III
Dans l'ouvrage qu'il a consacré à Helvétius, (i) M. Albert Keim se demande si Helvétius a été un Encyclopédiste et fait remarquer que la réponse à cette question dépendra du sens dans lequel le mot d'Encyclopédiste sera pris. Si l'on ne range parmi les Encyclopédistes que les écrivains qui collaborèrent directement au Dictionnaire, Helvétius n'en est pas un : jamais, en effet, on ne rencontre son nom dans les préfaces qui indiquent pour chaque volume de l'Encyclopédieles auteurs des articles qu'il contient. De plus, on ne trouve rien dans ses œuvres complètes qui ait l'allure d'un article de dictionnaire. Mais si on entend par Encyclopédistes tous ceux qui, au XVIIIe siècle, demandèrent à la philosophie, à la science et à la raison des armes contre le despotisme en matière de politique et le fanatisme en matière de religion, Helvétius méritera ce nom autant que quiconque.
(i) Helvétius, sa vie et son œuvre, p. 220.
Ses principes sont ceux des « philosophes «. Comme Condillac et comme Voltaire, il est disciple de Locke, et en acceptant le sensualisme de Condillac, il fait moins un emprunt à ce dernier qu'il n'arr.ve au même terme après avoir eu le même po nt de départ. Comme les « philosophes », il est utilitaire à la manière de Hume avec lequel il eut des relations suivies et auprès duquel il s'excuse de n'avoir pas pu le citer plus souvent dans l'Esprit. Il a enfin bien des idées communes avec La Mettrie, d'Holbach, Diderot et Duclos. Les « philosophes >. ont tous été si strictement les porte-parole d'une époque nettement caractérisée qu'il est bien difficile de penser à l'un à l'exclusion des autres. C'est qu'aucun d'eux n'a lui-même pensé dans l'isolement et Helvétius, nous l'avons vu, moins encore que quiconque. On ne recherchera donc pas ici à démêler dans les idées d 'Helvétius celles qu'il doit à autrui de celles qu'il ne doit à personne. Lui-même se plairait à déclarer qu'il n'en a pas eu de la seconde espèce; il serait ainsi très injuste pour lui-même, tout en signalant fort bien le caractère collectif de la pensée philosophique de son temps.
Principes.
Les principes d'Helvétius se ramènent à quelques idées fort simples. H évite ^e s'embarrasser de toutes les hypothèses qui ne lui paraissent pas se rattacher directement au but qu'il se propose et qui est de donner aux hommes vivant en société les moyens les plus efficaces d'atteindre au bonheur. Parlant de l'homme, il jugera donc inutile de rechercher s'il est fait de deux substances ou d'une seule. Outre qu'on ne saurait démontrer ceci plutôt que cela, la solution, quelle qu'elle soit, à la quelle on s'arrêterait, n'assurerait aucun avantage pour la pratique; il vaut mieux n'en proposer aucune.
Mais ce que robser%'ation établit et ce qu'il faut par conséquent analyser, c'est que l'homme pense et agit. On connaîtra donc de la nature humaine tout ce que le moraliste et le législateur ont besoin d'en connaître, lorsqu'on saura d'où l'homme tire ses idées, quels mobiles détemùnent ses actions et quelles considérations dictent lesjuge^ments qu'il porte sur les idées et les actions d^ autrui.
1° L'homme tient ses idées de sa f acuité de sentir, de celle de se rappeler et de son organisation extérieure. Cette organisation extérieure ( la forme de nos mains, la flexitilité de nos doigts, etc. . .) conditionne notre sensibilité physique. D'autre part, le souvenir n'est qu'une sensation affaiblie. I.es idées n'ont donc qu'une source : les sensations; plus exactement même, l'entendement se réduit à la sensation. Si l'on objecte que l'entendement est surtout la faculté de saisir et d'afl&rmer les rappcrts des choses avec nous et entre elles, en un mot la faculté de juger, Helvétius répondra que juger, c'est encore «sentir » les différences et les ressemblances. Il n'y a donc pas lieu de superposer à la faculté de sentir une faculté nouvelle, celle de juger. On l'a fait ])arce qu'on a pensé ne pas pouvoir expUquer autrement le fait que l'homme énonce des jugements faux. Mais il est possible de le faire, et Helvétius va montrer que nos faux jugements ont leur cause dans nos passions et dans notre ignorance.
L'homme qu'aucune passion ne trouble est capable, lorsqu'il est en présence d'un objet, de le voir sous tous ses aspects. L'homme troublé par les passions ne le peut pas. « Les passions nous induisent en erreur parce qu'elles fixent toute notre attention sur un côté de l'objet qu'elles nous présentent, et qu'elles ne nous permettent point de le considérer sous toutes les faces. » L'orgueil, par exemple, iiit oublier au roi que la fortune est inconstante. Bien plus, « non seulement les passions ne nous laissent considérer que certaines faces des objets qu'elles nous présentent, mais elles nous trompent encore, en nous montrant ces mêmes objets où ils n'existent pas ». La crainte crée des spectres.
La seconde cause d'erreur est l'ignorance. Grâce à elle nous nous imaginons que tout ce que nous voyons d'un objet est tout ce qu'on peut en voir. A l'ignorance se rattachent aussi l'abus des mots et l'emploi des idées peu nettes qui s'}' joignent. La métaphysique compte beaucoup d'idées de ce genre, et nulle part peut-être l'abus des mots n'a été si grand. Entre autres exemples destinés à illustrer son idée, Helvétius prend le mot et l'idée de liberté. Tant qu'on prend le mot dans son acception commune, il est aisé de s'en former une idée précise : l'homme libre est celui qui ne subit aucune contrainte matérielle. Dès qu'on
parle au contraire de la liberté de la volonté, on parle d'un mystère, on doit « s'écrier avec Saint-Paul : O altitudo ! convenir que la théologie seule peut discourir sur une pareille matière, et qu'un traité philosophique de la liberté ne serait qu'un traité des effets sans cause «.
Nos erreurs s'expliquent donc par nos passions et notie ignorance, et il est inutile de supposer dans l'esprit une faculté distincte de la faculté de sentir.
2° Même simplicité d'exphcation touchant les mobiles de nos actions. On a reproché à La Rochefoucauld sa théorie de l'amour-propre déguisé. C'est parce qu'on a mnl entendu le terme même d'amour-propre. On a cru qu'il désignait un vice et que La Rochefaucauld faisait d'un vice la source de toutes les vertus humaines. « Il était pourtant facile d'apercevoir que l'amour-propre, ou l'amour de soi, n'était autre chose qu'un sentiment gravé en nous par la nature, que ce sentiment se transformait dans chaque homme en vice ou en vertu, selon les goûts ou les passions qui l'animaient; et que l'amour-propre, différemment modifié, produisait également l'orgueil et la modestie. » L'intérêt, et il faut entendre par là tout ce qui peut nous procurer des plaisirs et nous soustraire à des peines, est ainsi l'unique mobile des actions des hommes.
3° C'est lui aussi qui nous dicte les jugements d'estimation que nous portons sur les idées et les actions d'autrui. Pour l'établir, Helvétius montrera que l'intérêt est l'unique juge de la probité et de l'esprit.
Nous disons d'un homme qu'il est probe lorsqu'il a l'habitude des actions qui nous sont utiles. Et Helvétius précise : « Je dis l'habitude, parce que ce n'est point une seule action honnête qui nous obtient le titre de vertueux. . . Je dis des actions, parce qu'on n'est point juge des intentions. »
Ce qui vaut pour les actions vaut pour les idées. Nous ne donnons le nom d' « esprit)^ qu'à l'habitude des idées qui nous sont utiles, soit parce qu'instructives, soit parce qu'agréables. « Toute idée qu'on nous présente a toujouis quelques rapports avec notre état, nos passions, nos opinions. Or, dans ces différents cas, nous prisons d'autant plus une idée que cette idée nous est plus utile. Le pilote, le médecin et l'ingénieur auront plus d'estime pour le constructeur du vaisseau, le botaniste et le mécanicien, que
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n'en auront, pour ces mêmes hommes, le libraire, l'orfèvre et le maçon, qui leur préféreront toujours le romancier, le dessinateur et l'architecte ».
Il en résulte que nous n'estimons au fond que nous dans les autres. Il ne faut pas s'en indigner et crier que les honunes sont méchants; il faut seulement bien comprendre, afin d'en tirer parti, que l'intérêt est le ressort moral des hoiTunes et que notre indignation n'y changerait rien.
Tels sont les résultats auxquels conduit une analyse objective de la nature humaine : les sensations emplissent l'esprit de. l'honmie dont l'entendement ne saurait rien tirer de son propre fond; l'intérêt et l'intérêt seul guide les hommes dans leurs actes et leurs jugements. C'est sur ces principes qu'Helvétius va s'appuyer dans ses recherches ultérieures.
Morale et Politique
L'intérêt, avons-nous dit, explique les jugements que chacun de nous porte sur les actes d' autrui; il va expliquer aussi les jugements que portent les sociétés sur les actions de leurs membres.
Helvétius distingue ici les jugements des « sociétés particuhères », familles, clans, sectes, classes sociales, cercles, etc., et les jugements du public. Les premiers se fondent sur l'intérêt particulier de ces groupements ; les seconds sur l'intérêt public. Voici un homme qui, pour qu'un parent assassin échappe aux rigueurs des lois, sacrifie son patrimoine; il commet une injustice si l'on se place au point de vue de l'intérêt public, mais sa famille le tiendra pour très vertueux. Voici un ministre qui écarte un de ses parents d'une charge importante pour la confier à un homme compétent avec lequel il n'a aucun lien de parenté; sa famille le condamnera, bien que son acte soit juste. Les sociétés particulières mesurent donc la probité d'un homme aux bén fices qu'elles en tirent.
Le public fait de même. Il ne tient pour probes, grandes ou héroïques, que les actions qui lui sont utiles. La vertu est le désir du bien général. Cette manière d'entendre la vertu explique la division des moralistes : « Les uns soutiennent que nous avons de la vertu une idée absolue et indé-
pendante des siècles et des gouvernements divers; que la vertu est toujours une et toujours la même. Les autres soutiennent, au contraire, que chaque nation s'en forme une idée différente.
« L,es premiers apportent en preuve de leurs opinions les rêves ingénieux, mais inintelligibles, du platonisme. La vertu, selon eux, n'est autre chose que l'idée même de l'ordre, de l'harmonie et d'un beau essentiel. Mais ce beau est un mystère dont ils ne peuvent donner l'idée précise : aussi n'établissent-ils par leur système sur la connaissance que l'histoire nous donne du cœur et de l'esprit humain.
« Les seconds, et parmi eux Montaigne, avec des armes d'une trempe plus forte que des raisonnements, c'est-àdire avec des faits, attaquent l'opinion des premiers, font voir qu'une action vertueuse au nord est vicieuse au midi, et en concluent que l'idée de la vertu est purement arbitraire.
« Ceux-là, pour n'avoir pas consulté l'histoire, errent encore dans le dédale d'une métaphysique de mots; ceux-ci, pour n'avoir pas assez profondément examiné les faits que l'histoire présente, ont pensé que le caprice seul décidait de la bonté ou de la méchanceté des actions humaines.
« Ces deux sectes de philosophes se sont également trompées. » Si elles avaient considéré avec attention l'histoire du monde, elles auraient reconnu que, « par ce mot de vertu, l'on ne peut entendre que le désir du bonheur général; que par conséquent le bien public est l'objet de la vertu, et que les actions qu'elle commande sont les moyens dont elle se sert pour remplir cet objet; qu'ainsi l'idée de la vertu n'est point arbitraire; que dans les siècles et les pays divers tous les hommes, du moins ceux qui vivent en société, ont dû s'en former la même idée; et qu'enfin, si les peuples se la représentent sous des formes différentes, c'est qu'ils prennent pour la vertu même les divers moyens dont elle se sert pour remplir son objet. »
La diversité, l'opposition même des manifestations de , la vertu, ne doivent donc pas nous empêcher de nier leur profonde unité de direction; mais pour voir cette dernière, encore faut-il se souvenir que l'idée de l'utiUté générale a toujours été associée à l'idée de vertu.
De cette conception découle la distinction établie par Helvétius entre les vraies vertus et les vertus de préjugé.
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Les vraies vertus sont celles qu'expriment des actes utiles à la société; les vertus de préjugé sont celles dont l'observation exacte ne contribue en rien au bonheur public. De ce genre sont la chasteté des vestales et les austérités des fakirs de l'Inde. Leurs pratiques ascétiques n'intéressent pas le bien public, et Helvétius le prouve en rappelant que, chez beaucoup de peuples, ce que nous appelons le libertinage n'a pas été incompatible avec le bonheur de la nation. Le moraliste n'a donc pas à se préoccuper des vertus individuelles ou vertus de préjugé, sous peine d'abandonner le point de vue qui doit être le sien : celui de l'intérêt public.
Ceci nous. conduit à préciser la manière dont Helvétius conçoit la morale. Elle est cette connaissance des mœurs de son pays et de son temps indispensable à quiconque se propose de les améliorer en vue du bien général. Les moralistes's'imaginent aisément que leurs maximes rendront les hommes vertueux et que leurs condamnations redresseront les sentiments. Ils se trompent et agissent avec maladresse. « Les déclamations contre un vice utile, dans la forme actuelle d'un gouvernement, seraient politiquement nuisibles, si elles n'étaient vaines. >> « Des injures, dit encore Helvétius, ne peuvent combattre avec avantage contre des passions. « Seule, une passion peut triompher d'une autre passion. Si vous voulez, par exemple, dit Helvétius, inspirer aux femmes galantes plus de retenue et de modestie, n'allez pas déclamer contre l'impudicité : vous n'obtiendrez rien ; mettez au contraire la vanité de ces femmes en opposition avec leur coquetterie, montrez-leur que « la pudeur est une invention de l'amour et de la volupté raffinée >>, dites leur en outre que le spectacle de leurs amusements les expose à la vengeance des honnnes infortunés et vous aurez ainsi quelque chance de réussir. C'est que vous aurez « substitué le langage de l'intérêt au ton de l'injure «.
Puisque en effet les hommes ne tendent qu'à leur bonheur et qu'il est impossible de les soustraire à cette tendance, on n'a qu'un moyen de les rendre vertueux : c'est d'unir leurs intérêts personnels à l'intérêt général. Or, cette tâche est celle de la politique et de la législation. La morale restera donc une science frivole tant qu'elle ne sera pas unie à l'art du politique et du légi.slatcur. Le moraliste a pour mission de fornuiler les lois que les pouvoirs pulilics exécutent.
Au fond, le législateur et le moraliste se confondent. Cette conception de la morale assurerait de grands avantages au public. En partant d'une connaissance suffisante des mœurs d'une époque et en se proposant le bien de tous, on pourrait « composer un catéchisme de probité, dont les maximes simples, vraies, et à la portée de tous les esprits, apprendraient aux peuples que la vertu, invariable dans l'objet qu'elle se propose, ne l'est point dans les moyens propres à remplir cet objet : qu'on doit par conséquent regarder les actions comme indifférentes en elles-mêmes, sentir que c'est au besoin de l'État à déterminer celles qui sont dignes d'estime ou de mépris ».
Mais les sociétés changent : elles n'ont plus aujourd'hui le même intérêt qu'hier et n'auront pas demain le même intérêt qu'aujourd'hui. La vertu ne doit donc pas s'exprimer aujourd'hui par les mêmes actes qu'hier, et demain par les mêmes actes qu'aujourd'hui. Le catéchisme moral d'une époque ne vaut que pour cette époque. Le législateur et le moraliste devront donc suivre l'intérêt public dans ses changements et « fixer l'instant où chaque action cesse d'être vertueuse et devient vicieuse ». A chaque déplacement de l'intérêt public doit correspondre une transformation dans les lois « On ne peut se flatter de faire aucun changement dans les idées d'un peuple, qu'après en avoir fait dans sa législation, et c'est par la réforme des lois qu'il faut commencer la réforme des mœurs. »
Cette nécessité de réformer constamment les lois, afin qu'elles restent en accord avec l'intérêt public et orientent les mœurs vers lui, est difficilement acceptée par les peuples. Ils ont trop souvent, pour les règles anciennes, une « vénération stupide », qui compromet la durée des empires. La répubhque romaine a péri pour avoir respecté ses anciennes lois et n'avoir pas su mettre ses institutions et sa législation en accord avec un intérêt public nouveau. « Un empire est comparable au vaisseau que certains vents ont conduit à certaine hauteur, où, repris par d'autres vents, il est en danger de périr, si, pour se parer du naufrage, le pilote habile et prudent ne change promptement de niamtuvre. » Les Romains n'ont pas voulu toucher à leur appareil législatif parce qu'ils n'avaient pas d'idées nettes sur la morale. Leur erreur doit nous servir d'enseignement.
Mais puisque la morale est la plus utile des sciences et
que les hommes estiment les choses d'après leur utilité, comment se fait-il que la morale soit si peu honorée et fasse des progrés si lents? D'où vient que les noms des savants sont plus célèbres que ceux des moralistes? C'est d'abord, répond Helvétius, parce que, comme on l'a vu plus haut, les moralistes n'ont pas su se mettre au niveau des hommes et ont plus pensé à énoncer des maximes qu'à préparer des lois; mais c'est aussi parce que la morale, entendue comme il faut l'entendre, c'est-à-dire comme intimement unie à une législation constamment réformatrice, a contre elle les puissants intérêts du despotisme et du fanatisme.
Aucun philosophe du XVIIle siècle n'a plus vivement et plus constamment qu'Helvétius attaqué le despotisme politique et le fanatisme reUgieux.
Il distingue deux espèces de despotisme : « l'un qui s'étabUt tout à coup par la force des armes, sur une nation vertueuse qui le souffre impatiemment. Cette nation est comparable au chêne plié avec effort, dont l'élasticité brise bientôt les câbles qui le courbaient. La Grèce en fournit mille exemples. I,' autre est fondé par le temps, le luxe et la noblesse. La nation chez laquelle il s'établit est comparable à ce même chêne, qui, peu à peu courbé, perd insensiblement le ressort nécessaire pour se redresser. » De la première forme de despotisme, Helvétius ne s'occupe pas : elle est passagère. La seconde le retiendra davantage : c'est la plus grave, et son analyse permettra plus aisément de montrer les effets pernicieux du despotisme.
Les rois absolus n'ont aucun intérêt à s'instruire. L'étude est une fatigue. Pourquoi se l' imposeraient-ils? Ils ne tolèrent pas la moindre censure de la moindre de leurs actions. Le silence de tous convient mieux à leur ignorance. Mais si les despotes n'ont aucun intérêt à s'instruire, les peuples n'ont-ils pas, eux, intérêt à ce que leurs princes soient instruits? D'où vient alors qu'on ne voit pas, dans ces États despotiques, quelques sujets assez éclairés et assez vertueux pour reprocher leur ignorance à leurs rois? C'est parce que le despotisme entraîne l'avilissement de tous. Les rares personnes assez audacieuses pour manifester leur souci du bien public sont affreusement persécutées. Leur malheur décourage les autres et bientôt la lâcheté est générale. Il s'en suit que dans les États despotiques la vertu
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est méprisée ; on n'en estime que le nom : les peuples avilis trouvent le courage ridicule. . Quand un peuple est sans courage, il est sans défense contre les attaques des autres peuples. Ainsi s'explique la facilité avec laquelle les empires de l'Asie ont été détruits par les Grecs et les Romains. Le despotisme est « cause du renversement des empires ». Les attaques d'Helvétius contre le fanatisrne religieux ne sont pas moins vives. L'intolérance religieuse a l'amour du pouvoir pour vrai motif et la religion pour prétexte. Les prêtres sacrifient constamment la vertu au désir de la grandeur. En désaccord avec la morale évangélique dont ils se réclament, les « papistes » ont persécuté tous ceux qui risquaient de compromettre leur domination. Ils ont fait prévaloir l'intérêt de leur « société particulière » sur l'intérêt public. Au lieu d'être des maîtres de saine morale, ils ont multiplié les superstitions et aggravé l'esclavage des honunes : ils étaient ainsi plus assurés de gouverner. Ils se sont fait haïr de tous les bons citoj^ens ; leur fortune est une plaie nationale. Le <f papisme », comme le despotisme, compromet l'existence des peuples qu'il conduit. « Le plus sûr moyen, dit Helvétius, d'affaiblir les puissances de l'Angleterre et de la Hollande serait d'y établir la religion catholique. Dans tout pays où l'on comptera trois cent mille tant qu'évêques, prélats, moines, prêtres ou chanoines, il faut qu'en logement, chauffage, nourriture, vêtements, etc. chaque prêtre, l'un portant l'autre, coûte au moins par jour un écu à l'État. Or, pour subvenir à cet entretien, quelles sommes prodigieuses en fonds de terre, rentes, dîmes, pensions, impôts de messes, constructions de bâtiments, réparations de presbytères et de chapelles, fonds de jardins, trésors de paroisses et de confréries, ornements d'église, argenterie, aumônes, louages de chaises, baptêmes, offrandes, mariages, enterrements, services, quêtes, dispenses, honoraires de prédicateurs, missions, etc., le sacerdoce ne lève-t-il passur une nation ? En dîmes seules, le clergé tire des terres cultivées d'un royaume presque autant de produits que tous ses propriétaires. En France, l'arpent de terre labourable, louée 6 à 7 livres, rapporte à peu près vingt ou vingt-deux minots de blé, à quatre au setier. Le prêtre pour sa dîme en récolte deux. Le prix de ces deux minots peut être, bon an mal an, évalué à g ou 10 livres. Le prêtre récolte en sus 50 bottes de paille, estimées 6 livres,
plus la dîme de l'avoine et de sa paille, estimée 40 ou 50 sols; total 17 livres 10 sols que le prêtre tire en trois ans du même arpent de terre dont le propriétaire ne tire que 1 8 ou 20 livres et sur laquelle somme ce propriétaire est obligé de payer le dixième, d'entretemir sa femme, de supporter les nonvaleurs, les banqueroutes du fermier et les corvées. D'après ce calcul, qu'on juge de l'immense richesse des prêtres. En réduit-on encore le nombre à deux cent mille? Leur entretien monterait encore à 600.000 livres par jour, et par conséquen. à 210 millions par an. Or quelle flotte et quelle armée de terre ne soudoierait-on pas avec cette somme? Un gouvernement sage ne peut donc s'intéresser à la conservation d'une religion si dispendieuse et si à charge aux sujets. »
Cette citation montre, nous semble-t-il, à merveille qu'Helvétius se place bien toujours au point de vue de l'intérêt de l'État. Certes, il n'aime pas l'Église et ne saurait oublier qu'elle persécute toute pensée libre; mais il a surtout le souci du bien public et fait grief à l'Église de coûter trop cher.
Si l'on oublie qu'Helvétius a pour prétention de réformer les mœurs en réformant les lois, on risquera de ne rien entendre à sa morale et d'être injuste pour elle. Là où il fait effort pour serrer de près la réalité et propose des préceptes qui sont forcément terre à terre, parce qu'ils les voit nous l'aspect de mesures législatives qu'il veut efficaces, on n'aura pas de peine à montrer que sa morale est peu élevée et peut-être même pourra-t-on quelquefois crier au scandale. Critiques et indignation déplacées, parce qu'elles supposent le débat sur un terrain où Helvétius n'est pas entré. On peut ne pas lui accorder la conception qu'il a de l'homme et l'idée qu'il se fait de la vie en société; on peut contester sespdncipeset ses fins, mais il est difl&cile, si on les accepte, de ne pas reconnaître que sa pensée se développe avec une logique intérieure vraiment forte.
Législation
« Le malheur presque universel des hommes et des peuples dépend de l'imperfection de leurs lois et du partage trop inégal des richesses. » Certains manquent du
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nécessaire et sont obligés de fournir un travail excessif, les autres vivent dans l'abondance et l'oisiveté. Les premiers sont meurtris par leur labeur, les seconds souffrent de l'ennui. Est-il possible de changer cet état de choses et de diminuer les peines de tous? Helvétius pense que c'est difficile, mais non impossible. C'est la tâche du législateur et de l'éducateur. Le premier donnera quelque propriété à tous les citoyens; le second empêchera que l'idée de richesse soit associée à celle de bonheur. Parlons d'abord du législateur.
Tout ce que nous avons dit, avec Helvétius, du moraliste s'applique au législateur; nous savons d'où il part et ce qu'il se propose. Voyons-le donc à l'œuvre.
Le problème d'une « excellente législation » est complexe et doit être simplifié, sous peine pour le législateur de ne voir personne s'intéresser à ses recherches et de se Uvrer à un travail vain. On peut le réduire à deux propositions.
« L'objet de la première serait la découverte des lois propres à rendre les hommes le plus heureux possible, à leur procurer par conséquent tous les amusements et les plaisirs compatibles avec le bien public. L'objet de la seconde serait la découverte des moyens par lesquels on peut faire insensiblement passer un peuple de l'état de malheur qu'il éprouve, à l'état de bonheur dont il peut jouir. »
Pour résoudre la première de ces propositions, le législateur doit n'avoir égard ni aux préjugés en honneur, ni aux mœurs établies, ni aux lois en vigueur. Il doit « se regarder comme le fondateur d'un ordre religieux, qui, dictant sa règle monastique, n'a point égard aux habitudes, aux préjugés de ses sujets futurs ». Pour résoudre la seconde difficulté, le législateur devra au contraire s'appuyer sur une connaissance approfondie des mœ>urs, lois, coutumes et préjugés de son temps afin de les changer par degrés. La solution de la première partie du problème vaut en effet pour tous les peuples; celle de la seconde partie dépend de « la forme différente de chaque État ». Pour celle-là, « il ne faut que du génie », pour celle-ci, « il faut au génie, joindre la connaissance ».
Le chapitre II de la section IX de l'Homme contient rénumération des questions que doit résoudre celui qui veut dicter de bonnes lois. Il y en a trente et une. Helvétius
les formule de manière à faire entendre les réponses qu'il voudrait y voir faire. Nous pouvons donc, en résumant ce chapitre, donner l'essentiel des lois qu'il eût faites, s'il eût été législateur :
Les lois doivent avoir pour fondement le désir commun d'assurer à tous la propriété de leurs biens, de leur vie et de leur liberté.
Le pouvoir arbitraire ne saurait être une forme de gouvernement. Le despotisme rompt tons les liens de l'union sociale.
Les lois doivent empêcher l'accaparement des biens.
Elles devraient empêcher l'introduction de l'argent dans la R-épùblique.
L'indigent, n'ayant pas réellement de patrie, la propriété devrait être divisée, afin que l'intérêt du grand nombre soit uni à l'intérêt de la patrie. Chaque famille devrait avoir un lot de terre proportionné au nombre de ses membres .
Les lois doivent être peu nombreuses. Les lois nombreuses entraînent l'existence de certains « corps » chargés de leur interprétation; ces corps font des lois un instrument de domination. « Partout où il y a beaucoup de lois, il y a peu de justice. »
Les lois doivent s'opposer à l'existence de deux autorités indépendantes : la temporelle et la spirituelle.
La grandeur des villes doit être limitée par la loi, sous peine de n'y pouvoir exercer une suffisante surveillance.
Les grands pays devraient être divisés en un certain nombre de petites républiques (trente en France) régies par les mêmes lois, chargées de leur police intérieure et de l'élection de leurs magistrats et envoyant des délégués à un conseil supérieur chargé de la guerre et de la politique générale.
Les lois doivent exalter le sentiment de l'émulation par un système de récompenses efficaces.
Telles sont les réponses faites par Helvétius aux plus graves des questions que le législateur aurait à résoudre. Helvétius n'entre pas dans les détails d'application. Il se rend, d'ailleurs, parfaitement compte que ces détails n'auraient de signification que pour un temps très court; nous avons vu à quel point, en effet, il a le sentiment de la nécessité pour un Etat de refondre constamment son
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appareil législatif. Les meilleures lois sont toujours imparfaites : elles expriment un moment du devenir social et doivent préparer à des moments meilleurs auxquels d'autres lois conviendront.
On ne défend à tout prix des lois désuètes que parce qu'on ignore les vérités dont la possession assurerait le bonheur de tous. Les lois doivent donc inspirer avant tout l'amour de la vérité. La révélation d'une vérité n'est funeste qu'à celui qui l'a trouvée; elle est toujours utile au public. Aussi Helvétius demande-t-il aux lois d'assurer la liberté de la presse. La pensée n'est libre que quand elle peut s'exprimer librement. « Partout où la liberté de la presse est interdite, l'ignorance, comme une nuit profonde, s'étend sur tous les esprits. Alors en cherchant la vérité, ses amateurs craignent de la découvrir. Ils sentent qu'une fois découverte, il faudra, ou la taire, ou la déguiser lâchement, ou s'exposer à la persécution. Tout homme la redoute. vS'il est toujours de l'intérêt public de connaître la vérité, il n'est pas toujours de l'intérêt particulier de la dire. » Helvétius n'a pas oubilé, en écrivant V Homme, que VEsprit avait été persécuté.
Éducation
En indiciuant les principales dispositions législatives souhaitées par Helvétius, nous en avons omis une, et c'est peut-être celle à laquelle il donnait la plus haute importance : la loi doit assurer à tous vme excellente éducation.
Helvétius a, en l'éducation, une confiance sans bornes et qui s'explique à merveille, étant donnée sa conception de l'homme. Dans le discours III de VEsprit, il examine ce que peuvent sur l'esprit la nature et l'éducation. Si l'on entend par nature ce qui nous a doués de nos sens, sources de toutes nos connaissances, il faudra considérer l'esprit comme un don de la nature. Mais, si l'on prend le mot dans une autre acception, et « si l'on suppose qu'entre les hommes bien conformés, doués de tous leurs sens, et dans l'organisation desquels on n'aperçoit aucun défaut, la nature ait mis de si grandes différences et des dispositions si inégales à l'esprit que les uns soient organisés pour être stupides, et les autres pour être spirituels », on trou-
vera la question plus délicate. On sera d'abord tenté de penser qu'il y a entre les esprits la même différence qu'entre les corps : les uns seront considérés comme délicats et faibles, les autres, comme forts et robustes. En réalité, ce qui fait la différence des esprits, c'est la différence d'éducation.
On acceptera difi&cilement cette afl&rmation, si l'on entend par éducation « celle qu'on reçoit dans les mêmes Ueux et par les mêmes maîtres », parce que cette éducation pouvant être la même pour une infinité d'hommes, on ne pourra pas lui demander l'explication de leur diversité. Mais il faut donner à ce mot d'éducation un sens beaucoup plus étendu, « y comprendre tout ce qui sert à notre instruction ». Il faudra convenir alors qu'aucun honime ne reçoit exactement la même éducation que son voisin de vie et l'on ne pourra pas arguer de la diversité des esprits pour rejeter l'explication que propose Helvétius.
Le plus ou moins de perfection des organes des sens peut influer sur le genre d'esprit, non sur son étendue. La différence d'étendue de la mémoire (outre qu'elle n'est jamais grande) n'est pas davantage cause de l'inégalité des esprits. Tout homme est doué d'une mémoire sufiSsante pour s'élever au plus haut degré intellectuel. La mémoire ne vaut d'ailleurs que par l'attention : c'est celle-ci qui grave en nous ce que celle-là conserve. Mais les hommes sont tous capables du degré d'attention suffisant pour s'élever jusqu'aux plus hautes idées. S'ils ne font pas tous usage de cette capacité, c'est parce qu'on n'a pas su, par une législation appropriée, et par une éducation efficace, faire du bonheur le prix de leurs efforts d'attention. A quelle force faudra- t-il s'adresser pour éveiller l'attention et la maintenir? Il n'y en a qu'une : celle des passions « Tous les hommes communément bien organisés ont également l'esprit en puissance, mais cette puissance est morte en eux lorsqu'elle n'est point mise en action par une passion telle que l'amour de l'estime, de la gloire, etc.. Les hommes ne doivent qu'à de telles passions l'attention propre à féconder les idées que le hasard leur offre; sans passion, leur esprit peut, si l'on veut, être regardé comme une machine parfaite, mais dont le mouvement est suspendu jusqu'à ce que les passions le lui rendent. »
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Helvétius fait ainsi l'apologie des passions. Elles sont le « germe productif de l'esprit », le « ressort puissant qui porte les hommes aux grandes actions ». Elles vivifient le monde moral. Elles poussent les héros vers « ces en reprises hardies qui, jusqu'à ce que la réussite en ait prouvé la sagesse, paraissent folles et doivent réellement paraître telles à la multitude ». Seules, les grandes passions enfantent les grands hommes. L'homme sans passion suit les chemins battus, l'homme aux passions fortes « invente de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde » ou « sème dans le présent le germe des événements futurs ». Dès qu'on cesse d'être passionné, on devient stupide : « L'absence totale des passions, si elle pouvait exister, produirait en nous le parfait abrutissement, et on approche d'autant plus de ce terme qu'on est moins passionné. »
Mais la nature n'aurait-elle pas donné aux divers hommes d'inégales dispositions à l'esprit, en allumant dans les uns des passions plus fortes que dans les autres? Helvétius ne le pense pas. Quelle est en effet, selon lui, l'origine des passions? Toutes nos passions, dit- il, prennent leur source dans l'amour du plaisir ou dans la crainte de la douleur, et par conséquent dans la sensibilité physique. » « Dieu a dit à l'homme : Je te doue de la sensibilité; c'est par elle qu'aveugle instrument de mes volontés, incapable de connaître la profondeur de mes vues, tu dois, sans le savoir, remplir tous mes desseins. Je te mets sous la garde du plaisir et de la douleur; l'un et l'autre veilleront à tes pensées, à tes actions, engendreront tes passions, exciteront tes aversions, tes amitiés, tes tendresses, tes fureurs; allumeront tes désirs, tes craintes, tes espérances; te dévoileront des vérités; te plongeront dans des erreurs; et, après t'avoir fait engendrer mille systèmes absurdes et différents de morale et de législation, te découvriront un jour les principes simples, au développement desquels est attaché l'ordre et le bonheur du monde moral. »
Helvétius prouve sa thèse en étudiant les passions qui peuvent paraître les plus éloignées des plaisirs des sens et en montrant que c'est toujours la douleur et le plaisir physiques que nous fuyons et recherchons. Il choisit l'avarice, l'ambition, l'orgueil et l'amitié. L'avarice découle de la crainte des maux corporels attachés à l'indigence. L'ambition naît du désir de se soustraire à la peine, de
satisfaire ses besoins, de se ménager les commodités de la vie. L'orgueil n'est pas causé par le désir de s'assurer de son mérite, mais par les avantages qu'on tire de cette estime. « On ne désire d'être estimable que pour être estimé, et d'être estimé que pour jouir des avantages que l'estime procure; avantages qui se réduisent toujours à des plaisirs physiques. » L'amitié enfin suppose un besoin; sinon « ce serait un effet sans cause ».
Nos passions ont donc leur source dans notre sensibilité physique. Mais la sensibilité physique étant la même chez tous les hommes, ils sont capables des mêmes passions, et par suite de la même attention. Ils ont tous, par conséquent la même « aptitude à l'esprit ».
Ainsi se trouve justifiée l'importance qu'Helvétius donne à l'éducation; c'est d'elle que vient la diversité des esprits; c'est par elle et non par la nature que chacun de nous est ce qu'il est. « I/éducation peut tout. »
Elle pourra donc, si elle est convenablement orientée, former des hommes ayant le souci du bien public.
L'éducation, telle que l'entend Helvétius, doit être publique, physique et morale.
1° L'éducation doit être publique. L'éducation publique a sur l'éducation domestique de nombreux avantages résultant de la salubrité du lieu où la jeunesse est élevée, de la rigidité nécessaire de .ses règles, de l'émulation qu'elle inspire, de l'intelligence des éducateurs de profession, enfin de la virilité de ses leçons;
2° L'éducation doit être physique. On oublie trop l'importance que joue dans la vie une bonne constitution, Les Grecs l'avaient vue; il faudrait se résoudre à les imiter ;
■ 3° L'éducation doit être morale. Les hommes peuvent être, à ce propos, considérés sous deux aspects : comme citoyens de telle ou telle profession, comme citoyens tout simplement. L'éducation morale comprend donc l'éducation professionnelle et l'éducation morale proprement dite. De la première, Helvétius dit peu de choses, car il estime qu'elle est donnée d'une manière à peu près satisfaisante. Il s'étend davantage sur la seconde. Elle est tout à fait négligée dans les écoles et collèges. « Ou'apprendon au collège, depuis la troisième jusqu'en rhétorique? A faire des vers latins. Quel temps y consacre-t-on à l'étude
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de ce qu'on appelle l'éthique ou la morale? A peine un mois. Faut-il s'étonner ensuite si l'on rencontre si peu d'hommes vertueux, si peu mstruits de leurs devoirs envers la société? » Pour être vertueux, tl faut être éclairé sur la vertu. On donnera donc à la jeunesse des idées nettes et saines de la morale et un « catéchisme de probité » qui lui permettra d'atteindre un haut degré de perfection morale.
]VIais l'éducation dont on vient de donner les grandes Ugnes se heurtera aux obstacles que nous avons signalés en parlant des progrès des mœurs ; l'intérêt des prêtres et celui desgouvemements.il en résulte qu'aucune réforme pédagogique importante ne pourra avoir lieu tant que n'auront pas été changées les lois et la constitution. Nous retrouvons une fois de plus le point de vue cher à Helvétius.
La constante préoccupation d'Helvétius a été de transformer l'État et l'individu par la science des mœurs et l'éducation. Il a donc tâché avant tout de montrer l'homme tel qu'il est. Il n'a pas pensé qu'il fallait cacher ses laideurs. Il a cru, au contraire, qu'on peut aimer sa nature et en tirer adroitement parti. Conmient améliorer les hommes si on se fait illusion sur leurs défauts, si on ne voit leurs vices que pour les condanmer du haut d'une morale élevée peut-être, mais vaine? ^
Restant toujours très près de la réahté, Helvétius^a parfaitement vu l'étroite dépendance de l'hoimne vis-à-vis du corps social. Peut-être a-t-il exagéré cette dépendance au point de réduire l'mdividu à n'être que le produit de son miheu. C'est qu'il était de son temps et était emporté par le courant qui devait aboutir à une transformation de la vie par une transformation de ses conditions, à l'émancipation de l'individu par le bouleversement des institutions. Connuent oublier que l'histoire a justifié bon nombre de critiques qu'il a adressées à la société de son temps et que ses projets de réfonnes ont souvent été des prophéties?