‹ Helvétius; choix de textes et introdChapitre 5 sur 8 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

T^S IIEI^VÉTIUS

et qui furent jadis le principe de tant d'actions (i) fortes et magnanimes, ne pourraient point encore produire le même effet; et si des récompenses décernées par le public (de quelque nature d'ailleurs qu'elles soient) peuvent être regardées comme un luxe de plaisir propre à corrompre les mœurs.

{De r Homme. IX. n).

Des vraies causes des changements arrivés dans les lois des peuples

Tant de changements arrivés dans les différentes formes de gouvernements doivent-ils être regardés comme l'effet de l'inconstance de l'homme? Ce que je sais, c'est qu'en fait de coutumes, de lois et de préjugés, c'est de l'opiniâtreté et non de l'inconstance de l'esprit humain dont on peut se plaindre.

Que de temps pour désabuser quelquefois un peuple d'une religion fausvse et destructive du bonheur national! Oue de temps pour abolir une loi souvent absurde et contraire nu bien public !

Pour opérer de pareils changements, ce n'est pas assex d'être roi, il faut être un roi courageux, instruit et .secouru encore par des circonstances favoi'ables.

Ir'éternité, pour ainsi dire, des lois, des coutumes, des

(i) I<e3 principes de nos actions sont, en gt^iéral, la crainte et l'espoir (l'une peine et d'nn plaisir prochain. I,es honunes, jireaqne toujours indifférents aux maux i'loi>0H''S, ne font rien jionr s'y soustraire. Qui n'est pas malheureux se croit dans son î-tat naturel; il imaffinc ixnivoir toujours s'y conserver. 1,'ulililé d'une lai préservatrice du malheur à venir est donc rarement sentie. Combien de fois les peuples ne se sont-ils pas prêtés à l'extinction de certains privilèges, qui seuls les garantissaient de l'esclavage? T^a liberté, comme la santé, est un bien dont communément l'on ne sent le prix cpi'aprés l'avoir perdu. I.,es peuples, en général, trop peu occupés de la conservation de leur liberté, ont, par leur incurie, trop souvent fourni à la tyrannie les moyens de les asservir.

LÉGISI^ATION 139

usages de la Chine, dépose contre la prétendue légèreté des nations.

Supposons l'homme aussi réellement iiiconstant qu'on le dit; ce serait dans le cours de sa vie que se manifesterait son inconstance. Par quelle raison en efïet, des lois respectées de l'aïeul, du fils, du petit-fils; des lois à l'épreuve, pendant six générations, de la prétendue légèreté de l'homme, y deviendraient-elles tout à coup sujettes?

Qu'on établisse des lois conformes à l'intérêt général ; elles pourront être détruites par la force, la sédition, ou un concours singulier de circonstances, et jamais par l'inconstance de l'esprit humain (i).

Je sais que des lois bonnes en apparence, mais nuisibles en effet, sont tôt ou tard abolies. Pourquoi? C'est que dans un temps donné, il faut qu'il naisse un homme éclairé, qui, frappé de l'incompatibilité de ces lois avec le bonheur général, transmette sa découverte aux bons esprits de son siècle.

Cette découverte, qui, par la lenteur avec laquelle la vérité se propage, ne se communique que de proche en proche, n'est généralement reconnue vraie que des générations suivantes. Or si les anciennes lois sont alors abolies, cette abolition n'est point un efïet de l'inconstance des hommes, mais de la justesse de leur esprit.

Certaines lois sont-elles enfin reconnues mauvaises et insuffisantes; n'3^ tient-on plus que par une vieille habitude, le moindre prétexte suffit pour les détruire, et le moindre événement le procure. En est-il ainsi des lois vraiment utiles? Non : ainsi pomt de société étendue et policée où l'on ait abrogé celles qui punissent le vol, le meurtre, etc.

Mais cette législation .si admirée de L^'curgue, cette

(i) I,' œuvre des lois, dira-t-on, devrait être durable. Or, pourquoi ces Sarrasins, jadis échauffes de ces passions fortes qui souvent élèvent 'homme au dessus de lui-même, ne sont-ils plus aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois? C'est que leur courage et leur génie ne fut point une suite de leur législation, de l'imion de l'intérêt particulier à l'intérêt public, ni par conséquent l'effet de la sage distribution des peines et des récompenses temporelles. Leurs vertus n'avaient ]ioint de fondement aussi solide : elles étaient le produit d'un enthousiasme momentané et religieux, qui dut disparaître avec le concours singulier de circonstances qui l'avait fait naître.

1 40 HELVÉTIl 'S

législation tirée en partie de celle de Minos (i) n'eut que cinq ou six cents ans de durée (2). J'en conviens, et peutêtre n'en pourrait-elle avoir davantage. Quelques excellentes que fussent les lois de Lycurgue, quelque génie, quelque vertu patriotique et quelque courage qu'elles inspirassent aux vSpartiates (3), il était impossible, dans la

(i) Peu de gens croient avec Xénophon au bonheur de Sparte Quelle triste occupation, disent-ils, que des exercices militaires, que le perpétuel exercice des armes ! Sparte, ajoutent-ils, n'était qu'un couvent; tout s'v réglait par le coup de la cloche. Mais, répondrai-je, le coup de la récréation ne plaît-il pas à l'écolier? Kst-ce la cloche qui rend le moine malheuruex? Lorsciu'on est bien nourri, bien vêtu, à l'abri de l'ennui, toute occupation est également bonne, et les plus périlleuses ne sont pas les moins agréables. L'histoire des Goths, des Huns, etc., dépose en faveur de cette vérité.

Un ambassadeur Romain entre dans le camp d'Attila; il y entend le barde célébrer les hauts faits du vainqueur; il y voit les jeunes gens ranges autour du poète, en admirer les vers, tressaillir de joie au récit de leurs exploits, tandis que les vieillards, s'arrachant le visage, s'écriaient en fondant en larmes: Quel état est le nôtre ! Privés des forces nécessaires pour combattre, il n'est donc plus de bonheur pour nous'.

La félicité habite donc les arènes de la guerre comme les asiles de la paix. Pourquoi regarder les Lacédémoniens connue dc-s infortunés? Kst-il quelque besoin qu'ils ne satisfissent? Ils étaient, dit-on, mal nourris. I^ preuve du contraire, c'est qu'ils étaient forts et robustes. Si d'ailleurs leurs journées se passaient dans des exercices qui les occupaient sans trop les fatiguer, les Spartiates étaient à peu près aussi heureux qu'on le peut être, et beaucoup plus que des paysans hâves et débiles, et que des riches oisifs et ennuyés.

(2) Les institutions de Lycurgue, insensiblement altérées, ne furent néanmoins entièrement détruites ciue par la force. Rome ne crut jioint avoir soumis les vSpartiates, qu'elle n'eût aboli chez eux vm reste d'institution ciui les rendait encore redoutables aux maîtres du monde.

(3) Les Lacédémoniens ont, dans tous les siècles et les histoires, été célèbres par leurs vertus : on leur a néanmoins reproché souvent leur dureté envers leurs esclaves. Ces républicains, si orgueilleux de leur liberté et si fiers de leiu- courage, traitaient en effet leurs ilotes avec autant de cruauté que les nations de l'Europe traitent aujourd'hui leurs nègres. Les Spartiates en conséquence ont paru vertueux ou vicieux, selon le jioint de vue d'où on les a considérés.

La vertu consiste- t-elle dans l'amour de la patrie et de ses concitovens, les Spartiates ont peut-être été les peu]iles les plus vertueux.

La vertu consiste-t-elle dans l'amour universel des hommes, ces mêmes .Spartiates ont été vicieux.

Que faire pour les juger avec équité?

Examiner si, justiu'au moment ciue tous les peuples, selon le dt-sir de l'abbé de Saint-Pierre, ne composent plus qu'une grande et même nation, il est possible que l'amour i>atrioticjtie ne soit pas distinctif de l'amour iniiversel;

.Si le honheur d'un peuple n'est pas jusqu'à présent attaché au

I,KGISI,AXION 141

position où se trouvait Lacédémone, que cette législation se conservât plus longtemps sans altération.

Les Spartiates, trop peu nombreux pour résister à la Perse, eussent été tôt ou tard ensevelis sous la masse de ses armées, si la Grèce, si féconde alors en grands hommes, n'eût réuni ses forces pour repousser l'ennemi commun. Ou'arriva-t-il alors? C'est qu'Athènes et Sparte se trouvèrent à la tête de la ligue fédérative des Grecs.

A peine ces deux républiques eurent, par des efforts égaux de conduite et de courage, triomphé de la Perse, que l'admiration de l'univers se partagea entre elles; et cette admiration dut devenir et devint le germe de leur discorde et de leur jalousie. Cette jalousie n'eût produit qu'une noble émulation entre ces deux peuples, s'ils eussent été gouvernés par les mêmes lois; si les limites de leur territoire eussent été fixées par des bornes immuables; s'ils n'eussent pu les reculer sans armer contre eux toutes les autres républiques, et qu'enfin ils n'eussent connu d'autres richesses que cette monnaie de fer dont Lycurgue avait permis l'usage.

La Confédération des Grecs n'était pas fondée sur une base aussi soUde. Chaque république avait sa constitution particulière. Les Athéniens étaient à la fois guerriers et négociants. Les richesses gagnées dans le commerce leur fournissaient le moyen de porter la guerre au dehors. Ils avaient à cet égard un grand avantage sur les Lacédémoniens.

Ces derniers, orgueilleux et pauvres, voyaient avec chagrin dans quelles bornes étroites leur indigence contenait leur ambition. Le désir de commander, désir si puissant sur deux républiques rivales et guerrières, rendit cette pauvreté insupportable aux Spartiates. Ils se dégoûtèrent donc insensiblement des lois de Lycurgue, et contractèrent des alliances avec les puissances de l'Asie.

La guerre du Péloponèse s'étant alors allumée, ils sentirent plus vivement le besoin d'argent. La Perse en oft"rit : les Lacédémoniens l'acceptèrent. Alors la pauvreté, clef

malheur de raulre; si l'on peut pcrl'ectioiiiier, par exemple, l'industrie d'une nation sans nuire au commerce des nations voisines, sans exposer leurs manufactures à mourir de faim. Or, quimporle, lorsqu'on détruit les hommes, que ce soit par le fer ou par la faim?

de l'édifice des lois de Lycurgue, se détacha de la voûte, et sa chute entraîna celle de l'État. Alors les lois et les mœurs changèrent, et ce changement, comme les maux qui s'ensuivirent, ne furent point l'effet de l'inconstance de l'esprit humain (i), mais de la différente forme des gouvernements des Grecs, de l'imperfection des principes de leur confédération, et de la hberté qu'ils conservèrent toujours de se faire réciproquement la guerre.

De là cette suite d'événements qui les entraînèrent enfin à une ruine commune.

Vne ligue fédérative doit être fondée sur des principes plus solides. Qu'on partage en trente répubUqu^s" un pays grand comme la France et la Paraguay (2) ; si ces républiques, gouvernées par les mêmes lois, sont liguées entre elles contre les ennemis du dehors; si les bornes de leur territoire sont invariablement déterminées, qu'elles s'en soient respectivement garanti la possession, et se soient réciproquement assuré leur liberté : je dis que si elles ont d'ailleurs adopté les lois et les mœurs des Spartiates, leurs forces réunies et la garantie mutuelle de leur liberté les mettra également à l'abri, et de l'invasion des étrangers, et^de la tyrannie de leurs compatriotes.

(i) Ce n'est point riiiconstain.-c des nations, c'est leur ignorance qui renverse si souveiU l'édifice des meilleures lois : c'est elle qui rend un peuple docile aux conseils des ambitieux. Qu'on découvre à ce peuple les vrais principes de la morale; ciu'on lui démontre l'excellence de ses lois et le bonheur résultant de leur observ-ation : ces lois deviendront sacrées pour lui ; il les respectera, et j^ar amour pour la félicité, et par l'opiniâtre attachement qu'en général les hommes ont pour les anciens usages.

Point d'innovations proposées par les ambitieux, qu'ils ne colorent du vain prétexte du bien public. Un peuple instniit, toujours en garde contre de telles innovations, les rejette toujours ; chez lui l'intérêt du petit nombre des forts est conleiui par l'intérêt du grand nombre des faibles. 1,'ambition des premiers est donc enchaînée; et le peuple, ordinairement le plus puissant lorsiiu'il est éclairé, reste toujours fidèle à la législation tiui le rend heureux.

(2) I,e Paraguay est mi pays inunense. Du temps des jé-suites, ce jjays, si l'on en croit certaines relations, partagé en trente cantons, était gouverné par les mên^^ lois et les mêmes magistrats, c'est-àdire, par les mêmes religieux. Or, si ces trente cantons ne formaient cependant qu'un même empire, dont les forces pouvaient, à l'ordre lies jésuites, se réunir contre rennemi commun; et si l'existence d'un fait en démontre la possibilité, la supposition d'un pareil empire n'est donc pas absurde.

LftGISLATIOX 143

Or, supposons cette législation la plus propre à rendre les citoyens heureux, quel moyen d'en éterniser là durée? Le plus sûr, c'est d'ordonner aux maîtres dans leurs instructions, aux magistrats dans des discours publics, d'en démontrer l'excellence (i). Cette excellence constatée, une législation deviendrait à l'épreuve de la légèreté de l'esprit humain. Les hommes (fussent-ils aussi inconstants qu'on le dit) ne peuvent abroger des lois établies qu'ils ne se réunissent dans leurs volontés. Or, cette réunion suppose un intérêt commun de les détruire, et par conséquent une grande absurdité dans les lois.

Dans tout autre cas, l'inconstance même des hommes, en les divisant d'opinion, s'oppose à l'unanimité de leurs délibérations, et par conséquent assure la durée des mêmes lois.

O souverains ! rendez vos sujets heureux ; veillez à ce qu'on leur inspire dès l'enfance l'amour du bien public; prouvez-leur la bonté de vos lois par l'iiistoire de tous les temps et la misère de tous les peuples; démontrez-leur (car la morale est susceptible de démonstration) que votre administration est la meilleure possible, et vous aurez à jamais enchaîné leur inconstance prétendue.

Si le gouvernement Chinois, quelque imparfait qu'il soit, subsiste encore et subsiste le même, qui détruirait celui où les hommes seraient ^le plus heureux possible? Ce

(i) Il est nécessaire, dit ^Machiavel, de rappeler de temps en temps les gouvernements à lem-s principes constitutifs. Qui, près d'eux, est chargé de cet emploi? I,e malheur. Ce fut l'ambition d'un Appius; ce furent les batailles de Cannes et de Trasimène qui rappelèrent les Romains à l'amour de la patrie. I,es peuples n'ont sur cet objet que l'infortune pour maître : ils en pourraient choisir im moins dur.

Pour l'instruction même des magistrats, pourquoi ne lirait-on pas publiquement cliaque année l'histoire de chaque loi et des motifs de son établissement? X'indiquerait-on pas aux citoj-ens celles d'entre ces lois auxquelles ils sont principalement redevables de la propriété de leur vie, de leurs biens et de leur liberté?

I,es peuples aiment leur bonheur; ils reprendraient à cette lecture l'esprit de leurs ancêtres, et reconnaîtraient sou\'ent, dans les lois les moins importantes en apparence, celles qui les mettent à l'ab.ri de l'esclavage, de l'indigence et du despotisme.

Quelle que soit la prétendue légèreté de l'esprit humain, qu'on fasse clairement apercevoir aux nations mie dépendance réciproque entre le bonheiu et la conservation de leurs lois, ou est sûr d'enchaîner leur inconstance.

n'est que la conquête, ou les malheurs des honunes, qui changent la fonne des gouvernements. Toute sage législation, qui lie l'intérêt particulier à l'intérêt public, et fonde la vertu sur l'avantage de chaque individu, est indestructible. Mais cette législation est-elle possible? Pourquoi non? L'horizon de nos idées s'étend de jour en jour, et si la législation, comme les autres sciences, participe aux progrès de l'esprit humain, pourquoi désespérer du bonheur futur de l'humanité? Pourquoi les nations, s'éclairant de siècle en siècle, ne parviendraient-elles pas un jour à toute la plénitude du bonheur dont elles sont susceptibles? Ce ne serait pas sans peine que je me détacherais de cet espoir.

La félicité des hommes est, pour une âme sensible, le spectacle le plus agréable. A considérer dans la perspective de l'avenir, c'est l'œuvre d'une législation parfaite. Mais si quelque esprit hardi osait en donner le plan, que de préjugés, dira-t-on, il aurait à combattre et à détruire ! que de vérités dangereuses à révéler !

{De l'Homme, IX, iv).

Que la révélation de la vérité ne trouble jamais

les empires

Une administration est mauvaise; les peuples souffrent; ils poussent des plaintes; en ce moment il paraît un écrit où on leur montre toute l'étendue de leurs malheurs; les peuples s'irritent et se soulèvent. Je le veux. L'écrit est-il la cause du soulèvement? Non, il en est l'époque. La cause est dans la misère publique. Si l'écrit eût plus tôt paru, le gouvernement plus tôt averti eût, en adouciss^mt les souffrances des peuples, pu prévenir la sédition. Le trouble n'accompagne la révélation de la vérité que dans les pays entièrement despotiques; parce qu'en ces pays le moment où l'on ose dire la vérité, est celui où le malheur, insoutenable et porté à son comble, ne permet plus au peuple de retenir ses cris.

Vn gouvernement devient-il cruel à l'excès, les troubles

I,ÉGISI,ATION 145

sont alors salutaires. Ce sont les trancliées qu'occasionne au malade la médecine qui le guérit. Pour afïrancliir un peuple de la servitude, il en coûte quelquefois moins d'hommes à l'État qu'il n'en périt dans une fête publique mal ordonnée. Le mal du soulèvement est dans la cause qui le produit : la douleur de la crise est dans la maladie qui l'excite. Tombe-t-on dans le despotisme, il faut des efforts pour s'y soustraire, et ces efforts sont en ce moment le seul bien des infortunés. Le degré du malheur, c'est de ne pouvoir s'en arracher et de souffrir sans oser se plaindre. Quel homme assez barbare, assez stupide pour donner le nom de pais au silence, à la tranquililté forcée de l'esclavage? C'est la paix, mais la pais: de la tombe.

La révélation de la vérité, quelquefois l'époque, ne fut donc jamais la cause des troubles et du soulèvement. La connaissance du vrai, toujours utile aux opprimés, l'est même aux oppresseurs. Elle les avertit, comme je l'ai déjà dit, du mécontentement du peuple. En Europe, les murmures des nations précèdent de loin leur révolte.

Leurs plaintes sont le tonnerre entendu dans le lointain. Il n'est point encore à craindre. Le souverain est encore à temps de réparer ses injustices et de se réconcilier avec son peuple. Il n'en est pas de même dans un paj^s d'esclaves. C'est le poignard en main que la remontrance se présente au sultan. Le silence des esclaves est terrible. C'est le sHence des airs avant l'orage. Les vents sont muets encore. Mais du sein noir d'un nuage immobile, part le coup de tonnerre qui, signal de la ' tempête, frappe au moment qu'il luit.

Le silence qu'ùnpose la force est la principale cause, et des malheurs des peuples, et de la chute de leurs oppres- .seurs. vSi la recherche de la vérité nuit, ce n'est jamais qu'à son auteur. Les Bufîon, les Ouesnay, les Montesquieu en ont découvert. On a longtemps disputé sur la préférence à donner aux anciens sur les modernes, à la musique française sur l'italienne : ces disputes ont éclairé le goût du public, et n'ont armé le bras d'aucun citoyen. Mais ces disputes, dira-t-on, ne se rapportaient qu'à des objets frivoles : soit. Mais sans la crainte de la loi, les hommes s'entr'égorgeraient pour des frivolités. Les disputes théologiques, toujours réductibles à des questions de mots, en sont la preuve. Que de sang elles ont fait

146 HEI.VÉTIUS

couler ! Puis-je, de l'aveu de la loi, donner le nom de saint zèle à l'emportement de ma vanité? Point d'excès auquel elle ne se livre. La cruauté religieuse est atroce. Oui l'engendre? Serait-ce la nouveauté d'une opinion théologique? Non : mais l'exercice libre et impuni de l'intolérance.

Qu'on traite une question, où libre dans ses opinions chacun pense ce qu'il veut, où chacun contredit et est contredit, où quiconque insulterait son contradicteur, serait puni selon la grièveté de l'offense; l'orgueil des disputants, alors contenu par la crainte de la loi, cesse d'être inliumain.

Mais par quelle contradiction le magistrat qui lie les bras des citoVens, et leur défend les voies de fait, lorsqu'il s'agit d'une discussion d'intérêt ou d'opinion, les leur délie-t-il, lorsqu'il s'agit d'une dispute scholastique ? Quelle cause d'un tel effet? L'esprit de superstition et de fanatisme, qui, plus souvent que l'esprit de justice et d'humanité, a présidé à la rédaction des lois.

J'ai lu l'histoire des différents cultes : j'ai nombre leurs absurdités; j'ai eu honte de la raison humaine, et j'ai rougi d'être homme. Je me suis à la fois étonné des maux que produit la superstition, de la facilité avec laquelle on peut étouffer un fanatisme qui rendra toujours les religions si funestes à l'univers, et j'ai conclu que les malheurs des peuples pouvaient toujours se rapporter à l'miperfection de leurs lois, et par conséquent à l'ignorance de quelques vérités morales. Ces vérités toujours utiles ne peuvent troubler la paix des Etats.

[De l'Homme, IX, vu).

La vérité et la liberté de la presse

Si je consultais sur ce sujet, et saint Augustin, et saint Ambroise, je dirais avec le premier :

« La vérité devient-elle un sujet de scandale; que le « scandale naisse, et que la vérité soit dite (i). »

(i) Si de veritcUe scandalum, utiliùs permittitur nosci scandalum quàm Veritas relinquatur.

Je répéterais, d'après le second : « On n'est pas défenseur « de la vérité, si du moment qu'on la voit, on ne la dit « point sans honte et sans crainte (i). »

J'ajouterais enfin « que la vérité, quelque temps éclipsée « par l'erreur, en perce tôt ou tard le nuage (2). »

Mais il n'est point ici question d'autorité. Ce que l'on doit à l'opinion des hommes célèbres, c'est du respect, et non une foi aveugle. Il faut donc scrupuleusement examiner leurs opinions; et cet examen fait, il faut juger, non d'après leur raison, mais d'après la sienne. Je crois les trois angles d'un triangle égaux à deux droits, non parce qu'Euclide l'a dit, mais parce que je puis m'en démontrer ia vérité.

Veut-on savoir si l'on doit réellement la vérité aux hommes, qu'on interroge les gens en place eux-mêmes; tous conviendront qu'il leur est important de la connaître, et que sa connaissance seule leur fournit les moyens d'accroître et d'assurer la féHcité pubHque. Or, si tout homme doit, en quahté de citoyen, contribuer de tout son pouvoir au bonheur de ses compatriotes, sait-on la vérité, on doit la dire.

Demander si on la doit aux hommes, c'est, sous un tour de phrase obscur et détourné, demander s'il est permis d'être vertueux, et de faire le bien de ses semblables.

]Mais l'obhgation de dire la vérité suppose la possibilité de la découvrir. Les gouvernements doivent donc en faciliter les moyens; et le plus sûx de tous, est la liberté de la presse.

C'est à la contradiction, par conséquent à la liberté de la presse, que les sciences physiques doivent leur perfection. Otez cette liberté, que d'erreurs consacrées par le temps seront citées comme des axiomes incontestables ! Ce que je dis du physique est applicable au moral et au pohtique. Veut-on en ce genre s'assurer de la vérité de ses opinions, il faut les promulguer. C'est à la pierre de touche de la contradiction qu'il faut les éprouver. La presse doit donc être libre. Le magistrat qui la gêne s'oppose donc à la per-

(i) Ille veritatis defensor esse débet qui cùm rectè sentit, loqui non metuit, me erubescit.

(2) OccuUari potest ad tempus veritas, vinci non potest. S. Aug.

148 IIKIA'KTIUS

fection de la morale et de la politique : il pêche contre la nation (i); il étouffe jusque dans leurs germes les idées heureuses qu'eût produites cette liberté. Or, qui peut apprécier cette perte? Ce qu'on peut dire à ce sujet, c'est que le peuple libre, le peuple qui pense, commande toujours au peuple qui ne pense pas (2).

Le prince doit donc aux nations la vérité comme utile, et la liberté de la presse comme moyen de la découvrir. Partout où cette liberté est interdite, l'ignorance, comme ime nuit profonde, s'étend sur tous les esprits. Alors en cherchant la vérité, ses amateurs craignent de la découvrir. Ils sentent qu'une fois découverte, il faudra, ou la taire, ou la déguiser lâchement, ou s'exposer à la persécution. Tout homme la redoute. S'il est toujours de l'intérêt public de connaître la vérité, il n'est pas toujours de l'intérêt particulier de la dire.

La plupart des gouvernements exhortent encore un citoyen à sa recherche, mais presque tous le punissent de sa découverte. Or, peu d'hommes bravent à la longue la hame du puissant par pur amour de l'humanité et de la vérité. En conséquence, peu de maîtres qui la révèlent à leurs élèves. Aussi l'instruction donnée maintenant dans les collèges et les séminaires se réduit-elle a la lecture de quelques légendes, à la science de quelques sophismes propres à favoriser la superstition, à rendre les esprits faux et les cœurs inhumains. Il faut aux honunes une autre éducation : il est temps qu'à de frivoles instructions on en substitue de plus solides; qu'on enseigne aux citoyens ce qu'ils doivent à eux, à leur prochain, à leur patrie; qu'on leur fasse sentir le ridicule des disputes religieuses (3), l'intérêt qu'ils ont de perfectionner la morale.

(i) Qui soumet ses idées au jugement et à l'examen de ses concitoyens, doit publier toutes celles ^u'il croit vraies et utiles. I.c taire, serait le signe d'iuic indifférence criminelle.

(2) Qu'apiirend à l'étranger la défense de ]>arler et d'étudier lil. rement? Que le gouvernement iiui fait cette défense est injuste et mauvais. Iv' Angleterre, généralemciU regardée comme le meilleur, est celui où le citoyen à cet égard est le plus libre.

(3) S'agit-il de religion, par ([uelle raison en défendre l'examen? Est-elle vraie, elle peut supporter la preuve de la discussion; est-elle fausse, en ce dernier cas, cjuelle absurdité de protéger une religion dont la morale est pusillanime et cruelle, et le culte à charge à l'État par l'excessive dépense qu'exige l'entretien de ses ministres?

et par conséquent de s'assurer la liberté de penser et d'écrire.

Mais que d'opinions bizarres n'engendrerait point cette liberté? Qu'importe; ces opinions, détruites par la raison aussitôt que produites, n'altéreraient pas la paix des États.

Point de prétextes spécieux dont l'hypocrisie et la tyrannie n'aient coloré le désir d'imposer silence aux hommes éclairés; et dans ces vains prétextes, nul citoyen vertueux n'aperçut de motif légitime pour la taire.

La révélation de la vérité ne peut être odieuse qu'à ces imposteurs, qui, trop souvent écoutés des princes, leur présentent le peuple éclairé comme factieux, et le peuple abruti comme docile.

Qu'apprend à ce sujet l'expérience? Que toute nation instruite est sourde aux vaines déclamations du fanatisme, et que l'injustice la révolte.

C'est lorsqu'on me dépouille de la propriété de mes biens, de ma vie et de ma liberté, que je m'irrite; c'est alors que l'esclave s'arme contre le maître. La vérité n'a pour ennemis que les ennemis mêmes du bien public. Les méchants s'opposent seuls à sa promulgation.

[De l'Honime, IX, XI, xil).

Des moyens d'enchaîner l'ambition ecclésiastique

Laisse-t-on à Dieu le soin de sa propre vengeance, lui remet-on la punition des hérétiques; la terre ne s'arroget-elle plus le droit de juger les offenses faites au ciel; le précepte de la tolérance devient-il enfin un précepte de l'éducation pubHque; alors sans prétexte pour persécuter les hommes, soulever les peuples, envahir la puissance temporelle, l'ambition du prêtre s'éteint. Alors dépouillé de sa férocité, il ne maudit plus ses souverains, n'arme plus les Ravaillac, et n'ouvre plus le ciel aux régicides. Si la foi est un don du ciel, l'homme sans foi. est à plaindre, non à punir. L'excès de l'inhumanité, c'est de persécuter un infortuné. Par quelle fatalité se le permet-on, lorsqu'il s'agit de religion?

T50 HFXVÉTIUS

La tolérance admise, le paradis n'est plus la récompense de l'assassin et le prix des grands attentats.

Au reste, que le prince soit barbare ou bon, qu'il soit Busiris ou Trajan, il a toujours intérêt d'établir la tolérance. Ce n'est qu'à son esclave que l'Église permet d'être tyran. Or Busiris ne veut point être esclave.

Quant au prince vertueux et jaloux du bonheur de ses sujets, quel doit être son premier soin? Celui d'affaiblir le pouvoir ecclésiastique. C'est son clergé qui s'opposera toujours le plus fortement à l'exécution de ses projets bienfaisants. La puissance spirituelle est toujours l'ennemie ouverte ou cachée (i) de la temporelle. L'Église est un tigre. Est-il enchaîné par la loi de la tolérance, il est doux. Sa chaîne se rompt-elle, il reprend sa première fureur.

Par ce qu'a fait autrefois l'Église, les princes peuvent juger de ce qu'elle ferait encore si on lui rendait son premier pouvoir. Le passé doit les éclairer sur l'avenir.

Le magistrat qui se flatterait de faire concourir les puissances spirituelles et temporelles au même objet, c'est-àdire, au bien pubhc, se tromperait : leurs intérêts sont trop différents. Il en est de ces deux puissances quelquefois réunies pour dévorer le même peuple, comme de deux nations voisines et jalouses, qui, Uguées contre une troisième, l'attaquent et se battent au partage de ses dépouilles.

Nul empire ne peut être sagement gouverné par deux pouvoirs suprêmes et indépendants. C'est d'un seul, ou partagé entre plusieurs, ou réuni entre les mains du monarque, que toute loi doit émaner.

La tolérance soumet le prêtre au prince, l'intolérance soumet le prince au prêtre. Elle aimonce deux puissances rivales dans un empire.

Peut-être les Anciens dans le partage qu'ils firent de l'univers entre Oromaze et Arùnan et dans le récit de leurs

(i) Le souverain accorde-t-il faveur et œnsidération aux bigots, il fournit des armes à ses ennemis : ceux du tlehors sont les jjrinces voisins; ceux du dedans sont les théologiens. Doit-il accroître leur puissance?

I.,a nuiltiplicité des religions dans un empire affermit le trône. Des sectes ne peuvent être contenues que par d'autres sectes. Dans le moral, connue dans le physique, c'est l'équilibre des forces oiiposccs qui produit le repos.

r^EGISLATIOX 151

éternels combats, ne désignaient-ils que la guerre éternelle du sacerdoce et de la magistrature. Le règne d'Oromaze était celui de la lumière et de la vertu : tel doit être le règne des lois. Le règne d'Ariman était celui des ténèbres et du crime : tel doit être celui du prêtre et de la superstition.

Quels sont les disciples d'Oromaze? Ces philosophes aujourd'hui si persécutés en France par l'intrigue des moines et des ministres d'Ariman. Quel crime leur reproche-t-on? Aucun. Ils ont, autant qu'il est en eux, éclairé les nations; ils les ont soustraites au joug flétrissant de la superstition, et c'est peut-être à leurs écrits que les princes et les magistrats doivent en partie la consers'ation de leur autorité.

L'ignorance des peuples, mère d'une dévotion stupide, est un poison qui, sublimé par les chimistes de la religion, répand autour du trône les exhalaisons mortelles de la superstition. La science des philosophes, au contraire, est ce feu pur et sacré qui loin des rois écarte les vapeurs pestilentielles du fanatisme.

Le prince qui soumet lui et son peuple à l'empire du sacerdoce, éloigne de lui ses sujets vertueux. Il règne, mais sur des superstitieux, sur des peuples dont l'âme est dégradée; enfin sur les esclaves du prêtre. Ces esclaves sont des hommes morts pour la patrie. Ils ne la servent ni par leurs talents, ni par leur courage. Un pays d'inquisition n'est pas la patrie d'un citoyen honnête.

Malheur aux nations où le moine poursuit impunément quiconque méprise ses légendes et ne croit ni aux sorciers, ni au nain jaune; où le moine entraîne au supplice l'homme vertueux qui fait le bien, ne nuit à personne et dit la vérité\ Sous le règne du fanatisme, les plus persécutés, dit M. Hume, [Vie de Marie d'Angleterre), sont les plus honnêtes et les plus spirituels. Du moment où la bigoterie prend en main les rênes d'un empire, elle en bannit les vertus et les talents : alors les esprits tombent dans un affaissement, le seul peut-être qui soit incurable.

Quelque critique que soit la situation d'un peuple, un seul grand homme suffit quelquefois pour changer la face des affaires. La guerre s'allume entre la France et l'Angleterre . la France a d'abord l'avantage. M. Pitt est élevé au ministère; la nation anglaise reprend ses esprits, et

152 IIKTvVÈTIUS

les officiers de mer leur intrépidité. T^e supplice d'un amiral opère ce changement. Le ministre communique l'activité de son génie aux chefs de ses entreprises. La cupidité du soldat et du matelot, réveillée par l'appât du gain et du pillage, réchauffe leur courage : et rien de moins semblable à lui-même que l'Anglais du commencement et de la fin de la guerre.

M. Pitt, dira-t-on, commandait à des hommes libres. Il est sans doute facile de souffler l'esprit de vie sur un tel peuple. Dans tout autre pays, quel usage faire du ressort puissant de l'amour patriotique? Qu'en Orient un citoyen identifie son intérêt avec l'intérêt public, qu'ami de sa nation, il en partage la gloire, la honte et les infortunes; un tel homme peut-il se promettre, si sa patrie succombe sous le faix du malheur, de n'en jamais nommer les auteurs? S'il les nomme, il est perdu. Il faut donc en certains gouvernements qu'un bon citoyen, ou soit puni comme tel, ou cesse de l'être. L'est-on en France? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que le seul ministre, qui dans cette guerre eût pu donner cjuelque énergie à la nation, était M. le duc de Choiseul. Sa naissance, son courage, l'élévation de son caractère, la vivacité de ses conceptions eût sans doute ranmié les Français, s'ils eussent été ranimables. Mais la bigoterie commandait alors trop impérieusement aux grands. Telle était sur eux sa puissance, qu'au moment même où la France battue de toutes parts se voyait enlever ses colonies, on ne s'occupait à Paris que de l'affaire des jésuites (i). L'on ne s'intriguait que pour eux.

(i) Lors de l'affaire des jésuites, si l'on apprenait à Paris la perte d'une bataille, à peine s'en occupait-on im jour. Le lendemain on parlait de l'expulsion des bénis Pères. Ces Pères, pour détounier le public de l'examen de leur constitution, ne cessaient de crier contre les Enc^-clopédistes. Ils attribuaient au progrès de la pliilosophie les mauvais succès des cami>agne. C'est elle, disaient-ils, qui gâte l'esprit des soldats et des généraux. Leiurs dévotes en étaient convaincues. Mille oies couleur de rose répétaient la même phrase; et c'était cependant le peuple très philosophe des Anglais, et le roi encore plus philosophe de Prusse, qui battaient les généiaux franvais que jiersonne /l'accusait de philosophie.

D'autre part, les amateurs de l'ancienne musique soutenaient que les infortunes de la France étaient l'effet du goût pris pour les bouffons et la musique italienne. Cette musique, selon eux, avait entièrement corrompu les mœurs. J'étais alors à Paris. On n'imagine pas combien

IvÉGISI^ATlON 153

Tel était l'esprit qui régnait à Constantinople, lorsque Mahomet II en faisait le siège. La cour y tenait des conciles dans le temps même que le sultan en prenait les faubourgs.

La bigoterie rétrécit l'esprit du citoyen . la tolérance retend. KUe seule peut dépouiller le Français de sa dévote férocité.

{De l'Homme, IX, xxxi).

de pareils propos, tenus par ce que les Français appellent leur bonne compagnie, les rendaient ridicules aux étrangers.

I,e bon sens était, chez presque toutes les grandes dames, traité d'impiété. EUes ne parlaient que du R. P. Berthier, ne mesuraient le mérite d'un homme que sur l'épaisseur de son missel.

Dans toute oraison fimèbre, l'on n'j^ parlait jamais que de la dévotion du décédé, et son panégjTique se réduisait à ceci : c'est que le grand tant loué était un imbécile que les moines avaient toujours mené par le nez.

Point de mandement ou de sermon dont la fin ne fût aiguisée pa un trait de satire contre les philosophes et les Encyclopédistes. I<es prédicateurs, vers la fin de leurs discours, s'avançaient sur le bord de leur chaire, comme les castrats sur le bord du théâtre, les ims pour faire leiu: épigranune, et les autres leur point d'orgue. En cas d'oubli de la part des prédicateurs, on leiu: eiit demandé l'épigramme, comme aux arlequins Je cabriole.

ÉDUCATION De l'attention

Connue c'est l'attention plus ou moins grande qui grave plus ou moins profondément les objets dans la mémoire, qui en fait apercevoir mieux ou moins bien les rapports, qui forme la plupart de nos jugements vrais ou faux; et que c'est enfin à cette attention que nous devons presque toutes nos idées; il est, dira-t-on, évident que c'est de l'inégale capacité d'attention des hommes que dépend la force inégale de leur esprit.

En effet, si le plus faible degré de maladie, auquel on ne donnerait que le nom d'indisposition, suffit pour rendre la plupart des hommes incapables d'une attention suivie, c'est sans doute, ajoutera— t-on, à des maladies pour ainsi dire insensibles, et par conséquent à l'inégalité de force que la nature donne aux divers hommes, qu'on doit principalement attribuer l'incapacité totale d'attention qu'on remarque dans la plupart d'entre eux, et leur inégale disposition à l'esprit; d'où l'on conclura que l'esprit est purement un don de la nature.

Quelque vraisemblable que soit ce raisonnement, il n'est cependant point confirmé par l'expérience.

Si l'on en excepte les gens affligés de maladies habituelles, et qui, contraints par la douleur de fixer toute leur attention sur leur état, ne peuvent la porter sur des objets propres à perfectionner leur esprit, ni par conséquent être compris dans le nombre des hommes que j'appelle bien organisés, on verra que tous les autres hommes, même ceux qui, faibles et délicats, devraient, conséqueimnent au raisonnement précédent, avoir moins d'esprit que les gens bien constitués, paraissent souvent, à cet égard, les plus favorisés de la nature.

Dans les gens sains et robustes qui s'appliquent aux arts et aux sciences, il semble que la force du tempérament en leur donnant un besoin pressant du plaisir, les détourne

plus souvent de l'étude et de la méditation, que la faiblesse du tempérament, par de légères et fréquentes indispositions, ne peut en détourner les gens délicats. Tout ce qu'on peut assurer, c'est qu'entre les hommes à peu près animés d'un égal amour pour l'étude, le succès sur lequel on mesure la force de l'esprit paraît entièrement dépendre et des distractions plus ou moins grandes occasiormées par la différence des goûts, des fortunes, des états, et du choix plus ou moins heureux des sujets qu'on traite, de la méthode plus ou moins parfaite dont on se sert pour composer, de l'habitude plus ou moins grande qu'on a de méditer, des livres qu'on lit, des gens de goût qu'on voit, et enfin des objets que le hasard présente journellement sous nos yeux. Il semble que, dans le concours des accidents nécessaires pour former un homme d'esprit, la différente capacité d'attention que pourrait produire la force plus ou moins grande du tempérament, ne soit d'aucune considération. Aussi l'inégaUté d'esprit occasionnée par la différente constitution des hommes est-elle insensible. Aussi n'a-t-on, par aucune observation exacte, pu jusqu'à présent détermmer l'espèce de tempérament le plus propre à former des gens de génie ; et ne peut-on encore savoir lesquels des hommes, grands ou petits, gras ou maigres, biHeux ou sanguins, ont le plus d'aptitude à l'esprit.

Au reste, quoique cette réponse sommaire pût suffire pour réfuter un raisonnement qui n'est fondé que sur des vraisemblances, cependant, comme cette question est fort importante, il faut, pour la résoudre avec précision, examiner si le défaut d'attention est, dans les hommes, ou l'effet d'une impuissance physique de s'appliquer, ou d'un désir trop faible de s'instruire.

Tous les hommes que j'appelle bien organisés sont capables d'attention, puisque tous apprennent à lire, apprennent leur langue, et peuvent concevoir les premières propositions d'Euclide. Or, tout honmie capable de concevoir ces propositions a la puissance physique de les entendre toutes : en effet, en géométrie connue en toutes les autres sciences, la facilité plus ou moins grande avec laquelle on saisit une vérité dépend du nombre plus ou moins grand de propositions antécédentes que, pour la concevoir, il faut avoir présentes à la mémoire. Or, si

156 HET.VÉTIUS

tout homme bien organisé peut placer dans sa mémxjire un nombre d'idées fort supérieur à celui qu'exige la démonstration de quelque proposition de géométrie que ce soit; et si, par le secours de l'ordre et par la représentation fréquente des mêmes idées, on peut, comme l'expérience le prouve, se les rendre assez familières et assez habituellement présentes pour se les rappeler sans peine, il s'ensuit que chacun a la puissance physique de suivre la démonstration de toute vérité géométrique ; et qu'après s'être élevé de propositions en propositions, et d'idées analogues en idées analogues, jusqu'à la connaissance, par exemple, de quatre-vingt-dix-neuf propositions, tout homme peut concevoir la centième avec la même facilité que la deuxième, qui est aussi distante de la première que la centième l'est de la quatre-vingt-dix-neuvième.

Maintenant il faut examiner si le degré d'attention nécessaire pour concevoir la démonstration d'une vérité géométrique ne suffit pas pour la découverte de ces vérités qui placent un homme au rang des gens illustres. C'est à ce dessein que je prie le lecteur d'observer avec moi la marche que tient l'esprit humain, soit qu'il découvre une vérité, soit qu'il en suive simplement la démonstration. Je ne tire point mon exemple de la géométrie, dont la connaissance est étrangère à la plupart des hommes; je le prends dans la morale, et je me propose ce problème « Pourquoi les conquêtes injustes ne déshonorent-elles point autant les nations, que les vols déshonorent les particuliers? »

Pour résoudre ce problème moral, les idées qui se présenteront les premières à mon esprit sont les idées de justice qui me sont les plus familières; je la considérerai donc entre particuUers, et je sentirai que des vols, qui troublent et renversent l'ordre de la société, sont avec justice regardés comme infâmes.

Mais, quelque avantageux qu'il fût d'appliquer aux nations les idées que j'ai de la justice entre citoyens, cependant à la vue de tant de guerres injustes, entreprises de tous les temps par des peuples qui font l'admiration de la terre, je soupçonnerai bientôt que les idées de la justice considérée par rapport à un particulier ne sont point applicables aux nations ; ce soupçon sera le premier pas que fera mon esprit pour parvenir à la découverte

qu'il se propose. Pour éclaircir ce soupçon, j'écarterai d'abord les idées de justice qui me sont les plus familières, je rappellerai à ma mémoire, et j'en rejetterai successivement une infinité d'idées, jusqu'au moment où j'apercevrai que, pour résoudre cette question, il faut d'abord se former des idées nettes et générales de la justice, et pour cet effet remonter jusqu'à l'établissement des sociétés, jusqu'à ces temps reculés où l'on en peut mieux apercevoir l'origine, où d'ailleurs l'on peut plus facilement découvrir la raison pour laquelle les principes de la justice, considérée par rapport aux citoyens, ne seraient pas applicables aux nations.

Tel sera, si je l'ose dire, le second pas de mon esprit Je me représenterai en conséquence les hommes absolument privés de la connaissance des lois, des arts, et à peu près tels qu'ils devraient être aux premiers jours du monde. Alors je les vois dispersés dans les bois comme les autres animaux voraces; je vois que, trop faibles avant l'invention des armes pour résister aux bêtes féroces, ces premiers hommes, instruits par le danger, le besoin ou la crainte, ont senti qu'il était de l'intérêt de chacun d'eux en particulier de se rassembler en société, et de former une ligue contre les animaux, leurs ennemis communs. J'aperçois ensuite que ces hommes, ainsi rassemblés et devenus bientôt ennemis par le désir qu'ils eurent de posséder les mêmes choses, durent s'armer pour se les ravir mutuellement; que le plus vigoureux les enleva d'abord au plus spirituel, qui inventa des armes et lui dressa des embûches pour lui reprendre les mêmes biens; que la force et l'adresse furent par conséquent les premiers titres de propriété; que la terre appartint premièrement au plus fort, et ensuite au plus fin: que ce fut d'abord à ces seuls titres qu'on posséda tout; mais qu'enfin, éclairés par le malheur commun, les hommes sentirent que leur réunion ne leur serait point avantageuse et que les sociétés ne pourraient subsister, si, à leurs premières conventions, ils n'en ajoutaient de nouvelles, par lesquelles chacun en particulier renonçât au droit de la force et de l'adresse, et tous en général, se garantissent réciproquement la con servation de leur vie et de leurs biens, et s'engageassent à s'armer contre l'infracteur de ces conventions; que ce fut ainsi que, de tous les intérêts des particuliers, se forma

158 HELVÉ'riUS

un intérêt commun qui dut donner aux différentes actions les noms de justes, de permises et d'injustes, selon qu'elles étaient utiles, indifférentes ou nuisibles aux sociétés.

Une fois parvenu à cette vérité, je découvre facilement la source des vertus humaines; je vois que, sans la sensibilité et à la douleur et au plaisir physique, les hommes, sans désirs, sans passions, également indifférents à tout, n'eussent point connu d'intérêt personnel; que, sans intérêt personnel, ils ne se fussent point rassemblés en société, n'eussent point fait .entre eux de conventions; qu'il n'y eût point eu d'intérêt général, par conséquent point d'actions justes et injustes; et qu'ainsi la sensibilité physique et l'intérêt personnel ont été les auteurs de toute justice.

Cette vérité, appuyée sur cet axioiue de jurisprudence : « 1,'intérêt est la mesure des actions des hommes », et confirmée d'ailleurs par mille faits, me prouve que vertueux ou vicieux, selon que nos passions ou nos goûts particuliers sont conformes ou contraires à l'intérêt général, nous tendons si nécessairement à notre bien particulier, que le législateur divin lui-même a cru, pour engager les hommes à la pratique de la vertu, devoir leur promettre un bonlieur éternel, en échange des plaisirs temporels qu'ils sont quelquefois obligés d'y sacrifier.

Ce principe établi, mon esprit en tire les conséquences, et j'aperçois que toute convention où l'intérêt particulier se trouve en opposition avec l'intérêt général, eût toujours été violée, si les législateurs n'eussent toujours proposé de grandes récompenses à la vertu; et qu'au penchant naturel qui porte tous les hommes à l'usurpation, ils n'eussent sans cesse opposé la digue du déshoimeur et du supplice': je vois donc que la peine et la récompense sont les deux seuls liens par lesquels ils ont pu tenir l'intérêt particulier uni à l'intérêt général, et j'en conclus que les lois, faites ix)ur le bonlieur de tous, ne seraient observées par aucun, si les magistrats n'étaient armés de la puissanos nécessaire pour en assurer l'exécution. Sans cette puissance, les lois, violées par le plus grand nombre, seraient avec justice enfreintes par chaque particulier, parce que les lois n'ayant que l'utilité publique pour fondement, sitôt que, par une infraction générale, ces lois deviennent inutiles, dès lors elles sont nulles, et cessent

d'être des lois : chacun rentre en ses premiers droits; chacun ne prend conseil que de son intérêt particulier, cjui lui défend avec raison d'observer des lois qui deviendraient préjudiciables à celui qui en serait l'observateur unique. Et c'est pourquoi, si, pour la sûreté des grandes routes, on eût défendu d'y marcher avec des armes, et que, faute de maréchaussée, les grands chemins fussent infestés de voleurs; que cette loi, par conséquent, n'eût point rempli son objet, je dis qu'un homme pourrait non seulement y voyager avec des armes et violer cette convention ou cette loi sans injustice, mais qu'il ne pourrait même l'observer sans folie.

Après que mon esprit est ainsi, de degrés en degrés, parvenu à se former des idées nettes et générales de la justice; après avoir reconnu qu'elle consiste dans l'observation exacte des conventions que l'intérêt commun, c'est-à-dire l'assemblage de tous les intérêts particuliers, leur a fait faire, il ne reste à mon esprit qu'à faire aux nations l'application de ces idées de la justice. Eclairé par les principes ci-dessus établis, j'aperçois d'abord que toutes les nations n'ont point fait entre elles de conventions par lesquelles elles se garantissent réciproquement la possession des pays qu'elles occupent et des biens qu'elles possèdent. Si j'en veux découvrir la cause, ma mémoire, en me retraçant la carte générale du monde, m'apprend que les peuples n'ont point fait entre eux de ces sortes de conventions, parce qu'ils n'ont point eu à les faire un intérêt aussi pressant que les particuhers, parce que les nations peuvent subsister sans conventions entre elles, et que les sociétés ne peuvent se maintenir sans lois. D'où je conclus que les idées de la justice, considérées de nation à nation, ou de particulier à particulier, doivent être extrêmement différentes.

Si l'Église et les rois permettent la traite des nègres; si le chrétien, qui maudit au nom de Dieu celui qui porte le trouble et la dissension dans les familles, bénit le négociant qui court la Côte d'Or ou le Sénégal, pour échanger contre des nègres les marchandises dont les Africains sont avides; si, par ce commerce, les Européens entretiennent sans remords des guerres éternelles entre ces peuples, c'est que, sauf les traités particuliers et des usages généralement reconnus auxquels on donne le nom de droit

i6o lIElvVÉTIUS

des gens, l'Église et les rois pensent que les peuples sont, les uns à l'égard des autres, précisément dans le cas des premiers hommes avant qu'ils eussent formé des sociétés, qu'ils coimussent d'autres droits que la force et l'adresse, qu'il y eût entre eux aucune convention, aucune loi, aucune propriété, et qu'il pût par conséquent y avoir aucun vol et aucune injustice. A l'égard même des traités particuliers que les nations contractent entre elles, ces traités n'ayant jamais été garantis par un assez grand nombre de nations, je vois qu'ils n'ont presque jamais pu se maintenir par la force, et qu'ils ont, par conséquent, comme des lois sans force, dû souvent rester sans exécution.

Lorsqu'en appliquant aux nations les idées générales de la justice, mon esprit aura réduit la question à ce point, pour découvrir ensuite pourquoi le peuple qui enfreint les traités faits avec un autre peuple, est moins coupable que le particulier qui viole les conventions faites avec la société; et pourquoi, conformément à l'opinion publique, les conquêtes injustes déshonorent moins une nation que les vols n'avilissent un particulier; il suffit de rappeler à ma mémoire la liste de tous les traités violés de tous les temps et par tous les peuples : alors je vois qu'il y a toujours une grande probabilité que, sans égard à ses traités, toute nation profitera des temps de troubles et de calamités pour attaquer ses voisins à son avantage, les conquérir, ou du moins les mettre hors d'état de lui nuire. Or, chaque nation, instruite par l'histoire, peut considérer cette probabilité connne assez grande pour se persuader f!ue l'infraction d'un traité qu'il est avantageux de violer est une clause tacite de tous les traités, qui ne sont proprement que des trêves; et qu'en saisissant, par conséquent, l'occasion favorable d'abaisser ses voisins, elle ne fait que los prévenir, puisque tous les peuples, forcés de s'exposer au reproche d'injustice ou au joug de la servitude, sont réduits à l'alternative d'être esclaves ou souverains.

D'ailleurs, si dans toute nation, l'état de conservalion est un état dans lequel il est presque impossible de se maintenir, et si le terme de l'agrandissement d'un grand empire doit, ainsi que le prouve l'histoire des Romains, être regardé comme un présage presque certain de sa déca- (|:;nce, il est évident que chaque nation peut même se croire

i62 HELVÉÏIUS

d'autant plus autorisée à ces conquêtes qu'on appelle injustes, que ne trouvant point dans la garantie, par exemple, de deux nations contre une troisième, autant de sûreté qu'un particulier en trouve dans la garantie de sa nation contre un autre particulier, le traité en doit être d'autant moin* sacré que l'exécution en est plus incertaine.

C'est lorsque mon esprit a percé jusqu'à cette dernière idée, que je découvre la solution du problème de morale que je m'étais proposé. Alors je seiis que l'infraction des traités, et cette espèce de brigandage entre les nations, doit, comme le prouve le passé, garant en ceci de l'avenir, subsister jusqu'à ce que tous les peuples, ou du moins le plus grand nombre d'entre eux, aient fait des conventions générales; jusqu'à ce que les nations, conformément au projet de Henri IV ou de l'abbé de Saint-Pierre, se soient réciproquement garanti leurs possessions, se soient engagées à s'armer contre le peuple qui voudrait en assujettir un autre, et qu'enfin le hasard ait mi» une telle disproportion entre 1 a puissance de chaque État en particulier et celles de tous les autres réunis, que ces conventions puissent se maintenir par la force, que les peuples puissent établir entre eux la même police qu'un sage législateur met entre les citoyens, lorsque, par la récompense attachée aux bonnes actions et les peines infligées aux mauvaises, il nécessite les citoyens à la vertu, en donnant à leur probité l'intérêt personnel pour appui.

Il est donc certain que, conformément à l'opinion publique, les conquêtes injustes, moins contraires aux lois de l'équité, et par conséquent moins criminelles que les vols entre particuliers, ne doivent point autant déshonorer une nation que les vols déshonorent un citoyen.

Ce problème moral résolu, si l'on observe la marche que mon esprit a tenue pour le résoudre, on verra que je me suis d'abord rappelé les idées qui m'étaient les plus familières, que je les ai comparées entre elles; que j'ai observé leurs convenances et leurs disconvenances relativement à l'objet de mon examen; que j'ai ensuite rejeté ces idées; que je m'en suis rappelé d'autres, et que j'ai répété ce même procédé jusqu'à ce qu'enfin ma mémoire m'eût présenté les objets de la comparaison desquels devait résulter la vérité que je cherchais.

Or, comme la marche de l'esprit est toujours la même.

ce que je dis sur la manière de découvrir une vérité doit s'appliquer généralement à toutes les vérités. Je remarquerai seulement, à ce sujet, que, pour faire une découverte, il faut nécessairement avoir dans la mémoire les objets dont les rapports contiennent cette vérité.

Si l'on se rappelle ce que j'ai dit précédemment à l'exemple que je viens de donner, et qu'en conséquence on veuille savoir si tous les hommes bien organisés sont réellement doués d'une attention suffisante pour s'élever aux plus hautes idées, il faut comparer les opérations de l'esprit lorsqu'il fait la découverte ou qu'il suit simplement la démonstration d'une vérité, et examiner laquelle de ces opérations suppose le plus d'attention.

Pour suivre la démonstration d'une proposition de géométrie, il est inutile de rappeler beaucoup d'objets à son esprit; c'est au maître à présenter aux yeux de son élève les objets propres à donner la solution du problème qu'il lui propose. Mais, soit qu'un homme découvre une vérité, soit qu'il en suive la démonstration, il doit, dans l'un et dans l'autre cas, observer également les rapports qu'ont entre eux les objets que sa mémoire ou son maître lui présentent : or, comme on ne peut, sans un hasard singulier, se représenter uniquement les idées nécessaires à la découverte d'une vérité, et n'en considérer précisément que les faces sous lesquelles on doit les comparer entre elles, il est évident que, pour faire une découverte, il faut rappeler à son esprit une multitude d'idées étrangères à l'objet de la recherche, et faire une infinité de comparaisons inutiles, comparaisons dont la multiplicité peut rebuter. On doit donc consommer infiniment plus de temps pour découvrir une vérité que pour en suivre la démonstration; mais la découverte de cette vérité n'exige en aucun instant plus d'effort d'attention que n'en suppose la suite d'une démonstration.

Si, pour s'en assurer, l'on observe l'étudiant en géométrie, on verra qu'il doit porter d'autant plus d'attention à considérer les figures géométriques que le maître met sous ses yeux, que ces objets lui étant moins familiers que ceux que lui présenterait sa mémoire, son esprit est à la fois occupé du double soin, et de considérer ces figures, et de découvrir les rapports qu'elles ont entre elles . d'où il suit que l'attention nécessaire pour suivre la démonstra-

164 IIKI.ViCTIUS

tioii d'une proposition de géométrie suffit pour découvrir une vérité. Il est vrai que, dans ce dernier cas, l'attention doit être plus continue : mais cette continuité d'attention n'est proprement que la répétition des mêmes actes d'attention. D'ailleurs, si tous les hommes, comme je l'ai dit plus haut, sont capables d'apprendre à lire et d'apprendre leur langue, ils sont tous capables non seulement de l'attention vive, mais encore de l'attention continue qu'exige la découverte d'une vérité.

Quelle continuité d'attention ne faut-il pas pour connaître les lettres, les rassembler, en former les syllabes, en composer des mots, ou pour unir dans sa mémoire des objets d'une nature différente et qui n'ont entre eux que des rapports arbitraires, comme les mots chêne, grandeur, amour, qui n'ont aucun rapport réel avec l'idée, l'image ou le sentiment qu'ils expriment ! Il est donc certain que si, par la continuité d'attention, c'est-à-dire par la répétition féquente des mêmes actes d'attention, tous les hommes parviennent à graver successivement dans leur mémoire tous les mots d'une langue, ils sont tous doués de la force et de la continuité d'attention nécessaires pour s'élever à ces grandes idées dont la découverte les place au rang des hommes illustres.

IMais, dira-t-on, si tous les hommes sont doués de l'attention nécessaire pour exceller dans un genre, lorsque l'inhabitude ne les en a point rendus incapables, il est encore certain que cette attention coûte plus aux uns qu'aux autres . ; or, à quelle autre cause, si ce n'est à la perfection plus ou moins grande de l'organisation, attribuer cette attention plus ou moins facile?

Avant de répondre directement à cette objection, j'observerai que l'attention n'est pas étrangère à la nature de l'homme; qu'en général, lorsque nous cro\'ons l'attention difficile à supporter, c'est que nous prenons la fatigue de l'ennui et de l'impatience pour la fatigue de l'application. En effet, s'il n'est point d'homme sans désirs, il n'est point d'honnne sans attention. Lorsque l'habitude en est prise, l'attention devient même un besoin. Ce qui rend l'attention fatigante, c'est le motif qui nous y détermine. I^st-ce le besoin, l'indigence ou la crainte? l'attention est alors une peine. Est-ce l'espoir du plaisir? l'attention devient alors elle-même un plaisir. Qu'on présente au

même homme deux écrits difficiles à déchiffrer; l'un est un procès-verbal, l'autre est la lettre d'une maîtresse : qui doute que l'attention ne soit aussi pénible dans le premier cas qu'agréable dans le second? Conséquemment à cette observation, on peut facilement expliquer pourquoi l'attention coûte plus aux uns qu'aux autres. Il n'est pas nécessaire, pour cet effet, de supposer en eux aucune différence d'organisation : il suffit de remarquer qu'en ce genre la peine de l'attention est toujours plus ou moins grande, proportionnément au degré plus ou moins grand de plaisir que chacun regarde comme la récompense de cette peine. Or, si les mêmes objets n'ont jamais le même prix à des yeux différents, il est évident qu'en proposant à divers hommes le même objet de récompense, on ne leur propose pas réellement la même récompense; et que, s'ils sont forcés de faire les mêmes efforts d'attention, ces efforts doivent être, en conséquence, plus pénibles aux uns qu'aux autres. L'on peut donc résoudre le problème d'une attention plus ou moins facile, sans avoir recours au mystère d'une inégale perfection dans les organes qui la produisent. Mais en admettant même, à cet égard, une certaine différence dans l'organisation des hommes, je dis qu'en supposant en eux un désir vif de s'instruire, désir dont tous les hommes sont susceptibles, il n'en est aucun qui ne se trouve alors doué de la capacité d'attention nécessaire pour se distinguer dans un art. Kn effet, si le désir du bonheur est connnun à tous les hommes, s'il est en eux le sentiment le plus vif, il est évident que, pour obtenir ce bonheur, chacun fera toujours tout ce qu'il est en sa puissance de faire; or tout homme, comme je viens de le prouver, est capable du degré d'attention suffisant pour s'élever aux plus hautes idées. Il fera donc usage de cette capacité d'attention lorsque, par la législation de son pays, son goût particulier ou son éducation, le bonheur deviendra le prix de cette attention. Il sera, je crois, difficile de résister à cette conclusion, surtout si, comme je puis le prouver, il n'est pas même nécessaire, pour se rendre supérieur en un genre, d'y donner toute l'attention dont on est capable.

Pour ne laisser aucun doute sur cette vérité, consultons l'expérience, interrogeons les gens de lettres : ils ont toii.« éprouvé que ce n'est pas aux plus pénibles efforts d'attention qu'ils doivent les plus beaux vers de leurs poème.<.

l66 HEI.VÉTIUS

les pins singulières situations de leurs romans, et les principes les plus lumineux de leurs ouvrages philosophiques, ils avoueront qu'ils les doivent à la rencontre heureuse de certains objets que le hasard ou met sous leurs yeux ou présente à leur mémoire, et de la comparaison desquels ont résulté ces beaux vers, ces situations frappantes, et ces grandes idées philosophiques; idées que l'esprit conçoit toujours avec plus de promptitude et de facilité, parce qu'elles sont plus vraies et plus générales. Or, dans tout ouvrage, si ces belles idées, de quelque genre qu'elles soient; sont pour ainsi dire le trait du génie; si l'art de les emploj^er n'est que l'œuvre du temps et de la patience, et c'est ce qu'on appelle le travail du manœvre, il est donc certain que le génie est moins le prix de l'attention qu'un don du hasard, qui présente à tous les hommes de ces idées heureuses dont celui-là seul profite qui, sensible à la gloire, est attentif à les saisir. vSi le hasard est, dans presque tous les arts, généralement reconmi pour l'auteur de la plupart des découvertes; et si, dans les sciences spéculatives, sa puissance est moins sensiblement aperçue, elle n'en est peut-être pas moins réelle; il n'en préside pas moins à la découverte des plus belles idées. Aussi ne sont-elles pas, comme je viens de le dire, le prix des plus pénibles efforts d'attention, et peut-on assurer que l'attention qu'exigent l'ordre des idées, la manière de les exprhner, et l'art de passer d'un sujet à l'autre, est sans contredit beaucoup plus fatigante; et qu'enfin la plus pénible de toutes est celle que suppose la comparai.son des objets qui ne nous sont point familiers. C'est pcnirquoi le philo.sophe, capable de six ou sept heures des plus hautes méditations, ne pourra. Sans une fatigue extrême d'attention, passer ces six à sept heures, soit à l'examen d'une procédure, soit à copier fidèlement et correctement un manuscrit; et c'est pourquoi les conmiencements de chaque science sont toujours épineux. Aussi n'est-ce qu'à l'habitude que nous avons de considérer certains objets, que nous devons non seulement la facilité avec lacjuelle nous les comparons, mais encore la comparaison juste et rapide que nous faisons de ces objets entre eux. \'oilà pourquoi, du premier coup d'œil, le peintre aperçoit dans un tableau des défauts de dessin ou de coloris, invisibles aux yeux ordinaires; pourquoi le berger, accoutumé à considérer ses moutons, découvre

entre eux des ressemblances et des différences qui les lui font distinguer; et pourquoi l'on n'est proprement le maître que des matières que l'on a longtemps méditées. C'est à l'application plus ou moins constante avec laquelle nous examinons un sujet, que nous devons les idées superficielles ou profondes que nous avons sur ce même sujet. Il semble que les ouvrages longtemps médités, et longs à composer, en soient plus forts de choses, et que, dans les ouvrages d'esprit comme dans la mécanique, on gagne en force ce que l'on perd en temps.

Mais, pour ne pas m'écarter de mon sujet, je répéterai donc que, si l'attention la plus pénible est celle que suppose la comparaison des objets qui nous sont peu familiers, et si cette attention est précisément de l'espèce de celle qu'exige l'étude des langues, tous les hommes étant capables d'apprendre leur langue, tous par conséquent sont doués d'une force et d'une continuité d'attention suffisantes pour s'élever au rang des hommes illustres.

Il ne me reste, pour dernière preuve de cette vérité, qu'à rappeler ici que l'erreur, toujours accidentelle, n'est point inhérente à la nature particulière de certains esprits ; que tous nos faux jugements sont l'effet ou de nos passions ou de notre ignorance : d'où il suit que tous les hommes sont par la nature doués d'un esprit également juste, et qu'en leur présentant les mêmes objets ils en porteraient tous les mêmes jugements. Or, comme ce mot d'esprit juste, pris dans sa signification étendue, renferme toutes sortes d'esprits, le résultat de ce que j'ai dit ci-dessus, c'est que tous les hommes que j'appelle bien organisés étant nés avec l'esprit juste, ils ont tous en eux la puissance physique de s'élever aux plus hautes idées.

Mais, répliquera-t-on, p>ourquoi voit-on si peu d'hommes illustres? c'est que l'étude est une petite peine; c'est que, pour vaincre le dégoût de l'étude, il faut, comme je l'ai déjà insinué, être animé d'une passion.

Dans la première jeunesse, la crainte des châtiments sufiit pour forcer les jeunes gens à l'étude; mais dans un âge plus avancé, où l'on n'éprouve pas les mêmes traitements, il faut alors, pour s'exposer à la fatigue de l'application, être échauffé d'une passion telle, par exemple, que l'amour de la gloire. La force de notre attention

l68 HELVftTIUS

est alors proportionnée à la force de notre passion. Considérons les enfants : s'ils font dans leur langue naturelle des progrès moins inégaux que dans une langue étrangère, c'est qu'ils y sont excités par des besoins à peu près pareils, c'est-à-dire, et par la gourmandise, et par l'amour du jeu, et par le désir de faire connaître les objets de leur amour et de leur aversion ; or des besoins à peu près pareils doivent produire des effets à peu près égaux. Au contraire, . comme les progrès dans une langue étrangère dépendent et de la méthode dont se servent les maîtres-, et de la crainte qu'ils inspirent à leurs écoliers, et de l'intérêt que les parents prennent aux études de leurs enfants, on sent que des progrès dépendant de causes si variées, qui agissent et se combinent si diversement, doivent par cette raison être extrêmement inégaux. D'où je conclus que la grande inégalité d'esprit qu'on remarque entre les hommes dépend peut-être du désir inégal qu'ils ont de s'instruire.

[De l'Esprit, III, v.)

De la puissance des passions

Les passions sont dans le moral ce que dans le physique est le mouvement : il crée, anéantit, conserve, anime tout, et sans lui tout est mort : ce sont elles aussi qui vivifient le monde moral. C'est l'avarice qui guide les vaisseaux à travers les déserts de l'Océan, l'orgueil qui comble les vallons, aplanit les montagnes, s'ouvre des routes à travers les rochers, élève les pyramides de Memphis, creuse le lac Mœris, et fond le colosse de Rhodes. L'amour tailla, dit-on, le crayon du premier dessinateur. Dans un pays où la révélation n'avait point pénétré, ce fut encore l'amour qui, pour flatter la douleur d'une veuve éplorée par la mort de son jeune époux, lui découvrit le système de l'inmiortalité de l'âme. C'est l'enthousiasme de la reconnaissance qui mit au rang des dieux les bienfaiteurs de l'humanité, qui inventa aussi les fausses religions et les superstitions, qui toutes u'onf^ '''«s pris leur source dans

ÉDUCATION . l6g

des passions aussi nobles que l'amour et la reconnaissance.

C'est donc aux passions fortes qu'on doit l'invention et les merveilles des arts : elles doivent donc être regardées comme le germe productif de l'esprit et le ressort puissant qui porte les hommes aux grandes actions. Mais, avant que de passer outre, je dois fixer l'idée que j'attache à ce mot de passion forte. Si la plupart des hommes parlent sans s'entendre, c'est à l'obscurité des mots qu'il faut s'en prendre; c'est à cette cause qu'on peut attribuer la prolongation du miracle de la tour de Babel.

J'entends par ce mot de passion forte une passion dont l'objet soit si nécessaire à notre bonheur, que la vie nous soit insupportable sans la possession de cet objet. Telle est l'idée qu'Omar se formait des passions, lorsqu'il dit : « Oui que tu sois, qui, amoureux de la liberté, veux être riche sans bien, puissant sans sujets, sujet sans maître, ose mépriser la mort : les rois trembleront devant toi; toi seul ne craindras personne. »

Ce sont, en effet, les passions seules qui, portées à ce degré de force, peuvent exécuter les plus grandes actions, et braver les dangers, la douleur, la mort et le ciel même.

Dicéarque, ' général de Philippe, élève en présence de son armée deux autels, l'un à l'impiété, l'autre à l'injustice, y sacrifie, et marche contre les Cyclades.

Quelques jours avant l'assassinat de César, l'amour conjugal, uni à la passion d'un double orgueil, engage Porcie à s'ouvrir la cuisse, à montrer sa blessure à son mari, lui disant : « Brutus, tu inédites et tu me caches un grand dessein. Je ne t'ai jusqu'à présent fait aucune question indiscrète; je savais cependant que notre sexe, faible par lui-même, se fortifiait par le commerce des hommes sages et vertueux; que j'étais fille de Caton et femme de Brutus; mais mon amour timide m'a fait défier de ma faiblesse. Tu vois l'essai de mon courage; juge si je suis digne de ton secret, maintenant que j'ai fait l'épreuve de la douleur. »

C'est la passion de l'honneur et le fanatisme philosophique qui pouvaient seuls, au milieu des supplices, engager la pythagoricienne Timicna à se couper la langue avec les dents, pour ne point s'exposer à révéler les secrets de sa secte.

1 70 HEIvVÉTIUS

Lorsque, accompagné de son gouverneur, Caton, jeune encore, monte au palais de vSylla, et qu'à l'aspect des têtes sanglantes des proscrits, il demande le nom du monstre qui avait assassiné tant de Romains : c'est Sylla, lui dit-on. « Quoi ! Sylla les égorge, et vSylla vit encore? » Le nom seul de vSylla, lui réplique-t-on, désarme le bras de nos citoyens. « O Rome ! s'écrie alors Caton, que ton destin est déplorable, si dans la vaste enceinte de tes murs, tu ne renfermes pas un homme vertueux, et si tu ne peux armer contre la tyrannie que le bras d'un faible enfant ! » A ces mots, se tournant vers son gouverneur : « Donne-moi, lui dit-il, ton épée; je la cacherai sous ma robe, j'approcherai de vSylla, je l'égorgerai. Caton vit, Rome est libre encore. »

Kn quels climats cet amour vertueux de la patrie n'a-t-il point exécuté d'actions héroïques? A la Chine, un empereur, poursuivi par les armes victorieuses d'un citoyen, veut se servir du respect superstitieux qu'en ce pays un fils a pour les ordres de sa mère, pour contraindre ce citoyen à désarmer. Député vers cette mère, un officier de l'empereur vient, le poignard à la main, lui dire qu'elle n'a ([ue le choix de mourir ou d'obéir. « Ton maître, lui répondelle avec un .sourire amer, se serait-il flatté que j'ignore les conventions tacites, mais sacrées, qui unissent les peuples aux souverains, par lesquelles les peuples s'engagent à obéir, et les rois à les rendre heureux? Il a le premier violé ces conventions. Lâche exécuteur des ordres d'un tyran, apprends d'une fenune ce qu'en pareil cas on doit à sa patrie. » A ces mots, arrachant le poignard des main.s de l'officier, elle se frappe et lui dit : « Ivsclave, s'il te reste encore quelque vertu, porte à mon fils ce poignard sanglant; dis-lui qu'il venge sa nation, qu'il punisse le tyran. Il n'a plus rien à craindre pour moi, plus rien à ménager : il est maintenant libre d'être vertueux. »

Si le noble orgueil, la passion du patriotisme et de la gloire déterminent les citoyens à des actions si courageuses, (juclle contenance et quelle force les passions n'inspirentelles point à ceux qui veulent s'illustrer dans les sciences et les arts, et que Cicéron nonnne des héros paisibles ! C'est le désir de la gloire, ciui, sur la cime glacée des Cordilières, au milieu des neiges, des frimas, incline les lunettes de l'astronome; qui, pour cueillir des plantes, conduit le botaniste sur le bord des précipices; qui jadis guidait

les jeunes amateurs des sciences dans l'Egypte, l'Ethiopie, et jusque dans les Indes, pour y voir les philosophes les plus célèbres, et puiser dans leur conversation les principes de leur doctrine.

Quel empire cette même passion n'avait-elle pas sur Démosthène, qui, pour perfectionner sa prononciation, s'arrêtait sur le rivage de la mer, où, la bouche remplie de cailloux, il haranguait, tous les jours, les flots mutinés ! C'est ce même désir de la gloire qui, pour faire contracter aux jeunes pythagoriciens l'habitude du recueillement et de la méditation, leur imposait un silence de trois ans; qui, pour soustraire Démocrite aux distractions du monde, le renfermait dans des tombeaux pour y chercher de ces vérités précises dont la découverte, toujours si difficile, est toujours si peu estimée des hommes; c'est par elle enfin que, pour se domier tout entier à la philosophie, Heraclite se détermine à céder à son frère cadet le trône d'Ephèse, où l'appelait le droit d'aînesse; que, pour conserver toutes ses forces, l'athlète se prive des plaisirs de l'amour. C'est elle encore qui forçait certains prêtres des anciens, dans l'espoir de se rendre plus reconnnandables, à renoncer à ces mêmes plaisirs, sans avoir souvent, comme disait plaisamment Boindin, d'autre récompense de leur continence que la tentation perpétuelle qu'elle procure.

J'ai fait voir que c'est aux passions que nous devons sur la terre presque tous les objets de notre admiration; qu'elles nous font braver les dangers, la douleur, la mort, et nous portent aux résolutions les plus hardies.

Je vais prouver maintenant que, dans les occasions délicates, ce sont elles seules qui, volant au secours des grands hommes, peuvent leur inspirer ce qu'il y a de mieux à dire et à faire.

Qu'on se rappelle à ce sujet la célèbre et courte harangue d'Annibal à ses soldats, le jour de la bataille du Tessin, et l'on sentira que sa haine pour les Romains et sa passion pour la gloire pouvaient seules la lui inspirer : « Compagnons, leur dit-il, le ciel m'annonce la victoire. C'est aux Romains, non à vous de trembler. Jetez les yeux sur ce champ de bataille : nulle retraite ici pour les lâches : nous périssons tous, si nous sonmaes vaincus. Quel gage plus certain du triomphe ! Quel signe plus sensible de la pro-

tection des dieux ! Ils nous ont placés entre la victoire et la mort. »

Oui peut douter que ces mêmes passions n'animassent SyÏÏa, lorsque, Crassus, lui ayant demandé une escorte pour aller faire de nouvelles levées dans le pays des Marses, Sylla lui répond : « Si tu crains tes ennemis, reçois de moi pour escorte ton père, tes frères, tes parents, tes amis, qui, massacrés par tes tyrans, crient vengeance et l'attendent de toi ! »

Lorsque les Macédoniens, las des fatigues de la guerre, prient Alexandre de les licencier, c'est l'orgueil, l'amour de la gloire, qui dictent à ce héros cette fière réponse : « Allez, ingrats; fuyez, lâches; je dompterai l'univers sans vous : Alexandre trouvera des sujets et des soldats partout où il y aura des hommes ».

De semblables discours sont toujours prononcés par des gens passionnés. L'esprit même, en pareil cas, ne peut jamais suppléer au sentiment. On ignore toujours la langue des passions qu'on n'éprouve pas.

Au reste, ce n'est pas dans un art tel que l'éloquence, c'est en tout genre que les passions doivent être regardées comme le germe productif de l'esprit : ce sont elles qui, entretenant une perpétuelle fermentation dans nos idées, fécondent en nous ces mêmes idées, qui, stériles dans des âmes froides, seraient semblables à la semence jetée sur la pierre.

Ce sont les passions qui, fixant fortement notre attention sur l'objet de nos désirs, nous le font considérer sous des aspects inconnus aux autres honunes, et qui font, en conséquence, concevoir et exécuter aux héros ces entreprises hardies, qui, jusqu'à ce que la réussite en ait prouvé la sagesse paraissent folles, et doivent réellement paraître telles à la multitude.

Voilà pourquoi, dit le cardinal de Richelieu, l'âme faible trouve de l'impossibilité dans le projet le plus simple, lorsque le plus grand p'araît facile à l'âme forte : devant celle-ei les montagnes s'abaissent, lorsqu'aux yeux de celle-là les buttes se métamorphosent en montagnes.

{De l'Esprit. III, VI.)

De la supériorité d'esprit des gens passionnés sur les gens sensés

Avant le succès, si les grands génies en tout genre sont presque toujours traités de fous par les gens sensés, c'est que ces derniers, incapables de rien de grand, ne peuvent pas même soupçonner l'existence des moyens dont se servent les grands hommes pour opérer les grandes choses.

Voilà pourquoi ces grands hommes doivent toujours exciter le rire, jusqu'à ce c^u'ils excitent l'admiration. Lorsque Parménion, pressé par Alexandre d'ouvrir un avis sur les propositions de paix que faisait Darius, lui dit : «Je les accepterais si j'étais Alexandre »; qui doute, avant que la victoire eût justifié la témérité apparente du prince, que l'avis de Parménion ne parût plus sage aux Macédoniens que la réponse d'Alexandre « Et moi aussi, si j'étais Parménion »? L'un est d'un homme commun et sensé, et l'autre d'un homme extraordinaire. Or, il est plus d'hommes de la première que de la seconde classe. Il est donc évident que, si par de grandes actions le fils de Philippe ne se fi'it pas déjà attiré le respect des Macédoniens, et ne les eût pas accoutumés aux entreprises extraordinaires, sa réponse leur eût absolument paru ridicule. Aucun d'eux n'en eût recherché le motif, et dans le sentiment intérieur que ce héros devait avoir de la supériorité de son courage et de ses lumières, de l'avantage que l'une et l'autre de ces qualités lui donnaient sur des peuples efféminés et mous, tels que les Perses, et dans la connaissance enfin qu'il avait et du caractère des Macédoniens, et de son empire sur leurs esprits, et par conséquent de la facilité avec laquelle il pouvait par ses gestes, ses discours et ses regards, leur communiquer l'audace cjui l'animait lui-même. C'étaient cependant ces divers motifs, joints à la soif ardente de la gloire, qui, lui faisant avec raison considérer la victoire comme beaucoup plus assurée qu'elle ne le paraissait à Parménion, devaient en conséquence lui inspirer aussi une réponse plus haute.

Lorsque Tamerlan planta ses drapeaux au pied des remparts de Smyrne, contre lesquels venaient de se briser

174 HELVÉÏIUS

les forces "de l'empire ottoman, il sentait la difficulté de son entreprise; il savait bien qu'il attaquait une place que l'Europe chrétienne pouvait continuellement ravitailler : mais en l'excitant à cette entreprise, la passion de la gloire lui fournit les moyens de l'exécuter. Il comble l'abîme des eaux, oppose une digue à la mer et aux flottes européennes, arbore ses étendards -victorieux sur les brèches de Sm)'rne, et montre à l'univers étonné que rien n'est impossible aux grands hommes.

Lorsque Lycurgue voulut faire de Lacédémone une république de héros, on ne le vit point, selon la marche lente, et dès lors incertaine, de ce qu'c«i appelle la sagesse, y procéder par des changements insensibles. Ce grand iionmie, échaufifé de la passion de la vertu, sentait que, par des harangues, ou des oracles supposés, il pouvait inspirer à ses concitoyens les sentiments dont lui-même était enflanmié; que, profitant du premier instant de ferveur, il pourrait changer la constitution du gouvernement, et faire dans les mœurs de ce peuple une révolution subite, que, par les voies ordinaires de la prudence, il ne pourrait exécuter que dans une longue suite d'années. Il sentait que les passions sont semblables aux volcans dont l'éruption soudaine change tout à coup le lit d'un fleuve, que l'art ne pourrait détourner qu'en lui creusant un nouveau lit, et par conséquent, après des temps et des travaux, immenses. C'est ainsi qu'il réussit dans un projet, peut-être', le plus hardi qui jamais ait été conçu, et dans l'exécution' duquel échouerait tout homme sensé qui, ne devant ce titre de sensé qu'à l'incapacité où il est d'être mû par des passions fortes, ignore toujours l'art de les inspirer.

Ce sont ces passions qui, justes appréciatrices des moyens d'allumer le feu de l'enthousiasme, en ont souvent employé (lue les gens sensés, faute de connaître à cet égard le cœur humain, ont avant le succès toujours regardés comme puérils et ridicules. Tel est celui dont se servit Périclès, lorsque, marchant à l'ennemi et voulant transformer ses soldats en autant de héros, il fait cacher dans un bois sombre, et monter sur un char attelé de cjuatre chevaux blancs, un homme d'une taille extraordinaire, qui, le corps couvert d'un riche manteau, les pieds parés de brodequins brillants, la tête ornée d'une chevelure éclatante, apparaît tout à coup à l'armée, et passe rapidement devant elle, en

criant au général ; « Périclès, je te promets la victoire. »

Tel est le moyen dont se servit É)paminondas pour exciter le courage des Thébains, lorsqu'il fit enlever de nuit les armes suspendues dans un temple, et persuada à ses soldats que les dieux protecteurs de Thébes s'y étaient armés pour venir le lendemain combattre contre leurs ermemis.

Tel est enfin l'ordre que Ziska donne au lit de la mort, lorsque, encore animé de la haine la plus violente contre les catholiques qui l'avaient persécuté, il commande à ceux de son parti de l'écorcher immédiatement après sa mort, et de faire un tambour de sa peau, leur promettant la victoire toutes les fois qu'au son de ce tambour ils marcheraient contre les catholiques : promesse que le succès justifia toujours.

On voit donc que les moyens les plus décisifs, les plus propres à produire de grands effets, toujours inconnus à à ceux qu'on appelle les gens sensés, ne peuvent être aperçus que par des hommes passionnés, qui, placés dans les mêmes circonstances que ces héros, eussent été affectés des mêmes sentiments.

Sans le respect dû à la réputation du grand Condé, regarderait-on comme un germe d'émulation pour les soldats le projet qu'avait formé ce prince de faire enregistrer dans chaque régiment le nom des soldats qui se seraient distingués par quelques faits ou quelques dits mémorables? L'inexécution de ce projet ne prouve-t-elle point qu'on en a peu connu l'utilité? Sent-on, comme l'illustre chevalier Folard, le pouvoir des harangues sur les soldats ? Tout le monde aperçoit-il également toute la beauté de ce mot de Vendôme, lorsque, témoin de la fuite de quelques troupes que leurs officiers tâchaient en vain de rallier, ce général se jette au milieu des fuj^ards, en criant aux officiers : « Laissez faire les soldats; ce n'est point ici, c'est là (montrant un arbre éloigné de cent pas) que ces troupes vont et doivent se reformer ». Il ne laissait, dans ce discours, entrevoir aux soldats aucun doute de leur courage; il réveillait par ce moyen en eux les passions de la honte et de l'honneur qu'ils se flattaient encore de conserver à ses yeux. C'était l'unique moyen d'arrêter ces fuyards, et de les ramener au combat et à la victoire.

Or, qui doute qu'un pareil discours ne soit un trait

1 76 HEI<VÉTIUS

de caractère, et (ju'en général tous les moyens dont se sont servis les grands hommes pour échauffer les âmes du feu de l'enthousiasme, ne leur aient été inspirés par les passions? Est-il un homme sensé qui, pour imprimer plus de confiance et plus de respect aux ^Macédoniens, eût autorisé Alexandre à se dire fils de Jupiter Hammon; eût conseillé à Numa de feindre un commerce secret avec la nymphe Egérie; à Zamolxis, à Zaleucus, à Mnévés, de se dire inspirés par Vesta, Minerve ou Mercure; à Marius, de traîner à sa suite une diseuse de bonne aventure; à Sertorius, de consulter sa biche; et enfin au comte de Dunois d'armer une pucellè pour triompher des Anglais?

Peu de gens élèvent leurs pensées au delà des pensées conmiunes; moins de gens encore osent exécuter et dire ce qu'ils pensent. vSi les honmies sensés voulaient faire usage de pareils moyens, faute d'un certain tact et d'une certaine connaissance des passions, ils n'en pourraient jamais faire d'heureuses applications. Ils sont faits pour suiA're les chemins battus ; ils s'égarent s'ils les abandonnent. L'homme de bon sens est un homme dans le caractère duquel la paresse domine : il n'est point doué de cette activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde, ou qui leur fait semer dans le présent le germe des événements futurs. Aussi le livre de l'avenir ne s'ouvre-t-il qu'à l'homme passionné et avide de gloiic.

A la journée- de Marathon, Thémistocle fut le seul des Grecs qui prévit la bataille de Salamine, et qui sut, en exerçant les Athéniens à la navigation, les préparer à la victoire.

Lorsque Caton le Censeur, homme plus sensé qu'éclairé, opinait avec tout le sénat à la destruction de Cartilage, pourquoi Scipion s'opposait-il seul à la ruine de cette ville? C'est que lui seul regardait Catrhage et comme une rivale digne de Rome, et comme une digue qu'on pouvait opposer au torrent des vices et de la corruption prêt à déborder dans l'Italie. Occupé de l'étude politique de l'histoire, habitué à la méditation, à cette fatigue d'attention dont la seule passion de la gloire nous rend capables, il était par ce moyen parvenu à mie esi^èce de divination. Aussi présageait-il tous les malheurs sous lesquels Rome allait succomber, dans le moment même que cette maîtresse du monde élevait son trône sur les débris de toutes les

monarchies de l'univers; aussi voyait-il naître de toutes parts des Marins et des Sylla; aussi entendait-il déjà publier les funestes tables de proscription, lorsque les Romains n'apercevaient partout que des palmes triomphales, et n'entendaient que les cris de la victoire. Ce peuple était alors comparable à ces matelots qui, voyant la mer calme, les zéphyrs enfler doucement les voiles, et rider la face des eaux, se livrent à une joie indiscrète; tandis que le pilote attentif voit s'élever à l'horizon le grain qui doit bientôt bouleverser les mers.

Si le sénat romain n'eut point égard au conseil de Scipion, c'est qu'il est peu de gens à qui la connaissance du passé et du présent dévoile celle de l'avenir; c'est que, semblables au chêne dont l'accroissement ou le dépérissement est insensible aux insectes éphémères qui rampent sous son ombrage, les empires paraissent dans une espèce d'état d'immobilité à la plupart des hommes, qui s'en tiennent d'autant plus volontiers à cette apparence d'immobilité, qu'elle flatte davantage leur paresse, qui se croit alors déchargée des soins de la prévoyance.

Il en est du moral comme du physique. Lorsque les peuples croient les mers constamment enchaînées dans leurs lits, le sage les voit successivement découvrir et submerger de vastes contrées, et le vaisseau sillonner les plaines que naguère sillonnait la charrue. Lorsque les peuples voient les montagnes porter dans les nues une tête également élevée, le sage voit leurs cimes orgueilleuses, perpétuellement démolies par les siècles, s'ébouler dans les vallons et les combler de leurs ruines. Mais ce ne sont jamais que des hommes accoutumés à méditer qui, voyant l'univers moral, ainsi que l'univers physique, dans une destruction et une reproduction successives et perpétuelles, peuvent apercevoir les causes éloignées du renversement des Etats. C'est l'œil d'aigle des passions qui perce dans l'abîme ténébreux de l'avenir : l'indifférence est née aveugle et stupide. Quand le ciel est serein et les airs épurés, le citadin ne prévoit point l'orage : c'est l'œil intéressé du laboureur attentif qui voit avec effroi des vapeurs insensibles s'élever de la surface de la terre, se condenser dans les cieux et les couvrir de ces nuages noirs dont les flancs entr'ouverts vomiront bientôt les foudres et les grêles qui ravageront les moissons.

lyS HEI^VÉXIUS

Qu'on examine chaque piission en particulier, l'on verra que toutes sont toujours très éclairées sur l'objet de leurs recherches, qu'elles seules peuvent quelquefois apercevoir la cause des effets que l'ignorance attribue au hasard; qu'elles seules, par conséquent, peuvent rétrécir et peutêtre un jour détruire entièrement l'empire de ce hasard dont chaque découverte resserre nécessairement les bornes.

Si les idées et les actions que font concevoir et exécuter des passions telles que l'avarice ou l'amour sont en général peu estmiées, ce n'est pas que ces idées et ces actions n'exigent souvent beaucoup de combinaisons et d'esprit; mais c'est que les unes et les autres sont indifférentes du même nuisibles au public, qui n'accorde les titres de vertueuses ou de spirituelles qu'aux actions et aux idées qui lui sont utUes. Or, l'amour de la gloire est, entre toutes les passions, la seule qui puisse toujours inspirer des actions et des idées de cette espèce. Elle seule enflammait un roi d'Orient, lorsqu'il s'écriait : « Malheur aux souverains qui commandent à des peuples d'esclaves ! Hélas ! les douceurs d'une juste louange, dont les dieux et les héros sont si avides, ne sont pas faites pour eux. O peuples ! ajoutait-il, assez vils pour avoir perdu le droit de blâmer pubhquement vos maîtres, vous avez perdu le droit de les louer : l'éloge de l'esclave est suspect; l'infortuné qui le régit ignore toujours s'il est digne d'estime ou de .mépris. Eh ! quel tourment pour une âme noble que de vivre livrée au supplice de cette incertitude ! »

De pareils sentiments supposent toujours une passion ardeiite pour la gloire. Cette passion est l'âme des honimes de géûie et de talent en tout genre; c'est à ce désir qu'ils doivent l'enthousiasme qu'ils ont pour leur art, qu'ils regardent quelquefois comme la seule occupation digne de l'esprit humain : opinion qui les fait traiter de fous par les gens sensés, mais qui ne les fait jamais considérer comme tels par l'homme éclairé, qui, dans la cause de leur folie, aperçoit celle de leurs talents et de leurs succès.

La conclusion de ce chapitre, c'est que ces gens sensés, ces idoles des gens médiocres, sont toujours fort inférieurs aux gens passionnés, et que ce sont les passions fortes qui,

ÉDUCATION J 7«j

nous arrachant à la paresse, peuvent, seules, nous douer de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité d'esprit.

{De l'Esprit, III, vu.)

On devient stupide dès qu'on cesse d'être passionnés

Si l'honune épris du désir le plus vif de l'estinic, et •capable, en ce genre, de la plus forte passion, n'est point à portée de satisfaire ce désir, ce désir cessera bientôt de l'animer, parce qu'il est de la nature de tout désir de s'éteindre, s'il n'est point nourri par l'espérance. Or, la même cause qui éteindra en lui la passion de l'estinie y doit nécessairement étouffer le germe de l'esprit.

Qu'on nomme à la recette d'un péage ou à quelque emploi pareil des hommes aussi passionnés pour l'estime pubUque que devaient l'être les Turenne, les Condé, les Descartes, les Corneille et les RicheUeu : privés, par leur position, de tout espoir de gloire, ils seront à l'instant dépourvus de l'esprit nécessaire pour remplir de pareils emplois. Peu propres à l'étude des ordonnances ou des tarifs, ils seront sans talents pour un emploi qui peut les rendre odieux au public; ils n'auront que du dégoût pour une science dans laquelle l'honmie qui s'est le plus profondément instruit, et qui s'est en conséquence couché très savant et très respectable à ses propres 3'eux, peut se réveiller très ignorant et très inutile, si le magistrat a cru devoir supprmier ou sinipUfier ses droits. Entièrement livrés à la force d'inertie, de pareils hommes seront bientôt mcapables de toute espèce d'application.

Voilà pourquoi, dans la gestion d'une place subalterne, les hommes nés pour le grand sont souvent inférieurs aux esprits les plus conumuis. \'espasien, (jui, sur le trône, fut l'admiration des Romains, avait été l'objet de leurs mépris dans la charge de préteur. L'aigle, qui perce les nues d'un vol audacieux, rase la terre d'un vol moins rapide que l'hirondelle. Détruisez chez mi homme la passion qui l'anime,

iSo IIEI^VÉTIUS

VOUS le privez au même instant de toutes ses lumières. Il semble que la chevelure de Samson soit à cet égard l'emblème des passions : cette chevelure est-elle coupée, Samson n'est plus qu'un homme ordinaire.

l'our coniirmer cette vérité par un second exemple, (ju'on jette les yeux sur ces usurpateurs d'Orient, qui, à beaucoup d'audace et de prudence, joignaient nécessairement de grandes lumières; qu'on se demande pourquoi la plupart d'entre eux n'ont montré que peu d'esprit sur le trône; pourquoi, fort inférieurs en général aux usurpateurs d'.Occident, il n'en est presque aucun, comme le prouve la forme des gouvernements asiatiques, qu'on puisse mettre au nombre des législateurs. Ce n'est pas qu'ils fussent toujours avides du malheur de leurs sujets; mais c'est qu'en prenant la couronne, l'objet de leur désir était rempli; c'est qu'assurés de sa possession par la bassesse, la soumission et l'obéissance d'un peuple esclave, la passion qui les avait portés à l'empire cessait de les animer; c'est que, n'ayant plus de motifs assez puissants pour les déterminer à supporter la fatigue d'attention que suppovsent la découverte et l'établissement des bonnes lois, ils étaient, connue je l'ai dit plus haut, dans le cas de ces honnnes sensés qui, n'étant animés d'aucun désir vif, n'ont jamais le courage de s'arracher aux délices de la paresse.

Si dans l'Occident, au contraire, plusieurs usurpateurs ont, sur le trône, fait éclater de grands talents; si les Auguste et les CromWell peuvent être mis au rang des législateurs, c'est (ju'ayant affaire à des peuples impatients du frein, et dont l'àme était plus hardie et plus élevée, la crahite de perdre l'objet de leurs désirs attisait toujours en eux, si j'ose le dire, la passion de l'ambition. Elevés sur des trônes sur lesquels ils ne pouvaient impunément s'endormir, ils sentaient qu'il fallait se rendre agréables à des peuples fiers, établir des lois utiles pour le moment, tromper ces peuples, et du moms leur en imposer par le fantôme d'un bonheur passager (jui les dédommageât des malheurs réels que l'usurpation entraîne avec elle.

C'est donc aux dangers auxquels ces derniers ont .sans cesse été exposés sur le trône, (ju'ils ont dû cette supériorité de talents qui les place au-dessus de la plupart des usuri>ateurs d'Orient : ils étaient dans le cas de l'homme de génie en d'autres genres, c|ui, toujours en

EDUCATION loi

butte à la critique, et perpétuellement inquiet dans la jouissance d'une réputation toujours prête à lui échapper, sent qu'il n'est pas seul échauffé de la passion de la vanité, et que, si la sienne lui fait désirer l'estime d'autrui, celle d'autrui doit constamment la lui refuser, si, par des ouvrages utiles et agréables, et par de continuels efforts d'esprit, il ne console les honnnes de la douleur de le louer. C'est sur le trône, en tous les genres, que cette crainte entretient l'esprit dans l'état de fécondité : cette crainte est-elle anéantie, le ressort de l'esprit est détruit.

Oui doute qu'un physicien ne porte infiniment plus d'attention à l'examen d'un fait de physique souvent peu important pour l'humanité, qu'un sultan à l'examen d'une loi d'où dépend le bonheur ou le malheur de plusieurs milliers d'hommes? Si ce dernier emploie moins de temps à méditer, à rédiger ses ordoimances et ses édits, qu'un homme d'esprit à composer un madrigal ou une épigramme, c'est que la méditation, toujours fatigante, est, pour ainsi dire, contraire à notre nature; et qu'à l'abri, sur le trône, et de la punition, et des traits de la satire, un sultan n'a point de motif pour triompher d'une paresse dont la jouissance est si agréable à tous les hommes.

Il paraît donc que l'activité de l'esprit dépend de l'activité des passions. C'est aussi dans l'âge des passions, c'està-dire depuis vingt-cinq jusqu'à trente-cinq et quarante ans, qu'on est capable des plus grands efforts et de vertu et de génie. A cet âge, les honmies nés pour le grand ont acquis une certaine quantité de connaissances, sans que leurs passions aient encore presque rien perdu de leur activité. Cet âge passé, les passions s'affaiblissent en nous, et voilà le terme de la croissance de l'esprit; on n'acquiert plus alors d'idées nouvelles; et quelque supérieurs que soient dans la suite les ouvrages que l'on compose, on ne fait plus qu'appliquer et développer les idées conçues dans le temps de l'effervescence des passions et dont on n'avait point encore fait usage.

Au reste, ce" n'est pomt uniquement à l'âge qu'on doit toujours attribuer l'affaiblissement des passions. On cesse d'être passionné pour un objet lorsque le plaisir qu'on se promet de sa possession n'est point égal à la peine nécessaire pour l'acquérir : l'homme amoureux de la gloire n'y

i82 ■ nELvftTirs

sacrifie ses goûts qu'autant qu'il se croit dédommagé de ce sacrifice par l'estime qui en est le prLx. C'est pourquoi tant de héros ne pouvaient que dans le tumulte des camps et parmi les chants de victoire échapper aux filets de la volupté ; c'est pourquoi le grand Condé ne maîtrisait son humeur qu'un jour de bataille, où, dit-on, il était du plus grand sang-froid ; c'est pourquoi, si l'on peut comparer aux grandes choses celles auxquelles on donne le nom de petites, Dupré, trop négligé dans sa marche ordinaire, ne triomphait de cette habitude qu'au théâtre, où les applaudissements et l'admiration des spectateurs le dédommageaient de la peine qu'il prenait pour leur plaire. On ne triomphe point de ses habitudes et de sa paresse, si l'on n'est amoureux de la glohe; et les hommes illustres ne sont quelquefois sensibles qu'à la plus grande. S'ils ne peuvent envahir presque en entier l'empire de l'estime, la plupart s'abandonnent à une honteuse paresse. L'extrême orgueil et l'extrême ambition produisent souvent en eux l'effet de l'indifférence et de la modération. Une petite glone, en effet, n'est jamais désirée que par une petite âme. Si les gens si attentifs dans la manière de s'habiller, de se présenter et de parler dans les compagnies, sont en général incapables de grandes cho.ses, c'est non seulement parce qu'ils perdent à l'acquisition d'une infinité de petits talents et de petites perfections un temps qu'ils pourraient employer à la découverte de grandes idées et à la culture de grands talents; mais encore parce que la recherche d'une petite gloire suppose en eux des désirs trop faibles et trop modérés. Aussi les grands hommes sont-ils presque tous incapables des petits soins et des petites attentions nécessaires pour s'attirer de la considération; ils dédaignent de pareils moyens. « Méfiez-vous, disait Syllja, en parlant de César, de ce jeune homme qui marche si immodestement dans les rues; je vois en lui plusieurs Marius. »

J'ai fait, je crois, suffisamment sentir que l'absence totale des passions, si elle pouvait exister, produirait en nous le parfait abrutissement, et qu'on approche d'autant plus de ce terme, qu'on est moins passionné. Les passions sont en effet le feu céleste qui vivifie le monde moral : c'est aux passions que les sciences et les arts doivent leurs découvertes et l'âme son élévation. Si l'humanité leur doit aussi ses vices et la plupart de ses malheurs, ces malheurs ne donnent

ÊDUCATIOX 183

point aux moralistes le droit de condamner les passions et de les traiter de folie. La sublime vertu et la sagesse éclairée sont deux assez belles productions de cette folie, pour la rendre respectable à leurs 3"eux.

La conclusion générale de ce que j'ai dit sur les passions, c'est que leur force peut seule contrebalancer en nous la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité de talent.

(De l'Esprit, III, viii).

De l'origine des passions

Il faut distinguer deux sortes de passions.

Il en est qui nous sont immédiatement données par la nature; il en est aussi que nous ne devons qu'à l'établissement des sociétés. Pour savoir laquelle de ces deux différentes espèces de passions a produit l'autre, qu'on se transporte en esprit aux premiers jours du monde : on y verra la nature, par la soif, la faim, le froid et le chaud, avertir l'homme de ses besoins, attacher une infinité de plaisirs et de peines à la satisfaction ou à la privation de ces besoins ; on y verra l'homme capable de recevoir des impressions de plaisir et de douleur, et naître, pour ainsi dire, avec l'amour de l'un et la haine de l'autre. Tel est l'homme au sortir des mains de la nature.

Or, dans cet état, l'envie, l'orgueil, l'avarice, l'ambition, n'existaient point pour lui : uniquement sensible au plaisir et à la douleur physique, il ignorait toutes ces peines et ces plaisirs factices que nous procurent les passions que je viens de nommer. De pareilles passions ne nous sont donc pas immédiatement données par la nature; mais leur existence, qui suppose celle des sociétés, suppose encore en nous le germe caché de ces mêmes passions. C'est pourquoi, si la nature ne nous donne en naissant que des besoins, c'est dans nos besoins et nos premiers désirs qu'il faut chercher l'origine de ces besoins factices, qui ne

peuvent jamais être qu'un développement de la faculté de sentir.

Il semble que, dans l'univers moral comme dans l'univers physique, Dieu n'ait mis qu'un seul principe dans tout ce qui a été. Ce qui est, et ce qui .sera, n'est qu'un développement nécessaire.

Il a dit à la matière : << Je te donne de la force ». Aussitôt les éléments, soumis aux lois du mouvement, mais errants et confondus dans les déserts de l'espace, ont formé mille assemblages monstrueux, ont produit mille chaos divers ju.squ'à ce qu'enfin ils .se soient placés dans l'équilibre et l'ordre physicjue dans lequel on suppose maintenant l'univers rangé.

Il semble qu'il ait dit pareillement à l'homme : - Je te doue de la sensibilité; c'est par elle qu'aveugle instrument de mes volontés, incapable de connaître la profondeur de mes vues, tu dois, sans le savoir, remplir tous mes desseins. Je te mets sous la garde du plaisir et de la douleur : l'un et l'autre veilleront à tes pensées, à tes actions; engendreront tes passions, exciteront tes aversions, tes amitiés, tes tendres.ses, tes fureurs; allumeront tes désirs, tes craintes, tes espérances; te dévoileront des vérités; te plongeront dans des erreurs; et, après t'avoir fait enfanter mille systèmes absurdes et différents de morale et de législation, te découvriront un jour les principes simples, au développement desquels est attaché l'ordre et le bonheur du monde moral. «

Kn effet, supposons que le ciel anime tout à coup plusieurs hommes : leur première occupation sera de satisfaiie leurs besoins; bientôt après, ils essaieront, par des cris d'exprimer les impressions de plaisir et de douleur qu'ils reçoivent. Ces premiers cris formeront leur première langue, qui, à en juger par la pauvreté de quelques langues sauvages, a dû d'abord être très courte, et .se réduire à ces premiers sons. Lorscjuc les honunes. plus nuiltipliés, commenceront à .se répandre sur la surface du monde, et que, semblables aux vagues dont l'océan couvre au loin ses rivages, et qui rentrent aussitôt dans son sein, plusieurs générations se seront montrées à la terre, et seront rentrées dans le gouffre où s'abîment les êtres; lorsque les familles .seront plus voisines les unes des autres, alors le désir connuun de po.sséder les mêmes choses, telles que les fruits

CHATKAT' Iil-; \iiKE

d'un certain arbre ou les faveurs d'une certaine femme, exciteront en eux des querelles et des combats : de là naîtront la colère et la vengeance. Lorsque, soûlé.s de sang, et las de vivre dans une crainte perpétuelle, ils auront consenti à perdre un peu de cette liberté qu'ils ont dans l'état naturel, et qui leur est nuisible, alors ils feront entre eux des conventions; ces conventions seront leurs premières lois; les lois faites, il faudra charger quelques hommes de leur exécution : et voilà les premiers magistrats. Ces magistrats grossiers de peuples sauvages habiteront d'abord les forêts. Après en avoir en partie détruit les animaux, lorsque les peuples ne vivront plus de leur chasse, la disette des vivres leur enseignera l'art d'élever des troupeaux. Ces troupeaux fourniront à leurs besoins, et les peuples chasseurs seront changés en peuples pasteurs. Après un certain nombre de siècles, lorscjue ces derniers se seront extrêmement multipliés, et que la terre ne pourra, dans le même espace, subvenir à la nourriture d'un plus grand nombre d'habitants, sans être fécondée par le travail humain, alors les peuples pasteurs disparaîtront, et feront place aux peuples cultivateurs. Le besoin de la ;aim, en leur découvrant l'art de l'agriculture, leur enseignera bien-

l86 HELVÈTIUS

tôt après l'art de mesurer et de partager les terres. Ce partage fait, il faut assurer à chacun ses propriétés; et de là une foule de sciences et de lois. Les terres, par la différence de leur nature et de leur culture, portant des fruits différents, les hommes feront entre eux des échanges, sentiront l'avantage qu'il y aurait à convenir d'un échange général qui représentât toutes les denrées; et ils feront choix, pour cet effet, de quelques coquillages ou de quelques métaux. Lorsque les sociétés en seront à ce point de perfection, alors toute égalité entre les honnnes sera rompue : on distinguera des supérieurs et des inférieurs ; alors ces mots de bien et de mal, créés pour exprhner les sensations de plaisir ou de douleur physique que nous recevons des objets extérieurs, s'étendront généralement à tout ce qui peut nous procurer l'une ou l'autre de ces sensations, les accroître ou les diminuer : telles sont les richesses et l'indigence ; alors, les richesses et les honneurs, par les avantages qui y seront attachés, deviendront l'objet général du désir des hommes. De là naîtront, selon la forme différente des gouvernements, des passions criminelles ou vertueuses; telles sont l'envie, l'avarice, l'orgueil, l'ambition, l'amour de la patrie, la passion de la gloire, la magnanimité, et même l'amour, qui, ne nous étant donné par la nature que conmie un besoin, deviendra, en se confondant avec la vanité, une passion factice, qui ne sera, comme les autres, cm 'un développement de la .sensibilité phvsique.

{De l'Esprit. III, ïx).

L'éducation peut tout.

La plus forte preuve de la pui.ssance de l'éducation est le rapport constanunent observé entre la diversité des instructions et leurs produits ou résultats différents. Le sauvage est infatigable à la chasse : il est plus léger à la course que l'honnne policé parce que le sauvage y est plus exercé,

L'honnne policé est plus instruit : il a plus d'idées ciue le sauvage, parce qu'il reçoit un plus grand nombre de sensations différentes, et cju'il est, par sa position, plus intéressé à les comparer entre elles.

L'agilité supérieure de l'un, les connaissances multipliées de l'autre, sont donc l'effet de la différence de leur éducation.

Si les hommes, communément francs, loyaux, industrieux et humains sous un gouvernement libre, sont bas, menteurs, vils, sans génie et sans courage sous un gouvernement despotique, cette différence dans leur caractère est l'effet de la différente éducation reçue dans l'un ou l'autre de ces gouvernements.

Passe-t-on des diverses constitutions des États aux différentes conditions des hommes ; se demande-t-on la cause du peu de justice d'esprit des théologiens, on voit qu'en général s'ils ont l'esprit faux, c'est que leur éducation les rend tels; c'est qu'ils sont à cet égard plus soigneu.sement élevés que les autres hommes; c'est que, accoutumés dès leur jeunesse à se contenter du jargon de l'école, à prendre des mots pour des choses, il leur devient impossible de distinguer le mensonge de la vérité, et le sophisme de la démonstration.

Pourquoi les ministres des autels sont-ils les plus redoutés des hommes? Pourquoi, dit le proverbe espagnol, « faut-il se garer du devant de la femme, du derrière de la « mule, de la tête du taureau, et d'un moine de tous les « côtés »? Les proverbes, presque tous fondés sur l'expérience, sont presque toujours vrais. A quoi donc attribuer la méchanceté du moine? A son éducation.

Le sphinx, disaient les Egyptiens, est l'emblème du prêtre : le visage du prêtre est doux, modeste, insinuant; et le sphinx a celui d'une fille; les ailes du sphinx le déclarent habitant des deux; ses griffes annoncent la puissance que la superstition lui donne sur la terre. Sa queue de serpent est le signe de la souplesse : comme le sphinx, le prêtre propose des énigmes, et précipite dans les cachots quiconque ne les interprète point à son gré. Le moine en effet, accoutumé dès la première jeunesse à l'hypocrisie dans sa conduite et ses opinions, est d'autant plus dangereux, qu'il a plus d'habitude de la dissimulation.

Si le religieux est le plus arrogant des fils de la terre, c'est qu'il est perpétuellement enorgueilli par l'hommage d'un grand nombre de superstitieux.

Si l'évêque est le plus barbare des honunes, c'est qu'il n'est point, comme la plupart, exposé au besoin et au dan-

l88 IIKLVÉTIUS

ger; c'est qu'une éducation molle et efféminée a rapetissé son caractère; c'est qu'il est déloyal et poltron, et qu'il n'est rien, dit Montagne, de plus cruel que la faiblesse et la couardise.

Le militaire est, dans la jeunesse, conmnmément ignorant et libertin. Pourquoi? C'est que rien ne le nécessite à s'instruire. Dans la vieillesse, il est souvent sot et fanatique. Pourquoi? C'est que l'âge du libertinage passé, son ignorance doit le rendre superstitieux.

Il est peu de grands talents parmi les gens du monde et c'est l'èfîet de leur éducation; celle de leur enfance est trop négligée. On ne grave alors dans leur mémoire que des idées fausses et puériles. Pour en substituer de justes et de grandes, il faudrait en effacer les premières. Or, c'est toujours l'œuvre d'un long temps et l'on est vieux avant d'être homme.

Dans presque toutes les professions, la vie instructive est très courte. Le seul moyen de l'allonger, c'est de former de bonne heure le jugement de l'homme. Qu'on ne charge sa mémoire que d'idées claires et nettes, son adolescence sera plus éclairée que ne l'est maintenant sa vieilles.se.

1/ éducation nous fait ce que nous sonnnes. vSi dès l'âge de six à sept ans, le Savoyard est déjà économe, actif laborieux et fidèle, c'est qu'il est pauvre, c'est qu'il a faim, c'est qu'il vit, comme je l'ai déjà dit, avec des compatriotes doués des qualités qu'on exige de lui; c'est qu'enfin, il a pour instituteur l'exemple et le besoin, deux maîtres impérieux auxquels tout obéit.

La conduite uniforme des vSavoyards tient à la ressemblance de leur position, par conséquent à l'uniformité de leur éducation. Il en est de même de celle des princes. Pourquoi leur reproche-t-ou à peu près la même éducation ? C'est que, sans intérêt de s'éclairer, il leur suffit de vouloir pour subvenir à leurs besoins, à leurs fantaisies. Or, qui peut, sans talents et sans travail, satisfaire les uns et les autres est sans ])rincipc de lumières et d'activité.

L'esprit et les talents ne sont jamais dans les honunes que le produit de leurs désirs et de leur position particulière. La science de l'éducation se réduit ]K'ut-être à placer les honunes dans une position qui les force à l'acquisition des talents et des vertus désirés en eux.

I^es souverains à cet égard ne sont pas toujours les mieux

ÉDUCATION l8y

placés. Les grands rois sont des phénomènes extraordinaires dans la nature. Ces phénomènes, longtemps espérés, n'apparaissent que rarement. C'est toujours du prince successeur qu'on attend la réforme des abus : il doit opérer des miracles. Ce prince monte sur le trône. Rien ne change, et l'administration reste la même Par quelle raison en effet le monarque, souvent plus mal élevé que ses ancêtres, serait-il plus éclairé?

En tous les temps, les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets.

{De l'Homme, X,. l).

Méthode pour découvrir le genre d'étude auquel on est le plus propre.

Pour connaître son talent, il faut examiner, et de quelle espèce d'objets le hasard et l'éducation ont principalement chargé notre mémoire, et quel degré de passion l'on a pour la gloire. C'est sur cette double combinaison qu'on peut détermmer le genre d'étude auquel on doit s'attacher. Il n'est point d'homme entièrement dépourvu de connaissances. Selon qu'on aura dans la mémoire plus de faits de physique ou d'histoire, plus d'images ou de sentiments, on aura donc plus ou moins d'aptitude à la physique, à la politique ou à la poésie. Est-ce à ce dernier art qu'un homme s'applique, il pourra devenir d'autant plus grand peintre en un genre, que le magasin de sa mémoire sera mieux fourni des objets qui entrent dans la composition d'une certaine espèce de tableaux. Un poète naît dans ces âpres climats du Nord que d'une aile rapide traversent sans cesse les noirs ouragans; son œil ne s'égare point dans les vallées riantes; il ne connaît que l'éternel hiver, qui, les cheveux blanchis par les frimas, règne sur les déserts arides; les échos ne lui répètent que les hurlements des ours; il ne voit que des neiges, des glaces amoncelées, et des sapins aussi vieux que la terre, couvrir de leurs branchages morts les lacs qui baignent leurs racines. Un autre poète naît, au contraire, sous le climat fortuné de l'Italie : l'air y est pur, la terre est jon-

190 ]llvl,VKTIUS

cliée de fleurs, les zéphj'rs agitent doucement de leur souffle la cime des forêts odorantes; il \oit les ruisseaux, par mille arcs argentés, couper la \crdure trop uniforme des prairies; les arts et la nature s'unir pour décorer les vflles et les campagnes : tout y semble fait pour le plaisir des yeux et l'ivresse des sens. Peut-on douter (pie, de ces deux poètes, le dernier ne trace des tableaux plus agréables, et le premier des tableaux plus fiers et plus efi^rayants? Cependant, ni l'un ni l'autre de ces poètes ne composent de ces tableaux, s'ils ne sont animés d'une passion forte pour la gloire.

Les objets que le hasard et l'éducation placent dans notre mémoire sont, à la vérité, la matière première de l'esprit; mais cette matière y reste morte et sans action jusqu'au moment où les passions la mettent en fermentation. C'est alors qu'elle produit un assemblage nouveau d'idées, d'images, ou de sentiments, auxquels on donne le nom de génie, d'esprit ou de talent.

Après avoir reconnu quel est le nombre, et (pielle est l'espèce des objets qu'on a déposés dans le magasin de sa mémoire, avant que de se déterminer pour aucun genre d'étude, il faut ensuite constater jusqu'à quel degré l'on est sensible à la gloire. On est sujet à se méprendre sur ce point, et l'on donne volontiers le nom de passions à de simples goûts; rien cependant, comme je l'ai déjà dit, de plus facile à distinguer. On est passionné lorsqu'on est animé d'un seul désir, et que toutes nos pensées et nos actions sont subordonnées à ce désir. On n'a que des goûts lorscpie notre âme est partagée en une infinité de désirs à peu près égaux. Plus ces désirs sont nombreux, plus nos goûts sont modérés; au contraire, moins les désirs sont multipliés, plus ils se rapprochent de l'unité, et plus nos goûts sont ^'ifs et prêts à se changer en passions. C'est donc l'unité, ou du moins la prééminence d'un désir sur tous les autres, cpii constate la passion. La passion constatée, il faut en connaître la force, et, pour cet effet, examhier les degrés d'entliousiasme qu'on a pour les grands honnnes : c'est, dans la première jeunesse, une mesure assez exacte de notre amour pour la gloire. Je dis dans la première jeunesse, parce qu'alors, i^lus susceptible de passions, on se livre plus volontiers à .son enthousiasme. D'ailleurs, l'on n'a point alors de motifs pour avilir le mérite et les talents; on peut encore espérer de voir un jour estimer en soi ce qu'on estime

dans les autres. Il n'en est pas ainsi des hommes faits : quiconque atteint un certain âge sans avoir aucun mérite, affiche toujours le mépris des talents pour se consoler de n'en point avoir. Pour être juge du mérite, il faut le juger sans intérêt, et par conséquent n'avoir point encore éprouvé le sentiment de l'envie. On en est peu susceptible dans la première jeunesse ; aussi les jeunes gens voient-ils les grands honnnes à peu près du même œil dont la postérité les verra; aussi faut-il, en général, renoncer à l'estime des hommes de son âge, et ne s'attendre qu'à celle des jeunes gens. C'est sur leur éloge qu'on peut apprécier à peu près son mérite; et sur l'éloge qu'ils font des grands hommes, c[u'on peut apprécier le leur. vSi l'on n'estime jamais dans les autres que des idées analogues aux siennes, le respect qu'on a pour l'esprit est toujours proportionné à l'esprit qu'on a. ly'on ne célèbre les grands honunes que lorsqu'on est soi-même fait pour l'être. Pourquoi César pleurait-il en s'arrêtant devant le buste d'Alexandre? c'est qu'il était César. Pourquoi ne pleure-t-on plus à l'aspect de ce même buste? c'est qu'il n'est plus de César.

On peut donc, sur le degré d'estime conçu pour les grands hommes, mesurer le degré de passion qu'on a pour la gloire, et se déterminer en conséquence sur le choix de ses études. Le choix est toujours bon, lorsqu'en quelque genre que ce soit la force des passions est proportionnée à la difficulté de réussir; or, il est d'autant plus difficile de réussir en un genre, que plus d'hommes se sont exercés dans ce même genre, et l'ont porté plus près de la perfection. Rien de plus hardi que d'entrer dans la carrière où se sont illustrés les Corneille, les Racine, les Voltaire et les Crébillon. Pour s'y distinguer, il faut être capable des plus grands efforts d'esprit, et par conséquent être animé de la plus forte passion pour la gloire. Oui n'est pas susceptible de cet extrême degré de passion ne doit point concourir avec de tels rivaux, mais s'attacher à des genres d'études dans lescjuels il soit plus facile de réussir. Il en est de cette espèce : dans la physique, par exemple, il est des terrains incultes, et des matières sur lesquelles les grands génies, occupés d'abord d'objets plus intéressants, n'ont, pour ainsi dire, jeté qu'un coup d'œil superficiel. Dans ce genre et dans tous les genres pareils, les décou\'ertes et les succès sont à la portée de presque tous les esprits; et ce sont les seuls auxquels puis-

192 HEL.VE'riUS

sent prétendre les passions faibles. Oui n'est point ivre d'amour pour la gloire doit la chercher dans les sentiers détournés, et surtout éviter les routes battues par des gens éclairés : son mérite, comparé à celui de ces grands hommes, s'anéantirait devant le leur; et le public lui refuserait même l'estime qu'il mérite.

La réputation d'un homme faiblement passionné dépend donc de l'adresse avec laquelle il évite qu'on le compare à ceux qui, brûlant d'une forte passion pour la gloire, ont fait de plus grands efforts d'esprit. Par cette adresse, l'homme qui, faiblement passionné, a cependant contracté dans sa jeunesse quelque habitude de travail et de la méditation, peut quelquefois, avec très peu d'esprit, obtenir une assez grande réputation. Il parait donc que, pour tirer le meilleur parti possible de son esprit, la principale attention qu'on doive avoir, c'est de comparer le degré de passion dont on est animé au degré de passion que suppose le genre d'étude auquel on s'attache. Quiconque est, à cet égard, exact observateur de lui-même, échappe à mille erreurs où tombent quelquefois les gens de mérite. On ne le verra point s'engager, par exemple, dans un nouveau genre d'étude au moment que l'âge ralentit en lui l'ardeur des passions. Il sentira qu'en parcourant successivement différents genres de sciences ou d'arts, il ne pourrait jamais devenir qu'un homme universellement médiocre; que cette universalité est un écueil où la vanité conduit et fait sou- \'ent échouer les gens d'esprit, et qu'enfin ce n'est que dans la première jeunesse qu'on est doué de cette attention infatigable qui creuse jusqu'aux premiers principes d'un art ou d'une science : vérité importante dont l'ignorance arrête souvent le génie dans sa course, et s'oppose au progrès des sciehces. Il faut, pour la saisir, se rappeler que l'amour de la gloire, connue je l'ai prouvé dans mon troisième Discours, est allumé dans nos cœurs par l'amour des plaisirs physiques; que cet amour ne s'y fait jamais plus vivement sentir que dans la première jeunesse; que c'est par conséquent au printemps de la vie qu'on est susceptible d'un plus violent amour pour la gloire. C'est alors qu'on sent en soi des semences enflannnées de vertus et de talents. La force et la santé qui circulent alors dans nos veines y portent le sentiment de l'inuuortalité; les années paraissent alors s'écouler avec la lenteur des siècles; on sait, mais on ne sent pas qu'on

doit mourir, et l'on en est d'autant plus ardent à poursuivre l'estime de la postérité. Il n'en est pas ainsi lorsque l'âge attiédit en nous les passions. On aperçoit alors dans le lointain les gouffres de la mort : les ombres du trépas, en se mêlant aux ra3'ons de la gloire, en ternissent l'éclat. L'univers change alors de forme à nos yeux; nous cessons d'y prendre intérêt; il ne s'y fait plus rien d'important. Si l'on suit encore la carrière où l'amour de la gloire a fait d'abord entrer, c'est qu'on cède à l'habitude; c'est que l'habitude s'est fortifiée lorsque les passions se sont affaiblies. D'ailleurs on craint l'ennui, et pour s'y soustraire on continuera de cultiver la science dont les idées familières se combinent sans peine dans notre esprit; mais on sera incapable de l'attention forte que demande un nouveau genre d'étude. A-t-on atteint l'âge de trente-cinq ans, on ne fera point alors d'un grand géomètre un grand poète, d'un grand poète un grand chimiste, d'un grand chimiste un grand politique. Qu'à cet âge on élève un homme à quelque grande place; si les idées dont il a déjà chargé sa mémoire n'ont aucun rapport aux idées qu'exige la place qu'il occupe, ou cette place demandera peu d'esprit et de talent, ou cet homme la remplira mal.

Parmi les magistrats, quelquefois trop concentrés dans la discussion des intérêts particuliers, en est-il aucun qui pût, avec supériorité, remplir les premières places, s'il ne faisait en secret des études profondes relatives au poste qu'il peut occuper? L'homme qui néglige de faire ces études ne monte aux places que pour s'y déshonorer. Cet honnne estil d'un caractère entier et despotique, les entreprises qu'il formera seront dures, folles, et toujours préjudiciables au bien public. Bst-il d'un caractère doux, ami du bien public, il n'osera rien entreprendre. Comment hasarderait-il quelques changements dans l'administration? on ne marche point d'un pas ferme dans des chemins inconnus et coupés de mille précipices. La fermeté et le courage de l'esprit tiennent toujours à son étendue. L'honmie fécond en moyens d'exécuter ses projets est hardi dans ses conceptions; au contraire, l'homme stérile en ressources contracte nécessairement une habitude de timidité que la sottise prend souvent pour sagesse. S'il est très dangereux de toucher trop souvent à la machine du gouvernement, je sais aussi qu'il est des temps où la machine s'arrête, si l'on

194 HEIvVÉTlUS

n'y remet de nouveaux ressorts. L'ouvrier ignorant n'ose l'entreprendre, et la machine se détruit d'elle-même. Il n'en est pas ainsi de l'ouvrier habile; il sait, d'une main hardie, la conserver en la réparant. IMais la sage hardiesse suppose une étude profonde de la science du gouvernement, étude fatigante, dont on n'est capable que dans la première jeunesse, et peut-être dans les pays où l'estime publique nous promet beaucoup d'avantages. Partout où cette estime est stérile en plaisirs, il n'y croît pas de grand talents. Le petit nombre d'hommes illustres que le hasard d'une excellente éducation ou d'un enchaînement singuher de circonstances rend amoureux de cette estime désertent alors leur patrie, et cet exil volontaire en présage la ruine : semblables à ces aigles dont la fuite annonce la chute prochaine du chêne antique sur lequel ils se retiraient.

J'en ait dit assez sur ce sujet. Je conclurai des principes établis dans ce chapitre, que ce qu'on appelle esprit est en nous le produit des objets placés dans notre souvenir, et de ces mêmes objets mis en fermentation par l'amour de la gloire. Ce n'est donc, comme je l'ai déjà dit, qu'en combinant l'espèce d'objets dont le hasard et l'éducation ont chargé notre mémoire avec le degré de passion qu'on a pour la gloire, c|u'on peut réellement connaître, et la force et le genre de son esprit. Oui s'observe scrupuleusement à cet égard se trouve à peu près dans le cas de ces chimistes habiles qui, lorsqu'on leur montre les matières dont on a chargé le matras, et le degré de feu qu'on lui donne, prédisent d'avance le résultat de l'opération. Sur quoi j'observerai que, s'il est un art d'exciteren nous des passions fortes, s'il y a des moyens faciles de remplir la mémoire d'un jeune homme d'une certaine espèce d'idées et d'objets, il est, en conséquence, des méthodes sûres pour former des hommes de génie. Cette connaissance de la nature de l'esprit peut donc être fort utile à ceux qu'anhne le désir de s'illustrer. Elle peut leur en fournir les moyens; leur apprendre, par exemple, à ne pomt éparpiller leur attention sur une infinité d'objets divers, mais à la rassembler tout entière sur les idées et les objets relatifs au genre dans lequel ils veulent exceller. Ce n'est pas cju'on doive, à cet égard, pousser trop lohi le scrupule : on n'est pohit profond en un genre, si l'on n'a fait des incursions dans tous les genres analogues au genre que l'on cultive. L'on doit même arrêter quelque

temps ses regards sur les premiers principes des diverses sciences. Il est utile et de suivre la marche unifonne de l'esprit humain dans les différents genres de sciences et d'arts, et de considérer l' enchaînement universel qui lie ensemble toutes les idées des hommes. Cette étude donne plus de force et d'étendue d'esprit; mais il n'y faut consacrer qu'un certain temps, et porter sa prmcipale attention sur les détails de l'art ou de la science qu'on cultive. Qui n'écoute, dans ses études, qu'une curiosité indiscrète, atteint rarement à la gloire. Qu'un sculpteur, par exemple, soit par son goiît également entraîné vers l'étude de la sculpture et de la politique, et qu'en conséquence il charge sa mémoire d'idées qui n'ont entre elles aucun rapport, je dis que ce sculpteur sera certainement moins habile et moins célèbre qu'il ne l'eût été s'il eût toujours rempli sa mémoire d'objets analogues à l'art qu'il professe, et cju'il n'eût point réuni, pour ainsi dire, en lui deux hommes cjui ne peuvent ni se communiquer leurs idées, ni causer ensemble.

Au reste, cette connaissance de l'esprit, sans doute utile aux particuliers, peut l'être encore au public : elle peut éclairer les gens en place sur la science des choix, et leur faire, en chaque genre, distinguer l'homme supérieur. Ils le reconnaîtront, premièrement, à l'espèce d'objets dont cet homme s'est occupé; et, secondement, à la passion qu'il a pour la gloire; passion dont la force, est toujours proportionnée au goût qu'on a pour l'esprit, et presque toujours au mérite de ceux qui composent notre société.

{De l'Esprit, IV, x\a).

Les langues mortes

Quoi de plus absurde que de perdre huit à dix ans à l'étude d'une langue morte, qu'on oublie nnmédiatemeut après la sortie des classes, parce qu'elle n'est dans le cours de la ^de de presque aucun usage? En vam dira-t-on que si l'on retient longtemps les jeunes gens dans les collèges, c'est moins pour qu'ils y apprennent le latin, que pour leur

ig6 HKI.VÉTIUS

y faire contracter l'habitude du travail et de l'application. Mais, pour les plier à cette habitude, ne pourrait-on pas leur proposer une étude moins ingrate, moins rebutante ! Ne craint-on pas d'éteindre ou d'émousser en eux cette curiosité naturelle c[ui, dans la première jeunesse, nous échauffe du désir d'apprendre? Combien ce désir ne se fortifierait-il pas si, dans l'âge où l'on n'est point encore distrait par de grandes passions, on substituait à l'insipide étude des mots celle de la physique, de l'histoire, des mathématiques, de la morale, de la poésie, etc.? L'étude des langues mortes, répliquera-t-on, remplit en partie cet objet : elle assujétit à la nécessité de traduire et d'expliquer les auteurs, elle meuble, par conséquent, la tête des jeunes gens de toutes les idées contenues dans les meilleurs ouvrages de l'antiquité. Mais, répondrai-je, est-il rien de plus ridicule que de consacrer plusieurs années à placer dans la métnoire quelques faits ou quelques idées qu'on peut, avec le secours des traductions, y graver en deux ou trois mois? L'unique avantage qu'on puisse retirer de huit ou dix ans d'étude, c'est donc la connaissance fort incertaine de ces finesses de l'expression latine qui se perdent dans une traduction. Je dis fort incertaine; car enfin, quelque étude qu'un homme fasse de la langue latine, il ne la connaîtra jamais aussi parfaitement qu'il connaît sa propre langue. Or, si, parmi nos savants, il en est très peu de sensibles à la beauté, à la force, à la finesse de l'expression française, peut-on imaginer qu'ils soient plus heureux, lorsqu'il s'agit d'une expression latme? Ne peut-on pas soupçonner que leur science, à cet égard, n'est fondée que sur notre ignorance, notre crédulité et leur hardiesse, et que, si l'on pouvait évoquer les mânes d'Horace, de Virgile et de Cicéron, les plus l3eaux discours de nos rhéteurs ne leur parussent écrits dans un jargon presque inintelligible? Je ne m'arrêterai cependant pas à à ce soupçon, et je conviendrai, si on le veut, qu'au sortir de ses classes, un jeune homme est fort instruit des finesses de l'expression latine; mais dans cette supposition même, je demanderai si l'on doit payer cette connaissance du prix de huit ou dix ans de travail ; et si, dans la première jeunesse, dans l'âge où la curiosité n'est combattue par aucune passion, où l'on est par consécjuent plus capable d'application, ces huit ou dix années con.sonunées dans l'étude des mots, ne seraient pas mieux enqiloyées à l'étude des choses, et

surtout des choses analogues au poste qu'on doit vraisemblablement remplir. Non que j'adopte les maximes trop austères de ceux qui croient qu'un jeune honnne doit se borner uniquement aux études convenables à son état. L'éducation d'un jeune homme doit se prêter aux différents partis qu'il peut prendre : le génie veut être libre. Il est même des connaissances que tout citoyen doit avoir : telle est la connaissance et des principes de la morale et des lois de son pays. Tout ce que je demanderais, c'est qu'on chargeât principalement la mémoire d'un jeune homme des idées et des objets relatifs au parti qu'il doit vraisemblablement embi;asser. Quoi de plus absurde que de donner exactement la même éducation à trois hommes, dont l'un doit remplir les petits emplois de la finance, et les deux autres les premières places de l'armée, de la magistrature ou de l'administration? Peut-on sans étonnement les voir s'occuper des mêmes études jusqu'à seize ou dix-sept ans, c'est-à-dire jusqu'au moment qu'ils entrent dans le monde, et que, distraits par les plaisirs, ils deviennent souvent incapables d'application?

{De l'Esprit, IV, xvil.)

J.-J. Rousseau et l'éducation

I. — M. Rousseau dit, page 109, tome 5 de VHéloïse : « L'éducation gêne de toutes parts la nature, efface les « grandes qualités de l'âme pour en substituer de petites et « d'apparentes qui n'ont nulle réalité ». Ce fait admis, rien de plus dangereux que l'éducation. Cependant, dirai-je à M. Rousseau, si telle est sur nous la force de l'instruction, qu'elle substitue de petites qualités aux grandes, que nous tenons de la nature, et qu'elle change ainsi nos caractères en mal; pourquoi cette même instruction ne substitueraitelle pas de grandes qualités aux petites que nous aurions reçues de cette même nature, et ne changerait-elle pas ainsi nos caractères en bien? L'héroïsme des républiques naissantes prouve la possibilité de cette métamorphose.

II. — M. Rousseau, page 121, tome 5, ibid., fait dire à Volmar : « Pour rendre mes enfants dociles, ma femme a

igS HEI.VÉTIUS

« substitué au joug de la discipline un joug plus inflexible, « celui de la nécessité. » Mais, si dans l'éducation l'on peut faire usage de la nécessité, et si son pouvoir est irrésistible, on peut donc corriger les défauts des enfants, en changer les caractères, et les changer en bien.

Dans l'une de ces deux propositions M. Rousseau est non seulement en contradiction avec lui-même, mais encore avec l'expérience.

Quels hommes, en effet, ont donné les plus grands exemples de vertu? Sont-ce ces sauvages du nord ou du midi, ces Lapons, ces Papous sans éducation, ces hommes, pour ainsi dire, de la nature, dont la langue n'est composée que de cinq ou six sons ou cris? Non, sans doute. La vertu consiste dans le sacriiice de ce qu'on appelle son intérêt à l'intérêt public. Or de pareils sacrifices supposent les honnnes déjà rassemblés en sociétés, et les lois de ces sociétés perfectionnées à un certain point. Où trouve-t-on des héros? Chez des peuples plus ou moins policés. Tels sont les Chinois, les Japonais, les Grecs, les Romains, les Anglais, les Allemands, les Français, etc.

Quel serait dans toute société l'homme le plus détestable? L'homme de la nature, qui, n'ayant point fait de convention avec ses semblables, n'obéirait qu'à son caprice et au sentiment actuel c|ui l'inspire.

III. — Après avoir répété que l'éducation efface les grandes qualités de l'âme, imaginerait-on cjue M. Rousseau, page 192, tome 4 de l'Emile, divise les hommes en deux classes, l'une de gens qui pensent, l'autre, de gens qui ne pensent pas? Différence, selon lui, entièrement dépendante de 'a différence d'éducation. Quelle contradiction frappante ! Est-il plus d'accord avec lui-même, lorsqu'après avoir regardé l'esprit comme un pur effet de l'organisation, et avoir en conséquence déclamé contre toutes sortes d'instructions, il fait le plus grand cas de celle des {Spartiates qui commençait à la mamelle. INIais, dira-t-on, en s'opposant en général à toute instruction, l'objet de 'M. Rou.s.seau est simplement de soustraire la jeunesse au danger d'une mauvaise éducation. Sur ce point tout le monde est de son avis et convient que, mieux vaut refuser toute éducation aux enfants que de leur en donner une mauvaise. Ce n'est donc pas sur une vérité aussi triviale que peut insister M. Rousseau. Une preuve du peu de netteté de ses idées sur cet ob-

jet, c'est qu'en plusieurs autres endroits de ses ouvrages il consent qu'on donne quelques instructions aux enfants, pourvu, dit-il, qu'elles ne soient pas prématurées. Or, sur ce point, il est encore contradictoire à lui-même.

IV. — Il dit, page 153, tome 5 de VHéloîse : « La marche « de la nature est la meilleure; il faut surtout ne la pas con- « traindre par une éducation prématurée ». Or, s'il est une éducation prématurée, c'est sans contredit celle des nourrices. Il faudrait donc qu'elles n'en donnassent aucune à leurs nourrissons. \'oyons si c'est l'opinion constante de M. Rousseau.

V. — Il dit, page 135, ibid. : « Les nourrices devraient, « dès l'âge le plus tendre, réprimer dans les enfants le défaut « de la criaillerie; la même cause qui rend l'enfant criard à « à trois ans, le rend mutin à douze, querelleur à vingt, « impérieux à trente, et insupportable toute sa vie. » M. Rousseau avoue donc ici que les nourrices peuvent réprimer dans les enfants le défaut de la criaillerie. Les enfants au berceau sont donc déjà susceptibles d'instructions. vS'ils le sont, pourquoi des le plus bas âge ne pas commencer leur éducation ? Par quelle raison en hasarder le succès en se donnant à la fois, et les défauts de l'enfant, et l'habitude de ces défauts à combattre? Pourquoi ne se hâterait-on pas d'étouffer dans les passions encore faibles le germe des plus grands vices? M. Rousseau ne doute point à cet égard du pouvoir de l'éducation.

VI. — Il dit, tome 5, page 158, ibid. : « Une mère un peu vigilante tient dans ses mains les passions de ses enfants. » Elle tient donc aussi leur caractère. Qu'est-ce en effet qu'un caractère? Le produit d'une volonté vive et confiante, par conséquent d'une passion forte. Or, si la mère peut tout sur celle de ses fils, elle peut tout sur leur caractère. Oui peut disposer de la cause est le maître de l'effet.

Mais pourquoi Julie, toujours contraire à elle-même, répète-t-elle sans cesse qu'elle met peu d'importance à l'instruction de ses enfants, et qu'elle en abandonne le soin à la nature, lorsque dans le fait, il n'est point d'éducotimi, si je l'ose dire, plus éducation que la sienne; et qu'enfin en ce genre, elle ne laisse, pour ainsi dire, rien à faire à la nature?

C'est avec plaisir que je saisis cette occasion de louer >I. Rousseau; ses vues sont quelquefois extrêmement fines.

200 îier^vÉTius

Les moyens employés par Julie pour l'instruction de ses fils sont souvent les meilleurs possibles. Tous les hommes, par exemple, sont singes et imitateurs. I,e vice se gagne par contagion. Julie le sait, et veut •^■''< conséquence que tous, jusqu'à ses domestiques, concourent par leur exemple et leurs discours à inspirer à ses enfants les vertus qu'elle désire en eux. Mais un pareil plan d'instruction est-il praticable dans la maison paternelle? J 'en doute : et si, de l'aveu de Julie, un seul valet, brutal ou flatteur, suffit pour gâter toute une éducation, où trouver des domestiques tels que 'exige ce plan d'instruction?

{De l'Homme, V, v).

Avantages de l'éducation publique sur la domestique

Le premier de ces avantages est la salubrité du lieu où la jeunesse peut recevoir ses instructions.

Dans l'éducation domestique, l'enfant habite la maison paternelle, et cette maison, dans les grandes villes, est souvent petite et malsaine.

Dans l'éducation publique au contraire, cette maison, édifiée à la campagne, peut être bien aérée. vSon vaste emplacement permet, à la jeunesse, tous les exercices propres à fortifier son corps et sa santé.

Le second avantage est la rigidité de la règle.

La règle n'est jamais aussi exactement observée dans la maison paternelle, que dans une maison d'instruction publique. Tout, dans un collège, est soumis à l'heure. L'horloge y commande aux maîtres, aux domestiques; elle fixe la durée des repas, des études et des récréations; l'horloge y maintient l'ordre. Sans ordre pohit d'études suivies : l'ordre allonge les jours; le désordre les raccourcit.

Le troisième avantage est l'éDiulation qu'elle inspire.

Les principaux moteurs de la première jeunesse sont la crainte et l'énuilation.

L'émulation est produite par la comparaison qu'on fait de soi avec im grand nombre d'autres.

De tous les moyens d'exciter l'amour des talents et des

vertus, ce dernier est le plus sûr. Or, l'enfant n'est point dans la maison paternelle à portée de faire cette comparaison, et son instruction en est d'autant moins bonne.

Le quatrième avantage est F intelligence des instituteurs.

Parmi les hommes, par conséquent parmi les pères, il en est de stupides et d'éclairés. Les premiers ne savent quelle instruction donner à leurs fils. Les seconds le savent : mais ils ignorent la manière dont ils doivent leur présenter leurs idées pour leur en faciliter la conception. C'est une connaissance pratiquée, qui, bientôt acquise dans les collèges, soit par sa propre expérience, soit par une expérience traditionnelle, manque souvent aux pères les plus instruits.

Le cinquième avantage de l'éducation publique est la fermeté.

L'instruction domestique est rarement mâle et courageuse. Les parents, uniquement occupés de la conservation physique de l'enfant, craignent de le chagriner, ils cèdent à toutes ses fantaisies, et donnent à cette lâche complaisance le titre d'amour paternel.

Tels sont les divers motifs qui feront toujours préférer l'instruction publique à l'instruction particulière. La première est la seule dont on puisse attendre des patriotes. Elle seule peut lier fortement, dans la mémoire des citoyens, l'idée du bonheur personnel à celle du bonheur national.

[De l'Homme, X, lil).

L'Education physique

L'objet de cette espèce d'éducation est de rendre l'honmie plus fort, plus robuste, plus sain, par conséquent plus heureux, plus généralemen utile à sa patrie, c'est-à-dire, plus propre aux divers emplois auxquels peut l'appeler l'intérêt national.

Convaincus de l'importance de l'éducation physique, les Grecs honoraient la gymnastique; elle faisait partie de l'instruction de leur jeunesse. Ils l'employaient dans leur médecine non seulement comme un remède préservatif, mais encore comme un spécifique, pour fortifier tel ou tel membre affaibli par une maladie ou un accident.

202 HEIv\'ÉTIUS

Peut-être désirerait-on que je présentasse ici le tableau des jeux et des exercices des anciens Grecs. Mais que dire à ce sujet, qu'on ne trouve dans les mémoires de l'Académie des Inscriptions, où l'on décrit jusqu'à la manière dont les nourrices lacédémoniennes élevaient les vSpar liâtes et commençaient leur éducation.

La science de la gymnastique était-elle portée chez les Grecs au dernier degré de perfection? Je l'ignore. Ce ne serait même qu'après le rétablissement de ces exercices, qu'un chirurgien habile et qu'un médecin éclairé par une expérience journalière, pourraient déterminer de quel degré de perfection cette science est encore susceptible.

Ce que j'observerai à ce sujet, c'est que si l'éducation physique est négligée chez presque tous les p uples européens, ce n'est pas que les gouvernements s'opj, sent directement à la perfection de cette partie de l'éducation; mais ces exercices passés de mode n'y sont plus encoura'^''^>i.

Point de loi qui, dans les collèges, défende la consliuction d'une arène où les élèves d'un certain âge pourraient s'exercer à la lutte, à la course, au saut; apprendraient à voltiger, nager, jeter le ceste, soulever des poids, etc. Or, dans cette arène construite à l'imitation de celle des Grecs, (ju'on décerne des prix aux vainqueurs, nul doute (^ue ces prix ne rallument bientôt, dans la jeunesse, le goût naturel ([u'elle a pour de tels jeux. Mais peut-on, à la fois, exercer le corps et l'esprit des jeunes gens? Pouniuoi non? Qu'on supprime dans les collèges ces congés pendant lescjucls l'enfant va, chez les parents, s'ennuyer ou se distraire de ses études, et (ju'ou allonge ses récréations journalières, cet enfant pourra chaque jour consacrer sept ou huit heures à des études sérieuses, quatre ou cinq à des exercices plus ou moins violents. Il pourra à la fois fortifier s(«i corps et son esprit.

Le plan d'une telle éducation n'est pas un chef-d'œuvre d'invention. Il ne s'agit, pour l'exécuter, que de réveiller, sur cet objet, l'attention des parents. T'ne bonne loi produirait cet effet.

(7)^ l'Homme, X, iv).

L'Education professionnelle

Désire-t-on instruire un jeune homme dans tel art ou telle science ; les mêmes moyens d'instruction se présentent à tous les esprits. Je vais faire de mon fils un Tartini (i). Je lui fais apprendre la musique : je tâche de l'y rendre sensible : je place, dès la première jeunesse, sa main sur le manche du violon. Voilà ce qu'on fait, et c'est à peu près ce qu'on peut faire.

Les progrès, plus ou moins rapides de l'enfant, dépendent ensuite de l'habileté du maître, de sa méthode meilleure ou moins bonne d'enseigner, enfin du goût plus ou moins vif que l'élève prend pour son instrument.

Qu'un danseur de corde destine ses fils à son métier : si dès leur plus tendre enfance, il exerce la souplesse de leur corps, il leur a donné la meilleure éducation possible.

S'agit-il d'un art plus difficile; veut-on former un peùitre : du moment qu'il peut tenir le crayon, on le lui met à la main ; on le fait d'abord dessiner d'après les estampes les phis correctes, puis d'après la bosse, enfin, d'après les plus beaux modèles. On charge de plus sa mémoire des grandes et sublimes images répandues dans les poèmes des Virgile, des Homère, des Milton, etc. L'on met sous ses yeux les tableaux des Raphaël, des Guide, des Corrège. On lui en fait remarquer les beautés diverses. Il étudie successivement, dans ces tableaux, la magie du dessin, de la composition. du coloris, etc. L'on excite enfin son émulation par le récit des honneurs rendus aux peintres célèbres.

C'est tout ce qu'une excellente éducation peut en faveur d'un jeune peintre. C'est au désir plus ou moins vif de s'illustrer, qu'il doit ensuite la force de ce désir. l'ne louange donnée au moment que l'élève crayonne un trait hardi, sufiit quelquefois pour éveiller en lui l'amour de la gloire et le douer de cette opiniâtreté d'attention qui produit les grands talents.

Mais, dira-t-on, point d'homme qui ne soit sensible au plaisir physique, tous peuvent donc aimer la gloire, du

(i) Célèbre violon d'Italie.

204 HKLVÈTIUS

moins dans les pays où cette gloire est représentative de quelque plaisir réel : j'en conviens. Mais la force plus ou moins grande de cette passion est toujours dépendante de certaines circonstances, de certaines positions, enfin de ce même hasard qui préside, comme je l'ai prouvé, à toutes nos découvertes. Le hasard a donc toujours part à la formation des hommes illustres.

Ce que peut une excellente éducation, c'est de multiplier le nombre des gens de génie dans une nation; c'est d'inoculer, si je l'ose dire, le bon sens au reste des citoyens. \'oilà ce qu'elle peut, et c'est assez. Cette inoculation en vaut bien une autre.

Le résultat de ce que je viens de dire, c'est que la partie de l'instruction, spécialement applicable aux états et professions différentes, est en général assez bonne; c'est que pour la porter à la perfection, il ne s'agit d'une part que de simpUfier les méthodes d'enseigner (et c'est l'affaire des maîtres), et de l'autre, d'augmenter le ressort de l'émulation (et c'est l'affaire du gouvernement).

(De l'Homme, X, Vl).

L'Éducation morale

Il est peu de bons patriotes, peu de citoyens toujours équitables : pourquoi? C'est qu'on n'élève point les hommes pour être justes; c'est que la morale n'est qu'un tissu d'erreurs et de contradictions gros.sières; c'est que pour être juste, il faut être éclairé, et qu'on obscurcit dans l'enfant jusqu'aux notions les plus claires de la loi naturelle.

Mais peut-on donner à la première jeunesse des idées nettes de la justice? Ce que je sais, c'est qu'à l'aide d'un catéchisme religieux, si l'on grave, dans la ménioire d'un enfant, les préceptes de la croyance souvent la plus ridicule, l'on peut, à l'aide d'un catéchisme moral, y graver par conséciuent les préceptes et les principes d'une équité dont l'expérience journalière lui prouverait à la fois l'utilité et la vérité.

Du moment où l'on distingue le plaisir de la douleur;

du moment où l'on a reçu et fait du mal, l'on a déjà quelque notion de la justice.

Pour s'en tonner les idées les plus claires et les plus précises, que faire? Se demander ;

Qu'est-ce que l'homme?

R. — Un animal, dit-on, raisonnable, mais certainement sensible, faible et propre à se multiplier.

D. — En qualité de sensible, que doit faire l'homme?

R. — Fuir la douleur, chercher le plaisir. C'est à cette recherche, c'est à cette fuite constante qu'on donne le nom d'amour de soi.

D. — En qualité d'animal faible, que doit-il faire encore ?

R. — Se réunir à d'autres hommes, soit pour se défendre contre les animaux plus forts que lui, soit pour s'assurer une subsistance que les bêtes lui disputent, soit enfin pour surprendre celles qui lui servent de nourriture. De là toutes les conventions relatives à la chasse et la pêche.

D. — En qualité d'animal propre à se reproduire, qu'arrive-t-il à l'honmie?

R. — Que les moyens de subsistance diminuent à mesure que son espèce se multiplie.

D. — Que doit-il faire en conséquence?

R. — Lorsque les lacs et les forêts sont épuisés de poissons et de gibier, il doit chercher de nouveaux moyens de pourvoir à sa nourriture.

D. — Quels sont ces mo)'ens?

R. — Ils se réduisent à deux. Lorsque les citoyens sont encore peu nombreux, ils élèvent des bestiaux, et les peuples alors sont pasteurs. Lorsque les citoyens se sont infiniment multipliés, et qu'ils doivent dans un moindre espace de terrain trouver de quoi fournir à leur nourriture, ils labourent, et les peuples sont alors des agriculteurs.

D. — Que suppose la culture perfectionnée de la terre?

R. ■ — Des hommes déjà réunis en sociétés ou bourgades, et des conventions faites entre eux.

D. — Quel est l'objet de ces conventions?

R. — D'assurer le bœuf à celui qui le nourrit et la récolte du champ à celui qui le défriche.

D. — Qui détermine l'homme à ces conventions?

R. — Son intérêt et sa prévo^-ance. S'il était un cito^'en qui pût enlever la récolte de celui qui sème et laboure

2o6 HELVÏvTIUS

personne ne labourerait et ne sèmerait, et l'année suivante, la bourgade serait exposée aux horreurs de la disette et de la famine.

D. — Que suit-il de la nécessité de la culture? R. — La nécessité de la propriété.

D. — A quoi s'étendent les conventions de la propriété? R. — A celles de ma personne, de mes pensées, de ma vie, de ma liberté, de mes biens,

D. — Les conventions de la propriété une fois établies, qu'en résulte-t-il ?

R. — Des peines contre qui les violent, c'est-à-dire, contre les voleurs, les meurtriers, les fanatiques et les tyrans. Abolit-on ces peines; alors toute convention entre les honmies est nulle. Qu'un d'eux puisse impunément attenter à la propriété des autres; de ce moment, les hommes rentrent en état de guerre. Toute société entre eux est dissoute. Ils doivent se fuir comme ils fuient les lions et les tigres.

D. — Est-il des peines établies dans les pays poHcés contre les infracteurs du droit de propriété?

R. — Oui : du moins dans tous ceux où les biens ne sont pas en commun, c'est-à-dire, chez presque toutes les nations.

D. — Qui rend ce droit de propriété si sacré, et par quelle raison, sous le nom de Termes, en a-t-on presque partout fait un dieu?

R. — C'est que la conservation de la propriété est le lien moral des empires; c'est qu'elle y entretient la paix domestique, y fait régner l'équité; c'est que les honmies ne se sont rassemblés que pour s'assurer de leurs propriétés; c'est que la justice qui renferme en elle seule presque toutes les vertus, consiste à rendre à chacun ce qui lui appartient, se réduit par conséquent au maintien de ce droit de la propriété, et qu'enfin les diverses lois n'ont jamais été que les divers moyens d'assurer ce droit aux citoyens.

D. — Mais la pensée doit-elle être comprise au nombre des propriétés, et qu'entend-on alors par ce mot?

R. — Le droit, par exemple, de rendre à Dieu le culte que je crois lui devoir être le plus agréable. Quiconque me dépouille de ce droit viole ma propriété, et, quelque soit son rang, il est punissable.

ÊDUCATIOX 207

D. — Est-il des cas où le prince puisse s'opposer à l'établissement d'une religion nouvelle?

R. — Oui : lorsqu'elle est intolérante.

D. — Oui l'y autorise alors?

R. — Lasûretépublique. Il sait que cette religion, devenue la dominante, deviendra persécutrice. Or, le prince, chargé du bonheur de ses sujets, doit s'opposer aux progrès d'une telle reUgion.

D. — Mais pourquoi citer la justice connue le germe de toutes les vertus?

R. — C'est que du moment où, pour assurer leur bonlieur, les hoimnes se rassemblent en société, il est de la justice que chacun par sa douceur, son humanité et ses vertus, contribue autant qu'il est en lui à la félicité de cette même société.

D. — Je suppose les lois d'une nation dictées par l'équité; quels moyens de les faire observer et d'allumer dans les âmes l'amour de la patrie?

R. — Ces moyens sont les peines infligées aux crimes, et les récompenses décernées aux vertus.

D. — Quelles sont les récompenses de la vertu?

R. — Les titres, les honneurs, l'estime publique, et tous les plaisirs dont cette estime est représentative.

D. • — Quelles sont les peines du crime?

R. — Quelquefois la mort; souvent la honte, compagne du mépris.

D. — Le mépris est-il une peine?

R. — Oui : du moins dans les pays libres et bien administrés. Dans un tel pa3's, le suppUce du mépris public est cruel et redouté. Il suffit pour contenir les grands dans le devoir. La crainte du mépris les rend justes, actifs, laborieux.

D. — La justice doit sans doute régir les empires ; elle }' doit régne ■ par les lois. Mais les lois sont-elles toutes de même nature?

R. — Non : il en est, pour ainsi dire, d'invariables, sans lesquelles la société ne peut subsister, ou du moins subsister heureusement : telles sont les lois fondamentales de la propriété.

D. — Est-il quelquefois permis de les enfreindre?

R. — Non; si ce n'est dans les positions rares où il s'agit du salut de la patrie.

2o8 IIEIA'KTIUS

D. — Oui donne alors le droit de les violer? R. — L'intérêt général qui ne reconnaît qu'une loi unique et inviolable.

Salus popiili suprema lex esta

D. — Toutes les lois doivent-elles se taire devant celle-ci?

R. — Oui, que des années turques marchent à \^ienne,

le législateur, pour les affamer, peut violer un moment

le droit de propriété, faucher la récolte de ses compatriotes,

et brûler leurs greniers, s'ils sont près de l'ennemi.

D. — Les lois sont-elles si sacrées, qu'on ne puisse jamais les réformer?

R. — On le doit, lorsqu'elles sont contraires au bonheur du plus grand nombre.

D. — Mais toute proposition de réforme n'est-elle pas souvent regardée, dans un citoyen, comme une témérité punissable ?

R. — J'en conviens. Cependant, si l'homme doit la vérité à l'homme; si la connaissance de la vérité est toujours utile; si tout intéressé a droit de proposer ce qu'il croit devoir être avantageux à sa compagnie; tout citoyen, par la même raison, a le droit de proposer à sa nation ce qu'il croit pouvoir contribuer à la félicité générale.

D. — Cependant il est des pays où l'on proscrit la liberté de la presse, et jusqu'à celle de penser.

R. — Oui; parce qu'on imagine pouvoir plus facilement voler l'aveugle que le clairvoyant, et duper un peuple idiot, qu'un peuple éclairé. Dans toute grande nation, il est toujours des intéressés à la misère publique. Ceux-là seuls nient au cito^-en le droit d'avertir ses compatriotes des malheurs auxquels souvent une mauvaise loi les expose. D. — Pourquoi n'est-il point de méchant de cette espèce dans les sociétés encore petites et naissantes? Pourquoi les lois y sont-elles presque toujours justes et sages?

R. — C'est que les lois s'y font du consentement et par conséquent pour l'utilité de tous. C'est que les citoyens encore peu nombreux ne peuvent y former des associations particulières contre l'association générale, ni détacher encore leur intérêt de l'intérêt public.

D. — ^ Pourquoi les lois sont-elles alors si religieusement observées ?

R. — C'est qu'alors nul citoyen n'est plus fort que les lois ;

D'après le portrait de Drouais

2IO HELVÉÏIUS

c'est que son bonheur est attaché à leur observation et son malheur à leur infraction.

D. — Entre les diverses lois n'en est-il point auxquelles on donne le nom de lois naturelles?

R. — Ce sont celles, comme je l'ai déjà dit, qui concernent la propriété; qu'on trouve établies chez presque toutes les nations et les sociétés policées, parce que les sociétés ne peuvent se former qu'à l'aide de ces lois.

D. — Est-il encore d'autres lois?

R. — Oui; il en est de variables, et ces lois sont de deux espèces. Les unes variables par leur nature; telles sont celles qui regardent le commerce, la discipline militaire, les impôts, etc. Elles peuvent et doivent se changer selon les temps et les circonstances. Les autres, immuables de leur nature, sont variables, parce qu'elles ne sont point encore portées à leur perfection. Dans ce nombre je citerai les lois ciA'iles et criminelles; celles qui regardent l'administration des finances, le partage des biens, les testaments, les mariages, etc.

D. — L'imperfection de ces lois est-elle uniquement l'effet de la paresse et de l'indifférence des législateurs ?

R. — D'autres causes y concourent; tel est le fanatisme, la superstition et la conquête.

D, — Si les lois établies par l'une de ces causes sont favorables aux fripons, que s'ensuit-il?

R. — Qu'elles sont protégées par ces mêmes fripons.

D. — Les vertueux, par la raison contraire, ne doivent-ils pas en désirer l'abolition?

R. — Oui; mais les vertueux sont en petit nombre; ils ne sont pas toujours les plus puissants. Les mauvaises lois en conséquence ne sont point abolies et peuvent rarement l'être.

D. — Pourquoi?

R. — C'est qu'il faut du génie pour substituer de bonnes lois à de mauvaises, et qu'il faut ensuite du courage pour les faire recevoir. Or, dans presque tous les pays les grands n'ont ni le génie nécessaire pour faire de bonnes lois, ni le courage suffisant pour les établir et braver le cri des mal intentionnés. Si l'homme aime à régir les autres hommes, c'est toujours avec le moins de peine et de soin possible.

D. — En supposant dans un prince le désirjde perfectionner la science des lois, que doit-il faire?

R. — Encourager les hommes de génie à l'étude de cette science, et les charger d'en résoudre les divers problèmes.

D. ^ Qu'arriverait-il alors?

R. — Que les lois variables encore imparfaites cesseraient de l'être et deviendraient invariables et sacrées.

D. — Pourquoi sacrées?

R. — C'est que d'excellentes lois, nécessairement l'œuvre de l'expérience et d'une raison éclairée, sont censées révélées par le ciel lui-même; c'est que l'observation de telles lois peut être regardée conrnie le culte le plus agréable à la divinité, comme la seule vraie religion : religion que nuUe puissance et Dieu lui-même ne peut abohr, parce que le mal répugne à la nature.

D. — Les rois à cet égard n'ont-ilspas été quelquefois plus puissants que les dieux?

R. — Parmi les princes, il en est sans doute qui, violant les droits les plus saints de la propriété, ont attenté aux biens, à la vie, à la liberté de leurs sujets. Ils reçurent du ciel la puissance et non le droit de nuire. Ce droit ne fut conféré à personne. Peut-on croire qu'à l'exemple des esprits infernaux, les princes soient condamnés à tourmenter leurs sujets? Quelle affreuse idée de la souveraineté ! Faut-il accoutumer les peuples à ne voir qu'un eimemi dans leur monarque, et dans le sceptre que le pouvoir de nuire?

On sent par cette esquisse le degré de perfection auquel un tel catéchisme pourrait porter l'éducation du citoyen; combien il éclairerait les sujets et le monarque sur leurs devoirs respectifs, et quelles idées saines enfin il leur donnerait de la morale.

Réduit-on au simple fait de la sensibilité physique le principe fondamental de la science des mœurs, cette science devient à portée des hommes de tout âge et de tout esprit. Tous peuvent en avoir la même idée.

Du moment où l'on regarde cette sensibilité physique comme le premier principe de la morale, ses maximes cessent d'être contradictoires; ses axiomes enchaînés les uns aux autres supportent la démonstration la plus rigoureuse ; ses principes enfin, dégagés des ténèbres d'une philosophie

212 mci.vKïius

spéculative, sont clairs et d'autant plus généralement adoptés, qu'ils découvrent plus sensiblement aux citoyens l'intérêt qu'ils ont d'être vertueux.

Quiconque s'est élevé à ce premier principe voit, si je l'ose dire, du premier coup d'œil tous les défauts d'une législation : il sait si la digue opposée par les l»is aux passions contraires au bien public est assez forte pour en soutenir l'effort; si la loi punit et récompense dans cette juste proportion qui doit nécessiter les hommes à la vertu. Il n'aperçoit enfin dans cet axiome tant vanté de la morale actuelle :

Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qtd te fût fait,

qu'une maxime secondaire, domestique, et toujours insuffisante pour éclairer les citoyens sur ce qu'ils doivent à leur patrie. Il substitue bientôt à cet axiome celui qui déclare

Le bien public, la suprême loi,

axiome qui, renfermant d'une manière plus générale et plus nette tout ce que le premier a d'utile, est applicable à toutes les positions différentes où peut se trouver un citoyen, et convient également au bourgeois, au juge, au ministre, etc. C'est, si je l'ose dire, de la hauteur d'un tel principe, que descendant jusqu'aux conventions locales qui forment le droit coutumier de chaque peuple, chacun s'instruirait plus particulièrement de l'espèce de ses engagements, de la sagesse ou de la folie des usages, des lois, des coutumes de son pays, et pourrait en porter un jugement d'autant plus sain, qu'il aurait plus habituellement présents à l'esprit les grands principes, à la balance desquels on pèse la sagesse et l'équité même des lois.

On peut donc donner à la jeunesse des idées nettes et saines de la morale ; à l'aide d'un catéchisme de probité on peut donc porter cette partie de l'éducation au plus haut degré de perfection.

{De l'Homme, X, vu.)

Le Clergé et l'éducation morale

L'intérêt du clergé, comme celui de tous les corps, change selon les lieux, les temps et les circonstances. Toute morale dont les principes sont fixes ne sera donc jamais adoptée du sacerdoce. Il en veut une dont les préceptes obscurs, contradictoires et par conséquent variables, se prêtent à toutes les positions diverses dans lesquelles il peut se trouver. É

Il faut au prêtre une morale arbitraire qui lui permette de légitimer aujourd'hui l'action qu'il déclarera demain abominable.

Malheur aux nations qui lui confient l'éducation de leurs citoyens ! Il ne leur donnera que de fausses idées de la justice ; et mieux vaudrait ne leur en donner aucune. Quiconque est sans préjugés est d'autant plus près de la vraie connaissance, et d'autant plus susceptible de bonnes instructions. Mais où trouver de telles instructions? Dans l'histoire de l'homme, dans ceUe des nations, de leurs lois, et des motifs qui les ont fait établir. Or, ce n'est pas dans de pareilles sources que le clergé permet de puiser les principes de la justice. Son intérêt le lui défend. Il sent qu'éclairés par cette étude, les peuples mesureraient l'estime ou le mépris dû aux diverses actions sur l'échelle de l'utilité générale. Et quel respect alors auraient-ils pour les bonzes, les bramines et leur prétendue sainteté? Oue fait au public leurs macérations, leur haire, leur aveugle obéissance? Toutes ces vertus monacales ne contribuent en rien au bonheur national. Il n'en est pas de même des vertus d'un citoyen, c'est-à-dire, de la générosité, de la vérité, de la justice, de la fidélité à l'amitié, à sa parole, aux engagements pris avec la société dans laquelle on vit. De telles vertus sont vraiment utiles. Aussi nulle ressemblance entre un saint et un citoyen vertueux.

Le clergé, pour qu'on le croie utile, prétendrait-il (^ue c'est à ses prières, que c'est aux effets de la grâce que les hommes doivent leur probité? L'expérience prouve que la probité de l'homme est l'œuvre de son éducation; que le peuple est ce que le fait la sagesse de ses lois; que

214 HEI.VÉTIUS

l'Italie moderne a plus de foi et moins de vertus que l'ancienne, et qu'enfin, c'est toujours au \dce de l'administration qu'on doit rapporter les vices des particuliers.

l^n gouvernement cesse-t-il d'être économe, s'endette-t-il, fait-il de mauvaises affaires ? comme le prodigue, commencet-il par être dupe, il finit par être fripon. Les grands, en qualité de forts, s'y croient-ils tout permis, sont-ils sans justice et sans parole? sous ce gouvernement, les peuples sont sans mœurs. Ils s'accoutument bientôt à compter la force pour tout, et la justice pour rien.

C'est à l'aide d'un catéchisme moral, c'est en y rappelant à la mémoire des hommes, et les motifs de leur réunion en société, et leurs conventions simples et primitives, qu'on pourrait leur donner des idées nettes de l'équité. Mais plus ce catéchisme serait clair, plus la publication en serait défendue. Ce catéchisme supposerait, pour instituteurs de la jeunesse, des hommes instruits dans la connaissance du droit naturel, du droit des gens, et des principales lois de chaque empire. Or, de tels hommes transporteraient bientôt à la puissance temporelle la vénération conçue pour la spirituelle. Les prêtres s'opposeront donc toujours à la: pubhcation d'un tel ouvrage; et leurs criminelles oppositions trouveront encore des approbateurs. L'ambition sacerdotale se permet tout : elle calomnie, elle persécute, elle aveugle les hommes, et paraît toujours juste aux yeux de .ses partisans.

Reproche-t-on au moine son intolérance et sa cruauté, il répond que son état l'exige, qu'il fait son métier. Est-il donc des professions où l'on ait le droit de faire le mal public? S'il en est, il faut les abolir. Tout homme n'est-il pas citoyen avant d'être citoyen de telle profession? S'il en était une qui piit excuser le crime, à quel titre eût-f)u puni Cartouche? Il était chef d'ime bande de brigands. 11 volait, il faisait son métier.

Le clergé n'a donc pas le droit, mais le pouvoir de s'opposer à la perfection de la partie morale de l'éducation. Déjà les prêtres redoutent un changement prochain dans l'instruction publique. ISIais leur crainte est panique. Qu'on est loin encore d'adopter un bon plan d'éducation ! les hommes seront encore longtemps stupides. Que l'Eglise catholiciue se rassure donc, et croie qu'en un siècle aussi superstitieux, ses ministres conserveront toujours assez

de puissance pour s'opposer efi&cacement à toute réforme utile.

La nécessité seule peut triompher de leurs intrigues, pour opérer un changement désirable, mais inexécutable sans la faveur, la protection et le concours des gouvernements.

{De l'Homme, X, Vill.)

Le Gouvernement et l'éducation morale

Une mauvaise forme de gouvernement est celle où les intérêts des citoyens sont divisés et contraires, où la loi ne les force point également de concourir au bien général. Il est donc peu de bons gouvernements. Dans les mauvais, quelles sont les actions auxquelles on donne le nom de vertueuses? Serait-ce aux actions conformes à l'intérêt du plus grand nombre? Ces actions y sont souvent déclarées criminelles par les édits des puissants et les mœurs du siècle. Or, quels préceptes honnêtes en ces pays donner aux citoyens, et quel moyen de les graver profondément dans leur mémoire?

Je l'ai déjà dit, l'homme reçoit deux éducations :

Celle de l'enfance; elle est donnée par les maîtres;

Celle de l'adolescence; elle est donnée par la forme du gouvernement où l'on vit, et les mœurs de sa nation.

Les préceptes de ces deux parties de l'éducation sont-Us contradictoires, ceux de la première sont nuls.

Ai-je, dès l'enfance, inspiré à mon fils l'amour de la patrie; l'ai-je forcé d'attacher son bonheur à la pratique des actions vertueuses, c'est-à-dire, à des actions utÛes au plus grand nombre : si ce fils, à sa première entrée dans le monde, voit les patriotes languir dans le mépris, la misère et l'oppression; s'il apprend que, haïs des grands et des riches, les honnnes vertueux, tarés à la ville, vsont encore bamùs de la cour, c'est-à-dire, de la source des grâces, des honneurs et des richesses (qui, sans contredit, sont des biens réels), il y a cent à parier contre un que mon fils ne verra dans moi qu'un radoteur absurde, qu'un fanatique austère, qu'il méprisera ma personne, que sou mépris pour moi réfléchira sur mes maximes, et qu'il s'aban-

2i6 HFX\^TIUS

donnera à tous les vices que favorisent la forme du gouvernement et les mœurs de ses compatriotes.

Qu'au contraire, les préceptes donnés à son enfance lui soient rappelés dans son adolescence, et qu'à son entrée dans le monde un jeune homme y voie les maximes de ses maîtres honorées de l'approbation publique : plein de respect pour ces maximes, elles deviendront la règle de sa conduite: il sera vertueux.

Mais dans un empire tel que celui de la Turquie, que l'on ne se flatte point de former de pareils hommes. Toujours en crainte, toujours exposé à la violence, est-ce dans cet état d'inquiétude qu'un citoyen peut aimer la vertu et la patrie? Son souhait, c'est de pouvoir repousser la force par la force. Veut-il assurer son bonheur, peu lui importe d'être juste, il lui suffit d'être fort. Or, dans un gouvernement arbitraire, quel est le fort? Celui qui plaît aux despotes et aux sous-despotes. Leur faveur est une puissance. Pour l'obtenir, rien ne coûte. L'acquiert-on par la bassesse, le mensonge et l'injustice? on est bas, menteur et injuste. L'homme franc et loyal, déplacé dans un tel gouvernement, y serait empalé avant la fin de l'année. S'il n'est point d'homme qui ne redoute la douleur et la mort, tout scélérat peut toujours en ce pays justifier la conduite la plus infâme.

« Des besoins nmtuels, dira-t-il, ont forcé les hommes à se réunir en société. S'ils ont fondé des villes, c'est qu'ils ont trouvé plus d'avantages à se rassembler qu'à s'isoler. Le désir du bonheur a donc été le seul principe de leur union. Or, ce même motif, ajoutera-t-il, doit forcer de se livrer au vice, lorsque, par la forme du gouvernement, les richesses, les hoimeurs, et la félicité en sont les récompenses. »

Quelque insensible qu'on soit à l'amour des richesses et des grandeurs, il faut, dans tout pays où la loi impuissante ne peut efficacement protéger le faible contre le fort, où l'on ne voit que des oppresseurs et des opprimés, des bourreaux et des pendus, que l'on recherche les richesses et les places, sinon comme un moyen de faire des injustices, au moins comme un moyen de se soustraire à l'oppression.

Mais il est des gouvernements arbitraires où l'on prodigue encore des éloges à la modération des sages et des

héros anciens, où l'on vante leur désintéressement, l'élévation et la magnanimité de leur âme. Soit; mais ces vertus y sont passées de mode : la louange des hommes magnanimes est dans la bouche de tous, et dans le cœur d'aucun. Persoime n'est dans sa conduite la dupe de pareils éloges.

J'ai vu des admirateurs des temps héroïques vouloir rappeler dans leur pays les institutions des anciens : vains efforts. La forme des gouvernements et des religions s'y oppose. Il est des siècles où toute réforme dans l'instruction publique doit être précédée de quelque réforme dans l'administration et le culte.

A quoi se réduisent, dans un gouvernement despotique, les conseils d'un père à son fils? A cette phrase effrayante : « Mon fils, sois bas, rampant, sans vertus, sans vices, sans « talents, sans caractère. Sois ce que la cour veut que tu « sois; et chaque instant de la vie, souviens-toi que tu es « esclave. »

Ce n'est point, en un tel pays, à des instituteurs courageusement vertueux, qu'un père confiera l'éducation de ses enfants. Il ne tarderait pas à s'en repentir. Je veux qu'un Lacédémonien eût. du temps de Xercès, été nommé instituteur d'un seigneur persan. Que fût-il arrivé? Qu'élevé dans les principes du patriotisme et d'une frugalité austère, le jeune homme, odieux à ses compatriotes, eût, par sa probité mâle et courageuse, mis des obstacles à sa fortune. « O Grec trop durement vertueux ! se fût alors écrié le père, qu'as-tu fait de mon fils? Tu l'as perdu. Je désirais en lui cette médiocrité d'esprit, ces vertus molles et flexibles, auxquelles on donne en Perse les noms de sagesse, d'esprit de conduite, d'usage du monde, etc. Ce sont de beaux noms, diras-tu, sous lesquels la Perse déguise les vices accrédités dans son gouvernement. Soit. Je voulais le bonheur et la fortune de mon fils : son indigence ou sa richesse, sa vie ou sa mort dépend du prince, tu le sais : il fallait donc en faire un courtisan adroit; et tu n'en as fait qu'un héros et un homme vertueux. »

Tel eût été le discours du père. Qu'y répondre? Quelle plus grande fohe, eussent ajouté les prudents du pays, que de donner l'éducation honnête et magnanime à l'honmie destiné, par la forme du gouvernement, à n'être qu'un courtisan vil et un scélérat obscur? Que serA-ait de lui

2l8 HELVÉTIUS

inspirer l'amour de la vertu? Bst-ce au milieu de la corruption qu'il pouvait la conserver?

Il s'ensuit donc qu'en tout gouvernement despotique, et qu'en tout pays où la vertu est odieuse au puissant, il est également inutile et fou de prétendre à la formation de citoyens honnêtes.

[De l'Homme, X, ix.)

Education et réformes sociales

Propose-t-on dans un gouvernement vicieux un bon plan d'éducation, se flatte-t-on de l'y faire recevoir, l'on se trompe. L'auteur d'un tel plan est trop borné dans ses vues pour pouvoir en rien attendre de grand. Les préceptes de cette éducation nouvelle sont-ils en contradiction avec les mœurs et le gouvernement, ils sont toujours réputés mauvais. En quels moments seraient-ils adoptés? Lorsqu'un peuple éprouve de grands malheurs, de grandes calamités, et qu'un concours heureux et singulier de circonstances fait sentir au prince la nécessité d'une réforme. Tant qu'elle n'est point sentie, on peut, si l'on veut, méditer les principes d'une bonne éducation. Leur découverte doit précéder leur établissement. D'ailleurs, plus l'on s'occupe d'une science, plus on y aperçoit de vérités nouvelles, plus on en simplifie les priiicipes. Mais qu'on n'espère pas les faire adopter.

Quelques hommes illustres ont jeté de grandes lumières sur ce sujet, et l'éducation est toujours la même. Pourquoi? C'est qu'il suffit d'être éclairé pour concevoir un bon plan d'instruction, et qu'il faut être puissant pour l'établir. Qu'on ne s'étonne donc pas si dans ce genre les meilleurs ouvrages n'ont point encore opéré de changement sensible. Mais ces ouvrages doivent-ils en conséquence être regardés comme inutiles? Non . ils ont réellement avancé la science de l'éducation. Un mécanicien invente une machine nouvelle; en a-t-il calculé les effets et prouvé l'utilité, la science est perfectionnée. La machine n'est point faite, elle n'est encore d'aucun avantage au public, mais elle

est découverte. Il ne s'agit que de trouver le riche qui la fasse construire, et tôt au tard ce riche se trouve.

Qu'une idée si flatteuse encourage les philosophes à l'étude de la science de l'éducation. S'il est une recherche digne d'un citoyen vertueux, c'est celle des vérités, dont la connaissance peut être un jour si utile à l'humanité. Quel espoir consolant dans ses travaux que celui du bonheur et de la postérité ! Les découvertes des philosophes sont en ce genre autant de germes qui, déposés dans les bons esprits, n'attendent qu'un événement qui les féconde; et tôt ou tard cet événement arrive.

L'univers moral est, aux yeux du stupide, dans un état constant de repos et d'immobilité. Il croit que tout a été, est et sera comme il est. Dans le passé et l'avenir, il ne voit jamais que le présent. Il n'en est pas ainsi de l'homme éclairé. Le monde moral lui présente le spectacle toujours varié d'une révolution perpétuelle. L'univers, toujours en mouvement, lui paraît forcé de se reproduire sans cesse sous des formes nouvelles, jusqu'à l'épuisement total de toutes les combinaisons, jusqu'à ce que tout ce qui peut être ait été, et que l'inimaginable ait existé.

Le philosophe aperçoit donc, dans un plus ou moins grand lointain, le moment où la puissance adoptera le plan d'instruction présenté par la sagesse. Qu'excité par cet espoir, le philosophe s'occupe d'avance à saper les préjugés qui s'opposent à l'exécution de ce plan.

Veut-on élever un magnifique monument, il faut, avant d'en jeter les fondements, faire choix de la place, abattre les masures qui la couvrent, en enlever les décombres. Tel est l'ouvrage de la philosophie. Qu'on ne l'accuse plus de rien édifier. C'est elle qui maintenant substitue une morale claire, saine et puisée dans les besoins mêmes de l'homme, à cette morale obscure, monacale et fanatique, fléau de l'univers présent et passé. C'est en eôet aux philosophes qu'on doit cet unique et premier axiome de la morale :

Que le bonheur public soit la suprême loi.

Peu de gouvernements, sans doute, se conduisent par cette maxime ; mais en imputer la faute aux philosophes, c'est leur faire un crmie de leur impuissance. L'architecte a-t-il donné le plan, le devis et la coupe du palais, il a rem-

220 IIKI.VKTIUS

pli sa tâche : c'est à l'Etat d'acheter Je terrain, et de fournir les fonds nécessaires à sa construction. Je sais qu'on la diffère longtemps, qu'on étale longtemps les vieux palais, avant d'en élever un nouveau. Jusque là les plans sont inutiles : ils restent dans le portefeuille; mais on les y retrouve.

L'architecte de l'édifice moral, c'est le philosophe. Le plan est fait. Mais la plupart des religions et des gouvernements s'opposent à son exécution. Qu'on lève ces obstacles, qu'une stupidité religieuse ou tyrannique met aux progrès de la morale, c'est alors qu'on pourra se flatter de porter la science de l'éducation au degré de perfection dont elle est susceptible.

vSans entrer dans le plan détaillé d'une bonne éducation, j'ai du moins indiqué en ce genre les grandes masses à réformer. J'ai montré la dépendance réciproque qui se trouve entre la partie morale de l'éducation et la forme différente des gouvernements. J'ai prouvé enfin que la réforme de l'une ne peut s'opérer que par la réforme de l'autre.

Cette vérité clairement démontrée, l'on ne tentera plus l'impossible. Assuré que l'excellence de l'éducation est dépendante de l'excellence des lois, l'on n'entreprendra plus de concilier les inconciliables.

{De l'Homme, X, x.)

Page 1