‹ Henri BoncquetChapitre 6 sur 15 · CONCA · texte numérisé non relu

CONCA

Je sais des sculpteurs de talent qui sont non seulement incapables de camper une figure, mais auxquels ils est impossible d’attacher une épaule ou degarder les proportions générales au crayonnage d’une grossière silhouette. Leur trait est puéril, hésitant et sa pauvreté contraste singulièrement avec l’ample fermeté de leur coup d’ébauchoir. On ignore d’ordinaire que Constantin Meunier fut un des rares statuaires qui « sentissent » tout d’abord leurs conceptions dans une ébauche graphique ; et la découverte, après sa mort, de petites annotations multiples annonçant toutes ses rondes-bosses, tous ses basreliefs subséquents, fut pour les siens une surprise touchante, car elle leur donna une certitude plus haute encore de la conscience énorme du chantre généreux des humbles.

Henri Boncquet était d’une honnêteté artistique pareille. De tous ses ouvrages, on retrouve l’ambryon, l’étincelle première sur les pages de ses nombreux Skizzenbücher ; on y voit le tâtonnement initial d’une idée qui prend insensiblement corps, se modifie, se complète, se concrète à travers de patientes et hardies préparations à la plume. Quand il croquait, il établissait entre l’objet de sa vision intérieure et sa main une correspondance intime et profonde, car son trait est d’une sûreté qui proclame combien cette main était obéissante à son désir.

Le coup de plume est ferme et franc, direct et précis. Sa méthode était comme un mélange des deux méthodes que Walter Crâne a proposé d’appeler : The oval method et the rectangular method. On sait que celle-là tend à emprisonner les principales masses de la forme

humaine ou animale que nous voulons représenter au moyen d’une série d’ovales, l’outil quand il évolue devant tenir compte des proportions corrélatives et

Croquis pour la figure : Illusion.

reprenant, une fois ces masses fixées, le contour et les détails essentiels de manière plus nette, plus exacte. Selon la deuxième méthode, on veut atteindre à un

résultat identique par l’emploi des masses plus ou moins rectangulaires.

Boncquet, lui, laissait courir sa plume, en courbes çà et là interrompues mais conduites avec la certitude de saisir la forme d’ensemble. Courbes qui, évitant les angles, étaient parfois simples et uniques, parfois reprises et corrigées, mais d’un agencement qui est si suggestif de la structure souple des corps vivants. Souvent un trait plus gras accuse le relief; des hachures, dans le sens des muscles, dans le sens du geste, mettent les parties à leurs plans et évoquent déjà la physionomie des maquettes qui, à brève échéance, succéderont à autant de croquis préparatoires. Car ces croquis nerveux et expressifs sont d’un homme qui, habitué à pétrir la glaise, saura, en la manipulant, contraindre ses doigts à faire surgir de l’argile l’image animée et embellie de ses chères conceptions. Les moindres dessins de Boncquet, les plus sommaires, sont tellement sculpturaux, appellent tellement la transposition positive, qu’on croit, à les regarder, qu’ils sont des croquis exécutés avec certitude d’après des statues ou des groupes existants. Et l’on se convainc, après cette analyse, qu’il avait le droit de faire sien l’esprit de cet axiome : « Il faut tendre à la perfection sans pouvoir y prétendre ».

Si Henri Boncquet était orgueilleux et farouche, bien que très doux au fond, il était toutefois cassant, presque brutal dans l’énoncé de ses opinions. Il était d’une sévérité inflexible pour ses confrères et poussait la franchise jusqu’à dire sans détours qu’il n’appréciait d’aucune façon leurs ouvrages. Il n’aimait point l’art aristocratique et subtilement gluckien de Victor Rous-

seau, et critiquait avec violence l’art trop froid, trop hiératique selon lui, de Julien Dillens. Mais tous les artistes ont de ces duretés excessives et de ces rigueurs injustes, conséquence fatale de l’exclusive croyance en leur propre sens de la beauté.

D’ailleurs, n’est-ce point Julien Dillens qui abhorrait ouvertement et sincèrement la vision de Constantin Meunier? Il reprochait au chantre des plébéiens des villes et des champs de ne point se préoccuper de la forme, et mettait quiconque au défi de définir la nature d’un fragment détaché de ses figures impressionnistes. Il opposait d’une voix éclatante à ce qu’il considérait comme d’impardonnables faiblesses plastiques, l’intégrale valeur des sculptures de l’antiquité classique : « Si vous découvrez le bout d’un doigt de quelque statue grecque mutilée, tout de suite vous vous en apercevrez. Mais si l’on trouve un jour le genou ou le coude d’un héros de Meunier, on essaiera en vain d’en définir la signification !... »

La partialité, tout à fait involontaire d’un artiste, mieux que ses préférences, témoigne de sa profonde conviction. Aimer trop tout ce que font les autres, c’est aimer un peu moins ce que l’on fait soi-même... Quoique Emile Michel ait démontré qu’il n’est pas impossible à un grand artiste d’être équitable envers ses confrères, l’éminent critique ne conteste pas qu’il est peu fréquent qu’il soit juste pour les autres. Car, « ce qui le fait grand, c’est une manière très personnelle de voir et de sentir, qui le rend nécessairement assez exclusif dans sa façon de regarder la nature et de comprendre son art(i)».

(x) Nouvelles Etudes sur l'Histoire de ï Art, p. 41.

(axrioicf) HOKHauq*! aJ

Or, Henri Boncquet sentait vivement, morbidement, puisque son état physique rendait sa souffrance inséparable de son émotion. Il lui était nécessaire, indispensable d’afficher sa franchise inflexible, au risque d’être parfois pour le moins cavalier; il traitait ses contemporains avec un dédain qui dit assez combien peu les hommes l’attiraient, combien il se sentait uniquement à l’aise dans sa tour d’ivoire. Pourquoi, sans cela, aurait-il pris soin, par exemple, de noter dans un de ses carnets de croquis, entre la description de deux œuvres d’art admirées dans une galerie publique, que le consul de Belgique qu’il venait de visiter réglementairement en une cité bavaroise, était « bête comme chou?... »

Ce sont là des boutades sans méchanceté, où il faut surtout voir le reflet d’une partaite candeur. En effet, il était candide, voire extrêmement naïf, et cela convenait à sa nature restée fruste, l’existence dans la capitale, les voyages n’ayant nullement émoussé les aspérités de son caractère ombrageux. Il ne se ralliait jamais aux programmes d’excursions à l’étranger ou en province que le Cercle Pour l' Art organisait chaque été au bénéfice de ses membres, mais ne manquait pas d’y prendre part... En cours de route, il s’amusait, aimait de participer aux farces auxquelles ce groupe d’artistes presque tous fameux ne refusaient pas de se livrer, attendu qu’en tout maître arrivé subsiste, dort le rapin d’autrefois que des circonstances joyeuses réveillent et reconduisent sur le vieux chemin des facéties en commun. Radieux, Boncquet rentrait à Bruxelles, confessait que l’excursion avait été superbe et mémorable, lui qui, avant de partir, déclarait sèchement, avec des gestes réprobateurs, que,

ainsi entendu, le voyage était digne de la banale mentalité d’une société de « vogel-pik !... »

Si les productions des arts plastiques, et particulièrement des arts plastiques modernes le satisfaisaient très

relativement, par contre il adorait la musique. Pour connaître son ivresse seulement il savait interrompre son travail, troquer, en plein labeur, sa blouse maculée d’argile contre son habit de cérémonie à revers de soie, un vêtement qui lui donnait l’illusion d’une tunique de

Nessus, quand il devait l’endosser en d’autres circonstances, plus solennelles... Sa jouissance supérieure naisnait aux auditions de la Trétralogie wagnérienne.

Les seules séances du Cercle Artistique et Littéraire auxquelles il assistât, étaient les concerts. Il se plaçait de préférence au fond de la salle, près d’une colonne, ou dans la petite galerie de l’étage, en un coin obscur. Méditatif, le front dans les mains, il écoutait, l’esprit tendu, le cœur aussi ouvert aux sensations que les oreilles grandement ouvertes à l’harmonie des sons ; le mariage des uns et des autres occasionnait un trouble dont à la fin il se trouvait bouleversé. Puis, il partait, évitait les serrements de mains, les coups de chapeaux, les bouts de causettes oiseuses et bruyantes dans les couloirs ou au vestiaire, se hâtait de se retrouver sur le trottoir, afin de prolonger en lui, grâce au silence propice de la nuit, les émotions qui continueraient à le bercer, tantôt, dans son rêve.

Nous revenions parfois ensemble de ces soirées, pour regagner le quartier où nous demeurions tous deux. Sur la banquette du tram où nous nous asseyions, il restait taciturne. Redescendu des hautes sphères de son enchantement musical, il se sentait redevenu homme et de nouveau il percevait en lui l’appel inflexible de la souffrance. Je le savais malade et affectueusement, discrètement, j’interrogeais cet homme qui, dans un instant, allait se retrouver seul entre les quatre murs tristes d’un logis désert, sans la clarté d’un sourire accueillant, alors qu’il eût dû connaître l’empressement d’êtres chers et aimés réunis au foyer en attendant l’heure de son retour...

Il répondait d’une voix qui s’éteignait à mesure que se succédaient nos rencontres, et il essayait de me persuader qu’il serait bientôt guéri et pourrait reprendre avec ardeur des ouvrages dans la réalisation desquels maintenant sa faiblesse devait mesurer l’effort de ses bras. Il avait besoin de donner à tous le change sur son état véritable et lui-même, longtemps, s’illusionna, par persuasion, sur son sort douleureux. Etre malade ! C’était pour lui une tare incompatible avec le destin d’un artiste ambitieux de séduire la beauté... Lui pour lequel la Nature, ou plutôt, ce qu’il aurait appelé en sa foi chrétienne : la Providence, avait été si avare de faveurs, si partiale, il professait un altruisme qui lui rendait insupportable l’idée d’une injustice. Quand il discutait avec ses camarades, c’étaient des querelles constantes. « Tu dois brider ta langue, >» conseillait quelqu’un ; mais il répondait : « Quand ma pensée est sur ma langue, il faut qu’elle sorte de ma bouche !... » Foncièrement artiste, par l’atavisme de sa race réfléchie et utilitaire, il sacrifiait pourtant au sens pratique des choses. Nullement âpre au gain, il entendait que l’ordre fût dans ses affaires, et il savait concilier ses intérêts personnels avec l’exemple d’une charité instinctive dont même en mourant il fournirait une preuve suprême. Au milieu du mois de mars 1908, se sentant plus malade que jamais et convaincu désormais que l’illusion de la santé devenait un leurre chaque matin plus tenaillant, il appela Philippe Wolfers et Edouard Vergote, et leur demanda sans détours d’être ses exécuteurs testamentairs. . . « Je vous ai mandés, explique-t-il,

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La Justice (bronze)

pour vous parler de mes affaires, car il se pourrait bien que je m’en aille. »

Comme les autres se récrient, sans prendre garde à leurs protestations, il prie qu’on fasse venir le docteur Lambotte, celui-là même auquel autrefois il avait confié sa sœur tant aimée. Le praticien accourt ausculter Boncquet, qui vient de recevoir la commande ministérielle de ce groupe de la Justice, dont il ne put exécuter que l’esquisse. Docile, il se laisse examiner ; ensuite il questionne, en fixant ses regards voilés dans les yeux du médecin : « Vous ne pourriez pas me mettre sur pied pour trois mois ? Le temps d’achever mon dernier travail . . . Après, vous ferez de moi ce que vous voudrez. . » Le savant, qui sourit pour dissimuler son pessimisme, répond : « Non, mais je vous ferai une petite opération qui vous mettra sur pied pour de bon... »

Le ton du chirurgien était convaincant. Boncquet se soumit à l’instant ; et il ajouta : « J’aime mieux mourir tout de suite que de continuer à souffrir comme je souffre depuis deux ans. » Quand le docteur Lambotte s’en fut allé : » Warten reproche-t-il à Vergote, en lui donnant le familier diminutif de son nom, tu as cherché mon bourreau. « L’ami voulut badiner, afin de le distraire de ses idées trop funèbres : Ce ne sera rien ; on va te

couper une boutonnière!... » Mais le sculpteur, hanté par l’idée de sa fin, atrocement torturé par les progrès de ce cancer qui lui brûlait l’estomac et l’empêchait de manger depuis plusieurs jours, répliquait par un sarcasme : « Je sais. On va me prendre mesure pour un nouveau paletot, et ce sera le dernier. Puisqu’il en est ainsi, maintenant parlons affaires... »

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Vergote, ne parvenant pas à le détourner de ses appréhensions, se vit contraint de consentir : « Eh bien ! parlons affaires. Puis, tu n’as pas tout à fait tort

de prendre des dispositions, car une opération, aussi anodine soit-elle, présente toujours quelque danger. » Longuement il consulte son féal.

A qui léguer ses modestes biens ? Il a des parents, oui, mais ils ne lui ont jamais causé une heure de véritable joie...

« Tu n’as qu’eux, remarque Edouard Vergote, qui l’écoute; tu dois leur pardonner. — J’agirai comme tu m’y engages, convient Boncquet ; quand on va mourir, il faut oublier... »

C’était le vendredi

Croquis pour la figure : Prudence. 3 avril. Il passa la Soirée

à écrire dans sa langue maternelle son testament, en double expédition, et le termina par cette ligne aussi touchante que naïve et dépourvue de sens : « J’ai vécu en Flamand, je vais mourir en Flamand. » Il remit, le surlendemain, à Philippe Wolfers, une des deux enveloppes cachetées contenant l’écrit par lequel il favorisait les siens.

Le mardi suivant, Philippe Wolfers et Edouard Vergote allèrent le voir à clinique du docteur Lambotte, où il venait d’entrer, les précédant de quelques minutes ; dans sa chambre, au moment où il arrivait, la pendule marquait la troisième heure de l’après-midi, qui était l’heure de son quarantième anniversaire... On l’opéra le jour d’après, car en tardant davantage, c’était condamner le malheureux, extrêmement affaibli, à mourir de faim. Le médecin trouva au pylore, adhérant à l’estomac, une énorme tumeur qui, enlevée un an plus tôt, eût pu prolonger la vie du statuaire. Maintenant, il lui restait une chance sur mille d’en réchapper. Mais le miracle ne se produisit point : Boncquet connut un martyre de deux jours : le vendredi soir, à 9 heures, il rendait le dernier soupir. Le dimanche, on le ramena en son logis de la rue de Hennin ; son cadavre lut déposé en cet atelier où il avait si longtemps peiné et où toutes les choses qu’il avait aimées et conçues se partagèrent son âme... Pendant quarante huit heures toutes ces choses continuèrent à lui sourire.

Les funérailles furent célébrées le mardi 14 avril ; nous étions une cinquantaine à conduire ses restes périssables à l’église de la Sainte-Croix ; après les absoutes pour le repos des mânes de ce juste, nous suivîmes sa bière au cimetière d’Ixelles. C’était une fraîche matinée de printemps; dans l’air, venant des lointains massifs forestiers et des parcs baignés par les étangs où des cygnes regardaient passer le convoi funèbre, un vent léger nous apportait les premiers parfums des aubépines très tôt écloses...

Je suis retourné une suprême fois au logis du maître

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disparu ; mais c’était à la fin de l’automne et dans l’espace il y avait des odeurs de cendres... On vendait le mobilier du mort, par ministère notarial. Quelques brocanteurs, des marchandes à la toilette, deux ou trois artistes étaient venus là, les uns, taciturnes et respectueux, pour acquérir un souvenir, les autres, bruyants et gouailleurs, dans l’espoir d’occasions pleins de bénéfices futures. Des lazzi s’échangeaient et des moqueries grossières, mais infinement déplaisantes à la mémoire d’amis fidèles, accueillaient la mise à prix des objets de toilette, des effets, des bibelots du sculpteur. C’était comme une profanation dans la bouche de ces gens dont le métier est de vivre des morts.

A droite, au fond de la salle, l’énorme moulage de la statue du chanoine De Blander paraissait avoir soutenu une lutte pour empêcher l’envahissement sacrilège de ce lieu où, si longtemps, il avait communié en pensée avec le locataire : Il avait le nez cassé, une joue fendue et sa main gauche, mutilée, se crispait impuissante sur la poitrine, tandis que son doulourex regard se fixait, réprobateur, sur la foule tapageuse. Au-dessus du lit de métal, à la paroi chaulée de chamois, un christ de bois accrochait ses membres décharnés à une croix d’acajou. Sa tète se penchait sur une plume de paon, glissée derrière les épaules, et qui lui faisait une dérisoire auréole.

Des toiles garnissaient les murs, toiles médiocres rapportées des villes d’Italie, mais qui en cet instant inoubliable changeaient de physionomie et contractaient une beauté farouche. Une jolie tète de jeune Romaine, peinte de face, à l’ombre de ses cheveux très noirs, la

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