Henri Bouilhet 1830-1910
Tous ceux qui, par leurs études et leurs goûts, ingénieurs, savants, artistes, ont été mêlés au mouvement de ces cinquante dernières années, ont connu Henri Bouilhet. Tous garderont la vision de sa figure expressive encadrée de longs cheveux rejetés en arrière, de ses yeux ardents illuminés par la foi quand il fallait convaincre et auxquels il savait donner la plus douce expression quand il suffisait de séduire.
Né en i83o, orphelin à l'âge de huit ans, boursier à Sainte-Barbe, bachelier ès lettres et ès sciences, en 1848, Henri Bouilhet entra la même année, sixième par voie de concours, comme boursier de la Ville de Paris, à TEcole Centrale, et en sortit second, en 1 85 i , avec le diplôme d'ingénieurchimiste.
Son maître, Jean-Baptiste Dumas, désirant le voir se consacrer uniquement à la science, le fit collaborer au Dictionnaire de Chimie industrielle
de Baresville et d'Aimé Girard, et l'engagea à faire des conférences. Il en fit avec succès à la Société d'Encouragement, à TObservatoire, aux Arts et Métiers, sur différents sujets, tels que : les origines de la galvanoplastie, ses progrès, les nouvelles pâtes de la Manufacture de Sèvres, la reproduction des objets d'art en métal et leur vulgarisation dans les Musées.
Quelques années plus tard, son oncle, Charles Christofle, qui lui avait servi de père, le fît entrer dans son usine comme chimiste chargé des travaux d'électrochimie.
Bientôt, il prend un brevet pour le remplissage des coquilles galvaniques par un métal dur, et découvre un procédé pratique pour la reproduction en une seule pièce des figures ronde-bosse.
C'est aussi à l'Usine Christofle qu'il est amené à s'intéresser aux travaux de celui qui, simple ouvrier menuisier, doit donner son nom à une machine qui révolutionnera l'électricité. En effet, c'est dans les ateliers de la rue de Bondy que Gramme, homme de génie, inventa et construisit sa première machine permettant de faire les dépôts métalliques en substituant la dynamo aux piles. Cette machine figure aujourd'hui au Conservatoire des Arts et Métiers, près de la statue de Gramme.
A cette époque, l'activité d'Henri Bouilhet trouve une autre voie qui met en valeur ses qualités
d'artiste en lui permettant de diriger et de juger les travaux de sculpture exécutés par Gilbert, Rouillard, Dieboldt, Briant, etc.
Ces artistes réunis ensemble collaborent à la création du surtout commandé par TEmpereur à Charles Christofle.
On se rappelle le succès obtenu en i855, à l'Exposition Universelle, par cette œuvre magistrale.
Les débris de ce surtout, retrouvés aux Tuileries, après l'incendie de 1870, figurent au Musée des Arts Décoratifs, à l'emplacement même où il ornait jadis les grandes réceptions de Napoléon III.
C'est aussi sous sa direction qu'est exécuté le surtout de la Ville qui figura à l'Exposition de 1867, ainsi que le fameux service impérial de 100 couverts en vermeil dont l'exécution avait demandé dix ans de travail à des sculpteurs, tels que Aimé Millet, Mathurin Moreau, Madroux, Capy, etc., et dont la ciselure était due aux Richard Désandré, Schropp, Artemann, Honoré, Fannière frères, etc.
En 1862, il est envoyé en Allemagne pour fonder, à Carlsruhe, l'Usine Christofle qui permet à cette importante maison de développer ses affaires de l'autre côté du Rhin.
En i863, les morts successives de MM. Charles Christofle et Ernest de Ribes, son gendre, laissent à Henri Bouilhet et à Paul Christofle toute la Direction de la Société. Ils se partagent la gérance :
celui-ci, bien qu'encore très jeune, apporte au service administratif sa sagesse et son esprit si droit qui Font fait apprécier de tous ceux qui Font connu, et Tautre continue à s'occuper de la création des modèles et de la fabrication. Ils poursuivent ensemble cette ère de prospérité qui ne s'est jamais démentie depuis lors.
En iS-jo, leur patriotisme leur fait transformer en quelques jours l'usine d'orfèvrerie en une manufacture d'armes : tous les ouvriers atteints ^ par la limite d'âge fabriquent des sabres et des baïonnettes. Les salons de vente sont transformés en ambulances.
En iSjS^ la France voulant faire oublier ses mauvais jours, tient à occuper une place prépondérante à TExposition de Vienne, et étonne l'Etranger par l'essor prodigieux donné à ses industries nationales. Pour la première fois, paraissent dans la Classe d'Orfèvrerie, les émaux de style oriental qui eurent tant de succès à cette époque.
Henri Bouilhet, avec la collaboration de Reiber, Rossigneux, Klagmann, de Courcy, Tare, Guignard, fait exécuter dans les ateliers de Christofle les pièces les plus remarquables et les plus importantes dans ce genre.
L'Exposition de iSjS fournit à l'Orfèvrerie Christofle l'occasion de montrer un travail d'une grande importance : le meuble de l'Immaculée-
Conception, destiné au Vatican, et auquel ont travaillé les sculpteurs Lafrance, Carrier-Belleuse, le peintre Lameire, Tarchitecte Rossigneux et les ouvriers émailleurs, ciseleurs, orfèvres, les plus célèbres.
En i883, à Amsterdam, Henri Bouilhet s'occupe de l'installation de la Section française, comme membre du Comité supérieur des Expositions. L'Orfèvrerie Christofle expose, au milieu de tant d'autres pièces, le testimonial offert à Dietz-Monnin par les exposants.
En i88g, Henri Bouilhet, sacrifiant ses idées de novateur, compose, avec le sculpteur Joindy, les modèles d'un service d'orfèvrerie Louis XV, en s'inspirant de l'œuvre de Germain. Mais le stand Christofîe se fait surtout remarquer par la collection toute spéciale des prix de concours commandés par le Ministère de l'Agriculture et exécutés par les sculpteurs Falguière, Barrias, Antonin Mercié, Roty, Coutan, Gautherin, etc.
Cette Exposition valut à la Société Christofle un Grand Prix.
En i8g5, les ouvriers des Usines Christofle célèbrent avec leurs chefs, sous la présidence d'André Lebon, Ministre du Commerce, le cinquantenaire de la fondation de la Maison, et reçoivent une plaquette commémorative gravée par O. Roty.
En I goo, à Paris, TOrfèvrerie Christofle semble exposer dans toutes les sections.
A r Esplanade des Invalides, on voit fabriquer des couverts sous les yeux du public.
A la Section d'Orfèvrerie, le stand Christofle témoigne qu'Henri Bouilhet, toujours jeune d'esprit, malgré son âge, a voulu appliquer l'art nouveau à l'orfèvrerie, mais avec pondération. Des hommes de talent : Joindy, Chéret, Paul Roussel, René Rozet, Roty, Mallet, Arnoux, Godin, l'aident dans cette œuvre.
A la Section rétrospective, on retrouve les principales pièces fabriquées depuis cinquante ans.
Au Champ-de-Mars, dans le Palais de l'Électricité, un autre atelier montre aux visiteurs les travaux de galvanoplastie et les dépôts électrochimiques sur tous les métaux.
Président du Jury de l'Orfèvrerie, Membre du Jury supérieur, Henri Bouilhet, par suite de la mort d'Armand Caillât et de Corroyer, est chargé du Rapport de la Classe 94 et du Rapport centennal. Charmé par le sujet qui lui était offert par ce dernier travail, mais ne pouvant développer dans un simple rapport d'Exposition tous les documents qu'il avait recueillis pendant sa longue vie de travail, Henri Bouilhet entreprend alors une œuvre plus importante et écrit en trois volumes, un ouvrage sur l'Orfèvrerie aux xvii% xvni" et xix'' siècles.
Nous ne pouvons passer sous silence la place importante qu'il occupa à l'Union Centrale des Arts Décoratifs, dont il fut, avec Guichard, un des premiers fondateurs.
Henri Bouilhet fut nommé, en 1873, premier vice-président de l'Union Centrale des Beaux- Arts appliqués à l'industrie, sous la présidence d'Edouard André, qui fit fusionner cette Société avec le Musée des Arts Décoratifs.
La Société devint alors l'Union Centrale des Arts- Décoratifs. A la mort d'Edouard André, on lui offrit la présidence, mais il la refusa, trouvant qu'un ancien Ministre des Beaux-Arts, Antonin Proust, pouvait, par sa situation politique, rendre de plus grands services.
Une loterie autorisée par le Gouvernement constitua le patrimoine du Musée. Georges Berger, devenu président en 1889, obtint des pouvoirs publics l'installation du iVIusée au Pavillon de Marsan.
De 1872 à 1892, sept expositions d'art moderne et rétrospectif furent organisées par Henri Bouilhet au Palais de l'Industrie, et mirent en relief, à côté de l'art ancien, tous les artistes et artisans qui n'avaient pas droit de cité au Salon des Beaux- Arts.
C'est à cette époque qu'il fut nommé Membre du Conseil Supérieur des Beaux-Arts.
En igo5^ Tinauguration du Musée au Pavillon de Marsan fut la réalisation de son rêve, car Paris possédait enfin ce Musée d'Art décoratif si longtemps attendu.
A la mort de Georges Berger, les membres du Conseil de TUnion Centrale lui firent accepter cette présidence qu'il avait tant de fois refusée et qu'il devait garder si peu de temps.
Le discours que M. Maciet, Président de la Commission du Musée, prononça lors de ses obsèques, montre quelle fut sa part de travail pendant quarante années, et à quel point son influence fut féconde.
Il mourut à quatre-vingts ans passés, à Villerville, le 21 septembre 1910, laissant à tous le souvenir d'un travailleur acharné, impatient toujours de produire et d'apprendre encore.