‹ Henri de Bernières: premier curé de QuébecChapitre 4 sur 45 · PREAMBULE · texte numérisé non relu

PREAMBULE

Lettre de M. de Bernières-Louvigny à Mgr de Laval partant pour le Canada. — Portrait de Henri de Bernières. — L'abbé d'Acqueville.— La Société des Bons-Amis. — Bernières- Louvigny et Mgr de Laval.

Au moment de quitter Paris, au mois d'avril 1659, pour aller s'embarquer à La Rochelle sur le vaisseau qui devait le conduire à son vicariat apostolique de la Nouvelle-France, Mgr François de Montmorency-Laval reçut la lettre suivante, qui dut lui causer un sensible plaisir :

« Mon très cher et honoré frère, Jésus soit notre tout à jamais ! Ce mot est pour vous prier très humblement d'agréer que mon neveu vous accompagne ; je le tiendrai bienheureux de

(1) Voir dans l'Appendice, la "Liste des curés en titre «de Québec," jusqu'à nos jours.

faire ce voyage avec vous, vous lui servirez de père et de directeur. O que la Providence de Dieu est admirable ! Le petit clergé de Canada (i) sera composé de quatre personnes (2), pauvres, abjectes, méprisées du monde, mais pleines du désir d'être tout à fait à Dieu, puisqu'elles ne veulent uniquement que Dieu (3). * Le jeune homme qui présentait à Mgr de Laval cette lettre de Bernières-Louvigny, s'appelait Henri de Bernières,et appartenait à l'une des premières familles de la ville de Caen. Beau, bien fait, d'une constitution délicate, aux manières douces et engageantes, tout dans sa personne trahissait la noblesse de son origine et l'éducation distinguée qu'il avait reçue»

Mais ce qui frappait le plus en lui, c'était la retenue dans son maintien et ses discours :

c C'est un gentilhomme, écrivait Marie de l'Incarnation, qui ravit tout le monde par sa modestie (4).»

(1) L'auteur de la lettre voulait parler du clergé séculier ; il n'ignorait pas que les Jésuites étaient au Canada depuis plus d'un quart de siècle.

(2) Mgr de Laval, MM. Torcapel et Pèlerin, et le jeune de Bernières. A ces quatre personnes, se joignirent, à La Rochelle, M. de Lauson-Charny et le P. Jérôme Lalemant Puis, outre les Jésuites, il y avait déjà au Canada quatre Sulpiciens,. et deux ou trois autres prêtres séculiers.

(3) " Mémoire sur la vie de M. de Laval, premier évêque de Québec," par M. de Latour. A Cologne, chez Jean-Frédéric Motiens, 1761, p. 21.

(a) " Lettres de la mère Marie de l'Incarnation,'* édition Ricnaudeau, 1876, ti,p. 138.

Son père, Pierre de Bernières, baron d'Acqueville, était mort depuis plusieurs années ; mais sa mère, Madeleine Le Breton, vivait encore : l'abbé d'Acqueville — c'est ainsi qu'on nommait le jeune homme (i) — n'eut pas le courage de lui dire adieu. Il partit sans consulter sa famille (2), faisant généreusement le sacrifice de tout ce qu'il avait de plus cher au monde pour se consacrer aux missions du Canada.

Quoique simple tonsuré (3), l'abbé d'Acqueville avait déjà été gratifié d'un des principaux bénéfices ecclésiastiques de sa ville natale ; il avait été nommé curé de Saint- Pierre de Caen (4) : faveur qu'il devait sans doute non moins à ses mérites et à ses vertus qu'à sa naissance. Cédant aux désirs de son oncle et mettant en pratique les leçons de pauvreté qu'il en avait reçues, il avait renoncé à ce bénéfice ecclésiastique pour s'attacher à Mgr de Laval.

(1) De la même manière, on nommait Mgr de Laval, avant qu'il fût évêque, l'abbé de Montigny, parce qu'il était fils du seigneur de Montigny-sur-Avre.

(2) " Mémoires sur la vie de M. de Laval," p. 21.

(3) Il reçut les ordres mineurs dans l'église des Jésuites de Québec le 2 décembre 1659. " J ourna ^ des Jésuites, p. 268. " La sœur Juchereau dit qu'il vint " tout jeune ecclésiastique. " " Histoire de l'Hôtel- Dieu de Québec. A Montauban. chez . Jérôme Legier, 1751, p. 390. "

(4) " Notice sur M, Jean de Bernières- Louvigny, " par l'abbé Laurent, curé de Saint-Martin-de-Condi, dans la 44 Semaine Religieuse de Bayeux, " 1871, p. 487.

Il alla donc le rejoindre à Paris, rue Saint- Dominique, faubourg Saint-Michel, dans la maison des Bons-Amis (i), où les confrères du vénéré Prélat s'étaient réunis pur lui dire un dernier adieu.

Voici, d'après un vieux manuscrit, aux Archives nationales de Paris, quelques-uns de ceux qui devaient être présents à cette réunion :

M. de Meurs, de Bretagne ; M. Gonthier, de Dijon, plus tard grand vicaire du diocèse de Langres ; les deux frères Ango de Maizerets, natifs de Rouen ; M. Chevreuil, de Bretagne ; M. de Bourges, de Paris ; M. Boudon, grand archidiacre d'Evreux ; M. Gazil, du Poitou ; M. de Fermanel, de Rouen ; M. Bezard ; M. de la Motte- Lambert, conseiller de la cour des aydes à Rouen ; M. Poitevin, curé de Saint- Josse ; M. Sain, natif de Tours ; M. Bretteau, docteur de Sorbonne, curé à Rouen ; M.

Dudouyt ; M. Thiersault, aumônier de la reine ; M. de Chameçon ; M. de la Chapelle-Pajot.

Quant au lieu où se réunissaient les Bons- Amis, voici ce qu'on lit dans une vie manus-

(i) C'est à cette maison que, quelques mois auparavant, et peu de jours après sa consécration épiscopale, le prélat reçut une singulière visite, celle d'un huissier qui vint lui signifier un arrêt du Parlement de Paris lui défendant d'exercer ses fonctions de vicaire apostolique.

crite du pieux Boudon, le célèbre archidiacre d'Evreux (i) :

« Le lieu propre de leur assemblée n'inspirait que la piété et le désir d'être tout à Jésus- Christ. C'était une grande salle, mais sans tapisserie, ni autres ornements superflus, dans laquelle il y avait des sièges de paille, et un grand tableau parfaitement bien fait, où étaient représentés les cœurs de Jésus et de Marie, honorés par les humbles et ardentes prostrations des saints Anges, avec ces paroles audessous, qui marquaient l'esprit et la vocation de ces pieux Congréganistes, et qui étaient comme l'expression de leurs plus pressants désirs : *CorJesu et Mariœ, cœtus nostrigloria.n

L'auteur ajoute :

« Ces jeunes gens vivaient tous ensemble dans une si grande union de cœur et d'âme, qu'on ne les appelait plus autrement, dans le quartier, que la Congrégation des Bons-Amis.

« Ils ne travaillaient alors qu'à leur propre sanctification, excepté seulement M. Boudon, M. de Montigny, M. de Laval et quelques autres, qui s'occupaient à faire quelques petites courses pour instruire les pauvres de la campagne.»

(i) Archives de l'Kvêché d'Evreux.

Dans la lettre que nous avons citée tout à l'heure, on reconnaît aisément le ton et la manière du pieux Jean de Bernières-Louvigny, fondateur de l'Ermitage de Caen, celui que l'on a appelé avec raison le père spirituel de Mgr de Laval. Notre prélat avait passé quatre ^nnées entières dans la société de ce saint homme ; et Marie de l'Incarnation écrivait à son sujet : « Il est intime ami de M. de Bernières, avec qui il a demeuré quatre ans par dévotion.» Elle ajoutait : « Aussi ne faut il pas s'étonner si, ayant fréquenté cette école, il est parvenu au sublime degré d'oraison où nous le voyons.»

C'est après s'être démis, vers la fin de 1653, de ses fonctions d'archidiacre d'Evreux, que Mgr de Laval alla demeurer à l'Ermitage, à l'exemple de saint Ildefonse, qui, lui aussi, après avoir été archidiacre, se retira dans un cloître avant de devenir évêque. Le projet qu'on avait formé de l'envoyer comme vicaire apostolique au Tonkin et à la Cochinchine avait manqué : il se rendit à Caen pour s'y livrer, sous la direction de M. de Bernières, au travail de sa perfection et se préparer à l'accomplissement des desseins de la Providence à son égard.

Il apprit, à l'Ermitage, sa nomination, en

IÔ57) comme vicaire apostolique de la Nouvelle-France ; et M. de Bernières-Louvigny se hâta d'en informer la Vénérable Marie de l'Incarnation, au Canada :

« M. de Bernières me mande, écrit-elle ellemême à son fils, que l'on veut nous envoyer pour évêque M. l'abbé de Montigny, qu'on dit être un grand serviteur de Dieu. Ce serait un grand bien pour ce pays d'avoir un supérieur permanent, et il est temps que cela soit, pourvu qu'il soit uni pour le zèle de la religion avec les révérends pères Jésuites.»

C'est de l'Ermitage de Caen que Mgr de Laval partit pour aller recevoir à Paris la consécration épiscopale. Quelques jours après cette consécration, le 12 décembre 1658, le pieux fondateur de l'Ermitage s'empressait de lui écrire, au nom de tous les hôtes de cette sainte solitude :

« Je ne puis vous exprimer, lui disait-il, la joie que nous avons tous reçue d'apprendre par vos chères lettres votre sacre, qui a été fait sans doute par une providence toute particulière de Dieu. Vous pouvez tout, monseigneur, en Celui qui vous comforte. Ne quittez jamais, permettez-moi de vous parler de la sorte, cette manière d'agir en esprit d'anéantissement. Dans le grand emploi que Notre-

Seigneur met sur vos épaules, et dans toute la conduite de votre vie, ne vous comportez jamais autrement ; vous expérimenterez des secours extraordinaires de Dieu, lequel, s'il ne fait pas réussir ce que vous entreprendrez pour les affaires extérieures de sa gloire, avancera celles de votre intérieur, vous jetant dans une entière abnégation de vous-même. Votre âme trouvera des trésors immenses dans cette sainte pratique de l'anéantissement.

« Je vous ai déjà dit plusieurs fois, monseigneur, que vous avez grande vocation à cet heureux état. Je vous tiens plus riche d'aller au Canada avec cette grâce, que si vous aviez tous les trésors du monde. Je craindrais pour vous, en vérité, l'abondance d'honneurs et de bien temporel; mais il ne faut rien craindre pour celui qui ne veut rien en ce monde que de se perdre en Dieu.

« Nous aurions grande consolation de pouvoir encore vous voir une fois avant de quitter la France, afin de parler à cœur ouvert du divin état de renoncement ; c'est assez néanmoins que Dieu vous parle lui-même : je l'en remercie de tout mon cœur. »

On peut dire que l'Ermitage de Caen a été comme le berceau de l'Eglise du Canada. C'est là que s'est formé à la pratique des plus hautes

vertus le premier évêque de ce pays. C'est là également que se sont formés ses principaux collaborateurs, presque tous enfants de la Normandie, MM. de Maizerets, Dudouyt, Morel, et surtout Henri de Bernières, dont nous essayons d'esquisser la monographie.

Jetons donc un instant les yeux sur cette sainte maison, qui a eu son histoire, et où> durant une période de dix années environ,, s'épanouirent tant de vertus et fleurirent tant de beaux exemples de piété chrétienne.

Page 1