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CHAPITRE II

l'ermitage de caen

Description de l'Ermitage, bâti sur le terrain du monastère des Ursulines.— I^e Canada, à l'Ermitage. — I/esprit de l'Ermitage. — Abus qui s'y glissèrent, surtout après la mort du pieux fondateur.

Il n'est pas indifférent, quand on veut étudier tin personnage historique, de bien se rendre compte de l'habitation matérielle où il vivait, du paysage, des alentours, et de le mettre, pour ainsi dire, dans son vrai cadre.

L'Ermitage de M. de Bernières-Louvigny et l'ancien monastère des Ursulines fondé par sa sœur, avec leurs dépendances,, occupaient tout l'espace compris entre la rue Singer et la rue Frementel, ainsi que la place Singer, à Caen. Une partie de cette propriété avait appartenu aux chanoines de l'Hôtel-Dieu et s'appelait le Jardin-de-la Fontaine.

Jourdaine de Bernières obtint de son père, Pierre de Bernières, qui demeurait à Caen et y possédait de grandes propriétés, la permission de consacrer à la fondation d'un monastère la part d'héritage qui lui revenait. Elle choisit,

de préférence à tout autre, l'Ordre des Ursulines cloîtrées, tel que Mme Sainte-Beuve venait de l'établir (1610) à Paris, s'affilia à cet Ordre, et fonda en 1624 I e monastère des Ursulines de Caen.

Elle acquit le terrain dont nous venons de parler, et y fit construire son couvent. D'après Huet, le savant évêque d'Avranches, qui, lui aussi, était de Caen, ce couvent était • magnifique et superbe.»

C'était un édifice carré, en pierre de taille y élevé de deux étages, formant une cour intérieure, autour de laquelle régnait un cloître. La façade principale donnait sur la rue Saint- Jean, et mesurait près de deux cents pieds. On construisit plus tard une chapelle qui prolon-* geait encore cette façade, du côté de l'ouest.

En arrière du monastère s'étendait le jardin, coupé de belles avenues et planté de vergers» Il y avait une fontaine et un bassin, que l'on voyait encore, paraît-il, il y a peu d'années, au milieu de la place Singer.

La fondatrice du monastère en fit enclore les bâtiments, ainsi que le jardin, d'un mur d'enceinte. Comme son terrain était contigu à celui des Carmes, elle eut soin, suivant les prescriptions de l'Eglise, de laisser un espace entre sa clôture et celle des Pères.

La lisière de séparation s'appelait l'impasse des Ursulines, et, agrandie plus tard, devint la rue Singer,

Le couvent, commencé en 1633, fut terminé en 1636 ; et les Ursulines qui avaient demeuré jusque-là sur la rue Guilbert, en prirent possession le 30 juillet.

Il restait, devant le monastère, entre le mur d'enceinte et la rue Saint-Jean, une très vaste cour inoccupée. M. de Bernières-Louvigny demanda à sa sœur la permission d'y bâtir son Ermitage. La maison fut commencée en 1646.

Elle s'élevait entre cour et jardin, à deux étages, et était construite, comme le couvent, en pierre de taille., Elle avait sept ouvertures de front sur chaque face.

Cet édifice, sévère et sans ornements, offrait néanmoins dans son ensemble un aspect imposant. Ses murailles, de trois pieds d'épaisseur, ses hauts pignons, les grandes fenêtres en forme de lucarnes, à tympans, les uns en triangle, les autres circulaires, qui éclairaient le second étage, les ouvertures carrées du rez-de-chaussée et des appartements supérieurs, offraient tous les caractères de l'architecture de l'époque. A ces appartements, doubles, vastes et d'une hauteur convenable, on accédait par un escalier en pierre qui allait jusqu'aux combles.

M. de Bernières entreprit la construction de son Ermitage, sur les conseils du P. Jean- Chrysostôme, religieux du Tiers - Ordre de Saint-François, qu'il avait choisi dès 1636 pour son directeur de conscience. L'édifice fut terminé en 1649, et ^ en P r ^ possession avec plusieurs de ses amis, ecclésiastiques et laïques, qui le regardaient comme leur maître et désiraient se former, par ses exemples et sous sa direction, aux exercices de la vie contemplative.

A ceux qui seraient surpris de voir des personnes religieuses, surtout, se mettre sous la direction spirituelle de simples laïques, nous rappellerons que la chose n'était pas rare au dix-septième siècle. Pour n'en citer qu'un exemple, nous mentionnerons celui de Mme de Maintenon, écrivant des lettres de la plus haute spiritualité aux religieuses de Saint- Cyr:

« Une commission de l'évêque de Chartres»

approuvée par le pape, écrit M. d'Haussonville, avait en 1689 nommé Mme de Maintenon supérieure spirituelle de la Communauté des Dames de Saint-Louis, et elle en exerçait les fonctions- avec beaucoup d'application et de minutie (1). »

(1) " Revue des Deux-Mondes " du 15 décembre 1901.

De l'Ermitage, M. de Bernières n'avait qu'un pas à faire pour se rendre au parloir des Ursulines. A la demande de sa sœur, il y allait une ou deux fois par semaine, durant la recréation, et conversait des choses de Dieu avec les religieuses et les élèves. Elle ne pouvaient se lasser de l'entendre, et goûtaient infiniment ces entretiens spirituels si délicieux dont il avait le secret.

Que de fois, sans doute, il fut question, dans ce petit cénacle, des destinées religieuses de la Nouvelle-France ! Que de vœux y furent formés pour le succès de l'œuvre de Marie de l'Incarnation et de Mme de La Peltrie ! On sait que M. de Bernières-Louvigny, l'oncle du premier curé de Québec, fut l'un des principaux instruments de la Providence pour l'établissement des Ursulines au Canada. C'est lui qui accompagna et encouragea Mme de La Peltrie dans ses voyages à Paris et à Tours, qui fut son conseiller et l'aida dans toutes ses démarches. Il fut également le conseiller et l'appui de la Vénérable Marie de l'Incarnation, (i) Tout son désir aurait été d'accompagner

(i) La Vénérable Marie de l'Incarnation avait "une croix d'argent longue de quatre ponces, et armée d'épines et de clous fort pointus, qu'elle portait sur le dos en mémoire de celle que Notre-Seigneur porta sur ses épaules lorsqu'on le conduisit au calvaire." Bile déclara un jour à un religieux ' que c'était M. de Btrnières qui lui avait donné cette croix,.

les Ursulines jusqu'au Canada ; mais il resta ■en France pour gérer leurs affaires et leur servir de procureur (i). Mme de La Peltrie écrivant à Jôurdaine de Bernières avant de quitter la France :

• Aidez-moi, disait-elle, à remercier votre frère. Sans lui, qu'aurais-je fait ?. . . Tout le monde le nomme mon ange ; et il m'en a servi •en effet (2).»

« M. de Bernières-Louvigny demeurait à la porte du monastère des Ursulines, écrit un auteur, et s'en disait le boulevard pour y conserver la foi et le défendre contre la malignité du siècle. Ses entretiens firent tant de fruits dans la maison, et y excitèrent une ferveur si générale, que près de trente personnes de la première classe embrassèrent la vie religieuse, soit dans la maison, soit dans d'autres communautés. »

lorsqu'elle était encore en France, en échange d'une autre -qu'elle avait, et que depuis ce temps-là elle l'avait toujours portée sans la quitter." "Vie de la Mère de l' Incarnation," par son fils Claude Martin, 1677, p. 624.

(1) La Mère de l' Incarnation écrivant en 1642 a une religieuse de France, la priait de solliciter des aumônes pour le Canada, et lui disait : " Si vous faites quelque petite cueillette des personnes affectionnées à la gloire de Dieu, ayez la bonté d'en faire l'adresse à un très pieux gentilhomme de Caen, nommé M. de Bernières, qui s'emploie charitablement à l'établissement de cette maison." — "M. de Bernières lui a envoyé (à Mme de I,a Peltrie) cette année (1652) cinq poinçons de farine, qui valent ici cinq cents livres. Il nous a aussi envoyé une horloge, avec cent livres pour nos pauvres H wons."

(2) " Semaine religieuse de Bayeux," 1871, p. 392.

La Providence semble avoir placé l'Ermitage de M. de Bernières près du monastère des ursulines de Caen surtout comme une barrière contre les ravages et les persécutions des jansénistes. Sitôt après la mort du saint homme, les religieuses eurent à souffrir mille outrages de la part de ces ennemis de la foi et de la vraie piété.

Le jansénisme n'eut pas d'adversaires plus redoutables, à Caen, que M. de Bernières-Louvigny et son ami le vénérable P. Eudes ; et voilà pourquoi les adeptes de cette secte, le fameux Nicole, en particulier, répandirent tant de calomnies contre les habitants de l'Ermitage et contre la congrégation des Eudistes.

L'esprit de l'Ermitage est celui qui animait la Compagnie du Saint-Sacrement fondée à Caen par le baron de Renty, en 1645 î c ' est encore celui qui anime la belle société de Saint- Vincent-de-Paul : unir la vraie et solide piété à l'accomplissement des devoirs chrétiens et à la pratique des bonnes œuvres. Lorsque le baron de Renty mourut, en 1649, les deux sociétés de l'Ermitage et du Saint-Sacrement n'eurent pas de peine à se fondre en une seule, sous la direction de M. de Bernièrès-Louvigny. Les réunions eurent lieu désormais à l'Ermitage, et M. de Bernières en était l'âme. Il

excitait tout le monde par ses conseils et ses exemples à l'amour du bien et à la pratique des bonnes œuvres.

Il faut lire les documents de l'époque pour se faire une idée du prestige qu'il exerçait sur ses disciples, sur ses amis, sur tous ceux qui se rangaient sous sa conduite, par la pureté et l'élévation de ses entretiens.

Un ami de Boudon apprenant que celui-ci vient d'entrer à l'Ermitage, lui écrit de Paris :

«Je vous assure que je serais bien heureux d'aller à Caen, à présent, dans un temps où M. de Bernières a de grandes lumières sur toutes sortes de vertus . . . J'espère que vous aurez là bien du contentement et que vous avancerez beaucoup par la conversation de ce grand serviteur de Dieu, car on nous assure que ses paroles sont toutes pleines d'onction, et l'on voit bien qu'elles viennent de l'esprit de Dieu. C'est là le sentiment de la Mère du Saint-Sacrement (i). •

Cette note d'admiration pour M. de Bernières-Louvigny éclate dans tous les écrits du temps. Il n'y a de voix discordante que dans le camp janséniste, dans les mémoires, par exemple, de l'abbé Nicole.

(i) Archives de l'évêché d'Evreux, Papiers de Boudon.

« Je puis assurer, écrit le pieux Boudon, en en parlant de l'Ermitage, que pendant le temps que j'ai eu le bonheur d'y passer, je n'y ai jamais ouï d'autres entretiens que ceux de l'oraison ; on n'y parlait d'autre chose, et c'était la plus douce récréation de ce saint lieu. Les discours, les nouvelles du monde n'y avaient aucun accès. Il n'y avait point d'exercices fixés par la règle, la journée se passait en une oraison perpétuelle. L'on se levait de grand matin, et tout le temps était employé au service de Dieu. M. de Bernières ne sortait que pour les bonnes œuvres dont il prenait soin. »

« La petite maison qu'on nomme l'Ermitage, écrit à son tour Daniel Huet, est devenue célèbre par l'éminente piété de Jean de Bernières, qui, en s'éloignant du monde, y choisit sa retraite, et de plusieurs saintes personnes qu'il y avait attirées, et qui, après s'y être consommées comme lui dans la vertu, se sont répandues en divers lieux et y ont produit des fruits infinis pour l'éternité (i). »

« Au milieu de la corruption du siècle, écrit Charlevoix parlant de M. de Bernières-Louvi-

(i) "Les Origines de Caen," par Daniel Huet, évêque d'Avranches, Rouen, 1706, p. 228.

gny, il était parvenu à ce qu'il y a de plus sublime dans la vie mystique (i). »

Il avait une très grande dévotion envers le saint Sacrement et communiait tous les jours : « J'aimerais mieux, disait-il, perdre le monde entier, si je le possédais, qu'une seule communion. »

Sa piété était éclairée et active : éclairée, en ce sens qu'il aimait avant tout les sentiers battus et recommandés par l'Eglise : « Il avait le don de la foi dans un très éminent degré, écrit le pieux Boudon, portant une opposition extraordinaire aux moindres nouveautés en fait de doctrine ; » aétive, se traduisant par toutes sortes de bonnes œuvres envers le prochain :

il employait en aumônes la plus grande partie de sa fortune, vivant lui-même avec une extrême simplicité ; et il ne cessait de recommander aux habitants de l'Ermitage la pratique de la charité et la visite des indigents. Aussi les trouvait-on toujours, dans la ville de Caen, partout où il y avait quelque misère à soulager, quelque affliction à consoler, quelque malheureux à ramener dans le sentier du devoir.

Faut-il prendre trop au sérieux les réserves que fait sur M. de Bernières-Louvigny, l'abbé

(i) *' Vie de la Mère Marie de l'Incarnation," p. 202.

Laffetay : « L'admiration que nous inspire son immense charité, dit-il, ne nous empêchera pas de déplorer sa conduite envers Mgr Servien. Il aurait voulu lui communiquer son ardeur impétueuse contre tous ceux qu'il soupçonnait de jansénisme ; il blâmait témérairement ses démarches et ses vues conciliantes ; il empiétait sur son initiative, et faisait dire qu'il était plus évêque que le véritable pontife (i).j>

Il est facile, en tout temps, à un homme de bien de dépasser la mesure dans les moyens qu'il emploie pour s'opposer aux désordres ; à plus forte raison à une époque troublée comme celle où vivait M. de Bernières-Louvigny, où très souvent le clergé, le clergé supérieur, surtout, n'était pas à la hauteur de sa tâche. Dans le diocèse de Bayeux, en particulier, le prédécesseur de Mgr Servien, Edouard Mole, n'observait nullemeut la résidence. Que d'abus et de misères avaient dû s'y introduire, et par suite exciter, peut-être outre mesure, le zèle de pieux laïques comme M. de Bernières !

N'est-ce pas cet évêque Mole qui fit tous ses efforts pour ruiner la congrégation du P.

Budes, ce boulevard avancé contre le jansé-

(i) " Histoire du diocèse de Bayeux," 1855, p. 210.

nisme, et démolir le séminaire établi à Caen par cet homme de Dieu (i) ?

« J'ai vu, étant à Caen, écrit Mgr de Laval, M. l'évêque de Bayeux fort animé contre le séminaire du P. Eudes, en venir jusqu'à l'extrémité de faire fermer la porte de la chapelle du dit séminaire au peuple ... Il n'en fit pas davantage, n'ayant rien à redire aux mœurs ; s'il avait pu faire davantage, il l'aurait fait, ayant son frère pour lors ministre d'Etat (2),»

Ce qui est certain, c'est que M. de Bernières lui-même était en garde contre cette" fâcheuse tendance de certains laïques à vouloir se substituer à l'autorité ecclésiastique. Il écrit un jour à une personne qui voulait s'attacher à sa direction :

« Ce n'est pas à moi à conduire les âmes, et il n'est pas à propos que vous demeuriez plus longtemps sous la direction d'une personne qui n'a ni qualité ni grâce pour cela. Vous n'ignorez point que je ne suis pas dans l'Ordre de l'Eglise, et que Notre-Seigneur ne peut pas donner bénédiction à mes conseils. Sortez donc de cet engagement pour entrer dans un

(1) " Gallia Christiana," p. 395.

(2) Archives du Séminaire de Québec, Lettre de Mgr de Laval à M. de Brisacier, supérieur des Missions-Etrangères,

autre plein de grâce et de rosée du ciel (i).» Ce qui est certain également, c'est que l'Ermitage de M. de Bernières-Louvigny fut une école de vertu pour un grand nombre d'âmes à l'abri de tout reproche, et d'un mérite consommé. Quels hommes que les Montmorency- Laval, les Maizerets, les Dudouyt, les Morel, et Henri de Bernières, dont nous allons esquisser les travaux au Canada ! Quels caractères fortement trempés ! Quels héros de sacrifices, de zèle et de dévouement !

Voyons par exemple ce que pensait de Mgr de Laval l'évêque de Bayeux. Assurément, s'il avait à se plaindre de l'Ermitage de M.

de Bernières-Louvigny, on ne s'en apercevrait pas à la manière dont il parle d'un des principaux hôtes de cette pieuse solitude !

Mgr Servien prit possession de son siège épiscopal le 10 mars 1655 et 'Courut le 2 février 1659. Se trouvant à Paris, en juillet Ï657, en même temps que Mgr de Laval, tout récemment nommé par le roi au vicariat apostolique de la Nouvelle-France, il fut appelé à rendre témoignage dans l'enquête exigée pour les Informations canoniques. Voici ce qu'il déclara sous serment :

(1) " Semaine religieuse de Bayeux," 1871, p. 517.

« Je connais, dit-il, surtout depuis un an, le candidat à l'épiscopat du Canada. Je me félicite hautement de la manière dont il a exercé les fonctions de son ministère sacerdotal et administré quelques communautés religieuses de mon diocèse (i).

• Je l'ai toujours vu remplir ses devoirs de. prêtre, dans mon diocèse, avec une très grande piété, et l'on m'a dit que c'est la même chose à Paris.

• Depuis que je le connais, sa conduite a toujours été conforme à la foi catholique, sa vie non seulement pure, mais exemplaire.

« C'est un homme très prudent, et supérieur en affaires . . .

« Je sais par ouï-dire qu'il a été archidiacre d'Evreux, et qu'il en a exercé les fonctions pendant plusieurs années d'une manière extrêmement honorable ; puis il s'est démis pure-

(i) " Après la mort, en 1655, de M. Bernesq, vicaire général du diocèse, qui remplissait depuis dix-huit ans les fonctions de supérieur du monastère des Ursulines, il fut élu par les religieuses pour succéder au défunt, et présenté à l'approbation de Mgr. Servien." " Semaine religieuse de Bayeux," 1871, p. 487,

Durant son séjour à Caen, M. de Laval prit la défense des hospitalières auxquelles on voulait enlever la direction de l'Hôtel- Dieu, et gagna leur cause.— Il fut aussi chargé par l'autorité ecclésiastique de travailler à la réforme d'un couvent de religieux ; et "d'une maison de trouble et de dissension, il en fit une maison de paix, de piété et d'édification... " "Eloge funèbre de Mgr. de Laval, prononcé dans l'église cathédrale de Québec, le 4 juin 1708," par M. de la Colombière, vicaire général du diocèse.

ment et simplement de son archidiaconé, pour la plus grande gloire de Dieu, et sans se réserver aucune pension.

« Il n'a jamais donné le moindre scandale en ce qui regarde la foi, les mœurs ou la doctrine . . .

« L'expérience qu'il a du saint ministère et et surtout les grands exemples qu'il a donnés dans mon diocèse m'autorisent à dire que son élévation à l'épiscopat sera très utile, surtout pour le siège épiscopal qu'il s'agit de créer au milieu des peuplades infidèles du Canada, où il faut un pontife qui brille non seulement par l'éclat de la parole, mais par celui des grandes vertus. »

Le nombre des habitants de l'Ermitage ne fut jamais bien considérable. Le fondateur exprimait dans une lettre l'intention de n'en admettre jamais plus de cinq ou six. On en comptait dix à la mort de M. de Bernières.

Mais à part les hôtes permanents de cette maison, il y avait les affiliés qui s'y réunissaient de temps en temps pour s'entretenir soit de spiritualité, soit de bonnes œuvres. Il n'est pas surprenant que dans une telle société^ dirigée par un laïque, un peu en dehors de toute influence ecclésiastique, sans règlement approuvé par l'autorité diocésaine, toujours en

excitation par suite des menées sourdes des jansénistes, il se soit glissé des abus et commis des excès. Les esprits solides et bien équilibrés, comme ceux que nous avons nommés, restaient calmes et profitaient de la solitude de l'Ermitage pour s'avancer très avant dans la perfection. Mais les têtes faibles ne pouvaient résister au surmenage de la spiritualité, les imaginations s'échauffaient ; on se grisait d'admiration pour la parole et l'autorité du Maître, on l'appelait • un évêque sans mitre, un aigle qui avait fixé sa demeure dans le soleil, un ange attaché à un corps mortel. »

Il n'est pas sans enseignement — car l'histoire souvent se répète — de citer ici quelques lignes de M. Laffetay sur certains faits regrettables qui d'après lui se rattacheraient à l'Ermitage. L'auteur, cependant, a le tort évident de trop généraliser : les hôtes de l'Ermitage furent ordinairement non seulement à l'abri de tout reproche, mais des hommes d'une grande vertu :

« La piété la plus sincère, dit-il, la plus ardente, quand elle n'est pas réglée par une humble soumission aux pasteurs légitimes, peut aboutir à de dangereux excès : c'est ce qui arriva aux confrères de l'Ermitage (i).

(t) Il aurait fallu dire : à quelques confrères de l'Ermitage.

Négligeant le soin des pauvres, pour lequel leur fondateur les avait institués, ils prétendirent attirer dans leur sphère d'action tous les intérêts religieux. Ainsi ils se regardaient comme suscités de Dieu pour stimuler le zèle de l'épiscopat, et, au besoin, pour réformer ses décisions. Ils s'érigeaient en docteurs et même en inquisiteurs de la foi. Pas un curé dont l'administration fût à l'abri de leur critique ; pas un prédicateur dont ils ne censurassent la doctrine, s'il n'avait eu soin de leur demander auparavant un brevet d'orthodoxie (i). »

Hâtons-nous d'ajouter que tout ce qu'on a pu reprocher avec raison à quelques confrères de l'Ermitage, surtout après la mort de M. de Bernières-Louvigny, a été grandement exagéré par les jansénistes, qui n'ont jamais pu leur pardonner d'avoir été leurs adversaires et les amis dévoués de la Compagnie de Jésus.

d) "Histoire du diocèse de Bayeux". p. 210.

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