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LES ANNÉES DE JEUNESSE

Plus que toute autre province, la Flandre occidentale a contribué à la formation de notre jeune école de sculpture. Quelques uns de ceux qui y ont conquis la place la plus brillante, en sont originaires. En moins d’un lustre, de 1859 à 1862, trois hommes y naissent, dans des milieux également humbles et besogneux, qui, à des titres divers, devaient briller dans l’art de la statuaire et s’y imposer par la puissante expression de talents originaux : A Nieuport, c’est Pierre Braecke; à Courtrai, Godefroid De Vreese; à Roulers, Jules Lagae. A ce trio viendrait s’ajouter bientôt un quatrième Flamand, plus jeune de quelques années et qui, au cours d’une vie trop courte, créa cependant des œuvres qui le font l’égal de ces aînés notoires.

A Ardoye, où Henri Boncquet vit le jour le 7 avril 1868, ses parents, petits fermiers sans fortune, pratiquaient, tout en travaillant la terre, un modeste commerce de pacotille. Il le fallait bien, car la maisonnée était nombreuse. Aussi, avant même d’atteindre à leur adolescence, les enfants furent-ils mis à l’atelier, afin d’augmenter par leur salaire d’apprenti les ressources insuffisantes du ménage. L’un fut placé chez le boulan-

ger du village, l'autre chez le menuisier. Henri obtint d’aller se faire embaucher chez Charles Dupon, le frère du statuaire anversois Josué Dupon, et qui dirigeait à

Roulers un atelier de sculpture industrielle d’où sortait l’abondante icono- \ graphie chrétienne et apostolique dont j avaient besoin la piété classique des j populations d’alentour et l’ornement des églises nouvelles. Le Charles Dupon en question devait même donner dans la suite des promesses de talent : En 1882 il se mesura non sans mérite, dans le concours de Rome, avec Isidore De Rudder et Guillaume Charlier ; on sait que c’est ce dernier artiste qui obtint la palme cette année-là.

Boncquet avait douze ans; il possédait l’instruction sommaire des gamins à qui, dans des classes trop peuplées de pauvres communes rurales, on a insuffisamment appris de grammaire et d’arithmétique... Il savait lire et écrire, mais ignorait tout le reste; et, en son esprit inculte, le monde finissait à ces rives peu lointaines de la mer du Nord d’où vient le vent tapageur et tempétueux qui faisait se courber vers l’est, tout le temps de leur croissance, les hauts ormes de la longue route qu’ Henri suivait pour aller, chaque matin, reprendre sa place dans la fabrique d’images saintes, d’où il reviendrait le soir par le même chemin.

Cinq ou six kilomètres séparent Ardoye de Roulers, que Boncquet, en authentique Flamand, appelait Roeselaere, puisqu’il ne savait pas un mot de cette belle

langue française dont il parviendrait un jour à pénétrer si délicatement le génie. Roulers est une ville où la France révolutionnaire a trouvé un peu de sa gloire : N’est-ce point là que, préludant à la victoire définitive de Jourdan à Fleurus, les troupes de Pichegru ont infligé une première défaite aux Autrichiens ? Mais Boncquet, sur la chaussée, pensait à autre chose... L’histoire de son pays était pour lui un livre fermé ; de ses yeux curieusement ouverts sur les champs et sur le ciel il ne se lassait pas de regarder les pages charmeuses de cet autre livre, celui de la nature environnante. Ce sont ces longues et quotidiennes communions avec la splendeur diverse des paysages familiers qui devaient engendrer son amour pour sa contrée natale. Et quand on connaît l’adoration qu’il professa dès son enfance pour son pays lyséen, et le caractère contemplatif et ému de cette adoration, on s’étonne qu’il ne soit pas devenu peintre plutôt que sculpteur.

Bien avant qu’il eût la conception la plus simple de la forme des choses, il en avait pénétré la ligne et surtout la couleur. Mais peut-être est-ce le souvenir de son frère aîné qui, par sa force d’exemple, ne le laissa point se complaire dans le désir latent de reproduire les spectacles pittoresques de ces plaines où, dans des champs de lin et de navette, sous des cieux houleux et mouvants, des métairies mettent les taches joyeuses de leurs murs blancs et de leurs toits rouges, à l’ombre des tilleuls, des chênes, ou des peupliers. Ce frère aîné qui, lui aussi, avait naguère fréquenté un atelier roularien de sculpture industrielle, quittant son père et sa mère, était allé étudier la sculpture à l’Académie des Beaux-

Arts d’Anvers et promettait d’accomplir une belle carrière. Pierre avait même fait en 1877 Ie concours de Rome avec Julien Dillens ; dans l’épreuve préparatoire, ils s’étaient classés sixième, ex cequo, et il fallut, précédent unique, admettre cette fois-là sept concurrents à l’épreuve définitive.

Henri avait appris — et il en ressentait de l’orgueil — que Pierre s’était distingué au concours ouvert pour l’édification d’un monument à la mémoire de Jan Breydel et Pieter de Coninck, les deux héros essentiels de la West- Flandre et de qui les noms sont pour les enfants de là-bas synonymes de bravoure et, chez les grands, synonymes de patriotisme... Il venait de se classer troisième, derrière Paul de Vigne, dont le monument à la fois sobre et élégant se dresse au milieu de la Grande Place de Bruges. Maintenant il était à Paris. A Paris, c’était tellement loin que le grand frère ne reviendrait pas de sitôt. Et puis, pourquoi reviendrait-il parmi ceux qui ne s’étaient jamais intéressés à la carrière qu’il avait choisie ?... Henri rêvait de l’imiter ; lui aussi avait soif d’aller dans une école apprendre à modeler, à sculpter, car chez son patron il devait se contenter de préparer la terre, de nettoyer les outils, de regarder les ouvriers confectionner les sempiternels bons dieux et les inchangeables madones. Il se rendait compte de tout ce que cette besogne avait de mécanique et d’impersonnel.

Ah ! si le grand frère rentrait à Ardoye, ne fût-ce que pour un seul jour... Il réussirait bien à le convaincre de sa propre vocation, à le déterminer à le prendre avec lui en un endroit où il pourrait travailler librement. Et son espoir grandissait de lui dire à bref délai combien

Solitaire (bronze) (Concours Godecharle)

il rêvait de l’imiter et de devenir sculpteur à son tour. Mais Pierre ne revint plus : Il était mort là-bas et les ambitions du petit Henri s’évanouirent dès qu’il connût la fin inopinée du frère qu’il aimait et qui l’aimait.

C’était en i883, Boncquet avait quinze ans. Le lendemain de cet événement fatal, quand Henri cheminait vers la cité de Roulers, il lui semblait que la nature était aussi sombre que son cœur et qu’elle aussi était en deuil et pleurait quelqu’un. A la nuit, son labeur accompli, il ne s’étonna point sur la chaussée des ténèbres épaisses, car il avait l’illusion que le matin même il avait marché dans l’obscurité.

Ce fut la dernière fois qu’il parcourut ainsi cette route. Quand il rentre au logis, ses proches lui notifient qu’il ne retournera pas à Roulers : Il y gagne trop peu ; chez son frère puîné, le boulanger, il se rendra plus utile. Celui-ci d’ailleurs a besoin d’un aide... Au lieu donc d’apprendre à pétrir la glaise chez son aîné, il alla, l’âme désolée et soumise, apprendre à pétrir la farine chez un autre frère, qui ne le comprenait pas et ne le comprendrait jamais.

Mais une âme délicieuse devait compâtir à la sienne, lame d’une sœur exquise en laquelle il trouva l’affection d’un ange gardien... C’est auprès de cette sœur qu’il connut la joie des paroles réconfortantes et des encouragements ; plus tard il déclarait que c’était à elle qu’il devait tout, car sans son appui et sans son amitié, depuis longtemps il aurait vécu... Partout, sauf chez elle, il ne rencontrait qu’hostilité ; et les siens se montraient si inflexibles dans leur détermination de faire de lui un ouvrier ou un commerçant, qu’il n’osait plus la moindre

allusion à la carrière vers laquelle tout son instinct le poussait, et où son cher aîné, autrefois, l’avait précédé. Il ne songeait qu’à la sculpture et constamment, devant ses yeux, l’image décevante de Pierre venait lui sourire et comme l’induire en tentation d’indépendance. Alors, il manipulait sa pâte avec plus de nervosité ; et combien de fois, s’imaginant qu’il amolissait de l’argile humide, ses doigts n’esquissèrent-ils pas au fond de ce pétrin, qui, pareil à une selle, portait sur des pieds de bois, la masse encore très vague et éphémère de quelqu’une de ces vivantes figures qui prenaient corps déjà en son esprit et se matérialiseraient plus tard, en des jours plus propices !

Il souffrait, et il souffrait davantage en constatant que passaient, passaient ces semaines qu’il aurait avec tant d’ardeur juvénile voulu consacrer à un travail plus compatible avec ses intimes aspirations. Son existence allait-elle s’écouler, et finir, devant le four d’un boulanger; et son cœur ne se chaufferait-il point à d’autre flamme que celle des bûches de bois qu’il allumait chaque matin avec le geste automatique d’un homme qui mettrait le feu à son propre bûcher ? Il le craignait et se convaincait que l’essentiel pour le moment était de s’affranchir d’une tutelle trop rigoureuse en sa fraternité vénale, et de quitter un milieu où ses aspirations les plus tenaces finiraient par fléchir sous le coup des désillusions.

Une année entière il hésite. Mais un matin, plus morose, plus triste, plus taciturne que jamais, au lieu de gagner la boutique de son parent, il reprend ce chemin qu’il avait si souvent parcouru naguère, aux

jours lointains, semble-t-il, de ses claires songeries. Il pénètre dans la gare de Roulers et s’embarque pour Bruxelles. Il n’y reste pas longtemps, d’ailleurs ; pour vivre, il est contraint de pratiquer le seul métier qu’il a appris : Il entre dans une boulangerie. Vraiment, ce n’était pas la peine de changer de résidence et d’encourir les reproches de sa famille ! Il écrit à sa sœur Eugénie et se lamente. Et celle-ci tout de suite lui répond : « Reviens. Tu deviendras sculpteur. » Tu deviendras sculpteur ! Sa sœur le lui dit, il a toujours eu foi en sa parole, il la croit.

Et il retourne, l’esprit plus léger, vers sa West- Flandre, laissant derrière lui, avec un large soupir d’aise, cette grande ville bruyante et insidieuse, où son âme de petit provincial a été dépaysée pendant des mois, mais où cependant son caractère a reçu sa première trempe dans le bain de l’expérience. Eugénie est là, qui l’attend sur le quai. Elle s’est placée à Roulers, comme servante, chez des bourgeois. Ses gages serviront à payer quelque part la pension du gamin, que Charles Dupon reprendra chez lui et qui, le soir, étudiera à l’Académie locale...

Elle lui raconte cela tout simplement, sans songer à la profondeur de son sacrifice, sans songer à la grandeur d’un de ces actes dont presque seuls sont capables, en leur désintéressement total, en leur amour absolu, les êtres humbles qu’ont touchés les ailes de la générosité: Elle n’a accompli qu’un devoir ! Le farouche garçon, ne trouvant pas de mot pour remercier sa protectrice, se jette à son cou et l’embrasse, longuement, tendrement.

Le revoici donc chez Dupon, pétrissant, cette fois,

de la terre glaise et non plus de la pâte. La journée finie, à l’Ecole, il apprend à dessiner et modèle des copies d’après l’antique. Tout un temps, le matin et

Cr0qUiSrZ£,,Sr°UPe: ceux-ci, pour attester le talent

en train de conquérir la notoriété dans la capitale, montraient certains morceaux originaux exécutés jadis par lui et qu’une vénérable couche de poussière recouvrait sur les consoles où leurs moulages étaient abandonnés.

Les progrès de Boncquet, plongé dans une ambiance morale favorable et que ne harcelaient plus les préoccupations matérielles, étaient rapides. Excellent élève, il emportait, les unes après les autres, toutes les distinctions de ses cours successifs. A la distribution des prix, une fois on lui donna, en récompense, un traité de mythologie grecque. Mais pour ne pas effaroucher les purs regards du jeune étudiant auquel il était destiné, le brave peintre Callebert, qui dirigeait alors l’Académie, avait jugé bon de cacher la nudité aussi gracieuse et traditionnelle qu’innocente des personnages représentés sur les planches du volume ! Tout cet Olympe gravé était

l’après-midi, il va perfectionner sa technique chez Carbon, un ancien second grand prix de Rome, qui avait un atelier plus apprécié que celui de Dupon. Le passage en cet atelier de Jules Lagae, qui y avait été apprenti et praticien trois ou quatre années auparavant, restait vivace dans la mémoire des artisans ;

prometteur de l’ancien camarade

Tourmknt d’amour (bronze)

peuplé de dieux et de déesses dont les corps disparaissaient tout à fait sous d’amples chlamydes et de discrets péplums ajoutés après coup, à l’encre de Chine et au lavis...

Ce brave Callebert défunt réflétait dans cet acte la pudibonderie excessive de la petite ville où il enseignait les arts plastiques avec un manque d’éclectisme certes voulu par l’esprit local, mais qui devait singulièrement détourner l’observation des élèves du domaine le plus vivifiant et le plus néccessaire de la beauté : la nature vraie, le nu humain. Et on conçoit qu’il faille toute l’inquiétude indisciplinée des tempéraments supérieurs, pour faire fi de traditions aussi dangereuses, aussi fermées à l’analyse directe, pour affronter telle hypocrisie, tel puritanisme ambiants.

D’ailleurs, il est d’autres preuves de ce puritanisme esthétique, assez inattendu, en somme, chez des populations célèbres d’autre part par la liberté de leurs mœurs et le franc réalisme de leurs passions. On sait que le Kunst-Kring de Roulers organise tous les deux ou trois ans en cette ville une exposition de peinture et de sculpture ; le nu n’y est point interdit, seulement on le montre à part, dans l’atelier du président, où peuvent aller l’examiner à loisir ceux que ces sujets intéressent... Ainsi la vertu est respectée et les apparences sauves... Chose singulière, et qui n’est point faite pour détruire la peu enviable réputation des aborigènes, ces œuvres trouvent presque toujoursjdes amateurs. Ceci tout au moins démontre qu’on a encore du goût dans ce pays d’où nous viennent tant de nobles artistes en guerre avec les préjugés de leur concitoyens, puisque d’habitude ces morceaux comptent parmi les meilleurs.

Plus tard, Boncquet devait pâtir lui-même de cet exclusivisme cagot ; le plâtre de son exquise figurine : Jeunesse , chose pure, innocente et chaste, subit à un des salonnets du Cercle d’Art roularien le sort commun réservé à ces sortes de productions : La délicieuse fillette debout fut exposée dans le ténébreux coin des réprouvés... Mais quand elle revint chez le statuaire, Henri Boncquet constata qu’un individu lascif avait trouvé un odieux plaisir en retouchant, à sa manière, un des détails laissés indéfinis de cette candide figure d’enfant. Pour faire disparaître la trace de cette injure malsaine, le sculpteur, avant de confier son œuvre au fondeur, dut envelopper dans les plis légers d’une étoffe les reins de la charmante héroïne qu’avait souillée le coup de canif d’un admirateur graveleux.

Pendant quatre années Boncquet resta à Roulers, sous la protection attentive de cette sœur qui par amour pour lui, par ambition pour lui, s’était faite domestique, cette sœur dont les plus grandes joies étaient amenées par les jours où elle apprenait que son frère avait obtenu une récompense nouvelle. La brave fille, en ces gaies circonstances, était prévenue la première par celui qui n’avait que ce moyen-là de lui prouver sa reconnaissance. C’est durant cette époque que le caractère de Boncquet acheva de se préciser; le manque d’affection des siens avait de bonne heure mis dans son sein une indéfinissable amertume, et l’indifférence que presque tous ses consanguins lui avaient fait sentir naguère l’empêcha de chercher auprès d’étrangers des sentiments plus altruistes, plus humains que ceux de ses propres parents... A force de vivre avec lui-même, de vivre en

IO

lui-mème, il était devenu farouche; et ses prématurées désillusions, ses prématurées blessures morales avaient eu pour vertu de le rendre sinon sceptique tout au moins un peu malicieux. Il était depuis longtemps taciturne, ayant dû contracter l’habitude de celer à ses plus proches tous les désirs par eux incompris que contenait son cœur; ayant préféré se taire toujours plutôt que de susciter leurs reproches, leurs moqueries, voire leurs humiliants sarcasmes en trahissant par d’imprudentes paroles ses espérances les plus secrètes. Il était devenu méfiant et ne mettait sa foi et sa quiétude que dans son travail et dans la bonté inlassable de sa sœur.

De ce temps-là il avait déjà commencé à s’instruire ; plus il lisait, plus il avait une nette conscience que son manque de savoir rendait pour lui impénétrables et hermétiques beaucoup de choses étroitement liées à tout ce qui l’attirait, à tout ce qui se rattachait à son travail du jour et à ses études du soir. Il s’était mis à apprendre le français et se disait enchanté de ses progrès lorsque, — on était en 1888, — ayant été appelé à la conscription, il tira un mauvais numéro. Cet événement imprégna son être d’un espoir radieux. Ce mauvais numéro obtenu au sort valait davantage pour lui que tous les bons ensemble... Lui seul était susceptible de trancher le nœud d’un avenir que Boncquet n’osait considérer sans effroi, sans douleur. Et maintenant le problème se résolvait de luimême : Le ciel lui souriait, la destinée se montrait accueillante.

Incorporé au régiment des carabiniers, Henri Boncquet fut détaché à la Compagnie Universitaire, cette compagnie qui a été le salut de tant de garçons

sans fortune arrivés dans la suite à de si hautes situations dans les arts et dans les sciences, qu’elle seule justifierait chez nous la nécessité de l’armée permanente. . . Sans la compagnie universitaire, beaucoup de nos peintres, de nos sculpteurs, de nos architectes réputés n’auraient été que des artisans et des dessinateurs obscurs; beaucoup de nos avocats, de nos ingénieurs, de nos médecins notoires se seraient vus contraints d’interrompre leurs études et seraient aujourd’hui des ratés malgré eux. La compagnie universitaire, on peut l’écrire, est une des plus riches pépinières de citoyens d’élite, une pépinière où les plantes les plus humbles et les plus chétives sont celles qui d’habitude donnent les floraisons les plus claires et les plus abondantes.

Henri Boncquet entra à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles et, tout le jour, il put, dans la classe de Charles Van der Stappen, se consacrer à cet art préféré de la statuaire, avec lequel désormais se confondrait sa vie. A Roulers, au moment qu’il se préparait à les quitter, son directeur et ses professeurs lui avaient recommandé avec instance le séjour d’Anvers, sous l’illusoire prétexte que la capitale était une ville dépravée où leur élève pourrait se perdre. Mais la licence des mœurs y est-elle plus libre que dans la métropole ? Et puis, qu’importait à Boncquet la mentalité plus ou moins frivole des populations au milieu desquelles il allait habiter ? Quand on a comme lui l’ambition de ne point distraire une seule minute de son travail, toutes les délices de Capoue mêmes seraient sans danger et sans empire... Et Henri Boncquet n’avait point l’intention de s’amuser, il ne s’amuserait jamais, puisqu’il ne con-

Thor combattant le serpent

(Concours de Rome)

naîtrait jusju’à sa mort qu’un mobile unique : le travail.

Il le prouva bien. Le soir, éreinté, il remontait vers la ville haute et, par l’avenue Louise, regagnait son quartier, en cet ancien couvent de la Cambre dont l’église abbatiale montrait autrefois au-dessus de son maîtreautel une des plus prestigieuses peintures de Gaspard de Crayer; peinture dominant un tabernacle posé sur une table monumentale soutenue par les statues en marbre des quatre évangélistes, morceaux détruits par la Révolution et considérés jadis comme un des ensembles sculpturaux les plus remarquables que la Renaissance eût produits en Belgique. Car il travaillait avec d’autant plus de ténacité qu’il n’était jamais content de lui ; son outil lui obéissait insuffisamment, il rencontrait d’infinies difficultés lorsqu’il modelait des figures d’après nature. Lui, qui avait toujours l’ébauchoir à la main et n’aurait point quitté sa place durant la pose, il s’étonnait combien aisément ses camarades maniaient leur instrument et saisissaient cette forme qu’il avait personnellement tant de peine à reproduire. Un jour, attristé par la permanence des efforts que réclamait de sa part l’interprétation du modèle, il se mit à pleurer de rage en constatant la dextérité, le brio avec lesquels son ami Jacques Marin imprimait dans l’argile la vivante image qu’ils avaient l’un et l’autre sous les yeux. Cet admirable accès de colère et de dépit démontre que son impatience était grande d’atteindre à la perfection de la technique, et l’on sait que plus tard son métier s’accorderait superbement avec son émotion dans l’équilibre d’une noble plasticité.

Il était têtu, taciturne et farouche. Il se dépensait

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tellement en ses études, celles-ci l’absorbaient si totalement, que dans la rue, il continuait à s’en préoccuper et passait indifférent parmi la foule. Anywhere out of this world , aurait pu être sa devise, une fois qu’il ne se trouvait plus devant la selle où de sa gangue humide sortait la forme de son désir. A la nuit, quand il retournait au dépôt de la Cambre, il allait comme un homme exilé de lui-même ; le dos fléchi, le front baissé, les yeux sur le sol, il ne voyait rien que des choses intangibles et futures. Un soir, distrait à ce point, sur le trottoir de la rue de Ruysbroeck, il alla donner du bonnet dans l’abdomen d’un officier supérieur, qui, sous le choc de cette rencontre, faillit rouler dans le ruisseau. Interpellé, notre sculpteur répondit d’une voix douce qu’il était malade. Et de fait, la lueur d’un réverbère voisin le montrait aussi pâle d’étonnement que de fatigue. L’officier lui-même le vit si défait, qu’il ne put retenir un geste de pitié ; aussi, au lieu de le menacer d’une punition, lui ordonna-t-il d’aller consulter le lendemain le médecin de sa compagnie.

Il avait une trop nette conscience de sa pauvreté pour ne point mettre à profit les moindres minutes de ces deux années où, étant sous les drapeaux, le pain quotidien lui était assuré, en l’occurence le dur pain de munition, puisqu’il dut se contenter du maigre ordinaire du piou-piou... Ces deux années passèrent tellement vite, toutes remplies de son labeur et de ses espérances, qu’il devait oublier plus tard qu’il avait été au régiment;

il ne se souvenait pas qu’il avait été soldat, tant il avait subordonné à ses occupations et à ses préoccupations artistiques toutes les exigences de son service militaire ; et il s’étonnait, lorsqu’il voyait dans la suite un condisciple assister aux cours en tenue d’universitaire, qu’il eût, lui aussi, pendant une si longue suite de mois, porté ce même uniforme de drap gris à galons jaunes. Tout ce qu’il se rappelait, c’était cette période d’études heureuses et indépendantes, dépourvue de soucis matériels, et qui lui avait permis de ne songer qu’à son art, de le pratiquer avec ferveur, d’y consacrer toute la force de son être. Cela avait été comme un rêve, d’autant plus délicieux, d’autant plus regrettable, que maintenant le retour à l’existence difficile de l’artiste sans fortune rendait ce temps révolu plus décevant dans son impossible renouvellement. Le voilà libéré, rendu à la vie quotidienne et à ses terribles difficultés. Mais son ange gardien veillait : l’affectueuse Eugénie était sûre de la destinée de son cher Henri et l’aide quelle lui offrait, maintenant que derechef il était sans appui, sans ressources, émouvait son cœur à l’idée que la gloire prochaine de son frère la récompenserait si inefifablement de ses sacrifices. Elle aurait été un peu l’artisan de sa notoriété ; et ce serait là le suprême bonheur pour cette humble servante dont les gages allaient bientôt permettre à Boncquet de louer désormais un petit atelier, d’acheter de l’argile et de prendre des modèles, en attendant que la fortune voulût bien venir lui sourire un matin et mettre son ensoleillement dans ses yeux mélancoliques et dans son âme livrée aux inquiétudes de l’avenir.

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