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gorge décolettée prise dans une chemisette blanche, était la seule à sourire. A côté, le portrait peint de Pierre Boncquet, le sculpteur mort jeune aussi, avec sa barbe brune et son œil mélancolique, rendait comme présent à cette dispersion successoriale le mort, au-dessus de l’épaule du commissaire-priseur, entouré des parents, endimanchés... En une vaste grisaille de l’école florentine, un Christ mort est étendu, entre deux génies ailés qui l’ont veillé et vont le porter au ciel. Déjà le premier ange soulève la tête du Fils de l’homme, l’autre lui prend la main. Uninstant j’ai l’illusionque Jésus a les traits d’Henri Boncquet et que ce sont les messagers de la gloire qui le transportent vers le royaume des élus de la Renommée.
Mais les enchères se poursuivent. Voici les bottes vernies de l’artiste; voici ce frac que je lui voyais aux concerts du Cercle. Voici ses sabots où il mettait ses pieds nus ; voici sa culotte de toile, les gilets de flanelle, la longue blouse qu’il glissait par-dessus, son vieux chapeau de paille, et j’évoque le maître sous ces vêtements de travail, les seuls qui ne le contraignaient pas à modérer l’action de ses gestes, car ils avaient épousé tous les mouvements de ses membres. On les adjuge, on les enlève, on les jette de loin à des individus qui les saisissent, les empaquètent et les portent au-dehors, sur le trottoir.
Là haut, sur le bord d’un retrait, touchant le lanterneau de son livide front de plâtre, la tête de la gigantesque gorgone que Boncquet exécuta naguère pour le couronnement de la façade du pavillon belge à l’exposition américaine de Saint- Louis , dresse son
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masque affaré. Ses yeux profonds sont deux trous d’ombre d’où l’on pense qu’un regard fulgurant va surgir. Si Boncquet avait pu prévoir ce navrant épilogue de sa terrestre destinée, en modelant cette Méduse il aurait voulu lui dispenser une force maléfique. Mais si elle regarde cruellement les acteurs de cette scène dont elle est la spectatrice muette, elle n’a point le pouvoir de changer en pierre tous ceux qui méritent un châtiment...
Je suis parti, les yeux humides. Et j’ai mieux que jamais compris combien dut être lancinante la douleur de Rembrandt, Rembrandt déclaré en faillite et assistant à la vente de ses propres peintures, de ses ustensiles de ménage, de ses meubles, en cette chère demeure de la Breestraat d’où l’avaient chassé l’égoïsme, l’incompréhension de ces contemporains dont pas un ne se préoccupa, treize ans plus tard, de mentionner sa mort. Mais, plus heureux que l’illustre maître hollandais, Boncquet n’a point vu lui-même se disperser tout ce qui si longtemps avait servi de cadre à son labeur, tout ce qui portait l’empreinte plus ou moins vibrante de son rêve.