse de notre sexe, afin que nous puissions surtout être occupées à rendre gloire au Seigneur. C'est là l'holocauste que nous demande le Seigneur, en réprouvant tous les sacrifices extérieurs : l « Quand j'aurai faim, je ne vous le dirai pas; car toute la » terre est à moi, avec tout ce qu'elle renferme. Mangerai- » je la chair des taureaux ou boirai-je le sang des boucs? » Immolez à Dieu un sacrifice de louanges et rendez vos vœux » au Très-Haut, et invoquez-moi au jour de la tribulation, et » je vous en tirerai , et vous m'honorerez. »

Je ne parle pas ainsi pour repousser le travail des œuvres corporelles, lorsque la nécessité le demandera; mais je ne considère pas comme majeures ces œuvres qui sont utiles au corps et nuisibles à la célébration de l'office divin , puisque , d'après l'autorité de l'Apôtre , 2 on accorde spécialement aux femmes vouées à Dieu le privilège d'être nourries par les secours de la charité d'aulrui plutôt que par le produit de leur propre travail : ce qui fait dire à saint Paul dans sa lettre à Tirnothée : « Si quelque fidèle a des veuves , qu'il subvienne à » leurs besoins et que l'Église n'en soit pas chargée , afin » qu'elle ait de quoi soulager celles qui sont les véritables » veuves. »

Il appelle véritables veuves les femmes consacrées à Jésus- Christ, de qui non seulement le mari est mort, pour qui le monde a été vraiment crucifié et qui sont elles-mêmes mortes au monde. Voilà les veuves qu'il convient d'entretenir aux dé-

*Psalm. 49. — * Saint Paul. Ep. ad Tim, l, 5.

pens de l'Eglise comme des propres revenus de leur Epoux, C'est pourquoi le Seigneur préféra confier le soin de sa mère à un apôtre plutôt qu'à son mari , * et les apôtres eux-mêmes ont institué sept diacres, c'est à dire sept ministres de l'Église , pour avoir soin des saintes femmes.

Nous savons aussi que l'Apôtre, 2 écrivant aux Thessaloniciens, blâme ceux qui vivent oisivement et contemplativemenl9 de telle sorte qu'il veut que quiconque refuse de travailler ne mange pas; nous savons aussi que saint Benoît a ordonné le travail des mains pour éviter l'oisiveté. 3 Mais Marie n'étaitelle pas assise oisivement pour entendre les paroles de Jésus- Christ? 4 Et Marthe , qui travaillait pour elle en même temps que pour le Seigneur, murmurait par jalousie contre la paresse de sa sœur, comme si elle eût porté seule le poids du jour et de la chaleur.

De même aujourd'hui nous entendons fréquemment murmurer ceux qui s'occupent des choses extérieures, lorsqu'ils fournissent les biens de la terre à ceux qui sont occupés des choses divines, et souvent ils se plaignent moins des rapines d'un tyran que des dîmes qu'ils sont obligés de payer à ces fainéans, comme ils disent, et à ces oisifs qu'ils voient cependant occupés non seulement à écouter les paroles de Jésus-Christ, mais encore à les lire et à les célébrer assidûment. Ils ne font pas attention que c'est peu de chose, comme dit l'Apôtre,5 de partager les choses matérielles avec ceux qui leur procurent les spirituelles, et qu'il est bien juste que ceux qui s'adonnent aux œuvres terrestres assistent ceux qui sont consacrés aux œuvres célestes. Et même, par une sanction de l'ancienne Loi , cette salutaire liberté de loisir a été concédée aux ministres de l'Église, et la tribu de Lévi ne devait posséder aucun héritage temporel , 6 afin qu'elle fût moins empêchée à servir le Seigneur; mais elle devait prélever sur le travail des autres les dîmes et les oblations.

Mcf. Apost. 6.— 'SaintPaul. Ep. ad T/wss. II, 3.— lBeg. S. Bened. ÔS. — *Evang, S. Luc. 10. — 6 Saint Paul. Ep. ad Cor. I, 9. —*Num. 18.

AliÉLARl) ET UÉLOISE. 205

Quant aux jeûnes , qui sont plutôt pour les chrétiens l'abstinence des vices que celle des alimens, délibérez s'il faut ajouter quelque chose aux prescriptions de l'Église , et réglez ce qui nous convient le mieux.

C'est principalement les offices de l'Église et la distribution des Psaumes qui réclament votre attention; et en cela, s'il vous plaît, vous soulagerez notre faiblesse, de manière qu'en récitant le Psautier dans le cours de la semaine , nous n'ayons pas besoin de répéter ces mêmes Psaumes. Saint Benoît , après avoir distribué la semaine à sa fantaisie, avertit toutefois ses successeurs qu'ils seraient libres d'en ordonner autrement, si cela leur convenait mieux, prévoyant sans doute que par la suite des temps la splendeur de l'Église s'accroîtrait et que, sur les grossiers fondemens où elle reposait alors, s'élèverait un jour un admirable édifice.

Avant tout, nous vous demandons de nous tracer ce qu'il faut faire quant à la lecture évangélique pendant les vigiles nocturnes ; car il me semble dangereux d'admettre auprès de nous , à cette heure-là , des prêtres ou des diacres pour faire cette lecture. Nous devons éviter absolument la vue et l'approche des hommes, pour nous donner à Dieu plus sincèrement et pour être moins exposées à la tentation.

A vous donc, monseigneur, pendant que vous vivez, à vous le soin d'instituer notre Règle que nous observerons toujours; car , vous êtes , après Dieu , le fondateur de ce couvent ; vous êtes, par la grâce de Dieu, le planteur de cette congrégation : soyez , avec Dieu , le législateur de notre ordre. Peut-être aurions-nous après vous un autre chef qui édifierait sur un fondement étranger; et nous craignons que ce chef futur ait pour nous moins de sollicitude , ou soit moins obéi par nous; peutêtre enfin , avec la même volonté , n'aurait-il pas le même pouvoir. Parlez-nous, vous, et nous vous écouterons! Adieu.

LETTRE

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