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L'ERMITAGE DE CAEN

Il n’est pas indifférent, quand on veut étudier un personnage historique, de bier se rendre compte de l’habitation matérielle où il vivait, du paysage, des alentours, et de le mettre, pour ainsi dire, dans son vrai cadre.

L'Ermitage de M. de Bernières-Louvigny et l’ancien monastère des Ursulines fondé par sa sœur, avec leurs dépendances, occupaient tout l’espace compris entre la rue Singer et la rue Frementel, ainsi que la place Singer. Une partie de cette propriété avait appa:enu aux chanoines de l'Hôtel-Dieu et s'appelait le Jardinde-la-Fontaine.

Jourdaine de Be’nières obtint de son père, Pierre de Bernières, qui demeurait à Caen et y possédait de grandes propriétés, la permission de consacrer à la fondation d'un monastère la part d'héritage qui lui revenait. Elle choisit, de préférence à tout autre, l'Ordre des Ursulines cloitrées, tel que Mme Sainte-Beuve venait de l’établir (1610) à Paris, s’affilia à cet Ordre, et fonda en 1624 le monastère des Ursulines de Caen.

Elle acauit le terrain dont nous venons de parler, et y fit construire son couvent. D’après Huet, le savant évèque d’Avranches, il était « magnifique et superbe. »

C'était un vaste édifice carré, en pierre de taille, élevé de deux

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étages, formant une eour intérieure, autour de laquelle régnait un magnifique cloître. La façade principale donnait sur la rue Saint- Jean, et mesurait près de deux cents pieds. On construisit plus tard une chapelle qui prolongeait encore cette façade, du côté de l'ouest.

En arrière du monastère s'étendait le iaräin, coupé de belles avenues et plans de vergers. Il y avait une fontaine et un bassin, que l’on voyait :ncore, paraît-il, il y a peu d'années, au milieu de la place Singer.

La fondatrice du monastère en fit enclore les bâtiments, ainsi que le jardin, d’un mur d'enceinte. Comme son terrain était contigu à celui des Carmes, elle eut soin, suivant les prescriptions de l'Eglise, de laisser un espace entre sa clôture et celle des Pères.

La lisière de séparation s'appelait l'impasse des Ursulines, et, agrandie plus tard, devint la rue Singer.

Le couvent, commencé en 1633, fut terminé en 1636; et les Ursulines qui avaient demeuré jusque-là sur la rue Guilbert, en prirent possession le 30 juillet.

Il restait, devant le monastère, entre le mur d'enceinte et la rue Saint-Jean, une très vaste cour inoccupée. M. de Bernières-Louvigny demanda à sa sœur la permission d'y bâtir son Ermitage. La maison fut commencée en 1646. Elle s'élevait entre cour et jardin, à deux étages, et était construite, comme le couvent, en pierre de taille. Elle avait sept ouvertures de front sur chaque face.

Cet édifice. sévère et sans ornements. offrait néanmoins dans son enserable un aspect imposant. Ses murailles, de trois pieds d'épaisseur, ses hauts pignons, les grandes fenêtres en forme de lucarnes, à tympans, les uns en triangle, les autres circulaires, qui éclairaient le second étage, les cuvertures carrées du rez-de-chaussée et des appartements supérieurs, offraient tous les caractères de l'architecture de l’époque. A ces appartements, doubles, vastes et d’une hauteur convenable, on accédait par un escalier en pierre fort commode, qui allait jusqu'aux combles.

M. de Bernières entreprit la construction de son Ermitage, sur les conseils du P. Jean-Chrysostôme, religieux du Tiers-Ordre de Saint-François, qu'il avait choisi dès 1636 pour son directeur de conscience. L'édifice fut terminé en 1649, et il en prit possession avec plusieurs de ses amis, ecclésiastiques et laïques, qui le regardaient comme leur maitre et désiraient se former, par ses exem-

ples et sous sa direction, aux exercices de la vie contemplative.

De l’Ermitage, M. de Bernières n'avait qu’un pas à faire pour se rendre au parloir des Ursulines. A la demande de sa sœur, il y allait une ou deux fois par semaine, durant la récréation, et conversait des choses de Dieu avec les religieuses et les élèves. Elles ne pouvaient se lasser de l’entendre, et goutaient infiniment ces entretiens spirituels si délicieux dont il avait le secret.

Que de fois, sans doute, il fut question, dans ce petit cénacle, des destinées religieuses de la Nouvelle-France! Que de vœux y furent formés pour le succès de l'œuvre de Marie de l'Incarnation et de Mme de La Peltrie! On sait que M. de Bernières a été l'un des principaux instruments de la Providence pour l'établissement des Ursulines au Canada. C'est lui qui accompagna et encouragea Mme de La Peltrie dans ses voyages à Paris et à Tours, qui fut son conseiller et l’aida dans toutes ses démarches. Il fut également le conseiller et l'appui de la Vénérable Marie de l’Incarnation (1). Tout son désir était d'accompagner les Ursulines jusqu’au Canada; mais il resta en France pour gérer leurs affaires et leur servir de procureur (2). Mme de La Peltrie écrivant à Jourdaine de Bernières avant de quitter la France : « Aidez-moi.'disait-elle, à remercier votre frère. Sans lui, qu'aurais-je fait? Tout le monde le nomme mon ange; et il m'en a servi en effet (3). »

(4) La vénérable Marie de l’Incarnation avait « une croix d’argent longue de quatre pouces, et armée d’épines et de clous fort pointus, qu’elle portait sur le dos en mémoire de celle que Notre-Seigneur porta sur ses épaules lorsqu'on le conduisit au Calvaire. » Elle déclara un jour à un religieux « que c'était M. de Bernières qui lui avait donné cette croix, lorsqu'elle était encore en France, en échange d’une autre qu’elle avait, et que depuis ce temps-là elle l'avait toujours portée sans la quitter. » (Vie de la Mère de l’Incarnation, par son fils Claude Martin, 1677, p. 624).

(2) La Mère de lIncarnation écrivant en 1642 à une religieuse de France, la priait de solliciter des aumônes pour le Canada, et lui disait : « Si vous faites quelque petite cueillette des personnes affectionnées à la gloire de Dieu, ayez la bonté d'en faire l'adresse à un très pieux gentilbsmme de Caen, nommé M. de Bernières, qui s'emploie charitabiement à l'établissement de cette maison, » (Lettres de la Mère Marie de l'Incarnation, édit. Richaudeau, t. I, p. 132). — « M. de Bernières lui a envoyé (à Mme de La Peltrie) cette année (1652) cinq pcinçons de farine, qui valent ici cinq cents livres. Il nous a aussi envoyé une horloge, avec cent livres pour nos pauvres Hurons, » (Ibid., t. I, p. à).

(3) Semaine Religieuse de Bayeux, 1871, p. 392.

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« M. de Bernières-Louvigny demeurait à la porte du monastère des Ursulines, écrit un auteur, et s’en disait le boulevard pour y conserver la foi et le défendre contre la malignité du siècle. Ses entretiens firent tant de fruits dans la maison, et y excitèrent une ferveur si générale, que près de trente personnes de la première classe embrassèrent la vie religieuse, soit dans la maison, soit dans d’autres communautés. »

La Providence semble avoir placé l'Ermitage de M. de Sernières près du monastère des Ursulines de Caen surtout comme une barrière contre les ravages et les persécutions des jansénistes. Sitôt après la mort du saint homme, les religieuses eurent à souffrir mille outrages de la part de ces ennemis de la foi et de la vraie piété.

Le jansénisme n'eut pas d'adversaires plus redoutables, à Caen, que M. de Bernières-Louvigny et son ami le vénérable P. Eudes; et voilà pourquoi les adeptes de cette secte répandirent tant de calomnies contre les habitants de l'Erraitage et contre la Congrégation des Eudistes.

L'esprit de l’'Ermitage est celui qui animait la Compagnie du Saint-Sacrement fondée à Caen par le baron de Renty, en 1645; c'est encore celui qui anime la belle Société de Saint-Vincent-de- >aul : unir la vraie et solide piété à l’accomplissement des devoirs chrétiens et à la pratique des bonnes œuvres. Lorsqçne le baron de Renty mourut, en 1649, les deux sociétés de l'Ermitage et du Saint-Sacrement n'eurent pas de peine à se fonder en une seule, sous la direction de M. de Bernières-Louvigny. Les réunions eurent lieu désormais à l'Ermitege, et M. de Bernières en était l'âme. Il excitait tout le monde par ses conseils et ses exemples à l'amour du bien et à la pratique des bonnes œuvres.

Il faut lire les documents de l’époque pour se faire une idée du prestige qu'il exerçait sur ses disciples, sur ses amis, sur tous ceux qui se rangeaient sous sa conduite, par la pureté et l'élévation de ses entretiens.

Un ami de Boudon apprenant que celui-ci vient d'entrer à l'Ermitage, lui écrit de Paris :

« Je vous assure que je serais bien heureux d'aller à Caen, à présent, dans un temps où M. de Bernières a de grandes lumières sur toutes sortes de vertus... J'espère que vous aurez là bien du contentement et que vous avancerez beaucoup par la conversation

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de ce grand serviteur de Dieu, car on nous assure que ses paroles sont toutes pleines d’onction, et lon voit bien qu'elles viennent de l’esprit de Dieu. C'est là le sentiment de la Mère du Saint- Sacrement (1). »

Cette note d’admiration pour M. de Bernières-Louvigny éclate dans tous les écrits du temps. Il n’y a de voix discordante que dans le camp janséniste.

« Je puis assurer, écrit le pieux Boudon, en parlant de l'Ermitage, que pendant le temps que j'ai eu le bonheur d’y passer, je n'y ai jamais oui d’autres entretiens que ceux de l’oraison; on n°y parlait d’autre chose, et c'était la plus douce récréation de ce saint lieu. Les discours, les nouvelles du monde n’y avaient aucun accès. [1 n’y avait point d'exercices fixés par la règle, la journée se passait en une oraison perpétuelle. L'on se levait de grand matin, et tout le temps était employé au service de Dieu. M. de Bernières ne sortait que pour les bonnes œuvres dont il prenait soin. »

« La petite maison qu'on nomme l’Ermitage, écrit à son tour Daniel Huet, est devenue célèbre par l'éminente piété de Jean de Bernière3, qui, en s’éloignant du monde, y choisit sa retraite, et de plusieurs saintes personnes qu'il y avait attirées, et qui, après s’y être consommées comme lui dans la vertu, se sont répandues en divers lieux et y ont produit des fruits infinis pour l'éternité (2). »

« Au milieu de la corruption du siècle, écrit Charlevoix parlant de M. de Bernières, il était parvenu à ce qu'il y a de plus sublime dans la vie mystique (3). »

Il avait une très grande dévotion envers le Saint Sacrement et communiait tous les jours : « J'aimerais mieux, disait-il, perdre le monde entier, si je le possédais, qu’une seule communion. »

Sa piété était éclairée et active : éclairée, en ce sens qu’il aimait avant tout les sentiers battus et recommandés par l'Eglise : « II avait le don de la foi dans un très éminent degré, écrit le pieux Boudon, portant une opposition extraordinaire aux moindres nouveautés en fait de doctrine; » active, se traduisant par toutes sortes de bonnes œuvres envers le prochain : il employait en

(1) Archives de l'évêché d’Evreux, Papiers de Boudan.

(2) Les Origines de Caen, par Daniel Huet, évêque d’Avranches, Rouen, 1706, p. 238.

(3) Vie de la Mère Marie de l'Incarnalion, p. 202.

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anmônes la plus grande partie de sa fortune, vivant lui-même avec une extrême simplicité; et il ne cessait de recommander aux habitants de l’'Ermitage la pratique de la charité et la visite des indigents. Aussi les trouvait-on toujours, dans la ville de Caen, partout où il y avait quelque misère à soulager, quelque affliction à consoler, quelque malheureux à ramener dans le sentier du devoir.

Faut-il prendre trop au sérieux les réserves que fait, sur M. de Bernières-Louvigny, l'abbé Laffetay : « L'admiration que nous inspire son immense charité, dit-il, ne nous empêchera pas de déplorer sa conduite envers M£r Servien. Il aurait voulu lui communiquer son ardeur impétueuse contre tous ceux qu’il'soupçonnait de jansénisme; il blâmait témérairement ses démarches et ses vues conciliantes; il empiétait sur son initiative, et faisait dire qu’il était plus évêque que le véritable pontife (1). »

IL'est facile, en tout temps, à un homme de bien de dépasser la mesure dans les moyens qu’il emploie pour s'opposer aux désordres; à plus forte raison à une époque troublée comme celle où vivait M. de Bernières-Louvigny, où très souvent le clergé, le clergé supérieur, surtout. n'était pas à la hauteur de sa tâche, Dans le diocèse de Bayeux, en particulier, le prédécesseur de M£r Servien, Edouard Molé, n’observait nullement la résidence. Que d’abus et de misères avaient dû s’y introduire, et par suite exciter, peut-être outre mesure, le zèle de pieux laïques comme M. de Bernières!

N'est-ce pas cet évêque Molé qui fit tous ses efforts pour ruiner la congrégation du P. Eudes, ce boulevard avancé contre le jansénisme, et démolir le séminaire établi à Caen par cet homme de Dieu (2)?

€ J'ai vu, étant à Caen, écrit Mg de Laval, M. l’évêque de Bayeux fort animé contre le séminaire du P. Eudes, en venir jusqu'à l'extrémité de faire fermer la porte de la chapelle du dit séminaire au peuple... [l n’en fit pas davantage n'ayant rien à redire aux mœurs; s'il avait pu faire davantage, il l'aurait fait, ayent son frère pour lors ministre d'Etat (3). »

(1) Histoire du diocèse de Bayeux, 1855, p. 210.

(2) Gallia Chrisliana, p. 395.

(3) Archives du Séminaire de Québec, Lettre de Mer de Laval à M. de Brisacier, supérieur des Missions-Etrangères, 1692.

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Ce qui est certain, c’est que M. de Bernières lui-même était en garde contre cette tendance malheureuse des laïques à vouloir se substituer à l'autorité ecclésiastique. Il écrit un jour à une personne qui voulait s'attacher à sa direction :

« Ce n’est pas à moi à conduire les âmes, et il n’est pas à propos que vous demeuriez plus longtemps sous la direction d’une personne qui n'a ni qualité ni grâce pour cela. Vous n’ignorez point que je ne suis pas dans l'Ordre de l'Eglise, et que Notre Seigneur ne peut pas donner bénédiction à mes conseils. Sortez done de cet engagement pour entrer dans un autre plein de grâce et de rosée du ciel (1). »

Ce qui est certain également, c'est que l’Ermitage de M. de Bernières-Louvigny fut une école de vertu pour un grand nombre d’âmes à l’abri de tout reproche, et d'un mérite consommé. Quels hommes que les De Laval, les De Maizerets, les Dudouyt, les Morel, et Henri de Bernières, dont nous allons esquisser les travaux au Canada! Quels caractères fortement trempés! Quels héros de sacrifices, de zèle et de dévouement!

Voyons par exemple ce que pensait de M£ de Laval Mer Servien. Assurément, si l’évêque de Bayeux avait à se plaindre de l'Ermitage de M. de Bernières-Louvigny, on ne s’en apercevrait pas à la manière dont il parle d’un des principaux hôtes de cette pieuse solitude!

Mer Servien prit possession de son siège épiscopal le 10 mars 1655 et mourut le 2 février 1659 (2). Se trouvant à Paris en juillet 1657, en même temps que Ms de Laval, tout récemment nommé par le Roi au vicariat apostolique de la Nouvelle-France, il fut appelé à rendre témoignage pour les Informations canoniques. Voici ce qu'il déclara sous serment :

« Je connais, dit-il, surtout depuis un an, le candidat à l'épiscopat du Canada. Je me félicite hautement de la manière dont il a exercé les fonctions de son ministère sacerdotal et administré quelques communautés religieuses de mon diocèse (3)...

(1) Semaine religieuse de Bayeux, 1871, p. 17.

(2) Gallia Christiana, p. 395.

(3) « Après la mort, en 1655, de M. Bernesq, vicaire général du diocèse, qui remplissait depuis dix-huit ans les fonctions de supérieur du monastère des Ursulines, il fut élu par les Religieuses pour succéder au défunt, et présenté à l'approbation de Msr Servien. » (Semaine religieuse de Bayeux, 1871, p. 487).

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