‹ Henri de Bernières: premier curé de QuébecChapitre 30 sur 45 · SA MORT · texte numérisé non relu

SA MORT

1/ Eglise de Québec, dans les dernières années de M. de Bernières.— I<a messe de la basse- ville. — La messe du Palais. — Les offices du chapitre, — Maladie et mort de M. de Bernières.

Le Chapitre se trouvait au complet en 1750 ; voici les noms des treize chanoines : le doyen Cabanac, MM. de la Villeangevin, de Tonnancour, Briand, Hazeur, Gaillard, Poulin, Hazeur dé l'Orme, Lacorne, Fornel, de Gannes- Falaise, Gosselin et Miniac. Les cinq derniers étaient en France, et Hazeur à Montréal.

Cabanac écrit à la cour le 4 novembre 1750 :

« Je n'ai trouvé à Québec que six chanoines, gens de bien et de travail, zélés, et qui ont véritablement du mérite. » Six chanoines, plus le doyen : juste le nombre fixé par la bulle de Clément XI, qui avait jugé que, le chapitre séparé du séminaire, on ne pouvait en faire vivre davantage !

Il y avait longtemps à cette époque que M.

de Bernières n'était plus. Hélas ! comme il

eût été affligé, s'il eût vécu, à la vue de cette pauvre église du Canada si bouleversée, si désorientée !

Ecoutons l'intendant Champigny nous dire lui-même ce qu'elle était de son temps, c'està-dire à l'époque où Mgr de Laval et M. de Bernières vivaient encore, à l'époque où l'union entre le séminaire et le chapitre n'avait pas été brisée, où la plupart des curés même restaient encore unis au séminaire, malgré les règlements, à ce contraires, obtenus de la cour :

« Les ecclésiastiques et les communautés vivent dans une régularité exemplaire. Leur vie est pauvre et mortifiée ; ils se privent même du nécessaire en beaucoup de choses.

« Il y a dans l'Eglise de Québec un ancien et un nouvel évêque. Le dernier a un attrait particulier pour faire des communautés nouvelles : il en a fait une d'Ursulines aux Trois- Rivières, il y a deux ans ; il en a commencé une de religieuses Hospitalières dans l'Hôpital Général, qui est à la porte de Québec . . .

«A l'égard de M. l'ancien Evêque, il vit saintement dans la retraite, ne se mêlant que de la conduite de son séminaire.

« Le service divin se fait dans l'église de Québec d'une manière accomplie par MM. les Evêques et leurs Ecclésiastiques.

« Le sémînaire est de la dépendance de celui des Missions-Etrangères. L'un des prêtres dessert la cure de la paroisse. On y entretient toujours quarante ou cinquante enfants, dont une partie paie pension, et les autres y sont par charité. Ils sont enseignés depuis les premières instructions jusqu'à la fin de la théologie dans les écoles des Jésuites, où ils sont envoyés deux fois par jour.

«Ce même séminaire a un établissement considérable au Cap Tourmente, sept lieues au-dessous de Québec, où l'on élève et instruit quantité de jeunes gens, fils d'habitants ; et le tout se conduit avec beaucoup d'ordre et d'avantage pour la colonie.

'< Il fournit des missionnaires pour une partie des nations sauvages établies à l'Acadie, et il en a envoyé l'année dernière et celle-ci pour commencer des missions chez les sauvages établis sur la rivière du Mississipi, à sept ou huit cents lieues de la colonie.

« On voit peu de jeunes gens du pays prendre les Ordres, à cause de la grande régularité qui est demandée dans ce séminaire, qui n'est pas conforme à leur naturel, lequel les fait incliner pour la vie libre et indépendante.

«Les Jésuites établis à Québec, où ils ont une fort belle église, sont d'un grand secours

pour le spirituel, et pour plusieurs missions de sauvages. Ceux qui y sont envoyés font beaucoup de progrès. Ils en ont, entre autres, une grande à l'Acadie, de sauvages Abénakis, une au Saut de la Chaudière, à deux lieues de Québec, de la même nation, une à trois lieues de la même ville, de Hurons, une à Saint- François, au-dessus des Trois-Rivières, de Socokias, une à Michillimakinac, d'Outaouais et de Hurons, une à la Rivière Saint-Joseph, de Miamis, et une au fort Saint-Louis, de sauvages Illinois.

« Les Récollets sont bien établis à Québec et y ont fait une belle église, avec un beau bâtiment pour se loger. Ils ont deux missions de sauvages de l'Acadie, et desservent quelques cures dans le pays, faute de prêtres.

« Les Ursulines et les Filles de la Congrégation, qui sont à Québec, y tiennent de petites écoles pour les filles externes et pour un assez grand nombre de pensionnaires qu'elles ont.

« La maison de l'Hôtel-Dieu qui y est établie est d'un grand secours pour les pauvres malades de l'un et de l'autre sexe, dont l'hôpital est presque toujours rempli.

« L'église de Villemarie est desservie par des prêtres du séminaire de Saint-Sulpice de Paris, qui en forme un dans cette ville; et ils des-

servent deux grandes missions de sauvages Iroquois dans l'île de Montréal. Il y a encore à Villemarie une maison de Jésuites, un couvent de Récollets, une communauté de Frères Hospitaliers qui servent les malades, et une communauté de Sœurs de la Congrégation qui tiennent de petites écoles pour les filles.

« Il y a plusieurs paroisses de la campagne qui ont des curés fixes, pleins de zèle ; mais il y a beaucoup de peuples qui manquent de ce secours, faute de prêtres dans le pays.

« Les habitants qui se sont attachés à la culture de la terre et qui ont tombé dans de bons endroits, vivent assez commodément, trouvant des avantages que ceux de France n'ont point, qui sont d'être presque tous placés sur le bord de la rivière, où ils ont quelque pêche; et leur maison étant au milieu du devant de leur terre, qui se trouve par conséquent derrière et aux deux côtés d'eux, comme ils n'ont point à s'éloigner pour la faire* valoir, et pour tirer leur bois, ils ont en cela de très grandes facilités pour faire leurs travaux.

« Les hommes sont fort vigoureux, mais sans aimer le travail de durée et qui attache. Les femmes aiment le faste, et sont excessivement paresseuses, aussi bien celles de la campagne que celles des villes.

■ Les gratifications que le Roi accorde tous les ans pour marier soixante jeunes filles, à raison de cinqante livres chacune, sont d'un très grand secours, parce qu'elles leur servent à commencer leur établissement ...»

Quoi que dise l'intendant du petit nombre de Canadiens qui se faisaient prêtres, Mgr de Saint- Vallier, à son retour de France en 1713, trouva dix-huit jeunes ecclésiastiques, nés dans le pays, que le séminaire avait préparés pour le sacerdoce, et que le prélat ordonna en effet les années suivantes : « tous, à l'exception d'un seul, dit un document, avaient été nourris et entretenus, de la meilleure partie, aux frais du séminaire : »

MM. de la Rue, Le Provost, Poulin, Voyer, Bizard, Auclair, Denoyer, Cloutier, Caillet, Dugast, Jorian, Arnault, Chasle, Mercier l'aîné, de la Voye, Lepage, Thaumur et Mercier.

L'intendant Champigny, dans la lettre que nous venons de citer, «ne parle pas de l'église de la basse ville, . qui fut bâtie par Mgr de Saint- Vallier, du temps de M. de Bernières, et dont le premier desservant fut un autre prêtre du séminaire, M. Glandelet. Mais il en est question dans une autre lettre, où il se plaint de l'heure des offices dans , cette église, le dimanche :

« Il y a dans la basse ville de Québec, dit-il t une église qui a été en partie construite aux dépens des habitants. Comme c'est le lieu du Canada le plus peuplé, et qu'ils ont eu dessein, lorsqu'ils en ont fait la dépense, d'y avoir au moins une messe à une heure commode pour ceux qui sont hors d'état de monter à la haute ville, surtout pendant l'hiver, qui est fort rude> ne pouvant en obtenir de M. l'Evêque, les fêtes et dimanches, après huit heures, ce qui la fait perdre à plusieurs assez souvent, ils vous supplient, monseigneur, de lui mander de faire dire cette messe après la grande de la paroisse . ... »

C'est la messe conventuelle du chapitre, à neuf heures, qui servait, les dimanches et fêtes,, d'office paroissial (i). Elle finissait ordinairement entre dix heures et dix heures et demie (2).

Outre cet office paroissial et la messe de la basse ville, il y avait aussi la messe du Palais,, dont parle encore M. de Champigny :

c Sa Majesté a eu la bonté d'ordonner trois cents livres pour la messe dans la maison du Palais où je demeure. Non seulement M* l'évêque nous en prive les grandes fêtes de

( 1 ) Lettre de Beauharnois et Hocquart au ministre, 4 ocU

(2) Lettre de Champigny au ministre, 20 nov. 1699.

l'année, celles de la Vierge et des Apôtres mais aussi une partie de Pété. Cependant, il y a beaucoup de nécessité de l'y faire dire tous, les jours, tant à cause du Conseil et de la Prévôté, que pour les prisonniers et les infirmes «du quartier, qui est bien peuplé, se rencontrant plus de difficultés à aller de là à la Paroisse pendant Phiver, que de la basse ville . . .»

On voit que rien ne change essentiellement â Québec : les mêmes difficultés que Pon rencontre encore de nos jours pour la desserte des églises, surtout pendant les vacances, existaient du temps de M. de Bernières ; et Pon faisait alors comme aujourd'hui l'impossible pour les -surmonter :

« M. Pévêque m'a fait espérer, dit l'intendant Champigny, qu'il aurait égard à ce que vous lui avez marqué sur la prière que je vous ai faite de l'engager à faire dire la messe tous les jours dans la chapelle du Palais, et les fêtes et dimanches dans Péglise de la basse ville après la grande de la paroisse ...»

Pour la basse ville, voici l'engagement que prit plus tard le Prélat :

« Le vicaire qui desservira la chapelle de la Tuasse ville sera tenu de dire la messe tous les jours à 8 heures du matin, et les fêtes et dimanches à 1 1 heures ; et il fera tous les

dimanches Peau bénite et le prône avec une petite instruction, et le catéchisme après-midi les fêtes et dimanches, de manière qu'il ne soit point détourné du service de la cathédrale (i). »

M. de Bernières vit l'âge d'or du chapitre, il en fut le doyen dans ses plus beaux jours ; mais on peut dire en toute vérité que nul plus que lui ne contribua par sa piété et son désintéressement à attirer sur ce vénérable corps le respect et l'estime dont il paraît avoir été entouré dans son origine. Nous avons vu en quels termes flatteurs Mgr de Laval parlait de son chapitre, et comme il était touché de la beauté ■et de la splendeur des offices de sa cathédrale. Mgr de Saint- Vallier écrivait de son côté :

« La même église sert de cathédrale et de paroisse : on y fait l'office avec une gravité et une pompe proportionnée à la solennité des jours (2). »

Voici quel était l'ordre des offices du chapitre, pour chaque jour, dans la cathédrale : A six heures, on récitait prime, tierce, sexte et none, puis à neuf heures avait lieu la messe conventuelle. A une heure on chantait vêpres et complies ; puis à cinq heures matines et laudes.

Les paroissiens de Québec, dont la plupart

(1) Statuts concernant l'organisation du chapitre de Québec, 11 sept. 1714.

(2) " Estât présent de l'Eglise... dans la Nouvelle-France."

avaient vu les grandes et splendides églises de France, retrouvaient dans l'humble cathédrale de leur ville naissante comme un écho des brillantes solennités et des offices qu'ils y avaient si souvent admirés.

Un jour ils ne virent plus à la tête des vénérables chanoines de la cathédrale le doyen qui venait si assiduement au chœur et les édifiait par sa piété. Ils apprirent qu'une très grave indisposition le retenait au séminaire.

Quelques jours de maladie seulement, et M.

de Bernières rendait sa belle âme à Dieu- C'était un samedi matin, le 4 décembre 1 700,. « un peu après minuit » (1).

Le pieux prêtre allait jouir immédiatement sans doute des fruits de la fondation qu'il avait faite quelques années auparavant :

« Le 31 oct. 1693, M. de Bernières avait donné quatre mille livres pour fonder cinquante messes basses : les messes doivent être dites en la chapelle ou autre lieu en dépendant, aux jours qu'on voudra, pour lui et pour tous les vivants et trépassés de ses parents ; lesquelles messes le séminaire fera tinter. Cette fondation devra être inscrite au martyrologe du dit séminaire (2). »

(1) Registre du chapitre.

(2) Histoire manuscrite du séminaire de Québec, p. 484.

Le même jour de la mort de M. de Bernières, les chanoines se réunirent, et choisirent M.

Glandelet pour lui succéder comme doyen du Chapitre. Etaient présents à l'assemblée MM.

de Maizerets, Glandelet, Buisson, Le Vallet et Pocquet. Le procès-verbal de l'élection constate que « les autres chanoines, qui sont dans les missions, » ne peuvent venir, « tant à raison de leur éloignemeht, que de la saison et de la conjoncture des maladies qui empêchent les chanoines occupés dans les missions de les abandonner. »

« M. Pocquet, prêtre du séminaire, qui restait seul en santé, écrit l'annaliste des Ursulines, avait assez à faire à porter les derniers sacrements aux mourants et à enterrer les morts. »

« Il y eut pendant cet hiver 1700, écrit la sœur Juchereau, de dangereux rhumes, qui firent mourir quantité de vieillards ... De ce nombre fut M. Henri de Bernières, qui était venu de France, tout jeune ecclésiastique, avec M. de Laval, qui l'ordonna prêtre en Canada, où il est toujours demeuré pour servir cette nouvelle Eglise, avec un grand zèle, et d'une manière très édifiante, faisant voir par ses vertus le fruit qu'avait produit en lui l'éducation qu % il avait reçue de son saint oncle, M. de Ber-

nières, trésorier de France, retiré à Caen. Il avait longtemps été curé de Québec, supérieur du séminaire et le nôtre, et nous avait toujours donné des marques de son amitié. C'était un homme pacifique, désintéressé, et qui ne cherchait que la gloire de Dieu. »

Ecrivant l'année suivante à M. Boudon, M.

Glandelet lui disait :

« Il nous est arrivé du changement depuis Tannée passée. Nous avons perdu M. de Bernières, doyen de notre cathédrale, neveu du Chrétien intérieur. Le chapitre m'a élu à sa place, et je voudrais bien qu'en me faisant succéder à sa dignité, il m'eût fait succéder à ses vertus, qui étaient remarquables, surtout son humilité, sa charité et sa grande et longue patience dans les incommodités continuelles qu'il avait, dont il ne parlait jamais, et qui ne l'ont point empêché d'être assidu à tous les exercices de la cathédrale et du séminaire.

Puis il ajoutait :

« Hélas ! la vie se passe, et je me vois toujours le même, si je ne suis pire que je n'étais. Je goûte toujours bien les bonnes choses, mais ce goût me paraît fort équivoque ; et l'on n'est pas sauvé pour avoir goûté et savouré les choses de la vertu, mais pour les avoir pratiquées. C'est où je me trouve court.

« Ma inère vit encore ; je la recommande à vos prières. »

Et M. Tremblay, écrivant du séminaire de Paris à Mgr de Laval :

« Nous apprîmes Pan passé, dit-il, par la voie d'Angleterre, la mortalité qui. s'était répandue dans le Canada à la fin de 1700, dans laquelle nous avons perdu M. de Bernières* C'est assurément une grande perte et je l'ai ressentie vivement. Dès que j'en fus sûr, je l'écrivis à la supérieure des Ursulines de Caen pour procurer à M. de Bernières des prières de sa famille, et nous ne manquâmes pas d'en faire dans le séminaire à Paris pour lui comme nous y sommes obligés. »

Un éminent homme d'état (1) disait un jour :

« La vie contiendrait peu de choses valant la peine de vivre, si elle ne nous en offrait quelques-unes valant la peine de mourir pour elles ; » et parmi ces choses il mettait la Patrie. Les de Bernières, les Maizerets, les Montmorency-Laval, les Saint- Vallier, tout attachés qu'ils étaient à leur pays natal, lui préférèrent cependant le Canada et en firent leur patrie d'adoption : ils lui vouèrent jusqu'à la mort tout ce qu'ils avaient de ressources, de talents, d'affection et d'énergie. Quelle immense recon-

(i) I«ord Dufferin, gouverneur du Canada de 1872 â 1878*

naissance l'église canadienne ne leur doit-elle pas!

Voici Pacte de sépulture de M. de Bernières : «Le cinquième jour du mois de décembre mil sept cent, a été inhumé dans la chapelle du séminaire de Québec Messire Henry de Bernières, âgé de soixante ans,

premier doyen de la cathédrale de Québec, par Messire Etienne Xe Vallet, chanoine delà dite cathédrale, en présence de Messires Pierre le Boullenger, Thierry Hazeur et de plusieurs autres. En foy de quoy je prêtre du dit séminaire faisant les fonctions curiales ay soussigné. Pocquet, Ptre (i). »

Il est étrange que l'acte mortuaire de celui qui avait toujours enregistré avec tant de soin celui des autres, ne soit pas complet, et que par une négligence inexplicable on ait laissé un blanc à la place de son âge. Nous savons par ailleurs que M. de Bernières était âgé d'environ soixante-cinq ans.

(i) Archives paroissiales de Notre-Dame de Québec.

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