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LES PREMIÈRES ŒUVRES

Ses études terminées, Henri Boncquet, apanage envié des élèves ayant conquis des récompenses brillantes , avait obtenu la jouissance d’un atelier à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Il y complétait son savoir tout en se libérant désormais des contraintes dont, malgré tout, sous la surveillance, voire la simple attention des maîtres les plus tolérants, l’écolier ne cesse de souffrir. Ce n’est, en somme, qu’après être sorti de la classe, après avoir passé par presque toutes, que le jeune peintre ou le jeune sculpteur est capable de se laisser aller à son véritable instinct ; c’est alors qu’il s’engage sur le chemin de la personnalité, si bien entendu la vocation lui a dispensé du talent. Boncquet en avait et il en mettait beaucoup déjà dans de petits ouvrages peu réfléchis mais pourtant caractéristiques qu’il exécutait pour des fondeurs et qu’on trouverait encore aisément aujourd’hui dans le commerce. Il gagnait ainsi quelque argent qui, joint aux modestes mais doublement bénies mensualités de sa sœur vénérée, lui permettait d’assurer sa subsistance, son logement et d’acheter des livres, car son esprit réclamait autant de nourriture que son corps.

Calvaire (ivoire et argent)

Donc, il lisait beaucoup ; ces lectures étaient ordonnées par le chanoine J. van Battel, professeur à l’Institut Saint-Louis de Bruxelles, actuellement président du Collège Juste Lipse à l’Université catholique de Louvain, un savant modeste et généreux qui s’était promis de garnir comme il le jugeait indispensable le cerveau de ce statuaire de vingt-trois ans en l’avenir duquel plus que tout autre il croyait. C’est lui qui enseigna à Boncquet la langue française et consacra beaucoup d’heures à lui en rendre familier l’élégant mécanisme. Il suffit d’avoir lu des lettres du statuaire et surtout ces remarquables rapports que, au cours de ses voyages, il adressa dans la suite à la classe des Beaux-Arts de l’Académie de Belgique en sa qualité de lauréat du concours de Rome, pour constater combien amplement il profita des leçons des ce mentor, resté jusqu’à la fin pour lui un ami et un guide extrêmement fidèle.

Vers cette époque le gouvernement chargea Constantin Meunier et Charles Vanderstappen d’élaborer un projet de décoration du Jardin Botanique de la capitale; grâce à l’intervention du second de ces maîtres, Boncquet obtint la commande d’une des nombreuses œuvres, de valeur fort inégale et d’un ensemble d’ailleurs fort discutable, qui ornent les allées, les terrasses et les pelouses de ce parc si magnifique en lui-même. Les auteurs du projet confièrent au jeune statuaire l’exécution d’un aigle ; celui-ci est, sans contredit, un des morceaux les plus réussis de cet adornement pittoresque, contestable dans sa totalité, mais qui devait permettre à plusieurs jeunes de manifester des qualités qui plus tard se préciseraient et leur vaudraient la réputation. Il en fut

ainsi pour Boncquet. Son Aigle est la première œuvre du jardin quand on y pénètre après avoir franchi le péristyle des grandes serres ; fait de bronze, il se dresse sur un socle de pierre bleue, à l’angle gauche du promontoire et de la rampe de terre, en contre-bas de la rue Royale.

La bête, toute frémissante, vient de se poser sur un pic rocheux ; en cet instant suprême, après avoir traversé l’espace, le vol révolu dans l’ascension véhémente, ses ailes une seconde restent ouvertes, comme si l’oiseau voulait, avant de s’arrêter pour de bon, s’assurer de la sécurité de son aire. A gauche, sous ses griffes tenaces, l’oiseau de proie maintient l’agnelet meurtri et pantelant qu’il vient de ravir au troupeau rassemblé, au bas de la montagne, par le berger que l’animal, on le devine, continue à défier de ses yeux plongés dans l’abîme.

Tout ce mouvement momentané évoque celui qui a précédé et annonce celui qui suivra ; on y guette la dernière phase d’une succession d’attitudes qui s’arrêtera à une action finale que tout indique et prédit. C’est là une mobilité de la forme que Léonard de Vinci a plus que tous les autres grands artistes approfondie et rendue. La victime expirante laisse pendre mollement sa tête dans le vide, au-dessus du précipice, et son corps toujours chaud mais flasque forme une antithèse intense, absolue avec le corps élastique de l’aigle. Le bec crochu s’entrouvre et montre la langue pointue tout avide de sang ; les hautes ailes, largement distendues de l’oiseau qui semble planer encore, écartent des pennes d’une substance lisse, légère et ferme à la fois ; la queue, comme inquiète, replie ses plumes, et le duvet du cou,

ravagé par la course intrépide dans l’espace, est désordonné par le vent qui tantôt jouait dans sa toison ouatée.

Sous tout ce pennage abondant et divers, on devine le ressort de l’oiseau, ses muscles puissants, durs et impitoyables, son squelette charpenté ; en son réalisme magnifique et d’une expression hautement décorative, cet animal d’airain est pareil à un symbole de cruauté sanguinaire. De son vol terrible et inachevé il emplit un coin du jardin, et sa masse active et mobile se profile majestueusement, royalement sur le fond des verdures proches. La première œuvre de Boncquet est un chefd’œuvre. Dans cet oiseau, où la technique habile du praticien accompli s’allie à l’expression, il a mis l’intensité physique et la signification décorative qui distingueraient toutes ses œuvres prochaines.

En 1894, stimulé par le succès que lui avait valu ce travail de début, Boncquet entreprend de participer la même saison à deux épreuves importantes : le concours de Rome et le concours pour la bourse Godecharle ; dans ce premier tournoi, le second prix lui échut en partage avec Victor Rousseau, appelé lui aussi à une déstinée brillante mais plus rapide que celle de son rival. En vue du deuxième tournoi il modèle son Solitaire, un vieillard débout, la main gauche ramenée sur la poitrine, le bras droit ballant, vêtu de hardes trouées et qui, la tète fléchie, va vers son destin misérable. Les Bourgeois de Calais d’Auguste Rodin, dont des fragments furent exposés vers cette époque à Bruxelles, avaient fortement impressionné le sculpteur par 'leur pathétisme ; et l’influence troublante du génial artiste français est manifeste en cette figure affaissée, certes lamentable dans son humble

résignation mais d’une plasticité impersonnelle. Si, plutôt que de se laisser inspirer par l’exemple de l’auteur de la Belle Hauhnière , Boncquet avait imprégné son esprit de toute sa douleur à lui, de ses tristesses récentes et des misères morales et physiques endurées, là-bas, dans la Flandre maternelle, il aurait inscrit dans son personnage une pitié plus grande, une soumission plus fatale, il lui aurait prêté par conséquent un langage plus original.

Il n’en reste pas moins que cette statue constituait

un effort digne de la plus attentive considération. Portaels, le bon maître qui fit cette merveille de notre Musée Moderne : Une loge au théâtre de Pesth , et dont on n’a pas proclamé suffisamment la noble charité, car il avait peut-être plus de philanthropie que de talent — et nul ne songerait à contester qu’il en eut une large part — aimait beaucoup cette statue. Le rêveur Boncquet l’avait exécutée en grandeur naturelle, sans être arrêté un seul instant par l’idée qu’il n’avait pas de quoi en payer le moulage...

Mais Portaels, alors directeur de cette Académie de Bruxelles où de son atelier sortit tout un groupe de peintres devant illustrer notre école contemporaine, Portaels qui distribuait à ses disciples pauvres plus d’argent que ne lui en rapportaient ses fonctions officielles, délia une fois de plus en faveur du sculpteur

Croquis pour un groupe.

Illusion (bronze)

indigent les cordons de sa bourse. Boncquet, reconnaissant, pour diminuer autant que possible les frais, moula lui-même son Solitaire , afin de ne point recourir aux services d’un professionnel exigeant. L’œuvre, admise au Salon de Bruxelles de 1894, afin de participer au concours pour l’obtention d’une bourse de la fondation Godecharle, ne fut point couronnée. Cela n’empêcha point Portaels de prédire prophétiquement à Boncquet qu’il prendrait d’éclatantes revanches, paroles qui mirent quelque baume sur les blessures occasionnées au statuaire très désillusionné par cette déconvenue.

Vers ce temps-là il avait loué un atelier au faubourg d’Ixelles, à l’écart de l’Avenue Nouvelle, bordée alors surtout de terrains vagues. Son atelier, simple bicoque en bois, se dressait au fond d’un de ces terrains. Le vent poussait la pluie à travers les fissures des planches disjointes; on y gelait l’hiver, l’été on y suffoquait. Mais Boncquet y peinait en dépit de l’inclémence des saisons ; et en travaillant il parvenait à détourner momentanément sa pensée de la perspective désolante d’un avenir ténébreux. Il était livré désormais à ses propres ressources : Sa sœur Eugénie venait d’épouser un chef-garde du chemin de fer de la Flandre occidentale, et les charges du ménage ne lui permettraient plus de donner à son cadet des preuves positives régulières de sa tendre sollicitude. Admis comme on sait en cette même année 1894 à l’épreuve définitive pour le concours de Rome, il avait, avons nous dit, échoué, battu par Victor de Haen; néanmoins, cet autre insuccès, tout en l’aigrissant davantage, mit soudain dans son cœur la nécessité ardente et désespérée de démentir pour lui-même tout ce

que ce double événement regrettable pouvait entretenir de pessimisme en son propre sein.

Il vit ainsi plus de deux années, cloîtré, ne voyant personne, n’abandonnant ses chères études que pour exécuter à la hâte, sans goût, des morceaux pour fondeurs dont le bénéfice le nourrira, et à la réalisation desquels il marchande ses heures, comme un avare marchande son or à un malfaiteur qui veut le dépouiller... Quand il a touché quelques écus, il fait venir des modèles, et au bout du mois il se retrouve plus pauvre qu’il ne l’a jamais été. Mais à mesure que grandit son dénûment, sa fierté, son orgueil grandissent aussi. Car de la glaise grossière et soumise une forme a surgi qui, chaque matin, le ravit davantage. C’est comme son désir qui se matérialise pour lui rendre confiance et le réconcilier avec ses ambitions hier déçues, aujourd’hui plus radieuses qu’en ses instants de plus claire illusion.

Pourtant son Tourment cTamour s’achève. Cette fois il a pénétré son œuvre de toute son âme ; il a écouté ses émotions à lui et a laissé parler ses intimes inquiétudes. Et cet homme submergé dans un inconnu de passion qui le bouleverse, cet homme qui s’abîme dans une étreinte où son cœur se confond avec le cœur de l’amante et verse en elle toute son ivresse, c’est Boncquet lui-même tourmenté par l’espérance, c’est Boncquet qui, au milieu de ses angoisses et des incertitudes, se laisse aller au charme consolant et exclusif d’une destinée qu’il sait favorable, qu’il a conquise en se vouant tout entier à elle, en ne vivant que pour elle, que grâce à elle... Et ainsi cette œuvre capitale, où le sentiment et la sensualité s’associent splendidement, est comme le

reflet de l’état dame de son créateur au moment où il la réalisa.

Deux figures nues constituent ce groupe à la fois chaste et passionné ; lui, est assis, le buste porté en avant dans le geste qu’il fait pour mettre sa bouche sur celle de l’adorée qui, étendue à ses pieds, abandonnée contre son sein, les épaules sur ses genoux, entoure de ses bras le dos de l’ami. On dirait que lentement elle s’est glissée vers l’élu, plutôt que de se précipiter sur sa poitrine. Le sang coule sous ces membres généreux, les chairs sont fermes et nerveuses chez l'homme et souples et amples chez la femme. Mais ce n’est point seulement le frisson charnel qui secoue ces deux corps, ce frisson charnel dont frémissent exclusivement les héros de Jef Lambeaux, que Boncquet admirait beaucoup alors, sans en rien vouloir l’imiter. Si ces deux corps se confondent et tremblent du désir sensuel de la possession amoureuse, il y a dans les deux poitrines un cœur qui bat et derrière les deux fronts rapprochés deux esprits qui s’associent et ennoblissent les spasmes.

On découvre dans ce groupe de deux êtres « se tenant l’un près de l’autre dans une étreinte de voluptueuse souplesse », ainsi que devait écrire, en 1904, le critique Dalligny dans le Journal des Arts , à l’occasion du Salon de Paris où l’œuvre parut cette année-là, une beauté morale qui embellit la forme authentique comme la lumière favorable éclaire en les magnifiant les choses trop positives. Et si l'allure générale de cette œuvre respire l’emportement, il y a, quand on l’examine de près, notamment dans le geste que fait l’amant de son bras droit pour enserrer la tête de l’amante et la ramener

près de sa poitrine, une tendresse délicate, nous dirions volontiers une précaution presque déférente et protectrice qui devient de la grâce. La ligne aussi, la silhouette aide à accuser cette impression : le corps allongé et alangui de la femme développe son contour comme un rythme grave et souple ; le dos de l’homme s’incurve lui aussi et l’ascension plastique de ces deux courbes harmonieuses se résout dans la rencontre des deux visages, dont la conjonction semble produire un long et troublant bruit de baiser mêlé à un fiévreux battement de cœur. . .

Avec quel souci de la vérité subjective Boncquet modela ce groupe suggestif ! Il le caressa, en reprit cent fois les parties diverses, se fatigua à presser fervemment cette glaise où sa propre vie parut vouloir s’emprisonner, puisqu’elle s’anima, s’exaspéra davantage à mesure qu’il s’affaiblissait, sous les premières atteintes de ce mal terrible et incurable qui devait l’emporter à quarante ans. Lui qui, autrefois, avaitsi longtemps pétri le pain des corps, il pétrissait sa molle argile comme si elle devait être le pain de son âme... Sa mentalité d’alors est résumée dans cet axiome d’un de ses auteurs préférés et qu’il avait transcrit sur une page du journal qui nous a conservé, en termes précis, le souvenir des événements essentiels de son existence inquiète et laborieuse : « Pour exécuter les grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir. » Et il complétait sa pensée par ces mots d’un écrivain non moins cher à sa mémoire : « On n’est pas né pour la gloire, lorsqu’on ne connaît pas le prix du temps. » Ah, il le connaissait, lui, le prix du temps, ce temps dont chaque seconde

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Indolence (marbre)

trop hâtive le rapprochait du jour où il serait plongé dans une misère qui mettrait un obstacle infranchissable entre son travail et lui.

Le premier groupe de Boncquet est maintenant une œuvre célèbre. Il est peu d’ouvrages de la statuaire contemporaine à propos de laquelle la critique se soit prononcée avec un enthousiasme si unanime. Ce concert d’éloges atteint son summum en 1904, année où le plâtre figura successivement aux salons d’Anvers et de Paris (Société Nationale). La Métropole , très justement, remarquait : « D’une réelle puissance et d’un modelé énergique et passionné le groupe de M . Boncquet : Tourment et’ amour , qui nous révèle un artiste d’une grande science et d’une volonté rare. » Pellier, dans La Petite République , écrivait à son tour quelques semaines plus tard que « il y a dans cette étreinte une difficulté d’exécution vaincue et une étonnante passion. » En un article de la Libre Parole , Gaston Méry, soulignant lui aussi le caractère passionné de l’œuvre, ajoutait : « M. Boncquet, lui, n’élude pas la difficulté. Il la prend à bras-le-corps, et il la dompte. Son œuvre révèle une conscience. S’il n'a pas atteint tout à fait le but où il visait, il a du moins accompli un effort d’art devant lequel on s’incline, intéressé. » Vers le même temps, à la Revue de l’Art , Léonce Bénédite louait ce groupe, énergiquement « enlacé dans une étreinte amoureuse, non sans puissance et sans grandeur mélancolique. »

Boncquet avait pu apprécier jadis la salutaire philanthropie de Portaels : il allait goûter bientôt les bienfaits de la générosité discrète d’un sculpteur de qui la sollicitude pratique envers les jeunes égale le talent

précieux. On avait conté à cet aîné l’histoire poignante de ce confrère tenace et obscur qui se hahannait du matin au soir et mourait presque de fain. Il s’empressa d’aller voir au début de l’année 1897, en sa cambuse faubourienne, Boncquet, dont il n’avait jamais entendu parler auparavant, dans l’intention arrêtée de lui venir en aide. Alors se passa entre ces deux hommes qui

devaient s’affectionner à ja-

>. mais une scène touchante. Le

f A nouveau-venu expliqua im-

médiatement le but de sa visite. Celle-ci parut au locataire si inattendue, si providentielle, qu’il se mit soudain à pleurer d’une joie nerveuse.

Dans un flot de paroles impossibles à contenir, il ouvrait toute sa pensée à cet inconnu, et lui dit ce qu’il n’avait jamais confié à personne. Tou- Croquis pour un troupe. tefois, le plaisir intense de se

découvrir un sauveur ne lui enleva pas une seule seconde sa farouche fierté ; dans le flux de son débit reconnaissant, il déclara à celui vers lequel allait déjà toute sa gratitude : « Le premier argent que je gagnerai me servira à vous rembourser. Si je contracte une dette envers vous, j’en suis profondément heureux ; car l’essentiel est que je puisse mouler mon œuvre... »

Et il montrait son Tourment d'amour achevé sur sa selle et ruisselant de l’humidité de la chemise qui la

nuit avait entrenu la mollesse de la matière brune. « Pardon, fit son interlocuteur, l’argent que je vous offre, je vous le donne, il vous appartiendra. Pourtant, si un jour vous faites fortune, ce que je souhaite de tout cœur, et que vous y teniez, vous me le rendrez. Mais en attendant, acceptez-le comme la preuve du désir profond que j’ai de vous voir continuer vos travaux... »

Une expression si affectueuse passait dans ces mots, que Boncquet se mit à verser des larmes plus abondantes. L’autre sourit, et tendit la main à celui qui désormais l’appellerait constamment son protecteur, tant il acquit la conviction que sans sa venue, il aurait dû abandonner sa carrière. Le visiteur demande alors de pouvoir examiner à loisir les ouvrages de Boncquet, qui s’empresse de montrer son groupe et toutes ses études préparatoires. Touché par tant de conscience artistique, par la ténacité que proclamaient tous ces morceaux, totalement convaincu qu’il est chez un homme ayant l’étoffe d’un maître, le visiteur se promet sur le champ de faciliter l’éclosion de ce talent déjà entier dans l’œuvre achevée, toute neuve, qui frissonne là, devant lui ; et il ne s’en va point sans s’être assuré la possesion d’un de ces tout premiers essais qui lui permettra dans la suite de se rappeler, pour sa rejouissance personnelle, qu’il a eu la fierté de découvrir un jour un grand sculpteur et de servir sa gloire : Il lui achète l’esquisse de son Tourment d’amour qui, coulée en bronze, est une des perles de la collection de ce mécène-artiste.

Voici Boncquet hors d’ennui ; son esprit s’est rasséréné une fois de plus et pour de bon, sans doute ; une

existence plus facile raffermit insensiblement sa santé chancelante. Et cette même année 1897, il envoie son Tourment d’amour au Salon triennal de Bruxelles ; son succès est vif, le groupe est discuté, la critique s’en occupe, et Boncquet, dans une de ses lettres, constate avec un optimisme qui ne se vérifierait pas : « Il paraît que mon travail a bien étonné ces grands officiels, dont quelques-uns ont osé me féliciter. Enfin ça prouve que j’ai fait un effort, et avec un peu de chance l’œuvre pourrait être acquise pour être exécutée en marbre, ce qui serait le grand désir de M. Lambeaux et est certainement mon rêve. » Hélas, ce « peu de chance » ne lui vint pas, bien que la direction des Beaux-Arts, sollicitée par un camarade attentif, — puisque Boncquet n’a jamais quémandé la moindre intervention officielle, son orgueil irréductible ayant toujours répugné aux démarches et à l’entregent qui sont le tremplin de tant de réputations fallacieuses mais, par bonheur, éphémères, — accordât au jeune statuaire un encouragement de mille francs.

Talonné, poussé par son dévoué confrère, car il hésitait à renouveler la double épreuve qui lui avait été si funeste trois années auparavant, il se détermine à participer une deuxième fois au concours de Rome :

— Il faut que vous le fassiez, lui avait conseillé son protecteur; si vous vous y mettez avec votre courage habituel, vous décrocherez la palme !...

Elle lui revint, en effet, au début de ce même automne, alors que son condisciple Jacques Marin, dont il enviait tant autrefois, à l’Académie, le métier facile, obtenait la première mention honorable. Le sujet

Obsession (bronze)

imposé par le jury était celui-ci : Thor combattant le serpent. C’est peut-être un des groupes les moins académiques qu’aient produits, depuis qu’elles existent, ces luttes officielles dont les règlements organiques attendent depuis un demi-siècle qu’on les revise et les transforme. Cela ne veut point signifier que cette composition se distinguât par une originalité bien transcendante. Non, et nous croyons même que ce qui aura inspiré le choix des jurés, c’est surtout la satisfaction qu’ils eurent d’y découvrir des traits classiques, oh ! des traits classiques nullement étroits et doctrinaires, mais classiques tout de même... Il y a là-dedans l’influence mêlée de deux maîtres de la Renaissance, de Michel-Ange, ou plutôt de deux Michel-Ange, attendu que Pierre Puget est un autre Buonarotti, de race française.

Il est très probable qu’à cette époque Boncquet n’avait point lu les Eddas et qu’il ne songea tout d’abord qu’à traiter son sujet en tirant le plus heureux parti du groupement hétérogène offert à son imagination par le motif obligatoire. Il n’a point fait du fils d’Odin le plus fort des dieux et des hommes ; il ne lui a point mis en main sa massue Miôlner, qui est comme sa Nothungà lui; il ne l’a pas ganté de fer ; il ne lui a pas passé sur l’épaule le baudrier de vaillance qui doit encore augmenter de moitié sa force suprême...

Ce n’est pas Iormoungoudour sous les apparences du chat qu’il combat devant le roi Utgarda-Loke ; ce n’est pas non plus au milieu de l’océan, les pieds dans l’abîme, près de la barque chavirée du géant Hymer, qu’il est aux prises avec le monstre ; ce n’est pas davantage à l’heure de la fin du monde, quand le gigantesque

reptile passe entre le loup Fenris et le chien Garm, dans le rang des ennemis des Ases, qu’il se jette sur le monstre et qu'il le tue...

Non ! Faisant fi des accessoires démodés, des mises en scène ressassées, des présentations aussi froides que strictement mythologiques en leur réalisation trop conforme aux traditions littéraires, il a montré son héros tout nu dressé sur un coin de roc où le serpent a glissé qui s’est dressé devant lui. Le monstre l’a enveloppé de ses anneaux écailleux et emprisonne ses reins dans une étreinte impitoyable et désespérée. C’est le combat d’un homme contre une bête, de l’esprit agissant et réfléchi contre la force instinctive et brutale, et, bien que Boncquet ne se préoccupât probablement pas de ce fait, du bien contre le mal. Et n’est-il pas plus près du mythe Scandinave en cette composition uniquement humaine, que s’il s’était torturé le cerveau pour en faire jaillir une conception factice, laborieuse et moins plastique ?

Ce Thor de Boncquet est vraiment le dieu favorable aux hommes ; il est homme lui-même, puisque, en les défendant contre les attaques des géants et des mauvais génies, il assure aussi sa propre sécurité... L’austère et calme expression du visage du héros du nord dit la certitude de sa victoire ; et la vigueur de ses deux mains saisissant, derrière le dos, le serpent qui, la gueule ouverte, essaie en vain de le mordre, proclame que l’homme-dieu aura raison de la bête malfaisante, aussi facilement qu’il a raison, d’après l’antique fiction poétique, des tempêtes du ciel et de la terre...

Dans ce groupe puissant et d’une facture poussée, Boncquet a trop voulu montrer sa science; on sent

combien il est sûr de son anatomie et combien il connaît le jeu élastique des muscles. Il a exagéré leur effort collectif, et ce n’est pas en accusant le relief des tendons et des nerfs qu’on parvient à exprimer avec le plus de naturel le ressort de la machine humaine : Les vieux Ninivites l’ont bien prouvé. Boncquet a voulu amplifier la force de son dieu, et, en le rendant un peu théâtral, il a compromis son merveilleux symbole.

Malgré lui, Boncquet a eu la hantise d’un groupe fameux, dont l’ordonnance familière a pu aider à définir sa conception. Le mouvement de recul de son personnage, la flexion en arrière de son torse qui se courbe dans l’effort des bras ramenés vers le dos, il y a quelque chose de cela indiqué dans le Milon de Crotone de Pierre Puget, avec le ravinement de la poitrine et des épaules. L'attitude générale rappelle encore celle d’un des Captifs de Michel-Ange conservés au Louvre, celui qui a les poings liés sur l’échine. Le corps de ce dernier, il est vrai, se tord sous le faix de la douleur, mais la silhouette onduleuse de la figure de Thor, les lignes sinueuses du tronc et des membres, n’ont-elles point cette « forme serpentinale » que prônait l’immortel tailleur de marbre du Moïse ? Et la masse des longs cheveux flottants ajoute à l’analogie.

La victoire n’enivra point Boncquet, ne lui tourna pas la tête... Elle eut surtout pour vertu d’exaspérer son ambition de s’approcher le plus près possible du but de sa vie, c’est-à-dire de réaliser des œuvres pleines du reflet de ses constants désirs. Au moins, à présent il savait qu’à cela plus rien ne s’opposerait. Pendant quatre années il allait pouvoir travailler presque à sa

guise, car les envois réglementaires de Rome n’absorberaient guère qu’une partie de son temps. Il considérait d’ailleurs beaucoup plus le succès qu’il venait d’obtenir comme un moyen d’étudier plutôt qu’un acheminement sûr vers la notoriété, dont ces sortes de récompenses

constituent d’ordinaire le jalon initial. Et puis il allait parcourir l’Italie, rêve de tous les artistes jeunes et vieux et de qui beaucoup succombent sans avoir vu la Ville Eternelle; ce qui ne les empêche pas de mourir en odeur de sainteté. . . artistique, nous entendons auréolés par la gloire.

Fiévreusement, Boncquet se préparait au départ. Tout d’abord il tint à embrasser à Roulers sa sœur Eugénie; ensuite, ayant touché un matin le premier semestre de sa pension de lauréat, il courut sans délai chez celui dont l’aide avait été si efficace, le remercier de toutes ses bontés ; il lui fit des adieux émus et, avant de prendre congé, remit l’argent que son protecteur lui avait généreusement donné pendant ses mauvais jours. L’aîné protesta, remarquant que ces encouragements avaient été sa manière à lui de témoigner son admiration envers un statuaire de talent. . . L’autre se rebiffa, ne voulut rien entendre. On dut bien se résoudre à reprendre les billets que le sculpteur trop scrupuleux tendait. Mais le mécène alla les lui reporter le lendemain, à son atelier, en paiement d’une œuvre qu’il y

Croquis pour une figure décorative.

Le Destin (bronze)

choisit. C’était un Calvaire , qui figura plus tard à l’exposition du Cercle Pour l'Art, où, à son retour de la péninsule, Boncquet s’était fait admettre; œuvre de caractère plutôt décoratif, bien que l’on y reconnaisse les qualités diverses de son talent : Au pied de la croix, où le Christ est cloué, à gauche et à droite Marie et Madeleine sont agenouillées, en prière. Sous l’instrument du supplice est la sphère terrestre autour de laquelle un serpent enroule son corps ondulant. Cet ouvrage, formant haut-relief, Boncquet eut la satisfaction profonde de le voir transposé de façon merveilleuse : son propriétaire, en effet, le fit exécuter en argent massif, en marbre et en ivoire.

Pourtant, une petite ombre planait sur la sérénité de ses songeries ; il était joyeux de gagner l’Italie, mais à son impatience de regarder tous les chefs-d’œuvre dont abondent ses glorieuses cités, se mêlait la peur de les aimer trop et de ne plus rester lui-même en voulant trop y conformer sa propre vision. Il savait combien une admiration exclusive et étroite de tant de merveilles avait tué de natures douées mais insuffisamment résistantes au prestige dangereux des œuvres du passé. Et il se demandait si toute la force de son tempérament flamand suffirait à lui faire aimer les créations des maîtres de jadis sans le jeter sur la pente de l’imitation plus ou moins servile.

Il avait soif de s’instruire, mais il avait soif aussi de ne pas changer. Conscient du danger, il serait plus capable de l’éviter que d’autres, insuffisamment mis en garde contre ses enchantements. Ces inquiétudes sont exprimées par lui en plusieurs billets datés d’avant son

départ. Dans les papiers délaissés par l’artiste, nous avons trouvé le brouillon d’une lettre adressée à son ami le chanoine Van Battel et où l’état d’âme du signataire est tout à fait mis en lumière. C’est une confession et c’est aussi une ligne de conduite, dont d’ailleurs Boncquet durant tout son séjour à l’étranger ne se départirait pas.

« Ayant obtenu le prix de Rome, écrit-il en substance, je me trouve donc sur la grande route de l’Italie. Voyage autrefois si chéri par nos maîtres ; mais autant la route semble nous sourire, autant elle est pleine de périls... Je ferai un séjour de trois années là-bas, afin d’étudier les incomparables productions de l’antiquité et de la Renaissance, non pas comme un profane qui s’extasie devant une œuvre parce quelle répond à son sentiment : Il faut les examiner minutieusement, pour scruter l’esprit créateur et le talent de l’artiste. Il est bon aussi de comparer les différentes tendances aboutissant à un résultat si différent mais également superbe et noble, preuve que le Beau en art est inépuisable et point absolu. Quant à moi, j’ai la ferme conviction que ces études privilégiées ne m’éloigneront pas du chemin de l’idéal que je poursuis avec tant d’ardeur et comme unique objet de mes aspirations. Elles me serviront au contraire à transporter mon esprit vers des sphères plus vastes et plus élevées et m’encourageront à réaliser les conceptions sculpturales reflétant mon âme et à les animer, malgré tout, d’un souffle personnel, flamand et national. »

Plus loin il dit que l’admiration passive des chefsd’œuvre classiques engendre « une lassitude, un décou-

ragement desquels on ne se relève que très rarement » , et il se préoccupe de nouveau des « conceptions artistiques dont les tendances nationales et flamandes me resteront sacrées et incorruptibles...» La réflexion le déterminera « à caresser mes propres idoles et à donner libre essor aux fictions plastiques qui me séduisent... » Il remarque en passant que «l’art est l’âme d’une nation », et il spécifie plus nettement la manière dont il agira : « Je dois aussi m’initier au métier, analyser par quels moyens les maîtres d’autrefois ont pu réaliser leurs belles idées, leurs grandes conceptions, à la fois sublimes et simples... Beaucoup d’artistes qui considèrent l’art comme un métier lucratif, qui n’ont aucune vision personnelle, lorsqu’ils arrivent là-bas s’égarent, se découragent, et sentent que la culture de l’art n’est point leur vocation ; ils sont démoralisés et se jugent indignes de continuer à se prévaloir d’un titre trompeur. Bien que vivants, ils sont déjà morts... » Et Boncquet part, convaincu maintenant, après s’être tant gourmandé, qu'il ne fléchira pas et que son tempérament ne donnera aucune prise à des influences funestes.

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