‹ Henri de Bernières, premier curé de Québec [microforme]Chapitre 3 sur 60 · UN · texte numérisé non relu

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« Mon très cher et honoré frère, Jésus soit notre tout à jamais. Ce mot est pour vous prier très humblement d’agréer que mon neveu vous accompagne; je le tiendrai bienheureux de faire ce voyage avec vous, vous lui servirez de père et de directeur (1). O que la Providence de Dieu est admirable! Le petit clergé de Canada (2) sera composé de quatre personnes (3), pauvres, abjectes, méprisées du monde, mais pleines du désir d’être tout à fait à Dieu, puisqu’elles ne veulent uniquement que Dieu (#). »

Le jeune homme qui présentait cette lettre à M# de Laval s'appelait Henri de Bernières, et appartenait à l’une des premières familles de la ville de Caen. Beau, bien fait, d'une constitution délicate, aux manières douces et engageantes, tout dans sa personne trahissait la noblesse de son origine et l'éducation distinguée qu’il avait reçue. Mais ce qui frappait le plus en lui, c'était la retenue dans son maintien et ses discours. « C’est un gentilhomme, écrivait Marie de l’Incarnation, qui ravit tout le monde par sa modestie (5). »

Son père, Pierre de Bernières, baron d’Acqueville, était mort depuis plusieurs années; mais sa mère, Madeleine Le Breton, vivait encore : l’abbé d’Acqueville — c’est ainsi qu'on nommait le jeune homme (6) — n'eut pas le courage de lui dire adieu. Il partit sans consulter sa famille (7), faisant généreusement le sacri-

fice de tout ce qu’il avait de plus cher au monde pour se consacrer aux missions du Canada.

(1) On dirait que l'oncle pressentait sa fin prochaine : il mourut en effet le 17 mai, quelques semaines après le départ de son neveu.

(2) L'auteur de la lettre voulait parler du clergé séculier; il n’ignorait pas que les Jésuites étaient au Canada depuis plus d’un quart de siècle.

(3) Mer de Laval, MM. Torcapel et Pèlerin, et le jeune de Bernières. À ces quatre personnes, se joignirent, à La Rochelle, M. de Lauson-Charny et le P. Jérôme Lalemant. Puis, outre les Jésuites, il y avait déjà au Canada quatre Sulpiciens, et deux ou trois autres prêtres séculiers,

(4) Mémoire sur la vie de M. de Laval, premier évêque de Québec, par M. de Latour. A Cologne, chez Jean-Frédérie Motiens, 1761, p. 21.

(5) Lettres de la Mère Marie de l'Incarnalion, édition Richaudeau, 1876 : t. 1, p. 138,

(6) De la même manière, on nommait Mer de Laval, avant qu'il fût évêque, l'abbé de Montigny, parce qu'il était fils du seigneur de Montigny-sur-Avre. (7) Mémoires sur la vie de M. de Laval, p. 21.

Quoique simple tonsuré (1), l'abbé d’Acqueville avait déjà été gratifié d'un des principaux bénéfices ecclésiastiques de sa ville natale; il avait été nommé curé de Saint-Pierre de Caen (2) : faveur qu'il devait sans doute non moins à ses mérites et à ses vertus qu'à sa naissance. Cédant aux désirs de son oncle et mettant en pratique les leçons de pauvreté qu'il en avait reçues, il avait renoncé à ce bénéfice ecclésiastique pour s'attacher à Mer de Laval (3).

Dans la lettre que nous venons de citer, on reconnait aisément le ton et la manière du pieux Jean de Bernières-Louvigny, fsndateur de l’'Ermitage de Caen, celui que l’on a appelé avec raison le père spirituel de M# de Laval. Notre prélat avait passé quatre années entières dans la société de ce saint homme; et Marie de l'Incarnation écrivait à ce sujet : « Il est intime ami de M. de Bernières, avec qui il a demeuré quatre ans par dévotion. » Elle ajoutait : « Aussi ne faut-il pas s'étonner si, ayant fréquenté cette école, il est parvenu au sublime degré d’oraison où nous le voyons (4). »

C'est après s'être démis, vers la fin de 1653 (5), de ses fonctions

(1) 11 reçut les ordres mineurs dans l’église des Jésuites de Québec le 2 décembre 1659. (Journal des Jésuites, p. 268). — La sœur Juchercau dit qu'il vint « tout jeune ecclésiastique. » (Histoire de l'Hôlel-Dieu de Québec. A Montauban, chez Jérôme Legier, 1751, p. 390).

(2) « Nommé depuis quelque temps, n'étant encore que tonsuré, à l’importante cure de Saint-Pierre de Caen, par Mer l'évêque de Bayeux, il n'avait pas hésité, pour se livrer aux travaux apostoliques, à résigner son bénéfice en faveur de M. de la Vigne... » (Notice sur M. Jean de Bernières-Louvigny, par l'abbé Laurent, curé de Saint-Martin-de-Condé, dans la Semaine Roligieuse de Bayeux, 1871, p. 487).

C'est nrobablement parce qu’il n’exerça jamais de fait les fonctions de curé, que son nom ne se trouve pas sur la liste des curés de Saint-Pierre, dans l'ouvrage sur Caen, de Vautier.

(3) Semaine Religieuse de Bayeux, p. 487.

(4) Leitres de la Mère Marie de l’Incarnation, édit. Richaudeau, t. 11, p. 438, lettre de 1659.

(5) Mer de Laval fut archidiacre d’Evreux juste cinq ans, comme on peut s’en convaincre par les extraits suivants du Grand Pouillé du diocèse d'Evreux :

« Le 7 décembre 1648, M. Jacques Du Perron, évêque d’Evreux, a conféré de plein droit à François de Laval, prêtre de ce diocèse, l’archidiaconé d’Evreux dans l’église cathédrale de la dite ville, vacant par la démission pure et simple faite d'icelui, entre les mains de mon dit Seigneur, par M. Jacques le Doulx,

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d'archidiacre d'Evreux, que M# de Laval alla demeurer à l'Er-

prêtre, dernier possesseur, — Et le 15 décembre au dit an, mon dit De Laval a pris possession par procureur du dit archidiaconé,

« Le dernier jour de février 1654, M. de Beaumesnil, prêtre, Chantre chanoine, official d'Evreux, et vicaire général de M. Gilles Boutaut, évêque de la dite ville, a conféré à Henri Boudon, clerc du diocèse de Laun, l’archidiaconé d'Evreux, vacant par la résignation faite en sa faveur par François de Laval, prêtre, dernier possesseur, suivant la signature donnée à Rome le 7 des Ides de décembre de la 10° année du Pontificat de N, S. P. le Pape Innocent X, » (Archives de l'Eure, Grand Pouillé du diocèse d'Evreux, G. 22, p. 145).

Notons trois choses : 4e Ce n’est pas, comme on l’a dit, l'oncle de Msr de Laval, François de Péricard, qui le nomma archidiacre d’'Evreux; il était mort en 1646 : c’est son successeur, Ms Du Perron, — 2 Mer de Laval était « prêtre du diocèse d'Evreux, » lorsqu'il fut nommé archidiacre. {1 avait donc renoncé à son diocèse natal, le diocèse de Chartres; et rien a’indique qu'il y soit rentré après sa démission comme archidiacre d'Evreux. — 3 Le 7 des Ides de décembre de la 10° année du pontificat du pape Innocent X correspond au 7 décembre 1653. Donc il n’est pas exact de dire : « Quand l'abbé de Laval fut nommé vicaire apostolique de la Nouvelle-France, il se démit de son archidiaconé d’Evreux en faveur de Boudon. » (Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIIe siècle, par le P. de Rochemonteix, t. 11, p. 259). Mer de Laval fut nommé vicaire apostolique de la Nouvelle-France en 1657, et il se démit de son archidiaconé en 1653.

Le même auteur est encore inexact lorsqu'il écrit, à l’occasion de la mort des deux frères ainés de Msr de Laval en 1644 et 1645 : « Il renonça au canonicat de la cathédrale d'Evreux..., et il rentra dans sa famille pour remplacer ses deux frères auprès de Mme de Montigny. » (t. 11, p. 246). Mer de Laval, qui faisait sa théologie au collège de Clermont, interrompit temporairement ses études, dans l’automne de 1645, pour s'occuper des affaires de sa famille, à Montigny ; mais il ne renonça ni à l’état ecclésiastique, ni à son canonicat, et ne se laissa nullement « détourner de sa vocation. » Il rentra l’année suivante (1646) au collège de Clermont, après la mort de son oncle, l'évêque d’Evreux, et fut ordonné prêtre le 4er mai 1647. 11 fut sans interruption chanoine d’Evreux, du 25 septembre 1637 au 10 octobre 1648, comme il est facile de s’en convaincre par les actes suivants :

1. — « Le vendredi 25 septembre 1637, à une heure après-midi, M. François Péricard, évêque d’Evreux, a conféré de plein droit à François de Laval, clerc du diocèse de Chartres, l’un des canonicats et prébendes sur le sceau de l’Evêché, vacant par la mort de M. Noël Dupray, prêtre, dernier possesseur et trésorier de l’église d'Evreux.

« Et le landy 23 novembre 1637, mon dit sieur François de Laval a été mis en possession des dits canonicat et prébende. »

2. — « Le 24 décembre 1639, M. François Péricard, évêque d’Evreux, a conféré de plein droit à Nicolas Duvivier, prêtre de ce diocèse, l’un des canonicats et prébendes sur le sceau de l’Evêché, vacant par la démission pure et simple faite d’iceux par le procureur de François de Laval, clerc, dernier

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mitage (1), à l'exemple de saint Tdefonse, qui, lui aussi, après avoir été archidiacre, se retira dans un cloitre, avant de devenir évêque (2). Le projet qu'on avait formé de l'envoyer comme vicaire apostolique au Tonkin et à la Cochinchine avait manqué (3) : il se rendit à Caen pour s'y livrer, sous la direction de M. de Bernières, a” travail de sa perfection et se préparer à l’accomplissement des esseins de la Providence à son égard.

Il apprit, à l'Ermitage, sa nomination, en 1657, comme vicaire apostolique de la Nouvelle-France (4); et c'est de là qu'il partit

possesseur, suivant la procuration passée devant Claude Moussinot, notaire apostolique, demeurant à Paris, le 22 octobre dernier,

« Et le 26 décembre 1639, le dit Nicolas Duvivier a été mis en possession des dits canonicat et prébende. »

3, — « Le 24: décembre 1639, M, François Péricard, évêqae d'Evreux, a conféré de plein droit à François de Laval, clerc du diccèse de Chartres, l’un des canonicats et prébendes des Huit de l’ancienne fondation en l'église cathédrale d'Evreux, vavant tant par la démission pure et simple faite d'iceux par Guillaume Péricard, clere du diocèse de Rouen, dernier prébendé, que par la dé cession ou renonciation, faite par Michel Duvivier, prêtre, du droit qu’il a ou peut avoir et prétendre sur les mêmes canonicat et prébende. 4

« Et le luudy 9 janvier 4640, le procureur du dit François de Laval, clere, a été mis en possession des dits canonicat et prébende. »

| |! 4. — « Le 10 octobre 1648, le Roi a conféré de plein droit, à cause de la

[| Régale, à Jacques de Cherville, clere de ce diocèse, un des canonicats et pré- 4 (|| bendes des Huit de l’ancienne fondation, vacant par la démission faite d’iceux # || entre les mains de Sa Majesté, à charge de irois cents livres de pension ‘À {ll annuelle, par François de Laval, prêtre, dernier possesseur, la dite pension ge fl créée en sa faveur. » (Archives de l'Eure, Grand Pouillé du diocèse d'Evreux, : fil G. 22, pp. 247, 249, 506). ; {|| (4) Il y était certainement le 23 mai 1655; et il reçut ce jour-là, au monastère ÿ {| des Ursulines, en qualité de « commissaire à ce député, » la profession reli- £ | gieuse de Marguerite Turgot, « fille de Jacques Turgot, seigneur de Saint-Clair, s. {|| conseiller ordinaire du Roi en ses Conseils d'Etat et privés, » et de Geneviève

de Mannoury, « fille de noble homme Pierre de Mannoury, seigneur de Saint- | Germain. » (Archives des Ursulines de Caen). qu (2) Bréviaire Romain, office de saint lldefonse de Tolède, fl (3) MM. Pallu, Picques et De Laval furent proposés à Rome, en 1653, et acceptés pour être envoyés comme vicaires apostoliques au Tonkin et à la Cochinchine. Le nonce de Paris, M. Bagni, fit même les informations canoniques

requises. Mais on n’alla pas plus loin, à cause de l'opposition du gouvernement “. | de Portugal à l’envoi de ces vicaires apostoliques, # A : PRIE UE © Ps : ñ

(4) M. de Bernières-Louvigny en écrivit aussitôt à la Vénérable Marie de pa

| | l'Incarnation, au Canada : « M. de Bernières me mande, écrit-elle elle-même à je son fils, que l’on veut nous envoyer pour évêque M, l’abpé de Montigny, qu'on

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pour aller recevoir à Paris la consécration épiscopale. Quelques jours après cette consécration, le 12 décembre 1658, le pieux fondateur de l'Ermitage de Caen s'empressait de lui écrire, au nom de tous les hôtes de cette sainte solitude :

« Je ne puis vous exprimer, Ini disait-il, la joie que nous avons tous reçue d'apprendre par vos chères lettres votre sacre, qui a été fait sans doute par une providence toute particulière de Dieu (1). Vous pouvez tout, Monseigneur, en Celui qui vous comforte, Ne quittez jamais, permettez-moi de vous parler de la sorte, cette manière d'agir en esprit d’anéantissement. Dans le grand emploi que Notre-Seigneur met sur vos épaules, et dans toute la conduite de votre vie, ne vous comportez jamais autrement; vous expérimenterez des secours extraordinaires de Dieu, lequel, s'il ne fait pas réussir ce que vous entreprendrez pour les affaires extérieures de sa gloire, avancera celles de votre intérieur, vous jetant dans une entière abnégation de vous-même. Votre âme trouvera des trésors immenses dans cette sainte pratique de l’anéantissement.

« Je vous ai déjà dit plusieurs fois. Monseigneur, que vous avez grande vocation à cet heureux état. Je vous tiens plus riche d'aller au Canada avec cette grâce, que si vous aviez tous les trésors du monde. Je craindrais pour vous, en vérité, l'abondance d'honneurs et de bien temporel; mais il ne faut rien craindre pour celui qui ne veut rien en ce monde que de se perdre en Dieu.

« Nous aurions grande consolation de pouvoir encore vous voir une fois avant de quitter la France, afin de parler à cœur ouvert du divin état de renoncement; c'est assez néanmoins que Dieu vous parle lui-même : je l'en remercie de tout mon cœur (2). »

dit être un grand serviteur de Dieu. » (Lettre du 24 août 1658, édit. Richaudeau, t. Il, p. 125).

(1) M. de Bernières fait évidemment allusion à l'opposition que soulevèrent contre la consécration de Mer de Laval l'archevêque de Rouen ainsi que les Parlements de Rouen et de Paris. On ne réussit qu'à retarder cette consécration, qui devait se faire le 4 octobre 1658 : elle ent lieu le 8 décembre, dans la chapelle de la Vierge, attenante à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés (Histoire de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prez, par Dom Jacques Bouillart, religieux Bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, liv. V, p. 256. Paris, 1724),

(2) Notice sur M. Jean de Bernières-Louvigny, par l'abbé Laurent, dans la Semaine Religieuse de Bayeux, 1871, p. 406. — Nous aimons à déclarer, de suite, que nous avons emprunté largement à cette pieuse Notice, surtout pour la première partie de notre travail,

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On peut dire que l’Ermitage de Caen a été comme le berceau de l'Eglise du Canada. C’est là que s’est formé à la pratique des plus hautes vertus le premier évêque de ce pays. C’est là également que se sont formés ses principaux collaborateurs, tous enfants de la Normandie, MM. de Maizerets, Dudouyt, Morel, et surtout Henri de Bernières, dont nous essayons d’esquisser la monographie.

Jetons donc un instant les yeux sur cette sainte maison, qui a eu son histoire, et où, durant une période de dix années environ. s'épanouirent tant de vertus et fleurirent tant de beaux exemples de piété chrétienne.

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