PRÉFACE D'ABELARD
Après avoir satisfait , autant qu'il nous a été possible , à la première partie de votre demande , il ne nous reste qu'à nous occuper de la seconde, pour, avec l'aide du Seigneur, remplir vos désirs et ceux de vos filles spirituelles. En effet, il ne nous reste plus, en suivant l'ordre de vos demandes, qu'à tracer et
vous envoyer un plan de vie religieuse qui soit comme la Règle de votre sainte profession, afin que vous sachiez,.par une Règle écrite plutôt que par la coutume, la conduite qu'il vous convient de tenir. C'est donc ce que nous avons résolu de faire, en réunissant les meilleurs usages des couvens et les précep-
tes des Ecritures , pour en former un seul tout , fondé sur des preuves éclatantes ; en sorte que , pour décorer le temple spirituel de Dieu , qui est en vous , nous le revêtions de splendides peintures, et en formions un ouvrage parfait emprunté à d'imparfaits modèles.
A Timitation du peintre Zeuxis, nous ferons, pour l'ornement d'un temple spirituel , ce qu'il fit pour un temple maté riel : en effet, comme le rapporte Cicéron l dans sa Rhétorique les Crotoniates l'appelèrent chez eux pour orner d'excellentes peintures un temple qu'ils avaient en grande vénération. Jaloux de répondre à leur attente , il choisit dans la ville les cinq plus belles filles qu'il put trouver, afin qu'elles fussent sous ses yeux pendant son travail et qu'il reproduisît leur beauté dans le tableau. 2 II est à présumer que deux raisons le déterminèrent à en agir ainsi : la première , c'est que , comme le rapporte le même auteur, ce peintre avait acquis une singulière habileté à peindre les femmes ; la seconde, parce que la beauté d'une jeune fille est naturellement plus élégante et plus délicate que celle d'un homme. Il choisit plusieurs vierges, dit le philosophe cité plus haut , parce qu'il ne crut pas trouver dans une seule tous les membres également beaux , car jamais la Nature n'a accordé à aucune femme une égale beauté de toutes les parties du corps , et elle semble n'avoir voulu rien produire de parfait dans la construction des corps, comme si , en réunissant tous ses dons sur un seul , elle eût craint de n'avoir plus rien à donner aux autres.
x\insi donc, pour dépeindre la beauté de l'âme et décrire la perfection de l'épouse de Jésus-Christ, pour tracer le portrait d'une vierge spirituelle, qui soit comme un miroir, dans lequel vous aurez toujours sous les yeux votre beauté ou votre laideur ; nous nous sommes proposé de vous dresser une Règle d'après les nombreux écrits des Saints Pères et les meilleures
• Delnv. lib. I. — s Celait im tableau représentant Vénus.
ABÉLARD ET HÉLOTSE. 2Ô9
coutumes des monastères; recueillant chaque chose, suivant qu'elle viendra s'offrir à ma mémoire, et liant, pour ainsi dire, en un seul faisceau tout ce qui me paraîtra convenir davantage à la sainteté de votre établissement.
Et non seulement je consulterai les usages des religieuses , mais encore ceux des religieux ; car puisque nous sommes unis par le même nom et par la même profession de continence , la plupart de nos pratiques vous conviennent.
Nous tirerons donc , ainsi que nous Pavons dit, beaucoup de choses de ces différentes Règles , comme quelques fleurs dont nous embellirons les lys de votre chasteté , et nous mettrons plus de zèle à peindre la vierge du Christ, que n'en a mis Zeuxis à peindre le portrait d'une idole. Car il a cru que cinq vierges lui suffiraient pour modèles ; mais nous qui avons en abondance les enseignemens que fournissent les écrits des Pères, nous ne désespérons pas, avec l'aide de la Grâce divine, de vous laisser un ouvrage plus parfait, lequel vous permettra d'atteindre le rang et l'excellence des cinq vierges sages, 1 que le Seigneur, dans son Évangile , nous propose comme le type de la virginité. Afin de pouvoir accomplir ce que j'ai résolu , je réclame vos prières.
Je vous salue , en Jésus-Christ , épouses de Jésus-Christ.
TREMIÈRE PARTIE.
J'ai résolu de diviser en trois parties la Règle de votre maison, soit pour conduire et fortifier votre religion, soit pour coordonner la célébration de l'office divin. Le véritable but de l'institution monastique consiste , si je ne me trompe , dans ces trois points : vivre chastement, faire vœu de pauvreté, et ne pas rompre le silence; ce qui est absolument conforme à la Règle évangélique : ceindre ses reins , renoncer à tout, éviter les paroles inutiles. 2
4 Evang. S. Mattlu 20. — » Evang. S. Luc. 12. S. Matth. 19, 12,
260 ABÉLAÏID ET RÉLOÎSE.
La chasteté que vous devez suivre est celle que l'Apôtre 4 conseille , lorsqu'il dit : « Une vierge qui n'est pas mariée ne » pense qu'à Dieu, afin qu'elle devienne sainte et de corps et » d'esprit. » Il dit, de tout le corps, et non dans un seul membre , de peur que les autres ne se portent à l'impureté , soit par paroles , soit par actions. Elle devient alors sainte d'esprit, quand elle n'est souillée ni par pensée ni par consentement, et qu'elle ne se laisse point aller à l'orgueil, ainsi que ces cinq vierges folles qui , étant allées acheter de l'huile , trouvèrent à leur retour la porte fermée. En vain elles frappèrent et crièrent: « Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous! » l'Époux lui-même leur répondit ces paroles terribles : « En vérité, je vous dis que je ne vous connais pas. »
La pauvreté consiste, selon l'exemple des apôtres, à abandonner tout , pour suivre nus Jésus-Christ qui est nu luimême , c'est à dire , à quitter non seulement les biens de ce monde et les attachemens charnels, mais encore à déposer toutes nos volontés , afin que, renonçant à nous conduire suivant notre caprice, nous suivions la volonté de notre supérieur qui représente Jésus-Christ , et que nous nous soumettions entièrement à lui comme à Jésus-Christ lui-même ; car il le dit : a « Celui qui vous écoute , m'écoute ; celui qui vous » méprise , me méprise. » Et quand même il se conduirait mal, Dieu len préserve; si ses ordres sont justes, il ne faut pas que les défauts d'un homme fassent rejeter la voix de Dieu ; car il nous en avertit lui-même : 3 « Profitez et faites ce qu'ils » diront; mais ne vous conduisez pas suivant leurs œuvres. »
Il nous a encore bien peint notre conversion spirituelle à Dieu , dans ces paroles : 4 « Celui qui n'aura pas renoncé à » tout ce qu'il possède , ne saurait être mon disciple. Si quel- » qu'un, continue-t-il, vient à moi, et ne hait point son
1 Saint Paul. Ep. ad. Corint. 1 ,7. — ■ Evang. S. Luc. 10. — * Evang. S. Matth. 23. — * Evang. S. Luc. 1!\.
» père, sa femme, son fils, ses frères et ses sœurs, même » sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » Haïr son père ou sa mère, c'est renoncer à toutes les affections charnelles de ce monde, de même que haïr sa vie, c'est renoncer à ses propres volontés; ce qu'il recommande encore ailleurs: « Si » quelqu'un veut venir après moi , qu'il renonce à lui-même , » qu'il porte sa croix et qu'il me suive. » C'est ainsi qu'approchant de lui, nous venons après lui, c'est à dire que nous le suivons, en l'imitant autant qu'il est en nous. Lorsqu'il dit : « Je ne suis pas venu faire ma volonté , mais celle de mon » Père qui m'a envoyé, » c'est comme s'il nous disait de faire tout par obéissance.
En effet, « renoncer à soi-même, » est-ce autre chose que de quitter ses affections charnelles, de déposer sa volonté, et de se soumettre entièrement à celle d'autrui? C'est ainsi qu'on ne reçoit pas sa croix des mains d'un autre, mais qu'on la porte soi-même ; c'est par cette voie que le monde est mort pour nous et que nous sommes morts pour le monde, lorsque, par un sacrifice de profession volontaire , nous nous interdisons les vanités et les plaisirs terrestres , en renonçant à suivre notre propre volonté. Quels sont les désirs des gens du monde , sinon de satisfaire leurs caprices? Quels sont les plaisirs terrestres, si ce n'est de remplir sa volonté, quand bien même on ne pourrait le faire sans affronter les plus grandes peines et les plus grands dangers I
Qu'est-ce que porter sa croix , c'est à dire souffrir quelque tourment, si ce n'est d'agir contre notre propre volonté, quoique ce que nous voulons faire nous paraisse utile et facile ? C'est de là qu'un autre Jésus, bien inférieur au véritable, nous dit dans l'Ecclésiaste : « Détournez-vous de toute idée de con- » cupiscence et de votre propre volonté ; si vous favorisez » votre esprit dans ses désirs, il deviendra un sujet de joie » pour votre ennemi. »
Mais lorsque nous renonçons absolument aux choses ter-
restres et à nous-mêmes , c'est alors qu'ayant rejeté toute propriété, nous entrons dans la vie apostolique , qui réduit tout en commun , ainsi qu'il est écrit : 1 « La multitude des » fidèles ne faisait qu'un cœur et une seule âme. » Aucun d'eux ne regardait son bien comme particulier ; mais tout était commun entre eux. Le partage s'en faisait suivant les besoins de chacun, car ils n'avaient pas tous les mêmes besoins : la distribution n'en était done pas égale, mais conforme à la nécessité. Ils ne faisaient qu'un cœur par la foi, parce qu'elle réside dans le cœur; une seule âme, parce que, leur volonté réciproque étant fondée sur la charité, ils avaient tous les mêmes désirs, et que, leurs commodités leur étant indifférentes, tout était rapporté à l'avantage général, chacun renonçant à ce qu'il avait de particulier, pour ne s'attacher qu'aux choses qui viennent de Jésus-Christ : autrement, il n'est pas possible de vivre sans aucune propriété, laquelle consiste plus encore dans l'ambition que dans la possession.
Une parole inutile ou superflue est la même chose qu'un long discours inutile ; c'est ce qui fait dire à saint Augustin , dans son premier livre des Rétractations : « Loin de moi de re- » garder comme un discours inutile ce qu'il est nécessaire de » dire , quoiqu'il faille parler longuement. » Mais Salomon dit dans les Proverbes : 2 « Le péché abondera dans les longs » discours ; et celui qui saura arrêter sa langue , sera très » prudent. » Il faut donc éviter avec soin les choses où le péché abonde , et il faut pourvoir à cette maladie avec d'autant plus d'étude , qu'il est plus dangereux et plus difficile de l'éviter. Saint Benoît, persuadé de cette vérité, disait : 3 « En » tous temps les moines doivent s'étudier au silence. » S'étudier au silence , est bien différent de garder le silence ; car c'est porter une application perpétuelle d'esprit à faire quelque chose. Nous faisons en effet beaucoup de choses par
1 AcU Apost. û. — " Prov. 10.— Reg. S. Bened. c. Û2.
négligence , et malgré nous ; mais rien , avec étude , à moins que nous ne le voulions et que nous ne nous y appliquions.
L'apôtre saint Jacques dit , * en observant combien il est difficile et utile de mettre un frein à sa langue : « Nous pé- » chons tous dans plusieurs choses; si quelqu'un ne pèche pas » par les paroles , c'est un homme parfait. Il n'y a pas d'es- » pèce d'animaux, d'oiseaux, de serpens, que l'industrie » humaine n'ait domptée ou apprivoisée. » En réfléchissant encore sur la source des maux que la langue occasionne, et de tous les biens qu'elle peut détruire, il continue de dire : «La c< langue, à la vérité, est un petit membre ; mais c'est un feu » capable d'embraser une grande forêt. C'est une source d'ini- » quité, de maux inquiets et de poison mortel. » Qu'y a-t-il de plus dangereux que le poison , et qu'il faille éviter davantage ? Car ainsi que le poison fait mourir, ainsi la grande quantité de paroles renverse la religion. « Si quelqu'un, con- » linue l'Apôtre, pense avoir de la religion, et qu'il neré- » prime pas sa langue, il séduit son cœur, et sa piété n'est » qu'un fantôme. » Ce qui est écrit dans les Proverbes : 2 « Tout homme qui ne peut modérer sa langue en parlant, » ressemble à une ville sans portes ni murailles. » C'était bien là le sentiment de ce vieillard qui , lorsque saint Antoine lui disait , au sujet des frères grands parleurs qui l'avaient accompagné : « Vous avez trouvé de bons frères , mon père? » répondit : » Oui , ils sont bons , mais leur demeure n'a point » de portes ; entrera qui voudra dans l'étable, et emmènera » l'âne. »
Notre âme est, pour ainsi dire, liée dans l'étable du Seigneur, où elle se nourrit des méditations sacrées qu'elle y rumine; mais elle se délie de cette étable , et elle erre ça et là dans le monde avec ses pensées, si elle n'est retenue parle silence. Les paroles, en effet, frappent l'intelligence de l'esprit, en sorte
KS.Jac. 13,2. -* Prov. 25.
que celui qui comprend, retient, et reste attaché à la pen~ sée. Or , nous parlons à Dieu par la pensée , comme aux hommes par les paroles , et tant que nous portons attention à celles-ci, il faut nécessairement que nous nous éloignions de Vidée de Dieu , car nous ne saurions songer à lui et au monde en même temps.
Non seulement il faut éviter les paroles inutiles, mais même souvent celles qui paraissent avoir quelque utilité ; car il n'y a qu'un pas du nécessaire à l'inutile , et de l'utile aux choses nuisibles. « La langue , selon saint Jacques , est un mal in- » quiet, » d'autant plus mobile qu'elle est plus petite et plus déliée que les autres membres que fatigue le mouvement; le repos , au contraire , lui est insupportable et lui devient à charge.
Quoique cette partie soit chez nous la plus déliée et la plus flexible de notre corps, cependant elle l'est encore bien davantage dans votre sexe , et c'est en elle que consiste toute la malice des femmes. L'Apôtre , connaissant en elles ce défaut dominant, leur a absolument interdit la parole dans l'église, . même sur ce qui regarde les choses de Dieu: il leur permet seulement d'interroger leurs maris dans leurs maisons; et pour ce qu'elles auront à apprendre ou à faire , il les soumet au silence , suivant ce qu'il en écrie à Timothée : * a Que la d femme apprenne en silence avec toute soumission ; je ne » lui permets pas d'enseigner ni de dominer sur son mari, » mais de garder le silence. » S'il a ainsi commandé le silence aux femmes laïques et mariées , que devez-vous faire ? Interrogé pourquoi il leur avait fait pareille défense , il les accuse d'être verbeuses et de parler quand il ne faut pas.
Pour obvier en quelque sorte à une peste aussi dangereuse , nous ordonnons un silence perpétuel et profond dans l'église, dans le cloître, le dortoir, le réfectoire, dans tous les endroits
» Saint Paul , Ep. ad Tint., I, 2,11.
en général où l'on mangera , et dans la cuisine ; mais depuis Complies surtout , tout le monde l'observera : on sera seulement libre d'employer s'il est nécessaire, des signes, à la place des paroles dans ces différens lieux. On prendra le plus grand soin d'apprendre ces signes et de les enseigner, et on s'en servira pour inviter ceux à qui il serait indispensable de parler, à passer dans un endroit convenable et disposé pour l'entretien. Après l'avoir parlé le plus brièvement possible , on reviendra aux signes ou à ce qu'il sera opportun de faire.
On punira sévèrement l'excès dans les signes et dans les paroles, dans celles-ci surtout, avec lesquelles on court le plus grand danger. Saint Grégoire désirant ardemment remédier à un péril aussi grand et aussi manifeste, nous dit dans son septième livre 1 des Morales : « Tandis que nous ne faisons » pas attention aux paroles inutiles, nous parvenons aux » choses nuisibles : par là on sème la division ; de là naissent » les querelles , le flambeau de la haine s'emflamme , et la » paix des eœurs est détruite. » Salomon disait 2 bien prudemment : « Celui qui fait aller l'eau est la source des que- » relies. » Faire aller l'eau, c'est abandonner sa langue à un flux de paroles. Au contraire , il dit en bonne part : « L'eau » profonde vient de la bouche de l'homme. » Celui qui fait aller l'eau est donc la source des querelles , parce que celui qui ne met pas un frein à sa langue détruit la concorde. D'où il est écrit : c< Celui qui impose silence à un insensé , » arrête la colère. »
Nous voyons ainsi de quelle importance il est d'employer la censure la plus rigoureuse pour corriger ce défaut, et de ne point différer la punition d'un vice qui met la religion en danger ; en effet , c'est la source de la médisance , des procès, des injures, et souvent même l'origine des conjurations et des conspirations, qui ébranlent moins qu'elles ne renversent
* C. 18. — ■ Prov,
l'édifice de la religion. Lorsque ce vice sera déraciné , les mauvaises pensées ne seront peut-être pas absolument détruites , mais au moins on cessera de se corrompre mutuellement.
L'abbé Macaire, i comme s'il eût pensé qu'éviter ce défaut suffisait à la religion , donnait aux moines de son monastère la leçon suivante : « Mes frères, évitez-vous les uns » et les autres après l'office divin.» Un religieux lui ayant dit un jour : « Où voulez-vous, mon Père, que nous puissions » aller pour trouver une plus grande solitude ?» Il mit alors le doigt sur sa bouche , en disant : « C'est cela que je » vous dis d'éviter. » Il rentra ensuite dans sa cellule et s'y » enferma seul. » Cette vertu du silence qui , selon saint Jacques, 2 rend l'homme parfait, et de laquelle Isaïe avait dit : 3 « La pratique de la justice, c'est le silence, » a été saisie avec tant d'ardeur par les Saints Pères , que l'abbé Agathon , ainsi qu'il est écrit , mit pendant trois ans une pierre dans sa bouche , jusqu'à ce qu'il fût parvenu à observer un silence complet.
Quoique ce ne soit pas le lieu qui sauve, il en est cependant de plus favorables et de plus sûrs pour l'exercice de la religion , dans lesquels on trouve tous les secours nécessaires, et où il n'y a point d'obstacles. C'est pour cela que les enfans des prophètes, que saint Jérôme 4 appelle moines dans l'Ancien Testament , se retirèrent dans le secret de la solitude , et se bâtirent des cellules par delà les bords du Jourdain. Saint Jean aussi et ses disciples, qui sont les premiers fondateurs de notre état ; ensuite saint Paul , saint Antoine , saint Macaire , qui ont fleuri dans notre profession ; fuyant le tumulte du siècle et les tentations dont le monde abonde , se formèrent des habitations dans les solitudes , afin
1 Vita Patrum, part. 2, lib. de Contin. — * S. Jac. 3. — * Isaïe, 32. — 'Epist.betlS.
ABÉLARD ET HÉLOISE. 26i
de pouvoir converser avec Dieu et s'occuper de lui plus sincèrement. Jésus-Christ lui-même, auprès de qui la tentalion ne pouvait avoir d'accès , voulant nous instruire par son exemple , cherchait les lieux retirés , et fuyait les rumeurs du peuple toutes les fois qu'il avait quelque grand acte à accomplir. C'est ainsi qu'il nous a consacré le désert par les quarante jours d'abstinence ; c'est encore dans le désert qu'il a nourri des milliers d'hommes ; c'est dans le désert qu'il se séparait , non seulement du monde , mais encore de ses apôtres mêmes , pour que rien ne troublât sa prière. Ce fut sur une montagne qu'il instruisit ses apôtres et qu'il accomplit le mystère de sa transfiguration ; ce fut encore sur une montagne qu'il réjouit ses disciples réunis en les rendant témoins de sa résurrection , et qu'il quitta la terre pour monter au ciel ; enfin c'est toujours dans la solitude ou dans des endroits secrets qu'il a opéré ses grandes merveilles.
Par ses apparitions à Moïse et aux dififérens Pères du désert, par le chemin qu'il indiqua à son peuple pour gagner la terre de Promission , par l'endroit où il le retint si long-temps pour lui dicter sa Loi , où il le nourrit de la manne céleste, où il fit sortir de l'eau d'un rocher, et où il lui apparut souvent pour le consoler, il nous montre clairement combien il aime que nous choisissions la solitude , afin d'y pouvoir vaquer plus purement à la prière.
Sous la figure mystique de l'âne sauvage, il dépeint exactement l'amour de la solitude, et il montre combien il l'approuve, lorsqu'il dit à Job : 1 a Qui a renvoyé libre l'âne sau- » vage , et qui a délié ses liens ? Qui lui a donné une retraite » dans la solitude , et une demeure dans une terre propre à » sa nourriture? Il méprise le tumulte des villes, il n'entend » pas les cris du créancier, il ne cherche que les montagnes » propres à son pâturage, et il a parcouru toutes les prai-
1 Job. 32.
d ries. » Ce qui signifie : Qui a fait cela , si ce n'est moi l L'âne sauvage, que nous appelons âne des bois, c'est le moine, qui, débarrassé des liens du siècle le fuit, et qui, pour s'y soustraire , s'est renfermé dans la douce liberté de la solitude, loin du monde qu'il a quitté. Il babite alors une terre de pâturages, lorsque l'abstinence a desséché ses membres. [1 n'entend plus les cris du créancier, mais seulement sa voix, parce qu'il n'accorde rien de superflu et qu'il lui donne le strict nécessaire. Avons-nous, en effet, un créancier plus importun et plus persécutant, chaque jour, que notre ventre? Il ne faut jamais l'écouter, lorsqu'il demande des choses superflues ou trop délicates. Les montagnes couvertes de pâturages sont les vies et la doctrine des Saints Pères, dont la lecture et la méditation nous réparent. Il entend par les prairies l'Écriture sainte qui conduit à la vie céleste, et qui ne se fanera jamais.
Saint Jérôme nous exhorte principalement à la solitude , lorsqu'il écrit au moine Héliodore : l « Interprétez le mot » de moine , c'est votre nom. Que faites-vous donc dans le » monde, vous qui devez être seul? » Le même Père, en faisant la distinction de notre état avec celui des clercs , écrivait au prêtre Paul : 2 « Si vous voulez exercer les fonctions y> de prêtre ; si le ministère ou le fardeau de l'épiscopat vous » plaît, vivez dans les villes et dans les châteaux, et faites » votre salut en tâchant de sauver les autres. Si , ainsi que » vous le dites, vous désirez être moine, c'est à dire solitaire, » que faites-vous dans les villes où il n'y a pas une seule re- » traite particulière , mais des habitations nombreuses?»
Chaque établissement a ses princes ; et pour venir au nôtre, il faut que les évêques et les prêtres , à l'exemple des apôtres et des hommes apostoliques , s'efforcent de succéder à leurs vertus, puisqu'ils ont succédé à leurs dignités. Nos princes sont les
1 Epist. 1. — > Ibid. 13.
ABÊLARD ET HELOISE. 269
Paul, les Antoine , les Hilarion , les Macaire; et , pour suivre l'Écriture Sainte, nos véritables princes soutÉlie et Elisée ; nos chefs, les enfans des prophètes qui demeuraient dans la campagne et dans les solitudes , et qui s'étaient bâti des cellules au delà des bords du Jourdain. Parmi eux sont les enfans de Rechab, qui ne buvaient ni vin ni cidre , qui demeuraient sons des tentes, dont Dieu lui-même fait l'éloge par la bouche de Jérémie , 1 en leur promettant qu'il y aura toujours quelqu'un de leurs descendans au service du Seigneur.
Si nous voulons donc être au service du Seigneur, toujours prêts à recevoir ses ordres , élevons-nous des maisons dans la solitude , de peur que ia fréquentation des hommes ne trouble notre repos , ne nous conduise à la tentation , et ne nous détourne l'esprit de la sainteté de notre état. Pour nous engager à cette tranquillité solitaire, saint Arsenne , sous la conduite du Seigneur, a fourni lui seul un exemple frappant à tous ses successeurs ; car il est écrit : * « L'abbé Ar- » senne, étant encore dans le palais , pria le Seigneur de le » conduire dans le chemin du salut. Il entendit une voix qui » lui dit : « Arsenne , fuis les hommes et tu seras guéri. » Il » embrassa alors la vie monastique, et renouvela à Dieu la mê. » me prière. Il entendit de nouveau une voix qui lui dit : « Ar- » senne , fuis , tais-toi et repose-toi ; c'est là le moyen de ne » plus pécher. » Instruit de sa règle par ce précepte divin, non seulement il évita les hommes, mais encore il les éloigna de lui ; car son archevêque étant venu un jour avec un magistrat pour le visiter, et l'ayant prié de tenir quelque discours qui pût les édifier, il leur répondit : ce Si je vous dis quelque chose, » l'observerez-vous ? » Ils lui promirent de le faire fidèlement. Alors il leur dit : « Partout où vous entendrez Arsenne, n'ap- » prochez pas. » Le même archevêque, voulant le visiter une autre fois , envoya d'abord savoir s'il ouvrirait ; il lui fit cette
• Bierem. 15. — * Vit. Patr. pars. Iï, 1. 2, de Quiète.
270 ABÉLARD ET IIÉLOISE.
réponse : « Si vous venez , je vous ouvrirai ; et si je vous ou- » vre , j'ouvre à tout le monde , et dès ce moment j'aban- » donne cet endroit. » L'archevêque, ayant reçu cette réponse, dit: « Si je vais persécuter ce saint homme , je n'aurai plus » moyen d'aller le voir. » Ce même solitaire dit un jour à une dame romaine, que la réputation de sa sainteté avait amenée auprès de lui : « Comment avez-vous osé risquer un si grand » voyage? Ignorez-vous que vous êtes femme , et que vous ne » devez pas sortir? Lorsque vous serez de retour à Rome, » vous direz aux autres femmes que vous avez vu Arsenne, et » la mer sera couverte de femmes qui viendront le voir. » Elle lui répondit : « Si le Seigneur veut que je retourne à » Rome, je ne permettrai à qui que ce soit de venir; mais » priez pour moi , et souvenez-vous toujours de moi. » Alors il lui dit : « Je prie le Seigneur qu'il efface votre souvenir de » mon cœur. » Elle sortit, troublée de cette réponse. L'abbé Marc lui ayant demandé pourquoi il fuyait les hommes : « Le » Seigneur sait, dit-il, que je les aime, mais je ne saurais » être également avec lui et avec eux. l »
Les Saints Pères ont eu tant d'horreur pour la société et la connaissance des hommes, que quelques uns, pour s'en éloigner absolument, se sont fait passer pour insensés; d'autres, ce qui paraît bien plus surprenant , ont affiché l'hérésie. Il n'y a qu'à lire , parmi les Vies des Pères , 2 celle de l'abbé Simon ; on verra comment il se disposa à recevoir le magistrat Je sa province, qui venait le visiter : il se couvrit d'un sac, et prenant du pain et du fromage dans sa main , il s'assit sur le seuil de sa maison , et se mit à manger. On trouvera 3 qu'un anachorète, informé que certaines personnes venaient vers lui avec des lampes , se dépouilla de tous ses vêtemens et les jeta dans le fleuve , où il commença à les laver. Celui qui le
* Fit, Pair. pars. IV, 1. de .Etern, et pars. II, de Charit.— ■ Pars. II, lib. de Ostent. — * Pars. IV, contr. vanam gloriam.
servait , honteux de ce qu'il voyait , congédia ceux qui étaient venus visiter son maître , en leur disant : « Retournez , parce » que notre vieillard a perdu le sens commun. » Il vint ensuite lui demander : « Mon père, pourquoi avez-vous tenu » cette conduite? Tous ceux qui vous ont vu ont dit: « Le » vieillard est possédé du Démon. » Il lui répondit : « \oi!à ce » que je désirais d'entendre. »
On lira encore que l'abbé Moyse, ' pour s'éloigner absolument d'un magistrat de sa province, se retira dans un marais; et que ce magistrat s'étant présenté un jour avec ceux qui l'accompagnaient, en lui demandant: « Vieillard, dites- » nous où est la cellule de l'abbé Moyse? » il leur répondit : « Pourquoi cherchez-vous cet homme ? c'est un fou et un hé- » rétique. » On apprendra que l'abbé Pasteur ne permit pas même au juge de sa province de le voir , pour délivrer de prison le fils de sa sœur qui l'en suppliait. C'est ainsi que tandis que les grands du siècle demandent la présence des Saints avec V ardeur la plus respectueuse , ceux-ci , par mépris pour euxmêmes , tâchent de s'en éloigner entièrement.
Mais pour vous faire connaître également la vertu de votre sexe , qui pourrait suffire à donner des éloges à cette vierge qui, pour ne pas se détourner de la contemplation céleste, refusa la visite de saint Martin? Saint Jérôme en fait mention dans la lettre 2 qu'il écrit au moine Oceanus : « Dans la Vie » de saint Martin , dit-il , écrite par Sulpice , nous lisons que » ce saint désirant saluer, en passant, une vierge d'une con- » duite et d'une chasteté éminentes, elle ne le voulut pas, mais » elle lui envoya un petit présent, et regardant par la fenêtre » » elle dit au saint homme : « Mon père , priez là où vous êtes, » parce que je n'ai jamais reçu la visite d'aucun homme. » A » ces paroles, saint Martin rendit grâces à Dieu de ce que cette » vierge, douée de telles mœurs, avait conservé sa volonté
* Ibid. — ' Epist.Sl.
272 ABÉLARD ET HÊiOISE.
» sans tache ; il la bénit et se retira plein de joie. » Cette sainte , en effet, dédaignant ou craignant de quitter le lit de la contemplation , était prête à répondre à l'ami qui frapperait à sa porte ; « J'ai lavé mes pieds ; comment les souillerai-je? i » Si les évêques ou les prélats de notre temps eussent essuyé un pareil refus de la part d'Arsenne et de cette vierge , ne se seraient-ils pas crus insultés ? Que la conduite de ces deux solitaires fasse rougir les moines qui, actuellement, dans la retraite, se réjouissent des visites fréquentes des évêques; qui bâtissent des maisons pour les habiter en commun avec eux et les y recevoir; qui dans la solitude qu'ils ont cherchée créent une cité, en n'évitant pas seulement, mais même en recherchant les grands du siècle , toujours accompagnés d'une foule de courtisans, et qui enfin, sous prétexte d'hospitalité , multiplient leurs maisons.
C'est assurément par une ruse du Démon , notre premier ennemi , que presque tous les anciens monastères, qui avaient d'abord été bâtis dans la solitude pour fuir la compagnie des hommes, ont été ensuite, par un certain refroidissement de religion , transportés au milieu de la société , et qu'en Rattachant des domestiques des deux sexes, on a construit des villes dans les retraites monastiques ; c'est ainsi qu'elles sont revenues dans le siècle ou , pour mieux dire , qu'elles ont attiré le siècle à elles. En se livrant aux plus grandes misères et à la plus grande servitude , en se liant aux puissances spirituelles et temporelles, tandis qu'ils désirent mener une vie oisive et vivre du bien des autres, les moines actuels ont perdu le [eur, c'est à dire, qu'ils ont en même temps perdu et le nom et la vie des solitaires. Souvent ils sont agités de tant d'affaires , que, pendant qu'ils tâchent de veiller à la sûreté et aux biens de ceux qui dépendent d'eux, ils négligent leurs propres biens, et souvent leurs monastères sont embrasés par l'incendie des
iCant. 5.
maisons voisines , sans que ce châtiment du ciel puisse mettre un frein à leur ambition.
Ceux qui , ne pouvant supporter la vie et l'assujettissement d'aucun monastère, se répandent, au nombre de deux ou trois, et souvent seuls, dans les bourgs, les châteaux ou les villes, pour y vivre sans aucune règle, sont d'autant plus coupables, qu'ils s'écartent davantage de leur institut. Par un étrange abus des mots et des choses, ils nomment obédiences les lieux qu'ils habitent, là où l'on n'observe aucune Règle, où Ton ne sait obéir qu'au ventre et à la chair. Au milieu de leurs proches ou de leurs amis , ils font ce qu'ils veulent d'autant plus librement , qu'ils ont moins à craindre de leurs complices. Il est certain que ce qui ne serait chez les autres nommes qu'une faute vénielle , devient dans ces apostats un excès très criminel. Évitez non seulement une conduite sem- Dlable, mais encore le tableau qu'on pourrait vous en faire.
La solitude convient d'autant plus à la faiblesse de votre sexe, qu'on y est moins exposé aux ravages des hostilités charnelles et que nos sens nous y portent moins. C'est ce qui fait dire à saint Antoine : * « Celui qui reste dans le repos de » la solitude est délivré de trois combats : de l'ouïe , de la » parole et de la vue ; il n'en aura qu'un à soutenir, ce sera » celui du cœur. »
Le grand saint Jérôme, docteur de l'Église, considérant combien la solitude produisait encore d'autres avantages , exhortait fortement le moine Héliodore à l'embrasser : 2 « 0 soli- » tude , s'écriait-il , qui se réjouit de la familiarité de Dieu ! » Que faites-vous dans le monde , mon frère , vous qui êtes » au dessus de lui? »
Actuellement après avoir traité des lieux où il convient de bâtir les monastères, montrons quelle doit être leur position. En bâtissant un monastère , ainsi que saint Benoît la sa-
ViL Pair, pars. II. lib. de Qùiete. — 'Epist. 1.
gement prévu, * il faut, s'il est possible , que dans l'enceinte de la maison soit renfermé tout ce qui est absolument nécessaire à son usage , c'est à dire , le jardin , l'eau , le moulin , la bluterie avec le four, et les endroits où les sœurs sont obligées de travailler journellement, afin de leur éviter l'occasion de sortir du couvent.
Ainsi que dans les camps des armées de la terre , de'même dans les camps des armées du Seigneur, c'est à dire dans les congrégations monastiques, il faut établir des chefs pour commander aux autres. Dans une place de guerre, un seul général, dont la volonté règle toutes choses, commande à tous; mais en raison de la multitude de son armée ou de la multiplicité de ses devoirs, il partage les charges avec des officiers choisis, sur lesquels il se réserve l'autorité suprême , afin qu'ils veillent aux troupes et aux devoirs de chaque soldat. Dans les monastères, le même ordre est nécessaire : une seule supérieure doit présider à tout; les autres doivent tout faire à sa considéralion et suivant sa volonté, sans lui résister dans la moindre chose ni murmurer de ce qu'elle ordonne ; car aucune congregration ou même aucune famille, quelque peu nombreuse quelle soit, ne peut se soutenir que par l'accord qui y règne et par le choix d'un seul chef qui la gouverne. C'est de là que l'arche qui représentait la figure de l'Église, quoiqu'elle eût plusieurs coudées tant en long qu'en large, finissait cependant par une seule. Et il est écrit dans les Proverbes : 2 « Les prin- » cesses ont multiplié à cause des péchés de la terre. » Ainsi, après la mort d'Alexandre , le nombre des rois s'étant multiplié , les maux se sont multipliés de même. 3 Rome , abandonnée à plusieurs maîtres , ne put conserver la paix; ce qui a fait dire au poète Lucain : *
« Rome , tu fus la cause de tes maux en te soumettant à » trois maîtres. Toujours un royaume partagé a fini malheu- » reusement. »
1 Ecg. S. Benetl. c. 06. — s Prov. 28. — Maclu l. — 'Phars. 1. II.
Et ensuite :
« Tant que le monde existera , que les élémens seront dans » l'équilibre et que les Titans continueront leurs travaux ; tant » que la nuit succédera au jour avec les mêmes signes, il n'v » aura jamais de bonne foi parmi les rois alliés, et tout homme » puissant sera jaloux de son rival. »
Tels étaient assurément ces disciples que le saint abbé Fronton, dont la vertu lui avait mérité tant de grâces vis à vis de Dieu et tant de respect de la part des hommes, était parvenu à réunir jusqu'au nombre de soixante-dix religieux dans la ville où il était né ; il abandonna son monastère et ce qu'il possédait dans la ville, et les entraîna avec lui, nus et manquant de tout, dans le désert. Mais semblables au peuple dTsraël, reprochant à Moïse de l'avoir tiré d'Egypte où régnait une abondance universelle, pour le mener dans la solitude, ils disaient en murmurant : « N'est-ce que dans le désert et non dans les
villes, que règne la chasteté? Pourquoi ne revenons-nous » pas dans la cité, de laquelle nous sommes sortis depuis un » temps? N'est-ce que dans le désert que Dieu exaucera nos » prières? Qui peut vivre de la nourriture des anges? Qui peut » se réjouir d'avoir pour société les bêtes féroces? Qu'est-il be- » soin que nous restions ici ? Pourquoi ne pas retourner bénir » le Seigneur dans l'endroit où nous avons pris naissance ? » L'apôtre saint Jacques a donc raison de dire : « Mes frères , » gardez-vous de vous donner plusieurs maîtres ; sachez que » c'est prendre un plus grand jugement. »
Saint Jérôme dit, dans une de ses lettres i au moine Rustic, sur la conduite de la vie : a Aucun art ne s'apprend sans » maître ; les animaux et les bêtes féroces suivent le chef du » troupeau ; les abeilles suivent toutes une d'elles qui les » précède ; les grues suivent en bon ordre une d'elles qui » les conduit. Il n'y a qu'un seul empereur, un seuî juge pour
4 Epist. 6.
» chaque province. Rome, du moment même de sa fondation, » ne put avoir deux rois dans les deux frères , et elle fut fon- » dée par un parricide. Esaû et Jacob se battirent dans le ven- » tre de Rébecca. Chaque évêque, chaque archiprêtre, cha- » que archidiacre, tous les ordres ecclésiastiques en général , » reconnaissent leurs supérieurs. Il n'y a qu'un seul pilote sur o un vaisseau , un seul maître dans une maison. Dans une » armée , quelque nombreuse qu'elle soit , on n'attend le si- » gnal que d'un seul. Tous ces exemples ne tendent qu'à vous » montrer que vous ne devez pas vous conduire à votre vo- » lonté, mais que , d'accord avec les autres moines, vous de- » vez vivre sous la discipline d'un seul Père dans votre monas- » tère. »
Or donc , pour pouvoir conserver la paix en toute chose , il convient qu'il y ait une seule supérieure, à laquelle toutes les sœurs obéiront absolument. Elle établira sous son autorité, et comme elle le décidera , d'autres personnes pour l'aider dans ses fonctions : elle leur assignera leur devoir et les conservera dans leurs places tant qu'elle jugera à propos; ce seront autant de chefs ou de consuls dans l'armée du Seigneur : le reste sera comme des soldats ou des fantassins, qui combattront plus délibérément le Démon et ses satellites , quand ils compteront sur la sollicitude prévoyante de leurs chefs. Je crois que sept chefs sont nécessaires et suffisent pour le besoin général du couvent , savoir : la portière , la celîerière , la robière, l'infirmière, une chantre, une sacristine, enfin une diaconesse, qu'on nomme actuellement abbesse. Dans ce camp donc, qui renferme, pour ainsi dire, une milice divine, ainsi qu'il est écrit : « La vie de l'homme sur terre est une milice ; » et ailleurs : a Elle est terrible comme une armée rangée en ba- » taille , » la diaconesse représentera ce général à qui tout le monde doit obéir : elle aura sous elle , ainsi que nous l'avons dit , six officières qui auront le rang de chefs ou de consuls ; toutes les autres religieuses , que nous appelons cïoîtrières ,
ainsi que des soldais , s'acquitteront promplement du service divin. Les sœurs converses, qui, en renonçant au monde, ont voué obéissance aux religieuses, sous un habit de religion diffèrent de celui de l'Ordre, occuperont, ainsi que les fantassins , des emplois inférieurs.
Maintenant il me reste, avec l'aide du Seigneur, à régler chaque grade de cette milice , afin qu'elle soit véritablement contre les attaques du démon « une armée rangée en ba- » taille. » En commençant par le chef lui-même, que nous appelons diaconesse, examinons premièrement les qualités qu'elle doit avoir, puisque c'est elle qui doit disposer tout. L'apôtre saint Paul , ainsi que je l'ai dit dans ma lettre précédente , écrivant à Timothée, 1 définit en ces termes la sainteté éminente et éprouvée qu'elle doit avoir : « Qu'on choisisse une » veuve qui ait au moins soixante ans, qui n'ait eu qu'un » m-ari, qui ait mené une conduite irréprochable et donné une » bonne éducation à ses enfans , qui ait exercé l'hospitalité , » qui ait lavé les pieds des saints et secouru les affligés, enfin » qui ait toujours fait de bonnes œuvres; mais ne choisissez » pas de jeunes veuves. » En parlant de la vie des diacres, il avait encore dit au sujet des diaconesses : « Que les femmes » soient de même, chastes, point médisantes , sobres, fidèles » en tout. » Nous avons assez discuté, dans notre lettre précédente, les raisons qui ont fait exiger toutes ces qualités des diaconesses ; nous avons dit pourquoi l'Apôtre veut qu'elles n'aient eu qu'un seul mari et qu'elles soient d'un âge avancé. Nous ne sommes donc pas peu surpris de voir que l'Église ait pu admettre une coutume aussi dangereuse que celle de choisir plutôt des filles que des veuves pour occuper cette place , en sorte que souvent les plus jeunes commandent aux plus âgées , lorsque TEcclésiaste dit : 2 « Malheur à toi , terre, dont le roi » est enfant; » et que nous sommes tous du sentiment de
* Ep. ad. Timot. 1, 5. — * EccU 10.
278 ABÉLARD ET HÉLOïSE.
Job : * « La sagesse est dans les vieillards, et la prudence ne » s'acquiert qu'avec le temps. » Car il est écrit dans les Proverbes : 2 « La vieillesse est une couronne d'honneur qui » se trouvera dans les voies de la justice. » Et dans l'Eccîésiaste: 3 « Qu'il est beau à la vieillesse de bien juger, et à la » jeunesse de prendre conseil des vieillards ! Que la sagesse » sied bien aux personnes avancées en-âge ! Combien est glo- » rieuse cette expérience qui est la couronne des vieillards ! » Leur science et leur gloire, c'est la crainte de Dieu. » Ensuite : « Parlez, vous qui êtes les plus âgés, cela vous convient. » Jeune homme , ne parlez qu'avec peine dans votre propre » cause , lorsque cela sera nécessaire. Si on vous interroge » deux fois, répondez en peu de mots; paraissez ignorant » dans beaucoup de choses ; écoutez en silence , et instruisez- » vous; n'ayez point de présomption au milieu des grands, et » ne parlez pas beaucoup là où sont des vieillards. »
C'est de là que les prêtres qui gouvernent le peuple dans l'Église, sont appelés Anciens, afin qu'on sache par leur nom même ce qu'ils doivent être . Et ceux qui ont écrit les Vies des Saints, appelaient Anciens ceux que nous nommons actuellement Abbés.
Il faut donc , dans- l'élection et la consécration d'une diaconesse, avoir égard au conseil de l'Apôtre, c'est à dire la choisir telle, que sa vie et sa science puissent servir d'exemple , que son âge garantisse la maturité de ses mœurs , et que celle qui , en obéissant , aura mérité de commander, ait plutôt appris la Règle par les actions que par les paroles, afin qu'elle la connaisse plus sûrement.
Si elle n'est point lettrée , qu'elle sache bien qu'elle ne préside pas à des écoles philosophiques ni à des disputes dialectiques , mais qu'elle doit seulement se conformer à la Règle et pratiquer de bonnes œuvres, ainsi qu'il est écrit de Jésus-
1 Job. 12. — » Prov, 16. — • Eccles. 25 et 32.
ABÉLARD ET BÉLOISE. 279
Christ : « Il commença à faire et à enseigner; » c'est â dire, faire d'abord , et ensuite enseigner ; car la science de l'œuvre est meilleure et plus parfaite que celle du discours ; les faits instruisent mieux que les paroles. Observons avec attention ce Que dit l'abbé ïpice : « Le vrai sage est celui qui enseigne aux » autres par ses actions , et non celui qui leur enseigne par » ses paroles ; » ce qui apporte principalement de la consolalion et gagne absolument la confiance.
Remarquons cet argument avec lequel saint Antoine * confondit ces philosophes grands parleurs qui se moquaient des leçons d'un homme sans étude et sans littérature : « Ré- » pondez-moi, leur dit-il : qui mérite la préférence, du bon » sens ou des lettres ? Le bon sens vient-il de celles-ci, ou vien- » nent-elles au contraire du bon sens ? » Sur l'assurance qu'ils lui donnèrent que le bon sens était l'auteur et l'inventeur des lettres, il leur répondit: « Celui dont le bon sens est sain, » ne recherche pas les lettres. » Écoutons encore l'Apôtre, * et que ses paroles nous fortifient dans le Seigneur : « Dieu n'a- » t-il pas rendu insensée la sagesse du monde ? » Et ailleurs : « Dieu a choisi les moins sages dans le monde pour confondre » les sages ; il a choisi les plus faibles pour confondre les plus » forts ; il a choisi les plus vils et les plus méprisables , et ce » qui n'était rien , pour détruire tout ce qui se croit quelque » chose, afin qu'aucun homme ne puisse se glorifier en sa pré- » sence. » En effet, le royaume de Dieu , ainsi qu'il le dit ensuite , n'est pas dans les paroles , mais dans la vertu.
Si la diaconesse , pour s'éclaircir davantage sur quelques points de son ministère, pense devoir consulter l'Écriture, qu'elle ne rougisse pas d'avoir recours aux gens lettrés et de s'instruire, et qu'elle ne méprise pas les leçons que leur science lui donnera; qu'elle les reçoive, au contraire , avec un pieux empressement, puisque le prince des Apôtres lui-
1 S. Ath. in vit. S. Ant. — * Saint Paul. Ep. ad Cor. 1, 1 et A.
même reçut avec humilité la réprimande publique que lui fit l'apôtre saint Paul : 1 car, comme l'a fort bien remarqué saint Benoît,2 souvent Dieu révèle au plus jeune les meilleurs moyens. Mais , pou r mieux suivre les vues du Seigneur, desquelles l'Apôtre nous a parlé plus haut, que ce ne soit jamais qu'à la dernière extrémité, et par des raisons bien fortes, que le choix d'une supérieure tombe sur des femmes de qualité. Confiantes dans leur naissance , elles s'en glorifient, et deviennent présomptueuses et orgueilleuses : leur élection sera plus pernicieuse encore pour le monastère , si elles sont pauvres ; c'est alors qu'il faut craindre que le voisinage de leur famille ne les rende plus présomptueuses encore , que les visites fréquentes de leurs parens ne soient onéreuses ou importunes au monastère , et qu'ainsi , portant atteinte à leurs vœux à cauSfc de leur parenté , elles ne tombent dans le mépris vis à vis des autres , suivant cette vérité : « Un prophète ne jouit pas de tous les » honneurs dans son pays. »
Saint Jérôme l'avait bien prévu , puisque dans sa lettre à Héliodore , après avoir dénombré tous les inconvénient attachés à la vie des moines qui restent dans leur pays, il ajoute : « De ce calcul il résulte donc qu'un moine ne saurait être par- » fait dans son pays , et c'est être criminel que de ne pas » vouloir être parfait. » Quel scandale ne serait-ce pas de voir celle qui préside aux devoirs de la religion , être la plus tiède à les remplir? En effet, il suffît à chaque religieuse de prouver différentes vertus; tandis qu'il faut qu'une supérieure annonce un degré de vertu éminent , et prêche par son exemple tout ce qu'elle enseigne par ses paroles, de peur que ses mœurs n'étant pas d'accord avec ses leçons, ses actions ne détruisent ses paroles , et qu'elle ne se prive par là du droit de reprendre les autres; car elle rougirait d'autant plus de corriger autrui , qu'elle aurait commis les mêmes fautes.
lEp. ad Gai. 1. — » Reg. S. Bened. c. de adhib. ad consil. frat
ABÊLARD ET HÉLOISE. 281
Le saint roi David , dans l'appréhension d'une chute semblable , adressait cette prière au Seigneur : « N'ôtez jamais » la vérité de ma bouche; » car il regardait cette privation comme la plus grande punition de Dieu , ainsi qu'il le rapporte ailleurs : * « Dieu a dit au pécheur : Pourquoi racontes- » tu ma justice, et pourquoi ta bouche publie-l-elle mon al- » liance , toi qui hais mes préceptes et qui rejettes mes pa- » rôles loin de toi? » L'Apôtre , 2 craignant d'encourir un pareil reproche, disait : « Je châtie mon corps et je le réduis » en servitude, de peur d'être réprouvé moi-même après avoir » enseigné aux autres. » En effet, on méprise bientôt les exhortations et les instructions de celui dont on méprise la conduite ; et si quelqu'un est attaqué du même mal qu'il doit guérir dans les autres, ce sera avec raison que le malade lui dira: « Médecin , guéris-toi toi-même. 3 »
Que ceux donc qui ont quelque supériorité dans l'Église, fassent bien attention à l'immense ruine que cause leur chute, puisqu'ils précipitent en même temps dans l'abîme quiconque se trouve au dessous d'eux : « Celui, dit Jésus-Christ, » qui violera le moindre de ces commandemens , et qui en- » seignera de même aux hommes , sera exclus du royaume » des cieux. 4 » Celui-là viole, en effet, un commandement, qui agit contre ses préceptes ; et corrompant ainsi ses disciples par son exemple , il devient un docteur dans une chaire pestilentielle. Si celui qui se conduit de la sorte doit être exclus du royaume de Dieu , c'est à dire du ministère ecclésiastique , ne doit-on pas regarder comme un supérieur indigne, celui à la négligence duquel Dieu demandera compte non seulement de son âme , mais encore de toutes celles qu'il aura eues à gouverner? C'est à de semblables supérieurs que le Saint-Esprit adresse cette menace : 5 « Le Seigneur vous a
1 Psal. 49. — s Saint Paul. Ep. ad Cor. 1,9. — * Evang. S. Luc. (u — 'Evang. S. Matth. 5. — s Sap. 6.
o donné toute puissance , et votre vertu vient du Très-Haut, o qui examinera vos œuvres et sondera vos cœurs, parce » qu'étant les ministres de son royaume , vous avez jugé . injustement , et que vous n'avez pas observé la loi de la
justice. C'est pourquoi il paraîtra devant vous avec toute sa :> rigueur, parce qu'il jugera très sévèrement les supérieurs ; ïi ce n'est qu'aux petits qu'il accordera sa miséricorde. Les » puissans de ce monde éprouveront des supplices propor- » tionnés à leur grandeur, et les tournions les plus terribles » menacent les plus forts. »
11 suffit à chacun de veiller à la conduite et au salut de son âme ; mais un supérieur trouve la mort même dans les péchés d'aulrui : car nos dettes augmentent en raison des dons que nous avons reçus, et on demandera plus à celui à qui l'on aura donné davantage. Afin d'éviter un semblable péril, lisons l'avertissement que nous donnent les Proverbes : * a Mon fds, » si vous avez répondu pour votre ami , vous avez engagé votre » wvA'm à un étranger ; vous avez été mis dans le filet par vos » propres paroles , et vous avez été pris par vos propres dis— » cours. Faites donc ce que je vous dis, mon fils , et délivrez- » vous vous-même , parce que vous êtes tombé dans la main » de votre prochain. Courez de tous côtés , hâtez-vous , ré- » veillez votre ami ; ne permettez pas à vos yeux de s'aban- » donner au sommeil, et à vos paupières de s'assoupir. » Nous nous rendons certainement cautions de celui que notre charité nous a fait recevoir dans nos monastères. Nous lui avons promis tous les soins de notre vigilance, en même temps qu'il nous a promis toute son obéissance : nous engageons ainsi notre main pour lui , lorsque toute notre sollicitude se tourne vers le salut de son âme ; et nous tombons alors dans ses mains , parce que , si nous cessons de veiller à lui , nous sentons qu'il devient le meurtrier de notre âme. C'est contre
1 Prov. 6.
ABÊLARD ET IIÉLOISE. 283
un pareil danger qu'on nous conseille « de courir, de nous hâ- » ter. » Il faut donc , à l'exemple d'un général prévoyant et infatigable, veiller et faire la ronde dans le camp, de peur que, par la négligence de quelqu'un , l'accès n'en soit ouvert à Celui qui, semblable au lion, rôde sans cesse cberchant qui il dévorera. Il faut qu'un supérieur connaisse le premier les maux de sa maison , afin qu'il puisse y remédier avant que autres en soient instruits et ne se trouvent entraînés par l'exemple. Qu'il prenne garde de mériter le reproche que saint Jérôme fait aux paresseux et aux négligens : « Nous avons » coutume d'être toujours les derniers instruits de ce qui se » passe dans notre maison , et nous ignorons encore les dé- » fauts de nos femmes et de nos enfans, tandis que les voisins » les chantent. » Qu'un supérieur sache donc qu'il doit égalent veiller et sur l'âme et sur le corps.
La garde des corps lui est recommandée par ces paroles de l'Ecclésiaste : « Vous avez des fdles ; conservez leur corps , » et ne leur montrez pas un visage trop gai. » Et ailleurs : « La fille du père est cachée ; sa vigilance et sa tendresse lui » ôtent le sommeil, car il craint que sa fille ne soit désho- » norée pendant qu'il dort.» En effet, nous rendons nos corps impurs, non seulement par le péché d'action, mais même par tout ce que nous commettons d'indécent, tant par Sa langue que par telle autre partie dont nous abusons pour satisfaire notre vanité , ainsi qu'il est écrit : « La mort entre » par nos fenêtres; » c'est à dire, le péché gagne notre âme par les cinq sens. Est-il mort plus terrible, une garde plus périlleuse que celle de l'âme? « Ne craignez pas, dit » Jésus-Christ , ceux qui tuent le corps et qui n'ont aucun » pouvoir sur l'âme. * » D'après ce conseil , qui ne craindra plutôt la mort du corps que celle de l'âme? Qui ne craindra pas plus le glaive que le mensonge? Il est cependant écrit : *
» Evang. S. Matth. 10. — * Sap. 1.
284 ABÉLARl) ET HÉLOISE.
a La bouche qui ment tue l'âme. » Que peut-on faire périr aussi facilement que l'âme? une flèche peut-elle être fabriquée aussi vite qu'un péché? qui peut seulement se garantir de sa pensée ? qui peut suffire à éviter le péché , bien loin de se charger encore de veiller aux autres? quel pasteur mortel peut préserver des brebis spirituelles contre des loups spirituels , et des brebis invisibles contre des ennemis invisibles eux-mêmes? qui ne craindra pas un ravisseur lequel ne cesse de rôder, qu'on ne peut chasser d'aucun retranchement, qu'aucune épée ne saurait atteindre , qui sans cesse nous tend des embûches, et qui s'attache surtout à persécuter les religieux, suivant ces paroles d'Habacuc : i « Ses viandes sont choisies? » L'apôtre saint Pierre2 nous exhorte à nous en garder : « Votre » ennemi c'est le Démon , qui , comme un lion rugissant , » rôde sans cesse cherchant qui il dévorera. » Le Seigneur lui-même a appris au saint homme Job 3 quelle est la fureur de cet ennemi contre nous : « Il engloutit un fleuve, sans être » étonné ; il espère que le Jourdain passera par son gosier. » Qui craindrait-il d'attaquer , lui qui n'a pas balancé de tenter le Seigneur lui-même , qui a perdu nos premiers pères au moment de leur naissance , et qui a enlevé de la compagnie des Apôtres celui même que Jésus-Christ s'était choisi ? Quel lieu et quels cloîtres peuvent nous mettre en sûreté coulre lui? qui peut échapper à ses embûches et résister à sa force ? C'est lui qui d'un seul coup a sappé les quatre coins de la maison du saint homme Job, et qui dans ses ruines a écrasé et anéanti ses enfans innocens. Que pourra donc contre lui un sexe plus faible? Qui doit plus craindre ses séductions, que les femmes? car c'est la femme qu'il a séduite la première, et, par elle, il a séduit l'homme et réduit en esclavage toute leur postérité. L'avidité d'un plus grand bien a privé la femme d'une possession qui paraissait moindre. C'est par cette même ruse qu'i
» Hab. I. — * S. Pet. h 5. — • Job. AO.
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captivera plus aisément une femme , en lui donnant l'idée de commander plutôt que d'être utile, et qu'il lui suggérera des vues de gloire et d'ambition; mais la fin prouvera quelles fu rent ses secrètes intentions. Si une supérieure vit plus délicatement que les autres religieuses, ou si elle se permet quelque chose de plus que le nécessaire, il est certain qu'elle l'avait désiré avant de l'avoir: si elle recherche des ornemens plus précieux qu'auparavant , elle est assurément enflée d'une vaine gloire ; enfin on verra, dans la suite, ce qu'elle était d'abord, et sa nouvelle dignité apprendra si la vertu qu'elle étalait naguère n'était qu'une feinte.
Loin de demander cette dignité , qu'elle soit plutôt forcée de l'accepter, suivant ces paroles de Jésus-Christ : * « Tous ceux » qui y viennent, sont autant de voleurs et de larrons. » — « Ils sont venus, dit saint Jérôme , parce qu'ils ne sont pas » envoyés. » Il vaut mieux être attirés par les honneurs , que d'attirer à soi les honneurs. c< Car personne , dit l'Apôtre , 2 » ne doit s'attribuer cet honneur; il n'y a que celui qui estap- » pelé par Dieu , comme Aaron. » Si une supérieure est élue, qu'elle gémisse et qu'elle se regarde comme dévouée à la mort ; si au contraire elle est repoussée , qu'elle se regarde comme délivrée de la mort.
Nous rougissons d'entendre dire que nous valons mieux que les autres. Or, lorsque, par notre élection, les paroles se changent en fait, nous avons perdu toute pudeur; car qui ne sail pas qu'il faut préférer les meilleurs aux autres? Saint Gréégoire dit, à ce sujet, dans sen vingt-quatrième livre des Morales : 3 « Il ne faut se charger de la conduite des hommes » que lorsqu'on sait les reprendre par de bons avis. Il ne » convient pas que celui qui est choisi pour corriger les » fautes des autres , en commette de semblables. »
Si par hasard , dans le choix qu'on a fait de nous, nous re-
» Evang. S. Joh. 10. — * Saint Paul. Ep. ad Heb. 5. — • C 15.
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poussons par de vaines paroles la dignité qu'on nous offre, quoique nous en soyions flattés, nous ne l'acceptons cependant que contre nous-mêmes, pour que nous en paraissions plus justes et plus dignes. 0 combien en avons-nous vu qui, le jour de leur élection , s'affligeaient en apparence , mais qui se réjouissaient dans le cœur, en s'accusant de leur indignité, afin de se concilier davantage la faveur et l'estime des hommes , suivant ce qui est écrit : * « Le juste est le premier accusateur » de lui-même ! » et qui depuis ont tâché , par les brigues et l'importunité, de défendre leur prélature, quand l'occasion se présentait de la quitter, après avoir témoigné, par des larmes feintes et en s'accusant avec raison eux-mêmes, qu'ils n'acceptaient cet emploi qu'à regret! Combien avonsnous vu de chanoines dans l'Église résister à leur évêque lorsqu'il les forçait à accepter les ordres sacrés , en lui opposant leur indignité pour un pareil ministère, et ne vouloir pas absolument se rendre ; qui, choisis dans la suite, quoique clercs, pour montera l'épiscopat, n'ont fait qu'une légère résistance! qui refusaient hier le diaconat pour sauver leur âme, et qui, purifiés, pour ainsi dire, par une seule nuit, n'ont pas redouté la chute dans un rang plus élevé.
C'est de tels hommes qu'il est écrit dans les Proverbes : % « L'homme insensé bat des mains , lorsqu'il a répondu pour » son ami. » Car le malheureux rit alors de ce qui devrait lui causer de la douleur, puisque, se chargeant de la conduite des autres, il se trouve assujetti par état à veiller sur ses inférieurs, desquels il doit se faire aimer plutôt que craindre.
Pour obvier à un tel abus autant qu'il sera en nous, l'abbesse ne vivra pas plus délicatement ni plus sensuellement que les autres religieuses : elle n'aura point d'endroits particuliers pour manger ou pour dormir; mais elle fera toute chose, en présence du troupeau qui lui a été confié, afin qu'elle
•/toi;. 2 8. — llbid. 17.
pourvoie d'autant plus à ses besoins , que jamais elle ne le perdra de vue. Nous savons bien que saint Benoît, par charité envers les pèlerins et les hôtes , avait établi une table séparée pour eux et l'abbé. Quoique cet établissement ait été fondé sur un motif de piété, cependant il a été changé ensuite pour la plus grande convenance des monastères , afin que l'abbé ne sortît point du couvent, et on lui substitua un économe fidèle pour veiller aux besoins des étrangers.
C'est surtout dans les repas qu'il est aisé de pécher, et c'est alors qu'il faut veiller davantage à l'observation de la Règle. Certains abbés, sous prétexte de bien traiter leurs hôtes, ne pensent qu'à se bien traiter eux-mêmes : de là les soupçons que donne leur absence et les murmures qu'elle occasionne. Moins la vie d'un supérieur est connue et moins son autorité est sensible. Ensuite la pauvreté devient supportable à tous, quand on la partage également avec ses supérieurs, ainsi que nous l'avons appris de Caton : « S'élant trouvé un jour au milieu » d'une foule de peuple qui mourait de soif, on lui apporta » une petite quantité d'eau; mais il la refusa et la renversa, x> et tout le monde fut satisfait. »
Puisque la sobriété est absolument nécessaire aux supérieurs , ils doivent vivre avec d'autant plus de retenue qu'ils sont obligés de veiller aux besoins des autres. Pour qu'ils ne s'enorgueillissent point du don que Dieu leur a confié , c'est à dire de leur prélature , et qu'ils n'insultent à leurs inférieurs , ils doivent se rappeler qu'il est écrit : 1 « Ne soyez pas » comme un lion dans votre maison , renversant tous les do- » mestiques et opprimant ceux qui vous sont soumis; car » Dieu et les hommes ont également l'orgueil en horreur. Le » Seigneur a détruit les sièges des superbes et il a mis à leur » place des gens plus doux : ils vous ont choisi pour supé- » rieur; ne vous en élevez point, soyez parmi eux comme un
1 Ec des, k
» d'entre eux. » L'apôtre Timolhée, en donnant des leçons dfc conduite vis à vis des inférieurs , dit : « Ne maltraitez jamais » un homme plus âgé ; mais priez-le comme votre père ; les » jeunes , comme vos frères ; les vieilles femmes , comme vos » mères , et les jeunes , comme vos sœurs. »
« Ce n1est pas vous qui m'avez choisi , dit le Seigneur, mais » c'est moi qui vous ai choisis. » Tous les autres supérieurs sont élus par les inférieurs ; ce sont eux qui les établissent et les constituent, parce qu'ils ne sont pas élevés au rang de maîtres , mais de ministres. Le Seigneur est le seul qui ait le droit de se choisir des serviteurs parmi ses sujets; cependant il s'est montré plus ministre que maître et il a confondu par son exemple ses disciples , qui aspiraient déjà au premier rang, en leur disant : « Les rois des nations dominent sur elles , et ceux » qui ont le pouvoir sur eux sont appelés bienfaisans ; mais il » n'en doit pas être de même de vous. » C'est donc imiter les rois de la terre, que de désirer la supériorité sur des inférieurs plutôt que le ministère , de vouloir se faire plutôt craindre qu'aimer, et, tout enorgueilli de son élévation, de chercher à prendre la première place dans les repas , le premier rang dans les synagogues, à être salué dans les places publiques, à être appelé maître par les hommes. Pour que personne ne se glorifie de Thonneur de sa place ni du nom qu'on lui accorde, et pour conserver chacun dans l'humilité, le Seigneur leur dit encore : « Quant à vous , ne vous faites pas appeler maîtres et ne vous » laissez pas nommer pères sur terre. » Enfin, pour ôter la moindre envie de chercher la gloire, il ajoute: a Car celui » qui s'élèvera sera abaissé. »
Il faut pourvoir aussi à ce que le troupeau ne souffre de l'absence du pasteur, et que la Règle ne s'engourdisse sous des supérieurs qui seraient toujours éloignés. A cet effet, nous or donnons que la diaconesse, occupée des soins spirituels plutôt que des temporels, ne sorte jamais du monastère pour les affaires du dehors, mais qu'elle aura d'autant plus de soin de
ses religieuses , qu'elle sera plus assidue auprès d'elles, et sa présence deviendra d'autant plus respectable aux hommes , qu'elle sera plus rare, ainsi qu'il est écrit : * « Éloignez-vous d'un » plus puissant qui vous appelle , et alors il redoublera ses in- » stances. » Si le monastère est obligé d'envoyer quelque dépulation, les moines ou les frères convers en seront chargés ; car il faut toujours que les hommes pourvoient aux besoins des femmes, et que, la dévotion de celles-ci étant plus grande, elles soient plus appliquées à Dieu et qu'elles aient recours fréquemment à la protection des hommes. C'est ainsi que l'ange avertit Joseph de prendre soin de la Mère du Seigneur, qu'il ne lui permit pas cependant de connaître. Le Seigneur lui-même, en mourant, donna en quelque sorte un autre fils à sa mère , pour l'assister dans ses besoins temporels. Nous avons assez de preuves du soin que les Apôtres ont pris des saintes femmes, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, puisqu'ils ont institué sept diacres pour les aider. Appuyés de cette autorité, et comme la nécessité même l'exige , nous avons ordonné que les moines et les frères convers , à l'exemple des Apôtres et des diacres , 2 rendraient aux monastères de femmes tous les services qui se font à l'extérieur, les moines étant nécessaires pour le sacrifice des autels, et les convers, pour les œuvres manuelles.
Il faut donc, ainsi que nous lisons que les choses existaient à Alexandrie sous Tévangéliste saint Marc, du temps de la primitive Église, il faut qu'il y ait des monastères de femmes et d'hommes qui vivent sous la même Règle, afin que ceux-ci leur administrent tous les secours du dehors. Nous croyons que les monastères de femmes observeront bien mieux leur Règle, s'ils sont gouvernés par la vigilance d'hommes spirituels , qui , ayant la conduite des brebis et des béliers, commanderont également aux hommes et aux femmes, suivant l'institution apostolique : « Que le chef de la femme soit l'homme , comme » Jésus-Christ l'est de l'homme, et Dieu, de Jésus-Christ. »
1 ty*L 13,— ■ H parle des premiers diacres institués par les Apôtres.
(Test pourquoi le monastère de sainte Scholastique , situé auprès de celui de son frère, était gouverné par ses soins et ceux de ses religieux , et que par leurs visites fréquentes ils l'exhortaient et la consolaient. Saint Bazile nous instruit aussi sur la manière d'établir ce régime, dans un endroit de sa Règle : «Demande. Faut-il que celui qui dirige le monastère, outre » celle qui dirige les sœurs, ait quelques entretiens qui » tendent à l'édifi cation des vierges? — Réponse. Oui, tou- » tes les fois que, suivant le précepte de l'Apôtre, tout se » fera honnêtement et dans Tordre. » Et dans le chapitre suivant : « Demande. Convient-il que celui qui dirige le mo- » nastère , s'entretienne fréquemment avec celle qui dirige » les sœurs, surtout si cela scandalise quelques frères? — » Réponse. L'Apôtre dit qu'il ne convient pas aux autres de » juger ce qui est libre. Il est bon cependant d'imiter l'Apôtre » dans sa conduite : « Je ne me suis pas servi de mon pou- » voir, de peur de porter quelque atteinte à l'Évangile de Jé- » sus-Christ. » Autant que faire se peut, il faut voir les sœurs » le plus rarement et les entretenir le plus brièvement pos- » sible. »
Il est dit la même chose dans un Concile d'Espagne : « Nous » avons décidé, d'un avis commun, que les monastères de fem- » mes dans la province Bétique seront gouvernés et administrés » par des moines. En cela, nous rendons un service essentiel » aux vierges consacrées à Jésus-Christ, quand nous leur choi- » sissons des pères spirituels , qui non seulement veilleront » à leur conservation, mais encore qui pourront les édifier par » la doctrine. » Nous recommandons cependant les précautions suivantes à l'égard des moines: éloignés de la familiarité des religieuses, ils n'auront pas la liberté d'approcher même jusqu'au vestibule; leur abbé, ou celui qui lui suppléera, ne sera pas libre de parler aux vierges du Seigneur sur quelque matière que ce soit , en l'absence de leur supérieure, et ne s'entretiendra pas avec celle-ci en particulier, mais toujours en
présence de deux ou trois sœurs; enfin ses visites seront rares et ses discours très brefs. A Dieu ne plaise que nous voulions la moindre familiarité entre les moines et les vierges ! mais, conformément aux ordres réguliers et aux canons de l'Église/ nous les séparons d'elles et nous les leur déléguons seulement comme des administrateurs; statuant que Ton fasse choix d'un moine éprouvé, qui aura l'intendance de leurs biens à la ville et à la campagne , présidera aux constructions de bàlimens et pourvoira à tous les autres besoins du monastère , afin que les servantes de Jésus-Christ , occupées seulement du service divin pour le salut de leur âme, puissent remplir tous leurs devoirs.
Il importe que le moine qui sera proposé par son abbé ait l'approbation de l'évêque. Les religieuses feront les habits de ces moines, de qui elles attendent leur conservation ; puisque, grâce à eux, ainsi que nous l'avons dit, et à leur administration, elles recueilleront les fruits de leurs œuvres. Suivant donc cette disposition, nous voulons que les monastères de femmes soient toujours soumis aux monastères d'hommes , de manière que les frères prennent soin des sœurs , et qu'un seul abbé préside comme un père aux deux maisons et à tout ce qui concernera les monastères; en sorte que toutes deux, dans le Seigneur, ne fassent qu'une seule bergerie sous un seul pasteur. Cette société de fraternité spirituelle sera d'autant plus agréable à Dieu et aux hommes, qu'elle pourra, en devenant plus parfaite, procurer des moyens de conversion à l'un et à l'autre sexes ; c'est à dire que les religieux recevront les hommes, et les religieuses, les femmes, et que la communauté veillera sur tous ceux qui pensent au saïut de leur âme. C'est là où trouvera une entière consolation quiconque voudrait, pour se convertir, se retirer du monde avec sa
1 Le canon du VIIe concile général défend les monastères d'hommes et de femmes réunis dans une même enceinte.
292 ÀBÉLARD ET HÉLOISE.
mère ou sa sœur, sa fille ou celle qui lui est confiée; car deux monastères sont unis par une charité d'autant plus grande et s'aident réciproquement d'autant plus volontiers que les personnes qui les composent sont déjà jointes par les liens du voisinage et de la parenté.
Nous voulons que le supérieur des moines, qu'on nomme abbé , ait la direction des religieuses , mais qu'il les regarde comme ses supérieures et comme les épouses de Jésus-Christ, dont il est le serviteur, et qu'il se réjouisse plutôt de leur être utile que de leur commander ; qu'il soit comme un intendant dans une maison royale , qui, bien loin d'être à charge à la femme de son maître, étend autour d'elle une active prévoyance; qui lui obéit aussitôt dans les choses nécessaires, sans entendre ce qu'elle peut ordonner de blâmable, et qui s'acquitte tellement des affaires du dehors, qu'il ne pénètre jamais dans les secrets particuliers des époux, à moins d'y être autorisé. C'est donc ainsi que nous voulons que le serviteur de Jésus-Christ veille aux épouses de son maître , s'acquitte fidèlement du soia qu'il doit en prendre, et traite de chaque chose avec la diaconesse ; nous voulons qu'il la consulte sur tout ce qui regarde les servantes de Jésus-Christ, et que ce soit toujours par son intermédiaire qu'il leur transmette des paroles ou des instructions. Qu'il s'empresse de venir toutes les fois que la diaconesse le fera mander, et qu'il ne tarde pas, autant que possible, à l'assister dans les besoins qu'elle lui aura exposés, soit pour elle-même , soit pour ses religieuses. Lorsqu'il sera appelé, quil ne parle jamais à la diaconesse que publiquement et en présence de personnes irréprochables; qu'il ne s'approche pas trop d'elle et qu'il ne l'entretienne pas trop long-temps.
Tout ce qui concerne la nourriture et l'habillement , l'argent même , s'il y en a , sera déposé et conservé chez les religieuses ; c'est de là que reviendra aux frères le superflu des sœurs. Les frères seront chargés de toutes les occupations du (fcfla.% • les sœurs , de celles qui conviennent à de*» femmes
dans l'intérieur de la maison, c'est à dire, de coudre les habits des frères, de laver le linge, de pétrir le pain, de le mettre au four et de l'en retirer cuit. Elles auront soin du laitage et de tout ce qui en dépend ; elles donneront à manger aux poules tt aux oies ; elles feront enfin tout ce que des femmes peuvent mieux faire que des hommes.
Le supérieur, dès qu'il aura été choisi , jurera, en présence de l'évêque et des sœurs , de leur être un fidèle économe en Jésus-Christ et de veiller soigneusement à ce que leur chasteté ne reçoive aucune atteinte. Si par hasard, (Dieu nous en préserve ! ) l'évêque le trouvait en défaut , qu'il le dépose aussitôt comme un parjure. Les frères eux-mêmes jureront , en prononçant leurs vœux, d'avoir la même sollicitude pour les sœurs, de ne pas souffrir qu'il leur soit fait aucune peine, et de veiller également à ce que leur pureté charnelle ne soit pas altérée. Aucun moine ne pourra donc parler aux sœurs sans la permission du supérieur, et ne recevra que de la main de son Supérieur ce qui lui serait adressé par les sœurs.
Aucune sœur ne sortira de la clôture du monastère , mais 7es frères, ainsi qu'il est dit , feront tout ce qui doit être fait au dehors , car il est juste que les plus forts se chargent de la plus forte tâche. Aucun d'eux n'entrera jamais dans l'intérieur de la maison, si ce n'est avec la permission du supérieur et de la diaconesse, lorsqu'il s'agira de quelque chose d'essentiel et d'honnête. Si un frère enfreint cet ordre, qu'il soit aussitôt expulsé de son monastère.
De peur, cependant, que les hommes ne prétendent, comme les plus forts, opprimer les femmes, nous avons décidé qu'ils n'entreprendraient rien contre la volonté de la diaconesse, mais qu'ils se conduiraient en toute chose suivant ses intentions, et que les hommes et les femmes lui jureraient obéissance, afin que la paix fût d'autant plus solide et que la concorde se conservât d'autant mieux entre les uns et les autres, que les plus forts auraient moins de pouvoir, et que ceux-ci , à leur
tour, n'ayant pas à craindre de violence de la part des plus faibles, seraient moins gênés par l'obéissance; car il est certain que plus on s'humilie devant Dieu, plus on s'élève. Nous en avons dit assez sur les diaconesses, venons actuellement aux oflicières.
La sacristine, qui en même temps sera tresorière, aura soin de l'église; elle en gardera les clés; elle conservera tout ce qui est nécessaire au culte ; elle recevra les offrandes; elle pourvoira aux ornemens , et sera chargée de les faire réparer ou d'en fournir de nouveaux. Ce sera elle encore qui veillera aux hosties, aux vases sacrés , aux livres de l'autel et à sa décoration, aux reliques, à l'encens, au luminaire, à l'horloge et aux cloches à sonner.
Que ce soient des vierges , s'il est possible , qui fassent les hosties, qui nettoient le froment destiné à cet usage sacré , et qui lavent les pales de l'autel ; mais ni elles , ni aucune autre religieuse , n'auront la permission de toucher aux reliquaires et aux pales, à moins qu'on les leur donne à laver : elles manderont et attendront alors quelques moines ou frères convers; et s'il est même nécessaire, on en choisira un qui soit digne de toucher ces choses saintes et qui les tirera des armoires ouvertes par la sacristine, pour les y replacer ensuite. Il faut que celle qui présidera ainsi au sanctuaire, soit douée d'une vertu éminente ; que la chasteté de son âme égale , s'il est possible, celle de son corps, et que sa continence soit éprouvée aussi bien que son abstinence. Il est absolument indispensable qu'elle connaisse le comput de la lune, afin qu'elle puisse parer l'Église suivant l'ordre des temps. '
La chantre aura soin du chœur en général, et réglera les offices divins ; elle apprendra aux autres à lire et à chanter, ainsi qu'à dicter et à écrire la musique notées Elle aura aussi
1 « Il paraît par cet endroit, dit dom Gervaise, que l'usage de dresser un ordo , tel qu'on le fait a présent chaque année pour l'office divin , n'était pas encore en pratique dans l'Eglise. »
la garde de la bibliothèque, elle y prendra les volumes demandés elles y remplacera; elle s'appliquera soigneusement à copier et à orner des livres. Elle assignera les places dans le chœur, et désignera les sœurs qui devront chanter ou réciter ; elle fera tous les samedis une liste qui sera lue dans le Chapitre, laquelle contiendra les noms des semainières. A ces causes, il convient qu'elle soit instruite, et qu'elle sache principalement la musique. Elle tiendra la main à l'observance de la Règle , sous les ordres de la diaconesse ; et dans le cas où celle-ci serait distraite par des occupations étrangères, elle la remplacera dans ses fonctions.
L'infirmière servira les malades et veillera autant au spirituel qu'au temporel. Elle leur accordera tout ce qu'exigera leur état, soit bains, soit alimens, soit autre chose ; car on connaît le proverbe usité en pareille circonstance : « La Loi » n'a pas été établie pour les infirmes. » On ne leur refusera donc aucune viande, si ce n'est le vendredi, les veilles des grandes fêtes, les quatre-temps et le carême ; car il faut d'autant plus les éloigner du péché, que leur fin prochaine les engage à penser davantage à leur salut. C'est surtout dans ces momens qu'on doit s'étudier à garder le silence , qui évite beaucoup de péchés, et se livrer à la prière , ainsi qu'il est écrit : « Mon fils , ne vous abandonnez pas vous-même dans votre » infirmité; mais priez Dieu , et il vous guérira. Détournez- » vous du péché, élevez vos mains vers lui, et purifiez votre x> cœur de toute iniquité. » Il faut que l'infirmière fasse une garde vigilante auprès des malades, afin d'être toujours prête à voler à leur secours. Il faut que la maison soit fournie de tout ce qui est nécessaire à une infirmerie, et que même , suivant ses moyens, elle soit approvisionnée de médicamens ; ce qui se fera plus aisément, si l'infirmière connaît un peu la médecine. Ce sera encore elle qui veillera sur les sœurs qui perdront le flux de sang périodique. Or, il faut que quelqu'une d'elles sache saigner pour que cette opération ne nécessite
l'accès d'aucun homme auprès des religieuses. L'infirmière pourvoira aux offices et à la communion, de peur que les malades n'en soient privées , et elle les fera communier au moins le dimanche , toujours après les avoir préparées par la confession et la contrition, suivant leur état. Que l'on observe surtout avec soin le précepte de l'apôtre saint Jacques , au sujet de l'extrême-onction. Pour administrer ce sacrement, lorsqu'on désespérera de la vie d'une malade , on introduira dans le monastère les deux plus vieux prêtres d'entre les moines, accompagnés d'un diacre, qui apporteront avec eux les saintes huiles, et qui feront l'onction en présence de toute la communauté, laquelle cependant se tiendra dans une chambre séparée. On agira de même , toutes les fois que besoin sera, pour la communion. '
Il faut donc que l'infirmerie soit disposée de manière que, pour l'administration des sacremens , les moines puissent entrer et sortir, sans voir la communauté et sans être vus. Chaque jour, une fois au moins, la diaconesse, suivie de la ceilerière, visitera les malades comme si c'était Jésus- Christ, afin de pourvoir à leurs besoins tant spirituels que corporels, et de mériter d'entendre un jour ces paroles du Seigneur : «J'étais malade, et vous m'avez visité. » Si une malade approchant de sa fin tombe dans l'agonie, aussitôt une de celles qui la garderont se hâtera de parcourir le couvent avec la crécelle , et en l'agitant à grand bruit , elle annoncera la fin de la sœur ; et toute la communauté , à telle heure que ce soit du jour ou de la nuit, se rendra promptement auprès de la
1 « C'était l'usage de l'Eglise , en ce temps-là , dit dom Gervaise, de donner l'extrême-onction avant le viatique. Ce ne fut qu'au xine siècle qu'on commença à changer cet ordre, parce que plusieurs croyaient que, depuis qu'on avait reçu l'extrême-onction, il n'était plus permis de manger de la viande, et que les personnes mariées étaient obligées de garder la continence le reste de leurs jours; ce qui fut cause que plusieurs malades ne voulurent recevoir l'onction qu'à la dernière extrémité. »
mourante , à moins que ce ne soit au moment des offices. Dans ce cas , comme il ne faut rien préférer à Dieu , il suffit que la diaconesse s'y rende accompagnée de celles qu'elle aura choisies, et que la communauté y vienne ensuite. Dès qu'elles seront arrivées, elles commenceront aussitôt les litanies pour invoquer les saints et saintes, et Ton continuera les Psaumes ou les prières qui appartiennent aux funérailles. Nous voyons dans YEcclésiaste combien il est salutaire de visiter les malades ou les morts : « Il vaut mieux, y est-il dit, aller » dans une maison de deuil, que dans une maison de gaîté ; » dans la première , on apprend quelle est la fin de tous les » hommes, et celui qui vit encore, pense à ce qu'il doit de- » venir un jour. » Et encore : « Le cœur des sages se plaît là » où est la tristesse. »
Aussitôt que la malade aura rendu les derniers soupirs, on lavera son corps; on lui mettra une vieille robe, mais une chemise propre, avec des sandales, et on la posera sur un brancard, la tête couverte de son voile. ïl faut que ces vêtemens soient cousus ou attachés de manière qu'ils ne puissent éprouver de dérangement. Le corps apporté dans l'église, les moines , lorsqu'il sera temps , lui donneront la sépulture , tandis que les sœurs psalmodieront dans le chœur ou prieront dans leurs cellules. La sépulture de la diaconesse ne se distinguera des autres qu'en un point, c'est qu'on enveloppera son corps dans un seul cilice , où elle sera cousue comme dans un sac.
La robière aura soin de tout ce qui concerne l'habillement, tant pour les chaussures que pour les autres parties. Elle fera tondre les brebis et recevra le cuir ; elle recueillera le lin et la laine et dirigera la fabrication des toiles; elle distribuera 5 chacune le fil , les aiguilles et les ciseaux; elle aura la surveillance du dortoir et de tous les lits ; elle sera chargée de tailler, de coudre et de faire laver les nappes de table , les essuiemains et tout le linge du monastère. C'est surtout à elle qu'il
faut appliquer ce passage : « Elle a cherché le lin et la laine , » et elle les a travaillés de ses mains. Sa main a pris la que- » nouille , et ses doigts ont tourné le fuseau. Elle ne craindra » pas pour sa maison le froid de la neige ; car ses domestiques » sont couverts de doubles vêtemens, et elle sourira le jour de » sa mort. Elle a toujours veillé sur la conduite de sa maison , » et n'a point mangé son pain dans l'oisiveté. Ses enfans se » sont levés , et ont annoncé qu'elle était bienheureuse, o Elle aura tous les instrumens nécessaires a son emploi, et elle distribuera l'ouvrage entre les sœurs qui doivent l'aider ; car elle prendra soin des novices, jusqu'à ce que celles-ci soient admises dans la communauté.
La cellerière aura soin de tout ce qui regarde la nourriture, le cellier, le réfectoire , la cuisine, le moulin, la boulangerie, le four, les jardins, les vergers et la culture des champs; elle veillera sur les ruches, les troupeaux et tous les animaux en général. C'est à elle qu'il faudra s'adresser pour ce qui concerne la nourriture. Elle ne doit pas être avare, mais prompte et disposée à accorder tout ce qui est nécessaire : « Car Dieu » aime celui qui donne gaîment. » Nous lui défendons, pendant son administration , d'avoir des préférences pour ellemême, de se faire donner des portions particulières et de se réserver ce dont elle prive les autres; car, selon saint Jérôme : « Celui qui ne se réserve rien est un économe excellent. » Judas, s'étant fait un pécule en abusant de ses fonctions d'économe, fut retranché du cénacle apostolique. Ananie et Saphire sa femme, ayant retenu ce qui ne leur appartenait pas, prononcèrent eux-mêmes leur sentence de mort.
Quant à la portière, elle aura la charge de recevoir les hôtes et tous ceux qui arriveront dans le monastère , de les conduire et de les annoncer partout où besoin sera. L'hospitalité sera exclusivement de son ressort. Il convient qu'elle soit d'un âge et d'un esprit mûrs, afin qu'elle puisse donner et recevoir les réponses, et juger quels sont ceux qui doivent entrer ou
non dans la maison. Comme c'est d'elle que Ton prendra la première impression de tout le monastère, il laut qu'elle fasse honneur à la religion du couvent , comme si elle était le vestibule du Seigneur. Il faut, à cet effet, qu'elle ait la parole douce et la conversation agréable , afin que ceux même qu'elle congédira puissent être édifiés par les raisons que lui inspirera sa charité; car il est écrit : a Une réponse douce apaise » la colère, et une parole dure excite la fureur; » et ailleurs : « Une parole douce multiplie les amis et adoucit les enne- » mis. »
Comme elle verra plus souvent les pauvres et qu'elle les connaîtra mieux , elle leur distribuera les alimens et les habillemens qui seraient à distribuer. Si la portière ou les ofiîcières avaient besoin de quelques autres sœurs qui les aidassent dans leurs fonctions , la diaconesse leur donnera des suppléantes , qu'il convient de prendre toujours parmi les converses, pour qu'aucune religieuse ne manque jamais à l'office divin, au Chapitre ou au réfectoire.
La portière aura un petit logement auprès de la porte, afin qu'elle ou sa compagne soit toujours prête à répondre à ceux qui se présenteront; elles ne resteront pas oisives, et elles s'attacheront d'autant plus à observer un silence profond, que leur loquacité pourrait venir aux oreilles des personnes qui sont dehors. Elle aura le plus grand soin d'éloigner non seulement les hommes qui se présenteraient, mais encore d'empêcher qu'il ne se glisse des paroles dangereuses dans l'intérieur du couvent , et elle sera responsable de tous les abus de ce genre. Si elle entend quelque chose qui ait besoin d'être su, qu'elle aille le communiquer à la diaconesse, afin que celle-ci prenne à cet égard les mesures qu'elle croira nécessaires.
Dès qu'on aura frappé ou appelé à la porte, il faut que la portière, ou celle qui la remplace, demande aux survenans, ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent, et qu'elle ouvre la porte aussitôt, s'il y a lieu , pour les recevoir. Il ne sera permis qu'aux
femmes seulement d'être logées dans l'intérieur du couvent ; les hommes seront conduits chez les moines. Aucun , pour telle raison que ce soit , ne sera admis dans l'intérieur, sans l'avis et les ordres de la diaconesse ; mais on ouvrira sans délai aux femmes. i Lorsque la portière aura laissé entrer des femmes ou des hommes, pour quelques raisons particulières, elle les fera rester dans sa cellule, jusqu'à ce que la diaconesse ou d'autres sœurs viennent les recevoir, si c'est nécessaire ou décent. Si ce sont des pauvres à qui il faille laver les pieds , la diaconesse elle-même et les sœurs s'acquitteront diligemment de ce devoir d'hospitalité. L'humilité de celte fonction a mérité à l'Apôtre le nom de diacre , ainsi qu'il est dit dans la Vie des Pères : « A cause de vous, le Sauveur a été » fait diacre, en se ceignant d'un linge pour laver les pieds à » ses disciples, et en leur ordonnant de laver les pieds à leurs » frères. » C'est de là que l'Apôtre dit , en parlant de la diaconesse : a Si elle a donné l'hospitalité , et si elle a lavé les » pieds des saints ; » car le Seigneur lui-même dit : « J'étais » étranger, et vous m'avez reçu. » Toutes les officières seront instruites de ces devoirs qui n'ont pas de rapport avec les lettres , excepté la chantre et celles qui se livrent à l'étude des lettres et qui ne doivent pas en être distraites.
Que les ornemens de l'église soient suffisans et non superflus , qu'ils soient plutôt propres que précieux. Que rien ne soit de matière d'or ou d'argent, sinon un calice , ou plusieurs, s'il le faut. Point d'autres ornemens en soie , que les étoles et les manipules. 2 Qu'il n'y ait aucune image taillée ; mais seulement une croix de bois sur l'autel , où il n'est pas défendu
1 Les bulles de Boniface VIII , de Pie V et de Grégoire XIII , ainsi que les canons du concile de Trente, ont interdit aux femmes l'entrée des couvens de leur sexe.
* « Les diacres et sous-diacres, dit dom Gervaise, ne se servaient point alors de dalma tiques, mais seulement de Pétoie croisée pour le diacre , et delà manipule pour le sous-diacre. »
de peindre l'image du Sauveur. * Les autels ne porteront aucune autre image. Deux cloches suffiront au monastère. On placera un vase d1eau bénite à la porte de l'église, en dehors , où puissent se sanctifier les religieuses qui entreront ou sortiront après complies. Qu'aucune religieuse ne s'absente des heures canoniales ; mais aussitôt que l'office sera sonné, qu'elles quittent tout, et que, d'un pas modeste toutefois, elles se hâtent de s'y rendre. En entrant dans l'église , que celles qui prieront se rappellent ces paroles du Roi-prophète : « J'entrerai dans votre maison, je vous adorerai dans votre saint temple. » On n'aura pas d'autre livre au chœur, que celui qui sera utile pour l'office présent. Les Psaumes se diront assez distinctement pour être entendus , et la psalmodie ou le chant sera réglé de telle sorte que celles qui ont la voix faible pourront l'accompagner. On ne lira, on ne chantera rien dans l'église, qui ne soit tiré des écrits canoniques, mais surtout du Nouveau et de l'Ancien Testament, en ayant soin de distribuer les leçons de manière que les Écritures soient lues en entier à l'Église dans le courant de l'année. Les sermons des Pères de l'Eglise ou leurs exhortations seront lus au réfectoire ou au Chapitre ; mais on en permettra la lecture généralement partout où besoin sera. Aucune religieuse ne lira ou ne chantera , sans s'y être préparée ; si par hasard , malgré cette précaution, elle commettait quelque faute dans l'église , qu'elle y satisfasse aussitôt devant toutes ses sœurs, en répétant ces paroles dans le secret de son cœur: « Seigneur, pardon- » nez encore cette fois à ma négligence. »
On se lèvera au milieu de la nuit pour chanter les matines , suivant l'institution du Prophète , et à cet effet on se couchera de bonne heure , afin que les religieuses d'une santé dé-
* L'Eglise a ordonné depuis, qu'on ne pourrait célébrer la messe sur un autel où ne se trouverait pas une image en relief de Jésus" Christ. Les canons des anciens conciles avaient défendu les pein. tures dans l'intérieur des Eglises.
502 ABÉLAUD ET HÉLOISE.
îicate puissent assister aux vigiles. Que tout ce qui doit se faire dans le jour, finisse avec le soleil, selon la Règle de saint Benoît. Après les matines, on retournera dans le dortoir jusqu'à laudes. On pourra donner au sommeil tout ce qui reste de la nuit entre ces deux offices ; car le sommeil rafraîchit beaucoup un ccrps fatigué, et le rend plus patient au travail, plus dispos et plus sobre. Celles qui ont besoin de méditer sur quelque psaume ou quelques leçons , doivent le faire de manière à ne pas troubler le sommeil des autres. Voilà pourquoi saint Benoît s'est servi du mot médUalion , plutôt que du mot lecture, parce que la lecture pourrait nuire au repos de ceux qui dorment ; il ne force personne à cette méditation , puisqu'il Taccorde « aux frères qui en ont besoin. » Les laudes se chanteront à la pointe du jour, et il faut les sonner, s'il est possible, au crépuscule. Cet office fini, en retournera au dortoir. Si c'est dans l'été, où les matines sont courtes et les laudes longues, nous n'empêchons pas de dormir jusqu'au moment où les primes sonneront. Saint Grégoire fait mention de ce repos après laudes dans le chapitre second des Dialogues, lorsqu'il dit, en parlant du saint abbé Libertinus : « On devait ce jour-là déci- » der quelque chose d'important pour le monastère ; après » laudes, Libertinus vint au lit de l'abbé, pour lui demander » humblement sa bénédiction. » Il est donc permis de se reposer après laudes, depuis Pâques jusqu'à l'équinoxe d'automne, époque où le jour diminue.
En sortant du dortoir elles se laveront les mains ; et après avoir pris leurs livres, elles resteront dans le cloître , et liront ou chanteront jusqu'à ce que primes sonnent. A l'issue de primes, elles iront au Chapitre, où, étant toutes rassemblées, on fera la lecture du martyrologe , après avoir annoncé le jour de la lune ; ensuite on prononcera quelque discours édifiant, ou l'on exposera quelque passage de la Règle.
On doit savoir qu'un monastère ou bien une maison quelconque ne saurait passer pour désordonnée, parce qu'il s'y
commet quelque faute contre Tordre , mais seulement dans le cas où ces fautes ne seraient pas scrupuleusement corrigées ; car quel est le lieu absolument exempt de péché? Saint Augustin montre combien il était persuadé de cette vérité , lorsqu'il dit en quelque endroit de son Instruction à son clergé : * « Quelque soin que la Règle mette dans ma maison , je suis » homme, et je vis parmi des hommes. Je n'ose pas me flat- » ter que ma maison soit meilleure que l'Arche de Noé , où » cependant sur huit hommes il y en eut un de réprouvé ; ni » meilleure que la maison d'Abraham, à qui il a été dit : « Chas- » sez votre servante et son fils; » ni meilleure que la maison » d'Isaac , où Dieu a dit : « J'ai aimé Jacob et haï Esaù ; » ni » meilleure que la maison de Jacob , où le fils a souillé par un » inceste le lit de son père ; ni meilleure que la maison de Da- » vid , dont un fils a couché avec sa sœur, et dont un autre fils » s'est révolté contre son propre père ; ni meilleure que la » compagnie de saint Paul , qui n'aurait pas dit, s'il eût habité » avec des gens de bien : « Au dehors, j'ai des combats à sou- » tenir; au dedans, des craintes à éprouver ; il n'y a personne » qui soit sincèrement inquiet de vous , chacun cherche ce qui » l'intéresse ; » ni meilleure que la compagnie de Jésus-Christ » lui-même , qui, parmi ses douze apôtres, a souffert un Judas » perfide et voleur ; ni meilleure enfin que le eiel , du haut » duquel les anges ont été précipités. » Le même Père de l'Église , pour nous exhorter à suivre exactement ia Règle du monastère, ajoute : « J'avoue devant Dieu que, du moment » où je me suis consacré à lui , je n'ai pas trouvé de meil- » leurs chrétiens que ceux qui ont vécu régulièrement dans » les monastères, mais aussi je n'en ai pas trouvé de pires que » ceux qui ont mal vécu dans les monastères; » en sorte que je pense que c'est de là qu'il est écrit dans l'Apocalypse : a Que » le juste devienne encore plus juste, et que celui qui vit dans » le désordre s'y enfonce encore davantage. »
lEp. 137.
Il faut donc que la correction se trouve tellement bien ordonnée, que , si quelque religieuse a caché la faute d'une autre , elle soit punie plus rigoureusement que celle qui a commis la faute. Que nulle ne diffère d'accuser son péché et le péché d'autrui. Celle qui préviendra l'accusation des autres, en s'accusant elle-même, ainsi qu'il est écrit : * « Le juste est » le premier à s'accuser, » encourra une peine plus légère, pourvu qu'elle ne retombe pas dans la même faute. Que nulle ne prenne sur soi d'excuser une autre, à moins que par hasard la diaconesse ne s'informe de la vérité d'une chose que les autres ignorent; qu'aucune ne se mêle d'adresser des remontrances aux autres , si ce n'est de la part de la diaconesse ; car il est écrit, au sujet du règlement de la correction : 2 « Mon fils, » ne rejetez point la correction du Seigneur, et ne vous abattez » point lorsqu'il vous châtiera ; car le Seigneur châtie celui » qu'il aime , et il se complaît en celui qu'il châtie , comme un » père dans son fils. » Ensuite : 3 « Celui qui épargne la verge, » hait son fils ; mais celui qui l'aime, s'applique à le corriger. » Quand l'homme corrompu sera châtié , l'insensé deviendra » plus sage. Le fouet est destiné pour le cheval, la corde pour » l'âne , et la verge pour ceux qui sont sans conduite. 4 Celui » qui en corrige un autre, méritera dans la suite plus de » reconnaissance de sa part , que celui qui le trompe par des » caresses. 5 Toute correction semble, dans le moment, pleine » d'amertume et non de joie; mais un jour elle rendra les » fruits les plus doux à la justice. 6 La confusion d'un père est » dans un enfant qui n'est pas corrigé, et sa honte dans la » mauvaise conduite de sa fille. Celui qui aime son fils le cor- » rige assidûment, afin d'être réjoui dans sa vieillesse. Celui » qui instruit son fils , sera loué dans son fils même , et au mi d lieu de toute sa maison il sera glorifié dans son fils. Un
%Prov. 18. — * Ibid. 3. — * Ibid. 13. — * Ibid. 11/. — s Ibid. 21. Eccl. 22.
ABÊLARD ET HÉLOISE. 30S
» cheval indompté devient intraitable, de même l'enfant » abandonné à sa volonté devient insolent. Flattez votre fils, » et il vous causera de grandes frayeurs ; jouez avec lui, et il » vous consistera. »
Chaque religieuse sera libre de donner son avis dans le conseil ; mais on s'en tiendra définitivement à ce que la diaconesse aura décidé , parce que c'est de sa volonté que tout dépend , quand bien même (Dieu l'en préserve) elle se tromperait et s'arrêterait au plus mauvais parti ; car saint Augustin dit dans dans son livre des Confessions : « Celui-là commet un grand » péché , qui désobéit en quelque chose à ses supérieurs , » lors même qu'il ferait mieux que ce qui lui est ordonné. » Il est plus avantageux pour nous, en effet, de bien faire que de faire le bien; il faut moins se préoccuper de la chose ellemême, que de la manière de la faire et de l'esprit dans lequel on la fait. Tout ce qui se fait par obéissance est bien fait, encore que cela ne paraisse pas un bien. 11 faut donc obéir en tout point à ses supérieurs , quels que soient les inconvéniens de leurs commandemens , pourvu toutefois que l'âme ne courre aucun péril. Le supérieur veillera à ne commander que des choses justes. Il suffira aux religieux de bien obéir, et de suivre la volonté de leur supérieur et non la leur. Nous défendons absolument de jamais opposer la coutume à la raison, et d'ooposer également la raison à la coutume, en défendant, non ce qui est usité, mais ce qui est bien ; mais nous voulons qu'un commandement soit reçu d'autant plus volontiers, qu'il paraîtra meilleur; autrement, semblables aux chrétiens qui judaïsaient, nous préférerions l'ancienne Loi à l'Évangile.
Saint Augustin, appuyé du témoignage de saint Cyprien, dit dans quelque endroit: i a Celui qui, au mépris de la vérité, » préfère suivre la coutume , est assurément ou jaloux ou
* L. 3 , deBapt. cont. Donat. c. 5.
» envieux contre ses frères , à qui la vérité a été révélée , » ou est ingrat envers Dieu, qui, par l'inspiration, instruit » son Église. » Puis : 1 « Jésus-Christ dit dans son Évangile : « Je suis la vérité ; » il ne dit pas : « Je suis la coutume. » C'est » pourquoi, lorsque la vérité se montre, il faut que la cou- )> tume cesse , et que la vérité succède à Terreur, quand elle » est prouvée par la révélation ; car saint Pierre cessa de cir- » concire lorsque saint Paul eut prêché la vérité. » Ensuite , dans son quatrième livre du Baptême : 2 « C'est en vain » que ceux qui sont vaincus par la raison nous opposent la » coutume; comme si la coulume était au dessus de la vérité , » et que dans les choses spirituelles il ne fallût pas suivre ce » que l'Esprit-Saint a révélé de meilleur ! » Il est absolument essentiel de préférer la raison et la vérité à la coutume. Saint Grégoire écrivait à l'évêque Vuimondus : 3 « Pour me servir » du sentiment de saint Cyprien , il faut mettre la vérité au » dessus de toute coutume , quelque ancienne et quelque » répandue qu'elle soit, et il faut abolir tout usage contraire » à la vérité. » Dans l'Ecclésiastique, 4 nous apprenons aussi combien l'amour de la vérité doit s'attacher à nos paroles : « Ne rougissez pas de dire la vérité, lorsqu'il s'agit du salut » de votre âme. Ne contredisez en aucune manière la parole » de vérité. » Et ailleurs : 5 « Que la parole de la vérité » précède toutes vos œuvres, et qu'un conseil stable pré- » side à vos actions. » Que ce ne soit pas la coutume de plusieurs qui vous autorise , mais l'approbation des sages et des gens de bien. « Le nombre des insensés , dit Salomon , » est infini; » et selon cette parole de la Vérité même: » Beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. » La rareté rend les choses précieuses, et dès qu'elles ne sont plus rares, elles diminuent de prix. Que personne ne suive donc le conseil du
4 Ibid. 1. 6, c. 37. — * C. 6. — * Disl. 8, c. ConsueU — * Ecclesias. lu — %lbid. 37.
plus grand nombre, mais le meilleur. Ce n'est pas l'âge de l'homme qu'il faut considérer , mais sa sagesse ; ce n'est pas son amitié , mais la vérité ; ce qui fait dire à Ovide : *
«II est permis d'apprendre, même de son ennemi. »
Toutes les fois qu'il sera besoin de prendre conseil , il ne faudra pas différer; et si l'affaire est essentielle, on assemblera toute la communauté. Dans les affaires moins importantes, il suffira que la diaconesse convoque quelques unes des principales sœurs ; car il est écrit, au sujet du conseil : 2 « Où » il n'y a personne pour gouverner, le peuple périt; mais le sa- » lut est là où sont beaucoup de conseils. La voie de l'insensé » est toujours droite à ses yeux, mais le sage écoute les con- » seils. 3 » Et : « Mon fils , ne faites rien sans consulter, et » vous ne vous repentirez pas de ce que vous aurez fait. » Si quelqu'affaire réussit sans avoir consulté , ce hasard heureux n'excuse pas la présomption de l'homme; si, au contraire, malgré le conseil, on ne réussit pas, on ne sera pas accusé de présomption; car il faut moins accuser celui qui a eu confiance , que ceux qui l'ont entraîné dans leur erreur.
En sortant du Chapitre, chaque religieuse retournera à son ouvrage , soit à la lecture , soit au chant, ou enfin à ses travaux manuels, jusqu'à l'heure de tierce. Après tierce on dira la messe , qui sera célébrée par un prêtre choisi entre les moines pour être semainier , lequel , si les moines sont en nombre , viendra avec un diacre et un sous-diacre, qui l'assisteront dans ses fonctions sacerdotales. Leur arrivée et leur départ auront lieu de telle sorte, que la communauté ne s'en aperçoive en aucune manière. Dans le cas où il faudrait plusieurs religieux pour desservir l'église des sœurs, on y pourvoira, autant que possible, de façon que les messes des moniales n'empêchent jamais ces moines d'assister chez eux aux offices divins.
Lorsque les sœurs désireront communier, on choisira le
1 Met am. 1. IV. — * Prov. 11 — ■ Eccl. 32.
508 ABÊLARD ET HÉLOISE.
prêtre le plus âgé , qui leur donnera la communion après la messe, ayant fait sortir auparavant le diacre et le sous-diacre , pourôter tout sujet de tentation. La communauté entière communiera au moins trois fois par an, à Pâques, à la Pentecôte et à la Nativité , ainsi qu'il a été établi par les Pères pour les personnes mêmes qui vivent dans le monde. Les sœurs se prépareront à cette communion générale par la confession et par une pénitence de trois jours, pendant lesquels elles jeûneront au pain et à l'eau , et se purifieront sans cesse par la prière avec une humilité craintive , en se rappelant cette sentence terrible prononcée par l'Apôtre : « Quiconque , dit-il , » mangera le pain ou boira le calice du Seigneur indigne- » ment, sera coupable du corps et du sang de Jésus-Christ. » Que l'homme s'éprouve donc avant de manger ce pain et » de boire ce calice; car celui qui le mange et qui le boit in- » dignement , mange et boit sa propre condamnation, n'ayant » pas su distinguer le corps du Seigneur. C'est pour cela que » Ton voit parmi vous tant de malades et de faibles , et que » plusieurs sommeillent. Si nous nous jugeons nous-mêmes, » nous ne serons certainement pas jugés. »
Après la messe, les religieuses retourneront encore au travail jusqu'à sexte, * pour qu'elles ne restent oisives en aucun moment ; mais chacune s'acquittera de ce qu'il faut et de ce qu'elle peut. Après sexte on dînera , si ce n'est pas un jour de jeûne ; car alors il faudrait attendre après none , 2 et dans le carême, après vêpres. Dans tous les temps , on fera la lecture au réfectoire. Lorsque la diaconesse l'aura trouvée assez longue , elle dira : c< C'est assez ; » et aussitôt on se lèvera pour rendre grâces à Dieu. Dans l'été , après le dîner, on se retirera dans le dortoir, pour s'y reposer jusqu'à none; et après none , on retournera au travail jusqu'à vêpres, Après
"(Tétait midi , heure du dîner des religieuses. * On disait, en toutes saisons, none à deux heures après midi, et Yêpres à quatre heures.
vêpres, on soupera aussitôt, ou Ton fera collation, suivant l'ordre des temps. Les samedis , avant le repas du soir, on se purifiera , c'est à dire on se lavera les pieds et les mains. La diaconesse sera chargée de cette fonction , avec les semainières de la cuisine. Après la collation, Ton ira aussitôt à complies , après quoi Ton se rendra au dortoir.
Quant à la nourriture et à l'habillement, on suivra le précepte de l'Apôtre, qui dit : * « Contentons-nous de nos ali- » mens et de nos vêtemens ; » en sorte qu'il faut chercher le nécessaire , et non îe superflu. On emploiera tout ce qu'on pourra acheter de plus grossier, ou ce qu'on pourrait avoir plus aisément, ou ce dont on pourra user sans scandale. L'Apôtre, persuadé que le vice n'existe pas dans les alimen? mais dans la gourmandise, avertit d'éviter seulement le scandale de sa propre conscience et des autres. « Que celui qui » mange, dit-il, 2 ne méprise pas celui qui ne mange pas; » que celui qui ne mange pas , ne juge pas celui qui mange; » car Dieu s'en est chargé. Qui êtes-vous , vous qui jugez le » serviteur d'autrui? Celui qui mange, mange pour plaire au ) Seigneur, car il lui en rend grâces ; et celui qui ne mange » pas , ne mange pas pour plaire au Seigneur, à qui il ei? » rend grâces aussi. Ne nous jugeons donc plus les uns et » les autres ; mais jugez plutôt que vous ne devez offrir ni » pierre d'achopement ni scandale à votre frère. Je sais et » je confesse en Jésus-Christ , qu'il n'y a rien d'impur par » soi-même, mais seulement par l'impureté qu'on y attache; » car le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire et » dans le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans » la joie que donne ï'Esprit-Saint. Tout, à la vérité, est pur; » mais le mal est dans l'homme qui mange pour scandaliser » les autres. Il vaut mieux ne point manger de viande et ne » point boire de vin , ni rien faire qui puisse offenser ou scan-
* Saint Paul. Ep. ad Tim. I, 6. — * Ep. ad Rom. 14.
» daliser votre frère. » Le même Apôtre , après avoir parlé du scandale que l'on cause à ses frères , parle en ces termes de celui que l'on cause à sa propre conscience : « Heureux celui a que sa conscience ne condamne point en ce qu'il veut faire ! » Mais celui qui doute s'il mangera, et qui le fait, est con- » damné , parce qu'il n'agit pas suivant la foi : or, tout ce qui » n'est pas selon la foi, est péché. »
Nous péchons dans tout ce que nous faisons contre notre conscience et notre croyance. Nous nous jugeons et nous nous condamnons nous-mêmes par cela seul que nous avons approuvé , c'est à dire , par la Loi que nous avons reçue , si nous mangeons tels alimens dont nous faisons la distinction suivant cette Loi , et que nous rejetons comme impurs : tant est grand le témoignage de notre conscience, qu'il peut nous accuser ou nous excuser devant Dieu ; ce qui fait dire à saint Jean dans sa première épître : 1 a Mes chers frères , ayons con- » fiance en Dieu , si notre cœur ne nous reproche rien , et » nous recevrons de lui tout ce que nous lui demanderons , » parce que nous avons gardé ses préceptes et que nous ne » faisons rien qui ne lui soit agréable. » Saint Paul avait bien dit auparavant , qu'il n'y a rien d'impur par Jésus-Christ, si ce n'est ce qu'on croit devoir l'être par l'interdiction de la Loi. Nous appelons, en effet, viandes impures, celles qui sont ainsi désignées par la Loi , parce que la Loi les interdit à ses enfans, tandis qu'elle les expose et les livre à ceux qui sont hors de la Loi. Les femmes comnmines sont impures, et tout ce qui est commun ou impur devient vil ou moins précieux. II n'y a donc , suivant saint Paul , aucune viande commune , c'est à dire impure par Jésus-Christ , puisque sa loi n'en interdit aucune , si ce n'est, comme il a été dit, pour éviter le scandale de sa propre conscience ou de celle d'autrui ; au sujet de laquelle il est dit ailleurs : 2 a C'est pourquoi, si la
» Ep. I, 3. - 2 Ep. ad Cor. I, 8 et 9.
ABËLARD ET IIÉLOISE. 511
» viande que je mange scandalise mon frère , je n'en mangerai » jamais, afin de ne pas le scandaliser. Ne suis-je pas libre! » ne suis-je pas apôtre ? » C'est comme s'il disait : « N'ai-je pas cette liberté que Jésus-Christ a donnée à ses apôtres , de manger de toutes sortes de viandes et de recevoir des secours de tout le monde? » car lorsqu'il envoya ses apôtres prêcher sa parole, il dit dans un certain endroit : * « Mangez et buvez ce » que vous trouverez chez eux. » Il n'a sans doute fait aucune distinction dans les alimens. L'Apôtre, fondé sur cette maxime, continue de dire que les chrétiens ont la liberté de manger toute espèce d'alimens, fussent même ceux destinés aux infidèles ou offerts aux idoles, pourvu toutefois qu'il n'y ait aucun sujet de scandale, ce Tout est permis , dit-il , 2 mais » tout n'est pas avantageux; tout est permis, mais tout n'é- » difie pas. Que personne ne cherche sa propre satisfaction , » mais le bien des autres. Mangez de tout ce qui se vend à la » boucherie , sans vous enquérir de rien à cause de la con- » science. La terre, et tout ce qu'elle contient, est au Sei- » gneur. Si un infidèle vous invite à manger chez lui , et que » vous y vouliez aller, mangez de tout ce qu'on vous servira , » sans vous enquérir de rien à cause de votre conscience. » Mais si quelqu'un vous dit : «Ceci a été immolé aux idoles,» » n'en mangez pas, à cause de celui qui vous a donné cet avis » et à cause de la conscience . Je ne parle pas de votre con- » science, mais de celle d'un autre. Ne donnez point occasion de » scandale ni aux Juifs, ni aux Gentils, ni à l'Église de Dieu. » Ces paroles de l'Apôtre nous prouvent clairement qu'aucune espèce d'alimens ne nous est interdite, si nous en pouvons manger sans offenser notre propre conscience ou celle de nos frères. Or, nous agissons sans offenser notre propre conscience , si nous croyons de bonne foi suivre le genre de vie qui doit nous conduire au salut; nous n'offensons pas les
1 Evang. S. Luc. 10. — * Ed. ad Cor. I. J0.
autres , s'ils sont persuadés que notre genre de vie doit nous sauver. Vivons donc de cette manière , si , en satisfaisant tous les besoins de la nature , nous évitons les péchés , et si , présumant trop de notre vertu, nous ne sommes pas chargés , par notre profession , d'un joug pesant sous lequel nous succomberons ; car la chute serait d'autant plus dangereuse que la profession fut plus élevée.
L'Ecclésiaste , pour prévenir cette chute et le vœu d'une profession qui ne nous convient pas , dit : * « Si vous avez » fait un vœu à Dieu , ne différez pas de vous en acquitter, » car la promesse infidèle et imprudente lui déplaît; mais » accomplissez tous les vœux que vous aurez faits : il vaut » beaucoup mieux ne point faire de vœux , que de ne pas » accomplir ceux qu'on a faits. » Voici le conseil de l'Apôtre pour prévenir ce danger : 2 « Je veux, dit-il , que les » jeunes veuves se marient, qu'elles aient des enfans, qu'elles » deviennent mères de famille , et qu'ainsi elles ne donnent » à l'Ennemi des hommes aucune occasion de les faire pécher ; » car déjà quelques unes se sont tournées du côté de Sa- » tan. » Cet Apôtre, considérant combien la nature est faible à cet âge, oppose le remède d'une vie plus relâchée au danger d'une meilleure. 11 conseille de se tenir en bas, de peur d'être précipité d'en haut.
Tel est aussi le sentiment de saint Jérôme , dans les instructions qu'il donne àEustochie?3« Si celles, lui dit-il, qui sont » restées vierges, sont condamnées pour d'autres péchés, que » fera-t-on de celles qui auront prostitué les membres de Jésus- » Christ , et qui auront changé le temple de l'Esprit-Saint en » un lieu de débauche ? Il eût été plus avantageux à l'homme » de s'être marié, que de tomber au fond de l'abîme en » voulant s'élever au plus haut des cieux. » Que si même nous examinons toutes les paroles de l'Apôtre , nous trouve-
4 Ecc. 5. — * Saint Paul. Ep. ad Tim. I, 5. — » Ep. I, 22.
rons que ce n'est qu'aux femmes qu'il a permis des secondes noces ; mais qu'il exhortait beaucoup les hommes à la continence. « Si un homme , dit-il , 1 est appelé circoncis , qu'il » n'affecte point de paraître incirconcis. » Et ailleurs : « Êtes- » vous veuf? ne cherchez plus d'autre femme. » Moïse, au contraire, plus indulgent pour les hommes que pour les femmes, avait permis aux premiers d'avoir plusieurs femmes, sans accorder à une seule femme d'avoir plusieurs maris. Il punissait encore plus sévèrement les adultères des femmes que ceux des hommes. « La femme, dit l'Apôtre , 2 lorsqu'elle a » perdu son mari , est dégagée de la loi qui la liait à lui , et » elle n'est point adultère si elle épouse un autre homme. » Et ailleurs : 3 « Je dis aux vierges et aux veuves, qu'il est bon de » demeurer dans cet état comme j'y demeure moi-même. Mais » si elles ne peuvent garder la continence, qu'elles se marient; » car il vaut mieux se marier que de brûler. » Et ailleurs : « La » femme dont le mari ne vit plus, est libre ; elle peut épou- » ser qui elle voudra , pourvu que ce soit au nom du Seigneur ; » mais cependant elle sera plus heureuse si elle reste veuve , » comme je le lui conseille. » Ce ne sont pas seulement les seconds mariages qu'il concède aux femmes, mais encore il ne borne pas le nombre des mariages qu'elles peuvent contracter, puisqu'il leur permet , si leurs maris viennent à mourir, d'en épouser d'autres. Il ne fixe pas le nombre de leurs mariages, pourvu qu'elles évitent la fornication. Qu'elles se marient plusieurs fois plutôt que de forniquer une fois, de peur que, s'étant données à un seul , elles ne finissent par s'abandonner à beaucoup d'autres. Le mariage cependant n'est pas absolument exempt de péchés ; mais on doit tolérer les moindres pour éviter les plus grands. Qu'y a-t-il donc de surprenant, si, pour éviter le péché, on accorde une chose qui n'en
» Ep. ad Cor. I, 7, 18, 27. — * Saint Paul, Ep. ad Rom. 7. — * Ep. ad Cor 1,7.
514 AEÉLARD ET HÉLOISE.
renferme aucun, c'est à dire, en permettant tous les alimens nécessaires et non superflus? car, ainsi que nous l'avons dit , ce n'est pas la nourriture qui cause le péché , mais le désir , lorsqu'on veut ce qui n'est pas permis, que Ton convoite ce qui est interdit , et que souvent on entreprend impudemment ce qui peut engendrer un très grand scandale.
En effet, parmi tous les alimens à l'usage de l'homme, y en a-t-il de plus dangereux, de plus condamnable, ou qui nuise plus à notre profession et qui soit plus contraire à une vie sainte et paisible , que le vin ? Le plus grand des sages ,* qui avait bien réfléchi à cela , nous exhorte à nous abstenir de vin, en disant ; 2 « Le vin est une source d'intempérance , » et l'ivrognerie est pleine de désordre. Quiconque se plaît à » boire, ne sera pas sage. A qui malheur? malheur au père de ï> qui? pour qui les querelles? pour qui les précipices? pour qui 5) les blessures sans sujet? pour qui les éblouissemens? n'est- » ce pas pour ceux qui s'oublient dans le vin et qui s'exer-; » cent à vider les coupes? Ne regardez point le vin, quand il » paraît clair, lorsque sa couleur brille dans le verre. Il entre » agréablement ; mais il mord à la fin comme le serpent , et il » répand son venin comme le basilic. Vos yeux verront les » femmes étrangères, et votre cœur dira des paroles déré- » giées. Vous serez comme un homme endormi au milieu de » la mer, comme un pilote assoupi qui a perdu le gouvernail ; » et vous direz: g Ils m'ont battu, et je n'ai pas souffert; ils « m'ont entraîné, et je n'ai rien senti. Quand me réveillerai- » je et trouverai-je encore du vin pour boire? » Et plus loin : « 0 Lamuel, ne donnez pas de vin aux rois ! Où règne l'ivro- » gnerie , il n'y a pas de secret. Le vin pourrait leur faire » oublier leur jugement et nuire à la cause du pauvre. » Il est dit dans l'Ecclésiastique :8 « L'ouvrier adonné au vin nedevien- » dra jamais riche ; et celui qui néglige les petites choses
• Salomon. — * Prov. 20, 23. — * C. 19.
a tombera peu à peu. Le vin et les femmes font apostasier » les sages et condamnent les gens sensés. »
Le prophète Isaïe,1 sans faire mention de tous les autres alimens, cite seulement le vin comme la cause de la captivité du Peuple de Dieu, « Malheur, dit-il , à vous qui vous levez dès le .0 matin pour vous plonger dans les excès delà table et pourboire i) jusqu'au soir, jusqu'à ce que le vin vous échauffe! Le » luth et la harpe , les flûtes, les tambours et le vin régnent » dans vos festins, et vous ne songez pas à l'œuvre du Sei- » gneur ; c'est pour cela que mon Peuple a été emmené » captif, parce qu'il n'a point eu l'intelligence. Malheur à vous » qui êtes puissans à boire du vin , et vaillans à vous eni- » vrer ! » Il étend encore ses plaintes jusqu'aux prêtres et aux prophètes : « Mais pour ceux-ci , ils sont si pleins de vin qu'ils » ne savent ce qu'ils font ; ils sont tellement ivres qu'ils ne » peuvent se soutenir. Le prêtre et le prophète ne se connais- » sent plus, à cause de l'ivresse ; ils sont absorbés dans le vin, » ils chancèlent dans l'ivrognerie , ils n'ont point connu la » prophétie, ils ont ignoré le jugement ; toutes les tables sont » couvertes des traces dégoûtantes de leur intempérance, » comme s'il n'y avait pas d'autre endroit à salir. A qui le » Seigneur apprendra-t-il sa loi, et à qui donnera-t-il rintelli- /> gence de sa parole? » Car il dit parla bouche de Joël : 2« Ré- » veillez-vous, ivrognes, et pleurez, vous qui aimez à boire » du vin. » Il n'est pas défendu de boire du vin en cas de nécessité, comme l'Apôtre le conseille à Timothée, « à cause » des faiblesses fréquentes de son estomac. » Il ne dit pas seulement faiblesses , mais il ajoute encore fréquentes.
Noé, qui le premier planta la vigne , ignorait encore assurément le mal de l'ivrognerie; et dans l'ivresse il étala sa nudité , parce que la honte de la luxure est attachée à celle du vin. Un de ses fils s'étant moqué de lui, jl le chargea de sa
'haïe. 5. — 2 Johel,!.
malédiction , et prononça contre lui une sentence d'esclavage, la première à notre connaissance qui ait été portée.1 Les filles de Lot avaient bien prévu que jamais ce saint homme ne commettrait d'inceste que dans l'ivresse. 2 Judith était bien persuadée que par ce moyen seul elle pourrait tromper et abattre le superbe Holopherne.3 Nous lisons que, quand les anges ont apparu aux anciens patriarches qui leur donnèrent l'hospitalité, ils firent usage de viandes, et non de vin. * Les corbeaux qui , matin et soir, portaient du pain et de la chair au prophète Élie, notre premier instituteur, ne lui portaient pas de vin dans sa solitude. 6 Le peuple d'Israël , qui fut nourri dans le désert avec la chair délicate des cailles, 6 ne fit pas usage de vin , et nous ne lisons pas qu'il en ait même désiré. On ne distribua pas de vin le jour que Jésus-Christ nourrit tant de peuple , mais seulement du pain et du poisson. Ce fut seulement aux noces ,7 pour lesquelles on a quelque indulgence, que se fit le miracle du vin, qui est source de la luxure. Mais la solitude, qui est destinée aux moines, a plutôt éprouvé le miracle de la chair que du vin. C'était un point essentiel de la loi des Nazaréens , que ceux qui se consacraient au Seigneur évitassent absolument le vin et tout ce qui peut enivrer: car de quelle vertu, de quel bien les ivrognes sont-ils capables ? C'est pourquoi le vin et tout ce qui peut enivrer étaient interdits aux prêtres de l'ancienne Loi.8 Saint Jérôme, écrivant à Népotien sur la conduite des clercs, témoigne toute son indignation de ce que les prêtres de l'ancienne Loi s'abstenaient de tout ce qui peut enivrer , et par cette abstinence l'emportaient sur ceux de la nouvelle.9 « Ne sentez jamais le vin, dit-il, de peur qu'on ne vous applique ces paroles d'un philosophe : « Ce n'est pas offrir un baiser, » mais présenter du vin. »
1 Gen. 9. — » Ibid. 19. — * Jud. 13. — » Gen. 18. - l Reg. III , 17. — 6 Exod. 17. — ' Les noces de Cana. Ev. S. Joft. 2. — * Num. 6. — *Ep ad Ne pot. 2.
àbElàrd et héloise. 317
L'Apôtre condamne les prêtres qui boivent du vin, et l'ancienne Loi le défend : a Que ceux qui servent à l'autel ne fas- » sent jamais usage de vin ni de bière. » Par le mot bière, les Hébreux entendaient toute boisson qui peut enivrer, soit qu'elle fût faite avec de la levure , ou du suc de pomme, ou du miel , ou bien avec des herbes, des fruits de palmier et des grains, qui, par l'expression ou la coction dans de l'eau , donnent une liqueur douce et onctueuse. Tout ce qui peut enivrer et obscurcir la raison , fuyez-le comme le vin. Saint Pacôme , dans sa Règle, ne permet le vin qu'aux malades. Qui de vous ignore que le vin ne convient nullement aux moines, et que les religieux d'autrefois l'avaient tellement en horreur, que, pour s'en détourner, ils l'appelaient Satan? D'où nous lisons dans les Vies des Pères : « Quelqu'un rapporta un jour à l'abbé Pasteur » qu'un certain moine ne buvait pas de vin ; il répondit : « Parce que les moines doivent s'en abstenir. » Et encore : « Un jour, qu'on célébrait des messes dans le monastère de » l'abbé Antoine , on y trouva un vase rempli de vin ; un des » vieillards en versa dans une coupe, et la porta à l'abbé Sisoï. » Celui-ci but ; une seconde fois , il accepta et but encore ; » mais il répondit la troisième fois qu'on lui offrit du vin : <( C'est assez, mon frère. Ignorez-vous que c'est le démon ? » Ce saint abbé fit la même réponse à des personnes qui lui demandaient si ce n'est pas beaucoup de boire, un jour de sabbat ou le dimanche, à l'église, trois coupes de vin : « Ce serait » peu, dit le vieillard, si ce n'était pas Satan. » Saint Benoît, en permettant l'usage modéré du vin à ses religieux , dit : « Quoique nous lisions que le vin ne convienne nullement aux » moines ; mais , dans notre siècle , il n'est pas possible de le » leur persuader. x>
Il n'est donc pas surprenant, si le vin est à peine permis aux moines, que saint Jérôme en interdise absolument l'usage aux femmes, dont la nature est plus faible, quoiqu'elles soient plus fortes contre le vin ; car dans les préceptes qu'il donne
à la vierge Eustochie * pour conserver sa virginité, il l'exhorte en ces termes : « Si je suis capable de vous donner quelqu'a- » vis, et si vous vous en rapportez à l'expérience, je vous » avertis et je vous conjure qu'une épouse de Jésus-Christ » fuie le vin comme un poison. Ce sont les premières armes » des démons contre la jeunesse. Il nous agite plus que l'a- » varice , il nous gonfle plus que l'orgueil , il nous délecte » plus que l'ambition. Nous quittons aisément les autres » vices ; mais celui-ci est un ennemi renfermé au dedans de » nous-mêmes, et nous le portons partout avec nous. Le vin » et la jeunesse sont deux flambeaux de la volupté. Pourquoi » ajouter de l'huile à la flamme ? Pourquoi donner encore » des alimens à un brasier ardent ? » Il est cependant prouvé par l'expérience , que la force du vin a bien moins de pouvoir sur les femmes que sur les hommes. Théodose Macrobe en rend raison dans son Livre des Saturnales , lorsqu'il dit : « Selon Aristote, les femmes s'enivrent rarement et les » hommes très souvent. La femme a le corps humide ; la dou- » ceur et la blancheur de sa peau l'annoncent, ainsi que cette » purgation périodique qui la délivre d'une humeur superflue. » Le vin perd donc de sa force en raison de la grande humi- » dite qu'il trouve dans l'estomac ; sesvapeuis s'y éteignent » et ne peuvent plus monter au cerveau. » Et ailleurs: a Le » corps des femmes, épuré par de fréquentes purgations , est » comme un crible par où les humeurs sortent sans cesse ; » c'est par ces issues que la vapeur du vin s'évapore en un » instant. »
Par quelle raison donc accorder aux moines ce qu'on refuse au sexe le plus faible ? Quelle est donc cette folie de tolérer l'usage du vin chez ceux à qui il peut nuire davantage , et de le refuser aux autres ? Quoi de plus insensé que de permettre aux personnes de notre état ce qui est le plus con-
» Ep. 22.
traire à la religion et ce qui éloigne le plus de Dieu ? Quoi de plus imprudent cfue de ne pas s'abstenir, pour la perfection chrétienne, de ce qui est interdit aux rois et aux prêtres de l'ancienne Loi ; bien plus, d'en faire ses plus grandes délices ? Quelqu'un ignore-t-il tout le soin que les ecclésiastiques et les moines mettent actuellement à remplir leurs celliers de différentes sortes de vins ; à y mêler des herbes , du miel et d'autres ingrédiens qui les enivrent d'autant plus aisément, qu'ils boivent avec plus de plaisir, et qui les excitent d'autant plus aux passions qu'ils sont plus exaltés par le vin? N'est-ce pas tant une erreur qu'une fureur, si ceux que leur profession oblige à la continence, ne font rien pour conserver leur vœu, ou, pour mieux dire, font tout pour le rompre ? Leurs corps, en effet, sont retenus dans les cloîtres, mais leur cœur est plein de libertinage , et leur âme s'embrase pour la fornication. L'Apôtre, dans sa lettre à Timothée, lui dit : «Ne buvez » pas encore d'eau, mais usez d'un peu devin, à cause de » votre estomac et de vos fréquentes faiblesses. » C'est à cause de sa faiblesse qu'un peu de vin lui est permis ; car il est certain qu'en santé il n'en boirait pas. Si nous professons la vie apostolique; si nous nous engageons dans un état de pénitence, et que nous nous proposions de fuir le siècle, pourquoi donc faire nos délices de ce qui est absolument con traire à ce pieux dessein et de ce qu'il y a de plus délectable dans tous les alimens? Saint Ambroise, ce grand peintre de la Pénitence , ne blâme que le vin dans la nourriture des pénitens, en disant : * « Qui peut croire que Ton fait pénitence, » lorsqu'on a l'ambition de posséder des charges , lorsqu'on » boit du vin en abondance et que l'on use des droits du ma- » riage ? Il faut renoncer au siècle. Il est plus aisé de trou- » ver des hommes qui aient conservé leur innocence , que » d'en trouver qui aient fait une sincère pénitence. » Et dans
1 L. II. de Pœnit. c. 20.
520 ÀBÈLARD ET HELOISE.
son livre sur la Fuite du Siècle : 1 « Vous le fuyez bien , dit- » il , si vos yeux évitent les coupes et les bouteilles, de peur » de devenir libidineux en regardant le vin. » De tous les alimens à éviter il ne parle que du vin ; et si nous le fuyons, il nous assure que nous fuyons le siècle , comme si toutes les voluptés du siècle dépendaient du vin. C'est pourquoi il ne dit pas seulement que la bouche en fuie le goût, mais encore, que l'œil en fuie la vue , de peur d'être séduit par les charmes de cette boisson et de la débauche. C'est de là que Salomon dit, ainsi que je vous l'ai rapporté plus haut : a Ne regardons pas » le vin quand sa couleur brille dans le verre. » Que dironsnous donc , je vous prie, nous qui , pour que cette liqueur nous réjouisse par son goût autant que par sa vue , y mêlons des herbes, du miel et différentes épices, et qui voulons encore nous enivrer par l'odorat?
Saint Benoît, forcé de permettre l'usage du vin, disait: 2 « Je n'y consens qu'à condition que nous n'en boirons point » jusqu'à satiété, mais en très petite quantité, parce que » le vin fait apostasier même les sages. » Plût à Dieu que nous nous contentassions d'en boire jusqu'à satiété , et jamais au-delà des bornes de la modération ! Saint Augustin, dans sa Piègle pour les monastères qu'il avait établis, dit : 3 « Le » samedi et le dimanche seulement, ainsi que c'est la cou- » tume, on donnera du vin à ceux qui en voudront. » C'était autant par respect pour le dimanche et pour ses vigiles, qui sont le samedi, que parce que ces jours- là tous les frères , répartis dans différentes cellules , se réunissaient , ainsi que saint Jérôme en fait mention dans la Vie des Pères, 4 où il dit en parlant d'un monastère qu'il nomme la Celle : « Cha- » cun reste dans sa cellule ; le samedi et le dimanche seule- » ment on se rassemble à l'église ; là, tous se regardent
*Defug. Sœcul, c. 9. — * Reg. S. Bened. 40. — » Reg. II, c. 2, et Ser, 1, ad frat. in erem. — * Vit. Pat. pars 1.
» comme rendus au ciel. » Il était sans doute convenable d'offrir, par cette indulgence, quelque récréation qui pût plaire aux frères réunis ensemble , lorsqu'ils penseraient plutôt qu'ils ne diraient : « C'est une chose bonne et agréable pour des frè- » res d'habiter sous le même toit ! i »
A présent, si nous nous privons de viande, doit-on nous tenir grand compte de cette abstinence, lorsque nos tables sont chargées d'une quantité superflue d'autres alimens , lorsque nous achetons à grands frais différentes sortes de poissons, lorsque nous mélangeons les saveurs du poivre et des épices, et que, noncontens d'être gorgés de vin , nous y ajoutons encore des liqueurs fortes ? Tout cela est excusé par l'abstinence des viandes les plus grossières , pourvu que nous ne les mangions pas en public ; comme si la qualité des alimens et non leur superfluité , faisait la faute , lorsque le Seigneur nous défend seulement la gourmandise et l'ivrognerie , c'est à dire , la superfluité plutôt que la qualité de la nourriture et du vin !
C'est cette réflexion qui a engagé saint Augustin à ne rien retrancher des alimens, si ce n'est le vin ; et sans distinguer leur qualité , il a cru qu'il suffisait de s'abstenir de celte boisson , ainsi qu'il le dit en peu de mots : 2 « Domptez votre chair » par les jeûnes et l'abstinence dans le boire et le manger, » autant que votre santé vous le permettra. » Il avait assurément lu, si je ne me trompe, les exhortations que saint Athanase faisait aux moines : « Quant aux jeûnes , on ne doit » pas les mesurer à la volonté , mais bien à la possibilité , qui » peut s'étendre en raison des efforts que l'on fait. Que les » jeûnes aient lieu tous les jours , excepté le dimanche , mais » qu'ils ne soient pas l'objet d'un vœu. » C'est comme s'il disait : « Si on a fait le vœu de jeûner, il faut l'accomplir en » tous temps, excepté les jours de dimanche. » Il ne déter-
• Psaïnu 132.— s Ep. 109, Serm, adFr. 25, etMeg. III, c. 2.
mine aucuns jeûnes, mais il avertit de consulter ses forces. Car il est dit : a Considérez la force de votre tempérament » et qu'elle vous règle dans vos jeûnes , sachant qu'on ne pè- » che en rien si on garde le milieu en tout. » C'est sans doute pour que nous ne nous laissions pas amollir par les voluptés, comme ce peuple qui se nourrissait de pain blanc et qui buvait du vin le plus pur, duquel il est écrit : * « Ce peuple chéri » s'est engraissé et s'est révolté. » Ne macérons donc pas trop notre corps par des abstinences, qui pourraient nous faire succomber, qui perdraient tout leur fruit en provoquant nos murmures, ou qui susciteraient notre orgueil par leur singularité. L'Ecclésiaste nous prévient en disant : 2 a Le juste périt dans » sa justice. Ne soyez pas plus juste ni plus sage qu'il n'est » nécessaire , de peur que vous ne deveniez stupide , ou que » vous ne vous enorgueillissiez en admirant, pour ainsi dire, » votre singularité. »
Il faut donc que la prudence , qui est mère de toutes les vertus , veille attentivement aux fardeaux qu'elle imposera à chacun, selon sa force; et que, suivant la nature au lieu de la devancer, elle ne retranche jamais l'usage, mais l'abus des choses , et que par-là les vices soient déracinés de manière à ne pas offenser la nature. Il suffit aux faibles d'éviter le péché , quand même ils n'atteindraient pas le comble de la perfection. 11 suffit d'être dans un coin du Paradis, si l'on ne peut prendre place auprès des martyrs. 11 est plus sûr de faire des vœux sages, afin que la Grâce puisse y ajouter quelque chose. C'est pourquoi il est écrit : 3 « Lorsque vous aurez fait tout » ce qui a été ordonné , dites : « Nous sommes des serviteurs » inutiles; nous avons fait ce que nous devions. » L'Apôtre dit : 4 « La Loi produit la colère , car là où il n'y a point de » loi , il n'y a point de violement de loi. » Et ailleurs : 5 « Car
1 Deut. 32. — ' Eccl. 1.— * Evans. S. Luc. 7. — Saint Paul. Ep. ad Rom. h. — J Ibid. 7.
» sans la Loi le péché était mort , et moi je vivais autrefois » sans Loi. Mais, le commandement étant survenu , le péché 7) est ressuscité, et moi je suis mort; et il s'est trouvé que le » commandement qui devait servir à me donner la vie, a servi o à me donner la mort : car le péché ayant pris naissance » dans le commandement , me trompe et me tue par ce com- » mandement même ; de sorte que le péché est devenu par le » commandement une source plus abondante de péché. » Saint Augustin disait à saint Simplicien : « La défense ayant » augmenté le plaisir, il est devenu plus doux , et par cela » môme il nous a trompés. » Et dans le livre des Questions, 1 question quatre-vingt-troisième : « Nous nous sentons plus » délicieusement entraînés au péché, lorsqu'il est défendu de » le commettre. »
« Toujours nous sommes portés vers ce qui est défendu , et » nous souhaitons ce qu'on nous refuse. 2 »
Que ces réflexions fassent donc trembler celui qui veut se soumettre au joug de quelque Règle et s'enchaîner à une nouvelle Loi. Qu'il choisisse selon ses forces ; qu'il redoute ce qui est au-delà. Il n'y a de coupable envers la Loi, que celui qui y fut soumis. Avant de faire un vœu , réfléchissez ; lorsque vous l'aurez fait, observez-le. Auparavant, c'était un acte volontaire ; après, il est forcé, a Dans la maison de mon père , dit » Jésus-Christ, 3 il y a plusieurs demeures. » Ainsi il y a plusieurs voies qui y conduisent. Les gens mariés ne sont pas damnés; mais les célibataires se sauveront plus aisément. Ce n'est pas pour que nous soyons sauvés que les Saints Pères ont institué des Règles ; c'est pour que nous le soyons plus facilement et pour que nous puissions nous consacrer plus purement à Dieu. « Quoique, dit l'Apôtre, * une fille se marie, » elle ne pèche pas; mais elle souffrira dans sa chair des maux
1 Lib. I, Quœst. qa. 66. — * Ovid. Amor. III. Eleg. 3. — ■ Evang. S Lue. iû.-* Saint Paul. Ep. ad Cor. I, 7.
324 ABÊLARD ET HÊLOISE.
» et des afflictions : je veux donc vous les épargner. Une femme » qui n'est point mariée et qui est vierge s'occupe des choses » du Seigneur, afin d'être sainte de corps et d'esprit; mais » celle qui est mariée s'occupe des choses du monde, et cher- » che comment elle plaira à son mari. Or, je vous dis ceci » dans votre intérêt, non pour vous dresser une embûche, » mais pour vous porter à tout ce qui est vertueux et qui » vous donne la facilité de prier Dieu sans empêchement. »
C'est ce que nous exécutons alors très facilement , lorsque , nous éloignant du monde , nous nous renfermons dans des monastères cloîtrés, pour être à l'abri du tumulte du siècle. Il faut que non seulement celui qui se soumet à la Loi , maïs encore celui qui impose la Loi, prenne garde, en multipliant les commandemens, de multiplier également les péchés. Lorsque le Verbe de Dieu est venu sur terre , il a abrégé la Loi. Moïse l'avait trop étendue; et cependant, comme dit l'Apôtre, l «Sa » Loi n'a rien conduit à la perfection. » En effet , ses commandemens étaient en si grand nombre et si difficiles à observer, que l'apôtre saint Pierre avoue que personne n'a pu les exécuter tous, et dit : 2 « Mes frères, pourquoi tentez-vous » Dieu, en imposant sur la tête de vos disciples un jcug que » ni nous ni nos pères n'avons pu porter? Mais nous croyons » que la grâce du Seigneur Jésus-Christ nous sauvera aussi » bien qu'eux. »
Jésus-Christ , en peu de paroles , a instruit ses apôtres sur l'édification des mœurs et la sainteté de la vie , et il leur a enseigné la perfection. Écartant les préceptes trop pesans et trop austères, il a renfermé toute sa religion dans les plus doux et les plus légers : « Venez, dit-il, 3 à moi, vous tous qui êtes » fatigués et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Imposez- » vous mon joug, et apprenez de moi que je suis doux et hum- » ble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes ; car » mon joug est doux et mon fardeau est léger. »
1 Saint Paul.Ep. ad Heb. 7 — ' AcU Ap. 15. — ■ Evang. S. Matth, il.
àbélàrd et héloise. 325
En effet, il en est souvent des bonnes œuvres comme des affaires du siècle. Combien de gens travaillent plus et gagnent moins! Combien paraissent à l'extérieur être plus éprouvés, et sont à l'intérieur moins méritans devant Dieu , qui regarde plutôt le cœur que les œuvres ! Ceux, en effet, qui s'occupent des choses extérieures , peuvent moins s'occuper des choses intérieures; et plus ils sont connus des hommes qui jugent d'après les apparences, plus ils acquièrent de gloire devant eux , et plus ils sont facilement séduits par les louanges. L'Apôtre, pour prévenir ce danger, diminue beaucoup le mérite des actions et augmente celui de la foi. « Si Abraham , dit— » il, l a été justifié par ses œuvres, il a de quoi se glorifier, » mais non devant Dieu. Car que dit l'Écriture ? « Abraham a » cru en Dieu , et cela lui a été réputé à justice. » Et ailleurs : « Que dirons-nous donc ? Que les Gentils qui ne cherchaient » point la justice ont embrassé la justice , cette justice qui » vient de la foi , et que les Israélites , en cherchant la loi de » la justice, ne sont point parvenus à la loi de la justice. Pour- » quoi? Parce que ce n'est pas par la foi, mais comme parles » œuvres. »
Us ressemblent à ceux qui nettoient les dehors d'un plat ou d'un vase, sans songer à la propreté du dedans ; et, s'occupaut plus de la chair que de l'âme , ils sont plutôt charnels que spirituels. Pour nous, qui désirons que Jésus-Christ habite dans l'homme intérieur par la foi, nous faisons peu de cas des choses extérieures , qui sont également communes aux justes et aux réprouvés, suivant ce qui est écrit : 2 « J'ai en moi, Seigneur, » tous les vœux et toutes les louanges que je dois vous rendre. » G'est pourquoi nous ne suivons pas cette abstinence extérieure, prescrite par la Loi, qui ne nous rend pas plus justes. Car le Seigneur ne nous a interdit aucune nourriture , mais seulement la débauche et l'ivrognerie , c'est à dire le superflu. II
Ep. ad Rom. â, 9. — * Psalm.
a'a pas rougi de prêcher ses leçons par son exemple, quoique plusieurs qui s'en scandalisèrent lui adressassent de vifs reproches ; ce qui lui fait dire en parlant de lui-même : i a Jean » est venu, ne mangeant ni ne buvant ; et ils ont dit: « 11 est » possédé du démon. » Le Fils de l'Homme est venu, mangeant » et buvant ; et ils ont dit : « Voilà un homme gourmand et » qui boit du vin. » Pour excuser même ses disciples, qui ne jeûnaient pas comme ceux de saint Jean , et qui n'avaient pas l'attention de laver leurs mains au moment des repas, il dit encore : 2 « Les enfans de l'époux ne peuvent pleurer, quand » l'époux est encore avec eux. » Et ailleurs : « Ce n'est pas » ce qui entre dans la bouche de l'homme, qui la souille, » mais ce qui en sort. Ce qui vient de la bouche part du » cœur : voilà ce qui souille l'homme ; car manger sans la- » ver ses mains, ce n'est pas ce qui rend l'homme impur, » Aucun aliment ne souille donc l'âme, mais elle est souillée parla convoitise d'un aliment défendu ; car, ainsi que le corps ne peut être souillé que par des choses corporelles, de même l'amené peut l'être que par des choses spirituelles. Nous ne devons avoir aucune appréhension de ce qui se passe dans notre corps, si notre cœur n'y prend aucune part, et nous ne pouvons nous glorifier de la pureté de notre corps, si notre cœur est corrompu par la volonté. C'est donc dans le cœur absolument qu'existe la mort ou la vie de l'âme; ce qui fait dire à Salomon dans ses Proverbes : 3 « Conservez votre cœur » avec tout le soin possible, car il est la source de la vie. » Suivant celte déclaration de la Vérité, c'est du cœur que sort ce qui souille l'homme, parce que l'âme se perd ou se sauve par les bons ou les mauvais désirs. Mais comme l'âme et le corps ont une union intime dans la même personne , il faut bien prendre garde que le plaisir du corps n'entraîne le consentement de l'âme, et que, par trop d'indulgence pour la chair, la chafe
1 Evang. S. Luc. 21. — ' Etang. S. Math. 6, 15. — J Prov. à.
ne lutte contre l'esprit et ne commence à dominer, au lieu de se soumettre. Nous pourrons éviter ce danger, si , comme je l'ai dit souvent, nous contentant du nécessaire, nous renonçons entièrement au superflu, et si, accordant l'usage de toute nourriture au sexe le plus faible, nous lui en défendons l'abus. Il faut permettre tous les alimens , pourvu qu'on n'use d'aucun avec excès : « Tout ce que Dieu a créé, dit l'Apôtre, * » est bon , et l'on ne doit rien rejeter de ce qui se mange avec » action de grâces ; car il est sanctifié par la parole de Dieu » et par la prière. Enseignant cela à nos frères , vous serez » un bon ministre de Jésus-Christ, nourri des paroles de la » foi et de la bonne doctrine que vous avez suivie. » Ainsi donc, en suivant avec Timothée cette doctrine de l'Apôtre, et, selon la sentence du Seigneur, n'évitant rien dans les alimens que la gourmandise et l'ivrognerie , usons de tous modérément, de manière à les employer tous au soutien de la faible nature et non à nourrir le vice; et aussi, nous devons nous modérer davantage sur ceux qui peuvent être plus nuisibles par leurs excès ; car il est plus grand et plus louable de manger sobrement, que de jeûner tout à fait. Ce qui fait dire à saint Augustin, dans son livre des Biens du Mariage,2 lorsqu'il parle des alimens qui doivent soutenir le corps : « On » n'use jamais bien que des choses dont on peut se passer. » Beaucoup, en effet, aiment mieux s'en priver que d'en user » sobrement; cependant personne n'en peut user sagement » s'il ne peut en user avec continence. » C'est de cette habitude que saint Paul disait : « Je sais jcuir de l'abon Jance et » souffrir la disette. » Souffrir la disette , c'est à faire à tous les hommes ; mais il n'appartient qu'aux grandes âmes de savoir la souffrir. De même , l'abondance peut échoir au premier-venu, mais ceux-là seuls savent en jouir, que l'abondance ne corrompt pas.
1 Saint Paul. Jsp. ad. Tim. I, û. — * Lib. de bono Conj.
Quant au vin, qui, comme il est dit, est une cause de luxure et de tumulte, et qui dès lors est aussi contraire à la continence qu'au silence; ou les femmes s'en abstiendront absolument à cause de Dieu, comme les épouses des Gentils s'en abstenaient par crainte des adultères ; ou elles le tempéreront avec de l'eau , afin qu'il convienne également à la soif et à la santé, sans altérer les forces, ce qui arrivera si on y mêle au moins la quatrième partie d'eau. Car il est très difficile de rester sur sa soif et de ne pas boire jusqu'à la satiété , ainsi que saint Benoît l'a ordonné dans sa Règle au sujet du vin. Nous pensons donc qu'il est plus sûr de ne point interdfere la satiété , de peur d'encourir un autre danger; car ce n'est pas de la satiété , comme nous l'avons déjà dit bien des fois, mais du superflu, que naît le crime. Ainsi donc, nous n'empêchons pas de composer des vins avec des herbes , pour médicament, et de prendre du vin pur : la communauté cependant n'en fera aucun usage, mais seulement les malades.
Nous défendons absolument que le pain soit fait de pur froment ; mais lorsqu'on aura du froment , on y mêlera au moins un tiers d'autre farine plus grossière. On ne mangera jamais de pain chaud , mais de celui qui aura été cuit un jour auparavant. Quant aux autres alimens, la diaconesse y pourvoira dans sa prudence , en sorte , comme nous l'avons déjà dit, que ce qu'on pourra acquérir au plus vil prix et avoir le plus facilement, soutienne la faiblesse de votre sexe. Quoi de plus insensé, en effet , que d'acheter les biens d'autrui, quand les nôtres suffisent ? que d'aller ailleurs chercher du superflu , lorsqu'on a le nécessaire chez soi? que de travailler à se procurer des choses superflues , lorsqu'on a sous la main ce qui suffit?
Ce sont moins les hommes que les anges et Dieu même , qui nous enseignent cette sage modération pour subvenir aux nécessites ae cette vie, et qui nous invitent par leur exemple à ne pas tant rechercher la qualité des alimens qu'à nous contenter
4e ceux qui sont près de nous. Car les anges mangèrent des viandes qu'Abraham leur présenta , et Jésus-Christ , avec des poissons qu'il trouva dans le désert, rassasia une multitude de peuple qui était à jeun ; ce qui nous prouve clairement que la chair ou les poissons nous doivent être également indifférens, et qu'il faut prendre surtout la nourriture qui n'est pas une occasion de péché , et qui, s'offrant spontanément à nous, est d'un apprêt plus facile et exige moins de dépense. Car Sénèque , le plus grand partisan de la pauvreté et de la continence, celui de tous les philosophes qui a le plus prêché pour les mœurs , disait : l « Notre but est de vivre selon la nature, » Or il est contre la nature, de tourmenter son corps, et de se » refuser la propreté qu'on peut se procurer aisément , et » d'aimer la saleté, et de ne pas tant faire usage des alimens » les plus communs que des plus dégoûtans. » De même que rechercher les choses délicates est le propre de la luxure , de même c'est de la folie que de se priver de celles qui sont ordinaires et sans apprêt. La philosophie veut la frugalité , mais non la peine. Il peut y avoir une frugalité modérée ; c'est celle-là que je demande. Saint Grégoire, dans son trentième livre des Morales , * pour montrer que les hommes pèchent moins par la qualité des alimens que par celle du cœur, distingue ainsi les tentations de la gourmandise : « Quelquefois, » dit-il , elle cherche les alimens les plus délicats ; quelquefois » elle désire que tout ce qu'elle mange soit apprêté avec le » plus grand soin. » Son désir se porte quelquefois sur les alimens les plus grossiers, et cependant, par la violence même de ce désir immense, elle pèche encore.
Les Israélites tirés d'Egypte succombèrent dans le désert, parce qu'au mépris de la manne , ils demandèrent des viandes qu'ils crurent plus délicates. Ésaû perdit la gloire de son droit d'aînesse pour avoir désiré ardemment une nourriture
xEp. ad Cecil.5.—* C 13.
commune, c'est à dire des lentilles. En vendant ainsi son droit d'aînesse, iî a montré quelle était l'impatience de son désir pour ce plat de lentilles. Or, ce n'est pas la nourriture, mais le désir qui occasionne le péché. Nous pouvons manger souvent les mets les plus délicats, sans commettre de faute, et souvent nous ne pouvons toucher aux plus grossiers , sans rendre notre conscience criminelle. Ésaû donc, ainsi que je viens de le dire , a perdu son droit d'aînesse pour des lentilles, et dans le désert Élie a conservé la vertu du corps en mangeant des viandes. Le Démon, convaincu que ce n'est pas l'aliment, mais la convoitise de l'aliment qui cause la perte del'àme, a subjugué le premier homme par une pomme et non par des viandes. C'est également avec du pain qu'il a tenté le second l. C'est ainsi que souvent on pèche comme Adam, en mangeant même les alimens les plus grossiers et les plus vils.
Il faut donc prendre ce que le besoin de la nature demande et non ce que la passion de manger suggère. Nous désirons avec bien moins d'ardeur ce qui nous paraît être moins précieux, ce qui est plus abondant et ce qui est à bas prix : telles sont les viandes communes , qui sont plus propres que les poissons à donner des forces à une nature faible , qui coûtent moins et qui demandent un apprêt plus facile.
Il en est de la viande et du vin comme du mariage ; ces trois choses tiennent le milieu entre le bien et le mal, c'est à dire sont indifférentes , quoique les devoirs du mariage ne soient pas tout à fait exempts de péché, et que le vin soit le pluspernicieuxdes alimens. Or, sila religion n'en défend pas l'usage modéré , qu'avons-nous donc à craindre des autres viandes, pourvu que nous ne tombions pas dans l'excès? Si saint Benoît , tout en avouant que le vin ne couvenait pas aux moines, est cependant, par une sage prévoyance, forcé d'en permettre
5 Jésus-Christ tenté par le démon dans îe désert.
l'usage aux moines de son temps , parce que la ferveur de l'ancienne charité était déjà refroidie ; que ne devons-nous pas permettre aux femmes sur tout le reste, elles à qui leur profession ne défend encore rien? Si les évêques eux-mêmes, les curés et les communautés peuvent faire usage de la viande sans pécher, parce qu'il n'y a aucune loi qui la leur défende; qui pourra nousblâmer d'accorder la même permission auxfemmes, surtout si dans les autres points elles supportent de plus grandes privations? Il suffit sans doute au disciple de ressembler à son maître ;1 et ce serait une grande inconséquence que de refuser aux monastères de femmes ce qu'on permet aux monastères d'hommes. Il ne faut pas croire que ce soit peu de chose, si les femmes, avec les autres devoirs de leur monastère, et malgré cette simple permission de manger de la viande, ne sont pas inférieures aux pieux laïques; puisque saint Chrysostome dit 2 qu'il n'y a rien de permis aux séculiers , qui ne le soit aux religieux , excepté le droit de se marier. Saint Jérôme, pensant que la conduite des clercs ne devait pas être inférieure à celle des moines, dit : 3 « Tout ce qui » est enjoint aux moines regarde les clercs, qui sont eux- » mêmes les pères des moines. » On sait qu'il est contraire à tout discernement d'imposer les mêmes fardeaux aux forts et aux faibles , et de soumettre les femmes à la même abstinence que les hommes. Si quelqu'un en demandait la raison , outre celle que la nature indique elle-même, qu'il consulte saint Grégoire à ce sujet. Ce grand instituteur et docteur de l'Église, instruisant les autres docteurs de l'Église, parle ainsi dans son Pastoral , 4 chapitre vingt-troisième : « On doit avertir les hom- » mes, d'une manière, et les femmes , d'une autre; aux pre- » miers, on peut imposer un joug pesant, mais un plus doux » à celles-ci ; il faut qu'ils accomplissent de grands devoirs ,
' Evang. S. Matth. 16. — * Hom. 7 in Ep. ad Heb. — ' Ep. 10.- ' Pars III, admon. 1, c. 1k.
» tandis qu'elles n'en aient que de légers à remplir en se » jouant; car ce qu'on considère comme peu de chose dans » les forts, est réputé pour beaucoup dans les faibles. » Au reste, l'usage des viandes communes flatte moins la sensualité que la chair des poissons ou des oiseaux , que saint Benoît ne nous interdit pas; l'Apôtre dit, 1 en faisant la distinction des différentes espèces de viandes : « Toute chair n'est pas la » même; celle des hommes diffère de celle des animaux, celle » des oiseaux, delà chair des poissons. » La Loi a décidé qu'on offrirait des animaux et des oiseaux en sacrifice au Seigneur , mais nullement des poissons , afin que personne ne croie que la chair des poissons soit plus pure devant lui que celle des animaux. En effet, le poisson est d'autant plus cher et plus onéreux pour la pauvreté , qu'il est moins abondant que la viande, et qu'il fortifie moins la nature; en sorte que d'un côté il coûte davantage , et que de l'autre il ne nourrit pas autant.
Consultant donc la fortune et la nature de l'homme , nous n'interdisons rien dans les alimens, si ce n'est le superflu. Nous réglons l'usage des viandes et des autres alimens, de manière que, tous étant permis, l'abstinence des moniales soit plus grande que celle des moines , à qui l'on en avait interdit quelques uns; car nous voulons que l'usage delà viande soit réglé de telle façon, qu'elles n'en mangent qu'une fois par jour; qu'on n'en serve point plusieurs plats à la même personne ; qu'on n'y ajoute aucun ragoût et qu'on ne puisse en user plus de trois jours par semaine, savoir le dimanche, le mardi et le jeudi , quelles que soient les fêtes qui arrivent dans l'intervalle; car plus la solennité est grande, plus il faut la célébrer avec une grande abstinence. C'est à quoi saint Grégoire de Nazianze, cet excellent docteur, nous exhorte ardemment dans son troisième livre de ia Chandeleur ou de la seconde
1 Saint Paul. Ep. ad Cor, I, 15.
Epiphanie 1 : « Célébrons, dit-il , cette fête , non par les plai- » sirs sensuels des festins, mais par les joies pures de l'es- » prit. » Le même, dans son quatrième livre de la Pentecôte et de TEsprit-Saint: « C'est aujourd'hui le jour de notre fête : » amassons dans le trésor de nos cœurs quelque chose de dura- » ble, mais non de ces choses qui passent et tombent en disso- » lution. Le corps a assez de sa méchanceté , il n'a que faire » de plus de matière; gardons-nous de rendre cette bête plus » insolente par une nourriture plus abondante , car elle nous » tourmenterait plus violemment. » C'est pourquoi il faut célébrer une fête tout spirituellement, d'autant mieux que saint Jérôme , son disciple , dit dans sa lettre x sur la manière de recevoir les présens : « Nous devons moins nous inquiéter de y> célébrer les fêtes par l'abondance des victuailles que par la « joie de l'esprit , attendu qu'il serait absurde d'honorer par » la bonne chère un martyr qui a été agréable à Dieu par ses » jeûnes. » Et saint Augustin , sur le Remède de la Pénitence : 2 « Voyez tant de milliers de martyrs : pourquoi célé- » brer leurs fêtes par tant de festins honteux, et ne pas plutôt » imiter leur vie par des mœurs honnêtes ? »
Les jours où Ton ne mangera pas de viande, on aura deux portions de différens légumes , auxquelles nous n'empêchons pas d'ajouter du poisson. On ne mettra dans les alimens de la communauté aucun assaisonnement précieux , mais elle se contentera de ceux que produit le pays qu'elle habite. On ne mangera du fruit que le soir. Nous ne défendons nullement que l'on serve , à celles qui en auront besoin pour leur santé , soit des herbes , soit des racines , soit des fruits , soit autre chose de ce genre.
Si par hasard une religieuse étrangère reçue en hospitalité, se trouvait au réfectoire , on lui donnera quelque portion supplémentaire , pour qu'elle juge de la charité qui règne dans
1 Lib. de lumin. vel secund. Epiph. III.— * Ep. 19. — ■ De Pen. med. h
la maison. Elle sera libre de partager cette portion avec qui elle voudra. On la fera asseoir à la plus grande table, ainsi que toules celles qui seraient avec elle, et la diaconesse les servira. Elle mangera ensuite avec les religieuses qui auront servi au réfectoire.
Si quelque religieuse veut dompter sa chair en diminuant sa nourriture, qu'elle ne le fasse jamais sans permission ; et que cette permission ne lui soit pas refusée, si ce n'est point par légèreté, mais par vertu, qu'elle fait cette demande , et si ses forces le lui permettent. Mais, cependant , qu'on ne souffre pas que personne dans le couvent reste un jour sans nourriture.
Les vendredis, on ne mangera jamais rien d'accommodé au gras ; ! mais on se nourrira comme dans le carême, afin de se rappeler par cette abstinence la mort de l'Époux. Il est encore une chose qu'il faut non seulement défendre , mais encore avoir en grande horreur, quoiqu'elle soit en usage dans plusieurs monastères : c'est qu'avec les morceaux de pain qui restent du dîner , et qui appartiennent aux pauvres , les religieux essuient leurs mains ou leurs couteaux, et souillent ainsi, pour ménager leurs nappes, le pain des pauvres ou plutôt de Jésus-Christ qui dit, au sujet des pauvres : « Ce que » vous aurez fait au moindre des miens, vous l'aurez fait à » moi-même. »
Quant aux jeûnes, on suivra absolument les commandemens de l'Église, car nous ne vouions pas imposer aux moniales un fardeau plus lourd que celui qu'ils imposent aux pieux laïques, ni mettre la faiblesse des femmes au dessus de la force des hommes. Depuis l'équinoxe d'automne jusqu'à Pâques, à cause de la brièveté des jours, nous pensons qu'un seul repas suffît; ce que nous ne déci-
* « Il veut parler, dit dom Gervaise, des monastères de la règle de Cluni, où les légumes étaient assaisonnés de graisse, même le vendredi. Cet abus ne fut retranché que par un statut de Pierrele->énérable. »
dons pas eu égard à l'abstinence monastique, mais eu égard à la brièveté du temps. Nous ne ferons ici aucune distinction dans les alimens.
On évitera surtout les habits précieux que l'Écriture condamme absolument. 1 Le Seigneur lui-même nous donne ce conseil, en accusant le Mauvais Riche qui s'enorgueillissait ôv. luxe de ses habits, et approuvant au contraire l'humilité de Jean-Baptiste. 2 C'est ce qu'explique saint Grégoire , dans sa sixième Homélie sur les Évangiles : « Pourquoi se sert-il de » ces paroles : Les gens qui sont mollement vêtus sont dans les )) maisons des riches, si ce n'est pour prouver clairement » qu'ils combattent pour la gloire terrestre et non pour la » gloire céleste ; qu'ils ne se privent de rien pour Dieu , et » qu'ils sacrifient tout à l'extérieur en cherchant les dou- » ceurs et les plaisirs de cette vie? » Et encore , dans sa quarantième Homélie : « 11 s'en trouve quelques-uns qui pen- » sent que porter des habits élégans et précieux , ce n'est pas » pécher. Si ce n'était pas une faute , le Seigneur ne nous » aurait pas dit expressément que le riche qui est descendu » aux enfers était couvert de lin et de pourpre. Or, personne » ne cherche , sinon que dans un but de vaine gloire, à se distin- » guer parses vêtemens, afin de paraître plus digne d'honneur » que les autres ; car ce n'est pas seulement pour la vaine gloire » des vêtemens , qu'on en a de précieux ; ce qui le prouve, » c'est que personne ne veut se vêtir d'habits précieux, là où » il ne peut être vu par les autres. » Saint Pierre, exhortant, à ce sujet, dans sa première épître, les femmes séculières et mariées, dit : 3 « Que les femmes soient soumises à leurs » maris ; en sorte que s'ils ne croient pas à la parole des » femmes, ils règlent au moins leur propre conduite, sans » le secours de la parole , d'après la bonne conduite de leurs
1 Ep. ad Tim. I, 2. Ep. S. Pet. I, 3.— 'Ev. S. Luc. 1C. Ev. S. Matth.ll, — » Ep. S. Pet. I, 5.
» femmes. Qu'elles n'aient donc ni tresses de cheveux pos- » tiches, ni ceinture d'or, ni somptueux habillemens; mais » qu'elles s'attachent à parer l'homme invisible qui est caché » dans le cœur, par un repos incorruptible et un esprit mo- » deste , ce qui est vraiment riche devant Dieu. »
C'est avec raison qu'il a cru devoir détourner de cette vanité les femmes plutôt que les hommes, puisque leur esprit faible en est d'autant plus avide, que la luxure les y porte avec plus de fureur. Or , si les femmes qui vivent dans le monde doivent s'abstenir d'une telle vanité, ne convient-il pas d'en garder celles qui sont consacrées à Jésus-Christ , celles dont le principal ornement est de paraître n'en pas avoir ! Une d'elles qui recherche ces ajustemens, ou qui ne les rejette pas si on les lui offre , perd sa réputation de chasteté ; et la sœur (Jui agit de la sorte , semble se disposer moins à la religion qu'à la fornication ; ce n'est pas tant une religieuse qu'une courtisanne. La parure est comme l'insigne de la corruption, qui produit l'inceste de l'âme , ainsi qu'il est écrit : 1 « L'ha- » billement du corps, le rire et le marcher de l'homme, an- » noncent ce qu'il est. »
Nous voyons que le Seigneur, comme je l'ai déjà dit, avait loué et recommandé dans Jean-Baptiste la grossièreté de ses habillemens plutôt que son austérité pour les alimens. a Qu'ê- » tes-vous allé voir, dit-il, dans le désert? Est-ce un homme » vêtu de riches habits? » Parfois l'usage d'alimens recherchés a quelque utilité , mais celui de riches habits n'en a aucune ; car plus les habits sont précieux , plus on les conserve, et moins ils font de profit : ils sont plus désavantageux à qui les achète , puisque, à cause de leur finesse même, ils se détériorent plus aisément et procurent au corps moins de chaleur.
Les habits seront d'étoffe de laine noire ; 8 cette couleur
*Eccles, 19.
* Les premières religieuses étaient habillées de brun.
sied bien à l'état de pénitence , et aucune fourrure, mieux que celle des agneaux , ne convient aux épouses du Christ , afin que cet habit leur rappelle sans cesse qu'elles sont revêtues ou qu'elles doivent se revêtir de l'Agneau époux des vierges.
Les voiles ne seront pas de soie , mais de toile ou d'élamine teinte. Nous voulons qu'il y en ait de deux sortes : les uns, pour les vierges qui ont prononcé leurs vœux, les autres, pour les novices. * Les voiles des vierges consacrées seront marqués du signe de la croix, qui, par sa blancheur, annoncera que la chasteté de leur corps est vouée entièrement à Jésus-Christ , et que leur habit diffère de celui des autres en raison de leur consécration ; afin que tous les fidèles , respectant ce signe , redoutent davantage de porter sur elles un œil de concupiscence. Ce ne sera qu'après avoir été consacrées par l'évêque , qu'elles pourront porter sur le sommet de la tête cette croix faite avec du fil blanc , en symbole de leur candeur : nul autre voile ne sera décoré de ce signe. 2
Elles porteront sur la chair des chemises de toile , qu'elles ne quitteront pas même la nuit. La faiblesse de leur sexe nous engage à permettre l'usage des matelas et des draps. 3 Chacune couchera et mangera séparément. Que nulle sœur ne s'indigne, si l'on donne à une de ses sœurs, qui en a un plus pressant besoin, des habits ou d'autres choses qui lui auraient été donnés à elle-même : qu'elle se réjouisse , au contraire , lorsqu'elle aura pu secourir sa sœur dans la nécessité, et qu'elle s'attache moins à vivre pour soi que pour les autres. Autrement , elle ne doit plus être admise dans la société fraternelle , car elle est coupable du sacrilège de propriété.
1 On pense que le Toile des religieuses était noir, celui des novices, blanc.
a Les veuves étaient fort nombreuses dans les monastères où on les distinguait des \ierges.
'Anciennement toutes les religieuses couchaient à terre sur une natte, couvertes de leurs habits ordinaires.
558 abelârd et iïeloise.
Nous pensons donc qu'une chemise , une peau d'agneau et une robe , suffisent pour couvrir le corps ; en ajoutant par dessus, lorsque le froid sera excessif, un manteau * dont elles pourront se servir comme d'une couverture dans leur lit ; mais , pour év iter l'invasion de la vermine et pour que ces vêtemens puissent êtrelavés dès qu'ils serontsales, il faudra les avoir doubles, ainsi que Salomon a dit à la louange de la femme forte et prudente : « Elle ne craint pas le froid pour sa maison, car tous ses do- » mesliques ont double vêtement. » Les habits ne descendront pas plus bas que les talons, de peur de soulever la poussière. Les manches n'excéderont pas la longueur des bras et des mains. Les jambes seront couvertes de chausses, et les pieds, de chaussons et de souliers. Jamais elles ne marcheront pieds nuds, sous prétexte même de dévotion. Chaque lit aura un matelas , un traversin , un oreiller, une courtepointe et un drap. Leur tête s'entourera d'une bandelette blanche, avec un voile noir par dessus; et lorsqu'il sera nécessaire, elles porteront, en outre, à cause de leur tonsure, un bonnet de peau d'agneau.
Ce n'est pas seulement dans la nourriture et l'habit qu'il faut éviter le superflu, mais encore dans les bâtimens et les autres possessions. Quant aux bâtimens, s'ils sont plus grands ou plus beaux qu'il ne faut , ou si nous les ornons de sculptures ou de peintures, on voit clairement que nous ne bâtissons pas des asiles de pauvres, mais que nous érigeons des palais de rois. Car saint Jérôme dit : 2 « Le Fils de l'Homme n'a pas où re- » poser sa tête, et vous avez de grands portiques et une ira- » mense étendue de logement. » Avoir de beaux chevaux de prix, c'est moins une superfluité qu'une grande vanité. Si nous multiplions nos troupeaux et nos biens terrestres, nous annonçons par là une ambition qui se déploie dans les choses extérieures; car plus nous possédons de biens sur la terre,
1 Ce manteau était une espèce de chappe. — * Ep. i.
plus nous sommes forcés , pour y veiller, de nous éloigner de la contemplation des biens célestes. Car, quoique notre corps soit enfermé dans un cloître , notre esprit se réjouit de ces possessions du dehors, et, contraint de les suivre, il se répand comme elles çà et là. Nos tourmens augmentent ainsi en raison des possessions que nous pouvons perdre ; car plus elles sont précieuses et plus nous les aimons, plus elles enchaînent par l'ambition notre misérable cœur.
11 faut donc disposer tout , de manière que nous fixions des bornes certaines aux dépenses de nos maisons , et que nous ne souhaitions rien , ne recevions rien et ne gardions rien au delà du nécessaire. En effet, tout ce qui dépasse le nécessaire, nous le possédons par rapine ; et nous devenons coupables de la mort d'autant de pauvres, que nous en aurions pu secourir. Chaque année donc, après les récoltes, il faudra pourvoir aux besoins de Tannée, et restituer plutôt que donner le superflu aux pauvres.
Il y en a qui, ignorant les fins de la Providence , se réjouissent d'avoir une nombreuse famille , quoique n'ayant que très peu de revenus; chargés alors de lui procurer de quoi subsister, ils vont mendier impudemment , et souvent extorquer ce qu'on ne leur donne pas. * Tels sont quelques supérieurs de monastères, qui , se glorifiant de la multitude des moines, ne se soucient pas tant d'en avoir de bons que d'en avoir beaucoup, et qui se grandissent à leurs propres yeux, s'ils se voient au milieu d'une nombreuse communauté. Pour attirer les novices dans leurs maisons, lorsqu'ils devraient les préparer aux austérités , ils leur promettent les plus douces choses , et , comme ils les reçoivent sans aucun examen avant de les avoir éprouvés , ils les perdent facilement par l'apostasie. C'est à eux , sans doute , que Jésus-Christ adressait ces paroles : *
1 Cette conduite des moines rentes faisait déjà pressentir la fondation des ordres rnendians qui n'existaient pas encore à cette époque. — * Ev. S. Matth. 23, 1 5.
«Malheur avons qui parcourez la mer et la terre pour faire d un prosélyte ! Lorsque yous l'aurez fait , vous le rendez » digne de l'enfer deux fois plus que vous ! » Ils se glorifieraient moins de la multitude, s'ils s'attachaient plutôt au salut des âmes qu'au nombre des prosélytes , et s'ils présumaient moins de leurs forces dans la conduite de leur communauté. Le Seigneur avait choisi peu d'apôtres , et entre ceux de son choix , il y eut pourtant un apostat ; ce qui lui fait dire : * « Ne vous ai-je pas choisi tous les douze? et cependant il se » trouve un démon parmi vous! » Tel Judas fut parmi les disciples ; ainsi fut Nicolas parmi les sept diacres. Lorsque les Apôtres n'avaient encore réuni qu'un petit nombre de fidèles, Ananias et Saphira sa femme méritèrent d'être frappés d'une sentence de mort.2 De tous les disciples du Sauveur, beaucoup l'abandonnèrent, peu revinrent avec lui; car le chemin qui conduit à la vie est étroit,3 et peu savent y marcher: au contraire, celui qui conduit à la mort est large et spacieux, et beaucoup s'y engagent volontiers, parce que, comme le Seigneur l'a dit ailleurs : « Il en est beaucoup d'appelés, mais peu d'élus ; » et selon Salomon : « Le nombre des insensés est infini. »
Que celui donc qui se réjouit de la multitude de ses moines, craigne que , suivant les paroles du Seigneur , il se trouve peu d'élus parmi eux , et que multipliant son troupeau aussi imprudemment , il ne puisse suffire à le garder ; en sorte qu'on lui applique avec raison ces paroles du Prophète : ft « Vous » avez multiplié le peuple , mais vous n'avez pas augmenté » sa joie. » Tels sont, en effet, ceux qui se glorifient de la multitude; car forcés souvent, tant pour leurs propres besoins, que pour ceux de la communauté, de rentrer dans le siècle et de courir çà et là en mendiant , ils s'embarrassent bien plus des soins corporels que des spirituels , et ils gagnent plus de mépris que de gloire.
1 Ev. S. Joli. 6. - * Act. Ap. 5. — » Ev, S. Matth. 7, 20. — * Isaïe. 9.
Les femmes auraient d'autant plus à rougir d'une pareille conduite , qu'il y a moins de sûreté pour elles à se répandre dans le monde. Quiconque désire de vivre avec une honnête tranquillité, de s'appliquer aux offices divins, et de devenir cher à Dieu et aux hommes, doit craindre de rassembler plus de frères qu'il n'en peut soigner ; et , dans ses dépenses, il ne faut pas qu'il compte sur la bourse d'autrui ni sur les aumônes à demander , mais qu'il songe plutôt aux aumônes à faire. L'apôtre saint Paul, ce grand prédicateur de la morale évangélique, quoique cette fonction lui permît de recevoir les secours temporels , travaille de ses mains, dans la crainte d'être à charge aux fidèles et de porter atteinte à sa gloire. Pour nous donc qui n'avons pas à prêcher, mais à pleurer nos péchés, quelle serait notre témérité, ou plutôt notre impudence , de mendier notre subsistance ? Pouvons-nous par là sustenter ceux que nous rassemblons inconsidérément? Et même, ne poussons-nous pas souvent la démence, jusqu'à soudoyer des prédicateurs, si nous ne savons pas prêcher ; et, conduisant avec nous ces faux apôtres, a porter partout nos croix et nos reliques , 1 afin de vendre aux simples et imbécilles chrétiens, non la parole de Dieu, mais ces fictions du Diable? Ne leur promettons-nous pas tout ce qui peut servir à escroquer leur argent? C'est par cette impudente cupidité à chercher les biens de ce monde et non ceux de Jésus-Christ, que déjà personne, si je ne me trompe, n'a plus de respect ni pour notre Ordre , ni pour la prédication de la parole de Dieu.
Ainsi, les abbés et les supérieurs de monastères, qui assiègent avec imporlunité les puissans du siècle et les cours des rois , passent plutôt pour des gens charnels que pour des cénobites. Poursuivant par métier la faveur des hommes , ils se sont
* C'était alors la coutume de faire des quêtes générales, pendant lesquelles on animait le zèle charitable des fidèles par quelque procession et quelque exhibition de reliques.
habitués à converser avec les hommes plutôt que de parler avec Dieu : ils ont souvent lu, souvent entendu, mais non médité , mais non compris , cet avertissement de saint Antoine : * « Les poissons qui sont long-temps hors de l'eau, meurent; » ainsi les moines qui quittent long-temps leurs cellules, ou » qui vivent au milieu des séculiers, sont déliés de leur vœu » de retraite. »
Il finit donc , comme le poisson dans la mer, retourner dans nos cellules, de peur que, restant dehors trop long-temps, nous n'oublions la garde de l'intérieur. Saint Benoît, le fondateur de la Règle monastique, persuadé de cette vérité, a enseigné clairement par ses écrits et son exemple, qu'il veut que les abbés soient assidus dans leurs monastères , et veillent soigneusement à la garde de leur troupeau. Car, lui-même ayant quitté sa maison un jour pour aller rendre visite à sainte Schoïastique sa sœur, 2 elle voulut le retenir auprès d'elle seulement une nuit pour écouter ses instructions; mais il avoua qu'il ne pouvait absolument rester hors de sa cellule. Il ne dit pas même : « Nous ne pouvons pas, » mais « Je ne peux pas ; » parce que les frères pouvaient le faire avec sa permission, et que, lui, ne le pouvait qu'avec celle de Dieu, comme il l'a fait ensuite. C'est pour cela que dans sa Règle il n'a parlé nulle part de la sortie de l'abbé, mais seulement de celle des frères. Il a, au contraire , prudemment exigé la présence de l'abbé , et il ordonne que, aux vigiles des dimanches et des iours de fête, la lecture de l'Évangile et des réflexions qui y sont iointes, ne puisse être faite que par l'abbé 3. Dans son règlement pour la table de l'abbé, à laquelle mangent toujours les étrangers et les hôtes, il lui permet, à défaut de ceux-là, d'y inviter les frères qu'il voudra , en laissant un ou deux des anciens avec les autres frères. Il fait entendre que l'abbé ne doitjamais être
1 Vit. Pat. Pars II, de Quiète.— 'Dialog. II, 33. — * Reg. S. René*. 11. 56.
absent du monastère au moment des repas, de peur que, s'habituant à la chère délicate des grands, il ne partage plus ensuite avec ses religieux le pain grossier du monastère. C'est de ces abbés que Jésus-Christ a dit : 1 « Us lient des fardeaux » pesans et qu'on ne saurait porter; ils les mettent sur les » épaules des hommes, et ils ne veulent pas les remuer » du bout du doigt. » Et ailleurs, parlant des faux prédicateurs : « Gardez-vous des faux prophètes qui viennent vers » vous. » Ils -y viennent d'eux-mêmes, dit-il, sans que Dieu les envoie et sans être chargés de cette mission. Jean Baptiste , notre instituteur , qui par héritage devait être pontife, s'éloigna de la ville pour se retirer dans le désert, abandonna le pontificat pour le monachisme, et les cités pour la solitude. Le peuple venait à lui, mais il n'allait pas au devant du peuple. Il fut si grand , qu'il passa pour le Christ, et qu'il put corriger plusieurs abus dans les villes. 2 II était déjà dans ce petit lit, d'où il était prêt à répondre au Bien-aimé frappant à la porte : « Je me suis dépouillé de ma robe , comment la » reprendrai-je? J'ai lavé mes pieds, comment les souille- » rai-je? 3 »
Quiconque donc désire vivre dans la solitude monastique , doit se réjouir d'avoir plutôt un petit lit qu'un grand ; car c'est de ce lit que Jésus-Christ a dit : « Qu'on prenne l'un, et » qu'on laisse l'autre. » Nous lisons, en effet, que le petit lit de l'Épouse n'est autre chose qu'une àme contemplative, qui embrasse plus étroitement Jésus-Christ et qui s'attache à lui par un souverain désir. C'est de ce petit lit qu'elle dit elle-même : « En veillant toute la nuit dans mon petit lit , j'ai cherché » celui que chérit mon âme. » C'est de ce petit lit que, dédaignant ou redoutant de se lever, elle fait la réponse que je viens de rapporter; car elle pense qu'elle ne trouvera hors de son lit que des ordures, dont elle craint de souiller ses pieds.
1 Eu. S. Matlh 23, '• — * E»- S- mrc. 1. - ■ Çant. 5
344 ABÉLÀRD ET HÉLOISE.
Dina ne sortit qu'une fois pour aller visiter des étrangères, et elle se perdit. Et comme un moine cloîtré , nommé Malche, l'ouït prédire à son abbé qui en fit après lui-même l'expérience : Une brebis qui quitte le troupeau est bientôt sous la dent du loup. Ne composons donc pas une communauté trop nombreuse , qui nous fournisse des occasions de sortir, et même qui nous force à sortir, de peur de faire à notre détriment le profit des autres : semblables au plomb qui est consumé dans la fournaise pour conserver l'argent. Craignons, au contraire, qu'une fournaise trop ardente de tentations ne consume â la fois et le plomb et l'argent. Jésus-Christ a dit, m'objectera-t-on : « Je ne rejeterai pas celui qui aura recours à moi. » Nous ne voulons pas rejeter ceux qui sont admis; mais qu'on prenne garde à ceux qu'on admettra, afin qu'après les avoir admis , nous ne soyons pas nous-mêmes rejetés à cause d'eux ; car nous ne voyons pas que le Seigneur ait rejeté aucun de ceux qu'il avait admis, mais il en a repoussé qui se présentaient, puisqu'à celui qui lui disait : « Maître, je vous suivrai partout où vous irez , » il répondit : « Les renards ont » des tanières , etc. »
Il nous avertit encore de prévoir avec soin les dépenses nécessaires dans les projets que nous pourrions former, lorsqu'il dit : * « Qui est celui d'entre vous qui , voulant bâtir une » tour, ne suppute auparavant, à tête reposée , les dépenses » qui y sont nécessaires , pour savoir s'il a de quoi l'achever; » de peur qu'en ayant jeté les fondemens et ne pouvant l'a- » chever, tous ceux qui le \erront ne commencent à se mo- » quer de lui , en disant : « Cet homme a commencé de bâtir » et il n'a pu achever? » C'est beaucoup si chacun peut se sauver soi-même ; mais il est dangereux de veiller sur d'autres, quand on suffit à peine à sa propre garde. En effet, celui qui a été défiant dans l'admission de ses brebis, est soi-
1 Ev. S. Luc. 14, 28.
gneux de les garder. Personne ne persévère plus dans une entreprise que ce^ui qui a été lent et prévoyant pour la commencer. Que la prévoyance des femmes soit donc d'autant plus grande , que leur faiblesse supporte moins de lourds fardeaux et qu'elle a plus besoin de repos.
L'Écriture Sainte est sans contredit le miroir de l'âme; quiconque se nourrit de sa lecture et profite de ce qu'il y voit , connaît la beauté de ses mœurs ou en découvre la difformité, afin de détruire celle-ci et d'accroître celle-là. Saint Grégoire , dans son livre des Morales, 1 dit, en nous rappelant ce miroir de l'âme : « L'Écriture Sainte est comme un miroir aux yeux » de l'âme , dans lequel nous pouvons voir notre face inté- » rieure. C'est là que nous connaissons nos bonnes et mau- » vaises actions ; c'est là que nous voyons nos progrès et com- » bien nous sommes éloignés de la perfection. » Or, celui qui regarde l'Écriture sans la comprendre , ressemble à un aveugle qui l'aurait devant les yeux. L'aveugle ne peut se voir tel qu'il est dans ce miroir, et l'autre ne cherche pas dans l'Écriture la doctrine qui y est renfermée : dans son incapacité oisive , il ressemble à un âne tenant une lyre , et il a , pour ainsi dire , devant lui un pain dont il ne mange pas même à jeun, puisque , ne pénétrant pas par l'intelligence la parole de Dieu et ne se la faisant pas expliquer par d'autres , il a une nourriture qui lui est absolument inutile.
C'est de là que l 'Apôtre 2 dit, pour nous exhorter tous généralement à l'étude de l'Écriture Sainte : « Tout ce qui est » écrit , a été écrit pour notre instruction , afin que nous ayons » de l'espoir par la patience et de la consolation par les Écri- » tures. » Et ailleurs : « Remplissez-vous de l'Esprit Saint, » en vous entretenant vous-même dans les psaumes , les hyhi- » nés et les cantiques spirituels. » Or, c'est s'entretenir avec soi-même que de comprendre ce que l'on dit et de savoir
' L. II, c. 11. — = Saint Paul. Ep. ad Bom. 15, Û,
546 ABÉLARD ET HÈLOISE.
en proiiler. Le même Apôtre écrivait à Timothée : * « En at- » tendant que je vienne, appliquez-vous à la lecture, à l'ex- » hor talion et à l'instruction. » El encore : « Quant à vous, de- » meurez ferme dans les choses que vous avez apprises et qui » vous ont été confiées; sachant de qui vous les avez ap- » prises , et vu que vous avez été nourri dès votre enfance » dans les lettres saintes, qui peuvent vous instruire pour le » salut, par la foi qui est en Jésus-Christ. Toute Écriture , di- » vinement inspirée , est utile pour instruire , pour repren- » dre, pour corriger et pour conduire à la justice, afin que » l'homme de Dieu soit parfait, étant instruit à toutes sortes » de bonnes œuvres. » Dans sa lettre aux Corinthiens, 2 il les invite à l'intelligence de l'Écriture Sainte , afin de pouvoir expliquer les passages qu'on citerait en leur présence : « Recher- » chez, dit-il, la charité; enviez les dons spirituels, surtout ^ le don de prophétie : car celui qui parle une langue inconnue jo ne parle pas aux hommes, mais à Dieu; au lieu que celui qui > prophétise, édifie l'Église. C'est pourquoi celui qui parle une h langue inconnue prie de manière qu'elle soit entendue. Je » prierai de cœur, je prierai aussi avec intelligence. Je chan- » terai de cœur, je chanterai aussi avec intelligence. Car en* » fin, si vous priez de cœur, comment celui qui est du peuple » répondra-t-il Amen à la fin de votre action de grâces , puis- » qu'il ne sait ce que vous dites? Votre action de grâces est » bien faite , mais personne n'en est édifié. Je rends grâces à » Dieu de ce que je parle une langue que vous entendez tous; » mais, à mon avis, j'aimerais mieux dire dans l'Église cinq » paroles intelligibles pour instruire les autres, que dix mille » dans une langue étrangère. Mes frères, ne soyez point en- » fans pour l'intelligence; mais soyez enfans pour la malice d et parfaits dans la sagesse. »
Parler une langue , c'est former seulement des sons avec
4 Efi. ad Tim. 1,14, et II, 13.— * Ep. ad Cor. I là.
la bouche et non pas en donner l'intelligence aux autres; mais c'est prophétiser ou interprêter, que de dire, à l'exemple des Prophètes, ce que Ton voit, ou de comprendre ce qu'on dit, afin de pouvoir mieux l'expliquer aux autres. C'est prier ou chanter seulement de cœur, que de former des sons avec le souffle seul , sans y ajouter l'intelligence. Ainsi donc, lorsque notre cœur prie ou que nous nous contentons d'articuler des sons par le souffle de la prononciation , sans rien comprendre de ce que la bouche profère, alors nous ne retirons aucun fruit de l'intelligence qu'on doit certainement avoir dans la prière , afin qu'elle puisse nous conduire vers Dieu avec plus d'amour et de ferveur. C'est par celle raison qu'il nous recommande l'intelligence de ce que nous disons, afin que, comme beaucoup d'autres, nous ne sachions pas seulement proférer des paroles, mais encore que nous en comprenions le sens ; autrement, il assure que la prière et le chant restent sans fruit. Saint Benoît était de cet avis : 1 « Composons notre chant, de manière que notre intelligence )) soit d'accord avec notre voix. » David l'avait ordonné, en disant : 2 a Chantez sagement ; » afin sans doute que la douceur et l'assaisonnement de l'intelligence ne manquent pas à nos paroles et que nous puissions véritablement dire au Seigneur : « Que vos paroles sont douces à mon gosier ! » Et ailleurs : ce Ce n'est pas avec des flûtes que l'homme se » rendra agréable à Dieu. » La flûte, en effet, rend un son qui conduit à la volupté, mais nullement à l'intelligence; en sorte que bien jouer de cet instrument n'est pas plaire à Dieu , car ceux qui se délectent à la mélodie de ses sons, ne sont nullement édifiés par l'intelligence. Comment, dit l'Apôtre, quand on donnera la bénédiction dans l'Église , répondra-t-on Amen , puisqu'on n'entend pas ce qui se dit dans cette bénédiction , puisqu'on ne sait si ce que la prière demande est bon
*Keg. S. Benecl. 19. — * Psatm. 118, 146.
ou ne Test pas? C'est ainsi que dans nos Églises nous voyons souvent des gens simples , ignorant le sens des Jangues, commettre souvent des erreurs qui leur sont plus nuisibles qu'utiles ; car lorsqu'on dit : « Ut sic transeamus per bona tem- » poralia, ut non amillamus œterna. » L'affinité même de deux mots presque semblables trompe quelques personnes , au point de leur faire dire : « Ut nos amilamus œterna ; » il y en a d'autres qui prononcent ainsi : « Ut non admittamus » œterna. » C'est pour prévenir ce danger que l'Apôtre dit : « Au reste, si vous louez Dieu de cœur, » (c'est à dire : si vous formez seulement avec le souffle les paroles de la bénédiction, sans en apprendre le sens à celui qui vous écoute, ) « qii tien- » dra la place des simples ? » (c'est à dire : qui , des assistans, chargé de répondre , répondra ce que le peuple ne saura et ne devra pas même faire?) « Comment dira-t-il^men?» (puisqu'il ignorera si ce sont des bénédictions ou des malédictions que vous prononcez sur sa tête?) Enfin ceux qui ne comprennent pas les Saintes Écritures, i comment pourront-ils prononcer des discours édifians , exposer ou interprêter la Règle, ou enfin en réformer les abus?
Je suis très étonné, et c'est encore là un piège du démon, que dans les monastères la Règle soit seulement de chanter et de former des sons, sans entendre les Saintes Écritures et le sens qu'elles renferment; comme si le bêlement de la brebis était plus utile pour elle que de paître. L'intelligence des Saintes Écritures est en effet la nourriture spirituelle de l'âme. C'est ainsi que Dieu, destinant Ézéchiel à la prédication, le nourrit d'abord de sa parole , qui découla aussitôt de la bouche du prophète, comme du miel. C'est de cette nourriture qu'il est écrit dans Jérémie : « Les enfans ont demandé du pain, et il ne
* Ce passage prouve que la Bible et les ouvrages des Saints Pères n'étaient pas encore traduits en langue vulgaire. Abélard pose ici les opinions que Calvin développa et fit adopter dans la Réforme, quatre siècles plus tard.
» se trouva personne pour leur en couper ; » car c*est couper du pain aux enfans, que de donner aux simples le sens des Ecritures. Ces enfans qui demandent du pain, sont ceux qui désirent nourrir leur esprit par l'intelligence de l'Écriture, ainsi que le dit ailleurs le Seigneur : i « J'enverrai la faim sur la » terre, non pas la faim du pain ni la soif de l'eau, mais la » faim d'entendre la parole de Dieu. »
Le Démon, au contraire, a envoyé dans les cloîtres des monastères la faim et la soif d'entendre la parole des hommes et les rumeurs du siècle; en sorte que nous sommes d'autant plus dégoûtés de la parole de Dieu , que , sans la douceur et l'assaisonnement de l'intelligence, elle nous paraît insipide. C'est de là que David disait, ainsi que je l'ai rapporté : « Que » vos paroles sont douces à mon gosier! elles le sont plus » que le miel dans ma bouche. » 11 explique aussitôt en quoi consiste cette douceur, en ajoutant : 2 « Yos préceptes m'ont » donné l'intelligence; » c'est à dire : « J'ai plutôt reçu l'in- » telligence de vos préceptes , que de ceux des hommes ; ce » sont eux qui m'ont instruit et donné la sagesse. » Il n'oublie pas de montrer quelle est l'utilité de cette intelligence, en disant plus loin : « C'est pour cela que j'ai haï toutes » les voies de l'iniquité. » 11 y a, en effet, beaucoup de voies d'iniquité tellement ouvertes , qu'on les évite ou méprise facilement; mais ce n'est que par la connaissance de la parole divine , que nous pouvons les connaître toutes et les éviter. C'est de là qu'il dit encore : a J'ai caché vos paroles dans mon » cœur, afin de ne point vous offenser. » Elles sont plutôt cachées dans notre cœur que sonnantes dans notre bouche, lorsque la méditation nous en a donné l'intelligence. Ainsi , moins nous nous appliquerons à cette intelligence , moins nous connaîtrons toutes les voies de l'iniquité , moins nous éviterons et moins nous pourrons nous prémunir contre le péché.
' Amos. 1. — *Psalm. 118.
Cette négligence est d'autant plus blâmable parmi les moines qui aspirent à la perfection, que la science leur est plus facile, puisqu'ils ont en abondance les livres saints et qu'ils jouissent des loisirs de la solitude. Dans les Vies des Pères, 1 ce vieillard blâme fortement ces moines, qui sont orgueilleux d'avoir une quantité considérable de livres, et qui n'en font aucun usage : « Les prophètes, dit-il , ont écrit des livres ; nos pères, » qui sont venus ensuite , ont beaucoup travaillé sur ces li- » vres; puis, leurs successeurs en ont rempli leur mémoire. » Mais la génération présente les écrit sur des papyrus ou des » peaux, et les oublie ensuite dans les bibliothèques. » L'abbé Pallade , en nous exhortant fortement à apprendre et à enseigner, disait : « Il faut qu'une âme qui veut se conformer à la » volonté de Jésus-Christ, apprenne fidèlement ce qu'elle » ignore , ou enseigne clairement ce qu'elle sait. Or, si elle ne » suit ni l'un ni l'autre de ces avis lorsqu'elle le peut, elle est » assurément atteinte de folie. »
En effet, on commence à s'éloigner de Dieu quand on prend en dégoût sa doctrine. Et comment peut-on l'aimer, lorsqu'on ne désire pas ce dont l'âme a toujours besoin? Aussi, saint Athanase, dans son Exhortation aux moines, 2 leur recommande tellement la lecture et l'étude des livres saints, qu'il leur conseille même , pour s'y livrer, d'interrompre la prière: « Je vais, dit-il, vous tracer votre conduite. D'abord, » le soin de l'abstinence, la patience du jeûne, l'assiduité à » la prière et à la lecture, ou enfin, si quelqu'un de vous » n'était pas encore versé dans les lettres, le désir d'écouter » dans le but d'apprendre; ce sont là véritablement les pre- » miers élémens de la connaissance de Dieu. » Et plus loin r « Il faut, dit-il, être continuellement en prières, de sorte » qu'il y ait à peine entre elles un intervalle. » Ensuite, iî
4 Pars II, 1. de discret.
* Il est presque certain que VExhort. ad Monach. n'est pas de saint Athanase, quoique ce traité figure dans ses œuvres.
ajoute : « Il faut qu'elles ne soient interrompues que par la » lecture. » Saint Pierre n'a-t-il pas dit ailleurs : 1 « Mes frc- » res, soyez toujours prêts à rendre raison de votre foi et de » votre espérance , à tous ceux qui vous le demanderont. » Et saint Paul : 2 « Nous ne cessons de prier pour vous , afin que » vous soyez remplis de la connaissance de la volonté de Dieu, » dans la sagesse et l'intelligence spirituelles. » Et encore : 3 « Que la parole de Jésus-Christ demeure en vous avec pléni- » tude, et vous remplisse de sagesse. »
Et dans l'Ancien Testament, on conseille aux hommes de s'instruire aussi des préceptes de la Loi ; car David disait : k « Heureux l'homme qui ne se laisse pas aller au conseil des » impies , qui ne s'arrête pas dans la voie des pécheurs , et » qui ne s'assied pas dans une chaire de peste , mais dont la » volonté est dans la loi du Seigneur. » Dieu lui-même dit à Jésus-Nave : 5 « Ce livre ne sortira pas de vos mains, et vous 9 le méditerez jour et nuit. »
A ces occupations se mêlent fréquemment les mauvaises pensées; et quoique notre esprit soit assidûment tendu vers Dieu , cependant le soin dévorant des choses du siècle nous tourmente toujours. Or, si avec le travail nous sommes encore exposés à des tentations aussi fréquentes , que serait-ce donc si nous restions dans l'oisiveté? Le pape saint Grégoire dit , dans son dix-neuvième livre des Morales : 6 « Nous gé- » missons de voir déjà arrivé le temps où nous trouvons dans » l'Église beaucoup de chrétiens qui ne veulent pas exécuter » ce qu'ils comprennent, ou qui font peu de cas d'entendre » et de connaître la parole de Dieu ; car ils ferment leurs » oreilles à la vérité pour écouter des fables, tandis qu'ils » cherchent tout ce qui est de ce monde, et nullement ce qui » est de Jésus-Christ. Partout les divines Écritures sont expli-
*Ep. S. Pet. I, Z.— *Ep. ad Cotos. î.— » Ibid. 3.—kPsal. 1. — • Jesu. 1. — « C. 6, in Ep. ad Tim. II, ft.
» quées ; partout, elles sont mises sous nos yeux. Si les hom- » mes dédaignent de les connaître , aucun ne cherche assuré- » ment à savoir ce qu'il croit. »
La Règle des monastères et les exemples des Saints Pères nous y exhortent pourtant. Saint Benoît, en effet, ne donne aucun avis sur la science ou sur l'étude du chant; mais il donne beaucoup de préceptes sur la lecture, et il en assigne exactement le temps, ainsi que celui du travail. Il a tellement pourvu à l'occupation de dicter ou d'écrire , qu'il n'a pas oublié le papier et les plumes parmi les objets nécessaires que l'abbé doit fournir aux moines. Il ordonne même, entre autres choses, qu'au commencement du carême on remette à chaque moine quelques livres de la bibliothèque, qu'ils liront à la suite et en entier. Quoi de plus ridicule que de lire sans apporter tous ses soins à comprendre ce qu'on lit ? Car on connaît ce proverbe du Sage : 1 « Lire sans entendre , c'est perdre son temps. » C'est à une semblable lecture qu'on peut appliquer avec raison la pensée du philosophe grec : Un âne devant une lyre; car un lecteur qui tient un livre et qui n'en sait pas faire l'usage auquel ce livre est destiné, est comme un âne devant une lyre. Il serait plus convenable d'employer de tels lecteurs à d'autres emplois où ils pourraient être de quelque utilité , que de les laisser perdre leur temps sur des livres qu'ils n'entendent pas et dont ils tournent inutilement les feuillets. Ces lecteurs-là remplissent bien la prophétie d'Isaïe : 2 « Toutes les visions des prophètes vous seront comme » les paroles d'un livre fermé qu'on donnera à un homme qui » sait lire , en lui disant : « Lisez ce livre ; » et il répon- » dra : » Je ne le puis, parce qu'il est fermé. » Et on don- » nera le livre à un homme qui ne sait pas lire , et on lui » dira : «Lisez; » et il répondra : « Je ne sais pas lire. » » C'est pourquoi le Seigneur a dit : « Parce que ce peuple
'Salomon. — » C. 29.
» s'approche de moi , seulement de bouche , et me glorifie » des lèvres; mais que son cœur est éloigné de moi, et qu'il a ne me craint que par les maximes et les ordonnances hu- » maines , je ferai donc encore une merveille dans ce peuple , » un prodige étrange , qui le surprendra ; car la sagesse de » ses sages périra , et l'entendement de ses habiles sera » obscurci. »
En effet, on appelle lettré, dans les cloîtres, quiconque a appris à prononcer des mots; car pour ce qui est de l'intelligence , ils avouent qu'ils ignorent la Loi ; et le livre qu'on leur donne est pour eux un livre fermé , comme pour ceux qu'ils appellent illettrés. C'est à eux que le Seigneur fait ce reproche : « Ces gens-là s'approchent plutôt de moi par la » bouche et les lèvres que par le cœur, » puisqu'ils ne peuvent comprendre toutes les paroles qu'ils profèrent. Privés de la science des divines révélations, ils se soumettent plutôt à la coutume des hommes qu'à l'utilité de l'Écriture. C'est par cette raison que le Seigneur les menace d'aveugler les sages et les docteurs qui sont parmi eux.
Saint Jérôme, ce grand docteur de l'Église, qui fut l'honneur de la profession monastique , nous exhorte à l'amour des lettres , quand il dit : i « Attachez-vous à la science des » lettres, et vous détesterez les péchés de la chair. » Nous apprenons aussi par son témoignage combien il a dépensé de temps et de travail pour l'intelligence des Saintes Écritures. Entre les différentes choses qu'il a écrites au sujet de ses étu des, afin de nous instruire sans doute par son exemple , il dit, dans quelque endroit, à Pammache et à Océanus : 2 « Lorsb que j'étais jeune, je brûlais de l'amour d'apprendre. Je » ne me suis pas instruit moi-même , suivant la présomption » de quelques uns, mais j'ai écouté fréquemment Apollinaire » à Antioche ; je l'ai chéri, lorsqu'il m'instruisait sur les. Sain-
'Epist. h. - Ibid.65.
» tes Ecritures. Ma tête blanchissait déjà, et il me convenait » plutôt d'être maître que disciple : je suis allé pourtant % » à Alexandrie écouter Didyme; je lui ai l'obligation de m'a- » voir appris beaucoup de choses que j'ignorais. Chacun s'i- » maginait que je cesserais enfin d'apprendre , lorsque je » retournai encore à Jérusalem et à Bethléem, où j'obtins à » grande peine et à grands frais , que le docteur hébreu Ba- » rannias me donnerait des leçons la nuit; car il craignait les » Juifs, et il se montrait pour moi comme un autre Nico- » dôme. » Sa mémoire lui avait sans doute gravé dans le cœur ce précepte de l'Ecclésiastique : « Mon fils , commen- » cez à vous instruire dès votre jeunesse ; car jusqu'en vos » vieux ans vous trouverez la sagesse. » Instruit non seulement par ces paroles de l'Écriture, mais encore par l'exemple des Saints Pères , parmi les éloges qu'il donne à cet excellent monastère, il ajoute ceci, au sujet de l'étude particulière qu'on y faisait des Saintes Écritures : « Nous n'avons jamais » vu tant de méditation, tant d'intelligence des Écritures di- » vines, ni tant d'exercices de la science ; en sorte qu'on pren- » drait la plupart d'entre eux pour des docteurs dans la sa- » gesse divine. »
Saint Beda, suivant l'histoire d'Angleterre, ayant été curé fort jeune dans un monastère, disait : « Tout le temps de ma » vie que j'ai passé dans le même monastère , je l'ai em- » ployé à l'étude de l'Écriture ; et dans les momens que me » laissaient l'observance de la Règle et le soin quotidien de » chanter à l'église, j'ai toujours trouvé doux d'apprendre, » d'enseigner ou d'écrire. » Mais à présent, ceux qui sont élevés dans les monastères, arrivent à un tel degré de démence, que, contens de former des sons, ils ne cherchent point à comprendre ce qu'ils disent ni à instruire leur cœur, mais bien leur langue. Salomon, dans ses Proverbes, leur fait ce reproche ouvertement : « Le cœur du sage, dit-il, cherche la » science , et la bouche de l'insensé se repaît d'ignorance ; »
sans doute lorsqu'il se réjouit de prononcer des paroles qu'il n'entend pas. En vérité , ceux-là peuvent d'autant moins aimer Dieu et s'enflammer pour lui, qu'ils sont plus éloignés de l'intelligence de Dieu et du sens de l'Écriture qui nous le fait comprendre.
Je crois que l'ignorance des moines actuels provient de deux causes : d'abord, de l'envie des frères laïques ou convers et même des supérieurs ; ensuite, de la nonchalante oisiveté qui règne aujourd'hui dans les cloîtres. Ces moines, qui désirent nous attacher comme eux aux choses terrestres plutôt qu'aux spirituelles, ressemblent aux Philistins qui persécutaient Isaac , lorsqu'il creusait des puits , et comblaient ces puits avec de la terre pour le priver d'eau. 1 C'est ce que saint Grégoire a bien défini dons son seizième livre des Morales, 2 lorsqu'il dit : « Souvent, lorsque nous nous appliquons aux » Saintes Écritures , nous nous laissons aller aux embûches des » Esprits malins, qui obscurcissent nos yeux par la poussière » des pensées terrestres , et qui les ferment à la lumière de la » vue intérieure. » Ce que David n'avait que trop éprouvé, lorsqu'il disait : 3 « Éloignez-vous de moi , Esprits médians , » et je scruterai les commandemens de mon Dieu ; » faisant entendre clairement qu'il ne pourrait scruter les commandemens de Dieu , tant que son esprit serait en proie aux embûches des Esprits malins : ce que nous désigne aussi la méchanceté des Philistins, qui comblaient de terre les puits qu'Isaac faisait creuser,
Nous creusons assurément des puits, lorsque nous portons l'intelligence dans la profondeur du sens de l'Écriture ; mais les Philistins les comblent secrètement , quand ils nous suggèrent les idées terrestres de l'Esprit immonde, au moment où nous nous élevons vers la science, et ils nous privent, pour ainsi dire, de l'eau de la science divine. Mais comme personne
» Gen. 26. — * G. 8, in Job. — » Psalm. 118.
ne peut surmonter de tels ennemis par sa propre vertu , il nous est dit par Éliphat : 1 « Le Tout-Puissant sera contre » vos ennemis, et vous amasserez des trésors. » C'est comme s'il était dit : « Tandis que le Seigneur, par sa puissance , éloi- » gnera de vous les malins Esprits, le trésor de l'Écriture s'ac- » croîtera en vous par l'intelligence. » Il avait sans doute lu, si je ne me trompe, l'Homélie 2 du grand Origène, sur la Genèse, et il avait puisé dans les écrits de ce grand philosophe des chrétiens ce qu'il nous dit à l'égard de ces puits; car non seulement il mettait la plus grande ardeur à creuser des puits et à nous inviter à venir boire de leur eau , mais encore il nous exhortait à en creuser nous-mêmes, ainsi qu'il parle dans sa douzième Homélie : a Essayons de faire ce que la sagesse » nous enseigne , en disant : 3 « Buvez de l'eau de vos fonlai- » nés et de vos puits , et ayez une fontaine à vous. » Tâchez » donc, mon cher auditeur, d'avoir une fontaine et un puits » qui vous appartiennent en propre , afin que , lorsque vous » prendrez un livre des Saintes Écritures, vous puissiez , avec » votre propre intelligence , y comprendre quelque chose , se- » Ion ce que vous avez appris dans l'Église; lâchez d'étancher » votre soif à la source de votre esprit. L'eau vive qui existe » au dedans de vous , ce sont les veines intarissables et les » fleuves coulans d'une intelligence raisonnable , pourvu qu'ils » ne soient pas comblés de terre et de pierres. Mais creusez » fortement votre terre , purgez-la de ses ordures, c'est à dire » arrachez de votre cœur la paresse et l'engourdissement. » Écoutez les paroles de l'Écriture : « Piquez votre œil , et il » en sortira des larmes ; piquez votre cœur , et il en sortira de » l'intelligence. » Purifiez donc votre esprit, afin que vous d buviez de l'eau de vos fontaines et que vous puisiez de l'eau » vive à votre puits ; car si vous avez gardé en vous la parole p de Jésus -Christ, si vous avez reçu de lui l'eau vive et que
%Job. — '■ Hom. 12. in Gen. c. 26. — * Prov. 5.
» vous Tayiez reçue fidèlement, elle deviendra pour vous une » source d'eau jaillissante dans la vie éternelle. » Et encore dans l'Homélie suivante, 1 au sujet des puits d'Isaac dont je vous ai parlé plus haut : « Ces puits , dit-il , qui avaient été » comblés par les Philistins, ce sont certainement ceux qui » ferment l'intelligence spirituelle, en sorte qu'ils n'y boivent » pas eux-mêmes et qu'ils ne permettent pas aux autres de » boire. » Écoutez le Seigneur lorsqu'il dit : « Malheur à vous, » scribes et pharisiens , parce que vous avez perdu la clé de la )) science : vous n'êtes pas entrés vous-mêmes et vous n'avez » pas laissé entrer ceux qui le voulaient. »
Quant à nous, par notre assiduité à creuser des puits d'eau vive , à approfondir l'Ancien et le Nouveau-Testament, devenons semblables à ce Scribe de l'Évangile , dont le Seigneur dit, « qu'il tire de son trésor nouvelles et anciennes pièces de » monnaie. » Imitons Isaac, et creusons avec lui des sources d'eau vive; persévérons dans nos travaux, même si les Philistins s'y opposent, même s'ils en viennent aux mains avec nous, afin qu'il nous soit dit : « Buvez de l'eau de vos vases et de » vos puits. » Creusons si profondément , que l'eau abonde dans nos places publiques, afin que nous puissions non seulement nous désaltérer dans la science des Saintes Écritures, mais encore en rafraîchir les autres et leur apprendre à boire. Il faut que les hommes et que les bêtes boivent , suivant cette parole du Prophète : 2 « Seigneur, vous sauverez les » hommes et les bêtes. » Et ensuite : « Le Philistin et celui qui » se borne à la science terrestre, ne peuvent trouver de l'eau » dans toute la terre ni rencontrer la véritable intelligence. »
A quoi donc vous servirait d'avoir de la science, si vous n'en faites aucun usage? d'avoir la parole, et de ne pas savoir parier? Ce serait être semblable aux enfans d'Isaac, qui creusaient des puits d'eau vive dans quelque terre que ce fût. Pour
*Hom. 13 , c. 26. — ■ Salomon. PsaLZï* 7.
358 ABÉLARD ET IIÉLOISE.
vous, agissez autrement , fuyez toute vaine conversation, et que toutes celles de vous qui ont le don d'apprendre s'instruisent à fond de ce qui regarde Dieu, ainsi qu'il est écrit sur le saint homme:1 a Sa volonté est dans la loi du Seigneur, et il la méditera » nuitet jour. » Or, ce qui prouve Futilité de l'étude assidue de la loi du Seigneur, c'est ce qui est dit ensuite: « Et il sera » comme un arbre planté au bord d'un ruisseau. » Car on ressemble à un arbre sec et infructueux, lorsqu'on n'est pas arrosé par l'intelligence des Saintes Écritures, desquelles il est écrit : a II coulera de son sein des fleuves d'eau vive. »
Ce sont là ces fleuves que l'Epouse, dansleCanlique des Cantiques, chante à la louange de l'Époux, quand elle dit :2« Ses yeux » sont comme des colombes sur le bord des eaux ; qui sont la- » véesdans du lait, et qui séjournent près des fleuves abon- » dans. » Soyez donc aussi lavées dans le lait , c'est à dire iclatantes par la candeur de votre chasteté , semblables à ces colombes restées auprès des fleuves, afin qu'en y buvant à longs traits la sagesse, vous puissiez, non seulement apprendre vous-mêmes, mais encore enseigner les autres, et leur montrer, du regard , pour ainsi dire, la voie à suivre, afin que vous puissiez non seulement apercevoir l'Epoux, mais encore le dépeindre aux autres. Car nous savons qu'il est écrit de l'Epouse qui mérita de concevoir l'Epoux par l'oreille du cœur : 3 « Or, Marie conservait toutes ces paroies et les » portait dans son cœur. » Cette mère du Verbe éternel avait donc plutôt dans son cœur que dans sa bouche les paroles divines , et elle les gardait précieusement. Elle les méditait avec soin, elle les comparait ensemble, et elle voyait comme toutes ces paroles s'aecordaient bien ensemble. Elle savait, suivant le mystère de la Loi, qu'on appelle animal impur celui qui rumine et qui a la corne fendue. * En eCfet, il n'y a
1 Psal. 1. — ' Cmit. 5, 12. -8 La Sainte Vierge. Evang. S. Luc. %, 19. — ÏLcvit. 11,26.
ABÉLAIID ET HÉLOISE. 5o?
d'âme pure que celle qui rumine , autant qu'elle peut par la méditation , les préceptes divins , et qui a assez de discernement pour les suivre, afin de ne pas seulement faire le bien, mais de le bien faire, c'est à dire avec une droite intention. La corne du pied fendue, c'est le discernement de l'esprit, duquel il est écrit : « Si vous offrez justement, mais que vous » ne pratiquiez pas de même, vous péchez. »
« Si quelqu'un m'aime , dit Jésus-Christ, l il conservera ma » parole. » Or, qui pourra garder l'obéissance aux paroles et aux commandemens de Dieu, s'il ne les a pas compris auparavant? Personne ne sera exact à obéir, s'il n'a été attentif à écouter; comme faisait cette sainte femme, 2qui, dédaignant tout le reste, s'assit aux pieds du Seigneur pour entendre sa parole , sans doute avec les oreilles de cette intelligence qu'il demande lui-môme, lorsqu'il dit : « Que celui-là écoute, qui a » des oreilles pour écouter. »
Si vous ne pouvez être enflammées de la même ferveur de piété, imitez au moins, dans l'amour et l'étude des Saintes Écritures, ces bienheureuses disciples de saint Jérôme, Paule et Eustochie , à la demande desquelles ce grand docteur st 3 par tant d'ouvrages , illustré l'Église
6 Bvang.Sr Joh, lZi.— â Marie-Madelaine, '
560 ABÉLARD ET HÊLOISB.
Yîîi.
LETTRE
À ma très vénérée et très aimée sœur en Jésus-Christ , Héloïse.
Après avoir dernièrement achevé un Recueil d'hymnes et d'antiennes, que vous m'aviez demandé, je me suis hâté , contre mon habitude, d'écrire, en outre, quelques Sermons , selon votre désir et celui de vos filles spirituelles du Paraclet. Or, moins occupé du sermon lui-même que de la leçon qu'il renferme , je m'attache à l'exposition des vérités chrétiennes plutôt qu'à la perfection de l'éloquence , et au sens de la lettre, plutôt qu'aux ornemens de la rhétorique. Et peut-être ce style naturel sera-t-il, par sa simplicité même, plus accessible qu'un style orné , à l'intelligence des simples ; et eu égard à la condition des personnes à qui ces Sermons sont destinés , la naïveté et l'incorrection du langage seront une sorte d'ornement et d'élégance, et, pour ainsi dire, un assaisonnement qui aidera la compréhension des esprits faibles. Dans le classement et la rédaction de ces Sermons, j'ai suivi Tordre des fêtes de l'Église , et j'ai commencé aux commenccmens mêmes de notre Rédemption.
Salut en Jésus-Christ, servante du Seigneur, vous que j'ai chérie autrefois dans le siècle et que je chéris maintenant davantage en Jésus-Christ : vous étiez alors mon épouse charnelle , vous êtes aujourd'hui ma sœur spirituelle et ma compagne dans la profession religieuse.